V
C'est la grande Terrasse, un soir d'août. Le Château-Frontenac étincelle à chacune de ses fenêtres, et l'on voit se profiler, en quelques-unes d'elles, la silhouette silencieuse de femmes qui paraissent enveloppées d'une auréole. Au café, près des verdures tendres, et sous un plafond verni que la lumière paillette de reflets un peu sombres, la foule des jouisseurs cause, déguste ou flâne autour des tables mignonnes: le thé fume dans les bols minces et la glace fond dans les liqueurs fines. Les habits noirs taillés des hommes du service attendent qu'on les appelle ou s'empressent. Les frêles abats-jour des bougies répandent une sensation vague de bien-être, et à regarder leurs feux roses épars, on a je ne sais quelle illusion, de bonheur. On a vidé les écrins: les perles ouvrent leurs yeux vifs dans la soie légère et dans les chevelures nouvelles. Des bouquets parfument les corsages, et les galants portent, à leur boutonnière, une fleur dont le sourire se mêle à celui de leur visage en gaîté. Il semble que tous oublient l'angoisse de vivre et, le chagrin du jour: on se laisse engourdir par le sortilège de l'heure capiteuse, ensoleiller par les éclats de rire voisins, griser par la jouissance facile et vide et, par la chanson de l'or, éblouir par la beauté jaillissant des toilettes radieuses, bercer par l'air alangui de l'orchestre invisible, soulever par le flot du peuple déroulant au loin sa masse en cadence.
La promenade est débordante. Les courants de ceux qui s'éloignent et de ceux qui reviennent se frayent un passage en des remous de chapeaux et de têtes. On a quitté les demeures où il a fait lourd jusqu'après la chute du soleil, et l'espoir de la brise a rassemblé les milliers de poitrines qui défilent. Le bruit de la populace en marche évoque tour à tour le roulement lointain de la foudre et, le mugissement des rapides encore dans la distance. Une seconde, on se représente avec effroi quelle hécatombe cela serait, si la Terrasse n'en pouvant plus, déversait la vague humaine dans la falaise profonde. Mais la joie de tous rassure: on s'amuse à la revue cinématographique des êtres en liesse. Enfin délivrées du comptoir monotone ou de la fabrique malodorante, les ouvrières ont arboré leurs nippes fraîches: leurs narines gonflées aspirent avec frénésie l'air du soir, pendant que leurs pieds inlassables vont et viennent, que leurs yeux luisent comme des escarboucles et que leurs lèvres allument les fusées de leur esprit gouailleur. Souvent, leur amoureux les escorte, et c'est alors la gamme intime des mots suaves, des oeillades en tapinois, des silences bavards, des frôlements imperceptibles dont tout l'être a conscience. Quand ils ne sont pas accouplés, jeunes gens et jeunes filles, de noblesse bourgeoise ou populaire, se font la chasse à l'amour. Il faut voir les minauderies à l'affût, les regards tendus comme des pièges, les flèches qu'on se darde et les blessures qu'on échange à la surface du coeur. C'est le tournoi de la jeunesse où les beaux garçons comptent les sourires qu'ils vainquent et les jolies filles, les chevaliers qu'elles terrassent! Oh, qu'elle est passionnante, ce soir-là, la foule épaisse, bruyante et pittoresque dont la houle fait trembler la vaste promenade! C'est la féerie presqu'affolante des minois étincelants, des frimousses piquantes et des laideurs irréparables, des Canadiennes-Françaises vives à foison, des Irlandaises savoureuses et des Anglaises aux traits classiques, des allures gracieuses et des échines pesantes, des fleurs infinies sur les chapeaux à grande envergure et des tulles qui flottent, des profils usés par l'âge et des quelques visages graves noyés dans l'insouciance et la joie des alentours, des fronts intelligente et des bouches stupides, des Américaines étalant leur faste au milieu des humbles parures, des gamins que rien ne lasse et n'arrête, des tissus clairs et des tons mal assortis, des bourgeois simples et des commis merveilleusement parés, des mains difformes et des doigts effilés, des grisettes souriant à travers les cosmétiques et des quelques anciens ménages dont la tendresse n'a pas vieilli, des pieds énormes et des talons menus, des colosses dans les airs et des nains sous terre, des bougies roses au café regorgeant de jouisseurs, des feux électriques dont la traînée rouge, verte et blanche ondule au-dessus de la longue balustrade.
Adossés mollement à l'un des bancs que les veinards monopolisent, Jules et Marguerite, oubliant la foule dont la rumeur leur semble vague et fuir au loin, laissent pénétrer en eux la paix du Saint-Laurent calme. On dirait qu'il songe.
Et l'onde muette, jusqu'à l'île d'Orléans rêveuse, baigne dans les rayons que la lune épanche des hauteurs de l'azur. C'est comme si la trace lumineuse, allant d'une rive à l'autre, écoulait son fluide argenté sur la surface immobile. Il y a quelque chose d'un peu mystérieux dans les bateaux-passeurs dont la course à la dérive est silencieuse. La clarté du ciel envahit les faubourgs de Lévis: les clochers pensifs coupent l'horizon serti d'étoiles, les maisons se recueillent, le collège médite, l'Hospice de la Délivrance et le monastère du Précieux-Sang reposent. L'amoncellement des choses de l'Intercolonial est un peu morne sous la falaise un peu triste. Aux pieds du roc légendaire, la Basse-Ville est presque léthargique; un galop de cheval résonne parfois dans la rue Champlain déserte et quelques ombres un instant glissent pour disparaître aux encoignures. Les deux jeunes amis causent de la nature assoupie: elle infiltre en leurs âmes ils ne savent quelle ivresse sentimentale.
—Ne croirait-on pas que les traversiers se joignent au repos du soir? demande la Française.
—Ils ne font qu'effleurer l'onde, répond Jules.
—Le grand silence me parle de la Nouvelle-France qui me revient toujours à la mémoire… Je vois Cartier remontant le fleuve, alors que la lune pareille inondait, l'espace et la nature sauvage… Quelle impression divine a dû le ravir!…
—Je ne sais pas si Cartier eut l'aubaine d'un tel spectacle, dit le jeune homme. Je devine, du moins, que Champlain contempla souvent, le fleuve qu'il aima jusqu'au dernier jour… Vous me pardonnerez une vision un peu fantaisiste… Il me semble que, si les eaux passent, l'âme du Saint-Laurent demeure… A de telles heures, il se peut qu'elle rêve et, se souvienne… Elle se souvient des héros qui la connurent et voguèrent en prononçant, son nom, des boulets qui la déchirèrent, du sang qui a rougi le flot d'alors… Ou bien, elle écoute la clameur des villes soeurs grandissant à travers les siècles… Il se peut qu'elle se rappelle Wolfe et la nuit fatale où ses vaisseaux se rendirent, à l'appel de Verger le traître… Ou bien, elle médite sur l'avenir de Québec et le voit, se déployer en splendeur…
—Vous devenez matérialiste! plaisante Marguerite.
—Dans la mesure où je prête à la matière la sensibilité de mes nerfs et la flamme de mon imagination! lui répond-il.
—Je ne discuterai pas… Ne serait-il pas criminel de nous quereller, ce soir, Monsieur Hébert?… Comme vous le disiez en face de Saint-Laurent-de-l'Ile, à bord du paquebot, cela achève.
