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Chapter 27: IV DE MON ITINÉRAIRE
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About This Book

The author recounts a scientific mission across the central Sahara presenting detailed geological studies and a regional synthesis of Cretaceous-to-Tertiary formations, supported by maps and plates. Observations consider past lagoonal or marine phases, sedimentary and erosional processes, ephemeral river dynamics, chotts, and artesian influences, and propose paleogeographic and hydrologic interpretations. Travel impressions and route descriptions are interwoven to enliven technical sections, while matters of personal hardship and political activity are largely omitted; the work also situates its results relative to earlier explorations and discusses points of confirmation and novelty.

[58]Cette étude botanique et l’étude zoologique qui la suit s’appliquent essentiellement à l’Enceinte tassilienne et au Pays cristallin — les Pays pré-tassiliens constituent un glacis biologiquement pauvre ou sans intérêt particulier du Massif Central Saharien — et en général nous n’avons pas pensé à sa misérable ou banale existence dans ces études.

[59]Asclepiadée.

[60]La végétation soudanaise paraît remonter plus haut sur le versant Sud du Massif cristallin que sur le versant Nord et en même temps être plus richement représentée.

[61]Le pluriel d’Etel est Tilia ; cependant nous adoptons Etels comme nous avons fait souvent au cours de cet ouvrage pour les pluriels de noms arabes ou de Tamahak, quoique leurs pluriels vrais soient différents.

[62]Cette dernière serait particulièrement intéressante à étudier. On y a signalé des conifères ??!!?.

[63]Des auteurs ont attribué le déboisement du Sahara à l’action de l’homme. Nous ne nous attarderons pas à réfuter cette explication ; elle vaut par son caractère enfantin celle des naturalistes du moyen âge, à propos des gisements de fossiles, qui voulaient y voir l’œuvre des pèlerins jetant leurs coquilles en des endroits de prédilection et constituant ainsi ces amas de coquilles marines loin de la mer.

[64]Ce qui paraît être le milieu par excellence des Salsolacées actuellement, cela paraît être avant tout le sable — souvent le sable salé.

[65]La région du Massif Central Saharien, à cause de ses montagnes et de sa situation tropicale, a dû, semble-t-il, recevoir toujours plus de précipitations atmosphériques que le Sahara arabe. Cette différence a dû (?) toujours rester à peu près indépendante de la variation générale du climat dont ces deux régions ont dû être affectées à peu près également.

[66]Calligonum comosum L’Hérit., 1re forme.

[67]En pays targui le Chobrok correspond souvent à Zilla myagroïdes et non plus seulement à Zilla macroptera.

[68]Panicum turgidum — graminées — et autres graminées geniculées.

[69]Quoique souvent chaque terrain de parcours ait été délimité par l’usage de telle sorte qu’il puisse suffire à la vie pastorale complète de sa tribu, qu’il possède tous les éléments nécessaires au cycle d’alimentation du chameau, pâturage salé, pâturage doux, pâturage d’été, pâturage d’erg, pâturage de plaine et pâturage de montagne.

[70]Et tout le prix ainsi à certains moments des quelques ergs du pays targui et de certaines régions ensablées.

[71]Il est certain que de nombreux points de l’Ahaggar pourraient devenir des centres de cultures prospères. Outre les « édelés » déjà existant, ou ceux que l’on pourrait remettre en état, j’ai noté nombre de points et en particulier de nombreuses terrasses d’alluvions (qui ont l’avantage entre autres d’être à l’abri des venues de l’Oued) qui seraient susceptibles autant par leur sol que par leurs ressources en eaux d’un développement agricole appréciable.

L’Ahaggar pourrait se nourrir largement lui-même et même exporter vers d’autres régions sahariennes. Outre les céréales, beaucoup de cultures peuvent réussir en terre d’Ahaggar ainsi que les essais entrepris à Tamanrasat l’ont montré : tomates, oignons, radis, pommes de terre, arbres fruitiers, vignes, etc.

[72]Souvent les chameaux sont laissés seuls dans un pâturage pendant que les tentes avec les ânes et les chèvres continuent leur transhumance : ils vivent très bien sans que personne les mène boire ; il est vrai qu’ils connaissent parfois les points d’eau où alors ils vont boire tout seuls. On rencontre très souvent, en pays ahaggar, des chameaux vivant ainsi librement sans bergers.

[73]Les chameaux touareg sont habitués en outre à une forme de caravane particulière : au lieu que les bêtes soient en troupes désordonnées comme c’est le cas pour les convois arabes, elles sont chez les Touareg groupées par files d’animaux attachés les uns aux autres par la mâchoire. Cette forme de convois a l’avantage de permettre une plus grande vitesse, un silence remarquable et un faible personnel.

[74]Je n’ai pas la place de traiter dans cet ouvrage du rendement et de l’avenir possible de l’Ahaggar. On peut dire pour être bref qu’au point de vue commercial et du développement économique de ce pays la question qui se pose n’est pas de savoir ce que l’on pourrait vendre aux Touareg, car ils sont extrêmement avides de tout, mais bien au contraire de savoir ce qu’on pourrait leur acheter pour qu’ils aient de l’argent à dépenser à des achats auxquels ils ne demandent qu’à se livrer.

Mais pourquoi ne laisserait-on pas ce peuple charmant de chevaliers et de pasteurs, d’amoureux et de poètes, continuer de constituer dans le monde un merveilleux anachronisme.

Si l’on arrivait à développer considérablement des cultures diverses pour que l’Ahaggar produise céréales et fruits secs (raisins, figues, etc.), et si l’on arrivait à créer des industries diverses de cuirs, de conserves de viandes ; si l’on parvenait à exploiter des mines variées (fer, or, etc.) et à capter l’énergie immense des vents sahariens (turbines à vent, etc.) ou celle du soleil, ne serait-ce point en fixant ce peuple délicieusement nomade, en lui enlevant de son splendide isolement, en supprimant son beau désordre et en l’affublant des pitoyables attributs de notre civilisation ?! et il faudrait sans doute dire adieu aux « gestes » de ces derniers chevaliers, aux libres « meharées », aux mélodies des « imzaden », aux tendres « Ahals » près des tentes et aux poèmes du rythme « ilâner-ialla ! »...


III
ÉTUDES ZOOLOGIQUES


De la faune dulcaquicole du pays targui.

Au point de vue zoologique, le Massif Central Saharien est intéressant par sa faune dulcaquicole ; alors que les pays crétacico-tertiaires ne possèdent pas en général (en dehors des oasis) d’eaux permanentes en surface, le Massif Central Saharien avec ses vallées profondes, ses eaux totalisées plus ou moins dans les lits de ses vallées et ses seuils de retenue, présente en un certain nombre de points des petites mares permanentes.

Chose curieuse étant donné l’éloignement actuellement réciproque de ces mares et leur éloignement global d’autres milieux dulcaquicoles, ces points d’eau possèdent une faune aquatique complète.

Au premier abord l’on peut remarquer d’abondants insectes d’eau ; les Dytiscides, les Gyrinides, les Hémiptères-Népides (Noctonètes et autres) sont nombreux.

A citer particulièrement pour les insectes aquatiques les points d’eau d’Entenecha, de Tahara, d’In-Ebeggi et d’Ens-Iguelmamen, dans le Tifedest, d’In-Ebeggi, dans l’Anahef, de Tin-Eselmaken, dans les Tassilis.

Un examen plus attentif permet de reconnaître, outre la présence des larves de ces animaux et de larves de moustiques, celles de Vers.

