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Au jeune royaume d'Albanie

Chapter 4: INTRODUCTION
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About This Book

The author travels through central, southern and eastern regions of Albania to document landscapes, ports, towns and rural life. He records the administrative legacy of Ottoman rule and the tensions between local traditions and the demands of state‑building after recent independence. Commercial links and strategic rivalries with neighboring powers, especially Italian and Austrian influence in ports and trade, are traced alongside descriptions of agrarian organization and landholding. Portraits of prominent local figures and accounts of daily life illustrate competing social forces. Combined travel narrative and political analysis aim to clarify the problems facing the nascent polity and the factors likely to shape its future.

The Project Gutenberg eBook of Au jeune royaume d'Albanie

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Title: Au jeune royaume d'Albanie

Author: Gabriel Louis Jaray

Release date: October 8, 2004 [eBook #13676]
Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Credits: Produced by Zoran Stefanovic, Eric Bailey and Distributed
Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE ***

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR




VOLUMES


LA POLITIQUE FRANCO-ANGLAISE ET L'ARBITRAGE INTERNATIONAL (Ouvrage couronné par l'Académie française), 1 vol. in-16, Perrin, 1904.

LA QUESTION D'AUTRICHE-HONGRIE dans LES QUESTIONS ACTUELLES DE POLITIQUE ÉTRANGÈRE EN EUROPE, 1 vol. in-16, Félix Alcan, 1907, 3e éd.

LE SOCIALISME EN AUTRICHE ET EN HONGRIE dans LE SOCIALISME A L'ÉTRANGER. 1 vol. in-16, Félix Alcan, 1909.

LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE (Ouvrage couronné par l'Académie des Sciences morales et politiques. Prix Audiffred-Pasquier). 1 vol. in-8, Félix Alcan, 1909.

L'ALBANIE INCONNUE (Ouvrage couronné par l'Académie française). 1 vol. in-16, avec 60 gravures et 1 carte hors texte, Hachette et Cie, 1913, 3e éd.



BROCHURES


LES NATIONALITÉS EN AUTRICHE: AUTOUR DE TRIESTE (ITALIENS, SLAVES ET ALLEMANDS). Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques et coloniales, 1902 (épuisé).

LA PAPAUTÉ, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA FRANCE. Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques et coloniales, 1904 (épuisé).

LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une brochure in-8, Félix Alcan, 1904.

LE RÉGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une brochure in-8, Giard et Brière, 1905.

CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte, brochure in-8, avec cartes, Bibliothèque des questions diplomatiques et coloniales, 1906.

L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIONAUX ET PRÉOCCUPATIONS SOCIALES. Une brochure in-8, Félix Alcan, 1908.


AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE

Ce qu'il a été = Ce qu'il est


PAR

GABRIEL LOUIS-JARAY






LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
PARIS—79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN—1914



INTRODUCTION


La constitution de l'Albanie indépendante était si peu prévue par l'opinion publique que beaucoup d'esprits se demandent si elle n'est pas seulement une de ces inventions diplomatiques, telles qu'il en jaillit parfois dans les conférences internationales, quand on ne sait comment résoudre une difficulté; disons le mot, elle a été une surprise.

Aussi chacun se demande: les Albanais sont-ils autre chose qu'un souvenir historique et presque archéologique? Ces hommes, que nous ne connaissons guère que par l'histoire de la conquête turque, subsistent-ils donc encore? Forment-ils une nation? Si celle-ci existe, comment l'ignorait-on? Si elle n'existe pas, qu'est-ce que cet État nouveau? On le délimite; mais, dans ces limites, que va-t-il se passer? Est-ce un foyer d'anarchie que l'on prépare ou que l'on attise? Est-ce un terrain de chasse que l'on borne pour l'Autriche et pour l'Italie?

Cet État est à quelques heures de Venise et personne n'y pénètre; on y envoie un prince, mais il ne sait par quel bout commencer son nouveau travail. Que se passe-t-il donc derrière la ligne de ces rivages inhospitaliers et que nous réserve cette nouvelle forme de la question d'Orient?

Telles sont assurément quelques-unes des questions que tous se posent et dont chacun parle d'autant mieux qu'il n'y est point allé voir.


Dans les pages qui vont suivre, j'ai essayé seulement de donner une image fidèle des régions les plus importantes et les plus populeuses de l'Albanie autonome.

Dans un précédent volume, l'Albanie inconnue, j'ai conté mon voyage chez les Albanais du Nord, dans les villes interdites, conquises jadis par les Albanais sur les Serbes et depuis lors reprises par ces derniers, et dans les tribus indépendantes et inviolées des montagnes du Nord.

Le présent ouvrage est consacré aux parties de l'Albanie du Centre, du Sud et de l'Est qui sont ou du moins qui étaient d'un abord plus facile. Ce sont les régions destinées à devenir le centre du nouvel État, du jeune royaume d'Albanie.

C'est là que la capitale est établie, là que les premiers efforts d'organisation sont faits, là que les rivalités s'exercent, là qu'entrent d'abord en conflit les antiques traditions locales et les nouvelles exigences d'un État du XXe siècle.

De ce que j'ai vu hier, est-il légitime de conclure pour demain? Du spectacle des Arnautes sous le joug turc est-il permis de déduire des pronostics sur le destin de «l'Albanie aux Albanais», sur l'avenir du nouveau royaume des Shkipetars? On ne saurait en tout cas se garder d'oublier qu'il faut faire leur part aux imprévus comme aux destins de l'histoire, aux hommes qui fondent ou ruinent les empires comme à la logique des événements et des situations.

Aussi l'ambition de celui qui écrit cet ouvrage sera-t-elle satisfaite, s'il fait revivre devant l'esprit du lecteur un milieu, les individus qui s'y agitent, leurs sentiments, leurs préjugés, leur état d'âme, s'il explique les problèmes qui s'y posent, les facteurs qui en sollicitent la solution dans un sens ou dans l'autre. Peut-être cela ne permet-il pas de prévoir l'avenir; mais les desseins de l'auteur seront accomplis, si ces pages aident à le comprendre.


CHAPITRE PREMIER

VALLONA


En pays «maghzen» albanais || La baie de Vallona || L'organisation féodale, les relations entre l'Italie et Vallona || L'action autrichienne || Le commerce extérieur de l'Albanie et la part de l'Autriche et de l'Italie || L'importance de Vallona dans l'Adriatique || La Triple-Alliance et le statu quo en Albanie.


