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Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes cover

Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes

Chapter 13: III.
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About This Book

Récit de voyage et d'ethnographie qui combine le témoignage d'un long séjour dans les Montagnes Rocheuses avec des monographies détaillées de peuples autochtones. L'auteur décrit la traversée et des observations de mœurs américaines, puis offre des scènes de la vie quotidienne, des habitations en tipi, et des éléments de croyances, de rites et de coutumes. Deux portraits contrastés présentent une communauté encore attachée à ses pratiques païennes et une autre convertie au christianisme, tandis que des notes missionnaires éclairent les transformations sociales et religieuses observées.

Chercheurs d’or.—Mineurs prospectant.

vous avez sous les yeux la ville qui descend en pente rapide vers la mer; puis les eaux bleues et les îles verdoyantes du golfe; au fond la chaîne pittoresque des monts Olympiques, qui bordent l’Océan. A l’Est, c’est la chaîne des Cascades avec le mont Rainier, ce géant des montagnes, élevant dans un isolement superbe, à 4000 mètres de hauteur, sa masse énorme couronnée de neiges éternelles.

La chaîne de collines qui borde la mer est extrêmement abrupte et presque à pic à certains endroits. On y a construit trois funiculaires qui l’escaladent, à Madison-street, à James-street et à Yeslerway; mais il fallait ouvrir une voie plus large de communication avec le vallon central que traverse dans toute sa longueur, du Nord au Sud, la 12ᵉ Avenue; pour cela il était nécessaire de percer une large brèche à travers ce seuil rebelle et de jeter dans la mer des millions de mètres cubes de terre; ce travail gigantesque fut entrepris et se continuait encore sous mes yeux en 1908. Des jets d’eau énormes, actionnés par de puissantes pompes à vapeur, désagrégeaient les terres et les entraînaient par de longs canaux en bois jusque dans le golfe. Les roches, déchaussées par le même procédé, s’écroulaient au fond de la tranchée, où on les faisait sauter à la dynamite. Cette large voie de communication, à ciel ouvert, doit être terminée maintenant et sillonnée par de nombreuses lignes de trams électriques.

En 1881, Seattle n’était guère qu’un village; aujourd’hui c’est une ville de plus de 300.000 habitants. Le trait caractéristique de cette population, c’est le nombre très considérable de Japonais qu’elle renferme, et il y a bien des chances pour que dans un avenir rapproché Seattle soit une ville presque entièrement japonaise. Les grandes compagnies de chemins de fer avaient rêvé de faire de ce port le point de départ du commerce américain avec l’Extrême-Orient; le célèbre Canadien, Hill, après avoir poussé ses lignes ferrées jusqu’à Seattle, avait fait construire les deux plus grands navires de l’époque, le Minnesota et le Dakota, pour transborder directement ses passagers à travers le Pacifique jusqu’à Yokohama. Malheureusement, dès la première traversée, le Dakota se perdit, on ne sut jamais comment. Les Japonais sont soupçonnés d’avoir causé ce désastre; car c’est leur projet bien arrêté d’accaparer la navigation de cet océan qu’ils considèrent comme leur fief.

Un mineur américain.

Etant allé moi-même visiter un jour le Minnesota, je ne fus pas peu surpris de voir dans le même dock un grand bateau japonais faire le service du Dakota disparu. Ce n’était là que le prélude de la grande bataille qui devait se livrer entre les Japonais et les Compagnies de chemins de fer américaines pour la suprématie commerciale. En 1908, à la consternation générale des ports de l’Ouest, les Compagnies de chemins de fer déclarèrent qu’elles renonçaient au commerce transcontinental; elles apportaient comme raison de cet abandon, l’incohérence des lois édictées par les différents Etats qu’elles considéraient comme opposées à leurs intérêts vitaux; les présidents de ces Compagnies lancèrent des circulaires dans les journaux, où ils annonçaient cette décision, et Hill dans la sienne déclarait ouvertement que les successeurs des Compagnies américaines dans cette grande entreprise ne seraient autres que les Japonais. C’était une des plus grandes victoires remportées par ceux-ci sur les Américains; ce n’était pas la seule. Ils l’ont bien montré dans la question des écoles de Californie, que je n’ai pas à traiter ici.

Un autre trait caractéristique de la population de Seattle, c’est le grand nombre d’aventuriers qu’elle renferme. Cette ville est en effet le seuil de l’Alaska; elle est la tête de ligne de tous les bateaux qui transportent les chercheurs d’or par Nome jusqu’aux rives du Yukon. On comprend qu’au moment du départ et au retour de ces bateaux, il se trouve à Seattle une tourbe de gens sans aveu. La police est bien faite; les policemen de service dans les rues ressemblent tout à fait pour le costume et la prestance aux policemen anglais. Outre les agents en uniforme, il y a les agents en bourgeois ou «détectives» de la police secrète. On emploie ceux-ci quand l’uniforme des autres agents pourrait éveiller les soupçons des malfaiteurs qu’on veut arrêter. Ainsi un jour un bandit longtemps recherché fut trahi par un de ses associés et livré à la police à l’intersection de la 2ᵉ Avenue et de Pike-street. Il y a toujours là une foule considérable et la circulation des tramways est incessante. Quatre détectives y attendaient leur proie; tout à coup le bandit se vit entouré; il voulut prendre son revolver, mais il n’en eut pas le temps: en une seconde, quatre balles l’étendaient raide mort sur le sol, au milieu de la foule épouvantée. Je venais de passer précisément à cet endroit un instant auparavant.

Chercheurs d’or.—Claims sur la rivière.

Quelques jours avant mon départ, une scène beaucoup plus tragique encore se passa presque sous mes fenêtres. Vers 9 h. du soir, j’entendis soudain des coups de feu répétés, immédiatement suivis de cris de terreur et de désespoir, poussés par des femmes. Je sus le lendemain quel drame affreux s’était déroulé la veille, dans une famille que j’avais connue par hasard. Le père, encore jeune et d’allure parfaitement tranquille, avait tué à coups de revolver deux personnes qui logeaient dans sa maison, et voyant sa femme s’enfuir avec sa fillette, il les avait abattues toutes deux sur le pavé de la rue et s’était ensuite brûlé la cervelle.