Enfin l’on a la, surprise de trouver parfois des Poissons en abondance ; dans la mare permanente de Tin-Eselmaken, près d’Amguid, en particulier j’ai eu l’occasion d’observer la présence de nombreux poissons dont certains atteignaient une taille de 30 centimètres environ ; je suis arrivé à en capturer deux qui ont été déterminés par le docteur Pellegrin, du Museum[75] ; ce sont deux exemplaires du Barbus biscarensis Boulenger, des environs de Biskra.

Une autre espèce de barbeau, le Barbus Deserti Pellegrin, a été récoltée dans la mare d’Ifedil, dans les Tassilis également, associée à l’espèce précédente et décrite par le Dr Pellegrin ; il est probable que cette espèce existe également à Amguid.

Tels sont les deux points du Massif Central Saharien où la présence des poissons a été reconnue avec certitude et les espèces déterminées.

Ces barbeaux se rencontrent certainement en d’autres mares permanentes du Tassili de l’Ajjer, en particulier probablement dans l’oued Mihero ; les Touareg m’en ont signalé également dans l’Emmidir (dans un aguelmam de l’oued Arak).

Ils se rencontrent peut-être également dans le Pays cristallin.

Foureau a signalé des Clarias (Siluridés) dans les Tassilis de l’Ajjer ; je n’en ai point rencontré et je me demande s’il n’y aurait pas eu confusion.

Les Touareg ne mangent pas les poissons sous prétexte qu’ils sont impurs, se nourrissant, disent-ils, d’excréments !

C’est la même raison qui leur fait ne pas manger de poulet (disent-ils) ; mais il se peut qu’il y ait plutôt dans ces coutumes une cause ancienne religieuse.

Si l’on examine ces eaux avec une grande attention on y trouve de nombreux Crustacés de petite taille ; j’ai observé en particulier la présence de Branchipus en trois aguelmams différents : l’un près de Tin-Edness, vers 900 mètres d’altitude, dans lequel ils étaient très nombreux ; l’autre dans le Telleret’ba, vers 1.500 mètres d’altitude, le troisième dans l’oued Ens-Iguelmamen (au pied de la gara Ti-Djenoun).

Les Batraciens ne sont pas absents : le Cne Cortier a recueilli la Rana mascareniensis D. B. (déterminée par le Dr Pellegrin) dans la mare d’Ifedil ; il est vraisemblable que d’autres espèces sont répandues dans le Massif Central Saharien ; j’ai observé de nombreux tétards en divers points d’eau, mais en particulier dans l’oued Terroummout, la partie amont de l’oued Tamanrasat où, chose curieuse, ils étaient là répandus en abondance dans des flaques d’eau laissées par la « venue » récente de l’oued (un aguelmam permanent placé en amont permet, je crois, d’expliquer ce curieux peuplement) et à Idelès où les grenouilles pullulaient quand j’ai passé.

La présence de Batraciens est aussi étonnante que celle de Poissons au Sahara.

Enfin, c’est une chose fort surprenante que la présence de Crocodiles en pays targui (car là le peuplement par l’intermédiaire des pattes d’oiseaux n’est guère vraisemblable).

C’est au Cne Nieger que revient l’honneur d’avoir permis la détermination de l’espèce exacte de ces crocodiles déjà signalés par Duveyrier et de Bary.

C’est le Crocodilus niloticus Lour., des grands fleuves africains (déterminé par le Dr Pellegrin).

Les Touareg m’ont souvent d’ailleurs signalé l’existence de crocodiles dans des aguelmams des Tassilis (en particulier dans celui de l’oued Mihero).

Il semble avoir existé plus à l’Ouest, car au Sud de Tiounkenin, dans l’Emmidir, se trouvent deux aguelmams permanents[76], les plus grands et les plus profonds que j’ai vus au Sahara, et, paraît-il aussi, plus vastes et profonds que les plus avantagés à ce point de vue, des Tassilis de l’Ajjer : ce sont les aguelmams Afelanfela (ou Deïtman) ; mes Touareg me déclarèrent qu’il y avait là un grand crocodile et qu’il avait même le meurtre du grand-père de l’un d’eux à son actif (!) ; je m’empressai de me rendre à cet endroit ; je constatai la présence des aguelmams en question mais pas de leur hôte terrible, ni de traces quelconques qu’on puisse lui attribuer ; je n’allai point cependant jusqu’à tenter l’expérience de l’appât, en me permettant de nager dans ce lac ainsi que ce m’était un plaisir dans les autres aguelmams ; mes Touareg ayant mis tout leur talent de persuasion à me convaincre que ce n’était pas prudent.

Il semble que ce vieux crocodile solitaire soit mort, car les témoignages de mes Touareg étaient très précis et comme eux je ne doute pas qu’un crocodile ait pu vivre là : la taille de ces aguelmams, leur profondeur, leur richesse en algues et plantes aquatiques, leurs alentours à végétation exubérante, permettent très bien d’imaginer qu’il pût en être ainsi.

Le capitaine Duprè m’a dit avoir trouvé une mâchoire de crocodile en un point d’eau des Tassilis de l’Ajjer.

Telle est la physionomie générale de la faune dulcaquicole du Massif Central Saharien ; on voit que les groupes aquicoles principaux : Poissons, Reptiles, Batraciens, Crustacés, Vers, etc., y sont représentés.

Cette faune aquatique[77] mériterait des recherches suivies[78], entre autres l’exploration systématique des mares permanentes et quasi-permanentes, peu nombreuses d’ailleurs, du Massif Central Saharien, en particulier dans les Tassilis de l’Ajjer des mares d’Ifedil, de Mihero, de Taragaïn (dans l’oued Iskaouen), de l’oued In-Tmanahen et de Tin-Eselmaken ; dans l’Emmidir, des mares d’Afelanfela (ou Deïtman, près de Tiounkenin), de l’oued Arak ; dans le Pays cristallin, des mares de Tin-ed’ness (Edjéré), du cirque intérieur du Tellerteba (Anahef), du Tala-Malet, de l’oued Terrinet (près d’Idelès, beaux marécages), de Tahara (Tifedest), de l’oued Ens-Iguelmamen (Oudan) — particulièrement des mares du Tifedest-ta-Mellet et de l’Oudan.

Que penser de la présence d’une faune dulcaquicole complète, avec Poissons, Reptiles et Batraciens, localisée dans les rares mares permanentes du pays targui, isolée au milieu du Sahara, sinon que c’est un héritage des temps humides, une « faune résiduelle ».

C’est dans cette fin que nous avons cru devoir faire cette petite mise au point zoologique malgré qu’elle ne contienne que quelques précisions nouvelles.

Quant à dégager les caractères propres, les éléments originaux et particuliers de cette faune résiduelle, ses relations et échanges passés avec le voisinage, c’est ce qu’il est encore impossible de faire, étant donné les précisions encore peu nombreuses que l’on en a[79].

On peut tout de même indiquer, ce qui est logique, que ses relations se sont faites probablement surtout par versants, que la ligne de partage des eaux a une grande importance à ce sujet, ce qu’indique la présence du Barbus biscarensis ou barbeau de Biskra à Tin-Eselmaken et à Ifedil, c’est-à-dire justement sur des points du réseau hydrographique ancien qui relèvent de la région des Chotts comme l’oued Biskra.

Il est difficile de déterminer si ce poisson est de passé plutôt ahaggarien que zibanais.

Nous nous bornons à cet exposé sur la faune dulcaquicole du Massif Central Saharien ; au point de vue zoologique c’est ce qui nous paraît le plus intéressant à signaler pour le moment dans ces pays et, d’autre part, le reste nous entraînerait hors des proportions imposées à ce travail.


