CHAPITRE VIII
Les troubadours d’Auvergne ; Le Puy. — Le Velay et la littérature. — De Nostradamus à M. Joseph Anglade. — Les troubadours cantaliens. M. le duc de la Salle de Rochemaure ; les récits Carladéziens. — Pierre de Vic. La cour de l’Épervier. — Le moine de Montaudon. « Tensons entre Dieu et le moine ». L’hospitalité auvergnate. Les ennuis du moine-troubadour. Ce qui lui plaît. — Un troubadour contre les femmes.
I
Le Puy…
Le Puy-Sainte-Marie…
Où l’on songe à Orvieto, dressée sur son rocher de tuf isolé, dans la région volcanique de Bolsena, — à Orvieto, à Sienne, avec leurs cathédrales à façades polychromes, leurs assises de basalte noir, de calcaire blanc…
Le Puy, qui a sa légende miraculeuse, son histoire pathétique ou gracieuse, avec les heures nationales où Charles VII venait implorer la Vierge d’Anis, où Jeanne d’Arc faisait porter ses oraisons par sa mère et par ses amis[13], où le sanctuaire du Puy était en même temps le sanctuaire et le palladium de la royauté française, Le Puy, la capitale des Vellaves, dont l’évêque Aymard de Monteil, en 1096, entraînait les chevaliers à la croisade ! Le Puy, où montèrent des papes et des rois, de Charlemagne à François Ier, où siégèrent des Conciles et des Assemblées des États du Languedoc, — et qui subit la disette, la peste, les assauts violents des Huguenots ; Le Puy, où l’église Saint-Laurent montre la statue de Du Guesclin et le tombeau renfermant les entrailles du héros ! Le Puy, dont les siècles ont épargné la carrure féodale, une des villes, une des filles de France qui ont le mieux gardé leur visage du moyen âge… On a visité Orvieto, Sienne. Mais non Le Puy ! Ce n’est pas sur les itinéraires en vogue :
[13] Le Velay et la Littérature, par P. de Nolhac (feuilleton du Journal des Débats, 14 décembre 1912).
On visiterait davantage le Velay, écrit M. Pierre de Nolhac, s’il ne manquait un peu de « littérature »…
— Ce n’est pas l’Italie, c’est plus beau, proclamait George Sand, qui a situé deux de ses romans dans le Velay ; ils n’ont pas suffi à consacrer l’étonnant pays que « les gens qui l’habitent ne connaissent pas plus que les étrangers ».
Ce n’est pas l’Italie ! Ce n’est pas l’Espagne, non plus ! Pourtant, du château de Polignac, ou du rocher Corneille, quels aspects de nature frénétique et désespérée (comme n’en déroulent pas d’aussi hallucinants, aux soirs de lune romantique, les environs de la fauve Tolède et du rude Tage) ! avec ces pics solitaires, ces colonnes géantes, ces aiguilles, ces orgues basaltiques, ces buttes de scories agglutinées, témoins informes et prodigieux des heurts forcenés de la matière, debout depuis l’orée des temps comme les bornes inusables et les points de repère les plus reculés du Néant et de la Création…
Peut-être, malgré le charme champêtre des vallons où circule la jeune Loire, si le voyageur n’est pas attiré et retenu ici faut-il en accuser ces horizons comme hantés de menaçants écueils, de farouches épaves, — où, dans la pierre furieuse et immobile dressée contre le ciel, s’enferme, impénétrable, une malédiction mystérieuse de l’origine des choses.
Il fallait, pour que l’homme se passionnât à ces vertigineux parages, l’ardeur épique et religieuse des époques de guerre et de foi où l’esprit ne se lassait point d’une incessante confrontation, par l’action ou la pensée, avec la Mort ; où les châteaux, et surtout, les abbayes s’imposaient aux sites les moins accessibles aux passants, et les plus propices à la prière, parmi le silence et la solitude qui sont les enfants de chœur de l’Éternité !
Comme il est des lectures trop sévères, il est des spectacles trop forts pour les siècles raffinés où le goût s’affole du bibelot et se détourne du monument. Combien de gens connaissez-vous — en dehors des sociétés de gymnastique ! — qui acceptent de gaîté de jambe de gravir des ruelles escarpées et cailloutées, et les cent quarante marches composant à Notre-Dame-du-Puy l’avenue verticale où, dans le passé, se pressaient les pèlerins de l’univers, — qui ne faisaient que du centimètre à l’heure, sur les genoux !…
La Vellavie manque de littérature ? Pas tellement !