Le grand événement de l’année 1908 à Seattle fut l’arrivée de la flotte des Etats-Unis, partie de l’Atlantique pour faire le tour du monde. Une foule immense attendait cette imposante escadre de seize cuirassés, et ce fut une déception générale de la voir émerger de la brume légère, unité par unité, et dans un silence absolu, sans un coup de canon, jeter l’ancre à un kilomètre du rivage. Les Japonais seuls firent quelque bruit, tirèrent force pétards en lançant dans les airs avec quelques fusées d’énormes cerfs-volants en forme de serpents et de dragons. Le soir il y eut réception des amiraux dans la grande salle de bal de l’hôtel Washington. J’y allai avec un compagnon et du haut de la tribune, je suivis des yeux cette scène bien américaine. En Europe, dans les occasions de ce genre, les invités forment la haie dans les salons, et c’est le souverain qui circule à travers la foule, distribuant comme il l’entend ses poignées de main et ses sourires. En Amérique, c’est tout le contraire: le personnage que l’on fête doit se tenir debout, immobile, pendant que la foule défile devant lui, et à chacun il doit serrer la main. Les amiraux étaient debout avec les dames du Comité, en grande toilette de bal; les invités serraient la main des officiers, saluaient les dames et passaient à la salle du banquet. Cela dura près de deux heures, et je surpris à un certain moment sur le visage de l’amiral Sperrey, commandant en chef de la flotte, des traces non équivoques de fatigue et d’ennui.

Deux jours après eut lieu dans la 1ʳᵉ et la 2ᵐᵉ Avenue le défilé des équipages; en tête marchaient les hommes du «Connecticut», vaisseau-amiral; puis les marins des trois divisions de l’escadre, chaque division précédée de sa musique au grand complet. Il y avait, dit-on, 4 à 5000 hommes; presque tous paraissaient très jeunes, et je suppose qu’un grand nombre n’avait pris du service que pour faire à peu de frais et dans d’excellentes conditions cet immense voyage. L’ensemble était remarquable de bonne tenue et d’entrain; aussi les habitants de Seattle ne ménagèrent-ils point à ces belles troupes leurs acclamations enthousiastes.

A Seattle les églises sont fort nombreuses; outre six églises catholiques, on compte 80 temples protestants de différentes sectes, luthériens, méthodistes, épiscopaliens, presbytériens, etc., etc. Moi-même j’étais chargé d’une paroisse italienne, établie dans un couvent de religieuses sur les hauteurs de Beaconhill. Deux autres paroisses catholiques sont desservies par nos Pères. La mission des Montagnes Rocheuses a de plus à Seattle un collège important, situé à l’intersection des rues Madison et Broadway. Plusieurs couvents de religieuses, un très grand pensionnat et un hôpital représentent l’élément congréganiste.

Après un séjour de cinq mois dans cette ville, et de six ans aux Etats-Unis, je fus rappelé en Europe. Ayant traversé le continent en quatre jours et quatre nuits, je m’embarquai le 27 août sur la Touraine, à New-York, et arrivai au Havre et à Paris le 4 septembre 1908.

Contre toute attente j’étais allé en Amérique; contre toute attente (car je comptais bien y laisser mes os), j’en suis revenu. La Providence m’a conduit, la Providence m’a ramené: que ses desseins sur moi s’accomplissent jusqu’au bout!


DEUXIÈME PARTIE.

Monographies Indiennes.

CHAPITRE I.

UNE TRIBU PAIENNE: LES PIEDS-NOIRS.

I.

La nation des Pieds-Noirs.

La nation des Pieds-Noirs se divise en quatre tribus qui parlent toutes la même langue: les Pieds-Noirs proprement dits, la peuplade du Sang, les Piégans du Nord et les Piégans du Sud. Tous ces Indiens portent le nom de Pieds-Noirs, parce qu’ayant traversé une immense prairie incendiée au commencement du printemps, ils avaient eu les pieds noircis par la cendre: telle est l’origine de leur nom.

La tribu du Sang s’appelle ainsi, parce que ces Indiens en dévorant des viandes crues se remplissaient les lèvres de sang et aimaient à se montrer ainsi barbouillés.

Piégans est un mot de langue sauvage qui signifie peau de buffle, mal tannée. Ce nom fut donné à la tribu des Piégans, parce qu’ils manquaient d’ordre et de propreté dans l’entretien de leurs fourrures.

Ces quatre tribus étaient divisées en petites bandes, chacune sous la direction d’un chef et tous erraient à travers des prairies immenses, comme des loups, à la recherche d’une proie. Partout où ils s’arrêtaient, ils dressaient leurs tentes, en se mettant en garde contre leurs ennemis sauvages qui, d’un moment à l’autre, pouvaient les surprendre et les massacrer.

Les Pieds-Noirs proprement dits, la nation du Sang et les Piégans du Nord vivent actuellement au Canada sous la protection du gouvernement anglais. Les Piégans du Sud habitent le Montana sous le gouvernement des Etats-Unis.

Les Pères Oblats du Canada s’occupent des Indiens de leur territoire, et nous sommes chargés des Piégans du Sud.

Les Pieds-Noirs du Montana (Piégans du Sud) habitent dans la partie septentrionale de cet état une vaste Réserve bornée au Nord par le Canada, à l’Ouest par la haute chaîne des Montagnes Rocheuses, au Sud et à l’Est par d’immenses prairies où les blancs commencent à s’installer; ils s’y livrent à l’élevage des chevaux et du bétail, à la culture des terres, et se construisent des cabanes, formant de petits villages à une grande distance les uns des autres.

Les Pieds-Noirs du Montana sont forcés par le gouvernement de vivre dans des cabanes, de sorte que la Réserve tout entière est parsemée de maisonnettes, situées çà et là sur la rive des fleuves, au bord des sources et des ruisseaux, partout où se trouve un lambeau de terre cultivable. Ainsi notre paroisse de la Sainte-Famille comprend un immense territoire de plus de 6000 kilomètres carrés. C’est là notre champ de bataille; là que, sans répit, nous nous livrons à l’évangélisation de ces malheureuses peuplades perdues dans ces vastes solitudes.

