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Au cœur de l'Auvergne

Chapter 12: III
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About This Book

The author recounts personal memories of an Auvergne childhood and family roots, moving between Parisian exile and return to the mountain homeland. Vivid sketches portray regional language and communities, the cabrette and bourrée music, seasonal food traditions and pig slaughter, domestic festivals, and the persistence of patois among emigrant colonies. Interwoven are scenes of hardship during urban refuge in wartime and reflections on how rural customs sustained identity. The work blends memoir and travelogue, alternating anecdote, sensory description, and cultural observation to evoke landscape, social bonds, and the enduring presence of provincial ways within city life.

[26] Joseph Anglade, les Troubadours.

Entre tous, les gens d’église, voilà l’ennemi. Le clergé est sa bête noire ! Il lui reproche tous les vices, tous les calculs, toutes les turpitudes :

Les clercs se font bergers et semblent des saints, mais ce sont des criminels ; quand je les vois habiller, il me souvient d’Isengrin qui, un jour, voulut venir dans l’enclos des brebis ; mais, par peur des chiens, il se vêtit d’une peau de mouton, puis mangea tous ceux qu’il voulut…

Rois, empereurs, ducs, comtes et chevaliers gouvernent d’ordinaire le monde ; maintenant, ce sont les clercs qui ont le pouvoir, ils l’ont gagné en volant ou en trahissant, par l’hypocrisie, les sermons ou la force… Je parle des faux-prêtres qui ont toujours été les plus grands ennemis de Dieu.

Il s’emporte contre l’opinion, accréditée par le pape et les cardinaux, que l’aumône rachète tous les péchés :

Les riches auraient donc plus de facilité pour le salut que les pauvres.

Il faudra venir jusqu’à Pascal pour retrouver cette verve drue, précise et brûlante, auvergnate :

Indulgence, pardons, Dieu et le diable, ils mettent tout en usage. A ceux-là ils accordent le paradis par leurs pardons ; ils envoient ceux-ci en enfer par leurs excommunications. Ils portent des coups qu’on ne peut parer ; et nul ne sait si bien forger des tromperies qu’ils ne le trompent encore mieux.

Voyez les jacobins, sur lesquels s’acharna Peire Cardenal :

Vêtus de vêtements fins et souples, amples, légers en été, épais en hiver, avec de bonnes chaussures, semelle à la française, et quand il fait grand froid en bon cuir de Marseille, bien cousu, ils vont prêchant et disant qu’au service de Dieu ils mettent leur cœur et leur avoir… Si j’étais mari, je me garderais de laisser approcher de ma femme ces gens-là : car ces moines ont des robes de même ampleur que celles des femmes : rien ne s’allume si aisément que la graisse avec le feu…

Certaines pièces sont d’une véhémence biblique, qui semble monter de l’Ecclésiaste :

Les vautours ne sentent pas plus vite la chair puante que les clercs et les frères Prêcheurs ne sentent où est la richesse ; aussitôt, ils deviennent l’ami du riche, et si la maladie l’accable, ils se font faire des donations. Mais savez-vous que devient la richesse mal acquise ? il viendra un fort voleur qui ne leur laissera rien ; c’est la mort qui les abat, et, avec quatre aunes de drap, les envoie dans une demeure où les maux ne leur manqueront pas.

Évidemment, Peire Cardenal ne s’attaquait, il le répétait sans cesse, qu’aux mauvais prêtres « larges en convoitises mais chiches de bonté »… Cependant, soit d’élan, soit à la réflexion, il croit utile de préciser sa croyance en Dieu — et à Rome. En effet, plus d’une fois, Peire Cardenal fulmine en marge du dogme et tient à Dieu des discours d’une énergie bien profane :

Je veux commencer un nouveau sirvente que je réciterai au jour du jugement à celui qui me créa et me forma du néant ; s’il veut m’accuser de quelque faute et me mettre parmi les damnés, je lui dirai : Seigneur, pitié, arrêtez ; j’ai combattu toute ma vie les méchants ; gardez-moi, s’il vous plaît, des tourments de l’enfer.

