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Chapter 23: II ÉTUDES BOTANIQUES
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About This Book

The author recounts a scientific mission across the central Sahara presenting detailed geological studies and a regional synthesis of Cretaceous-to-Tertiary formations, supported by maps and plates. Observations consider past lagoonal or marine phases, sedimentary and erosional processes, ephemeral river dynamics, chotts, and artesian influences, and propose paleogeographic and hydrologic interpretations. Travel impressions and route descriptions are interwoven to enliven technical sections, while matters of personal hardship and political activity are largely omitted; the work also situates its results relative to earlier explorations and discusses points of confirmation and novelty.

[53]Extrait d’un rapport fait pour M. Fock par l’auteur de ce travail.

[54]L’absence de Branchipus à Tin-Eselmaken semble indiquer que les eaux de Tin-Eselmaken ne sont pas stagnantes.

[55]Il n’est pas marqué sur la carte au 1/1.000.000.

[56]Lorsque j’ai passé à Tounourt ce puits était comblé, l’oued Arami étant « venu » récemment. J’ai fait boire mes chameaux à un « abankor » voisin qui traduisait l’état encore très gorgé d’eaux des alluvions de l’oued Arami, par suite de cette dernière venue.

[57]Calotropis procera.


II
ÉTUDES BOTANIQUES


DE LA FLORE DU MASSIF CENTRAL SAHARIEN
OU
DE LA FLORE DU PAYS TARGUI
(Caractères généraux)


Nous avons vu précédemment que la flore des pays crétacico-tertiaires sud-constantinois, du Sahara arabe, flore de pays de vastes sables et d’immensités calcaires en général à faibles reliefs tabulaires, de pays géologiquement et morphologiquement plutôt monotones constituait une végétation dont la note dominante caractéristique était donnée par l’abondance des Salsolacées et était elle-même une flore monotone et peu variée.

La flore du Massif Central Saharien[58] au contraire est variée, diverse, et les Salsolacées n’en sont plus la note essentielle.

Elle est plus variée, en effet, d’aspect général déjà et pour l’œil d’un observateur non spécialement botanique car alors qu’en Sahara arabe la végétation se borne d’ordinaire à des buissons et à des touffes, ici, dans le Massif Central Saharien les arbres sont bien représentés et souvent fort beaux dans les lits d’oueds.

Ceci est un des caractères du pays des touareg, qui a frappé tous les explorateurs qui l’ont visité ; il a même prêté à des exagérations issues du contraste que l’on voulait marquer entre le Sahara que l’on venait de traverser et le pays où l’on arrivait.

Ce caractère tient à ce qu’en pays targui les oueds encaissés et humides sont nombreux, alors que dans les pays crétacico-tertiaires sud-constantinois c’est une rareté, limitée en général dans les régions que nous avons parcourues au Tademaït et au Tinghert (dont nous avons noté précédemment les quelques arbustes et arbres).

*
* *

Des arbres et arbustes du pays targui.

L’étude de ces arbres va à elle seule nous montrer le caractère varié de la flore ahaggarienne en même temps que le changement qui se produit dans la végétation quand l’on passe du Sahara arabe en pays targui.

1º Le Tourha (T) ou Kerenka (A) ou Calotropis procera Ait.[59].

C’est là un arbre qui frappe dès que l’on arrive en pays targui par ses feuilles d’un vert franc et grandes.

Je ne l’ai pas trouvé dans le Sahara arabe.

Je l’ai observé dès Tanout-Mellel (où un bel exemplaire est situé à quelques mètres du puits), dans le Tahihout, l’oued Tounourt, l’oued Khanget-el-Hadid et l’oued Tilia, etc.

On voit que sa limite Nord correspond à peu près à celle du pays targui, du Massif Central Saharien, vers le Nord.

Il est très répandu dans l’Ahaggar où on en voit de très beaux exemplaires qui atteignent une taille de 5 ou 6 mètres. Citons ceux de l’oued Iskaouen (dans les Tassilis internes), en particulier à Inémiragen, ceux du cirque intérieur du Tellerteba, ceux des ravins du massif du Tala-Malet qui débouchent dans l’oued Inouaouen, etc.

C’est un arbre qui ne croît que dans les lieux très humides ; il est un indice sûr qu’en creusant on trouvera de l’eau au maximum à 4 mètres de profondeur.

Il est très répandu au Soudan.

Voilà déjà une des caractéristiques de la flore targuia : on y trouve de nombreuses plantes actuellement, principalement répandues au Soudan et inconnues dans les pays crétacico-tertiaires sud-constantinois ;

2º Le Telôkat (T) ou Ficus eucalyptoïdes, Batt. et Trab. Voilà un arbre spécial à l’Ahaggar et il est fort beau. Lui aussi a des feuilles, de vraies feuilles, qui ressemblent à celles de l’Eucalyptus ; c’est une chose qu’on n’est pas accoutumé à voir en Sahara arabe où les quelques arbres que l’on trouve (je fais abstraction du Populus Euphratica, qui est localisé dans l’oued Mya), les Tamaricinées n’ont rien de comparable comme appareil foliaire.

J’en ai vu deux superbes exemplaires, l’un dans le massif du Briri, au-dessus de la source appelée Naher, et l’autre dans l’Oudan, au bas de la célèbre gara Ti-Djanoun, à quelques mètres de l’aguelmam de l’oued Ens-Iguelmamen, où il est associé au Nerium Oléander ; enfin, j’en ai vu de nombreux exemplaires de petite taille, un vrai peuplement, sur le flanc Ouest du Briri, en aval de Naher.

D’après les Touareg, cet arbre est répandu dans les vallées profondes et humides du Tifedest-Ta-Settefet.

Jusqu’à maintenant il n’était connu que par la description de Battandier et Trabut, d’après les rameaux et fructifications transmis par le général Laperrine à ces savants botanistes ; il était indiqué des Tassilis de l’Ajjer.