Que ces générations de sauvages aient traversé tant de siècles pour arriver jusqu’à nous, c’est vraiment chose merveilleuse! Ils n’avaient d’autres armes que l’arc, les flèches et les couteaux de pierre, ni d’autres moyens de transport que des chiens. La pointe de la flèche était formée d’une pierre taillée en triangle; c’est avec ce seul instrument qu’ils devaient pourvoir à leur entretien. Nourriture, vêtement, tentes, ils tiraient tout de la chair et de la peau du buffalo. Voyages ou chasses, tout se faisait à pied; pour transporter leur mobilier, ils n’avaient que des chiens ou leurs propres épaules, ce qui rendait leurs déplacements lents et difficiles, et leurs chasses fatigantes et périlleuses.

Les buffalos sont des taureaux et des vaches sauvages, dont il est dangereux de s’approcher sans autre arme que des flèches et un arc; parfois rendus furieux par leurs blessures, ils se retournent contre le chasseur, et si celui-ci n’est pas assez prompt dans sa fuite, il court grand risque d’être roulé par terre ou lancé dans les airs sur les cornes du terrible animal. Il fallait donc user de ruses, ramper sans bruit à travers les broussailles et les herbes hautes, et, arrivé à portée, viser une partie vitale, lancer la flèche avec force de manière à percer le cuir épais pour tuer la bête. Que de fois les buffalos blessés mortellement s’enfuyaient en portant la flèche dans la plaie, privant ainsi le sauvage de sa proie et de son arme! Quand la chasse était heureuse, toute la tribu se réjouissait, et le chasseur recevait les félicitations de tous. Outre les buffalos, on chassait aussi les cerfs, les chevreuils, les moutons sauvages, les lièvres et autres animaux. On recueillait aussi des fruits et des racines, et quand les provisions abondaient, on faisait sécher au soleil les quartiers de viande, les fruits et les racines, que l’on réservait pour les temps de disette.

C’est ici le cas de répondre aux calomnies des blancs qui accusent les sauvages de paresse, affirmant que parmi eux les femmes seules travaillent. Les vieux sauvages doivent être considérés comme des ouvriers sans ouvrage: ils connaissaient à fond l’art de la chasse qui fournissait à tous leurs besoins; maintenant ils sont trop vieux pour apprendre un nouveau métier. Au contraire le travail des femmes reste toujours le même; elles continuent comme par le passé à faire le ménage et à préparer les repas.

Le pauvre sauvage, après avoir couru à pied toute la journée par monts et par vaux à la recherche du gibier, revenu le soir à la maison, pliant sous le poids de sa chasse et brisé de fatigue, se couchait dans sa tente pour se reposer. On comprend alors que les femmes et les autres membres de la famille se soient empressés de le réconforter, puisqu’ils vivaient de ses fatigues.

Poussés par la faim, les Indiens tâchaient de se procurer la chair du buffalo par toutes sortes de stratagèmes. Le principal consistait à faire tomber ces animaux dans des précipices. Par ce moyen, ils en tuaient plus d’une centaine à la fois. On rencontre encore dans les prairies de longues allées de pierres, qui toutes conduisent au précipice vers lequel on poussait le troupeau.

On rencontre aussi dans les plaines des cercles qui indiquent les campements d’une race très ancienne. Quand les Indiens dressent leur tente arrondie, ils amoncellent tout autour des pierres pour les maintenir contre le vent et empêcher l’accès des serpents, des rats et autres animaux semblables. Lorsqu’ils décampent, ils enlèvent les tentes et laissent les pierres à leur place. L’ancienneté de ces campements se déduit de la petitesse des cercles; ils n’ont en effet que deux ou trois mètres de diamètre, tandis que les tentes des Indiens actuels sont beaucoup plus larges.

II.

Les premiers chevaux.

L’introduction des chevaux parmi les Pieds-Noirs du Montana ou Piégans ne remonte pas à plus de deux cents ans; ils leur vinrent des tribus voisines. Habitués à se servir de chiens pour leurs transports, ils furent stupéfaits de voir les chevaux rapides comme les cerfs rendre les mêmes services que les chiens; et ils appelèrent le cheval cerf-chien (punoko-mita).

Les chevaux facilitèrent aux sauvages la chasse et les voyages, mais devinrent la cause de bien des calamités. Les Indiens, avides de se procurer ces précieux auxiliaires, pensèrent que le meilleur moyen était de les voler aux tribus ennemies. Il s’en suivit d’interminables guerres, et il n’y eut plus de sécurité; la plus grande partie des hommes valides furent tués dans ces guerres; fort peu arrivaient à une vieillesse avancée. Leurs batailles n’étaient d’ordinaire que de simples escarmouches, parce que les bandes de guerriers ne comptaient guère que de sept à huit hommes. Ils ne se battaient qu’en rase campagne; leur petit nombre leur permettait de se cacher facilement et de se glisser à travers la brousse pour surprendre l’ennemi, le tuer, ravir le butin et s’échapper.

Quand l’expédition n’avait pour but que de voler des chevaux, les guerriers, arrivés en territoire ennemi, se cachaient au sommet d’une colline des journées entières, épiant tous les alentours, et la nuit venue, ils descendaient dans la plaine et s’enfuyaient avec tous les chevaux qu’ils avaient pu réunir.

Pour mieux se cacher dans leurs expéditions, ils voyageaient d’ordinaire à pied, portant avec leurs armes une longue corde faite de lanières de cuir. Arrivés de nuit à l’endroit où étaient les chevaux des ennemis, ils faisaient un large nœud coulant à une extrémité de la corde, et à quelques pas du cheval, avec la main élevée au-dessus de leur tête, ils faisaient tourner rapidement le lazzo, décrivant ainsi dans l’air un cercle horizontal, et le lançaient avec tant d’adresse que la corde s’abattait sur le cou du cheval comme un collier. Ils tiraient alors la corde et, s’approchant de la bête à demi étranglée, ils lui mettaient dans la bouche l’autre extrémité de la corde, la fixant avec un nœud sous la mâchoire inférieure, et avec cette bride improvisée l’homme sautait à cheval; après s’être emparés ainsi du plus grand nombre de chevaux possible, ils retournaient à toute vitesse à leur campement. Cependant les propriétaires des chevaux s’apercevant du vol, entraient en fureur: de toutes les parties du camp s’élevait un concert de malédictions. C’était le moment pour les jeunes guerriers d’entrer en scène.