De même que le Maroc traditionnel se divisait en pays maghzen et en pays siba, en pays soumis au sultan et en pays insoumis, de même en était-il des régions que nos cartes dénomment habituellement Albanie; et c'est au même signe distinctif qu'on pouvait ranger une ville ou un village dans l'une ou l'autre des deux catégories, je veux dire au paiement de l'impôt; dans l'Albanie inconnue, j'ai raconté mon voyage en pays Siba; des montagnes du Nord, me voici descendu près du canal d'Otrante, suivant «les échelles» d'Albanie avant de traverser d'Adriatique en Macédoine vers Monastir et Uskub; partout l'administration turque y était établie et relativement obéie, sinon respectée; partout Italiens, Autrichiens ou Grecs y entretiennent des comptoirs et des intérêts et les bateaux de la Puglia ou du Llyod ou les navires grecs y portent journellement, en même temps que leurs couleurs, leurs produits et leurs agents.

Prevesa et Santi-Quaranta sont les premières escales des paquebots qui font le cabotage et le service postal de l'ancienne frontière grecque à la frontière monténégrine ou autrichienne; escales sans grand intérêt et servant surtout de ports à Janina et à sa région, dont ils sont éloignés d'une douzaine d'heures en voiture par Prevesa ou à cheval par Santi-Quaranta.

Mais le navire, qui court le long d'une côte sauvage dont la bordure rocheuse tombe abrupte dans la mer, arrive tout à coup devant une échancrure du rivage; au nord, le terrain plat et marécageux fait un remarquable contraste avec les montagnes du sud qui enserrent presque complètement une baie, que ferme et protège une île. C'est la baie de Vallona; le navire s'engage dans la passe entre l'île de Saseno et le cap Glossa, pointe sud et montagneuse du golfe où le navire jette l'ancre.

La rade est merveilleuse; la vaste baie, d'un bleu profond, s'ouvre sur un fond de montagnes vertes, tachées du gris cendré des oliviers; là-bas, sur la droite, à mi-coteau, le village de Kanizia dresse ses maisons antiques, qui semblent des ruines romaines au milieu d'arbres plantés par les Vénitiens; à gauche, la terre plate émerge à peine des flots et l'on distingue mal où finissent les roseaux de la côte et où commencent les oliviers et les ormes où Vallona est enfoui; on aperçoit à peine la ville; seule, au loin, la pointe blanche des minarets se détache au milieu des bosquets d'arbres et, sur le port, les bâtiments de la douane attendent le voyageur.

Ce cirque de verdure enserre une baie apaisée; l'île qui ferme la rade brise la violence des flots; les collines arrêtent les vents du sud et la brise de l'est; l'eau calmée reflète au profond de la baie la silhouette des sommets qui la protègent.

Le navire se balance sur ses ancres à cinq cents mètres du rivage marécageux; les barques arrivent du débarcadère et se pressent sur ses flancs; celle-ci amène le vice-consul d'Italie, qui vient aux nouvelles, et la voisine un agent du consulat autrichien; à côté, des voiliers d'assez fort tonnage sont remplis de barriques et de peaux, sans doute d'huile d'olives et de peaux de chèvres, les deux objets d'exportation du pays. Les bateliers assiègent de leur insistance les gens du bord; voici enfin la barcasse où l'on me fait descendre; le batelier de ses rames s'éloigne du navire, puis bientôt debout, conduit en s'appuyant sur les hauts fonds.


En maintes villes d'Orient, le ciel et la mer, la lumière dorée, l'éclat des taches blanches que les maisons forment en se détachant sur les verdures profondes, les couleurs intenses qui vibrent et l'air diaphane qui rapproche les premiers plans composent la beauté du site et jettent sur la ville l'illusion du rêve devant le voyageur qui aborde à la rive; mais qu'il descende; que de spectateur lointain du paysage féerique, il devienne le promeneur familier anxieux de voir de près la beauté entrevue, souvent, hélas! un désenchantement lui fait maudire le mirage que devant ses yeux a fait jouer la lumière.

Vallona est de ces villes: on aborde à un port rudimentaire, ou plutôt à un débarcadère, la Scala, construit par une société exploitant l'asphalte; quelques arbres masquent des ruines assez importantes d'une forteresse vénitienne, puis une route poussiéreuse conduit de la douane à une ville sans beauté et sans charme; le bazar n'a point d'attrait et les étalages y sont misérables; la grande place est d'une banalité qu'égalent les mosquées voisines; l'eau vive manque; les costumes locaux ont disparu et les maisons sont sans intérêt; ce ne sont plus les «Koulé» de Diakovo et d'Ipek, forteresses féodales des beys albanais du Nord; les jardins desséchés n'ont pas la vie que met l'eau courante des ruisselets à Tirana la verte ou dans la mystérieuse Ipek.

Rien ne rappelle ici l'originalité des villes albanaises de l'intérieur; je cherche le cimetière où, près de la maison, les pierres debout marquent seules les tombes et où, sous les arbres centenaires, gens et bêtes passent pour les besognes familières. Je ne trouve plus le jardin clos où c'est un fouillis de fleurs, d'arbres et de vignes aux lourds raisins, où l'on peut cueillir le fruit qui vient de mûrir et le rafraîchir dans l'eau glacée et pure qui circule à travers les herbes dans les sillons qu'on lui a creusés.

Non contente d'être sans grâce, Vallona est aussi sans salubrité; elle est entourée de marécages et la malaria sévit; l'Occidental qui y séjourne ne doit pas oublier la quinine et en faire usage; le gouvernement turc avec son habituelle insouciance n'a rien fait pour protéger les habitants; l'eucalyptus, qui aurait si facilement asséché les environs et chassé l'endémique malaria, n'a nulle part été planté; souhaitons plus de prévoyance au jeune gouvernement albanais.


C'est à Vallona que celui-ci avait naguère établi sa première capitale; la raison en est simple, c'est le fief du chef de ce premier gouvernement, Ismaïl Kemal. L'organisation féodale subsiste dans cette partie du pays comme au nord; à côté des villages libres, où chaque paysan est propriétaire de sa terre, des propriétés foncières considérables appartiennent aux beys, qui forment la classe dominante de la population; sur ces domaines, des métayers demeurent leur vie durant et cultivent le sol; ils reçoivent une moitié ou les deux tiers de la récolte, selon les régions.