Je ferai émerveiller toute sa Cour quand on entendra mon plaidoyer ; car, je dis que Dieu est injuste avec les siens, s’il pense les détruire et les mettre en enfer ; car il est juste que celui qui perd ce qu’il pourrait gagner au lieu d’abondance gagne la disette : Dieu doit être doux et libéral pour retenir à la mort des âmes de ses créatures.

Sa porte ne devrait pas se fermer, pourvu que toute âme qui voudrait y entrer y passât joyeusement ; car jamais cour ne sera parfaite si une partie pleure pendant que l’autre rit ; et quoique Dieu soit souverain et tout-puissant, s’il n’ouvre pas sa porte, on lui en demandera raison…


Il devrait bien anéantir les diables ; il en aurait plus d’âmes et plus souvent ; cette exécution plairait à tout le monde et il pourrait s’en absoudre lui-même.

Beau Seigneur Dieu, je ne veux pas désespérer de vous ; au contraire, j’ai en vous le ferme espoir que vous m’assisterez à l’heure de ma mort, parce que vous devez sauver mon corps et mon âme. Et je vous ferai une belle proposition : renvoyez-moi où j’étais avant de naître, ou bien pardonnez-moi tous mes péchés ; car je ne les aurais pas commis si je n’avais pas existé.

Peire Cardenal fut vraiment un trouveur de poésie religieuse, — qui se développera ; encore il introduisit cette nouveauté d’écrire en l’honneur de la Vierge ; ce qui deviendra fréquent après lui, mais n’existait pas avant :

Si, ayant souffert en ce monde, j’allais brûler en enfer, ce serait tort et péché ; car, je puis vous reprocher que pour un bien vous m’avez donné mille maux. Par pitié, je vous prie, dame Sainte Marie, qu’auprès de votre fils vous nous serviez de guide !

Par cette intercession, Peire Cardenal achevait le précédent sirvente. Il a laissé des invocations à la Vierge d’une suavité qui contraste avec ses satires. Nous en resterons à celles-ci qui émanent plus sûrement du montagnard vellave.

Il nous faut dire que les gens d’église ne lui faisaient pas oublier rois et seigneurs :

Vous les perceriez (les méchants barons) en deux ou trois endroits pour en faire sortir la vérité, qu’il n’en sortirait que des mensonges, qui se déborderaient comme un torrent… Lorsqu’un grand se met en route, il a comme compagnon — devant, à côté, derrière lui — le crime ; la convoitise est du cortège ; le Tort porte la bannière et l’Orgueil le guidon…

Les gens de justice ne sont point épargnés non plus. Mais nous revenons à la terrible opinion que Peire Cardenal avait de tout son siècle :

Depuis le levant jusqu’au couchant, je fais cette proposition à tout le monde : je promets un besan à tout homme loyal pourvu que chaque homme déloyal me donne un clou ; un marc d’or au courtois si le discourtois me donne un denier ; un monceau d’or à chaque homme vrai, si chaque menteur veut me donner seulement un œuf. J’écrirais sur un parchemin, large comme la moitié du pouce de mon gant, toutes les vertus qui sont dans la plupart des hommes ; d’un petit gâteau, je nourrirais tout ce qu’il y a d’honnêtes gens, mais si je voulais donner à manger aux méchants, j’irais sans regarder criant partout : Messieurs, venez manger chez moi…

Tel est le thème de furieuse misanthropie où il excelle. Ces diverses citations montrent assez l’originalité, la vigueur du tempérament littéraire, la franchise et le courage du Peire Cardenal, troubadour sans amour.

III

Pierre de Rogiers, de naissance auvergnate (vers 1160-1180, dans le Carladès), n’apporte guère d’autre contribution à notre point de vue que sa biographie, d’ailleurs semblable par beaucoup d’endroits à celles du Moine de Montaudon, de Pierre d’Auvergne, de Peire Cardenal : il était d’Auvergne, gentilhomme, beau, avenant ; chanoine de Clermont, il manquait de zèle pour la piété et la retraite ; comme il chantait et composait agréablement, il se fit troubadour et même jongleur. Ainsi plus d’un de ceux que leur famille destinait à l’état ecclésiastique succombaient à la tentation de la vie nomade, brillante et courtoise. Mais où d’autres, de leur première affectation, gardaient l’empreinte de moralistes, prenaient tournure de prédicateurs, Pierre de Rogiers n’apporta que son ardeur profane, nullement encombrée des vestiges de sa foi, reléguée pour longtemps avec le camail et l’aumusse.