—C'est vrai, dit-il, morose. Je l'oubliais!…
—C'est résolu, nous partons demain pour le Saguenay… Notre visite à Québec achève donc. Au retour de ce voyage, nous y passerons deux ou trois jours au plus… D'ici, nous irons visiter Montréal et parcourir l'Ouest Canadien!…
—J'attendais que vous partiez, reprend-il, avec douceur. Les élections pour Ottawa se tiendront le Premier Septembre… Demain, je rejoindrai mon père… Il a déjà commencé la campagne électorale dans un de nos comtés ruraux… Nous nous battrons ensemble!…
—Je parie qu'il sera élu, fit-elle, gentille et croyant deviner. Vous êtes éloquent, cela doit venir de lui… Vous pourfendrez l'adversaire: il sera écrasé… Voue alliez m'interrompre et dire non: je sais, moi, que vous serez superbe et qu'on ne pourra vous résister!…
—Je prends note de vos paroles, afin d'en être le moins indigne possible… Mais c'est dans la mienne, et non dans l'élection de mon père, que nous allons unir nos fers pour triompher..
—Vous ne m'aviez pas dit cela? lui reproche-t-elle.
—Nous avions tant de choses à nous dire! répond-il, en souriant.
—C'est vrai, il nous reste même beaucoup de choses à nous dire, ajoute Marguerite, avec un accent qui le bouleverse. Il y en a trop peut-être, il y en a que nous ne pourrons pas nous dire.
—Que nous ne pourrons jamais nous dire, alors, murmure-t-il.
-Et la même émotion surabondante étreint leurs coeurs…
—Vous allez me penser un peu curieuse, dit-elle, pour dissiper le malaise entre eux. Comment est-ce vous, et non votre père, qu'on a demandé?…
—On lui offrit la candidature… Il me la cède…
—Il est généreux, votre père!… Que j'aurais aimé le connaître!… Je me le figure noble et grand…
—Hélas! vous auriez été ennemis, répond Jules, que le conflit perpétuel entre la jeune fille et lui déprime. Il est de la vieille école canadienne-française… Il est catholique jusque dans la moelle… Vous n'auriez pas trouvé grâce à ses yeux: il aurait eu peur… A coup sûr, il m'aurait interdit la fille d'un athée!…
—Ainsi, il ignore tout, interrompit Marguerite, vivement émue. Pour moi, vous avez trompé celui que vous adorez tant!… Pour moi, vous avez fait ce qui vous a paru mesquin, lâche peut-être… Une pensée me trouble, j'hésite à parler… Mais il le faut, cela m'entraîne… Pour moi, vous avez tout caché peut-être à votre mère?…
—Oui, Mademoiselle, avoue-t-il, honteux.
—Et, Jeanne fut votre complice?…
—Jeanne vous aime…
—Mais elle sait que mon père est Gilbert Delorme, un sectaire, un persécuteur de son Christ! Votre mère, elle aussi, aurait compris que je n'ai pas de haine, moi, que j'aime le Canada-Français, que je respecte sa foi, qu'elle a creusé dans mon âme une empreinte saisissante!… Il me semble que, pour tout cela, elle aurait excusé mes origines révolutionnaires… N'aurait-il pas mieux valu que nous nous soyons connues?…
—Vous oubliez qu'elle n'aurait pas été complice, elle… Jeanne le fut: elle m'idolâtre, elle connaissait mon caractère qui ne bronche pas… Je lui ai promis d'être fidèle à mon père… Elle ne doutait pas que je ne le fusse… Voilà pourquoi elle ne m'a pas trahi… Maintenant, elle vous aime, elle ne parlera jamais… Ma mère aurait parlé… C'était son devoir: épouse canadienne-française à la façon traditionnelle, elle n'aurait pas été complice, même pour le fils, contre le père…
—Pour moi, tout, cela!…
—Mais je désirais tant vous revoir, dit-il avec passion. Je l'avoue, j'ai cru déchoir… Je n'ai réalisé ma défaillance que le jour où je me suis replongé dans l'atmosphère familial… J'aurais dû fuir les causeries intimes avec vous, dès la minute où j'appris que votre père était l'adversaire impitoyable de mes croyances… L'aurais-je pu, d'ailleurs?… Je ne songeai même pas à fuir… Vous êtes devenue si rapidement, si naturellement mon amie… Je parlai de vous, c'était fatal, et mon père eut un soupçon… Alors seulement, je compris… Mon père eut des paroles que je crus justes contre les amis du vôtre qu'il espérait ne pas être un des leurs, et cependant, je le trompai, j'éloignai la question brûlante… Sa confiance en moi est si profonde qu'il ne m'en a plus reparlé…
—Si vous lui aviez tout dit, je ne vous aurais jamais revu, n'est-ce pas? demande-t-elle, devenue très pale.
—Je le savais… Il fallait me décider tout de suite… Vous aviez été si bonne pour moi, je ne pus me résoudre au sacrifice qu'il exigerait. Vous paraissez m'en vouloir de cette trahison?…
—Vous vous trompez, les femmes ont beaucoup de peine à condamner les faiblesses que les hommes accomplissent pour elles! dit la jeune fille, avec un regard de tendresse.
—Vous ne faites que redire ce que j'ai pensé souvent moi-même… Ce fut une faiblesse… Pardonnez-moi d'être brutal: je me sentais fort, je savais que les craintes de mon père seraient vaines, que vous ne pouviez ébranler la moindre parcelle de ma foi!… Chacune des heures où vous fîtes de la traversée le souvenir le plus doux de mon voyage, me revint en une vision magique.
J'eus la certitude que cela ne recommencerait plus jamais… Je ne voulus pas vous perdre, avant d'avoir cueilli le plus possible de votre charme et de votre âme exquise…
—Oh! le vilain flatteur! je vous dois une petite malice…
—Je ne comprends pas, fit-il, étonné.
—Eh bien, oui, nous sommes quittes! J'étais le défi que vous lançait mon père à la face… Vous vous êtes cru un défi que vous pouviez me lancer impunément!… Ne vous défendez pas, je vous comprends, et je vous pardonne… Demain, vous allez vous battre, dites-vous… Vous serez élu, vous deviendrez le personnage qu'on adule, ce héros moderne qu'est le favori du peuple… Les jolies Québécoise ne le seront plus que pour vous, papillonneront autour de Jules Hébert devenu la personnalité du jour… A moi de vous braver, maintenant! Je vous défie bien de songer longtemps à la Parisienne à qui tant de beaux sourires feront mordre la poussière… Je serai le passé d'un jour qu'on daigne se rappeler, quand, parfois la pensée est, lasse de tout le reste…
—Votre badinage est plus cruel que je ne saurais vous le dire, reproche le Canadien. Mais vous n'êtes pas sincère, quand vous raillez de la sorte. Vous ne pouvez pas l'être!… Quelque chose doit vous rendre certaine que je ne vous ai pas menti, que, dès le premier jour, vous m'avez inspiré la sympathie la plus vive, que malgré moi je vous ai pardonné la libre-pensée que je réprouve chez tous les autres, qu'une fantaisie passagère ne m'aurait pas fait reculer devant la franchise que réclamait mon père… Vous parliez d'oubli: vous êtea trop femme pour ne pas savoir que je ne suis pas de ceux qui oublient des heures sacrées… Je ne vous accuse pas d'avoir une nature superficielle… Mais ce sera malgré vous; les voyages, en peuplant la mémoire d'impressions toujours nouvelles, atténuent, les souvenirs… Peut-être est-ce la Parisienne qui ne se souviendra pas longtemps du Canadien, qui n'aura été qu'un incident agréable au cours de pérégrinations sans nombre…
—Et voilà cette logique dont les hommes ont le monopole jaloux… S'il fallait vous prendre au mot, je ne serais qu'une superficielle et une étourdie, ne vous en déplaise… Mais vous m'avez déjà louée du contraire, et vous aviez raison, Monsieur Hébert… Le Canada-Français, dont vous m'avez si puissamment révélé la légende et le drame, la grandeur et la poésie, ne s'effacera jamais de mon esprit qu'il a charmé… Je lui ai donné, toute à lui seul, une place bien chaude en mon coeur… Et quand souvent les choses merveilleuses de Québec me souriront dans la distance, me permettez-vous de ne les revoir qu'à travers le visage énergique et fort de Jules Hébert, mon professeur d'histoire canadienne, mon guide patriote et charmant, l'héritier des traditions qu'apporta l'aïeul Hébert, le premier colon canadien?…
—Souvent et longtemps? demande-t-il, profondément ému.
