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Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes cover

Au Pays des Peaux-Rouges: Six ans aux Montagnes Rocheuses; Monographies indiennes

Chapter 17: VII.
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About This Book

Récit de voyage et d'ethnographie qui combine le témoignage d'un long séjour dans les Montagnes Rocheuses avec des monographies détaillées de peuples autochtones. L'auteur décrit la traversée et des observations de mœurs américaines, puis offre des scènes de la vie quotidienne, des habitations en tipi, et des éléments de croyances, de rites et de coutumes. Deux portraits contrastés présentent une communauté encore attachée à ses pratiques païennes et une autre convertie au christianisme, tandis que des notes missionnaires éclairent les transformations sociales et religieuses observées.

Camp indien.

Un Indien gravement malade se plaignait d’un violent mal de gorge; un docteur indien entonna une chanson, et tirant le tuyau de sa pipe, il le prit dans la bouche et souffla de l’air tout autour de la gorge du patient, pendant que de la main gauche, par trois fois, il lui relevait le menton et le frappait légèrement à la gorge.

Peu d’instants après le même malade se plaignait de n’y plus voir; un autre docteur se leva pour exercer son art. Il se mit à chanter, tandis que le malade restait assis par terre sur une couverture. Il lui mit le bras gauche autour de la tête et avec la paume de la main droite il le frappa fortement à plusieurs reprises sur la nuque, lui demandant: «Vois-tu maintenant?» L’autre répondit: «Non.» Le docteur reprit: «Ne veux-tu pas me voir?—Oh! si,» répondit le malade désespéré. Et l’honneur du médecin était sauvegardé.

Le pire, c’est lorsqu’ils sautent à pieds joints sur le ventre et l’estomac du malade et le foulent à plaisir.

Le 14 août 1891, je campais au pied des montagnes appelées Big-Horn. Dans la tente voisine de la mienne vivait un vieil Indien avec sa femme, dont le nom signifiait: «Frappe le cavalier du cheval pommelé.» Le voyant malade, elle lui pressa le ventre avec les mains, et sautant sur lui à pieds joints, elle se mit à le piétiner: elle voulait le faire vomir. Je courus à elle et la repoussai loin du patient. Après le dîner, celui-ci prit un bain dans le ruisseau voisin. Alors la vieille vint me dire: «Mon mari veut que je le foule avec les pieds;» je lui répondis que les Indiens avaient des oreilles de fer, qu’ils ne voulaient rien entendre de ce qu’on leur disait pour leur bien et qu’elle était libre d’agir à sa guise. L’homme sortit de l’eau et se coucha par terre sur le dos couvert d’un chiffon. La femme sauta sur la victime et recommença sa brutale opération. Appuyée sur le pied gauche, elle pressait de toutes ses forces avec le pied droit. L’homme poussa un hurlement formidable: j’accourus; d’après les apparences, il était mort. Ce qui augmenta ma surprise, c’est que la femme continuait le traitement homicide, persuadée qu’il respirait encore. Il vint une autre femme; ensemble elles traînèrent le corps dans la tente, et toutes deux avec les deux poings se mirent à presser le ventre de l’homme, le regardant fixement. Je me tenais debout à la porte, contemplant ces deux tigresses. Quelques minutes après l’homme étant certainement mort, elles roulèrent le cadavre dans une couverture, le ficelèrent avec une corde et le portèrent à la sépulture avec des pleurs et des lamentations.

La pneumonie ou inflammation des poumons emporte grand nombre de sauvages et très vite. Mal nourris et mal vêtus, exposés à un froid intense, ils n’offrent aucune résistance à la maladie: ils portent des chaussures de cuir souple; quand il pleut ou quand il neige, ils marchent pieds nus, ne remettant leurs chaussures sèches que lorsqu’ils sont rentrés chez eux.

VI.

L’eau-de-vie.