Pierre d’Auvergne le lui reprochait vivement dans le sirvente où il s’irrite « d’entendre se mêler de chanter cent poètes pastoureaux dont nul ne sait quelle note monte ou descend » :

En ceci Pierre Rogiers mérite mal — (et pour cela il en sera accusé le premier) — qu’il chante d’amour publiquement ; — et il lui vaudrait mieux porter — un psautier dans l’église ou un chandelier — avec une grande chandelle ardente[27].

[27]

D’aisso mer mal Peire Rogier
Per quel n’er encolpatz premier…

En effet, les amours de Pierre de Rogiers ne furent rien moins que discrètes. Il se rend à la cour fastueuse de la vicomtesse de Narbonne, dont les exploits guerriers, l’intelligence politique, le jeune veuvage font une rare souveraine, royalement entourée et adulée. Pierre de Rogiers soupire, se déclare, est écouté, jusqu’où ? longtemps il est en faveur, tant que la réputation d’Ermengarde n’est pas trop déchirée par la jalousie des courtisans. Pour ce motif, ou d’autres, vient la disgrâce, et, dolent, meurtri, inconsolable, le troubadour doit quitter la Cour de Tort n’avetz, — comme il désignait la noble protectrice, dont l’opinion voulait qu’il eût eu toutes joies d’amour.

Désormais, Pierre de Rogiers traîne sa désolation chez Raimbaud, comte d’Orange, jusqu’à la mort de ce grand seigneur, troubadour aussi. Puis, il gagne l’Espagne ; après des séjours en Castille et en Aragon, il revient en France où il fut traité avec honneur par le comte Raymond de Toulouse. Pierre de Rogiers se retirera du monde. Il enfermera son désespoir inapaisé dans l’austérité sévère du monastère de Grammont.

Enfin, dans une chanson publiée par M. René Lavaud, qui a réalisé la première interprétation française de Pierre de Rogiers, le troubadour dont on chercherait vainement une autre marque originelle, et chez qui manque toute caractéristique du terroir, a laissé un vers de regret tardif, à l’adresse du pays :

Je ne puis m’empêcher de me lamenter
De ce que notre compagnie se rompt ;
Moi je m’en vais en terre étrangère :
Certes, j’aime mieux froidure et montagne
Que je ne fais figue et châtaigne
Et plaine et chaleur[28].

[28]

Non puesc mudar que nom plagna
Quar se part nostra compagna…
Etc…

Du moins voulons-nous croire qu’aux vallées ou aux plaines chaudes et fertiles en fleurs et en fruits ce sont les froidures de la montagne d’Auvergne que préfère l’émigrant obligé de partir :

Là-bas s’en va mon corps marri,
Par ici demeure mon âme…[29].

[29]

Lai s’en vai mos cors marritz
Et co remou l’esperiz…

Il y avait donc, en Auvergne, une « douce amie » qui pouvait faire oublier Ermengarde ?

IV

Si, de Pierre de Rogiers, l’on peut répéter une ligne qui, peut-être, fait allusion à la montagne natale, d’autres troubadours, auvergnats ou vellaves, n’ont à être évoqués ici que pour le hasard de leur naissance : Pierre et Astorg de Manzat, Hugues de Peirols (à Rochefort-Montagne), Bertrand II, Sire de la Tour, Michel de la Tour, Pons de Chapteuil, Garin-le-Brun, Gasmar, Guillaume de Saint-Didier, Gausseran de Saint-Didier, Guillaume Moissat de la Moissetrie, Pierre de Cère de Cols, Faydit du Bellestat, Bernard Amouroux (de Saint-Flour), Astorg d’Aurillac, baron de Conros, Astor de Segret.