—Souvent et toujours… Du meilleur de moi-même, je vous promets d'avoir toujours l'oeil aux aguets sur les destinées de votre race et l'évolution de l'âme canadienne… Je ne pourrai en suivre les phases, sans les identifier avec le fils vaillant de l'une et le champion de l'autre… C'est bien pour l'âme canadienne que vous partez en guerre, n'est-ce pas, mon beau chevalier?
—Vous devinez tout, belle princesse, reprend-il, en souriant. Je serai le candidat de l'âme canadienne… Pour elle, en champ clos, je croiserai mon épée… Du meilleur de moi-même aussi, je vous suis reconnaissant de la grande amitié dont vous m'assurez la longue existence… Elle sera un trésor dans ma vie d'homme, une des forces magnétiques avec lesquelles je vaincrai la dépression mauvaise… Pendant la lutte prochaine, j'évoquerai souvent votre image: je sens qu'elle me dictera des choses magnifiques et qu'elle est déjà la victoire!…
—Oh! que je vous la souhaite, cette victoire! Elle sera l'aube d'une carrière éblouissante et féconde… Vous vous distinguerez plus tard, les journaux apporteront jusqu'à moi l'écho de votre éloquence et le magnétisme de vos oeuvres… Alors, je serai bien orgueilleuse de vous avoir connu!…
—Votre espoir exagère, mais si jamais votre prédiction se réalise à un degré plus modeste, si du moins je deviens quelqu'un, soyez assurée que le jour où ma voix sera entendue, je me rappellerai l'entretien de ce soir et l'enthousiasme nouveau qu'il a créé dans mon âme…
—Tout simplement celui de ce soir? demande-t-elle, finement.
—Vous êtes méchante… Vous savez bien que je revivrai souvent les bonnes semaines qui achèvent… Je serai heureux, si je suis digne de votre souvenir…
—Une telle admiration me touche infiniment… Je n'ai pas d'expressions pour vous en remercier… Mais il ne faut pas me faire la part trop large… Vous oubliez qu'une autre vous attend, qu'elle sera toujours près de vous pour accrocher vos lauriers à la muraille, que je dois fatalement n'être que l'amie dont l'affection lointaine ne saurait égaler la tendresse de l'épouse éperdument chérie… C'est de celle-ci que, par l'action courageuse et le rêve sain, vous allez vous rendre digne!… C'est à elle que vous prodiguerez l'hommage de votre puissance et de votre gloire!…
—Oh oui, j'ai souvent rêvé à celle qui viendrait… J'ai toujours respecté ce rêve… La seule manière d'en avoir le culte, c'est de respecter toutes les femmes… Ceux qui ne le connurent pas, disent que c'est la folie sentimentale… Sans doute, on est fou d'espérer l'irréel, mais, dites-le-moi, est-ce impossible de trouver un coeur dont le vôtre est rempli comme un vase qui déborde?…
—Attendez, Monsieur Hébert… J'adore votre formule: un jour, il vous rencontrera au bord d'une source, il se penchera sur elle, remplira le creux de sa main, et plus vous boirez, plus vous aurez soif… Vous trouverez la source, et vous méritez d'y boire…
—Oh! regardez la gentille petite barque! a'écrie-t-il. Peut-être ceux qu'elle dirige boivent-ils à la source d'amour…
La chaloupe effilée coule sur l'onde blanche et rêveuse. Elle se laisse aller au caprice de la marée, pendant que lea rames sommeillent. Une silhouette d'homme, au centre, et celle d'une femme, à l'arrière, semblent goûter l'heure divine en silence. Est-ce des époux qui vivent sur le fleuve la douceur d'être ensemble? Est-ce des amoureux dont les regards ne se lassent pas de retrouver au fond d'eux-mêmes le recueillement de la nature? La barque file toujours de sa course égale et douce, effleure la traînée lumineuse où elle fait songer aux vaisseaux des contes merveilleux, glisse de nouveau sur la surface aux reflets d'argent. Marguerite et Jules ne se parlent plus, se demandent où elle va dans sa promenade insouciante et légère. Un désir aigu de s'embarquer sur elle et de la suivre toujours inonde leurs coeurs.
—C'est l'amour qui passe, murmure la jeune fille, après le long silence.
—Oui, c'est une heure d'amour… Tout, ce soir, parle d'amour…
—Vous voulez dire que les êtres et les choses échangent des propos d'amour!…
—Les clochers redisent le grand amour du Christ!…
—Les foyers, sur les collines, rayonnent de tendresse!…
—Le collège s'auréole du beau dévouement des prêtres!…
—Les Soeurs, dans l'Hospice, répandent la charité sublime autour d'elles!…
—Les bateaux-passeurs caressent l'onde!…
—La petite barque file toujours!…
Les chants d'actions de grâces flottent encore autour de la flèche de
Notre-Dame-des-Victoires!…
—La rumeur de la foule dit qu'il fait bon vivre et sentir l'air du soir dans la poitrine!…
—La fanfare Royale joue le grand air de Saint-Saens: "Mon coeur s'ouvre à ta voix"!…
—Et le peuple, eu rangs cordés, se presse autour de la chanson d'amour!…
—Les gamins, sur la pelouse, s'amusent comme des fous, s'étourdissent de liberté!…
—L'amour de leur pays jusqu'à la mort frémit dans la colonne fraternelle à Wolfe et Montcalm!…
—Regardez aller ces deux enfants du peuple… Ils ont lu, dans leurs yeux, l'ivresse au fond de leurs êtres!…
—Et ce vieux couple… Ils se ressemblent, à force de s'être aimés!…
—Là-haut, la sentinelle, incarne l'amour du drapeau!…
—La barque file toujours et s'éloigne, dit la jeune fille, revenant au
Saint-Laurent calme.
—Ta main me grise d'amour! songe le Canadien.
Elle est si près de son coeur. Elle pend avec grâce. Il a fallu des générations pour la rendre aussi belle, aussi parfaite. Il devine l'ossature fine sous le modelé pur. La paume a des courbes charmantes. Les phalangettes minuscules doivent effeuiller les roses à ravir. Elle n'a appris que les besognes délicates, effleuré les pages des livres, écrit des choses merveilleuses, guidé les pinceaux fragiles, esquissé d'harmonieux gestes, animé les claviers subtils, exécuté des caresses nobles. Elle est, à elle seule, presque toute la femme exquise. Et pendant que Jules Hébert la contemple et sent le besoin fou de poser le baiser de son âme sur la main qui pend tout près de son coeur, la jeune fille suit la course de l'amour sur l'onde rêveuse.
—La barque s'éloigne toujours… Où va-t-elle? demande soudain
Marguerite.
—Elle vogue vers le bonheur sans fin, murmure-t-il.
—Voici qu'elle tourne! s'écrie-t-elle, avec un regret de tout son être.