Parmi ces grands propriétaires, quelques familles, dans chaque partie de l'Albanie, se sont élevées avec le temps et leur influence s'exerce sur les autres notables. A Vallona, la grande famille est celle des Vlora ou Vlorna, déformation, dit-on, du nom de Vallona; le chef de cette famille est l'ancien grand-vizir Férid Pacha; ses terres se comptent par heures de marche; son palais est en ville, mais fort délabré, car il séjourne peu volontiers ici où on l'accuse de mille exactions; aussi est-ce son cousin pauvre qui a hérité de l'influence traditionnelle des Vlora et Ismaïl Kemal s'est depuis longtemps posé en chef. Sous l'ancien régime, il avait comme programme l'indépendance de l'Albanie; dès l'instauration du régime jeune-turc, il se proclama «osmanlis», mais adversaire d'Ahmed Riza et de ses amis; il s'allia à l'Union libérale, puis en devint le président et, en face du système centralisateur d'Union et Progrès, réclama la décentralisation et l'autonomie; tous les beys de la région jusqu'à Berat et El-Bassam étaient ses amis et ses partisans et l'on peut dire qu'il fit dans cette partie de l'Albanie l'union de la classe dirigeante contre la jeune-Turquie.

Celle-ci s'en vengea en 1909: après le mouvement de réaction de Constantinople et la victoire des jeunes-turcs, ces derniers impliquèrent les beys de Vallona dans un complot et les inculpèrent de trahison ou de réaction. La plupart durent fuir à l'étranger ou dans les montagnes. Aussi peut-on croire que c'est avec un plaisir sans mélange qu'ils mirent à leur tour à la porte les représentants de la jeune-Turquie pour prendre le pouvoir ou ce qui en a l'apparence.

Cette classe de la population est fort différente des beys des montagnes du Nord; ces derniers n'ont eu aucun contact avec l'Occident, ils l'ignorent; les beys de Vallona y sont allés et parlent parfois l'italien, l'allemand ou le français; ils ont des lumières sur le monde extérieur à l'Albanie et possèdent un vernis de culture; musulmans, ils ne sont pas fanatiques et certains comme Ismaïl Kemal se disent amis des orthodoxes grecs; très conscients de leur nationalité albanaise, ils ont l'ambition d'être maîtres chez eux et de parvenir à leurs desseins, en employant les moyens opportuns.

La rudesse des moeurs du Nord s'est atténuée et ils ont remplacé le coup de feu par l'intrigue; ils ne portent pas le fusil, mais portent en eux une imagination qui leur montre tout possible; toutefois, la douceur du climat, la facilité de la vie, qui contrastent si singulièrement avec les rudes saisons des massifs de l'Albanie du Nord et les pénibles luttes de l'existence du petit bey montagnard de Liouma ou de Malaisia, ont donné à ceux qui sont nés aux rives de la Vopoussa et aux côtes de Vallona la nonchalance orientale, la paresse d'agir, commune aux peuples favorisés pendant trop de siècles par la chaleur du ciel méditerranéen et la tiédeur des flots qui chassent vers le Nord les hivers rigoureux. C'est ainsi que trop souvent l'ardeur des gens de Vallona est imaginative et l'initiative renvoyée au lendemain.

Chacun sait que le semblant de gouvernement établi par Ismaïl Kemal en décembre 1912 dura l'espace d'une année et n'arbora sur la ville l'étendard de l'Albanie indépendante, l'aigle noir à deux têtes sur fond rouge, que pour le transmettre au prince choisi par l'Europe. Sous le régime turc, Vallona n'était dotée que d'un simple Kaïmakan; c'est tout un ministère qui y fut établi par Ismaïl et, trait caractéristique, un ministère de grands propriétaires: Zenel bey, nommé sans le savoir président du sénat, est le chef de la grande famille des Mahmoud Begovic d'Ipek, dont j'ai conté l'entretien dans l'Albanie inconnue; Riza bey, le chef de la plus vieille famille de Diakovo, était désigné comme commandant de la milice nationale, en compagnie d'Issa Bolétinatz, le célèbre bey agitateur; Abdi bey Toptan, nommé aux finances, Mehmed Pacha à la guerre, Lef Nossis aux postes étaient tous de grands propriétaires; c'était le ministre des beys, avec Luidgi Karakouki, ancien secrétaire d'Ismaïl Kemal, au commerce, comme agent d'affaires pour les circonstances délicates, type de levantin rusé et adroit, qui connaît italien et français et servait d'interprète entre l'Albanie et l'Europe.

Tel était le gouvernement, disons de Vallona, car il ne gouvernait, au vrai sens du mot, guère au delà d'une zone d'une cinquantaine de kilomètres autour de la ville. Au Nord et à l'Est, c'est l'anarchie albanaise; au Sud, c'est la population grecque orthodoxe d'Épire, qui réclame son rattachement à la Grèce, à l'exception de quelques groupes musulmans réfugiés dans les montagnes, comme les Lap près de Santi-Quaranta et, surtout plus au Sud, comme les Tcham qui ont conservé leur fanatisme et leur isolement.

C'était donc une vingtaine de mille habitants peut-être qui subissaient l'action du gouvernement de Vallona; la ville à elle seule en compte environ 8 000; les Albanais musulmans en composent la grosse majorité; des orthodoxes albanais ou grecs, et des Italiens catholiques d'origine albanaise y entretiennent l'usage constant de la langue grecque et de la langue italienne; quant à la langue turque, elle a toujours été inconnue.


La présence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un des traits les plus intéressants des relations entre l'Italie et l'Albanie, et dans le conflit d'intérêts italo-autrichien, dont Vallona est le centre, elle joue un rôle qui n'est pas négligeable. Vallona est peut-être de toutes les villes de l'Albanie celle où l'Italie possède le plus d'influence; elle le doit moins à sa proximité qu'à deux causes fondamentales: l'une est la présence en Italie d'une importante colonie albanaise italianisée, dont un certain nombre de représentants sont retournés en Albanie et ont été dirigés vers Vallona; l'autre est l'intérêt de premier ordre que le royaume attache à cette partie de la terre albanaise.