Cependant, notons quelque trait de rudesse auvergnate chez Ebles de Saignes ; c’était le troubadour économe, qui mettait la peine d’argent au-dessus des chagrins de cœur : On ne souffre d’amour que si l’on veut. Lequel est le plus malheureux, du débiteur ou de l’amant sans espoir ? dialoguent Ebles et Guillaume Gasmar dans le tenson qui nous a conservé cette pâle dispute ; et le comtour de Saignes de se lamenter :

Guillaume Gasmar, jamais par amour[30],
Homme ne supporta pis, en sa jeunesse,
Que je n’ai fait moi-même en action et en pensée,
Et nul ne doit à présent davantage de son bien :
Aussi je sais, comme on sait par l’épreuve,
Qu’aucun mal ne se laisse
Comparer à la douleur d’amour ;
Toutefois il n’est pas d’homme dans le monde entier qui souffre pire mal
Que celui à qui chacun dit : « Paye-moi, paye ! »

[30]

Guillaume Guaysmar, anc per amor
No trays piegz hom, de son joven,
Etc…

Ebles de Saignes ne fut pas épargné de Pierre d’Auvergne qui le mentionnait dans sa galerie des mauvais troubadours :

Et maître Ebles de Saigne le dixième à qui jamais n’échut bien d’amour, — quoiqu’il chante comme on bataille ; — un petit vilain chicaneur bouffi, — qui, dit-on, pour deux deniers du Puy — là-bas se loue et ici se vend[31].

[31]

E’nn de Sagna I dezez,
A cuy anc d’amor non cenec bes,
Etc…

Mais, alors comme aujourd’hui, l’éreintement, souvent, prouvait que la victime n’était pas si négligeable… L’effet des abatages de Pierre d’Auvergne fut d’assurer la mémoire des troubadours qu’il massacrait et dont la plupart n’ont laissé que leur nom sauvé par l’invective.

Décidément, les dames ne sont pas prisées des troubadours auvergnats, comme c’est la règle courtoise. Ebles de Saignes redoutait l’assaut des créanciers plus que les vicissitudes de la passion. Le tenson de Cavaire et de Bonnafos est plus significatif encore, de l’infirme et laid plébéien et de l’élégant seigneur qui préfère à une dame sa vengeance contre les bourgeois d’Aurillac. Sur les origines de Cavaire et de Bonafos on n’est pas exactement fixé (vers 1225-1250) ; mais, sans doute, ils habitèrent Aurillac, où ils situent leur haineux différend. Cavaire voyagea en Vénétie ; il fut à la Cour du marquis d’Este, où il se rencontra encore un concurrent, Folco, pour lui demander s’il avait perdu le pied, mutilé par châtiment, pour sacrilège, à la suite de l’effraction d’une sacristie. Cavaire ripostait en accusant Folco de n’être qu’un bas comparse, vêtu et employé par un jongleur. Mais reproduisons le tenson de Cavaire et de Bonafos, à titre documentaire de polémique locale ; les troubadours non plus ne craignaient de se ruer aux querelles de personnalités :

I. CAVAIRE[32]
Bonafos, je vous invite
Et vous fais une proposition double :
C’est de posséder une dame au corps achevé,
Belle et bonne et aimable,
Ou bien de tenir à votre entière discrétion
Dix bourgeois, de ceux qui habitent
A Aurillac pour votre malheur.
Présentement il paraîtra, sire Bonafos,
Si vous êtes plus méchant qu’amoureux.
II. BONAFOS
Cavaire, j’ai vite choisi
Et je vous répondrai tout court :
J’aime mieux, étant honni
Les tenir, eux, ainsi immédiatement
Que non pas la belle en qui j’ai ma pensée ;
Et je vous dis, quoi qu’il doive en résulter :
Si j’en tiens dix à ma discrétion
Je leur arracherai les yeux et autres organes
Et par le pied ils vous ressembleront.
III. CAVAIRE
Maître chevaucheur de roussins, vil,
Cupide, pauvre et mal embouché,
Vous avez laissé de côté ce qui a du prix,
Et la dame gracieuse,
Pour dire des grossièretés
Sur le peuple honoré et respectable
D’Aurillac qui vous aime tant
Que, s’il en avait le pouvoir,
Vous auriez nom Malafos ! (Maudit soit-il) !
IV. BONAFOS
Bénit soit celui qui vous frappa
Cavaire, de son fer[33].
Car il vous a si joliment déprécié
Que jamais depuis, courant le monde,
Vous n’avez fait chose méritoire ni convenable ;
Les pèlerins même — c’est ce qu’on va racontant —
En vos courses vous les étrangliez,
Et celui qui va avec les voleurs,
C’est récompense pareille à la vôtre qui lui convient.
V. CAVAIRE
Vieux roussin, truand détesté,
Comme après un loup, ils vont criant après vous,
Ceux d’Aurillac et qu’il vous souvienne
Toujours de vos trahisons !
VI. BONAFOS
Voici pourquoi vous vous en allez clochant,
Cavaire, — vous ne savez même pas cela !
Et pourquoi votre talon est plus court ;
Parce que vous dites des paroles haineuses.