Certes, guides et dictionnaires ne sont point abondants sur ce thème. Ils signalent bien les incursions des Sarrazins, les rapines des Routiers contre qui s’instituait la Confrérie des Capuchons blancs, l’invasion des Anglais, la dévastation des Bourguignons. Tous les manuels du tourisme renseignent sur la Vierge Noire, en bois de cèdre.
Mais, sur les Troubadours, — silence !
Silence même chez M. de Nolhac, qui n’entend que « la prière du Puy » ; chez M. Louis de Romeuf, dans son « Éternelle Prière du Puy »[14]. Pourtant, durant deux siècles, les chants et controverses d’amour attirèrent au Puy une clientèle moins grave et douloureuse que les croyants et les souffrants en quête de guérisons merveilleuses ! Comment omettre ces joutes brillantes des « Trouveurs », qui suivaient les tournois et les jeux des chevaliers, à l’époque des magnificences et largesses de Guillaume-Robert Ier, dauphin d’Auvergne (1169-1234), dans cette cour du Puy où fondit sa fortune, rapidement.
[14] L’âme des villes (La Chaise-Dieu, Le Puy, etc.), Perrin.
Mais il la réédifia, assez vite, jusqu’à se faire reprocher sa lésine, dans un couplet de l’Évêque de Clermont, d’où, riposte du Dauphin, l’accusant d’avoir une maîtresse, dont il aurait fait assassiner le mari. Ainsi le prince des Troubadours maniait furieusement l’invective ; l’adversaire n’était pas en repos :
Le Comte veut enseigner à un évêque à donner des bénédictions. Il ferait mieux d’apprendre lui-même à jouter dans un tournoi ; car, je ne crois pas qu’il en ait jamais vu aucun…
Cependant, la Cour du Puy entendait d’autre poésie, comme nous le rappellera la biographie de Pierre de Vic, le moine de Montaudon, qui en avait été fait seigneur, et chargé de donner l’épervier.
L’histoire des troubadours d’Auvergne et du Velay ne diffère pas de celle des autres troubadours, à laquelle le lecteur devra se reporter. En effet, un volume entier ne suffirait pas à contenir les généralités maintenant acquises sur cette période si longtemps mal connue et négligée, où, pourtant, les maîtres du Gai-savoir assuraient l’hégémonie littéraire de la France méridionale sur les contrées voisines. D’ailleurs, ce Précis existe, des vies, des œuvres, de l’influence des troubadours, par M. Joseph Anglade. L’érudit professeur fournit la critique décisive qui ruine le fatras d’erreurs accumulées depuis Nostradamus et Raynouard. Il élucide la doctrine de l’Amour courtois, source de la perfection poétique et morale. Il montre le culte de la « forme » en tant de genres, admirée par Dante et Pétrarque. Du premier troubadour jusqu’à la Renaissance félibréenne M. Anglade a projeté la lumière sur les légendes et la réalité, les théories, les écoles, les hommes et les œuvres.
Il a doté nos bibliothèques d’un livre assez clair et assez simple pour qu’il fût à la portée de tout le monde. Il a réalisé le vœu de Giraut de Bornelh :
Je ferais, si j’avais assez de talent, une chansonnette assez claire pour que mon petit-fils la comprît.
Nous ne détacherons donc des « Troubadours », les Auvergnats, que pour leurs origines. Car ils n’ont pas laissé d’œuvres de terroir. Sans doute, voilà la raison de l’oubli où s’est affaissée leur mémoire dans un pays, d’habitude, fidèle au souvenir de ses enfants célèbres. Mais « l’amour courtois », de mode à travers les châteaux et les assemblées du moyen âge, ne devait guère toucher nos peuplades montagnardes, seules fixées au sol, alors que se désagrégeait la société féodale. Chanteurs, musiciens et jongleurs, avec leurs chansons, sirventes, tensons, complaintes, aubades et sérénades, pastourelles, ballades, estampies, ne pouvaient être que des amuseurs, dont les jeux n’offrent pas d’attrait pour une race peu sentimentale, sans penchant vers le féminisme. D’Auvergne, nos troubadours avaient vite fait d’émigrer jusqu’à l’étranger. Je comprends que, si légers et fugaces, on omette de les situer parmi le décor énorme et comme foudroyé du Puy, et de ses monts tout boursouflés de scories et hérissés de dykes volcaniques. Des centaines de noms se sont perdus. De ces « tournées » fastueuses, dont les « vedettes » imposaient à l’Italie, à l’Espagne, au Portugal, aux contrées germaniques, le génie lyrique provençal, il ne reste que de maigres fragments dispersés dans les bibliothèques de Paris, de Milan, de Florence, de Rome, d’Oxford, et jusqu’ici mal identifiés ! Nulle publication, nulle traduction d’ensemble ; et c’est à la philologie allemande qu’est dû le grand courant des études romanes. Comment nos esprits seraient-ils entraînés à l’évocation de ces visages incertains. Des troubadours, la foule ne sait que le mot qui les désigne, avec une nuance de raillerie…
Par une erreur fréquente, on rapporte l’éloge à l’honneur de nos troubadours, paisibles poètes. Or, il s’applique à nos guerriers : les plus courtois, c’est-à-dire les plus loyaux et les plus braves, à nos preux, défenseurs de France la douce, contre le Sarrazin, — qu’en une revue homérique nous montre la Chanson de Roland.