[75]Par l’intermédiaire de M. le Profr Leger.

[76]Probablement alimentés par une source importante, comme un bouillonnement en surface semble l’indiquer.

[77]La flore aquatique aussi d’ailleurs.

[78]J’avais fait des recherches dans ce sens et je me promettais de présenter, comme suite de mon expédition, une étude détaillée de la faune dulcaquicole du Sahara central ; malheureusement les matériaux recueillis dans ce but ont été victimes d’accidents dus à la malveillance, qui me privent de la possibilité de présenter cet ensemble qui eût été intéressant par sa nouveauté.

[79]Et que malheureusement par suite des incidents signalés précédemment je n’ai pu rapporter.


IV
DE MON ITINÉRAIRE


IMPRESSIONS ET NOTES DE ROUTE


a) De Temassinin à In-Salah, par l’Ahaggar[80].
Impressions de route[81].

Enfin voilà des montagnes ; nous sommes cette fois en vrai pays targui : ce sont les plateaux nus et brûlants des Tassilis dont les vallées encaissées cachent dans le fond de gorges fantastiques des bosquets de lauriers-roses et de mimosas[82] fleuris et odorants, de petits lacs qu’animent de nombreux poissons et des marécages touffus, retraites noires de quelques vieux crocodiles.

En parcourant ces oueds de légendes dans les replis desquels les surprises se succèdent aux yeux émerveillés, je comprends maintenant les yeux nostalgiques des officiers sahariens au moindre souvenir des pays touareg ; ne nous a-t-il pas paru à tous comme une île enchantée, ce pays targui, après la traversée monotone du Sahara arabe ? et comme il m’apparaît naturel maintenant le prestige extraordinaire du nom « Hoggar » sur toutes les populations sahariennes : pays fabuleux et magique en vérité quand on le compare aux autres régions sahariennes, et dont on ne peut considérer les descriptions merveilleuses comme le fallacieux effet de l’emphase arabe que tant qu’on ne le connaît pas ! A mesure qu’il se dévoile, il apparaît digne de sa renommée.

Je renonce à décrire ces vallées ombreuses et parfumées des Tassilis enserrées dans leurs hautes murailles comme un trésor dont la terre garde un soin jaloux ; ne serait-ce pas un sacrilège ?

On y surprend souvent au détour d’une gorge, soit la timide gazelle aux gracieux effrois, reposant mignonnement à l’ombre du térébinthe ou du mimosa, soit le sauvage mouflon au front noble et vaillant buvant longuement à quelque flaque d’eau miroitante laissée dans le creux du rocher par une récente pluie.

Dans les Tassilis, au Tahihaout, je rencontre des traces récentes de chèvres, d’ânes et de chameaux ; des tribus de Touareg nomadisent donc non loin ; j’ai besoin d’un guide ; j’envoie mon méhariste, Mahomed-ben-Hamouillah, sur leurs traces essayer de m’en trouver un ; il revient bientôt, et voici un Targui devant moi : Amdor-ag-Amadou, des Eaohen-n-ada.

C’est un guerrier mystérieux et superbe : haute taille, port fier et hardi, démarche souple, muscles longs, attaches fines, teint de bronze doré ; peu d’hommes réunissent tant d’éléments de beauté pour la splendeur de leur corps.

Ce beau corps est paré avec une coquetterie raffinée (n’est-il pas un guerrier ?) ; un bracelet de serpentine au-dessus du coude fait valoir le nu d’un bras dont Adonis eût été jaloux ; une sorte de gandourah très décolletée laisse admirer le galbe rare du cou et des épaules.

De la figure on ne voit que deux yeux hiératiques, agrandis au kohl et entre les yeux la naissance du nez ; le reste est caché sous un voile indigo[83] disposé savamment autour de la tête en un mouvement fixé peut-être depuis des siècles, surmonté d’une sorte de « bourrelet »[84], de diadème, de laines et de soies multicolores, qui donne à la tête une allure casquée ; les cheveux jaillissent parfois ainsi qu’un cimier de ce casque d’étoffe ; parfois aussi ils sont tressés à la manière lybienne.

Planche XII.

Le Pays cristallin. Le bord Sud-Est de la plaine de reg de l’Amadror avec le massif du Tellerteba (Anahef).

Au côté un glaive de ligne sobre et pure gainé de cuir écarlate évoque les chevaliers.

Ainsi m’apparaît, superbe et mystérieux, le guerrier targui Amdor ag Amadou.

Je le prends comme guide.

Je m’aperçois bien vite qu’il n’est pas que son visage qu’il voile : qu’importe ! ne sont-ils pas tous plus ou moins ainsi les Touareg ; ils ne disent jamais tout : un de leurs proverbes dit, dans le style sybillique qu’ils affectionnent : « La moitié pour nous deux, l’autre je la garde », ce qui signifie : « Je ne me livre jamais entièrement », et c’est très targui !

Enfin, il prend la responsabilité de me conduire où je désire aller, cela me suffit.

Après le noir pays de l’Egéré aux nombreux cratères souvent occupés par de très vieux tombeaux comme si les anciens habitants du pays avaient cru que ces sombres entonnoirs avaient quelques rapports avec l’obscur séjour des morts et le reg[85] désespérant de la plaine de l’Amadror, voici le massif du Tallerteba, imposante forteresse de près de 2.200 mètres d’altitude qui se dresse au seuil du pur Hoggar.

Des points d’eau se cachent dans ses flancs mystérieux ; c’est souvent un repaire de pillards. J’en fais l’exploration et l’ascension, malgré mon guide qui refuse de m’en faire les honneurs.

Quelle joie d’y découvrir un cirque intérieur dissimulé dans ses vastes flancs, avec végétation de térébinthes, mimosa, tamarix, laurier-rose, kerenka, etc., et même, ô surprise ! un petit ruisseau qui sort du cirque par une suite de cascades en une profonde entaille, pleine d’ombre et de fraîcheur, dans laquelle il se repose, entre deux bonds, en des vasques charmantes de porphyre[86] poli et bleu.

Quelle joie de gravir cette cime orgueilleuse et célèbre chez les Touareg, que je suis le premier à vaincre.

Après avoir étudié la région de l’oued In Sakan et de l’Adrar Idekel, dans le terrain de parcours des Eitlohen, dont des guerriers plus ou moins Senoussistes (comme pas mal des Touareg des confins du pays Ajjer dans lesquels j’ai circulé) assassinèrent le Père de Foucault à Tamanrasat, je gagne Idelès par l’oued Inouaouen.

Quelle surprise ! que ce centre de culture d’Idelès[87], le premier que je vois : au milieu des montagnes, à 1.300 mètres environ d’altitude, voici des palmiers, des figuiers, des cultures de blé et de mil, de beaux pieds de vigne et un animal surprenant en plein Sahara, un zébu, un bœuf à bosse du Soudan, dressé, qui, par un va-et-vient régulier, au moyen d’un appareil astucieux, tire l’eau d’un puits.

Des noirs travaillent aux cultures d’Idelès.

Les Touareg ne s’attachent pas à la glèbe : c’est là travail d’esclave et non de noble targui ; les Touareg se contentent en général, dans les arrems[88] du Hoggar, de toucher des redevances : ce sont des seigneurs.

Planche XIII.

Le Pays cristallin. Le massif du Tellerteba (Anahef), vu de l’oued In Sakan (c’est-à-dire face Sud-Est).

Un groupe d’Etels (Tamarix articulata).

Quelle volupté que l’ombre fraîche des figuiers d’Idelès ; comme je suis tenté de m’arrêter quelques jours ici.