—Les rames s'agitent… Elle remonte… C'est déjà fini, leur joie souveraine de tout-à-l'heure… C'est bien là notre bonheur humain: un moment, l'extase nous berce au fil du courant, puis il nous faut ramer douloureusement contre elle…
—Il y a de la joie, même à souffrir…
—Et la joie surhumaine qu'on espère toujours, qui donc nous en rassasiera, Mademoiselle?… Je vous plains de ne pas même soupçonner la vie par delà les planètes et les étoiles… Oh! que je vous souhaite le grand amour dont la rosée vous rafraîchira les tempes jusqu'à la fin de vos jours!…
—Dieu, s'il existe, devrait me conduire à la source…
—Vous blasphémez, sans qu'un pli de votre visage tressaille!…
—Pardon, je ne blasphème pas Celui qui, pour moi n'est rien… Je vous fais de la peine, je le sens… Mais il faut que je me défende… Et c'est vrai, ce que je vous dis… Vous le savez bien que je ne veux pas vous faire de la peine!…
—Oui, c'est vrai, trop vrai… Vous me forcez à l'admettre: j'avais toujours cru qu'il ne pouvait y avoir d'athées sincères… Mais, logique avec vous-même, vous devriez me dédaigner, avoir pour un crétin des répugnances nécessaires!…
—Sans Dieu, vous ne seriez plus le Canadien-Français que vous êtes!… Et c'est le Canadien-Français que j'admire, patriote enflammé, noblement sincère, fièrement chrétien!… Que voulez-vous, c'est notre logique, à nous, les femmes…
—Vous me pardonnez la superstition comme je vous pardonnai l'athéisme…
—Voulez-vous dire que, si je n'étais pas libre-penseuse, je ne serais pas votre amie?…
—Vous avez plus de logique que vous ne le prétendez… Pour moi ou contre moi, vous deviez l'être: peut-on ne pas vous admirer?… Il n'y a pas de plus grands amis que ceux qui le sont malgré tout, dont la souffrance à lutter l'un contre l'autre n'a pu ravir les âmes l'une à l'autre…
—Vous avez donc souffert de nos antagonismes profonds?…
—A la veille de votre départ, Mademoiselle, j'en souffre plus que jamais…
—Je sais, moi, que j'en ai souffert plus que vous encore… C'est moi qui ai cédé constamment, qui ai sans cesse mis bas les armes, incliné la tête sous l'inflexibilité de votre foi… Rien de vous-même n'a lâché prise, tandis que, par vous, j'ai connu les affres du doute…
—Est-ce bien vrai? s'écrie Jules, qu'une espérance affole. Vous avez été ébranlée, vous n'êtes plus aussi certaine, vous commencez à entrevoir qu'il peut y avoir autre chose que la matière Unique, souverainement intelligente, éternellement créatrice… Dieu vous a agité la conscience!… Quel bonheur!…
—Égoïsme des hommes! Vous oubliez mon supplice et mes angoisses!… Vous méritez la déception qui vous arrive… Il est des croyants que le doute blesse à l'âme un jour et que, le lendemain, leur foi ressaisit avec une emprise plus tyrannique, plus indéracinable que jamais. Un instant, la mienne a subi le choc de la foi canadienne-française, mais elle n'a oscillé qu'un peu, l'équilibre est stable à jamais!…
—Vous ne l'oublierez jamais, ce doute, quoi que vous fassiez… Dieu ne se penche pas en vain sur un coeur pour l'attendrir… Dites, au moins, que vous serez neutre entre votre père et Lui…
—Impossible, je crois aux doctrines de mon père!…
—Alors, vous vous battrez pour elles et pour lui…
—Autant que le peut la fille d'un père!…
—Et si votre père déclare la guerre au Canada-Français?
—Il le fera, il le faut… Luttez, Monsieur Hébert!…
—Vous n'avez pas répondu, Mademoiselle… Vous aimez le Canada-Français, dites-vous… Voulez-vous qu'il périsse en perdant sa foi? Aiderez-vous votre père à l'écraser?…
—Non, Monsieur, aussi longtemps que je vivrai, dit-elle, confuse.
—Aurez-vous le secret espoir que l'athéisme ici triomphe?
—Je veux que Jules Hébert demeure Canadien-Français! cria-t-elle, avec passion.
—Merci, Mademoiselle…
L'aveu d'amour frémit au bord de leurs coeurs gonflés. Ils n'en peuvent plus de lutte et de ruse contre eux-mêmes. Leurs âmes sont tendues, sur le point de se rompre. L'image de Greuze rêve si près du jeune homme, qu'il y pourrait poser ses lèvres. Il évoque la promesse qu'il a faite au Christ de sa race et des siens, à Jeanne prophétique. Toutes les forces qu'il appelle au secours se rangent en bataille dans son imagination au désarroi, mais la vague d'amour avance au fond de lui-même, menace de tout renverser devant elle.
Une détonation formidable crève dans l'air. Le canon de la Citadelle annonce à la foule qu'il est neuf heures et demie. Jules se souvient. Il est sauvé.
—Mademoiselle, dit-il, je regrette de vous laisser… Il faut que je parte ce soir…
—Puisqu'il le faut, je vous suis, murmure-t-elle, avec un tel chagrin qu'ils en demeurent silencieux, tout le long de leur marche à travers la foule moins touffue. Rassasiés d'air et de bruit, beaucoup de promeneurs ont abandonné la Terrasse, et les rangs s'émiettent. Il y a moins de jouisseurs autour des bougies roses. Jules escorte la Parisienne jusqu'à la porte latérale; du Château-Frontenac.
—Au revoir, Monsieur le député, dit Marguerite, gentille.
—Au revoir, princesse, répond-il, avec un regard profond.
—A bientôt, beau chevalier, reprit-elle, en le regardant longuement, et Jules, pendant quelques secondes, a le coeur plein d'elle comme un vase qui déborde…
Et pendant, qu'elle gravit l'escalier de pierre, il reste là, frémissant, effaré, espérant que les yeux merveilleux auront encore une caresse à le rendre fou. Il lui semble qu'elle emporte avec elle quelque chose de substantiel et de nécessaire en lui. Une seconde, il a le vertige, il veut se précipiter vers elle, avouer le désespoir qu'il éprouve à la voir s'éloigner de lui pour deux longues semaines, murmurer longtemps le bonheur dont elle gonfle son âme, quand elle est là. Mais la robe de mousseline sans tache a déjà disparu. Un vide intolérable descend au fond de son être le plus vital. Il défaillit sous une douleur qui l'étreint au vif, mais plus la chose saigne, plus il se sent infiniment bon, capable d'il ne sait quel dévouement surhumain. Il en a la certitude écrasante, il aime cette femme au point qu'il a peur de lui-même, que son patriotisme relâche un moment sa poigne sur l'énergie virile. Il élève au ciel un regard d'âme aux abois. Alors, ses yeux sont hypnotisés par la statue de Champlain transfiguré. Qu'il est dominateur et fort, le chevalier de Saintonge, dans son allure de conquérant triomphal, auréolé de lune et de solitude! Il est bien seul au milieu de cette foule qui repasse indifférente à sa gloire, à sa grande ombre inspiratrice. Sur son piédestal d'immortalité, il est évocateur de souffrances et de renoncements. Il parle à Jules, qui l'écoute pieusement, de tempêtes impuissantes, de froids bravés, d'ennemis fuyards, de sacrifices amoncelés, de l'aïeul Hébert. Et le jeune homme sent les ambitions généreuses remonter en lui comme une marée calmante. Il a honte d'avoir succombé à un désir de lâche. Il jure d'être fidèle au Canada-Français pour lequel Champlain, défiant les orages et les siècles, montera désormais la garde.
VI
L'arôme âcre du tabac national imprègne tout l'air de la salle rectangulaire et basse. C'est ici le comité-chef de Jules Hébert, le candidat Patriote. Les volutes pâles que lea fumeurs exhalent des pipes noires ou "cernées", tournoient vers le plafond de bois nu sur lequel s'alignent des poutres lourdes, et la brise timide entame à peine le nuage de fumée toujours plus dense et violent à la gorge. Douze à quinze électeurs, en trois groupes étourdissants, flânent sur les madriers bruts dont on a fait des sièges, en les appuyant sur de vieilles chaises, tout le long de la muraille dont on n'a pas encore peint l'épinette brunie. Des noeuds enflent dans le plancher rude et s'y tordent. Au fond de la cheminée de briques ternies par les feux d'hiver, une bûche d'érable est restée depuis le printemps dernier. Près d'elle, un tisonnier chôme. Épars sur la cloison rustique, des clous rouillés attendent les portraits de famille ou les cadres pieux qu'on a délogés pendant la tourmente électorale. On n'y a laissé que la Croix des sobres, et les bras d'ébène s'estompent dans la fumée bleue du tabac canadien.