Cependant, nos troubadours d’Auvergne se recommandent par assez de mérites personnels pour qu’il soit inutile de détourner à leur profit des compliments qui ne leur furent pas destinés.
Les troubadours d’Auvergne ! La délimitation n’est pas commode. Tantôt ils sont mêlés à ceux du Velay. Ou bien, l’on essaie de mettre à part ceux du Cantal. Mais, en vérité, ici ou là, ils ne sont guère Auvergnats, que de naissance. Ils n’ont rien laissé sur l’Auvergne qui atteste leurs hérédités montagnardes. Ils ne chantent pas le pays. Ils ne s’expriment pas dans le parler populaire. Ils sont des troubadours, pareils à ceux d’Aquitaine, de Languedoc, de Provence, de Roussillon, de Catalogne, écrivant tous à peu près la même langue littéraire limousine provençale, qui avait gagné partie de la péninsule ibérique et de l’italique. Ils sont des troubadours, lyriques et satiriques, des adeptes exclusifs de la doctrine chevaleresque de l’amour courtois. Ils sont des troubadours, à la dévotion des nobles dames et des puissants seigneurs, des poètes de l’art le plus raffiné : leur richesse de technique est inouïe ; près d’un millier de formes de strophes attestent leur incomparable virtuosité !
Aussi, est bien vaine la classification des Troubadours Cantaliens, imaginée par M. le duc de la Salle de Rochemaure. Même, elle ne va pas sans danger, en provoquant l’illusion qu’un troubadour cantalien présente des caractéristiques régionalistes évidentes. Mais ce n’est pas tout. Sous ce titre : Les Troubadours Cantaliens, XIIe-XXe siècle, l’auteur, comme par une chaîne ininterrompue, relie tous poètes romans et patois natifs du futur, ou présent département du Cantal, de Pierre de Vic à J.-B. Brayat !
Il eût suffi d’une différence de quelques mètres dans le bornage administratif pour que tels troubadours ne fussent plus cantaliens, mais de la Haute-Loire ou du Puy-de-Dôme. C’est écrire l’histoire littéraire d’une manière bien hasardeuse. Nous avons approché Arsène Vermenouze d’assez près pour être en mesure d’affirmer qu’il ne connaissait guère les ancêtres médiévaux qu’on lui octroie si délibérément. Sans doute, on l’eût fort étonné en le saluant comme de la lignée de Pierre de Vic, Guillaume Moisset de la Moissetrie, Pierre de Rogiers, Ebles de Saignes, la dame de Casteldoze, Pierre de Cère de Cols, Faydit du Bellestat, Bernard Amouroux, Astorg d’Aurillac, Astorg de Segret, Guillaume Borzats, et d’autres, incertains : Gavaudan-le-Vieux, Hugues de Brunet, Raymond Vidal de Bezaudun ! Troubadour, le rude chantre réaliste du pays et du paysan cantalien ! C’est le patoisant qui lui a succédé comme majoral au consistoire félibréen qui commet telle hérésie ! Il est vrai que M. le duc de la Salle de Rochemaure n’avait pas publié son ouvrage, quand il s’agit de remplacer Vermenouze. Les Récits Carladéziens pouvaient mériter les suffrages méridionaux à leur auteur. Non qu’ils vaillent par des qualités d’invention et de composition. Mais ils abritent de la destruction quotidienne le dialecte de Carladez que M. le duc de la Salle possède intimement, — de l’avoir appris, tout enfant, avec les pâtres du Doux, et de le pratiquer couramment avec ses gens et les fermiers de son village. Ce n’est donc pas un divertissement d’amateur. Lui, non plus, ne s’apparente guère aux troubadours, quand il déchaîne le rire des assemblées par sa verve drue, toute farcie des savoureuses expressions du terroir.