Nous continuons cependant notre route et gagnons les hautes régions de l’Atakor, le massif du Tahat qui, avec ses 3.000 mètres d’altitude, est le point culminant, la clef de voûte du Sahara central, et je descends en raid sur Tamanrasat, de l’autre côté de la Koudia où, avec le lieutenant Vella, le résident du Hoggar, je fais le pèlerinage sacré : la tombe du Père de Foucauld, le monument du Général Laperrine et de son ami, et le château du Père de Foucauld contre les murs duquel il fut assassiné — chose surprenante d’ailleurs pour un prêtre en pays musulman.

Ensuite je remonte dans l’Atakor dont je n’oublierai jamais, je crois, les cimes étranges et déchiquetées, ni les aurores merveilleuses quand, dans la fraîcheur du matin, alors que le soleil levant fait rougeoyer les aiguilles fantastiques de la Koudia, la caravane s’ébranle dans l’ombre d’une vallée.

Je gagne l’oued Arrou dans les contreforts Nord-Ouest de l’Atakor ; oued enchanté : sa gorge est toute bruyante de la chanson d’un ruisseau, de la délicieuse chanson de l’eau et c’est une joie immense ! toute la journée en le suivant, c’est de la folie.

C’est une des surprises de ces contreforts Nord et Nord-Ouest de l’Atakor ; on y trouve des ruisseaux, de vrais ruisseaux bondissants et joyeux, dans de l’herbe et des fleurs, sous de frais bosquets de Tamarix, de Térébinthes et de Jujubiers.

Enfin, c’est dans l’Atakor que l’on rencontre en général l’élite de la tahouggera (noblesse) des Kel-Ahaggar, des Kel-Ettebel (fils de suzeraineté) : les Kel-Rala, tribu dans laquelle est choisi l’Amenoukal (roi) des Kel-Ahaggar, dont la souveraineté d’ailleurs n’est plus établie sur tous les Kel-Ahaggar, mais principalement sur les Kel-Efella (gens du haut) seulement, les Kel-Ataram (gens d’aval) constituant actuellement un ettebel (ensemble de vassaux) distinct du grand ettebel (celui des Kel-Rala et des Tedjéhé-Mellet, celui de l’Amenoukal), l’ettebel des Taitok[89].

Alors que les nobles guerriers de l’Ahaggar, leurs époux, sont en expédition lointaine, c’est là, dans les hautes vallées principalement, que vivent leurs femmes et leurs enfants avec les troupeaux, les biens de la famille, à l’abri, autant qu’on peut l’être, des rezzous.

C’est là le centre, le cœur de l’Ahaggar et son ultime réduit.

C’est d’ailleurs une région privilégiée de pâturage vert (d’Acheb), car les pluies tombent relativement souvent sur ces hautes montagnes et elles sont fréquemment couvertes d’un véritable manteau de fleurs violettes (le Krom) ainsi que d’une sorte de rougeoyante oseille, qui font le bonheur des chamelles et des chèvres et permettent à leurs maîtres de vivre dans l’abondance du lait, d’être des heureux du Sahara.

Ces hauts plateaux de l’Atakor sont donc souvent très habités, et très noblement habités ; on mène alors dans la société targui une vie mondaine infiniment attachante.

La vie en Koudia ! que de douceur de vivre est contenue dans ces mots pour un targui.

J’ai vécu avec les Touareg, comme les Touareg, et leur vie mondaine de guerriers, d’amoureux et de poètes m’a profondément enchanté.

On n’oublie pas le charme de leurs Ihallen (pl. d’Ahal, réunion), au doux son des Imzaden (pl. d’Imzad, violon monocorde).

L’ahal est très en honneur dans l’aristocratie targuia, et pour l’ahal, les chevaliers touareg accourent de très loin sur leurs plus beaux mehara, le glaive (takouba) au côté, dans l’espoir d’avoir l’occasion d’y briller devant dames et damoiselles et plus particulièrement devant celles dont leurs vers célèbrent la beauté.

Planche XIV.

Le Pays cristallin.

Une aiguille volcanique près de Tamanrasset.

Le Pays cristallin. Idelès, dans l’Ahaggar.

Palmiers et figuiers.

La Tamenoukalt de l’Ettebel des Kel-Rala (femme d’Aramouk).

Oued In-Fergan (Atakor).

Et l’ahal succède à l’ahal, ici et là, fleurissant la vie de l’Ahaggar (noble) de ses notes gaies et charmantes.

C’est en vain que de retour dans la civilisation moderne, on cherche à reprendre goût à sa vie d’Européen ! Peut-on oublier les soirées merveilleuses où l’on devise gaiement sous les plus limpides clairs de lune que la terre connaisse, dans le chant caressant, le tendre chant des Imzaden et parfois le bruit guerrier que font les sabres frappés en cadence des esclaves dansants, ou encore les timides voix des chœurs alternés de jeunes filles...

D’un col nous découvrons soudain, à nos pieds, tapi dans la vallée de l’oued In-Fergan, un gros campement de riches tentes en peaux.

C’est la « cour » de la Tamenoukalt (reine), femme d’Aramouk.

Après qu’un de mes hommes eut été avertir de mon arrivée imminente et qu’un Targui eut fait signe, en agitant un long voile, qu’on nous attendait, nous marchons au galop, selon l’usage, vers les trois principaux seigneurs du camp qui viennent à notre rencontre dans toute la pompe de leurs voiles et de leurs « dokkali »[90].

Du haut de mon mehari, je reçois l’hommage qu’ils doivent à l’officier français, ainsi que le salut et les souhaits de bienvenue de la Tamenoukalt. Puis sous une tente rapidement dressée à l’endroit que l’on me demande de désigner selon mon bon plaisir, nous nous lions rapidement dans les nombreux thés de rigueur.

En l’absence d’Aramouk, son khalifat me fait les honneurs qu’un vassal de la France doit à un officier français (palabre, repas de fête, etc.), puis je me rends en la tente de la Tamenoukalt, en sa tente aux piliers sculptés.

Après les nombreuses salutations d’usage :

« Ma-t-toulid ? » (Comment vas-tu ?), « Elkhir-râs » (le bien seulement), etc., qui se succèdent longuement et cérémonieusement, la reine entourée de ses nombreuses suivantes m’offre le thé. Les trois verres parfumés de menthe sont bus religieusement ; les suivantes chantent ou disent des poèmes de bienvenue en tamahak et commencent ensuite les imzaden de chanter langoureusement...

Je me retire bientôt, suivi de mon monde et du khalifat, et me rends à ma tente très lentement, selon les rites, pour marquer mon regret de m’éloigner de la charmante reine qui vient de me recevoir.

Le soir, la femme du khalifat et ses amies viennent jouer de l’imzad dans ma tente et causer, de peur que je ne m’ennuie tout seul, jusqu’à ce que, vaincu par la fatigue, je m’abandonne aux doux bras de Morphée.

Un soir, il y a « ahal » en mon honneur ; c’est une réunion galante de jeunes gens et de jeunes filles, de guerriers et de jeunes femmes, une vraie cour d’amour de jadis avec président et présidente (amrar et tamrart-n-ahal), où l’on pose des questions insidieuses sur l’amour, sur la beauté des assistantes, où l’on chante sa belle, où l’on fait assaut de poèmes, et jusque fort tard, sous la clarté lunaire les imzaden, de leurs soupirs caressants, invitent à la volupté pendant que l’on se conte fleurette à mi-voix.

Enfin, une grande coupe de lait passe de bouche en bouche... c’est le signal du départ... On se disperse, et, si l’on a été heureux en amour, l’on se rend vers des rendez-vous plus doux.