Voilà plus d’un demi-siècle que les Indiens trafiquent avec les blancs et reçoivent en échange les objets qui leur sont nécessaires. Des Compagnies américaines remontaient les fleuves avec des barques chargées de provisions et d’objets curieux, ou venaient par terre sur des chariots attelés de bœufs et de chevaux; ils abordaient les Indiens, échangeaient les marchandises, et retournaient aux Etats revendre les peaux avec de grands profits. Malheureusement ces blancs étaient presque tous des aventuriers, gens sans scrupules et sans conscience, et ils introduisirent dans le pays l’eau-de-vie. Les Indiens, habitués à satisfaire toutes leurs passions, après avoir goûté la liqueur, furent incapables de se modérer; tant qu’ils avaient envie de boire, ils buvaient; il s’ensuivait des orgies effrayantes et même des meurtres quand une bande était ivre. Ils commettaient toutes sortes de crimes: les uns se suicidaient, les autres tuaient ceux qui leur étaient les plus chers, femmes, parents, amis, tous tombaient victimes de la funeste liqueur. Les sauvages dont elle a causé la mort se comptent par milliers. Le dernier meurtre fut commis le 1ᵉʳ décembre 1899: un Pied-Noir, sorti de la Réserve, était allé dans un village voisin où il s’était enivré jusqu’à devenir furieux: un blanc l’abattit d’un coup de fusil.

En 1894, au cœur de l’hiver, par un froid rigoureux, je m’étais réfugié pour la nuit dans la tente d’un chef, au fond de laquelle je m’endormis. Vers minuit, quelques sauvages chargés d’eau-de-vie, entrèrent dans la tente et se mirent à la vendre à leurs amis. Une couverture pour une chopine, une selle pour une bouteille, un dollar pour un verre. Ils passèrent alors dans une autre tente et l’orgie commença. Je dis au chef d’amener mon cheval, et voulais partir immédiatement. «On va bientôt, lui dis-je, tirer des coups de fusil dans toutes les directions, et je n’ai nulle envie de me faire tuer.» Le chef m’assura qu’il veillerait à ma sécurité et je restai chez lui. Le lendemain tout était tranquille; seulement, au dehors, on voyait çà et là des hommes et des femmes, couchés sur le sol, en état de complète ivresse. Leurs parents les traînèrent dans les loges et les gardèrent à vue, jusqu’à ce qu’ils eussent repris leurs sens.

Quelques sauvages, lorsqu’ils sont ivres, sont prêts à se livrer à tous les excès, et j’ai vu quelquefois des familles entières courir se cacher dans la brousse ou dans d’autres cases, jusqu’à ce que cet accès de folie fût passé.

VII.

Extinction de la race.

Les tribus indiennes diminuent de plus en plus, et par les mariages contractés dans la même tribu, tous deviennent parents entre eux; de là l’appauvrissement du sang et une génération des plus misérables, héritière de tous les maux, sans moyens de réagir. Si cela continue ainsi, en moins d’un siècle, l’histoire des tribus indiennes sera close; elles seront ensevelies dans l’oubli, il n’en restera plus que le nom... dans les livres.

Ajoutez la haine implacable de beaucoup de blancs envers les Indiens: ils ne manquent pas une occasion de leur faire tout le mal possible et disent qu’un Indien est bon quand il est mort ou tué.

Il existe un ouvrage anglais intitulé: A century of dishonor, «Un siècle de honte», dans lequel Madame Helen Jackson expose la conduite du gouvernement des Etats-Unis envers quelques tribus indiennes. Profitant de la liberté américaine, cet auteur avait pénétré dans les Archives du gouvernement et recueilli une foule de documents qui lui permirent de rédiger contre le même gouvernement un terrible réquisitoire. Elle y montre comment, pendant un siècle environ, il n’a fait qu’opprimer les Indiens, violant les traités, leur enlevant leurs terres, les refoulant dans les déserts, les tuant et commettant beaucoup d’autres injustices qui le déshonorent et le couvrent d’ignominie.

VIII.

Le massacre des Pieds-Noirs par les troupes du colonel Baker.

La tribu des Pieds-Noirs fut toujours la terreur des tribus voisines. A l’arrivée des blancs, pour une raison ou pour une autre, ils en vinrent aux mains avec eux. Si un Pied-Noir avait été tué par des Indiens ou par des blancs, d’après leurs coutumes, un Indien ou un blanc devait être tué en représailles.