Dans un ouvrage de deux volumes, à prétentions savantes et artistiques, curieusement imprimé et illustré, voici des reproductions de miniatures (manuscrits de la Bibliothèque Nationale), portraits des Troubadours Cantaliens. Voici des photographies de nos patoisants modernes. Voici une transcription de la musique faite sur une pièce du Moine de Montaudon. Car les récitations des troubadours sont soutenues d’un accompagnement musical : « Le couplet sans musique est un moulin sans eau », dit Carbonel, de Marseille. Enfin, tome II, voici les textes des œuvres des Troubadours, revus, corrigés, traduits et annotés par René Lavaud, agrégé de Lettres.
Dans le monument bizarre, de tous styles et de toutes époques, où M. le duc de la Salle de Rochemaure a recueilli tant de littérature douteuse, un pavillon spécial, heureusement, abrite les vrais troubadours, amenés par M. René Lavaud. Ils viennent de loin, publiés en Allemagne, pour la plupart. Désormais, les voici réunis à la halte provisoire, sans doute, où ils se reposent, en attendant la maison définitive où les installera leur introducteur, enfin seuls et chez eux. Mais, déjà, dans l’annexe de M. le duc de la Salle de Rochemaure, ils ont pu se défaire de toutes les souillures d’un voyage de sept et huit siècles. Enfin, ils sont eux-mêmes avec un état civil en règle, avec des références contrôlées, — avec une traduction exacte en regard d’un texte authentique.
Nous nous retrouvons au Puy, à la cort del Puoi Santa Maria dont Pierre Vic fo faitz seingner et de dar l’esparvier. Le dauphin d’Auvergne l’en avait fait seigneur avec la charge de décerner l’épervier… A l’origine de ces fêtes périodiques de la cour de l’Épervier « on plaçait un épervier en mue sur une lance. Or, quiconque se sentait assez puissant d’avoir et de courage venait et prenait le dit épervier sur son poing ; il convenait que celui-là fournît aux dépenses de cette année. » C’était la ruine, quand il s’agissait de tournois de chevalerie où le prix était disputé en pompeux appareil, devant de nobles et brillantes assemblées, par nombre de réputés combattants, sous le regard des dames de leurs pensées. Le Moine de Montaudon n’était guère en mesure de pourvoir à de tels frais somptuaires. Mais des luttes poétiques suivaient les joutes guerrières, et le vainqueur, aussi, recevait un épervier, — sans doute un épervier d’or. Pierre de Vic dut présider à ces concours ; des miniatures le représentent, dans les manuscrits, en « moine à cheval avec un épervier au poing ».
Pierre de Vic, de son nom de famille, dont le château dominait Vic-sur-Cère, y naquit vers 1145 ou 1150 (estime M. le duc de la Salle de Rochemaure, dans le tome I de l’ouvrage où M. René Lavaud fixe 1155, au tome II. Ainsi, de page en page, abondent les indications approximatives et contradictoires). L’enfant accomplit son noviciat à l’abbaye d’Aurillac, alors en lutte armée contre la ville ; la prière s’entrecoupait de fréquentes échauffourées ; la vocation religieuse du jeune gentilhomme ne devait guère s’affirmer au milieu de ces moines batailleurs. Il avait hâte d’être pourvu. Il reçut le prieuré de Montaudon que l’on ne sait où placer. Il ne s’y tint guère, toujours voyageant, gagnant la faveur de Philippe-Auguste, de Richard-Cœur-de-Lion, du roi d’Aragon, admis à Ventadour, en Limousin, où il pouvait s’exercer à l’école des maîtres, comme Pons de Capdeuil et Guy d’Ussel ; mollement, il encensait la vicomtesse Marie ; le compliment et les grâces n’étaient point son fort. De composer sirventes et chansons sur les événements du pays et de s’absenter des mois, voire des années, ne l’empêchait pas de faire beaucoup de bien à la maison. Il était autorisé à suivre ses goûts ambulants, à condition d’en rapporter les bénéfices à son prieuré ; il n’y manquait pas, et les présents étaient de prix, que lui valaient l’admiration et l’amitié de haute et puissante châtelaine…
Non, ce n’est pas par les hommages aux dames, par le savoir « de galanterie » (sabor de drudaria), par le maniérisme voluptueux et sentimental que se distingua le moine de Montaudon. Comme le froc qu’il ne quitta jamais, il garda le caractère le plus auvergnat, rude et réaliste ; il n’est pas le plus courtois, mais le plus bourru des troubadours.