A l’aspect des traces laissées par les chevaux et à d’autres signes, ils jugent bien vite de la distance parcourue par les fugitifs et retrouvent les endroits où ils se sont arrêtés pour se reposer, eux et leurs chevaux; parfois ils rencontrent un cheval qui n’a pu suivre les autres et retourne lentement vers le camp. Si les larrons, trop confiants en eux-mêmes, ralentissent le pas, ou si, vaincus par la fatigue, ils s’abandonnent au sommeil et ne peuvent regagner le temps perdu, ils sont bientôt rejoints par ceux qui les poursuivent; ceux-ci se cachent, prenant un chemin détourné à travers la brousse, et cherchent à les surprendre par ruse. Ils leur barrent la route dans un passage étroit qu’ils ne peuvent éviter; ou bien ils s’approchent à pied de buisson en buisson, et tout à coup tombent sur eux, les tuent et ramènent tous leurs chevaux. Si l’embuscade est impossible, et que les voleurs soient surpris en route, la bataille s’engage et les vainqueurs s’emparent du butin contesté.

Quand un guerrier a tué un ennemi, comme preuve de sa valeur, il lui enlève un morceau de la peau du crâne avec sa longue mèche de cheveux qu’il attache à l’extrémité d’un bâton, comme une banderole qu’il fait flotter au vent, et ainsi il rentre parmi les siens, triomphant, et chantant l’hymne de la vengeance. Si les voleurs de chevaux parviennent à regagner sains et saufs leur campement, ils sont reçus avec enthousiasme par toute la tribu et par des chœurs de jeunes filles qui célèbrent leur bravoure. Les ennemis arrivés aux abords du camp les attaquent par surprise, massacrent quelques familles inoffensives, scalpent une de leurs victimes et s’enfuient en toute hâte. Ou bien ils se tiennent cachés sur une haute colline ou dans d’épaisses forêts, jusqu’à ce qu’ils trouvent pendant la nuit un moment opportun pour descendre vers une bande de chevaux ennemis; alors ils s’en emparent, et retournent chez eux bien vengés et peut-être avec un butin plus considérable. Et ainsi la guerre ne cessait jamais, et n’était qu’une alternative d’attaques et de revanches.

D’après le code indien, quand des chevaux ont été volés, les guerriers qui se sont mis à leur poursuite, s’ils les reprennent, ne les rendent pas à leurs anciens maîtres. Conformément à la morale des sauvages, une fois les chevaux enlevés, leur propriétaire n’a plus de droits sur eux; et les guerriers qui les ont repris au péril de leur vie, les gardent comme récompense de leur valeur. Si les voleurs de chevaux sont un certain nombre, bien qu’amis entre eux, quand arrive le partage, c’est le plus leste qui en prend le plus. Parfois éclatent de terribles querelles: ainsi deux Pieds-Noirs revenant d’une razzia chez les Corbeaux, l’un tua l’autre et s’empara de tout le butin.

Il y aurait des volumes à écrire sur tous ces épisodes de guerre, si le temps ne les avait ensevelis dans l’oubli.

III.

Mode d’élection des Chefs.

L’orgueil est la passion dominante de l’Indien. Une longue expérience m’a convaincu que son rêve préféré est d’être chef, de dominer, de paraître supérieur aux autres par le rang et le talent. De là leur extrême susceptibilité au moindre manque de courtoisie et de respect; de là aussi leur témérité dans les combats par amour de la gloire; rien ne leur paraît plus beau que de raconter leurs exploits devant toute la tribu réunie, au milieu d’un silence imposant, et d’exciter la jeunesse à imiter leurs exemples. Ils rendent hommage à la supériorité des blancs dans les questions d’art ou de science; mais ils se regardent comme supérieurs à eux en bien des points, entre autres dans leur manière d’arriver au pouvoir et de choisir leurs chefs.

Un Indien me dit un jour: «Vous autres, blancs, quand vous voyez un homme riche, vous allez à lui, vous le flattez et le prenez pour chef. Pour nous, nous ne faisons pas de chefs, mais tous les chefs se font eux-mêmes. Qu’un homme se présente et par ses exploits nous prouve sa bravoure, nous, Indiens, nous le suivons aussitôt.

»Quatre choses sont requises pour un chef Indien.—La première est de posséder la pipe.—Un jeune homme veut-il devenir chef, un beau jour il part et se retire sur une haute montagne, et là, pendant six ou huit jours, il

La chasse au buffalo en Amérique.

jeûne, prie, offre des sacrifices au soleil pour qu’il lui soit propice et lui fasse trouver une médecine, c’est-à-dire un objet ou talisman qui ait un pouvoir surnaturel et l’aide dans toutes ses entreprises. Pendant tout ce temps, il ne doit ni boire ni manger; il se coupe une phalange du petit doigt ou de l’annulaire et l’offre au soleil. Si le soleil lui est propice, pendant son sommeil il a un songe qui lui révèle sa médecine, c’est-à-dire le talisman protecteur de toutes ses entreprises. Ce peut être une pierre de forme étrange que le soleil a déposée là pour lui; ou bien un oiseau, ou quelque autre petit animal qu’il doit tuer, embaumer et porter sur lui. En possession de son talisman, le jeune brave descend de la montagne et annonce au camp qu’il a trouvé la médecine et une médecine puissante; que sous peu de jours il ira voler les chevaux de telle tribu ennemie, et «qui a du cœur, me suive!» Cinq ou six compagnons s’offrent aussitôt, et leurs préparatifs terminés, ils se mettent en campagne. Le futur chef sachant combien les Indiens aiment à fumer, emporte avec lui du tabac et une pipe; et quand ils s’arrêtent pour manger ou dormir, après le repas, on allume la pipe qu’ils se passent de main en main après en avoir tiré quelques bouffées. Si l’expédition réussit et que la troupe revienne victorieuse, alors la médecine du jeune guerrier est bonne et nous disons qu’il possède la pipe, c’est-à-dire qu’il s’est montré bon guide et qu’il a prouvé dans cette entreprise son intelligence et sa valeur.—Ainsi donc la première condition pour un jeune guerrier qui désire devenir chef, c’est de recevoir la médecine du soleil et de réussir dans une expédition contre les ennemis.