D’après mes observations, il est donc répandu également dans le Pays cristallin, dans le Tifedest ;

3º Le Telôkat (T) ou Ficus Telôkat Bat. et Trabut.

Je n’ai pas rencontré cet arbuste voisin du précédent ; il est cité du Tassili de l’Ajjer ; il est probable qu’il se trouve également dans le Pays cristallin, dans le Tifedest en particulier.

Ces deux Ficus ne sont connus que du Massif Central Saharien : leur existence souligne l’individualité de cette flore ; ils appartiennent à une section de Ficus dont ils sont les représentants les plus septentrionaux : ils accusent donc également des affinités soudanaises beaucoup plus que septentrionales dans les caractères essentiels de la flore persistante du Massif Central Saharien ; c’est ce que l’on constate en général aux altitudes point trop élevées ;

4º Le Tamat ; c’est un Acacia voisin du Teleh, que nous avons cité comme apparaissant dans le Tademaït et la Hamada de Tinghert (et venant du Sud).

Il s’en distingue par ses fleurs en boules jaune d’or (alors que celles du Teleh sont de couleur blanchâtre) très parfumées, par ses fruits non en tire-bouchon comme ceux du Teleh, par son allure particulière et son habitat (en général il est plus exigeant d’humidité que le Teleh).

Chudeau le qualifie d’Acacia arabica Willd. ou A. Adansonii Guill. et Perr., mais il lui donne une répartition très méridionale.

Dans les comptes rendus de la mission Foureau-Lamy il est qualifié d’Acacia Trentiniani A. Chev. Mais il est indiqué comme sans feuilles ni fleurs de février à octobre, et j’ai vu des Tamats en feuilles en mai.

Le Dr Bonnet le considère comme étant l’Acacia Seyal Delc.

Il semble que sa limite Nord soit celle du Massif Central Saharien, qu’il ne pénètre pas dans les pays crétacico-tertiaires sud-constantinois.

Je l’ai trouvé en particulier représenté par un beau peuplement à Titahouine Tahart (près d’Amguid) et à Tihobar (appelé Aïne-bou-Mesis par les Arabes), près de l’oued Arami (également dans la région d’Amguid). C’est encore un arbre plus ou moins soudanais, qui apparaît en venant du Nord, dès qu’on pénètre dans le pays targui. Sa taille n’atteint généralement pas celle du Teleh et il est presque toujours en forme de parasol ;

5º L’Ahtès (T), peut-être ? l’Acacia albida Del.

C’est un arbre généralement de grande taille mais plutôt rare. Je ne l’ai rencontré qu’en trois endroits : à Tihoubar, ou Aïne-bou-Mesis (à l’est d’Amguid), dans l’oued In-Ebeggi (près de l’oued In-Sakan) et dans l’oued Terrinet (près d’Idelès) (là associé à une plante grimpante, une sorte de liane accrochée aux basaltes) ; ces trois endroits étaient très humides, il semble donc qu’il exige beaucoup d’humidité.

Ces localités suffisent pour montrer qu’il est répandu dans tous le pays targui et remonte au Nord jusqu’à ses confins.

Il est cité comme du Damergou par Fouraut ; encore une limite à remonter vers le Nord, jusqu’aux confins septentrionaux du Massif Central Saharien.

Décidément, là vraiment, quand on vient du Nord, il y a un brusque changement, de nombreuses apparitions simultanées d’espèces nouvelles, là vraiment apparaît une flore nouvelle : la flore targuia ;

6º Le Teleh (A) ou Abser (T) ou Acacia tortilis Hayne.

C’est un des arbres les plus répandus du pays targui et nous avons vu qu’il remontait au Nord jusque dans les pays crétacico-tertiaires (Tademaït et Tinghert). Il arrive à une fort belle taille (7 à 8 m.) et forme souvent de véritables bois.

Citons les beaux peuplements de Teleh d’In-Delah (au débouché de l’oued Iskaouen, sur le Tahihaout), de l’oued Iskaouen et des oueds qu’il reçoit, de l’oued Tigamaïn-n-Tisita, de l’oued Inouaouen (contre le massif du Tala-Malet), etc.

Les fruits du Teleh servent à faire une nourriture reconstituante pour les chameaux ; les fruits et les feuilles sont très appréciés des chèvres (et des gazelles d’ailleurs) et bien souvent, pour nourrir les chèvres, les Touareg incisent ses grosses branches à leur naissance, de façon à ce qu’elles pendent et deviennent accessibles aux chèvres.

On voit de beaux arbres ainsi complètement abîmés et l’on se demanderait pourquoi, si l’on n’avait vécu avec les Touareg.

Ses épines servent d’aiguilles aux femmes touareg.

Je dois citer un Teleh qui est sacré : c’est celui de Tihoubar ou Aïne-el-Hadj-el-Bekri (dans l’Emmidir), situé près de la tombe du marabout targui El Hadj-el-Bekri, un des fils de El Hadj-el-Foki (le frère de Cheik Othman que Duveyrier a rendu célèbre), un des frères de Sidi-Moussa.

Ce Teleh doit au voisinage de cette tombe très respectée où l’on va faire ses dévotions, d’être lui-même sacré : il est défendu de l’abîmer pour que les pèlerins trouvent toujours près de lui une ombre agréable avec la chaleur ; quand on passe par là, il est d’usage de camper sous cet arbre.

Cette tombe est très respectée également parce que El Hadj-el-Bekri fut le père d’un amenokal célèbre : El Hadj-Ahmed.

Le Teleh est encore un arbre du Massif Central Saharien qui est plus ou moins soudanais ;

7º L’Atil (A) ou Agar (T).

C’est le Moerua rigida R. Br. et, d’après Chudeau, parfois le Cadaba farinosa Forsk.