Sans doute, dans les « Tensons entre Dieu et le Moine », où, accueillant la plainte des Images Saintes, Dieu veut interdire le fard aux dames, le Troubadour prend leur défense ; il ne semble pas qu’il tienne à gagner sa cause. Le choix même de son si puissant contradicteur le prouve assez :
[15] Nous ne donnerons des pièces citées que le début du texte original.
Cependant, on arrête une transaction, comme il s’en pratique au marché, ou par devant le juge rural. Dieu est de bonne composition :
Les Images ne veulent concéder que dix ans. Il faut recourir à l’arbitrage :
Pauvres images, qui se plaignaient de la hausse des prix du fard, alors que les Dames n’en usaient que de vingt-cinq, trente à quarante, cinquante ans ! Mais déjà beaucoup ne respectaient pas le serment et trahissaient le pacte. Tant de blanc et de vermillon elles se mettent sur la figure qu’il ne reste pas une parcelle de leur peau reconnaissable !
Devant Dieu et devant les Dames, le moine de Montaudon parle le langage le plus crûment réaliste ; par là, il décèle une marque auvergnate ; par là, quelques troubadours de souche montagnarde mêlent la rudesse natale à la mièvrerie et aux grâces alambiquées de la poésie courtoise. M. le duc de la Salle de Rochemaure se hâte de pallier cette caractéristique savoureuse. Le moine de Montaudon est « trop gaulois, trop rabelaisien ». Hardi ! la gomme à effacer…
Ainsi, nombre de vers seront traduits en latin. A ceux qui ne savent pas le latin cela fera supposer de l’obscénité où il n’y a que de la vigueur, de la franchise, de la santé d’expression. Par ces réserves gênées, M. le duc de la Salle de Rochemaure n’est pas éloigné de faire un satyre — du poète satirique bien auvergnat. Gardons notre poète tel qu’il est ; il nous intéresse davantage ainsi. Nous l’avons vu au ciel plaidant de manière bien terre-à-terre. Il ne se départ que rarement de sa sincérité première. Il y a comme un prélude de Villon dans ses plaintes sur les maigres soupers et les mauvais gîtes, quand il est sevré de la chère fastueuse de la cour du Puy, ou de la Catalogne… C’est saint Julien qui se plaint à Dieu de l’hospitalité mal observée. Mais le Moine se trouvant là, par hasard, la réclamation lui plut fort. On peut croire que son témoignage est pour bonne part dans l’hommage rendu à l’Auvergne :
Pour nous dire ses « Ennuis », point n’est besoin d’intermédiaire au moine attristé de la dureté des temps. Sa plainte s’exhale sans vains ornements, avec un accent tout humain, et peu désintéressé :
Le moine de Montaudon craint-il de ne pas se faire comprendre ? Après ce qui l’ennuie, il énumère ce qui lui plaît :
[19] En Auvergne.
Ainsi, parfois, le brillant troubadour ne serait plus qu’un moine mendiant, à qui la route est pénible. Peut-être ses récriminations sont-elles exagérées et Pierre de Vic ne connut-il pas un sort aussi dépenaillé ? Pourtant, ses doléances pitoyables n’autorisent guère à présenter le poète comme « taquinant la muse anacréontique » avec des rêveries poétiques, des facultés imaginatives, le joyeux drille… dont il est permis d’affirmer qu’il ne fut pas un fanfaron de vices comme porterait à le faire croire le ton licencieux de certaines de ses productions[20] !
[20] Les Troubadours Cantaliens (duc de la Salle de Rochemaure).
En vérité, les compositions d’amour du moine de Montaudon sont des moins éclatantes :
Ses chansons manquent de naturel et conviction. Il avait trop de bon sens pour répéter ce que disaient les poètes d’amour de son époque. Il paya son tribut à l’amour, à la beauté, suivant l’usage des cours ; mais ses armes préférées, qu’il manie de main de maître, sont la raillerie et la plaisanterie, et ses traits sont dirigés contre le plus sacré des sentiments chevaleresques : contre les femmes[21].
[21] Philippson.
Son originalité fut, et demeure, d’avoir, parmi la poésie apprêtée de son époque, fait entendre une voix de montagnard pratique, à qui le luxe, la grandeur et les apparences n’en imposaient pas. Par la Provence, la Catalogne, l’Espagne, il représente l’Auvergne. L’empreinte de Vic et d’Aurillac avait été définitive. A travers les tournois, les fêtes, la robe sobre du Moine de Montaudon tranche sur la soie, le velours, les brocarts, l’or, les bijoux et les armes des cours magnifiques… Oh ! un Moine chanteur, et buveur, plus que prêcheur. Dans le Moine de Montaudon persistait indéfectiblement Pierre de Vic, pareil à ces blocs erratiques de la vallée que ne touche point le sourire de la saison, qui ne se laissent pas gagner par les grâces de la prairie, des fleurs, des arbres, autour de leurs corps immuablement frustes et sombres…
Le Moine de Montaudon resta de Vic, même alors qu’il adressait ses chansons à Marie de Ventadour : il n’y apportait point la souplesse précieuse, ni le charme compliqué de la casuistique amoureuse du siècle.