C'est, paraît-il, au XVe siècle que les premiers Albanais émigrèrent en Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462 tandis que Ferrant d'Aragon faisait le siège de Barletta, une colonie d'Albanais se présenta à lui et se fixa dans le pays; c'est en tout cas vers 1470 que cette émigration prit des proportions assez importantes; l'origine en était la conquête turque effectuée à cette époque après la défaite de Scanderbey; dispersés à travers les Abruzzes, la Calabre et la Sicile, ces émigrés ont adopté la langue, puis le costume, puis les coutumes du pays où ils se fixaient; toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de leur ancienne patrie ni tout contact avec elle; pendant très longtemps, ces souvenirs sont restés latents et ces contacts intermittents; mais, depuis la création du royaume d'Italie, Rome comprit très vite le parti qu'elle pouvait tirer de cet élément, qu'on évalue à une cinquantaine de mille âmes; elle s'appliqua à ranimer les souvenirs, à rétablir les contacts et à faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus efficace pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en tirer parti pour invoquer ses intérêts spéciaux. M. Baldacci, professeur à l'Université de Bologne, a indiqué avec franchise ce plan concerté: «La politique italienne se sert, écrit-il, des Italo-Albanais comme point d'appui pour exercer une influence sur les populations balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la côte d'Illyrie, la parenté avec certaines familles, l'analogie et la communauté d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des droits et des raisons pour intervenir.»

Les Italiens ont favorisé la renaissance nationale de l'idée albanaise et ont donné asile à une société nationale albanaise et à des journaux, écrits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils répandirent de l'autre côté de l'Adriatique; par ces intermédiaires, les dons pouvaient facilement être distribués dans l'autre presqu'île; par eux, on chercha surtout à exercer une influence sur les Albanais, et quels meilleurs agents à transplanter sur l'autre rive adriatique: l'Italie y trouvait double avantage, celui de posséder sous la main des intermédiaires précieux, celui d'avoir des agents commerciaux excellents pour le développement du trafic italo-albanais.

A Vallona, le vice-consul d'Italie me présente, par exemple, le chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le métier d'agent de la Puglia; il est né dans les Pouilles, d'une famille albanaise transplantée en ce lieu; et de même origine sont la plupart des Italiens qui formaient en 1913 la colonie italienne de Vallona, cent familles environ, petites gens faisant le commerce en boutique et servant d'intermédiaires entre le royaume qui envoie ici ses produits fabriqués, ses étoffes, ses vins, son blé ou sa farine et les Albanais qui exportent en Italie les peaux et la laine de leurs bêtes et l'huile de leurs oliviers.

L'Italie encadre cette colonie comme à Durazzo et comme à Scutari par une organisation à elle, dont le chef est le consul et dont les linéaments sont formés des écoles royales, des postes italiennes et de l'agence de la compagnie de navigation la Puglia avec les intérêts qui gravitent autour de celle-ci. D'après un rapport de la direction générale des écoles italiennes à l'étranger, Vallona comme Durazzo possédait en 1913 trois écoles royales, une de garçons, une de filles, et une école du soir avec 400 élèves environ dans chacune de ces villes; à Scutari, cinq écoles, dont deux crèches, recevraient un nombre un peu plus grand d'enfants. D'après ce que j'ai vu à Vallona, j'ai lieu de croire que ces chiffres sont plutôt exagérés; toutefois, il n'est pas douteux que les écoles royales sont un des meilleurs éléments d'action de l'Italie en Albanie; si elle pouvait réaliser le projet d'organiser à Bari, à six heures de la côte albanaise, une école supérieure pour jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce serait assurément le plus remarquable couronnement de cette oeuvre scolaire.

Malgré ces efforts qui datent d'un quart de siècle, son action reste encore inférieure en résultats à celle de l'Autriche dans l'ensemble de l'Albanie; mais à Vallona, grâce à sa colonie, elle a dépassé sa rivale; c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point d'appui habituel, le clergé catholique et les écoles religieuses; sauf la petite colonie italienne, qui d'ailleurs manque de prêtres et d'église, il n'y a dans ce port que des musulmans et des orthodoxes; des distributions d'argent opportunes peuvent procurer à l'Autriche des partisans ou des indicateurs, mais non une organisation; aussi l'influence autrichienne est-elle fortement battue en brèche dans cette région de l'Albanie et il n'a fallu rien moins que la guerre italo-turque, qui a provisoirement arrêté l'expansion italienne, et la politique de la Consulta, qui a rendu violemment hostile à l'Italie tout l'élément grécophile, pour arrêter les progrès de l'action italienne.

Dans l'Albanie indépendante, cette action reprend avec d'autant plus de force que son rayon va être limité; l'Albanie devient une façade maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chaînes l'encadrent et elle est à peu près formée des deux anciens vilayets de Scutari et de Janina, à l'exception de la région méridionale de ce dernier; sous le régime turc, les Albanais s'avançaient bien au delà, mais l'Italie n'exerçait vraiment son action commerciale et économique que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernières années, le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions faites avec l'étranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le vilayet de Scutari.

Ce sont des résultats considérables, si l'on songe que l'Autriche-Hongrie a hérité de la prépondérance économique en ces régions depuis la chute de la République de Venise, que Trieste est la tête de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses commerçants allemands, grecs, voire italiens, qui y possèdent leurs maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod secondés par ceux de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point de départ d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires à l'extérieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche se maintenait au premier rang, distançant de bien loin ses concurrents et notamment sa jeune rivale et alliée.

En sera-t-il de même demain? On ne peut douter que la lutte va être menée à fond par l'Italie, et c'est à Vallona que celle-ci dirige ses plus vifs efforts; à Scutari ou à Durazzo, elle travaille; à Vallona, elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi: à six heures de Brindisi et de Bari, sous le même ciel et le même climat que celui où vivent en Italie les Albanais émigrés, dans un milieu où le catholicisme ami de l'Autriche est absent.

Mais, à vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires; si l'Italie a les yeux fixés sur Vallona, c'est que la question de Vallona est une question capitale pour sa politique. Je dirai volontiers qu'elle abandonnerait sans doute les cinq sixièmes de l'Albanie, si l'on voulait lui laisser le dernier sixième avec Vallona et j'exagérerai à peine si j'ajoute que la Triple-Alliance a été acceptée par l'Italie comme une assurance de n'être pas rejetée de cette rive.

La valeur que la rade de Vallona représente dans l'Adriatique ne saurait être trop mise en lumière. Dans cette mer, la politique autrichienne a su se réserver au cours des siècles tous les bons ports: Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports militaires, et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une valeur sans pareille si le Monténégro ne les dominait pas du haut du mont Leoven.

En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise où l'on a créé tout un appareil défensif, mais qui, avec les accès facilement ensablés, ne peut prétendre à un rôle offensif; Ancône et Bari, ports de commerce ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires; Brindisi, où l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un pis-aller comme port de guerre et incapable de contenir une flotte de haut bord; de la sorte, il a fallu que le royaume organise son grand port défensif et offensif à Tarente, à l'extrémité de son territoire et au delà du canal d'Otrante, porte de l'Adriatique.