En 1873, les Pieds-Noirs firent quelques incursions sur les bords de la rivière du Soleil, volèrent des chevaux, tuèrent des blancs et s’enfuirent vers le Nord. Quelques compagnies de soldats américains, sous le commandement du colonel Baker, se mirent à leur poursuite. Les éclaireurs découvrirent, sur les bords du fleuve Maria, un camp d’environ quatre-vingts tentes de Pieds-Noirs, et aussitôt ils revinrent en informer le colonel. Celui-ci, supposant que c’était les voleurs, fit avancer ses troupes et prit position près du camp. Au point du jour, pendant que les sauvages étaient encore endormis, il ordonna d’ouvrir le feu sur les tentes, et fit un affreux massacre de ces pauvres gens, hommes, femmes et enfants. Or les Pieds-Noirs qui avaient fait la razzia, ne s’étaient pas arrêtés au fleuve Maria, mais avaient continué leur fuite précipitée vers le Nord, d’où, après une longue chasse, revenaient précisément ces malheureux chargés de peaux de buffalo: ignorant ce qui s’était passé, ils se dirigeaient vers Benton pour y vendre le produit de leur chasse et acheter ce qui leur était nécessaire. Et ainsi, par une fatale erreur, beaucoup d’innocents avaient été sacrifiés. Sur quatre cents personnes, soixante-dix à peine échappèrent, et presque toutes blessées.

Ce massacre produisit la plus profonde impression sur l’esprit des sauvages; frappés de terreur, ils se soumirent pour toujours. A l’heure qu’il est, toutes les tribus indiennes des Etats-Unis sont gouvernées par une main de fer. De même que beaucoup de blancs n’aiment pas les Indiens, de même beaucoup d’Indiens n’aiment pas les blancs; ils ne cèdent qu’à la force et ne s’avouent vaincus, sans espoir de se relever, que par la crainte des millions de blancs qui les entourent. S’ils avaient la moindre chance de vaincre les blancs, aujourd’hui même toutes les tribus se soulèveraient comme un seul homme pour rôtir vifs les blancs et les dévorer. Tels sont les sentiments qui bouillonnent dans le cœur et la tête des Indiens subjugués; ils voient dans les blancs la cause de toutes leurs calamités et de leur destruction prochaine, dont ils ont le clair pressentiment.

Les tribus indiennes se trouvant donc dans cet état de désolation et sur le point de disparaître, il est de notre devoir de redoubler d’énergie pour en envoyer le plus grand nombre possible au ciel. S. Jean, au chapitre VII de l’Apocalypse, raconte qu’il a vu au pied du trône de Dieu une grande foule d’élus de toute tribu;—pour accomplir cette prophétie, nous travaillons à y joindre quelques représentants de la tribu des Pieds-Noirs.

IX.

Sépultures indiennes.

A peine un Indien a-t-il expiré, qu’on le porte à la sépulture; seuls les membres de la famille l’accompagnent. Autrefois le cadavre était lié ou cousu dans une peau de buffalo et déposé sur un arbre ou sur une sorte d’estrade où on l’abandonnait. Maintenant ils commencent à se servir de cercueils; cependant ils n’aiment pas à être ensevelis sous terre: voilà pourquoi bien peu nous amènent leurs morts. Presque toujours, les Pieds-Noirs se contentent de déposer le cercueil sur le sol et le laissent là sans autre cérémonie.

D’autres construisent une cabane en bois sans toiture, sur une haute colline. Cette case carrée a cinq mètres de large et deux mètres et demi de haut. On y entasse les morts de tout le voisinage: on place les cercueils les uns sur les autres avec quelques objets ayant appartenu aux défunts: pour un homme, ce sera son sac de médecine, sa selle, etc.; pour une femme, quelque objet de ménage, une poêle, des assiettes, des cuillers, etc.; pour un enfant, ses jouets, comme de petites voitures, et ainsi de suite. Une fois j’y ai vu mener le cheval du défunt, orné de rubans; après avoir déposé le cadavre, on tua le cheval d’un coup de fusil. L’opinion commune des blancs est que les Indiens déposent ces objets sur les cercueils et tuent des chevaux pour que les morts s’en servent dans l’autre vie.