Quand il fut las de la vie nomade, il sollicita sa retraite monastique, et obtint le prieuré de Villefranche, en Espagne. Il y mourut, non sans l’avoir enrichi et amélioré. L’ancien prieur de Montaudon, qui faisait du bien à la maison, tout en composant et chantant, n’avait point perdu son adresse ni sa ténacité ; l’émigrant aux royaumes de l’amour chevaleresque et courtois avait conservé les traits saillants de la race.
II
Pierre d’Auvergne aurait dû être cité avant Pierre de Vic ; mais, au Puy, il était impossible de ne pas rencontrer le Moine de Montaudon, l’épervier au poing.
« Peire d’Alvernhe », savant, lettré, avenant de sa personne, était fils d’un bourgeois de Clermont-Ferrand. Très honoré et fêté par les vaillants barons et les nobles dames, il ne doutait point de son mérite : « Jamais avant moi ne furent écrits de vers parfaits. » (Du temps de Pierre d’Auvergne, toutes les sortes de poésies étaient comprises sous ce nom générique. Chanson ne vient que plus tard, pour désigner les pièces galantes qu’on chantait.) Sa célébrité se répandait, en ses voyages et séjours, à la Cour de Sanche III de Castille, à la Cour d’Ermengarde, comtesse de Narbonne, à celle de Raimond V de Toulouse. Selon Nostradamus, — dont l’autorité est faible, — il était si bien accueilli de toutes les dames qu’après leur avoir récité ses pièces il s’en récompensait en embrassant celle qui lui plaisait davantage ; et, presque toujours, la belle Clarette de Baux avait la préférence… Cependant, au bout de tant de succès terrestres, il songea au salut de son âme, rentra au pays, et, dans l’état monastique, fit longue pénitence, avant de mourir, très âgé.
Celui-ci fut un troubadour — expert en gracieuses trouvailles ; ainsi, quand il fait du rossignol son messager d’amour[22] :
[22] J. Anglade, les Troubadours.
Rossignol, en sa retraite tu iras voir ma dame, dis-lui mes sentiments et qu’elle te dise sincèrement les siens ; qu’elle me les fasse connaître ici…, et que d’aucune manière elle ne te garde auprès d’elle…
L’oiseau gracieux s’en va aussitôt, droit vers le pays où elle règne ; il part de bon cœur et sans crainte jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée.
Quand l’oiseau de noble naissance vit paraître sa beauté, il se mit à chanter doucement, comme il fait d’ordinaire vers le soir. Puis il se tait et cherche ingénieusement comment il pourra lui faire entendre, sans la surprendre, des paroles qu’elle daigne ouïr :
Celui qui vous est amant fidèle voulut que je vienne en votre pouvoir pour chanter selon votre plaisir…
Et si je lui porte un message joyeux, vous devez en avoir aussi grande joie, car jamais ne naquit de mère un homme qui ait pour vous tant d’amour, je partirai et volerai avec joie où que j’aille ; mais non, car je n’ai pas dit encore mon plaidoyer.
Et voici ce que je veux plaider : qui met son espoir en amour ne devrait guère tarder, tant d’amour a des loisirs ; car bientôt les cheveux blonds se changent en cheveux blancs, comme la fleur change de couleur sur la branche…
L’oiseau a bien volé tout droit vers le pays où je l’ai envoyé ; et il m’a fait tenir un message, suivant la promesse qu’il m’a faite : « Sachez, dit la dame, que votre discours me plaît ; or, écoutez — pour le lui dire — ce que j’ai au cœur.
« J’ai bien sujet d’être triste, car mon ami est loin de moi… la séparation fut trop rapide, et, si j’avais su, je lui aurais témoigné plus de bonté, c’est ce remords qui m’attriste.