Sur la côte voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un à l'autre, j'ai passé et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur valeur. Antivari est un assez bon port de commerce, à l'abri des vents du sud, mais peu défendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensablée; à Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui envahissent progressivement la rade très médiocre; à Durazzo, le navire reste aussi actuellement en mer pour débarquer passagers et marchandises à 300 mètres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de rivière qui ensable la côte: en opérant des dragages et des travaux, on pourrait faire un port convenable; toutefois, il est livré sans défense aux vents du sud; une jetée pourrait y être construite, mais Durazzo restera toujours un port ouvert aux vents et propice aux attaques.

Pour compléter cette énumération, il ne reste plus que Vallona. Or, sa baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde, sans rivière qui l'ensable. Elle s'étend sur plus de dix milles du nord au sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la profondeur d'eau varie de 25 à 50 mètres; la partie méridionale de la baie, dite anse de Dukati, est abritée de tous les vents et le fond n'y est pas à moins de 20 mètres; une plaine, boisée et bien cultivée, l'entoure, arrosée par la rivière Nisvora. Devant la rade, l'île de Sasseno, haute de 300 mètres, longue de 2 milles et demi, allonge ses collines comme une défense naturelle vers le large; une minuscule jetée et quelques dragages suffiraient à constituer la plus belle rade de l'Adriatique, la plus sûre et la plus facilement défendable.

C'est en ce lieu qu'était jadis Oricum, Porto Raguseo, où les habitants émigrèrent quand le fleuve Vopousa, apportant ses dépôts au port d'Appolonia, l'ensabla et éloigna le rivage; on voit encore, non loin de Vallona, sur une petite éminence, quelques ruines très médiocres, quelques colonnes, restes de cette ancienne ville où passait jadis la ligne côtière; alors que toute la côte jusqu'à Antivari a repoussé la mer et s'est avancée de plusieurs dizaines de kilomètres depuis l'époque romaine, la baie est restée la même rade profonde et protégée, qui attend le dominateur qui saura l'utiliser.

Dès lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante est la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusquée dans ce port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ 70 kilomètres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une autre puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique fermée à celle-ci, les escadres de Tarente arrêtées au défilé et toute la côte italienne d'Otrante à Venise tenue sous la menace d'une flotte étrangère, cachée à six heures de mer; il est vrai que si Vallona tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient embouteillées dans l'Adriatique, car, à la quitter, elles risqueraient d'être prises au détroit entre les attaques de Vallona et celles de Tarente.

Vallona constitue donc une position stratégique de premier ordre dans l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir à ce que ce port tombe sous la domination d'une grande puissance sans sentir un péril perpétuel sur ses rives; l'intérêt vital du royaume lui commande d'en interdire la possession à l'Autriche. Mais cette dernière a un intérêt à peine moindre à éloigner l'Italie de ce port pour assurer l'ouverture et la liberté du passage du canal d'Otrante à ses flottes.

Dès lors, et malgré toutes les belles paroles, l'Italie et l'Autriche s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne s'agira que d'éloigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de pratiquer la politique de l'abstention, de s'assurer contre une non-intervention réciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour un partage de l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre à l'une des règles directrices de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours de la crise balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation à Scutari, il a suffi d'une proposition italienne pour l'arrêter, et cette proposition était: l'adhésion de l'Italie, sous condition d'opérer de même à Vallona. En résumé, l'Italie ne saurait consentir à l'installation de l'Autriche à Vallona sans trahir ses intérêts essentiels; l'Autriche ne saurait consentir à la prise de possession de ce port par l'Italie sans livrer à la merci de cette dernière sa politique et ses forces maritimes; ce serait une lourde faute de la diplomatie du Ballplatz et une atteinte au prestige de la monarchie dualiste.

Dès la constitution du royaume, les dirigeants de la Consulta ont très clairement vu ces vérités et ont eu dès lors comme principale préoccupation d'empêcher la possibilité d'une mainmise par l'Autriche sur ces régions, mainmise que préparait un travail de pénétration concertée. La Triple-Alliance fut conclue autant pour interdire une extension autrichienne en Albanie que pour se prémunir contre une attaque en Vénétie. Rome avait besoin de cette double assurance et par suite de cette alliance, aussi longtemps qu'elle ne se sentait pas plus armée et plus forte que sa voisine; elle maintient l'alliance; l'heure n'est donc pas venue où le royaume se croit capable de refouler et de conquérir, après avoir résisté et arrêté.

La politique actuelle de l'Italie à l'égard de Vallona a été bien des fois définie avec une netteté parfaite; le professeur Baldacci, que nous avons déjà cité, écrit en 1912: «Notre formule est ceci: dans le cas où l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon que le pavillon albanais ne sera hissé sur la ville Shkipetare.» L'amiral Bettollo dans une interview à la même époque déclare: «En ce qui concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une grande puissance s'y vînt installer directement ou indirectement et encore moins qu'elle convertît cette position splendide en une vraie base d'opérations. Si Vallona devait un jour devenir cette base militaire, il n'y a que l'Italie qui pourrait être appelée à l'occuper; parce que, si Vallona était dans les mains d'une autre puissance maritime, l'efficacité des places de Tarente et de Brindisi serait considérablement diminuée, avec grand péril pour notre situation stratégique dans le canal d'Otrante.»

C'est la politique permanente de l'Italie, politique qu'a exprimée en termes diplomatiques mais non moins nets, en mai 1904, M. Tittoni, ministre des Affaires étrangères, en s'exprimant ainsi: «L'Albanie n'a pas grande importance en elle-même; toute son importance tient dans ses côtes et ses ports, qui assureraient à l'Autriche et à l'Italie, dans le cas où une de ces deux puissances en serait maîtresse, la suprématie incontestée de l'Adriatique. Or, ni l'Italie ne peut consentir cette suprématie à l'Autriche, ni l'Autriche à l'Italie; aussi, dans le cas où une de ces deux puissances voudrait la conquérir, l'autre devrait s'y opposer de toutes ses forces. C'est la logique même de la situation.»

Cette situation apparaît dans toute sa brutalité au voyageur qui a suivi les «échelles» des territoires dalmates, monténégrins et albanais et qui arrive dans cette baie splendide de Vallona que la nature a modelée pour abriter des flottes. Il est visible que cette rade est le plus bel enjeu de la partie albanaise et peut-être la pomme de discorde entre Italiens et Autrichiens; c'est en tout cas le Gibraltar de l'Adriatique.