Le matin hélas, il faut partir... il faut s’arracher à cette cour enchanteresse... ; dans la splendeur du soleil levant ce sont les adieux pleins de regrets, puis le départ au galop d’un mehari écumant et fougueux dans les ou ! ou ! frénétiques, frémissants des femmes...

Je rencontre ainsi de nombreux campements que je quitte chaque fois à regret... N’ont-ils pas tous quelques beaux yeux pour vous retenir ?

Elles s’appellent Guida, Dohata, Melloullen, Marenia, Lallaryée, Ossou, Smana, Dacine...

Elles vivent pour la musique, la poésie et l’amour.

On n’oublie pas leur beauté :

Ni la blancheur souvent éclatante de leur teint (qu’elles défendent jalousement contre les ardeurs du soleil, hors de leurs tentes, par d’immenses chapeaux et des poudres ocrées) ;

Ni leurs mains, que de foi ! longues et fines comme il en est peu ;

Ni l’ovale parfois si pur de leur visage ;

Ni leurs lèvres généralement voluptueusement dessinées ;

Ni, enfin, surtout, leurs yeux, tour à tour de velours et de feu, caressants et brûlants, qui tantôt langoureusement vous prennent, vous enferment dans l’ombre intime et tendre de leurs longs cils et grands sourcils noirs, tantôt soudainement vous embrasent comme de traits enflammés lancés par des arcs d’ébène.

Je circule ainsi dans l’Atakor, le Briri, le Tifedest, l’Oudan.

Parfois je n’ai plus de vivres pour subsister, je dois manger des racines amères ou du berdi, sorte de jonc sucré, ou encore me rationner à quelques dattes par jour.

Parfois le point d’eau est loin encore et c’est une lutte continuelle pour prudemment économiser l’eau, ne boire que quand la langue devient pâteuse et se colle au palais... ce qui arrive vite d’ailleurs avec la chaleur...

Parfois, je dois forcer les étapes et je passe seize à dix-huit heures de suite sur mon brave mehari « Ilaman », luttant contre la fatigue, contre mes yeux qui cherchent à se fermer.

Parfois je rencontre des traces inquiétantes et c’est l’anxiété pendant quelques heures, anxiété particulièrement grande quand c’est à l’approche d’un point d’eau nécessaire.

Quelle vie grisante on mène à alterner ainsi les périodes de solitude, de fatigue et de danger avec les repos animés et sûrs de campements amis ; dans l’enivrement d’avoir de l’espace, d’être libre, de jouer avec le danger, d’avoir, au bercement de sa monture, devant ses Touareg silencieux, pour songer des jours entiers, et dans celui de trouver un accueil enchanteur dans quelque tribu amie, parmi les ou ! ou ! passionnés des femmes.

Je rencontre en particulier les campements du célèbre Anaba-ag-Amellal, qui trempa dans le massacre de la Mission Flatters, et qui revient de dissidence (car il a toujours fait partie du parti hostile à notre influence, et dans ces derniers temps agités il était aux côtés de ceux qui voulurent briser l’amitié française avec Ahmoud, avec les Sénoussistes) ; je suis sans doute le premier Français qui le voit depuis ses dernières incartades.

Il se conduit cependant convenablement, et boit vaillamment la coupe d’amertume que doit être pour lui l’obligation de me traiter en suzerain et de me faire les honneurs de ses tentes.

Cependant il éprouve le besoin de me faire admirer sa carabine italienne — sa carabine d’insoumis — dont il apprécie particulièrement, dit-il, le chargeur à six cartouches et la baïonnette-appui. Je dois lui faire remarquer que les carabines françaises semblent en général ne pas manquer leurs buts, pour qu’il cesse de mettre sur ma poitrine un canon de carabine chargée dont le contact m’était désagréable et adopte le ton qui convient à la situation.

Ses tentes ne sont pas gaies : sa femme Raima est en deuil de la mort de son frère, le célèbre amenoukal Moussa-ag-Amastan, et mène une retraite des plus sévère. Un autre deuil fait que les imzaden sont muets le soir dans les campements d’Anaba.

Et c’est dommage, car il y a de fort gentilles dames et damoiselles de haut lignage dans les campements d’Anaba et l’ahal eût été charmant, certainement.

Je passe au pied de la célèbre Gara-ti-Djanoun, la terminaison Nord de l’Oudan.

Planche XV.

Le Pays cristallin. Le massif de l’Oudan avec la célèbre Gara-ti-Djenoun.

Deux assez beaux Telehs (Acacia tortilis).

La légende de cette haute montagne (2.700 m. environ), la plus impressionnante et la plus étrange que j’aie vue avec le Tellerteba, au pays des Kel-Ahaggar, a peut-être servi de thème à l’Atlantide... (Connaît-on toujours les sources de M. Pierre Benoît ?...), car je rencontre près d’Ens Iguelmamen, au bas de ce mont, des femmes qui me racontent ceci :

Deux amis, disent-elles, étaient partis pour tenter de monter sur cette cime inaccessible ; un seul en revint racontant que là-haut son compagnon était resté dans des jardins merveilleux couvrant le plateau terminal jusque-là inviolé... avec des femmes surnaturelles, et que lui n’avait pu qu’à grand’peine s’arracher à leurs étreintes ensorcelantes pour redescendre vers sa fiancée.

Depuis lors nul parmi les Touareg ne tenterait pour rien au monde l’ascension de cette montagne hantée, de si charmantes déités pourtant !

« Les femmes le défendent ! » me disent toutes fières de leur pouvoir les deux jolies Targuias qui me racontent cette légende.

A Amguid, je subis une crise d’appendicite et je dois y séjourner un mois en attendant que ma crise passe. Quoique beaucoup des Touareg qui nomadisent par là soient Senoussistes, et en soumission assez discontinue et douteuse, ils se conduisent cependant bien vis-à-vis de moi et je goûte alors tout particulièrement le charme de cette vie primitive d’un peuple, guerrier et pasteur de chèvres, qu’est la vie des Touareg, charme analogue un peu à celui qui se dégage des chants d’Homère sur les anciens Hellènes.

Vient l’époque où le Drinn est mûr :

Toute la jeunesse quitte alors les campements pour plusieurs jours et s’établit souvent fort loin des parents dans les étendues à Drinn.

Dans la journée, le Drinn est coupé à la faucille et les femmes le vannent et en moulent le grain (l’Oullen) entre deux pierres.

Puis, au coucher du soleil, chacun se met dans ses plus beaux atours et il y a ahal près de quelque bel Etel où l’on se donne rendez-vous.

L’on chante, l’on danse dans le bruit scandé des derboucca et les mélodies lascives des imzaden... et l’on parle d’amour.

Je rentre à In-Salah par l’Emmidir après avoir été faire un raid d’études au Tahihaout. C’est en mai, la chaleur est déjà obsédante, la marche n’est possible que le matin et le soir. Dans la journée, il faut s’arrêter et attendre avec souvent une cinquantaine de degrés que la fraîcheur du soir apporte sa délivrance.

J’arrive enfin à In-Salah le 2 juin, ayant étudié dans des conditions presque sans précédents[91], à ma connaissance, d’isolement et d’improvisation, les régions parmi les moins connues et les plus difficiles du pays des Kel-Ahaggar.

b) De Temassinin à In-Salah, par l’Ahaggar.
Notes de route
[92].

Nous partons de Fort Flatters (Temassinin) le 7 février et cheminons dans des dunes.

Le 8, passons à Teouit (ou El Bir) situé dans une plaine allongée entre des dunes et où affleurent des grès. Pâturage de Damran. Les chameaux boivent.