« Je l’aime de si bon cœur qu’aussitôt que je pense à lui me viennent en abondance jeux et joie, rires et plaisirs ; et la joie dont je jouis secrètement aucune créature ne la connaît…
« Même avant de le voir il m’a toujours plu ; je ne voudrais pas en avoir conquis qui fût de plus haute naissance…
« Le bon amour est semblable à l’or, quand il est épuré ; il s’affine de bonté pour celui qui le sert, avec bonté, et croyez que l’amitié chaque jour s’améliore…
« Doux oiseau, quand viendra le matin, vous irez vers sa demeure et vous lui direz en clair langage de quelle manière je lui obéis. » Et l’oiseau est revenu très vite, bien renseigné et parlant volontiers de son heureuse aventure[23].
Chrestomathie Provençale, Karl Bartsch, Elberfeld, 1875.
Mais, Pierre d’Auvergne peut chanter que « l’homme sans amour ne vaut pas mieux que l’été sans grain », on n’est pas toujours assuré de sa sincérité amoureuse. Par contre, les poètes contemporains n’ont point à douter de ses sentiments caustiques qu’il expose dans un sirvente, plus tard repris et continué par le moine de Montaudon :
Je chanterai de ces troubadours qui chantent de plusieurs façons. Les plus mauvais croient faire des prodiges ; mais je leur conseille d’aller chanter ailleurs ; car il y en a une centaine qui n’entendent pas la force des mots, et qui ne sont faits que pour garder les moutons.
Chacun recevait son couplet, d’une virulence qui ne serait pas reniée de nos polémiques d’actualité.
De ces vers, courtois ou satiriques, Pierre d’Auvergne devait se repentir :
Amour, vous auriez bien sujet de vous plaindre, si un autre que le juge juste m’éloignait de vous, car c’est à vous que je dois les honneurs de la gloire. Mais ceci ne peut durer, Amour courtois ; je cesse d’être votre ami, je suis trop heureux d’aller où le Saint-Esprit me guide ; c’est lui qui me mène ; ne vous fâchez pas, si je ne reviens pas vers vous.
La poésie des troubadours, à ses origines, et longtemps après, est toute profane, malgré tant d’adeptes ecclésiastiques : on l’a vu par le moine de Montaudon. Pierre d’Auvergne aura été un des premiers à tourner sa pensée vers des fins religieuses :
Il faudra mourir et passer par le chemin où sont passés nos pères… nous mourrons tous ; les richesses ne nous sauveront pas… Contre la mort ne peuvent se défendre ni comtes, ni ducs, ni rois, ni marquis.
Ce sont là, conclut J. Anglade, des thèmes lyriques par excellence ; d’autres poètes, même parmi les troubadours, les ont développés avec plus de bonheur, mais Pierre d’Auvergne est un des premiers à les traiter ; cette priorité, d’abord, et, ensuite, une certaine originalité dans l’expression des sentiments, que la poésie des troubadours ne connaissait guère encore, justifie l’attention que l’on doit donner dans l’histoire de la littérature provençale à ces poésies religieuses[24].
[24] « Les chants de croisade » renferment bien une partie religieuse, mais factice, accessoire ; ils sont historiques, satiriques, plus que religieux.
C’est un autre Auvergnat, un vellave, Peire Cardenal, qui fera entendre, dans ce genre, la voix la plus hardie, d’une éloquence vengeresse, toute chargée de foi et de colère, toute tonnante d’imprécations orageuses.
Peire Cardenal naquit au Puy, de souche noble. Au chapitre de la cathédrale il apprit ses lettres, et sut bien réciter et bien chanter. La cléricature ne l’attira pas : « Il s’éprit de la joie de ce monde, car il se sentait gai, beau et jeune », tout ce qu’il fallait pour réussir auprès des dames, par les cours où il se présentait avec son jongleur qui interprétait ses compositions. Or, ce n’est point par de frivoles chansons que s’illustra Peire Cardenal. Tout de suite éclate à son esprit le néant des vanités du monde. Encore, le Moine de Montaudon, Pierre d’Auvergne, avait, si peu que ce fût, sacrifié au goût du temps. Pour l’amour Peire Cardenal n’a que de virulentes critiques :
Les amoureuses, quand on les accuse, répondent gentiment. L’une a un amant, parce qu’elle est de grande naissance, et l’autre, parce que la pauvreté la tue ; l’autre a un vieillard et dit qu’elle est jeune fille, l’autre est vieille et a pour amant un jeune homme ; l’une se livre à l’amour parce qu’elle n’a pas de manteau d’étoffe brune ; l’autre en a deux et s’y livre autant.