CHAPITRE II

DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE


Durazzo || Les projets de voie ferrée || Le projet Durazzo-Monastir et son tracé || Les centres de population de l'Albanie indépendante || La question de la monnaie et du change || L'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire.


Vallona, à cause de son importance stratégique même, est resté le seul port d'Albanie que ni Monténégrins, ni Grecs, ni Serbes n'ont occupé; quand les Grecs ont fait mine de mettre la main sur l'île de Sasseno, ils ont vite été rappelés à l'ordre par une double injonction de l'Italie et de l'Autriche.

A Durazzo, au contraire, les Serbes ont poussé une avant-garde venue de Monastir par la vallée du Scoumbi; ces troupes ont occupé quelque temps le pays, puis ont dû se retirer, laissant aux autorités locales établies avant elles le soin de garder la ville. C'est avec un cuisant regret qu'elles ont quitté ce centre commercial de l'Albanie, devenu la capitale du nouveau royaume.

Durazzo est une très vieille cité, où les Romains avaient déjà un établissement important que rappellent les ruines d'un vieux château qui dresse ses pierres effritées au sommet de la colline, sur les flancs de laquelle la ville est construite en amphithéâtre.

Une éminence de 200 mètres à peine, reste et témoin d'une ancienne chaîne, interrompt les monotones bancs d'alluvions qui caractérisent la côte albanaise d'Antivari à Vallona; au sud de cette croupe montagneuse, sur une baie largement ouverte, Durazzo s'est étendue vers l'est en se protégeant le plus possible contre les vents du large derrière la colline où elle s'appuie. Elle allonge, en profondeur en quelque sorte, ses maisons blanches et les minarets de ses mosquées qui ressortent sur le fond vert des hauteurs.

C'est une cité d'une dizaine de mille âmes, entièrement albanaise, à la seule exception de quelques éléments hétérogènes turcs, grecs ou italiens; là, tous les navires font escale, car Durazzo est le lieu d'échange entre les produits de l'étranger et ceux des plus importantes villes de l'intérieur de l'Albanie; Tirana, Kroia, El-Bassam, jadis Okrida, avant sa séparation de l'Albanie, les fertiles vallées de Dibra et de Cavaja, c'est-à-dire les régions les plus peuplées, les plus prospères et les plus cultivées de l'Albanie trouvent ici leur débouché et leur marché; les produits de la basse-cour (les volailles et les oeufs), les produits de l'élevage (les peaux et la laine) sont vendus ici aux comptoirs et aux marchands qui font commerce avec Bari et surtout avec Trieste.

La situation géographique de Durazzo, placée au centre de la côte albanaise et au débouché des vallées du Scoumbi et de l'Arzeu, protégée contre leurs alluvions par deux pointes montagneuses, en relation directe avec l'intérieur de l'Albanie, explique que dès l'antiquité ce lieu ait été choisi comme point de départ d'une des grandes voies de communication de l'Empire romain, dont il demeure encore aujourd'hui des traces importantes. Une des roules militaires les plus connues du monde ancien, la via Ignalia si souvent parcourue par les légions romaines qui se rendaient du Latium à Byzance, partait de Durazzo (Dirakium), passait à Cavaja, rencontrait à Pekinj (Claudiopolis) la branche qui venait de Vallona (alors Appolonia); elle suivait au delà de Pekinj la vallée du Scoumbi. On retrouve des restes de l'antique route à partir de Cavaja, des murs de soutènement, de petits ponts à tabliers horizontaux, notamment dans la gorge entre Cavaja et Pekinj. La via Ignalia gagnait ensuite El-Bassam; puis on perd sa trace et on ne sait si elle suivait la vallée ou coupait la montagne; en tout cas, elle atteignait Liquedemus, sur le lac d'Okrida; ce n'est pas, comme on le dit souvent, la ville actuelle d'Okrida, mais le village d'Eichlin, dénommé Lin sur la carte autrichienne; de là elle parvenait, par la rive ouest du lac d'Okrida, à Kastoria, Salonique, Sérès et Byzance.

Cette route de Durazzo au lac d'Okrida est si bien définie par la nature que c'est elle qu'ont toujours suivie les voyageurs comme les armées; pour ne citer que quelques exemples récents, je mentionnerai M. Victor Bérard, il y a quelque quinze ans, et M. Mowrer, le correspondant du Chicago Daily News, en 1913, et c'est par cette voie que l'armée turque de Djavid Pacha échappa à l'étreinte des Serbes, puis que les armées serbes arrivèrent jusqu'à Durazzo. Elle est demeurée une des voies principales du commerce local en Albanie; entre Durazzo et El-Bassam un trafic régulier de marchandises aussi bien que de voyageurs se continue toute l'année; il est fait actuellement par des voitures du pays qui transportent 300 à 400 kilogrammes; elles mettent quatre jours à couvrir la distance qui sépare le port de Durazzo d'El-Bassam et trois jours seulement au retour, El-Bassam étant situé à 135 mètres d'altitude; le prix de transport est d'environ 20 piastres par 100 kilogrammes et l'on me dit que le commerce est assez actif.


Durazzo, située au débouché de cette grande voie de pénétration, était donc prédestinée à devenir un entrepôt de produits et il était assez naturel de songer à emprunter la route, dont elle est la tête de ligne, pour y établir un chemin de fer: aussi, dans les derniers temps du régime turc, la société allemande de la voie ferrée Monastir-Salonique réclamait-elle le droit de continuer son rail de Monastir à Durazzo; comme je l'ai exposé dans l'Albanie inconnue, la Turquie n'accorda de concession en Albanie qu'à une société française, pour l'établissement d'une voie partant de l'ancienne frontière serbe et atteignant l'Adriatique au sud de Janina, en passant par Prizrend, Kuksa, Dibra, Okrida et Koritza; il était prévu que cette artère centrale aurait deux raccords latéraux, l'un vers Scutari, à l'ouest, et l'autre vers Monastir, à l'est.

Autrichiens et Italiens avaient esquissé leurs projets qui n'ont pas été jusqu'ici sérieusement étudiés; les Italiens, étant plus influents à Vallona, choisissaient cette ville comme point de départ, et sans doute leur choix ne sera pas différent demain; les Autrichiens préféraient et préféreront encore Durazzo, où leur action est plus soutenue. Le projet autrichien n'est rien autre chose que la réfection de la voie romaine par la vallée du Scoumbi; par le Scoumbi et un affluent secondaire, on atteint la montagne de Cafa Sane qui domine le lac d'Okrida; un tunnel de trois kilomètres relierait le fond de la vallée avec la pente en face d'Okrida; d'Okrida à Monastir par Resna, il suffirait de se servir de la route actuelle toujours carrossable.