Je l’ai trouvé dès l’oued Tassirt, dans les Tassilis externes (qui se jette dans l’oued In-Dekak) ; il est assez répandu un peu partout dans le Massif Central Saharien ; c’est un arbre sans épines et à petites feuilles.

C’est également un arbre soudanais : nous constatons donc encore qu’une espèce soudanaise remonte jusqu’aux confins septentrionaux du pays targui, du Massif Central Saharien.

Son nom, en tamâhak, semble voisin du verbe éger (lancer une pierre contre quelque chose) ; c’est qu’en effet cet arbre serait l’abri de mauvais génies et que les Touareg ont coutume, pour les chasser, de lancer des pierres contre son tronc.

Cet arbre est souvent beau et atteint 5 ou 6 mètres ;

8º Le Tabourak (T) ou Balanites aegyptiaca Delile, et

9º L’Irak ou Salvadora persica L., que l’on trouve très localisée (en particulier dans l’oued Tarat [Tassili-n-Ajjer] et à Silet), sont encore des arbres qui apparaissent au Sud des pays crétacico-tertiaires sud-constantinois, dans le Massif Central Saharien.

A côté du groupe des arbres précédents, surtout soudanais, que l’on rencontre jusqu’à environ 1.600 mètres d’altitude dans une zone de végétation que nous sommes tenté d’appeler « première zone » de végétation du pays targui, un autre groupe d’arbres, plutôt méditerranéens semble-t-il, monte à des altitudes plus élevées que lui dans une zone de végétation que nous serions tenté d’appeler pour cette raison la « zone méditerranéenne » de l’Ahaggar, de 1.600 à 2.000 mètres, qui précède une troisième zone de 2.000 à 3.000 mètres dépourvue d’arbres et arbustes généralement et que pour cela nous appelions la « zone dénudée »[60].

Il est constitué par :

1º Le Laurier-rose ou Defla (A), ou Elel (T), ou Nerium Oleander.

Nous l’avons rencontré dans l’oued Echchil, à 1.730 mètres environ d’altitude, dans l’oued Abedassen, vers 1.800 mètres. Il ne vit que dans les lieux très humides, où il forme parfois de vrais bosquets, charmants quand ils sont en fleurs, ainsi à Tin-Eselmaken (près d’Amguid), à Tihoubar (dans la même région), à Ens-Iguelmamen (au bas de la gara Ti-Djenoun), dans l’oued Aorr (près de l’oued Martoutic, dans le Tifedest), à In-Ebeggi (dans le haut de l’oued In-Takoufi), dans l’oued Teroummout (en amont de Tamanrasat), etc., etc. ; ils sont nombreux.

Mais ils sont la terreur de tout le monde et on évite soigneusement de pâturer dans leur voisinage, car les chameaux sont assez bêtes pour parfois en manger, sans s’en apercevoir, et en mourir.

Son bois est très apprécié des Touareg parce que droit et souvent bifurqué au bout ; ils s’en servent en particulier comme support pour accrocher les outres et les bâtons de laurier-rose font partie de leur matériel de campement ; comme tels ils les emportent généralement dans leurs déplacements. Des petites branches ils font souvent des tuyaux de pipes.

2º L’Aleo (T), ou Olea Laperrini Batt. et Trabut.

C’est un arbre à port d’olivier ; je l’ai rencontré dans l’Anahef (dans le cours supérieur de l’oued In-Sakan), à environ 1.400 mètres d’altitude, dans le cirque intérieur du Tellerteba, vers 1.500 mètres, sur le flanc Nord et Nord-Ouest du massif du Tahat, de 1.700 à 1.900 mètres (et même peut-être 2.000 m.), où on en trouve souvent de grosses souches.

3º Le Tafeltast (T).

C’est là un arbuste très particulier, dont la feuille est odorante lorsqu’on l’écrase. Il n’a pas encore été déterminé.

Je l’ai rencontré sur les contreforts Nord-Ouest du Tahat, associé à l’Aleo et à un troisième arbuste dont je n’ai alors pas même pu connaître le nom targui.

Dans le même vallon il y avait sur les arbustes une espèce de liane non moins étonnante.

Ces contreforts Nord et Nord-Ouest du Tahat mériteraient une étude botanique approfondie.

Nous avons retrouvé le Tafeltast à In-Ebeggi, au sommet de l’oued In-Takoufi (dans le Tifedest) à une altitude moindre.

Enfin, on rencontre encore dans le Massif Central Saharien :

1º Des Tamaricinées :

a) L’Etel[61] (A), ou Tabarekkat (T), ou Tamarix articulata Vahl.

Planche XI.

Le Pays cristallin. Groupe d’Etels dans l’oued Telouhet, près d’Idelès (Ahaggar) et Schistes cristallins.

C’est un arbre souvent très beau qui constitue parfois des peuplements si magnifiques que l’on conçoit que les premiers explorateurs de l’Ahaggar les aient qualifiés de forêts ; citons ceux de l’oued Telouhat (près d’Idelès), des oueds Arrou et Tessert (entre le Tahat et In-Amdjel, dans les contreforts Nord-Ouest du massif de l’Ahaggar). Il est souvent associé au Tarfa, mais en général forme de plus beaux ombrages ; il ne semble pas monter aussi haut, je ne l’ai observé que jusqu’à 1.550 mètres environ.

Il aime les terrains salés où il est souvent associé au Guetof ;

b) Le Tarfa (A), Azaoua (T).

Il correspond au Sahara à plusieurs espèces de Tamarix, comme j’ai eu l’occasion de le constater par les floraisons.

Le Tamarix gallica, ou T. nilotica Ehr., à fleurs petites et grappes grêles, paraît le plus courant dans l’Ahaggar, et c’est lui qui paraît monter le plus haut : j’en ai observé de très beaux peuplements jusqu’à 1.700 mètres environ d’altitude, sur les contreforts Nord-Ouest de l’Atakor (dans l’oued Tiniferan et l’oued Arrou, associé au Jedari et au Figuier) ; citons les beaux exemplaires d’Hirafok.