N’est-ce point là du meilleur réalisme auvergnat, d’un moraliste du théâtre ou de la chaire plus que d’un poète lyrique ? Avec quelle ironie passionnée il raille l’amour et la phraséologie amoureuse :
Maintenant, je puis me louer d’Amour, car il ne m’enlève ni le manger ni le dormir, je ne sens ni la froidure ni la chaleur ; il ne me fait pas soupirer ni errer la nuit à l’aventure ; je ne me déclare pas conquis ni vaincu ; il ne me rend pas triste et affligé ; je ne suis trahi ni trompé, je suis parti avec mes dés.
J’ai un plaisir meilleur, je ne trahis pas, et je ne fais pas trahir — je ne crains ni traîtresse, ni traître, ni féroce jaloux, je ne fais point de folie héroïque, je ne suis point frappé, je ne suis pris ni volé, je ne connais pas les longues attentes, je ne prétends pas être vaincu par amour.
Je ne dis pas que je meurs pour la plus belle, ni que la plus belle me fait languir, je ne la prie ni ne l’adore, je ne la demande ni la désire, je ne lui rends pas hommage. Je ne me donne pas, je ne me mets pas en son pouvoir, je ne lui suis point soumis, elle n’a pas mon cœur en gage, je ne suis pas son prisonnier.
Tout de même, un jour, il exprime quelque regret de sa solitude :
Je voudrais essayer une fois de voir comment je pourrais chanter mon amie, si j’en avais une. Je serais l’amant le plus parfait qui soit jamais né. J’ai aimé une fois et je sais comment vont les choses d’amour et comment j’aimerais encore[25].
[25] Peire Cardenal n’est pas le seul troubadour misogyne. Il y a Marcobrun, de Gascogne, qui déclare : « Je n’aimai jamais et ne fus jamais aimé. » De l’amour il parle ainsi : « Famine, épidémie ni guerre ne font tant de mal sur cette terre comme l’amour ; quand il nous verra dans la bière, son œil ne se mouillera pas… Amour pique plus doucement qu’une mouche, mais la guérison est bien plus difficile… »
Nous n’en apprendrons pas davantage. D’ailleurs, il s’égarait sans doute sur ses mérites latents d’amant et de chanteur. D’autres vertus et d’autres qualités, plus puissantes, ont été les siennes. Au service d’une superbe élévation de pensée et de convictions ardentes, il a mis les dons les plus solides du satiriste, l’originalité du tour et de l’expression, le courage de l’attaque, une combativité forcenée ; et ses mœurs, son caractère commandaient l’estime. Tout de même, on n’est pas peu surpris de la liberté dont il en usait avec toutes les puissances, sans aucune précaution de langage : ce fut un maître de l’invective farouche, ne faisant grâce à personne. D’autre part, en cette implacable période albigeoise, il ne fut rien moins que tendre aux croisés et au Clergé. C’était un de ces croyants redoutables, qui fourbissent les meilleures armes des hérétiques. Cependant, il n’apparaît pas qu’il ait été jamais inquiété. Le notaire qui fournit les seuls renseignements insérés dans la bibliographie provençale, Maître Michel de la Tour, nous fait savoir que Pierre Cardenal avait bien environ cent ans quand il mourut. C’est-à-dire à la fin du XIIIe siècle. Long espace d’humanité, aux mœurs peu resplendissantes, s’il faut écouter les sirventes impitoyables du troubadour, dont la vie et l’œuvre ne répondent guère aux images habituelles que l’on se fait du poète médiéval, honoré par les rois et les barons.
Des hommes en général, Peire Cardenal ne parle qu’avec un pessimisme définitif :
Il existait une cité, je ne sais où ; il y tomba une pluie de telle nature que tous ceux qui en furent atteints devinrent fous : tous, à l’exception d’un seul ; il se trouvait dans sa maison, et dormait quand la pluie tombait. Quand la pluie eut cessé il se leva et vint parmi le public, il vit faire toutes sortes de folies ; l’un lançait des pierres, l’autre des bâtons, l’autre déchirait son manteau ; celui-ci frappe son voisin ; celui-là pense être roi, l’autre saute à travers les boues. Celui qui avait son bon sens fut fort étonné de ce spectacle, mais les autres manifestaient encore plus d’étonnement ; ils pensent qu’il a perdu son bon sens car ils ne le voient pas faire ce qu’ils font, il leur semble que ce sont eux qui sont sages et sensés et que c’est lui le fou.
Bref, ils lui tombent dessus à bras raccourcis et il s’enfuit à demi-mort. C’est bien l’image du monde, dit Peire Cardenal ; les hommes sont les fous, mais ils regardent comme un fou celui qui ne leur ressemble pas, parce qu’il a le sens de Dieu, et non celui du monde[26].