J'ai suivi ce tracé pour me rendre compte de ses difficultés; jusqu'à El-Bassam par Cavaja et Pekinj, le rail se poserait sans difficulté; c'est une des voies les plus fréquentées de l'Albanie; il en est de même d'El-Bassam au pont sur le Scoumbi, dénommé Hadzi sur la carte; c'est là que le sentier actuel, au lieu de suivre la vallée qui fait vers le nord un coude très marqué, escalade la montagne et ne rejoint le fleuve qu'à Koukous; en ce lieu, de l'autre côté du pont écroulé, une route carrossable conduit à Okrida par la vallée d'un affluent du Scoumbi; il suffit de la suivre et de franchir la croupe du Cafa Sane pour atteindre le lac d'Okrida; entre le pont sur le Scoumbi et Koukous la vallée permet l'établissement d'une voie de communication; quand j'ai effectué ce trajet, des soldats en punition travaillaient à la construction de cette route; les gorges sont très loin d'avoir l'importance, l'escarpement et la longueur de celles du Drin. On peut donc estimer qu'un tel projet n'est pas difficile à réaliser.

Le plan italien est différent et hésite entre deux combinaisons: la première consiste à unir Vallona à El-Bassam par Bérat, la vallée du Semen et du Devol; à Gurula (Gurala, sur la carte autrichienne), la voie franchirait des collines basses dont l'altitude est de 400 mètres environ. D'El-Bassam, elle gagnerait Monastir, comme il est dit ci-dessus.

L'autre combinaison abandonne la vallée du Scoumbi et Monastir; de Vallona le tracé atteindrait Bérat, suivrait la vallée du Semen et du Devol qui aboutit à Koritza, d'où, par Kastoria, on parviendrait à Verria sur la ligne de Salonique.

Toutes ces lignes ne sont pas malaisées à établir et toutes empruntent les principales voies de communication de l'Albanie du centre et du sud, qui desservent depuis longtemps, par de mauvais sentiers, il est vrai, les centres de population du pays: Cavaja, Pekinj, El-Bassam, Berat, Koritza, et les réunissent aux deux principaux ports de Durazzo et de Vallona; si l'on y ajoute les vallées basses de l'Arzeu et de l'Ismi, avec les deux villes de Tirana et de Kroia, situées à moins de douze heures de cheval de Durazzo, on peut se représenter la répartition des groupes les plus compacts et les plus nombreux d'habitants de l'Albanie indépendante.

Par suite, la première oeuvre d'un gouvernement albanais digne de ce nom sera de percer ou de rétablir des routes convenables entre ces différents points; ce ne sera pas un travail considérable, car, dans toute cette partie du pays, les montagnes s'abaissent, adoucissent leurs formes et sont coupées de larges vallées; seule la haute vallée du Scoumbi, entre son coude et Koukous, présente quelques escarpements importants.

Un plan de travaux publics bien compris devrait donc comporter l'établissement immédiat des voies suivantes: la réfection de la voie de Durazzo à Tirana, avec l'établissement d'un embranchement sur Kroia; la mise en état de viabilité du sentier conduisant actuellement de Durazzo à Cavaja, Pekinj et El-Bassam et en seconde ligne du sentier qui réunit par la montagne El-Bassam à Tirana; puis la liaison d'El-Bassam à Koukous; à partir de ce point, il suffira d'entretenir la route vers Okrida; enfin, l'établissement d'une route de Vallona à Bérat et El-Bassam, avec embranchement à Gurula vers Koritza.

Un tel réseau suffirait pour le début à assurer les communications et la mise en valeur des parties les plus peuplées et les plus cultivées du pays; il suffirait d'y ajouter une voie rejoignant au nord Durazzo, Tirana et Kroia à Alessio, San Giovanni di Medua et Scutari. On voit par ce simple exposé que Durazzo est (avec El-Bassam et Tirana dans une moindre mesure) au centre des routes rayonnant vers les diverses parties de l'Albanie.

Il n'est peut-être pas nécessaire de faire un plus grand effort, au moins pour les premières années, et de charger le budget difficile à établir de la jeune Albanie des frais de construction de chemins de fer; des services d'automobiles sur routes suffiraient, d'autant plus qu'il ne faut pas oublier que, de la côte à la frontière, l'Albanie ne comporte guère plus de 80 à 100 kilomètres de largeur; si, dans le centre et dans le sud, ce territoire contient des vallées et des terrains d'alluvions fertiles, de grandes lignes ferrées ne seraient pas alimentées par ces terres ayant un temps qu'on ne saurait fixer; même reliées aux lignes gréco-serbes qui vont couper du nord au sud les Balkans, elles ne gagneraient rien à cette jonction, car elles ne dériveraient sur leur parcours aucun des produits réservés au terminus grec sur la mer Égée ou le golfe d'Arta, ou à la ligne serbe du Danube-Adriatique.

Cette dernière voie, qui n'aurait également qu'un trafic insuffisant dans son passage en Albanie, si elle y passait, peut espérer un afflux de produits de la Vieille-Serbie, de la Macédoine et du Danube dirigés en droite ligne vers l'Occident. Mais pour toutes les autres lignes il paraîtrait sage d'attendre quelque temps avant de charger les finances du jeune État d'un luxe inutile; l'établissement des routes principales, la concession de services automobiles, la mise en valeur progressive du pays devraient être les premiers articles du programme économique du nouveau gouvernement; le rail viendrait ensuite en son temps.


De toutes les villes de l'ancienne Turquie d'Europe, c'est à Durazzo que j'ai trouvé le plus bel assortiment de monnaies en usage; des piécettes et des sous, partout ailleurs oubliés depuis longtemps, sortent des montagnes d'Albanie et sont présentés sur le marché de Durazzo où l'on continue de les accepter; aussi est-ce pour le voyageur le plus difficile problème que celui de la monnaie; il fera bien de le laisser résoudre, à ses risques d'ailleurs, par son drogman, en attendant qu'une réforme soit apportée.

Je ne crois pas être démenti par n'importe quel commerçant d'Albanie—les sarafs exceptés—en disant que nulle réforme n'est plus nécessaire. En tout cas, à Durazzo, centre commercial du pays, on en sent le vif besoin. L'établissement des voies de communication et la réforme monétaire sont les deux premières questions que doit résoudre le gouvernement albanais.