Immobile à la table de sapin verni sur laquelle on a éparpillé les listes fatidiques, Jules Hébert a les yeux rivés sur l'écriture gothique d'une lettre. Il leur paraît si absorbé dans sa rêverie, que les électeurs, dont les regards ne se lassent pas d'aller A lui, n'osent le tirer de son silence devant le petit papier mystérieux. Elles devinent, ces âmes frustes, qu'il faut laisser le jeune homme seul, mais leurs voix malgré eux s'enthousiasment déjà de la victoire prochaine. Il vibre, ce groupe de campagnards en verve. Une joie commune électrise la maigreur terreuse de l'un, le sourire narquois de l'autre, les joues couperosées de celui-ci, le visage grillé d'une "jeunesse", la couette solitaire folâtrant, sur le crâne poli du voisin, la crinière touffue de celui-là; un même amour bat dans les artères sous les dos pliés, les mains criblées de gerçures, les muscles d'acier, les vêtements marqués de l'empreinte dea sillons. Les gouailleries et les boutades se croisent en une fusillade intarissable.
—Va-t-il en prendre, une culbute, leur candidat!…
—Va-t-il en recevoir une raclée, l'autre aussi!…
—Avec cela qu'on se moque bien de leur gouvernement, à tous les deux!…
—On sait ce que c'est, leur gouvernement!… Il promet, ce n'est pas vrai, la plupart du temps! Si on a besoin de quelque chose, c'est son devoir de nous le donner!… Pourquoi s'aplatir devant lui?
—Ils ont eu beau se trémousser, ils vont faire "le saut"!
—Était-ce drôle, le jour de la nomination, de les voir se démener contre notre candidat!…
—Ils disaient qu'il n'avait pas de politique!…
—Il va leur montrer, ce soir, s'il n'a pas de politique! Il va leur montrer ce que c'est que le peuple!… Ils nous prennent pour des nigauds! Nous comprenons le bon sens, nous autres!… Et le programme de notre candidat, il a bien du bon sens, pas vrai, Jacques?
—Bien sûr, notre race doit se mettre à l'abri… Les Anglais se méfient de nous… Il faut leur montrer que nous ne leur en voulons pas, que nous sommes prêts à être des frères avec eux, pour faire un grand pays!…
A cet instant, un gars solide hors d'haleine fait irruption dans la salle, et les conversations tombent. C'est le chef de cabale. Le jour du poll, il est le roi de céans. Son visage commande, sa lèvre se plisse en une moue impérieuse, et le candidat lui-même doit courber la tête et recevoir tous ses conseils avec une bonhomie déférente. Celui-ci est un colosse à la peau tannée, à l'encolure massive, aux muscles terrifiants. Dans une bagarre, il règne. Aujourd'hui, c'est le personnage indiscutable: il secoue les tièdes, échauffe les enthousiastes, nargue les adversaires, donne le coup de grâce aux chancelants. C'est un roi, et tous les amis de la cause le traitent ainsi, ont devant lui des attitudes et des allures de vassaux craintifs et presque rampants.
—Monsieur Hébert, dit-il, à Jules, qui l'écoute volontiers. Tous nos amis ont voté!… Il n'y a que le bonhomme Jeannot qui ne veut pas bouger!… Il dit que vous serez élu "haut la main", que cela ne vaut pas la peine de se déranger!…
L'indignation éclate de toutes parts…
—Le vieux lâche!…
—Qu'est-ce qu'il lui faut, donc?…
—C'est toujours comme cela!…
—Il faut toujours des prières!…
—On n'a pas besoin de lui!…
—Qu'il reste!…
—Le savez-vous, si on n'a pas besoin de lui! dit le chef de cabale, autoritaire. Je prétends qu'il doit voter, moi!…
—Allons, mes amis, il ne faut pas être violents contre le père Jeannot, dit Jules. Vous savez qu'il est franc dans le collier!… Son âge le rend un peu paresseux, voilà tout… Vous avez raison, Robert, il vaut mieux qu'il vote… Allez lui dire, de ma part, que la victoire me fera moins plaisir sans son vote!…
Le chef de la cabale s'enfuit à tire d'aile, et la fusillade entre les chauds partisans recommence. Jules Hébert s'est replongé dans sa méditation. Il pressent le triomphe: il devrait n'entendre que les battements d'ailes de la victoire autour de son front. Mais l'écriture gothique de la lettre mignonne fascine presque toute sa pensée tendue. Le matin même, il a reçu le message touchant de Marguerite Delorme, et le cri passionné de la jeune fille a retenti au plus profond de lui-même. Non pas qu'elle ait avoué le bouleversement de son âme ou l'angoisse de l'absence. Mais Jules, au défilé des lignes vibrantes, a l'intuition qu'elle souffre au-delà de ce qu'elle déclare, au-delà de ce qu'elle peut dire. Un passage lui revient sans cesse au cerveau cuisant de fièvre: "Le Saguenay m'enchante, a-t-elle écrit, mais, sans vous, ce n'est plus le Canada pour moi!" Dans cette plainte discrète où filtre un sanglot, il comprend la détresse de la jeune fille. Et il en est triste d'un poids qui lui écrase le coeur. Il envie la gaîté tapageuse des campagnards. Quelque chose pleure en lui-même. Son secret l'étouffe, il sent qu'il a besoin d'air au fond de son âme, il voudrait crier à quelqu'un la douleur pénétrante. Il ne peut écrire à Jeanne, dont la prédiction de grand amour se réalise. Un éclair subit déchire le nuage de plomb; il songe au vieux curé de la paroisse, depuis si longtemps l'ami des bons et des mauvais jours de la famille Hébert. Il est déjà plus léger, moins souffrant, il est entraîné, il se lève. Les paysans, que le mutisme a frappés, le dévorent de leurs prunelles soumises, attendent un ordre, un mot d'Evangile.
—Mes amis, leur dit-il, il faut que je m'absente un peu… Vous n'ignorez pas que l'abbé Lavoie fut toujours l'ami de ma famille… Il faut que j'aille le voir!… Je vous demande pardon, j'aurais aimé à vivre au milieu de vous toutes les minutes qui nous séparent du triomphe… Je reviendrai!… A bientôt!…
—Vive Hébert! Vive le Patriote! crient les campagnards, dont les yeux chargés d'orgueil et d'amour le reconduisent. _____
Le coup de trois heures sonne allègre et sans hâte au cadran de l'horloge antique. Il semble que les fureurs de vivre et les violences de l'homme ne pénétrèrent jamais dans la bibliothèque du vieux presbytère. La paix la plus délicieuse et la plus intime se diffuse dans l'atmosphère, circule autour des livres dont les cases mordorées fourmillent, glisse le long des tapisseries vert mousse, enveloppe les scènes agrestes qu'une frange d'or encadre au mur, niche dans les profondeurs molles des fauteuils de chêne, plane au-dessus du tapis vert olive, flotte autour des menus objets disséminés sur la table aux veinures luisantes, le coupe-papier d'ambre, l'encrier d'argent que domine un aigle, la brochure ouverte et délaissée, la Madone minuscule et suave. D'où vient-elle ainsi, la paix des choses? Prend-elle sa source dans le coeur du prêtre dont la main repose sur le bras sculpté du plus grand des fauteuils sombres? Plus on regarde le vieillard, plus on pense qu'elle émane de lui. Elle semble couler à flots du visage classiquement fier et beau. Tout ce qu'il y a de plus noble et de meilleur en l'homme illumine les traits forts. La bouche frissonne d'une bonté sans limites. Des lueurs d'âme pure souvent passent dans les yeux de velours noir où les visions de l'au-delà ont semé une douceur infinie. Une abondante moisson pousse au front que des éclairs à tout moment sillonnent d'intelligence, et les tiges en ont blanchi au labeur sublime et aux amours sans tache. La courbe du nez seule trahit les colères qu'un sang trop vif allume parfois dans les veines, et ce visage alors doit se transfigurer d'une flamme terrible. Mais il est impossible d'en douter, la source, où les choses s'abreuvent de paix surabondante, est le coeur du vieillard pensif.