Le 9, marchons tout le jour sur un vaste reg à végétation de Ressel et Nessi, pour arriver le soir au Djebel Tanelak (ou Adrar-n-Taserest), vers la terminaison Nord de cette chaîne de Tanelak, contre laquelle, face Est, trouvons un intéressant pâturage à Had, Ageran, Nessi, Acheb (Goulglane) et Chgar.

Nous avons rencontré les traces d’un canon de 80 qui a passé par là il y a trois ans, paraît-il, lors d’une campagne contre les Touareg de l’Ajjer. Le désert conserve bien les traces.

Contre la montagne, nous trouvons des amas de troncs d’arbres magnifiques, qui nous servent à faire nos feux ; ces amas de bois semblent témoigner en faveur d’un passé plus humide, encore assez récent, car actuellement comme arbres il n’y a plus rien dans cette région.

Je monte sur le haut de la montagne contre laquelle nous sommes adossés ; de là, j’aperçois la gara Khamfoussa (Egeleh) à l’Est, et au Nord-Nord-Ouest le confluent de l’oued In-Dekak et de l’Ir’err’er, ainsi qu’un immense Teleh isolé au milieu du reg.

Sur ce sommet un tombeau (ou un signal ?) avec deux branches divergentes.

Nous établissons le camp non loin d’une tranchée, témoin des luttes des Touareg de l’Ajjer contre nous.

Le 10, traversons le Djebel Tanelak ; c’est un simple anticlinal de grès, d’âge indéterminé, subméridien, avec une tendance vers la direction Nord-Ouest-Sud-Est, un peu ensablé ; traversons un vaste reg, un tiniri, où ne pousse que du Ressel rare, pour arriver, après une soixantaine de kilomètres, à des collines de l’autre côté de ce tiniri ; contre ces collines, il y a un léger ensablement avec Had et Nessi.

Le 11, repos pendant que les chameaux vont s’abreuver à quelques kilomètres à un aguelmam (Redir) (A) laissé par les dernières pluies.

Je monte sur les collines voisines ; nous sommes encore contre le flanc Est d’un anticlinal plus ou moins subméridien de grès.

Le 12, marchons sur le reg, vers le Sud-Sud-Est, c’est-à-dire à distance des reliefs de notre droite. Ressel et Nessi.

Campons dans un pâturage d’Arta et de Had près d’un Teleh visible de loin.

Trouvons des débris d’œufs d’autruche.

Le 13, en continuant notre marche vers le Sud-Sud-Est, nous trouvons des oueds avec une végétation beaucoup plus riche, au bas des montagnes des Tassilis ; nombreux Telehs et pâturages excellents.

J’observe la présence de nombreux tombeaux, dont un remarquable, avec autour des pierres levées en cercle. Il y a des tombes de modèles divers.

Nombreux fossiles dévoniens.

Campons dans un bosquet de Telehs.

Le 14, remontons la gorge de l’oued Tassirt qui traverse les Tassilis externes ; à l’entrée de cette gorge, encore des tombes de modèles variés ; la gorge est encaissée ; j’y observe un premier et bel Agar.

Dans cet oued de très nombreux mechbeds marquent l’importance de ce passage.

Puis arrivons à un col d’où l’on découvre la dépression du Tahihaout au Sud. Il y a là une « capture » en train de s’accomplir et le haut de l’oued Tassirt semble encore hésiter entre l’oued qui descend vers le Tahihaout et celui que je viens de suivre.

Descendons vers la dépression du Tahihaout dans des schistes argileux blancs ou violacés (Silurien). Surprenons un mouflon.

Campons au pied de la gara Tabahout, une gara d’argiles schisteuses violettes (Silurien) où l’on trouve de nombreux tombeaux ; il y a là une belle végétation de Tamarix, d’Arta, etc.

Dans les schistes argileux de la gara sont creusées des excavations qui m’intriguent beaucoup : sont-ce des tombes vides ou de futures tombes ?

Le 15, gagnons par une marche Ouest-Est, dans la dépression du Tahihaout, le point d’eau de Tanout-Mellel qui se trouve à l’issue de ce mader vers l’oued In-Dekak.

Nombreux et beaux Tamarix, Arta, Chobrok, Kerenka, etc.

Passons près d’une gara avec de nombreux tombeaux islamiques (avec enceintes orientées vers la Mecque par des Mirabs) et une inscription de tifinar. Nombreuses gazelles.

Campons près du puits de Tanout-Mellel, à l’entrée de la gorge de l’oued In-Dekak.

Le 16, repos à Tanout-Mellel. Les chameaux s’abreuvent.

Je monte sur la crête des Tassilis externes, d’où j’aperçois au Nord la barre rosée des dunes de l’Erg d’Isaouan-n-Tifernin, et au Sud, belle vue sur la dépression intra-tassilienne correspondant aux Schistes à Graptolithes ; plus au Sud les Tassilis internes bordent l’horizon ; on y distingue les lignes sinueuses, profondément gravées des oueds Iskaouen, In-Defar, etc.

Le 17, j’étudie le bord Nord du Tahihaout, c’est-à-dire le bas des escarpements qui terminent les Tassilis externes sur le Tahihaout, les gara Idaouaren et Timakaratin.

Je trouve dans les Schistes argileux un gisement de Graptolithes.

Traversons ensuite le Tahihaout, laissant à gauche l’erg Tahihaout qui ensable les escarpements au Sud-Est de Tanout-Mellel, et gagnons l’entrée de la gorge de l’oued Iskaouen dans les Tassilis internes.

Campons là à In-Dela, près d’un vrai bois de superbes Telehs, non loin des garas Tinihesser et Tinakerkor.

Le Tahihaout est une étendue de pâturages qui joue un rôle important, ainsi que ses points d’eau, sur la grande piste Est-Ouest d’In-Salah à Rat, à la limite des terrains de parcours de l’Ahaggar et de l’Ajjer.

C’est un mader où les Touareg de l’Ahaggar nomadisent volontiers quand ils ne craignent pas les rezzous des Touareg de l’Ajjer.

Le 18, je remonte l’oued Iskaouen, un magnifique « cañon » creusé dans les Grès inférieurs.

Il y a beaucoup d’humidité, une belle végétation, des Lauriers-roses, des Tamarix, des Kerenka, des Telehs et de nombreux abankors (tilmas [A]) qu’il faut connaître.

A Taragaïn, un marécage permanent avec Berdi (Typha) où les mouflons viennent boire.

Nous campons au confluent de l’oued Oihaken et de l’oued Iskaouen, près d’un point d’eau tenant de l’abankor et de l’aguelmam : In-Emiragen. La végétation est là fort belle ; entre autres, il y a de très beaux Kerenka[93]. Ce confluent est une rencontre grandiose de gorges magnifiques et partout les affluents ont constitué des reculées ruiniformes extraordinairement pittoresques.

Le 19, nous remontons toujours l’oued Iskaouen dans notre marche vers le Sud.

La vallée, d’abord encore étroite et encaissée, avec toujours de beaux arbres (Teleh, Etel, Kerenka) et Chobrok, Girgir, Arta, un peu de Bel-Bel, Lavande (?), Réséda, Mourkba, s’élargit et le Cristallin que laissaient pressentir les nombreux et gros cailloux de roches aux couleurs vives et variées de granits, gneiss, etc. du thalweg de l’oued jusque-là, apparaît sous les Grès inférieurs, placés en discordance dessus.

La vallée s’élargit de plus en plus, les grès étant réfugiés de plus en plus haut avec leurs falaises, sur des flancs de vallée en Cristallin couverts d’éboulis.