La question de la monnaie et du change est simple dans ses données, si elle est très compliquée dans ses applications. Le voyageur qui passe à Constantinople se plaint déjà du change et des embarras que lui cause le compte de la monnaie; toutefois la difficulté n'est pas insurmontable; la livre turque a un change régulier et se divise en 108 piastres; on sait que les pièces d'argent en circulation valent 1, 2, 5 et 20 piastres, et le calcul, par suite, est à peine plus malaisé que celui de la monnaie anglaise; il est vrai qu'il se complique du change intérieur; il y a en effet trop peu de petite monnaie d'argent, c'est-à-dire de piastrines, et par suite celles-ci font prime; de là est née l'industrie des «sarafs» ou changeurs, généralement petits banquiers juifs ou arméniens; si vous leur donnez une livre turque ou des medjidié (c'est-à-dire des pièces de 20 piastres, ayant l'apparence d'un écu), et si vous réclamez des piastrines en échange, on vous retiendra un acompte de 2 piastres à la livre; par exemple, on ne vous donnera à peu près votre compte de 108 que si vous acceptez 5 medjidié, c'est-à-dire 100 piastres, et 7 piastrines, la huitième étant gardée en tout ou en partie comme prime du change.

Mais, en dehors de Constantinople et des chemins de fer, le calcul devient un effroyable casse-tête chinois; selon les coutumes locales et les administrations, la livre turque se divise en effet en un nombre différent de piastres; il en est de même du medjidié; mais cette division différente n'est qu'une division de compte.

Un exemple est nécessaire: la piastrine est une petite monnaie d'argent valant 1 piastre; que la livre soit à 104, 108, 124 piastres, on ne donne au change que la même quantité matérielle de piastrines; si l'on exigeait en place d'une livre turque uniquement ces piécettes, on n'en donnerait partout que 102, 103, 104, selon le changeur.

Mais jamais le jeu du change ne se passe ainsi: contre une livre turque on vous impose d'abord des medjidié et on complète par des piastrines d'une ou deux piastres; dès lors, à Constantinople, pour une livre comptée à 108, on vous donne 5 medjidié comptés chacun à 20, au total 100 piastres, et 7 piastrines ou 7 piastrines et demie, soit 107 à 107,5; ailleurs, pour une livre comptée 124, on vous change 5 medjidié comptés chacun 23, au total 115 et 7 à 7 piastrines et demie, soit 122 à 122,5, le complément constituant le bénéfice du changeur; ainsi, ce qui diffère, c'est seulement la manière de compter et le bénéfice du changeur.

Mais cet enchevêtrement de compte complique toute transaction, et ces différences sont très sensibles; ainsi, à Constantinople et dans les chemins de fer, la livre est à 108 et le medjidié à 20; pour les impôts et à la douane, la livre est à 103 un quart et le medjidié à 19; pour les autres caisses publiques, pour les opérations des banques locales et une partie du grand commerce, la livre est à 100 et le medjidié à 18 et demi; pour les échanges commerciaux des bazars et des marchés, le compte diffère de ville à ville et de village à village; dans beaucoup de villes de l'intérieur, la livre est à 124 et le medjidié à 23; ailleurs le change varie de 116 à 124 selon les lieux; dès lors la première question à poser dans un pays, c'est de demander la valeur de compte de la livre turque.

Mais cette complication ne suffît pas: à Constantinople les pièces de 1, 2, 5 et 20 piastres sont d'un type uniforme: elles sont en argent; les trois dernières rappellent nos pièces de fr. 50, 1 franc et 5 francs, la première étant comme une demi-pièce de fr. 50; mais, à l'intérieur et notamment en Albanie, subsistent de vieilles monnaies divisionnaires aux formes les plus archaïques; je reçois au marché de Durazzo des pièces larges comme des écus et minces comme une feuille de papier; l'oeil de l'étranger ignore si elles sont en argent ou en bronze, car il y en a des deux types, et cependant dans le premier cas elle vaut 2 piastres ou 2 piastres et demie et dans le second, ce n'est qu'un sou ou deux; mon drogman, comme il n'est pas de la ville, les distingue mal et mon guide me recommande de m'en défaire de suite; elles risqueraient en effet de n'être pas acceptées dans les transactions commerciales à dix lieues d'ici; même sur place elles sont parfois refusées par les caisses officielles.

Enfin, pour brocher sur le tout, le calcul ne s'opère pas toujours d'après la livre turque comme base, valant de 23 à 24 francs, mais d'après trois monnaies d'or ayant également cours en Albanie et y étant acceptées: la livre turque, la pièce de 20 francs qu'on appelle toujours le «Napoléon» et la livre sterling; les deux premières sont connues partout et le Napoléon circule même, au moins en Albanie, plus que la livre turque. Dès lors, si vous touchez une valeur de 500 francs, on vous paiera dans ces trois monnaies d'or et, pour chacune d'elles, il faudra vous renseigner pour connaître le change intérieur; à chaque paiement important, vous êtes obligé de procéder à des calculs longs, compliqués et bizarres, puis à discuter le bénéfice du changeur, enfin à distinguer entre les pièces de tous types qu'on vous donne comme piastrine, demi-piastrine, double-piastrine, double-piastrine et demie, etc.; c'est presque aussi difficile que de parler albanais!

Ces brèves explications suffisent à montrer le trouble que jette une telle monnaie dans les transactions commerciales. Une réforme est urgente: elle serait facilitée dans son application par l'usage général, dans toute l'Albanie, du Napoléon: dans la tribu la plus reculée, j'ai trouvé la connaissance exacte de sa valeur.

La réforme ne procurera pas seulement au commerce l'avantage de faciliter les comptes et de gagner un temps précieux; elle supprimera le gain parasite des sarafs, gain qui ne subsiste que par suite de l'insuffisance de la petite monnaie; on devine que les sarafs peuvent facilement s'entendre pour raréfier plus encore et artificiellement cette monnaie divisionnaire, quand une place en a le plus besoin, et accroître ainsi les bénéfices du change intérieur; de même, en se servant des conditions naturelles d'échange, ils transportent la petite monnaie des lieux où ils l'achètent à meilleur compte aux lieux où ils la vendent au plus haut cours; toute cette industrie a pour seule base la complication du système monétaire et la trop petite quantité de monnaies divisionnaires mises sur le marché par l'État. Il est naturel que, nulle part plus que dans le centre commercial de Durazzo, on ne sente les vices d'un tel régime et la nécessité d'une réforme.