Ces Tamarix sahariens mériteraient une étude précise. C’est un groupe d’arbres plutôt méditerranéens et on voit que le Tarfa monte en effet à l’assaut de l’Ahaggar jusque vers 1.700 mètres, dans la zone de 1.600 à 2.000 mètres, que je suis tenté d’appeler méditerranéenne ;

2º Le Jedari (A), ou Tahounek (T), ou Rhus Oxyacanthoïdes Dum. Cours.

Encore un arbuste méditerranéen qui remonte dans le massif de l’Ahaggar jusque vers 1.700 mètres : j’en ai observé de très beaux exemplaires dans les oueds Arrou et Tiniferan (des contreforts Nord-Ouest de l’Atakor) ; je l’ai observé également dans le cirque intérieur du Tellerteba.

Le bois de Jedari est recherché par les Touareg pour faire des instruments de cuisine de préférence au bois de Tamarix ;

3º Le Figuier ou Kerma (A), Tahart (T), ou Ficus carica L.

Il est peut-être spontané ?!.

J’ai constaté sa présence, vers 1.700 mètres, dans l’oued Tiniferan, au pied Nord-Ouest du Tahat.

Nous voyons que cet arbre méditerranéen remonte également jusque dans la deuxième zone de végétation.

Dans les « arrem » (centres de cultures) il est souvent accompagné de la Vigne (Vitis vinifera).

Le Figuier et la Vigne peuvent avoir été introduits dans l’Ahaggar à la même date (ou peu après) que les cultures méditerranéennes dans les oasis du Fezzan (par l’influence des Romains [?]) — on sait que les Touareg ont eu des relations très étroites avec le Fezzan dont certains groupes prétendent être originaires.

Après ces arbres traduisant encore des affinités méditerranéennes il ne nous reste plus qu’à ne pas oublier dans les arbres et arbustes de l’Ahaggar :

1º Le Jujubier ou Cédar (A), ou Tabakat (T), dont les espèces sont le Zizyphus Saharae Batt. et Trab., assez répandu, que l’on trouve en particulier à Amguid, et peut-être le Zizyphus Spina-Christi Wild., jujubier de grande taille qu’il m’a semblé reconnaître dans l’oued Tessirt (dans les contreforts Nord-Ouest de l’Atakor, entre l’oued Arrou et In-Amdjel).

Les Touareg se servent des feuilles de Tabâkat, hachées menues, pour soigner les blessures ;

2º Une espèce spéciale au Massif Central Saharien, le Myrtus Nivelli Batt. et Trab., trouvé dans l’Ifetessen et qui vraisemblablement existe également dans le Pays cristallin ;

3º Le Cafrier ou Capparis Spinosa L., que j’ai rencontré à Tin-ed’ness, dans l’Edjéré ; c’est un arbuste plutôt méditerranéen ;

4º Le Palmier-dattier ou Nakhla (A), ou Tazzaït (T), ou Phœnix dactylifera, que l’on rencontre près d’un certain nombre de points d’eau et dans les « arrem » jusqu’à une assez haute altitude (à Idelès par exemple il y a de nombreux palmiers et c’est à environ 1.300 mètres).

*
* *

Le simple examen de ces arbres et arbustes montre bien une grande variété dans la flore persistante du Massif Central Saharien (quand on la compare à celle du Sahara arabe).

Il accuse en outre d’abord de fortes affinités d’une part méditerranéennes et d’autre part soudanaises, ensuite une personnalité propre, une province botanique distincte que marque nettement l’existence d’espèces spéciales : les Ficus eucalyptoïdes et Telokat, l’Olea Laperrini, le Myrtus Nivellii, et enfin peut-être le Tafeltast, un ou deux autres arbustes et des lianes (?).

De cet aperçu également se dégage, dans la répartition en altitude, l’existence de trois zones de végétations, une première zone, jusqu’à 1.600 mètres environ, à arbres ou arbustes soudanais, méditerranéens ou propres, une zone plus élevée, de 1.600 à 2.000 mètres environ, à laquelle ne parviennent que certains arbustes comprenant l’Aleo en particulier et le Tafeltast, à caractères originaux ou plutôt méditerranéens que soudanais, comme d’ailleurs cela est logique quand on ne considère que la température, que nous avons appellée zone méditerranéenne, et une troisième zone de 2.000 à 3.000 mètres, dépourvue en général d’arbres ou arbustes, et que nous avons appelée la zone dénudée[62].

On peut dire également ce que cette étude rapide des arbres et arbustes touareg laisse apercevoir : le paradoxe botanique de l’Ahaggar : placé au milieu du Sahara sa végétation persistante réduite pourtant en général à peu près au fond des oueds au dehors desquels on trouve le désert, est de caractère propre peu désertique quand on la compare à celle du Sahara arabe.

La présence de nombreux arbres à vraies feuilles, inconnus du pays arabe, est à ce sujet très démonstrative, surtout quand ces arbres ou arbustes, et c’est le cas des Telôkat, sont spéciaux à l’Ahaggar.

Cette flore peu désertique doit être une flore résiduelle : sans doute ces arbres et arbustes dans une époque plus humide, furent répandus d’une manière plus ou moins continue dans le Massif Central Saharien ; maintenant l’Aleo, les Telôkat, etc., sont isolés dans des stations plutôt rares et souvent très éloignées les unes des autres, endroits plus particulièrement humides où ils ont pu subsister, témoins très nets d’un âge antérieur plus favorisé[63] (étant spéciaux au Massif Central Saharien et à fruits lourds, on ne peut guère, à notre sens, donner d’autres explications).