»La seconde condition, c’est de frapper un ennemi vivant ou mort, ou de le tuer en le frappant. Quand dans une bataille on tire et qu’un ennemi tombe, tous se précipitent à qui arrivera le premier pour le frapper: peu importe quel est celui qui le tue. La gloire est pour celui qui arrive le premier; un second et un troisième peuvent frapper à leur tour, mais leur gloire est moindre.

»La troisième condition, c’est d’enlever à l’ennemi son fusil ou son arc. Ainsi quand un guerrier frappe un ennemi et lui prend son fusil ou son arc, il a deux chances pour devenir chef. Et quand quelqu’un a rempli ces trois conditions, il est déjà considéré comme chef, mais pas complètement.

»La quatrième condition qui donne au chef la dernière consécration, c’est de pénétrer la nuit dans un camp ennemi, de couper la corde du cheval le plus rapproché d’une tente, de sauter sur ce cheval et de fuir en emportant la corde.

»Quand un Indien réunit ces quatre conditions, il est chef, et le suit qui veut. S’il a le cœur bon, un grand nombre de familles le suivront et obéiront à ses ordres.»

Quand l’Indien eut fini de parler, je lui posai cette question: «Tout à l’heure tu disais que les jeunes guerriers offrent au soleil une phalange de leur doigt; je désirerais savoir comment cela se passe.»

Et l’Indien répondit: «Voici: d’abord ils se coupent une phalange du doigt, et cette opération se fait de deux façons. La première, c’est de placer le doigt sur un morceau de bois et de faire sauter la phalange d’un coup de couteau. La seconde, c’est de se mettre l’extrémité du doigt dans la bouche et de faire passer le couteau autour de l’articulation jusqu’à ce que le morceau tombe. Ensuite ils vont chercher dans la prairie de la fiente sèche de buffalo, placent dessus la phalange et l’offrent ainsi au soleil.»

En l’entendant, je me disais en moi-même: comme le diable se moque de ses adorateurs et tourne en ridicule les sacrifices qu’on lui offre!

IV.

La civilisation chez les Sauvages.

Les premiers blancs qui entrèrent en relation avec les sauvages, leur portèrent des couteaux, des haches, des briquets pour allumer le feu, des fusils, des couvertures, des vêtements, du sucre, du café et de la farine; et ils donnaient ces objets en échange des peaux de buffalos jusqu’à la destruction de ces animaux par le fusil; alors les sauvages eux-mêmes commencèrent à disparaître lentement. Divisés en nombreuses nations, comptant des centaines de mille d’individus, ils peuplèrent l’Amérique dans les siècles passés, soutenant leur vie avec les produits naturels du sol et surtout la chasse; et comme ils le prétendent, ils étaient heureux; à présent les survivants, en petit nombre, traînent leur existence dans la déchéance et la misère.

A la fin du siècle dernier, les Franciscains avaient en Californie trente missions florissantes, distantes entre elles d’une journée de marche, avec des milliers d’indigènes: maintenant tout a disparu.

Où florissent à présent les plus superbes cités des Etats-Unis, s’étendait la libre campagne, parcourue par les tribus nomades. Suivant les statistiques officielles, on compte actuellement aux Etats-Unis 250.000 Indiens. D’après la relation adressée au secrétaire de l’Intérieur en 1893, il y a 123 tribus, distribuées en 102 agences ou territoires indiens; un employé du gouvernement les administre avec le titre d’Agent des Indiens.

La population actuelle de la Réserve des Pieds-Noirs (Piégans) est de deux mille âmes. Il y a là 72 blancs mariés à des femmes indiennes, et de ces mariages sont nés 650 enfants métis. Donc dans la Réserve plus d’un quart de la population est composé de métis. Et ce qui a lieu chez les Pieds-Noirs, a lieu également dans les autres tribus. Il s’ensuit que des 250.000 Indiens vivant aux Etats-Unis, il faut retrancher au moins un bon quart qui ne sont pas de purs Indiens. En outre, les maladies déciment les sauvages, surtout la tuberculose.

En deux ans, le chef de tous les Pieds-Noirs, voisin de la Mission, à vu mourir dans sa case sept de ses fils, à l’âge de dix ans et au-dessous, presque tous victimes de cette maladie. Un autre Indien, nommé le Jeune-Chef, a perdu en peu de temps ses quatre fils, et il en est de même, plus ou moins, de beaucoup d’autres. La seule consolation est que presque tous ces enfants meurent baptisés.

Passer d’une vie nomade à une demeure fixe est souvent mortel pour les Indiens, pareils à des oiseaux qu’on enfermerait dans une cage. Mais ce qui leur est le plus nuisible, c’est le changement de nourriture. Ils étaient habitués à la viande de buffle qu’ils mangeaient à satiété; privés de cet aliment, ils se trouvèrent dans une grande pénurie. Le gouvernement américain vint à leur secours en disant: Cédez-moi une partie de vos terres et je vous donne tant; ou je vous nourris pendant tant d’années jusqu’à concurrence de cette somme. Ainsi les sauvages pressés par la faim vendirent presque pour rien d’immenses territoires. Par exemple, il y a quelques années, les Indiens de la tribu des Corbeaux cédèrent deux millions d’arpents de terre à 50 sous l’arpent!