[32]

Bonafos, yen vos envit
E fatz vos un partimen.

[33] Cavaire eut le talon tranché ou « raccourci » (vers 43) par un instrument ou outil en fer. S’agit-il d’un accident ou fut-il réellement ainsi châtié des méfaits que Folco lui impute ?

C’est dans les chansons de la dame de Casteldoze, — Dona Casteldoza, — qu’il faut chercher l’amour, si rare dans nos troubadours auvergnats. La poétesse était mariée, — mal mariée, peut-on supposer, — à Turc de Mayronne que le Dauphin d’Auvergne nous montre plus occupé de guerroyer que d’aimer. La dame de Casteldoze s’est éprise d’Armand de Bréon, tendre et beau, mais inconstant, — qui aurait habité le château de Merdoye, dont la ruine illustre encore les hauteurs de Neussargues. Or, il ne s’agit plus de fadaises élégantes, de supplications courtoises, de désespoirs rimés et chantés. Il semble que la plainte de l’amoureuse délaissée monte d’un sentiment profond, sincère. La dame de Casteldoze n’est pas la noble châtelaine à qui vont les hommages des poètes et des galants seigneurs. Ici, la prière tendre et douloureuse émane de la femme. Elle était très belle et très instruite, dit la biographie. Mais l’instruction des dames, à l’époque, ne s’étendait guère. Leurs courtes études même expliqueraient la différence remarquée dans l’expression naturelle et touchante de la sensibilité de quelques poétesses méridionales et le langage apprêté des troubadours. Aussi ne composaient-elles point par profession.

Comme la châtelaine trahie se fait humble et soumise, en quels termes implorants elle s’adresse au trompeur qu’il lui sied d’aimer malgré sa dureté, et dont elle ne veut pas que le monde ait à blâmer la traîtrise :

Ami, si je vous trouvais gracieux[34],
Humble, franc et de bon mérite,
Je vous aimerais bien, tandis qu’à présent il me souvient
Que je vous trouve à mon égard méchant, félon et trompeur
Et je fais des chansons afin que je fasse entendre
Votre bon mérite, pour lequel je ne puis me résigner
A ne pas vous faire louer par tout le monde,
Au moment où vous me causez le plus de mal et de courroux
Je sais vraiment que ceci me sied fort bien,
Quoique tous prétendent qu’il est très inconvenant
Qu’une dame prie un cavalier au sujet d’elle-même
Et qu’elle lui tienne sans cesse un si long discours,
Mais celui qui le dit ne sait point bien juger,
Car je veux prouver, plutôt que de me laisser mourir,
Que dans la prière je trouve un grand réconfort
Quand je prie celui-là même par qui j’éprouve un dur chagrin.
Il est passablement fou celui qui me blâme
De vous aimer, puisque cela me convient si bien,
Et celui qui parle ainsi ne sait ce qu’il en est de moi ;
Et il ne vous voit pas en cet instant comme je vous vis,
Quand vous me dites de n’avoir point de tristesse :
Qu’à quelque moment il pourrait arriver
Que de vous revoir j’aurais encore la joie.
Rien que de la promesse, j’en ai le cœur joyeux.
Tout autre amour, je le tiens à néant,
Et sachez bien que plus aucune joie ne me soutient
Sauf celle qui vient de vous, qui me réjouit et me ranime
Quand je sens le plus de peine et d’angoisse ;
Et toujours je m’imagine avoir joie et contentement
De vous, ami, que je ne puis changer,
Et je n’ai point de joie ni n’attends de secours
Sauf autant que j’en aurais en dormant.
Désormais, je ne sais ce qu’en ma faveur je puis vous offrir
Car j’ai tenté par le mal et par le bien
Votre dur cœur, dont le mien ne se lasse point ;
Et je ne vous mande pas par autrui, car je vous le dis moi-même,
Que je mourrai, si vous ne voulez pas me réjouir
De quelque joie ; et si vous me laissez mourir,
Vous ferez péché, et je serai par là dans la souffrance,
Et par là vous serez blâmé vilainement.