Les mains croisées sur sa poitrine encore puissante, il a l'air d'abandonner son âme à des choses exquises. La physionomie grave s'idéalise de bonheur. C'est que son imagination ressuscite quelques-uns des souvenirs les plus charmants de sa vie. Quand il lui arrive ainsi de repasser les heures savoureuses que lui a values l'amitié toujours accroissante de la famille Hébert, il a comme une sensation d'avoir été aimé, de l'être encore, de l'être à jamais. Augustin Hébert, presque chaque été, s'éloigne de la chaleur torride et vient, dans la ferme patriarcale, aspirer la brise nourricière des champs. A dix minutes du presbytère, ombragée d'ormes et de frênes, orgueilleuse du verger vaste où les plates-bandes embaument de fleurs et les pommiers grouillent de fruits plus mûrs chaque jour, elle entasse des pierres inégales sous des pignons anciens. Ils devaient fatalement se rencontrer sur la route un jour, le curé du village et le seigneur du manoir, et dès lors l'abbé Lavoie prit place au coeur de tous. Le Canadien-Français, profondément catholique, admira le prêtre simple et grandiose, et son épouse, qui ne s'y trompait guère en noblesse, avait compris la délicatesse extrême dont les chocs de la misère humaine affinaient cette nature d'apôtre sentimental. Il avait caressé les boucles blondes et soyeuses de Jeanne gamine: elle en était folle. Il connaissait la conscience de Jules jusqu'en ses replis les plus discrets: le jeune homme devait bien des choses au vieillard qui lui avait distillé la sève de l'Evangile à travers sa tendresse et son sourire.
Voici que l'abbé se rappelle précisément qu'on va bientôt, retirer des urnes le sort de celui qu'il nomme son fils. Toute la semaine, il a prié pour le triomphe de Jules. Le matin même, sa prière fut beaucoup plus longue qu'à l'ordinaire. Soudain ses yeux s'immobilisent d'une fixité étrange: il vient d'apercevoir, dans le rêve patriotique du jeune homme, un horizon plus large, une force d'action nouvelle, et la servante, dont la silhouette grêle a pénétré sans bruit jusqu'à la porte aux moulures blanches comme l'ivoire, est ébahie de stupeur.
—Qu'y a-t-il, Marie? demande-t-il, remarquant enfin sa présence.
—Il y a, Monsieur le curé, que Monsieur Jules est au village.
—Vraiment? dit-il, avec-un cri de joie. Que j'ai hâte de le voir!…
—Pauvre Monsieur Jules! gémit-elle.
—Parle! Qu'y a-t-il? s'inquiète l'abbé.
—Figurez-vous que j'ai rencontré, tout-à-l'heure, le bossu du troisième rang… C'est un malheur, pour sur!… Monsieur Jules va être battu!…
—Tu radotes!… Je te l'ai souvent dit de faire une bonne attisée des superstitions que tu charries dans ton tablier!…
—Pourtant…, commence à raconter la vieille fille.
Interrompant le récit, une vibration longue secoue le timbre de la porte centrale…
—C'est lui! s'écrie l'abbé.
—Je cours ouvrir! dit la servante, presque folle.
Et le bon curé, que la joie transporte, se lève de toute sa grande taille pour accueillir le fils de son âme..
—Je pensais à toi, mon fils, lui dit-il, lorsqu'il centre.
—J'aurais voulu venir auparavant… Quelque chose m'a empêché…
—Je ne te fais pas de reproches… Tu sais bien que je n'eus jamais de reproches à te faire…
—Et mes fredaines, alors que j'étais enfant, les oubliez-vous?…
—Un enfant qui ne fait pas de fredaines n'est pas adorable!… Et je t'ai adoré, mon fils: je te faisais de gros yeux, mais je voulais que tu recommences pour te les faire encore!…
—Oh! le temps béni d'alors! dit Jules, avec un regret profond.
—Tu m'étonnes!… Sans doute, à certains moments, nous voudrions revenir au passé dont le mirage nous attendrit… Mais il est des heures où l'avenir seul nous possède, et voici l'heure, pour toi, de ne songer qu'au lendemain souriant de promesses!… Dans quelques minutes, on t'acclamera, ta carrière déploie ses possibilités devant toi, la griserie de la victoire devrait te faire perdre un peu la tête… C'est la fatigue qui te rend morose, n'est-ce pas? Elle se lit sur ton visage pâle et dans tes yeux tristes…
—La bataille a été rude, Monsieur le Curé, mais il ne s'agit pas d'elle…
—Marie aurait-elle eu raison? Serait-ce un malheur? interrompt l'abbé, qu'une vague inquiétude épouvante.
—Je ne puis dire encore si c'est un malheur…
—Il faut que la chose soit grave pour qu'elle t'écrase, toi, si fort, si énergique, si indomptable!… Tu m'inquiètes: est-ce des tiens qu'il s'agit?…
—Non, mon père…
—De toi, alors, c'est de la logique brutale!…
—Je suis venu pour vous mettre à nu l'angoisse de mon âme… Je souffre comme il est trop douloureux de souffrir…
—Pauvre enfant! s'écrie le prêtre, à qui l'accent du jeune homme met presque des larmes dans la voix. Mais parle donc, ne me fais pas languir ainsi, parle que je te soulage, que je te guérisse!… Tu es venu à moi, c'est que tu m'as pensé bon à quelque chose dans ta peine… Tu le sens bien, je veux t'apaiser, te guérir!…
—Tout-à-l'heure, je souffrais tant!… Je pensai à vous, je souffris déjà moins… Et maintenant, je souffre beaucoup moins… Il faut que je vous parle… Je ne sais comment vous le dire, mon père, la chose est si étrange… Je veux éperdument la crier à quelqu'un, mais j'ai comme un besoin de la garder au fond de moi-même, comme une honte d'en parler tout haut… Il n'y a que vous seul à qui je pourrais la dévoiler, j'en suis sûr…
—Eh quoi! tu ne l'avouerais même pas à ton père? dit le curé, surpris.