Quelle explication donner de cette survivance de toute une flore persistante peu désertique, dans l’Ahaggar, quand en Sahara arabe la flore persistante caractéristique des temps humides semble avoir totalement disparu ou si une partie a survécu, semble s’être fortement transformée, adaptée par mutations ? (Il n’y a qu’un exemple de survivance sans grandes modifications en pays arabe : celle du Populus Euphratica, dans l’oued Mya.)

On doit attribuer, semble-t-il, à des causes géologiques et morphologiques la survivance de cette flore en pays targui ; à l’existence dans le Massif Central Saharien de vallées soit à roches encaissantes imperméables, soit très profondes, qui drainent l’humidité comme par des gouttières, vallées souvent pourvues de seuils, dans leurs profils en long, qui font cran pour retenir l’eau dans leurs alluvions en amont, de telle sorte que l’eau que reçoit la région, quoique peu considérable sans doute par rapport à celle qui tombait jadis dans ces pays, est ramassée dans les alluvions des lits de ces oueds qui sont ainsi gorgés d’eau jusque souvent très près de la surface, particulièrement en amont immédiat des « crans », des « seuils de retenue », y est totalisée, y dure longtemps, étant ainsi soustraite dans une forte mesure à l’évaporation, et constitue ainsi quand même un milieu suffisamment humide pour permettre la survivance de cette flore en des endroits privilégiés.

(Parfois même, quand la gorge est profonde, l’eau forme de petites mares permanentes alimentées par l’amont ; ces mares se trouvent en particulier dans les coins des vallées très profondes, placées de telle manière qu’elles soient la plupart du temps à l’ombre, subissant ainsi une moindre évaporation et tirant tout le parti possible de leur alimentation en eau par l’amont, qui forcément n’est jamais très considérable, ni très continue ; ces petites mares sont souvent dans des creux des seuils rocheux ou au bas de ces seuils.)

Le résultat général est la diminution de la quantité des surfaces suffisamment humides mais non la disparition complète de milieux suffisamment humides.

Bref, c’est la localisation de plus en plus grande aux oueds et même souvent seulement à des points privilégiés de leurs cours d’une flore jadis répandue beaucoup plus largement, avant peut-être un desséchement plus complet atteignant les oueds même dans leurs vallées les plus profondes et leurs points les mieux disposés pour la résistance et la disparition entière de cette flore.

Par suite de la concentration de l’humidité précédemment exposée il n’y a guère d’humidité diffuse s’étendant continuellement en dehors du réseau des lits d’oueds, par suite peu de végétation persistante en dehors de ce réseau (sauf dans les rares ergs du Massif Central Saharien).

De là le paradoxe : des lits d’oueds souvent en permanence très humides, avec végétation peu désertique conservée et en dehors le désert (à moins de pluie récente, car alors il y a de l’acheb), plus absolu souvent que le désert arabe, plus dépourvu encore de plantes persistantes.

Au contraire, en Sahara arabe en général, par suite de l’abondance des sables répandus sur d’immenses surfaces, soit d’ergs, soit de vastes plaines ou terrasses de terrains alluviaux, par suite du caractère généralement calcaire ou argilo-calcaire du sous-sol et par suite des caractères morphologiques de ce bas-pays à reliefs mous, dépourvus généralement d’oueds à lit fortement individualisé, les eaux ne sont pas totalement centralisées dans des lits d’oueds ; la plus grande partie reste diffuse longtemps dans les sables dans lesquels elle chemine lentement par suite de la perte de charge due au frottement ; une fois les sables traversés, de ce qui n’est pas resté en humidité diffuse ou reprise par un mouvement ascensionnel dû à la capillarité et à la succion vers la surface et vers l’évaporation, une partie va alimenter des nappes d’eaux artésiennes, en profondeur, est donc perdue pour la végétation naturelle du pays ; une autre partie alimente sous les sables ou dans les alluvions, des nappes d’eau trop profondes pour qu’elles puissent servir à une végétation normale, car il faut aller la chercher au moyen de puits profonds ; une partie est absorbée par les diaclases des calcaires ; finalement ce qui se ramasse dans les oueds, quand il en existe, à leur surface ou près de leur surface, n’est qu’une faible part de ce qui tombe sur leur région ; ce qui fait que la diminution des précipitations atmosphériques s’est traduite en gros par une diminution de l’humidité du sol partout, avec conservation générale d’une certaine humidité diffuse partout, les oueds généralement larges et mal délimités, quand il en existe, n’étant que légèrement plus humides (en surface) et non surtout par un desséchement complet de certaines régions de plus en plus étendues avec la conservation corrélative de milieux également constamment très humides à surface de plus en plus restreinte.

De là, en général, pour des causes géologiques et morphologiques la survivance, sans mutations adaptatives, presque impossible en Sahara arabe, à part des exceptions rares, d’espèces typiques de la flore persistante peu désertique des temps humides ; de là également, en général, la non-limitation plus ou moins stricte de la flore persistante à un réseau de lits d’oueds et ainsi la valeur en plantes persistantes des grandes plaines et des ergs.

Une des conséquences de ces considérations c’est qu’une partie de la flore persistante du Sahara algérien, par suite de la variation continue et progressive de l’humidité du sol, a pu évoluer sur place lentement et que ses Salsolacées et autres plantes caractéristiques sont peut-être dans leur pays d’évolution et d’origine.

Ces considérations expliqueraient également le caractère monotone et uniforme, la pauvreté de cette flore persistante du Sahara arabe :

1º N’y sont guère que les plantes de jadis qui ont pu s’adapter et avec la même vitesse d’adaptation que celle du dessèchement, c’est-à-dire les plantes de jadis suffisamment près du type nécessaire ;

2º L’humidité étant à peu près également faible partout la végétation est peu diverse ;

3º Les plantes persistantes des régions non désertiques ne peuvent guère pénétrer et s’acclimater en des points de ces régions, dans l’absence de réseau de pénétration de terres plus humides, d’une humidité non désertique ;

4º Il n’est rien resté ou presque rien qui n’ait une forme adaptée au désert, de la flore des temps humides antérieurs (à part le Populus Euphratica).