A partir de ce moment, le gouvernement élève au milieu de la Réserve indienne une maison appelée Agence, où l’on distribue chaque semaine les provisions ou rations aux sauvages. Ces rations consistent spécialement en viande, farine ou quelque autre comestible. Après avoir reçu leurs rations, rentrés chez eux, ils consomment, en deux ou trois jours, tout ce qui devait durer une semaine entière; et ainsi ils sont réduits à un jeûne forcé de quatre ou cinq jours, et à se contenter pour ne pas mourir de faim d’une nourriture insuffisante et malsaine. Comme ils ne mettent rien à part pour les enfants et pour les malades, tous les membres de la famille doivent se soumettre à ce régime de disette et de privations.

Telle est la cause principale de la tuberculose qui atteint les enfants dès le sein de leur mère et qui les emporte après leur naissance, faute de lait et de nourriture suffisante. De là vient que les Indiens, autrefois vigoureux et robustes, sont maintenant d’un tempérament débile et sujets à toutes sortes de maladies.

Ayant visité, case par case, la tribu des Corbeaux, j’étais mieux que personne au courant de la situation. Un jour, dans une visite à l’Agent qui était général des troupes américaines, sa femme me demanda si je croyais que les Indiens aimassent le général. La question était délicate et je répondis, à la mode indienne, que les sauvages mesurent leur amitié sur les dons qu’on leur fait. Il faut savoir que les Corbeaux ayant reçu leur ration coupent la viande en longues lanières suspendues à des cordes dans leur tente. Tant que dure cette provision, ils aiment l’Agent; mais comme elle ne dure que trois jours, ils aiment le général trois jours et le détestent les quatre autres jours de la semaine.

Il y a quelques années, les Pieds-Noirs que devait nourrir le gouvernement, mouraient de faim à cause de l’incapacité de l’Agent, qui depuis sept ans les opprimait. Les choses allèrent si loin que les autorités civiles en dehors de la Réserve durent venir au secours des Pieds-Noirs. Le grand jury de Benton adressa à la cour suprême d’Helena un réquisitoire sévère contre l’Agent prévaricateur, le major Jung. On l’accusait de faire de son Agence le refuge des voleurs de chevaux et le dépôt des objets dérobés.

Pour dire la vérité, j’ai moi-même pesé les rations des sauvages et constaté qu’ils ne recevaient que dix onces de viande par semaine, quand dix onces auraient à peine suffi pour un seul repas.

Il ne se passait pas de jour qu’un Pied-Noir ne tombât mort de faim, et à certains jours on compta jusqu’à six morts. Les petits enfants mouraient comme des mouches, et moi-même j’eus souvent à souffrir de la famine. L’Agent pendant trois ans, craignant que je ne vinsse à connaître ses méfaits, me refusa obstinément la permission d’instruire les Pieds-Noirs; s’il me rencontrait quelque part, il m’ordonnait aussitôt de sortir de la Réserve et de n’y plus rentrer, sous prétexte qu’il avait tous les pouvoirs du Président des Etats-Unis. Et je partais... mais dès le lendemain je rentrais dans un camp ou dans un autre. Et cela pendant trois ans. Le major Jung doit m’avoir dénoncé comme rebelle au gouvernement de Washington. Pour moi, voyant que les Pieds-Noirs mouraient en si grand nombre, j’informai de cette déplorable situation quelques personnes influentes de Benton et l’autorité militaire de Port-Shair; ce qui amena l’expulsion de l’Agent.

Trois ans plus tard, je me trouvais dans la tribu des Cheyennes, quand un Inspecteur du gouvernement vint à la Mission et me demanda mon nom: «Je m’appelle Prando,» répondis-je. Et lui, prenant son calepin, il se mit à le parcourir jusqu’à ce qu’il trouvât mon nom. «Faites attention, me dit-il, le gouvernement à l’œil sur vous.»—Et moi de répondre: «Il y a quelques semaines je m’égarai pendant deux jours et une nuit au milieu des neiges des hautes montagnes dites «les loups»: pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas envoyé à ma recherche?»

Les Corbeaux ont eu beaucoup d’Agents; mais à les entendre, le meilleur de tous était le premier, le major Pease. Lorsque les provisions arrivaient, celui-ci en faisait deux tas et, appelant les Corbeaux, il leur disait: «Les provisions sont arrivées et j’ai divisé le sucre, le café, les couvertures et toutes les autres choses en deux parts égales. L’une est pour moi parce que je suis votre Agent; l’autre est pour vous, prenez-la et faites-en ce que vous voudrez.» Et de là ce dicton chez les Corbeaux: le major Pease a été le meilleur Agent parce qu’il ne nous prenait que la moitié de nos provisions.

Un jour je rencontrai le major et je le félicitai de l’estime qu’avaient pour lui les Indiens; et voyant que cela faisait plaisir à ce pauvre vieux, j’ajoutai: «Ils disent que vous ne preniez que la moitié de leurs provisions, dont vous faisiez deux parts égales.—Oh! répondit le vieux, cela-ne pourrait plus se faire maintenant.»

Quelques Corbeaux vinrent un jour me trouver et me dirent qu’ils voulaient renvoyer leur Agent parce que c’était un voleur: ils me demandaient là-dessus mon avis. Je leur recommandai de le garder et de ne pas changer, parce que, ajoutai-je, si, comme vous dites, il a tant volé, il doit à présent avoir les poches pleines; tandis qu’un nouvel Agent aura les poches vides et devra vous voler beaucoup pour les remplir. L’argument plut aux Corbeaux.

Le gouvernement américain réserve tous les ans plusieurs milliers de dollars pour les diverses tribus

La civilisation s’introduit en territoire indien.

indiennes. Il y a quelques années, il distribuait neuf millions de dollars. Dans cette somme sont comprises toutes les dépenses, le traitement des nombreux fonctionnaires et l’entretien des Indiens. Tout compte fait, le sort de cet argent est à peu près celui d’un bœuf qu’on aurait tué à Washington, fait rôtir tout entier et expédié aux Indiens par chemin de fer. A Washington même ceux qui voient ce bœuf si bien rôti et d’un si agréable fumet, se disent entre eux: Ce bœuf destiné aux Indiens est vraiment gras et doit être excellent; coupons-en une tranche et goûtons-le. Et ils lui livrent un premier assaut. Le bœuf parti, pendant son long voyage, tous ceux qui peuvent l’approcher en coupent une tranche; de sorte qu’à son arrivée dans la Réserve toute la viande a disparu, et il ne reste plus que les cartilages et les nerfs qui relient les os. On jette cette carcasse par terre, et on invite les Indiens à venir prendre leur part; les malheureux accourent pour ronger les os comme des loups affamés, et se font une fête de les briser pour en sucer la moelle. De même la plus grande partie de l’argent va aux blancs et les Indiens n’ont que les restes. Voilà comment la civilisation, dans son contact avec les sauvages, aboutit à leur destruction.