—A lui moins qu'à tout autre…
—A ta mère?…
—Peut être, à ce degré de ma souffrance…
—Mais tu ne peux avoir commis une lâcheté!… Tu en es incapable: tu me le dirait on me le prouverait que je n'y croirais pas!…
—Oh oui! vous méritez que je vous parle!… Il s'agit… Je ne devinais pas que cela fut si pénible à dire, il s'agit d'une femme…
—J'aurais dû m'en douter, pourtant… Mais tu ne me parlas jamais des femmes!… Ma sottise n'en fut que plus grande: moins un homme en parle dans sa jeunesse, plus il en est bouleversé plus tard… Et c'est là ton chagrin, mon fils, et c'est tout?… Tu aimes une femme, et ton amour a tellement de force qu'il te brise!… C'est l'orgueil qui te fait souffrir, ton indépendance aux abois crie vengeance, tu ne veux pas admettre les chaînes autour de ton poignet libre hier!… Avoue que tu es vaincu, mon fils, et le bonheur t'inondera: cette faiblesse qui te fait rougir deviendra une puissance qui soulève les montagnes!…
—Je voudrais qu'il n'y eût que de l'orgueil à dompter… Votre confiance en moi vous inspire une psychologie trop subtile… Non, mon père, ce n'est pas cela, vous ne sauriez vous l'imaginer: c'est l'aveu d'une défaillance que je dois vous faire, et je n'en réalise toute la bassesse et l'énormité qu'au moment de vous le dire… Vous allez me condamner, vous ne pouvez pas ne pas me condamner… C'est la première fois que vos yeux si bons flamberont de colère contre moi… J'espérais ne jamais mériter cela, j'en ai un chagrin inexprimable: mais il me faut votre courroux contre cette femme, il faut qu'on me dise que je suis un lâche, parce que, seul avec mon coeur, je l'aime quand même!…
—Si j'en croyais ton langage, un amour coupable aurait poussé des racines dans ton coeur! Je le répète, je ne puis me résoudre à cela, je me révolte!… Rappelle-toi, mon fils, les jours déjà loin qui furent ceux d'hier, il semble… Quand, les mains pleines des cerises que tu venais de cueillir au verger du presbytère, tu dévorais le pulpe gras de tes petites dents blanches, je t'enseignai qu'il ne faut pas voler le fruit défendu!… Quand nous allions par la campagne joyeuse et que les papillons de neige esquivaient ton désir, tu me promis d'être pur!… Quand le vent, faisait danser tes mèches brunes et gonfler ta poitrine affamée d'air, je te disais que la force est une amie pour les triomphes de la bonté!… Tu n'as pas oublié cela, tu ne peux avoir commis une vilenie, donné ton âme à une créature indigne!…
—Oh! que je vous remercie de croire en moi! s'écrie Jules très-ému. Oui, mon amour est noble, il me grandit, me surhumanise, pour ainsi dire… Quand je me laisse attendrir par le visage béni, je me sens profondément bon, la paix la plus douce endort mon être, je voudrais faire pour cette femme quelque chose d'héroïque et de gigantesque… Elle est merveilleuse, mon père: si vous la voyiez, si vous l'entendiez, vous sauriez pourquoi je l'adore!… Vous souvenez-vous de l'image de Greuze au mur de ma chambre? Elle lui ressemble ligne pour ligne, et c'est la même grâce enchanteresse… Elle a des yeux pleins d'extase, une imagination exquise, une voix qui chante, une âme tissée de tous les charmes et de toutes les noblesses… Mon rêve de jeunesse prend vie en elle, et c'est, l'idéal espéré que j'aime dans son profil pur, alors qu'elle est silencieuse… Vous avez raison, je n'ai pas à rougir de mon vieux professeur d'honneur et de beauté, quand je pense à elle…
—Alors, pourquoi m'avoir alarmé de la sorte? Dis, mon fils, il ne s'agit que d'un obstacle entre vous, il ne peut être sérieux… L'amour se moque des empêchements futiles!… Sans épines, l'amour n'a pas de roses!…
—Hélas! je n'en suis que plus coupable d'avoir aimé, lorsque l'obstacle se dressait devant moi, m'interdisant l'amour! Un gouffre isole nos coeurs, et c'est pour la vie…
—Que veux-tu dire? Je ne comprends pas!… Les parents de la jeune fille auraient-ils des répugnances?… Qui ne serait fier d'unir sa fille à la noble lignée des Hébert?…
—Pas cela…
—Est-elle du peuple?… Ton père a l'âme trop belle pour mépriser la fille d'un ouvrier, si tu l'as jugée digne de toi!…
—Je le sais…
—Son père a-t-il des tares qui souillent?…
—Vous ne pouvez pas le deviner, c'est pour cela que je suis un lâche, mon père…
—Mais dis-le moi donc, mon enfant, tu ne vois pas que je souffre!…
—C'est la fille d'un athée, murmure le jeune homme, en courbant la tête sous l'orage qui viendrait.
Pendant quelques minutes, le silence est affreux pour Jules Hébert. Le prêtre le regarde avec une commisération tendre.
—Comment as-tu pu faire cela? demande enfin le curé, d'une voix concentrée par l'émotion qu'il éprouve.
—Je ne puis vous le dire, balbutie, le jeune homme, tremblant, mais si heureux d'avoir parlé.
—Tu ne le savais donc pas?…
—Oui, mon père, dès l'une des premières entrevues…
—Où l'as-tu connue?…
—Au retour, à bord du paquebot…
—Comment te l'a-t-elle dit?
—Elle m'a dit qu'elle ne croyait pas au Dieu dont j'adorais la puissance devant l'Océan vaste…
—Que lui as-tu dit, alors?…
—J'ai eu pitié d'elle…
—Et tu n'as rien dit!…
—Rien, je fus lâche…
—T'a-t-elle dit ce qu'était son père?…
—Gilbert Delorme, un socialiste effréné…
—Un sectaire! un de nos pires ennemis! et, tu n'as pas eu le courage de la fuir, dit-il, avec une douceur où tout son grand coeur d'apôtre vibre.
—Eh quoi! vous n'avez pas horreur de moi, vous n'avez pas de colère, pas même de reproches?…
—Tu ne songeas même pas à la fuir, comment veux-tu que j'aie des paroles vengeresses? Au moment même où elle te disait qu'elle était une jeune fille sans Dieu, tu ne l'as pas condamnée! Déjà, elle t'avait pris… Je serais un misérable de te faire de la peine, parce que je comprends… Un regard est souvent, tout, dans les choses de l'amour… Dès le premier regard, vos âmes se connurent, et s'aimèrent… Tu l'aimais depuis longtemps, cette femme, depuis le jour où tu suspendis à la muraille de ta chambre une image "délicieuse": et tu l'aimais déjà, quand elle versait le calme dans ton cerveau fatigué… Cette Française, en une minute, a emporté malgré vous deux tout ce que tu avais amassé de force d'amour… Est-elle criminelle d'être le fruit d'un amour sans Dieu?… Nul, autour de son berceau n'a fait couler peu à peu la prière dans la substance vive de son âme… Le génie des blasphémateurs a pétri le cerveau malléable… Elle est bonne, puisque tu l'aimes… J'ignore le dessein de la Providence qui l'a épargnée, qui lui a fait bouleverser ton être… Mais si tu l'as aimée, il fallait que vous vous aimiez, et tu ne fus pas lâche…
—Que vous me faites du bien, mon père! Oh oui, vous êtes un guérisseur merveilleux, je respire, je vis!… J'avais beau me flétrir, quelque chose en moi ne voulait, pas que je sois vil… Maintenant, je suis fier de l'aimer, je puis dire au ciel que je l'aime!…
—Prends garde, tu n'es pas lâche de l'aimer, tu le serais de ne pas immoler ton amour!… Tu vois l'écueil, navigue au large!… Il faut que tu sois un homme, un vaillant, un Canadien Français, quoi!… Si tu te laisses mordre au sang par l'amour sans espoir, cela pourrait devenir horrible… Il ne faut pas que la gangrène du désespoir te gruge l'âme et que tes nerfs sombrent… Tu entends, mon fila, ta race et ton pays ont besoin de ton épaule qui ne doit pas casser!… Ton coeur va connaître les affres du martyre, mais tu es l'homme pour en sortir trempé comme du fer!… Tu aimeras ta race et ton pays de tout l'amour que tu auras étranglé aux profondeurs de ton être!…