Dernièrement mourut un enfant de cinq ans qui était baptisé et fut enterré dans notre cimetière. Le père de l’enfant prit un coffre et le remplit des habits et de tout ce qui avait appartenu au mort et le déposa sur la tombe. Quand cet homme se fut un peu consolé, il vint me voir et je lui demandai pourquoi il avait mis ce coffre sur la tombe de son fils, s’il croyait que celui-ci en ferait usage, le priant de m’expliquer la croyance indienne sur ce point. L’Indien, nommé «Mille Chevaux», homme très intelligent, répondit qu’ils agissent ainsi pour montrer leur désintéressement vis-à-vis des choses appartenant à leurs morts. Nous savons, ajouta-t-il, que le défunt aimait beaucoup ces objets, et nous les détruisons pour que personne ne s’en serve après lui.

Rivière Marla.

Un chef nommé «Court-Double», homme de grande autorité dans toute la tribu, vint me voir et je lui dis: «Court-Double, dites-moi un peu: pourquoi les Pieds-Noirs laissent-ils aux morts ce qui leur a appartenu? J’ai vu sur un cercueil d’enfant une petite charrette; les Pieds-Noirs croient-ils que l’âme de cet enfant s’en serve dans l’autre vie? Quand vous tuez le cheval d’un mort, est-ce pour qu’il s’en serve dans l’autre monde?»—Court-Double répondit: «Nous donnons aux morts les objets qu’ils possédaient pendant leur vie, parce qu’ils les aimaient. En voyant ces objets, nous nous souviendrions du mort et notre douleur serait continuellement ravivée. Pour ne pas renouveler ainsi notre douleur, nous mettons avec le mort tous ces objets et ainsi nous oublions tout. Nous tuons les chevaux que le mort aimait, parce qu’il les soignait et les nourrissait bien; si un autre les prenait, il pourrait les négliger et les laisser maigrir; voilà pourquoi nous les tuons.»

Court-Double me narra ensuite l’histoire suivante: Le grand chef Seltis, après sa mort, était revenu à la vie. Il raconta comment après son dernier soupir il avait été transporté dans une plaine, traversée par un grand fleuve. Là il avait retrouvé tous ses proches et amis, morts depuis peu de la petite vérole: «Ils occupaient, dit Seltis, un campement composé de tentes pareilles aux nôtres. En me voyant, tous me crièrent: «Retourne chez toi! retourne à la maison, qu’es-tu venu faire ici?» De l’autre côté du fleuve s’élevait une tente isolée; ils me dirent de traverser, que je trouverais là le chef qui me ferait reconduire chez moi. Je traversai, je vis le chef et le reconnus, car il était mort peu de temps auparavant. Il appela son fils et lui dit de m’amener un cheval pour que je puisse retourner chez moi. Le cheval était gris; c’était le même qu’on avait tué aux funérailles du chef. Je partis, et lorsque j’arrivai à ma tente, le cheval se cabra et ne voulut pas approcher. Je descendis et j’entrai dans la tente: au milieu, il y avait un feu allumé et au fond mon cadavre assis par terre, le dos appuyé contre la cloison; deux ou trois personnes le soutenaient, les yeux fixés dessus et à ce moment, je revins à moi.» Tel fut le récit de Seltis.

Il est à noter que Court-Double ne dit pas s’il croyait ou non à cette histoire; dans tous les cas cette tradition confirme l’opinion des blancs rapportée plus haut.

«Nous croyons, continue Court-Double, que les morts s’en vont vers les collines sablonneuses appelées «Spàteikiù», à une centaine de milles d’ici, vers l’Est. Cet endroit est une terre désolée, où l’herbe ne croît pas. Un jour j’allai avec trois compagnons voler des chevaux aux Assiniboins; la nuit nous surprit précisément en cet endroit mal famé. Il y avait là un petit monticule de terre taillé à pic, derrière lequel nous nous abritâmes contre le vent, pour y passer la nuit. Je dis à mes compagnons que j’avais grand’peur des morts, parce que nous nous trouvions sur leur territoire. Nous nous étions couchés sur le sol, quand vers minuit nous entendîmes une voix criant: «Oh!... Oh!...» Puis un homme qui parlait; quelques instants après, un grand nombre de personnes qui causaient et couraient çà et là, comme des enfants en train de jouer.»

X.

Enterrés vivants.