La flore persistante du Sahara algérien peut être considérée comme homogène, autochtone et typique au point de vue désertique.

Il n’en est pas de même de la flore persistante du Massif Central Saharien : comme nous l’avons vu elle est en comparaison riche, variée et peu désertique.

Elle est hétérogène : en effet, à côté des espèces qui paraissent être le reliquat d’une flore de jadis existent des espèces qui semblent d’origine diverse : les unes soudanaises et d’autres méditerranéennes.

Est-elle hétérogène vraiment, c’est-à-dire d’origines diverses ?

Il faudrait savoir si les espèces plutôt soudanaises ne sont pas devenues surtout soudanaises parce qu’elles ont cessé d’être surtout ahaggariennes, par suite par exemple du balancement du « climat désertique », l’hypothèse chère à Chudeau.

Il est bien difficile également de savoir si les espèces dites méditerranéennes sont venues de la Méditerranée.

On peut, dans l’hypothèse d’un golfe méditerranéen sud-constantinois, très bien imaginer le développement d’espèces méditerranéennes au Sud : elles auraient subsisté sur place après le retrait vers le Nord.

Ce golfe méditerranéen, puis sa suppression, pourrait expliquer par le même coup beaucoup de caractères de la flore persistante du Sahara sud-constantinois, en particulier les Salsolacées, plantes que l’on pourrait considérer comme maritimes à l’origine, adaptées secondairement au Sahara[64].

C’est certainement l’Olea Laperrini dont la présence est la plus curieuse à constater ; c’est peut-être un résidu dégénéré de vieilles cultures.

Quoi qu’il en soit, cette flore d’arbres et d’arbustes est en tous les cas hétérogène d’aspect : beaucoup de plantes qu’on y trouve se rencontrant surtout au Soudan actuellement et beaucoup d’autres surtout dans la province méditerranéenne, certaines enfin lui étant propres.

La flore persistante du pays targui, ainsi que nous l’avons indiqué plus haut, n’est pas largement répandue, diffuse : elle est réduite, concentrée aux lits d’oueds en un réseau favorisé (et peu désertique).

Ce réseau est d’autant plus serré et riche que l’on est sur les contreforts ou dans un massif montagneux plus important, les précipitations atmosphériques y étant plus considérables, le réseau hydrographique y étant plus dense et plus profondément gravé et enfin par suite des seuils, des « crans de retenue » dont nous avons déjà parlé, cette eau ne fuyant pas normalement, rapidement vers l’aval, en dehors de la crise de venue de l’oued.

De là l’explication, en partie, de ce que la valeur au point de vue humain des différentes régions du pays targui est souvent en rapport direct avec leur caractère plus ou moins montagneux (indépendamment de la question de l’acheb).

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J’espère que ces conclusions seront de plus en plus renforcées par les explorations à venir et que la province botanique du Massif Central Saharien avec son individualité, sa richesse, sa variété et sa forme typique de végétation, sera de plus en plus couramment distinguée du reste du Sahara : Sahara arabe au Nord, soudanais au Sud, etc.

Des études approfondies de la flore du pays targui ne feront, je crois, que montrer de plus en plus l’individualité et le caractère varié de cette flore.

Cette étude serait fertile en découvertes dans ce sens particulièrement, à mon avis, dans l’Oudan, le Tifedest et les contreforts Nord-Ouest de l’Atakor.

Dans les vallées de l’Oudan surtout ; la légende célèbre de la Garet-el-Djenoun n’est peut-être pas très loin de la réalité : s’il y a des vallées suspendues sur son vaste plateau terminal encore vierge d’exploration, peut-être une flore étonnante s’y est-elle concentrée.

En tous cas, des vallées profondément entaillées de ses contreforts il y a beaucoup à espérer ; je n’ai vu que le bas d’une de ces vallées, l’oued Ens Iguelmamen ; la végétation en était exubérante pour le Sahara et j’ai vu là un très beau Telokat. Que nous réservent les régions en amont ?

Quant aux contreforts Nord-Ouest de l’Atakor j’ai eu là, dans l’oued Arrou, la volupté de cheminer pendant plusieurs heures auprès d’un ruisseau chantant, au milieu de Tarfa des plus ombreux et sur de vraies prairies avec menthes, véroniques, graminées, etc. ; des Touareg m’ont affirmé que cet oued coulait toujours ; c’est là un coin dont l’étude botanique serait, je crois, des plus intéressante également, avec celle encore des coins humides du Tifedest-Ta-Mellet (citons en particulier dans le Tifedest-Ta-Mellet, l’oued Timakhatin [affluent de l’oued In-Takoufi], les environs d’In-Ebeggi, de l’oued Aorr [au pied de l’Iscarneier] et de l’oued Entenecha).

Il est intéressant de constater que nous sommes amené par cette étude botanique à une conclusion analogue à une de celles de la partie géologique de ce travail à laquelle amènent également les études zoologiques, à savoir la croyance à un passé plus humide, notamment plus humide dans les régions du Sahara arabe comme dans celles du Massif Central Saharien[65].

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L’étude des arbres et arbustes du pays targui, que je viens de faire, m’a permis une mise au point des caractéristiques générales de sa flore.

Dès lors un examen détaillé du reste de cette flore pourrait paraître fastidieux.

Si j’envisage l’éventualité d’en publier une étude, j’estime qu’elle n’aurait pas de raison d’être ici, dans ce travail destiné surtout à des mises au point plutôt synthétiques.

Du pâturage dans le Massif Central Saharien.
De l’élevage targui.