On a une impression de vraie montagne. Il y a de nombreuses terrasses d’alluvions sur le bord de l’oued qui, ici, s’ouvre après sa gorge étroite en un réseau confus de nombreux petits affluents sillonnant le Cristallin.

Nombreuses tombes variées et en particulier une tombe de marabout auprès de laquelle s’élèvent des pyramides de pierres, tumuli créés par le respect des passants qui se traduit ainsi.

Des mosquées à la manière targuia, c’est-à-dire constituées par la différenciation d’un lieu de prières sur le sol dessiné par des pierres et orienté par rapport à la Mecque, se montrent nombreuses (j’avais aperçu la première à Teouit).

Un homme tue un lièvre ; c’est un gibier courant en pays targui, et j’aurai dorénavant souvent l’occasion d’en manger.

Nous nous élevons difficilement dans un chaos confus de boules énormes provenant de la démolition des granits, et, par endroits, au milieu de schistes cristallins injectés de pegmatites roses, jusqu’à un col qui marque la fin du bassin de réception de l’oued Iskaouen et le seuil de la région tassilienne.

Là se trouve la source d’In-Ebeggi ; dans les flaques d’eau d’In-Ebeggi se trouvent de nombreux tétards.

Puis nous descendons dans la zone déprimée de l’Avant-pays cristallin.

Nous campons dans l’oued Tin-Sebra, avec Chobrok et Mourkba, ayant terminé la traversée de l’Enceinte tassilienne, Tassilis externes (oued Tassirt) et internes (oued Iskaouen). Les falaises haut perchées des Tassilis internes dominent ce Pays cristallin au Nord. Nous sommes dans une avancée de ce Pays cristallin qui pénètre les Tassilis à la faveur de l’oued Tin-Sebra.

Le 20, même campement dans l’oued Tin-Sebra. Repos pour les chameaux, et je vais escalader le mont Bellellen, à l’Est du camp, mont couronné par une avancée des Grès inférieurs.

Le Targui Amdor, parti à la chasse dans les Tassilis, tue un mouflon. Les mouflons sont particulièrement abondants dans l’Enceinte tassilienne.

Le soir, l’orage gronde ; notre camp est dans le lit de l’oued. Amdor craint que l’oued ne vienne et que ce ne soit un désastre pour nous ; je le vois dans la nuit et la pluie, courir en cercle autour du camp, un brandon enflammé à la main ; c’est sans doute pour conjurer le mauvais sort et établir un cercle protecteur selon de vieilles croyances, un cercle sacré. On sait que les Touareg observent le passage des gazelles qui est faste ou néfaste. On observe ainsi nombre de souvenirs religieux divers, reliquats de croyances anté-islamiques.

Le 21, nous atteignons, à travers un pays de schistes cristallins, sans végétation et pas montagneux, usé, raboté et plus ou moins ennoyé dans son ensemble, le coude de l’oued Tidjert où nous trouvons un pâturage à Chobrok et des bouquets d’assez beaux Etels.

A l’Ouest, deux montagnes escarpées, la gara Tersi et la gara Holla, se dressent très haut, surtout la seconde, et étonnent par leur fière allure au milieu de ce pays raboté dans son ensemble.

A l’Ouest, au loin, les crêtes des Djebel Zelaten et Timbelleret.

Le 22, par une marche Ouest-Est, je gagne la gara Holla, en passant au Nord de la gara Tersi et à son pied.

La gara Tersi est un synclinal des Schistes cristallins qui reste curieusement en relief sur les pays aplanis qui l’entourent.

La gara Holla possède un couronnement de Grès inférieurs.

Je fais l’ascension de la gara Holla, ascension difficile car le plateau terminal de Grès inférieurs qui la couronne est entouré par une très haute falaise. Il faut l’aborder par le Nord-Ouest.

Du sommet, la vue est extrêmement étendue et superbe sur l’Avant-pays cristallin, les Tassilis, l’Edjéré, etc.

Ce point conviendrait bien comme point géodésique pour établir la carte, étant visible de fort loin ; la gara Ti Djenoun, la gara Maserof et le sommet du Tellerteba, joint à la gara Holla constitueraient de bons points pour établir le canevas.

Je fais un tour d’horizon.

On aperçoit les escarpements des monts Iguelmamen, les monts Iadjen, les trois garas Ierden, la gara Tiski, les monts Ifedaniouen, l’erg Tihodaïn, le massif de l’Ounan, l’oued Isoras, la plaine de l’Amadror, peut-être le Tellerteba, la gara Maserof, l’Egéré avec l’Oudan et la gara Ti-Djenoun, le Djebel Tin-Tirelalamin, et la vallée de Tanombella, le Djebel Timbelleret, avec le Oilahunka et le Touferert, le Djebel Zelaten, la gara Tersi, l’éperon des monts Ahellakan et l’oued et l’erg Taheret.

Puis, par une marche Nord-Est-Sud-Ouest, nous regagnons l’oued Tedjert.

Le 23, nous suivons l’oued Tedjert, oued avec une belle végétation et de très beaux pâturages de Chobrok et d’Acheb (Chaliate). Nous passons aux points d’eau de Tin Edejerid et Tinadegdeg.

Cette voie de l’oued Tedjert paraît avoir joué un rôle des plus important (c’est d’ailleurs un parcours excellent), car il y a un développement très grand de mechbeds et de nombreux signaux, tombes variées, mosquées, abris à chevreaux et emplacements de tentes, en particulier à Tinadegdeg, qui paraît avoir été un point extrêmement important.

Il y a des tombes musulmanes avec témoins, des tombes en tumuli coniques, parfois tronquées au sommet et présentant un creux (comme un cratère), des tombes simplement en gâteau rond soigneusement bâties, avec une sorte d’ouverture au milieu, des tombes enfin avec tout un système de cercles, de guirlandes, de pierres, de tumuli, d’allées, le tout orienté, que les Touaregs considèrent comme des lieux sacrés, et qui ne sont peut-être pas des tombes (?).

Les mosquées, toutes orientées, sont de dessins variés.

Les redjems, signaux aux formes multiples, paraissent dépendre d’une sorte de code et permettraient sans doute, en en possédant la clef, de se diriger et de vivre seul dans ces régions au moyen de leurs indications, que certains Touareg, sinon tous, paraissent comprendre mais tenir secrètes.

Il y a peut-être parmi eux des sortes de monuments votifs ?

Tous ces monuments lithiques mériteraient une étude précise, mais elle sortirait du cadre de ce travail.

Ces monuments divers mériteraient en particulier des fouilles méthodiques pour savoir ce qui est tombe. La région de l’oued Tedjert se présente comme particulièrement intéressante à ce point de vue.

Nous campons à l’abankor Ahallellen.

Le 24, nous arrivons, toujours en remontant l’oued Tedjert à l’abankor Tin-Edness au milieu des basaltes.

Là a campé et s’est abreuvée la mission Flatters avant de traverser l’Amadror. Les deux palmiers existent encore entre lesquels fut fait le puisard qui servit à abreuver la mission.

On compte six palmiers à Tin-Edness.

Actuellement, un puisard bien alimenté se trouve un peu en amont.

La vallée est assez humide ; en aval et en amont se trouvent quelques aguelmams, dont In-Arab, à sec cette année, alors que les autres possèdent encore de l’eau.

J’aperçois des perdrix. Dans un petit aguelmam de nombreux crustacés, et un canard mort.

On tue un serpent très fin.

La colonnade de basalte de la rive gauche de l’oued de Tin-Edness est couverte d’inscriptions verticales de tifinars, élégantes et solides archives ; je prends la copie d’une partie de ces inscriptions.