Les sauvages portent quelquefois à la sépulture des hommes encore vivants. Chez les Corbeaux, il y avait un malade que je visitais chaque jour. Un matin que j’allais le voir, j’aperçus devant la tente un chariot attelé de deux chevaux: j’entrai. Le moribond était revêtu de ses habits de gala, avec la figure peinte en rouge. Les parents étaient assis en silence tout autour de la loge. Au bout de quelques instants, un d’entre eux se leva et me dit: «Cessez de lui parler; il est temps de partir.—Et où voulez-vous aller?—Le porter à la sépulture, répondit-il en me montrant le malade.—Comment? Le porter à la sépulture? mais il n’est pas mort.—Oh! reprit l’Indien, il sera mort avant que nous n’arrivions à la colline.—Et moi je vous dis que vous ne l’emporterez pas tant qu’il sera vivant; autrement je vais chercher la police et je vous fais mettre en prison.» Là-dessus ils renoncèrent à leur projet. Cette conversation avait lieu en présence du moribond, qui comprenait parfaitement tout ce qu’on disait. Vers le soir l’homme mourut, et on le transporta à la colline.

XI.

Vieux Pharisien et femmes scalpées.

Le vieux Grande-Plume, en vrai Pharisien qu’il était, voulait faire parade de ses vertus et me disait: «Je ne mens jamais, je ne vole pas, mon cœur est loyal et fort. Les Pieds-Noirs qui se contentent de couper le nez à leurs femmes coupables, n’ont pas le cœur fort. Un jour on me dit que ma femme était infidèle; je n’avais rien vu, je ne savais rien que par ouï-dire. Aussitôt je pris mon fusil, je couchai ma femme en joue et je l’étendis raide morte.—Scélérat!» m’écriai-je.—Mais il continua à me raconter d’autres meurtres qu’il avait commis, à moitié ivre, ajoutant que tout le monde le respectait et avait grand’peur de lui.

Une femme de la tribu des Corbeaux avait sur la tête une cicatrice large comme une pièce de cinq francs, où il n’y avait pas de cheveux, mais seulement une peau très mince. J’avais entendu parler de cette femme et je la priai de me raconter son histoire. «J’étais encore jeune fille, dit-elle; mon père avec quelques autres familles des Corbeaux était campé au delà du fleuve Yellow Stone. Dans le voisinage se trouvait une colline sur laquelle avait été enseveli un de nos parents; je voulus y aller avec deux autres femmes. Nous touchions presque au sommet de la colline; c’est tout ce que je me rappelle. Vers le soir je me trouvai couchée dans la tente avec une blessure au côté et la tête bandée. On me dit que sur la colline il y avait des Pieds-Noirs en embuscade et qu’ils avaient tiré sur nous. Nos guerriers accourus trouvèrent mes deux compagnes mortes et moi sans connaissance; avant de partir les Pieds-Noirs avaient enlevé à chacune de nous un morceau de peau avec les cheveux à l’endroit où vous voyez encore la cicatrice.»

Une femme de la tribu des Têtes-Plates, mariée au Pied-Noir Grande-Plume, avait une chevelure magnifique. Des Corbeaux l’ayant rencontrée l’attaquèrent à coups de fusil et elle tomba blessée. Les Corbeaux la croyant morte et voyant sa belle chevelure, lui scalpèrent toute la tête, ne laissant que quelques cheveux sur la nuque d’une oreille à l’autre. Cette femme revint à la santé: tout autour de la tête, la peau se reforma, laissant seulement voir au sommet du crâne l’os dénudé et légèrement noirci. Cette femme vit encore parmi les Têtes-Plates. Ce fait me fut raconté par Court-Double; et Grande-Plume que j’interrogeai, me le confirma. Il devait être bien renseigné, puisqu’il s’agissait de sa femme.

XII.

La chevelure d’un Corbeau.

Pour mesurer un objet, les sauvages prennent un bâton, serrent entre leurs doigts l’extrémité inférieure et comptent: un; puis par-dessus ils appliquent l’autre main et comptent: deux, et ainsi de suite. D’autre part, ils sont très fiers de leur chevelure; plus elle est longue et épaisse, plus ils l’apprécient.