[34]

Amics, s’ie-us trobes avinen,
Humil e franc e de bona merce

Il est passablement fou, celui qui me blâme : Il ne vous voit pas en cet instant comme je vous vis…!

Car j’ai tenté par le mal et par le bien : votre dur cœur dont le mien ne se lasse point, ne se décourage point !

(Comment ne pas songer à Marceline Desbordes-Valmore :

Si tu voyais ses yeux ! Or ! l’ange qui pardonne,
Doit regarder ainsi quand il ouvre les cieux !
. . . . . . . . . . . . . . . .
Non, dit-il, non jamais tu n’as connu l’amour !
J’ai voulu me sauver… Il pleurait à son tour ;
J’ai senti fuir mon âme effrayée et tremblante :
Ma sœur, elle est encor sur sa bouche brûlante.

Quelle sublime résignation dans ces deux cœurs qui se rencontrent à des siècles de distance pour souhaiter, au plus fort de leur détresse, le bonheur de l’infidèle. « Priez pour lui », dit Marceline :

Dieu, créez à sa vie un objet plein de charmes
Une voix qui réponde aux secrets de sa voix !
Donnez-lui du bonheur, Dieu ! Donnez-lui des larmes ;
Du bonheur de le voir, j’ai pleuré tant de fois.
J’ai pleuré, mais ma voix se tait devant la sienne,
Mais tout ce qu’il m’apprend lui seul l’ignorera ;
Il ne dira jamais : « Soyons heureux, sois mienne ! »
L’aimera-t-elle assez celle qui l’entendra ?
Qu’il la trouve demain, qu’il m’oublie et l’adore !
Demain ! à mon courage il reste peu d’instants !
Pour une autre, aujourd’hui, je peux prier encore ;
Mais… Dieu ! Vous savez tout, vous savez s’il est temps.

Enfin :

Qu’il vive pour une autre, et m’oublie à jamais !)

Écoutez Na Casteldoza :

Mais jamais envers vous je n’aurai cœur vil[35]
Ni plein de fourberie,
Bien qu’en échange je vous trouve pire à mon égard,
Car je tiens à grand bonheur
Pour moi cette conduite, au fond de mon cœur,
Au contraire je suis pensive, quand il me souvient
Du riche mérite qui vous protège
Et je sais bien qu’il vous convient
Une dame de plus haut parage.

[35] Mas ja vas vos non aurai cor truan, etc…

Et ailleurs :

Car je ne le prie pas que pour moi il s’abstienne
De l’aimer ni de la servir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Qu’il la serve elle ; mais qu’il me ranime en cette angoisse
De manière qu’il ne me laisse pas tout à fait mourir.

N’est-ce pas les cris, les soupirs, la plainte de Marceline :

Tout change, il a changé ; d’où vient que j’en murmure ?
Que l’amour a de pleurs quand il est dédaigné !
Tout change, il a changé. C’est là sa seule injure ;
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oui, tout change, ma sœur, tout s’efface et je sens
Que la paix ou la mort a coulé dans mes sens !

La dame de Casteldoze ne nous est connue que par quatre morceaux, à peine une centaine de vers : quelques-uns n’ont-ils pas mérité de survivre, si délicats, si émus, si simples de sentiment éternel, — de cette troubadouresse d’Auvergne ; — si peu « troubadour », et si peu « auvergnate » ! Du moins, nous en jugeons de la sorte, parce que nous avons accoutumé de considérer les troubadours tout d’une pièce et l’Auvergne tout d’un bloc ; que de diversités, au contraire !…


Nous étions partis du Puy, avec les troubadours — qui nous ont mené loin…

Pourtant, point n’était besoin de tant courir pour faire jaillir de la littérature du sol vellave.