V.

La médecine des sauvages et autres causes de destruction.

Tant que les sauvages sont dans l’abondance, jeunes et bien portants, ils sont heureux comme les oiseaux au printemps gazouillant dans les bosquets. Le sauvage est un être libre qui ne connaît ni ne respecte aucune loi contraire à sa volonté. Il s’abandonne à ses passions, sans réserve et sans remords. Tel est pour lui l’unique but de la vie et, après l’avoir atteint, il en jouit en paix. Mais quand il devient vieux et malade, alors la scène change. Dans les plus graves maladies, il ne peut se procurer une nourriture convenable. J’ai vu des Indiens à l’article de la mort n’ayant qu’un morceau de pain très dur près de leur grabat; et aussi longtemps qu’ils pouvaient étendre la main et grignoter ce morceau de pain, ils conservaient l’espoir de vivre; mais dès que la force leur manquait, il ne leur restait qu’à s’étendre et mourir. S’ils ont de la viande fraîche ou séchée, ils la donnent aux malades plutôt que du pain; mais cela non plus ne convient guère à l’estomac d’un malade. On appelle les docteurs indiens ou hommes de médecine, qui bien souvent mériteraient d’être pendus, tant sont nombreux ceux qu’ils tuent par ignorance ou par malice. Ces charlatans prétendent guérir les malades en chantant, en battant du tambour, avec leur pipe, quelques herbes ou racines et toutes sortes de cérémonies aussi inefficaces que ridicules.

En 1894 j’ai écrit sur les hommes de médecine un article publié en anglais dans le «Boston Medical and Surgical Journal», nº du 15 décembre 1894, et dont voici la traduction:

L’homme de médecine chez les Corbeaux.

Les hommes de médecine ont une grande importance parmi les Indiens. Ils sont tout-puissants et tout le monde les regarde avec respect. Leurs secrets, mystères, incantations, etc., ne sont point connus en dehors de leur secte. J’ai vécu seize ans au milieu des Indiens, j’ai étudié avec grand soin leur manière de voir et de raisonner, leurs mœurs, leurs lois, leur langue et tout particulièrement les hommes de médecine. J’avais gagné leur confiance et j’étais admis à leurs opérations secrètes, tandis que tous les autres étaient renvoyés hors de la tente avant le commencement de la séance.

Les Indiens ont la plus grande confiance dans ces hommes de médecine, abandonnent leurs malades entre leurs mains et les paient grassement. Parfois ils appellent deux ou trois de ces sorciers qui opèrent alternativement, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu le résultat désiré.

Une femme me disait un jour: Mon fils est malade; j’appellerai l’homme de médecine, je le paierai bien et mon fils guérira. Quand nous ne payons pas nos docteurs, leurs remèdes sont inefficaces; mais quand nous les payons bien, leurs remèdes font merveille. Je suis à même de payer, car j’ai beaucoup de chevaux.

Ces docteurs acceptent volontiers ce qu’on leur offre pour leurs services: parfois même ils prennent de force et emportent ce qu’on ne veut pas leur donner.

Un jour une pauvre femme vint à moi tout en larmes; un serpent à sonnettes avait mordu son cheval à la jambe, et le sorcier après ses incantations avait pris tout ce que possédait la pauvresse, c’est-à-dire un dollar et une couverture. «Je n’ai plus de couverture, ajouta-t-elle; mon cheval n’est pas guéri, et moi qui ne puis marcher, me voilà à pied.» Et avec un éclair d’indignation dans les yeux, elle se baisse, ramasse une poignée de poussière et la lance dans l’air en s’écriant: «C’est là tout ce qui me reste, un peu de poussière!» Je m’efforçai de calmer la pauvre femme et j’envoyai chercher l’homme de médecine. Il vint presque aussitôt et je l’exhortai à rendre ce qu’il avait pris, puisque le cheval n’était pas guéri. Son remède consistait à faire des entailles au couteau dans la partie gonflée de la jambe du cheval et à l’asperger avec une infusion de menthe.

Pour préparer un bain de vapeur, les Indiens prennent une douzaine de branches qu’ils enfoncent dans le sol en un cercle de deux ou trois mètres de diamètre; ils abaissent les extrémités des branches et les lient ensemble, formant ainsi une tente qui ressemble à une grande corbeille renversée. Ils s’enveloppent de couvertures, allument au dehors un grand feu sur lequel ils mettent des pierres grosses comme la tête d’un homme. Quand les pierres sont brûlantes, ils les poussent avec des bâtons jusqu’au milieu de la tente et en font un petit tas. Le malade se déshabille et entre dans la tente avec un seau d’eau; un des assistants rabat les couvertures sur la porte et le patient reste dans l’obscurité la plus complète. Il verse quelques tasses d’eau sur les pierres brûlantes et la vapeur s’élève; le baigneur s’étend par terre et la vapeur se condense à la partie supérieure de la tente et descend peu à peu sur les membres qui se couvrent de sueur. Après cinq ou dix minutes, à un signal donné de l’intérieur, l’assistant soulève la couverture; la vapeur s’échappe en nuage épais et l’Indien se remplit les poumons d’air frais. Cette opération se renouvelle plusieurs fois, et enfin le malade sort de la tente tout ruisselant de sueur. Quelques-uns courent se plonger dans l’eau du fleuve, d’autres se couchent par terre, laissant au vent le soin de les sécher.

A la vertu curative de ce bain de vapeur, les Indiens ajoutent leurs superstitions et font de la tente de sueur une tente de prières; ils prient à haute voix de manière à être entendus de tous ceux du dehors.