Il y avait chez les Corbeaux un chef dont la chevelure ne cessait de croître; et il aimait à répéter que lorsqu’elle aurait cent mains de long, il mourrait. Or, quand il mourut, on mesura sa chevelure, elle avait précisément cent mains de longueur. Ses parents la coupèrent et la gardèrent précieusement comme un trésor et comme un remède tout-puissant. Tous les Corbeaux connaissent ce fait; ils en parlent souvent et nomment la personne qui possède ce joyau. Un jour que je me trouvais chez le possesseur de cet objet merveilleux, je le priai de me le montrer. Le bon vieux, tout heureux, prit un paquet accroché à une perche, le posa par terre et l’ouvrant avec précaution me dit: «Les cheveux avaient cent mains de longueur, mais j’en ai coupé vingt-cinq pour les donner à quelques amis partant en guerre; de sorte qu’il ne m’en reste plus que soixante-quinze.—Soixante-quinze, répliquai-je, c’est une belle longueur.» Il déploya la chevelure sous mes yeux; elle ressemblait à une longue corde non tressée; les cheveux étaient liés ensemble et collés de distance en distance avec de la résine. La case était un peu obscure et je demandai la permission d’aller regarder la corde au grand jour. Je sortis, je pris la prétendue chevelure par un bout et me mis à l’examiner en la tournant entre mes doigts. Je découvris qu’à chaque intervalle de 7 à 8 mains de nouveaux cheveux étaient ajoutés aux autres. J’appelai le vieux et lui dis: «Eh mais! dites donc! ces cheveux sont collés bout à bout avec de la poix.—Non, ils ne sont pas collés, dit-il, mais rompus.—Pas du tout, répondis-je; s’ils étaient rompus, la cassure serait circulaire, tandis qu’elle s’étend en diagonale sur une longueur de deux pouces; attends, je vais te faire voir la même cassure à chaque sept ou huit mains de distance.» Ainsi fut fait, et je jetai la corde en disant: «C’est une insigne supercherie.» Dans la loge voisine se trouvait un grand chef avec une douzaine de guerriers; j’entrai et je dis: «Cette longue chevelure n’est composée que de cheveux ajoutés bout à bout; c’est la plus grande tromperie que j’aie jamais vue; et si vous me prouvez que les cheveux sont d’une seule pièce, je vous donne ma tête à couper.» Ils ne répondirent rien et je m’en allai.

Démasquer ainsi les fraudes est une leçon qui vaut le meilleur sermon pour ouvrir les yeux des imposteurs et de leurs dupes.

XIII.

Le sacrifice au Soleil ou la loge de médecine.

La «loge de médecine» est la plus grande solennité religieuse des Pieds-Noirs; elle dure encore et durera aussi longtemps qu’il y aura de vieux Indiens obstinés ou que le gouverneur tolérera cet usage.

C’est un sacrifice au soleil qui se célèbre chaque année par suite de quelque vœu: par exemple un sauvage tombe-t-il gravement malade, sa femme sort de la tente dès l’aube et promet au soleil que si son mari revient à la santé, elle fera la «loge de médecine» en son honneur. Si l’homme guérit, on fait savoir à toute la tribu que sa femme fera «la loge de médecine», dont elle sera la prêtresse; et s’il y a eu plusieurs vœux, il y a autant de prêtresses que de vœux.

La saison choisie est toujours l’été, parce qu’on peut dresser un grand nombre de tentes ensemble, et qu’on n’a besoin ni de bois ni de foin. Toute la tribu doit y assister, et jamais jusqu’à ce jour elle n’y a manqué. Beaucoup croient à l’efficacité de ces sacrifices; d’autres s’en moquent, spécialement la jeunesse, mais tous y accourent comme à une foire pour voir leurs amis, jouer, prendre part aux courses de chevaux, danser, faire de bons repas et se donner, comme ils disent, du bon temps. Autrefois il fallait plusieurs mois pour réunir la tribu, qui se composait de petites bandes dispersées dans d’immenses prairies ou de vastes déserts. Le lieu du rendez-vous fixé, on envoyait aux divers chefs de bandes des messagers avec des feuilles de tabac pour les inviter à se rendre au plus vite à la «loge de médecine». On préparait aussi un grand nombre de langues de buffalo, lesquelles cuites et consacrées par les prêtresses, devaient ensuite être distribuées par petits morceaux à chaque membre de la tribu.

Les jeunes gens apportaient des arbustes et avec toute espèce de cérémonie construisaient une grande loge pour la célébration des superstitions ou médecines: de là le nom de «loge de médecine».