Jules Vallès, n’est-il point d’ici ? Jules Vallès, un grand écrivain, sobre et ramassé, dont les mots volcaniques crèvent la page sombre de leur jet igné, comme les dykes de basalte érigent leurs fusées de flamme pétrifiée à travers la campagne hallucinée.

Oui, les révoltes de l’enfant contre la famille, les violences du réfractaire et de l’insurgé sont récentes, — et Jacques Vingtras n’a pas bénéficié encore de l’amnistie du temps ! Sa bohème de barricade n’a pas les suffrages du lecteur ami des gentilles aventures du pays latin. La vie de bohème n’a qu’un temps, et puis l’étudiant se range. Jacques Vingtras ne désarme pas.

Le Puy ! L’enfant a aimé le Martouret, s’il détestait l’amer collège. Il a aimé la porte de Pannesac, la rue qui sent la graine et le grain : il y a pris le respect du pain. Par là, il a rêvé de chasse et de pêche, devant les boutiques où se vendaient les engins merveilleux ! Le chaudronnier « en train de taper sur du beau cuivre rouge », le décrotteur Poustache, la tannerie « avec ses pains de tourbe, ses peaux qui sèchent, son odeur aigre », cette odeur montante, qu’il retrouvera à deux lieues des fabriques pareilles, et vers laquelle il tournera son nez reconnaissant. Voici les vacances, le village, les fêtes du Reinage.

On a du lard et du pain blanc, on boit du Vivarais… Je danse la bourrée aussi, et j’embrasse tant que je peux… Il y a aussi la promenade d’Aiguilhe, toute bordée de grands peupliers. De loin, ils font du bruit comme une fontaine.

Après une année à Saint-Étienne, avec quelle fièvre le collégien revient « au pays » ! Il fait le grand garçon. Il casse la « croûte chez Marcelin, qui a la réputation pour le vin blanc et les grillades de cochon… On dit des bêtises en patois et l’on se verse le vin à rasades…

Qui, dans la littérature française, a laissé des pages rustiques préférables à celle-ci ?

Ici, le ciel est clair, et s’il monte un peu de fumée, c’est une gaieté dans l’espace, — elle monte, comme un encens du feu de bois mort allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce bouquet de sapins… Il y a le vivier, où toute l’eau de la montagne court en moussant, et si froide qu’elle brûle les doigts. Quelques poissons s’y jouent. On a fait un petit grillage pour empêcher qu’ils ne passent. Et je dépense des quarts d’heure à voir bouillonner cette eau, à l’écouter venir, à la regarder s’en aller, en s’écartant comme une jupe blanche sur les pierres…

La rivière est pleine de truites. J’y suis entré une fois jusqu’aux cuisses ; j’ai cru que j’avais les jambes coupées avec une scie de glace. C’est ma joie, maintenant, d’éprouver ce premier frisson. Puis, j’enfonce mes mains dans tous les trous et je les fouille. Les truites glissent entre mes doigts ; mais le père Régis est là, qui sait les prendre et les jette sur l’herbe, où elles ont l’air de lames d’argent avec des piqûres d’or et de petites taches de sang.

On oublie trop ce Vallès faraud et joyeux dès qu’il est lâché en pleine nature, loin du triste logis paternel. Avec quels éloges Théodore de Banville citait ce fragment où il trouvait toute la grâce et la pureté de l’antique :

Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger ! et j’y entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.

Voilà comme je suis, moi.

Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons.

Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en mettant pied à terre ; elles s’appuient et s’accrochent, et nous allons dégringoler. Nous dégringolons, ma foi, on perd tous l’équilibre, et nous tombons sur le gazon. Elles ont des jarretières bleues.

Comme il fait beau ! Un soleil d’or ! De larges gouttes de sueur me tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui jouent sur leurs joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent autour des ruches, derrière ces groseilliers, fait une musique dans l’air…

— Qu’est-ce que vous faites donc là-bas ? crie une voix du seuil de la maison.

Ce que nous faisons ? Nous sommes heureux, heureux comme je ne l’ai jamais été, comme je ne le serai jamais. J’enfonce jusqu’aux chevilles dans les fleurs, et je viens d’embrasser des joues qui sentent la fraise.

Comment peut-on dire, que de ses troubadours médiévaux à Jules Vallès, et à tout à l’heure, Le Puy a manqué de littérature !