Dans le Massif Central Saharien, le chameau se nourrit principalement d’Arta[66], de Chobrok[67], de Guetof, de Had, de Drinn, de Mourkba[68], d’un sous-arbrisseau à tiges et feuilles velues qui pousse dans la montagne, de Nessi, de Chgar, de Krom, de Girgir, de Chereg, de Kach, de Chaliate, de Rabié, de Lehema et autres plantes d’Acheb dont un Rumex (R. vesicarius E. L.).

Les Touareg distinguent plusieurs variétés de pâturages par des mots spéciaux.

A part l’Arta, spécialité en général des grands et larges oueds sablonneux et des « mader », et qui a son moment, le Had, localisé dans les sables, le Drinn que l’on trouve dans les sables et dans certains « mader » ensablés et qui est souvent réservé pour la récolte de son grain, le Guetof des fonds de vallées argileuses et salées, le Chobrok limité aux lits des oueds, qui résiste un certain temps à la sécheresse, mais n’est réellement très apprécié du chameau qu’aux alentours de sa floraison, le Mourkba et le Nessi qui se maintiennent en touffes sèches longtemps, mais alors ne constituent plus qu’un maigre pâturage (à moins que le Mourkba ne porte ses graines), le chameau se nourrit principalement dans le Massif Central Saharien de plantes éphémères qui suivent la pluie, de pâturage vert d’Acheb.

Nous n’avons plus en pays targui en général ces vastes étendues de Salsolacées, ces vastes pâturages quasi permanents, qui en Sahara arabe permettaient de ne pas être lié étroitement au point de vue pâturage, à la pluie, ce qui en été était fort précieux.

Ici, le réseau de végétation persistante étant somme toute de surface restreinte, on est d’une manière générale étroitement attaché à la pluie, beaucoup plus qu’en Sahara arabe, et l’été principalement les pâturages sont parfois rares, il ne reste que les quelques pâturages persistants à Had, Drinn, Guetof, Arta, etc.

Aussi, les Kel-Ahaggar sont, par l’absence de pluies, contraints parfois, les pâturages permanents ne suffisant pas alors, de faire nomadiser une partie de leurs chameaux dans des régions plus favorisées, hors de leur noble pays, dans l’Adrar des Iforas, dans l’Aïr, etc., et suivant les fantaisies de la pluie, certaines fractions sont contraintes de faire pâturer leurs chameaux dans des terrains de parcours qui ne sont pas les leurs[69], ce qui ne va pas sans négociations diverses, car chacun s’efforce de garder alors pour lui seul les régions précieuses où les bêtes profitent, où « il y a à manger ». C’est l’été surtout que ces crises se produisent.

Ceci nous montre tout le prix du réseau de pâturages persistants[70] du pays des Kel Ahaggar, surfaces restreintes, propriétés de tribus, jalousement réservées souvent pour les périodes dures et auxquelles des plantes particulières constituant un facteur nécessaire dans la bonne alimentation du chameau (qui doit en manger à certains moments suivant les formules compliquées de cette alimentation très spéciale sur laquelle je n’ai pas la place de m’étendre ici) donnent encore plus de prix.

Aussi les quelques coins du pays targui, susceptibles de développement agricole, correspondant souvent au meilleur de ces quelques pâturages résistants, de ces quelques pâturages de garantie contre la sécheresse et de grande nécessité pour le cycle alimentaire du chameau, on comprend qu’un développement agricole[71] de l’Ahaggar, outre les obstacles qu’il rencontrerait du côté de la main-d’œuvre puisse se heurter à l’hostilité des Touareg à qui il enlèverait des éléments nécessaires à leur vie pastorale.

Le nomadisme des chameaux n’est pas toujours celui des individus accompagnés de leurs ânes, chèvres et moutons ; souvent les Touareg, principalement les femmes, restent avec les chèvres, les moutons et les ânes en terre d’Ahaggar, dans leur terrain ancestral de parcours auquel ils sont très attachés et continuent à transhumer suivant leurs traditions, leurs habitudes, très casanièrement pourrait-on dire, pendant que les chameaux sont emmenés prendre de la bosse ou l’entretenir, où ils trouvent bon pacage et les pâturages qui conviennent à la saison et à leur état. Il semble que l’on trouve là un reflet dans les mœurs, de cette évolution de l’humidité du climat au Sahara dont il est souvent question dans ce travail.

Il est d’ailleurs constant que pour certaines régions actuellement peu sympathiques du pays des Kel Ahaggar, les Touareg vous parlent d’un temps assez proche (une centaine d’années, pas plus) où elles étaient plus favorisées sous le rapport des pâturages et des points d’eau ; à citer en particulier à ce sujet les voisinages de l’Amadror.

Le pâturage vert est excellent pour remettre en état un chameau, il est agréable aussi parce qu’il diminue la fréquence de la nécessité des opérations d’abreuvoir[72], mais c’est un pâturage fade — aussi les Touareg, quand ils ne peuvent recourir à un pâturage salé, donnent du sel à leurs chameaux.

L’alimentation du chameau a d’ailleurs un tas de nécessités qui rendent très complexes son élevage et son entretien, ces nécessités se superposant avec la question de la pluie. Son étude détaillée sortirait du cadre de ce travail.

Les mehara de l’Ahaggar sont souvent des animaux petits fins, nerveux, musclés et à ligne élégante.

Les vrais mehara de l’Ahaggar proviennent d’une véritable sélection, alors qu’en pays arabe, c’est surtout le choix, le dressage et la castration qui font le mehari.