Au Sud-Est dans le voisinage immédiat de l’abankor se trouve un de ces systèmes anciens et orientés d’allées, de cercles, de tumuli qui sont peut-être de vieilles tombes, et, brochant sur le tout, une tombe plus récente, pas encore musulmane, en gâteau rond, bien bâtie.

Le 25, même camp. Je gagne la gara Maserof, dont je fais l’ascension. De là, on a une belle vue sur les volcans et les coulées étagées de la région de Tin-Edness.

Je passe près d’un volcan dont les brèches des flancs sont creusées de nombreuses cavernes.

Ces grottes ont été très habitées ; de nombreux mechbeds sillonnent les environs de ce volcan à cavernes et attestent de l’importance de cette montagne au point de vue humain.

Dans une de ces cavernes, une des plus belles, je trouve de vieilles selles, de vieux ustensiles touareg en bois (grands récipients, sortes de pelles sculptées, etc.) et des instruments de pierre taillée.

Près de la gara Maserof se trouve une tombe (Aseka) célèbre — les Touareg du moins disent que c’est une tombe — ; c’est un monument lithique orienté. J’observe encore dans ces régions des tombes en gâteau rond bien bâties, avec un trou circulaire au milieu.

Il y a d’autres monuments lithiques divers, dont je prends toujours les croquis.

Le 26, même camp. Je retourne à la montagne des cavernes ; je fais des fouilles légères dans la caverne principale, c’est-à-dire une petite tranchée dont je passe les terres au tamis.

Cela me permet de découvrir tout un outillage de pierre taillée, dont des pièces très fines et de matière choisie avec recherche. Je trouve également des fragments de coquilles d’œufs d’autruche percés pour en faire des colliers, des agates travaillées également en perles pour colliers, des poteries avec ornementation due à un moule de vannerie, etc., etc.

La chose la plus curieuse certainement est la présence de nombreux débris d’Amazonites (Feldspath vert émeraude) apportés là pourquoi ?... Cela fait penser aux célèbres émeraudes garamantiques de Carthage...

A signaler également la présence d’une coquille de mollusque terrestre. C’est là, semble-t-il, une preuve encore que ces régions ont jadis possédé un climat plus humide.

J’étudie toute la montagne et, dans une autre caverne, je trouve deux beaux fusils à pierre à long canon avec crosses ornées d’incrustations de nacre et de corail et finement sculptées, avec canons et batteries signées, l’un de Marseille, l’autre de Londres... Ces deux fusils sont de fabrication ancienne (Louis XV) ; que font-ils ici ?...

Ce fait est peut-être à rapprocher des lames de glaives touareg avec devises françaises que l’on rencontre souvent... Ce sont là probablement de vieilles armes razziées jadis dans le Nord et utilisées comme on a pu...

Dans la caverne où je trouve ces deux fusils, il y a un amoncellement de cornes de gazelles, mouflons, etc... Quel ravage firent ces deux fusils dans les gazelles d’antan !

Sur un méplat de la crête du volcan, je trouve un curieux monument lithique : c’est un croissant sans grand relief, soigneusement bâti, avec en son milieu une dépression et une fine lame de schiste fichée dedans ; ce croissant est posé sur une partie plane de la crête du volcan d’où on a une superbe vue.

Je fouille ce croissant et ne trouve rien légitimant l’hypothèse d’une tombe. Je me demande si ce ne serait pas un très soigné signal.

Je n’ai pas observé un seul autre monument analogue en pays targui.

Dans la partie Sud de cette montagne se trouvent des tombes (?) en gâteaux ronds, mais avec des branches divergeant du centre et ailleurs de très grands tumuli coniques tronqués.

Le 27, continuons les fouilles de la caverne.

Le 28, également.

Toute cette montagne a donc été un centre très habité, et de longue date ; la fouille en règle de ces cavernes, tombes, tumuli, etc., donnerait peut-être des résultats intéressants sur les civilisations qui semblent s’y être succédé.

Le 1er mars, nous passons près d’un ancien point d’eau dont les environs sont abondants également en monuments lithiques divers, qui indiquent encore combien cette route de l’oued Tedjert a dû être importante ; elle a dû être une route transsaharienne d’autant plus fréquentée qu’elle passait par la saline de l’Amadror[94].

D’ailleurs elle paraît encore utilisée quand les démêlés entre gens de l’Ajjer et gens de l’Ahaggar n’enlèvent pas toute confiance dans ces régions situées entre les terrains de parcours de ces deux groupes de Touareg.

Gagnons un cratère à double pente, admirablement conservé, à l’Est du pays montagneux : il comporte deux entonnoirs accolés et des tufs ruiniformes avec cavernes, jadis habités aussi, car on y trouve des instruments taillés.

Dans les entonnoirs, au fond, se trouvent de grands tumuli ; ce qui me fait penser que les tombes en grands tumuli coniques sont contemporaines des dernières industries de la pierre dans ces régions. Les grands tumuli ont été placés, semble-t-il, de préférence dans les cratères, où j’en ai observé régulièrement.

De petits cratères d’explosion se trouvent au pied Est de ce volcan.

Gagnons, au milieu des volcans et des coulées, l’oued In-Reggi, où nous campons. Beaux pâturages avec superbes Teleh.

Le 2, arrivons au volcan, dont je fais l’escalade, et à la saline célèbre de Tisemt de l’Amadror.

Apercevons au loin une grande antilope.

Puis campons dans le bois d’Arremen et Tamarix, qui se trouve à quelques kilomètres de la saline.

Il y aurait eu là autrefois, d’après Anaba-ag-Amellal, un puits profond d’eau salée.

Le 3, nous commençons la traversée de l’Amadror en suivant à travers le reg le mechbed Nord-Sud des convois de sel, puis appuyons sur le bord Ouest pour tenter de trouver un peu de pâturage ; il n’y a pas grand’chose, qu’un peu de Nessi et de Chobrok très sec ; à signaler la présence de Phar-phar ; il paraît que cette plante mangée à jeun, sans autre nourriture, est dangereuse pour les chameaux.

Le 4, nous continuons à traverser la vaste plaine de l’Amadror, en appuyant sur le bord Ouest.

Je trouve une boule de grès, parfaitement ronde, qui me paraît œuvre humaine ; serait-ce un boulet de catapulte ? Les Romains seraient-ils venus jusqu’ici ?

Toujours le reg, avec toujours quelques maigres touffes de Nessi et un peu de Chobrok.

On aperçoit le superbe massif de Tellerteba sur l’autre rive, silhouette magnifique, dont les mirages se jouent.

Nous modifions notre marche qui devient Nord-Ouest-Sud-Est, pour venir camper dans l’oued Amadror où nous trouvons quelques arbustes et du Chobrok.

Le 5, nous continuons notre marche sur le Tellerteba, marche presque Ouest-Est maintenant. Nous passons près d’un beau bouquet d’Etel, isolé dans la plaine de l’Amadror sur une butte de terre maintenue par ses racines. C’est là sans doute un reste des temps plus favorisés. Nous campons sur le reg nu.

Dans la plaine de l’Amadror, Voinot signale qu’il a vu des traces d’autruches ; je n’en ai point vu ; donc, depuis, l’autruche semble avoir encore accentué sa retraite vers le Sud.

Le 6, nous arrivons à l’autre bord de la désolée plaine de l’Amadror, au pied Ouest du Tellerteba. C’est un magnifique massif, très romantique, que le Tellerteba, avec sa profonde entaille pleine d’ombre dont on se demande à quels lieux infernaux elle mène, au milieu de ces monts vertigineux et prismés.