Avant une entreprise importante, ils ont coutume d’entrer dans la tente de sueur, où ils prient pour eux-mêmes et maudissent leurs ennemis; parfois aussi ils se livrent à cette pratique dans un but tout à fait mauvais.

Quelquefois ce traitement est avantageux à leur santé, mais souvent il leur est nuisible, à cause du passage subit de l’extrême chaud à l’extrême froid. J’ai vu moi-même un homme atteint de pleurésie, jeté nu de la tente de sueur dans la neige. La mort ne se fit pas attendre.

Leurs remèdes se réduisent à quelques racines qu’ils emploient comme cathartiques ou émétiques. En dehors de cela, ils ont peu de véritables remèdes. Ils chantent, battent du tambour, font semblant d’aspirer le virus ou le mauvais esprit du corps malade, emploient la pipe et des pierres de forme curieuse avec une variété de cérémonies que seule peut inventer la cervelle d’un Indien. Ils imitent le mugissement du taureau ou le sifflement du serpent, etc. Ils terminent en comprimant le ventre du malade avec les poings ou avec des bâtons recourbés, ou bien encore ils sautent sur lui et le foulent de leurs pieds, comme le raisin dans le pressoir.

Battre du tambour et chanter est le grand remède. Un pauvre malade est-il enflé par tout le corps, ou en proie à de vives souffrances, l’homme de médecine place sa main au-dessus d’un foyer, et quand elle est chaude, il l’étend au-dessus du malade en l’agitant avec rapidité comme dans un accès de délirium tremens. En même temps il chante ou imite le sifflement d’un serpent ou la détonation d’un coup de fusil.

La pipe joue un grand rôle dans la médecine indienne. Ils l’allument, tirent deux ou trois bouffées, l’élèvent en l’air; la présentent au soleil, puis à la terre comme s’ils fumaient en l’honneur du soleil et de la terre. L’homme de médecine aspire ou avale, je ne sais comment, une bonne quantité de fumée, puis la souffle pendant près d’une minute sur tout le corps du malade. Les uns envoient la fumée par la bouche; d’autres, ayant couvert la pipe d’un mouchoir, soufflent dedans de manière à faire sortir la fumée par le tuyau et la promènent ainsi sur le malade de la tête aux pieds.

Ils appliquent sur le corps du malade de petites bêtes embaumées, ou des pierres de forme étrange, des limaces pétrifiées ou des serpents faits avec des chiffons. Tous ces objets sont renfermés dans des sacs de cuir bien travaillés et ornés de broderies.

Quand il y a une danse solennelle, les hommes de médecine apportent ces sacs au milieu de la loge et en font un bel étalage. Il y a beaucoup de ces docteurs parmi les Corbeaux et plusieurs ont grande réputation; toutefois, en cas de nécessité, tout le monde, hommes et femmes, peut faire office de médecin.

Un jour, arrivé près d’une tente, au moment où je descendais de cheval, j’entendis crier: On fait médecine! Cela voulait dire: Vous ne pouvez pas entrer. Je dis alors à l’homme de médecine qui se tenait à l’intérieur: «Moi aussi je suis médecin, et je désire entrer pour voir comment vous faites.» Il me répondit: «Entrez!» et j’entrai. Je vis là un tout jeune homme malade de consomption, couché par terre, le médecin assis à côté de lui, et une vieille femme accroupie à ses pieds. Le médecin avait près de lui un seau d’eau, et tenait à la main une baguette à l’extrémité de laquelle étaient fixés quelques poils de buffalo. De temps en temps il plongeait cette espèce d’aspersoir dans le seau et le secouait sur le corps du patient qui faisait mille contorsions. Le vieux docteur appliquait ses lèvres sur le côté du jeune homme, suçait la chair, puis avec deux doigts il tirait quelque chose de sa bouche, le mettait soigneusement dans la main de la vieille qu’il fermait aussitôt. Il répéta plusieurs fois cette opération, mettant toujours dans la main de la femme ce qu’il prétendait tirer du corps du malade. Saisissant le moment où il mettait ses doigts dans la bouche, j’avançai la main pour recevoir ce qu’il avait tiré. Il me le donna et me ferma le poing; je le rouvris et trouvai un morceau d’ongle. Il faisait croire à la vieille et au jeune homme qu’il avait réellement tiré quelque chose du corps de l’infirme, la cause de la maladie, et qu’il l’avait guéri.

Une autre fois, je me trouvais dans une case où un jeune garçon de dix ans avait la fièvre paludéenne. L’homme de médecine vint, portant des herbes dans un petit sac. Il déposa le paquet, et avec deux doigts il commença à presser le corps du malade en diverses parties pour trouver le siège du mal. Enfin il montra les côtes et dit: «Là est le mal.» Il se mit de l’herbe sèche dans la bouche, la mâcha et la cracha ensuite sur le corps du malade; puis il approcha ses lèvres des côtes et se mit à sucer en mugissant comme un taureau, balançant la tête à droite et à gauche comme s’il voulait arracher une racine avec les dents. Il se releva et laissa couler de sa bouche sur sa main la salive verte. La grand’mère de l’enfant me dit toute triomphante: «Voyez le pus qu’il a sucé!» Je me levai brusquement comme si j’avais voulu en venir aux mains avec l’homme de médecine, je lui dis d’un ton irrité: «Tu es un imposteur! cela n’est point du pus, mais simplement le suc de l’herbe que tu as mâchée.» L’homme de médecine, qui ne s’attendait pas à une pareille algarade, répondit froidement: «Tu as raison, cela n’est point du pus, mais le suc de l’herbe.»

Un autre spécifique de la médecine indienne consiste à masser le ventre avec les poings fermés, comme les boulangers qui pétrissent le pain, et ils font cela pour remuer les intestins et pour chasser les mauvais esprits Un jeune homme massait ainsi un mourant; je lui demandai pourquoi; il me répondit que dans le ventre de son frère il y avait un serpent qui peu à peu montait vers le cœur, menaçant ainsi de tuer le malade; il voulait donc tuer le serpent avant qu’il n’arrivât au cœur.