Le mehari Ahaggar, de race pure, se distingue généralement bien des mehara provenant des autres élevages :

le mehari de l’Adrar est généralement grand, a une ligne majestueuse, un pas magnifique, mais est généralement moins fin et moins léger que le mehari Ahaggar et sa figure est moins éveillée ;

le mehari du Fezzan est plutôt un chameau mixte qu’un mehari, il a de très solides qualités ;

le mehari de l’Aïr est souvent de robe pie et d’allure délicate ;

le pays arabe ne produit guère de beaux mehara ; sa spécialité, ce sont les chameaux porteurs, les chameaux lourds, supportant de grosses charges. (Le commandant Pujat distingue d’ailleurs les chameaux arabes des autres chameaux du Sahara, en fait une espèce différente, originaire d’Asie, amenée par les invasions arabes, alors que les chameaux touareg seraient d’origine essentiellement africaine, en tous les cas, d’introduction plus ancienne en Afrique.)

Le mehari de l’Ahaggar est le mehari par excellence, le chameau de guerre ; il est agréable à monter, a un pied extraordinairement sûr, passe partout dans la montagne, supporte bien l’amble et le trot, peut couvrir de grandes distances (jusqu’à 120 km. dans la journée), est capable de courir en course en terrain accidenté, enfin est susceptible de marcher au galop et même de partir au galop de pied ferme.

On l’accuse d’être parfois un peu plus délicat que les autres chameaux et d’être peu à son aise dans les sables, mais c’est là peut-être une fausse réputation : car au bon, au vrai mehari de l’Ahaggar on a fait subir en général dans sa jeunesse l’entraînement, l’accoutumance à tous les terrains et à tous les genres de pâturages, à toutes les régions en particulier par la vie de rezzous et il est très résistant quand on sait le mener surtout, si après son dressage, on lui a laissé se constituer de la bosse de plus d’un an et qu’on le prend avec cette bosse ferme et confirmée.

Mais c’est dire que la formation d’un vrai mehari Ahaggar est une œuvre de longue haleine, qui nécessite tout un art et une succession de combinaisons compliquées, aussi les Kel Ahaggar ne se défont pas facilement de leurs excellentes montures qui représentent tant de soins, d’attention, de dressage et de formation savante, et, en général, nous n’arrivons pas à en posséder — de là sûrement une réputation injustifiée, car il y a des mehara touareg dont la résistance est extraordinaire.

Enfin les mehara touareg sont souvent éduqués avec beaucoup de douceur et d’intelligence, ils en arrivent à avoir un caractère autrement plus fin et sympathique que les stupides chameaux arabes abrutis par la brutalité de leurs maîtres ; le mehari targui connaît son maître et manifeste discrètement pour lui, par de petits cris, ses impressions diverses, sa joie, son étonnement, etc., animant ainsi la route de ses réflexions gentilles et remplissant le rôle d’un camarade discret, dévoué et affectueux. Il est même parfois trop familier et s’oublie à mettre pensivement sa tête sur votre épaule[73].

Les mehara ne sont qu’une minorité dans l’ensemble des chameaux touareg : les Touareg en effet élèvent principalement des chameaux pour leur lait, pour leur viande et pour porter ; les animaux qui ne sont pas encore « sedes » font nombre aussi ; et tout cela constitue des troupeaux ; ces troupeaux de chameaux sont le principal de la richesse en pays targui.

Les campagnes de ces dernières années ont porté un coup très rude à l’élevage ahaggar et son cheptel camelin a de la difficulté à se remonter.

Les Touareg sont gens de chameaux et aussi gens de chèvres. Les chèvres sont leur grand élevage avec les chameaux ; ils en ont de grands troupeaux, mais c’est plutôt l’accessoire de la richesse. Elles leur fournissent du lait, du beurre, des fromages, de la viande.

Toute une partie de la population, les plébéiens, est appelée Kel-oulli (gens de chèvres) plutôt qu’imrad — ce dernier terme étant méprisant alors que le premier ne l’est pas.

Souvent, comme je l’ai dit précédemment, les tentes touareg ne circulent qu’avec leurs chèvres, leurs ânes et quelques mehara — le gros des chameaux menant une vie de pâturage distincte.

Pour les chevreaux, les Touareg édifient de petites tours basses dans lesquelles ils les entassent la nuit — il convient de ne pas confondre ces petits abris avec des tombeaux ou autres monuments lithiques.

Les chèvres demandent à boire tous les jours et mangent un peu de tout.

Les cuirs de chèvres peuvent évidemment faire l’objet d’un certain commerce[74] ; mais il conviendrait de ne pas exagérer les possibilités de rendement de l’élevage ahaggar, qui déjà semble trouver ses pâturages insuffisants à certains moments, ni de fonder de trop grands espoirs sur le commerce de ces peaux qui nécessiteraient, pour pouvoir jouer un rôle sur le marché des cuirs (des peaux de gants par exemple), d’être tannées avec soin, ce qui imposerait la création d’un centre de tannage dans l’Ahaggar — et un traitement des chèvres durant leur vie, qui permette de compter sur la qualité de leur peau après leur mort.

Les Touareg font avec le lait de chèvre du beurre et du fromage qu’ils vont vendre souvent fort loin.

Avec les chèvres, les Touareg possèdent des moutons (sans laine), plus rares ; ces moutons sont souvent croisés avec des chèvres et donnent des produits bizarres mâtinés chèvre et mouton, avec longue queue, poil long et cornes de chèvres.

Enfin, des ânes font partie du cheptel inséparable des tentes touareg ; ce sont de jolis ânes gris argent, avec les pattes zébrées et une croix noire veloutée sur le dos ; souvent ils s’échappent et mènent une vie sauvage.

Les Touareg possèdent un cheval, celui de l’Amenoukal, grand sujet de conversation, car ils en sont très fiers, et qu’ils nourrissent complètement au lait — ce qui ne lui réussit pas mal.

Quand j’aurai signalé quelques zébus dans les « arrem », originaires du Soudan (on leur fait faire la traversée du Tanesrouft au printemps), j’aurai terminé cet exposé sur l’élevage des Touareg dont on peut dire qu’après guerriers féodaux, ils sont essentiellement pasteurs de chèvres et de chameaux.