—Que vous êtes beau, quand vous parlez ainsi: En vous regardant, je me sens plus inébranlable… Non pas que j'aie faibli: pas un instant, je n'eus la pensée molle de sacrifier ma patrie et ma race au bonheur de l'individu chétif que je suis… Mais c'est bon, quand on souffre, d'avoir quelqu'un dont les larmes comprennent les vôtres, et quand on a besoin d'être invincible, d'entendre des mots dont la flamme vous soulève au-dessus de votre misère!… En vous écoutant, je sais que je serai fort, que rien ne me brisera!…
—En t'écoutant, je sais que tu seras fort, que rien ne te brisera!… Je ne veux pas t'enorgueillir, mais nous avons besoin de ton enthousiasme et de ta foi!… Le Canada, s'il veut devenir quelqu'un dans l'histoire, ne peut se passer de religion!… Sans elle, tu le sais, les foyers s'effondrent, les familles croulent, les races deviennent veules, les femmes n'ont plus l'héroïsme de l'enfantement, c'est la débâcle des jouissances… Il faut, au Canada, le respect de l'amour, les foyers saints, la natalité vigoureuse, l'entassement des moralités fécondes!… L'athéisme infailliblement mènerait au Canada sans amour, sans familles, sans enfants, sans moeurs, au Canada des jouisseurs, des mollesses et des prostituées!… Il faut opposer à l'athéisme destructeur des peuples forts une cuirasse imperméable!… L'âme canadienne sera le bouclier de bronze inflexible!… Elle sera faite d'amour, amour des races fraternelles, amour de la liberté, amour du sol, tous prenant leur source en l'amour de Dieu!… Tout autant que nous, les Canadiens-Français, les Anglais aiment le même Dieu… Va, mon fils, prêcher la croisade patriotique de Dieu contre l'invasion des sectaires malsains… On t'appellera le théoricien, le colporteur de songea creux… Mais va ta route, insensible aux sarcasmes et à l'insulte… C'est avec des théories qu'on révolutionne et qu'on réforme… Une théorie mit le paganisme en déroute… Une théorie déchaîna les croisades… Une théorie mit la France en sang… Une théorie donna la liberté britannique au monde… C'est avec une théorie qu'on chassera Dieu, petit à petit, du Canada, si les querelles nous empêchent de veiller… C'est avec une théorie qu'on fera mordre la poussière à l'athéisme, s'il essaye de s'infiltrer dans les artères de la nation canadienne… Va, mon fils, prêcher la théorie de l'âme canadienne!… Les choses même qui la retardent serviront à la rendre nécessaire, inévitable!… Ce que nous appelons le fanatisme des Orangistes et ce qu'ils appellent le fanatisme des Papistes est, en somme, un même amour des croyances du berceau, et nous retrouvons, à la base d'elles, un même Dieu que nous adorons du même amour!… Tu leur diras cela, tu leur diras qu'il faut oublier la haine pour ne songer qu'à l'amour, afin de former la sainte Ligue contre l'athéisme qui, moralement et physiquement, affaiblirait les races au moment même où elles ont besoin de force et de morale pour commencer la carrière d'un peuple immortel!… Prêche, le génie pratique anglais fera le reste…
Va, mon fils, n'aie peur de personne et de rien, fais aimer ta race par ta noblesse et ton courage, sois vainqueur à force d'éloquence et de clarté!
—Vos paroles font circuler dans mes veines je ne sais quel délire ardent!… Je suis trop faible pour la mission dont vous m'alourdissez les épaules, mais je mettrai tant, de constance et d'amour à semer la graine, que d'autres plus puissants que Jules Hébert, arroseront, le sol et la rendront féconde!…
—Avant tout, mon fils, il va te falloir lutter contre cette femme, contre le souvenir amollissant…
—Pauvre Marguerite! murmure le jeune homme, avec un abattement douloureux.
—C'est vrai, j'oubliais qu'elle t'aime aussi…
—Et qu'elle va souffrir… Ce n'est pas de la fatuité cela… Du moins, j'aurai l'action pour m'étourdir… Mais elle?… Peut-être les voyages apaiseront-ils sa douleur… Ah! pourquoi se rencontrer pour se broyer l'âme?…
—Parce que l'épreuve durcit… Ton énergie sera plus riche, aura plus de poigne!…
—Je verrai mon père tout-à-l'heure, je puis tout lui avouer maintenant… Oh! que cela me fera du bien!…
—Je te le défends! s'écrie l'abbé Lavoie, effrayé. Je t'ai excusé, moi… Coudoyer la misère humaine apprend bien des choses, élargit la vision de la pitié, multiplie le pardon… Ton père ne comprendrait pas cet amour… Il ne connut, jamais autre chose que le principe rigide… Implacable, il te condamnerait d'avoir une douceur où tout son grand coeur d'apôtre aime la fille d'un sectaire, il en aurait tant de peine… Ah non, prends bien garde, il ne faut pas qu'il sache, il te maudirait peut-être!…
—Pour lui, je serais un lâche…
—Oui, mon fils…
—Pauvre père!… Je comprends… La vie est bien étrange, parfois…
A ce moment, le timbre de la porte est agité de coups secs dont les harmoniques tranchants se répercutent dans l'âme du jeune homme et celle de l'abbé. Celui-ci va ouvrir: Augustin Hébert courbe sa longue taille pour franchir le seuil du presbytère.
—C'est, ton père, Jules! s'écrie l'abbé.
—On m'a dit, qu'il était ici, dit Augustin. Viens, mon fils, que je t'écrase les mains dans les miennes!… Un moment encore, on viendra t'annoncer la victoire!… J'arrive des paroisses du haut… Ta majorité sera grasse!… Que je suis fier de toi, mon fils!…
Les mains vigoureuses du fils et du père s'étreignent, les yeux d'Augustin scintillent d'orgueil, ceux de Jules sont brûlants de reconnaissance, le curé songe avec terreur à l'abîme qui séparerait les deux hommes, si l'un des deux savait.
—Que je vous remercie, mon père! Si je suis vainqueur, c'est à vous que je le dois!… On a moins voté pour le fils que pour le père… On vous adore partout…
—Ton âme canadienne avait de l'amorce… Je la redoutais un peu… Mais on a compris que tu étais sincère, qu'elle pouvait faire du bien à notre race… A force de l'entendre, je me suis un peu réconcilié avec ta chimère… Je vous demande pardon, Monsieur le Curé, me voici nerveux, affolé, presqu'un étourdi, je ne pense qu'à la joie du triomphe… Vos prières, que vous m'aviez promises, ont eu leur magnétisme…
—Mes prières…
—Une clameur grandissante paralyse la protestation du beau vieillard. Jules et son père écoutent avec un saisissement de tout leur être. Ils ne distinguent pas encore les cris dont le tumulte vibre, mais la brise leur apporte une vague d'enthousiasme. Un instant, le doute les empoigne au vif d'eux-mêmes, et Jules a peur. Le bruit s'approche, on va bientôt savoir quelle est la vocifération monstrueuse.
—J'ai compris, on t'acclame, Jules, dit l'abbé, que l'allégresse ramène aux délires de vingt ans. Augustin Hébert est remué jusqu'en ses entrailles profondes. Jules, une seconde, éprouve au cerveau comme une sensation de folie.
—Vive Hébert! Vive le Patriote! hurlent des centaines de poitrines glapissantes. D'abord masqués du presbytère, un pêle-mêle d'hommes et d'enfants débouchent de la rue principale. Des mains battent l'air, des chapeaux volent au ciel, des gamins se bousculent à l'avant-garde, des chiens jappent aux nues, et de la masse grouillante que le chef de cabale domine, un refrain, qui ne se calme que pour renaître avec une passion plus aiguë, rugit dans l'espace: "Vive Hébert! Vive le Patriote!"
Jules Hébert, haletant, se grise de l'acclamation exaltée. Une onde intense d'orgueil reflue de son coeur au cerveau. Ce n'est pas de lui qu'il est fier, mais du peuple qui est digne de l'âme canadienne. Dans son imagination vertigineuse, l'enthousiasme de cette foule retentit d'un prolongement vaste. Il déborde les alentours frémissants, ébranle des espaces infinis, vibre jusqu'aux plus lointains échos de la patrie. C'est avec un sanglot dans la poitrine qu'il remercie ces campagnards d'avoir applaudi son rêve de fraternité canadienne….