Au moment où on dressait la perche du milieu, on liait à son sommet un bouquet de verdure sur lequel les Indiens déchargeaient leur fusil comme sur une cible.

Il y a quelques années, le docteur de l’Agence s’était joint aux Indiens pour cette cérémonie, mais un écart de son cheval ombrageux fit dévier la balle qui alla frapper un Indien. Plusieurs guerriers couchèrent aussitôt en joue le docteur pour le tuer, mais les chefs les en empêchèrent. J’allai voir le blessé qui mourut trois jours après. Quant au docteur, il détala au plus vite.

La loge construite, on y expose les offrandes que les Pieds-Noirs veulent faire au soleil: des bandes de calicot, des mouchoirs, des chemises, des ornements sauvages et quantité d’autres objets. La loge de médecine s’élève au milieu; tout autour s’étend une esplanade de cent mètres de rayon; en dehors de cette place circulaire se dressent toutes les autres tentes, actuellement encore au nombre de 400, mais autrefois beaucoup plus nombreuses; l’ensemble offre un spectacle vraiment pittoresque.

En 1882, me trouvant là, je dis au chef nommé «Peint-en-Rouge» de faire dresser une tente dans le grand cercle voisin de la loge de médecine, parce que j’y voulais dire la messe le dimanche suivant. La loge fut dressée et j’y célébrai la messe. Tous les Pieds-Noirs baptisés vinrent y assister, et comme il n’y avait pas de place pour tout le monde, on laissa la loge ouverte par devant et tous furent enchantés. Mon intention était de substituer les rites catholiques aux rites païens dont les principaux sont: la distribution des langues, des prières, des danses religieuses et les confessions publiques. Ces confessions sont juste l’opposé des nôtres: elles ressemblent à celle du Pharisien. Les prêtresses se présentent d’abord au public et jurent en face du soleil qu’elles ont toujours été fidèles à leurs maris; si elles mentent ou se parjurent, elles mourront bientôt ou il éclatera soudain une violente tempête. Puis les grands chefs et les guerriers viennent l’un après l’autre faire leur confession publique; chacun énumère ses glorieux exploits, c’est-à-dire combien d’ennemis il a tués, combien de chevaux il a volés, provoquant ainsi les jeunes hommes à en faire autant. Cette solennité et ces discours faisaient grande impression sur l’esprit des assistants; et après les fêtes de nombreuses bandes de jeunes braves partaient en guerre, avides de tuer, de faire du butin et de se rendre fameux dans la tribu.

Les Réserves étant éloignées les unes des autres, il se forma peu à peu entre elles des villages d’émigrants; ceux-ci, hommes de frontière, hardis et prompts à l’attaque, voyant passer des troupes d’Indiens avec des chevaux, s’unirent entre eux et leur donnèrent la chasse comme à des loups. Cela mit fin aux guerres de tribu et aux vols de chevaux.

Il y a vingt ans, dans ces réunions et ces solennités, on ne voyait aucune trace de civilisation parmi les Pieds-Noirs: ils étaient tous vêtus à la sauvage, aucun ne parlait anglais, les voyages se faisaient à cheval. Les blancs mariés à des femmes indiennes vivaient hors de la Réserve; les enfants, garçons et filles, couraient dans le costume le plus primitif. Maintenant tout cela est changé. Les hommes s’habillent à peu près comme les blancs; la jeunesse sortie des écoles parle anglais, et l’on voyage en chariots ou en voitures légères. A l’approche des Américains, les blancs mariés avec des Indiennes, abandonnant leurs demeures, vinrent s’installer dans la Réserve, y bâtirent des maisons et se livrèrent à l’élevage du bétail. On voit maintenant aux fêtes de nombreuses jeunes filles métisses, vêtues à la mode anglaise, avec des chapeaux à plumes et accompagnées de jeunes mécréants à demi civilisés qui se livrent sans frein à toutes leurs passions. Ce mélange de gens oisifs vivant ensemble pendant deux ou trois semaines, et les danses religieuses prolongées jusqu’au matin, rendent l’atmosphère de ces réunions vraiment pestilentielle. On comprend dès lors que la loge de médecine avec ses saturnales soit devenue une cause de ruine morale pour la jeunesse.

XIV.

Mythologie de la loge de médecine.

Un jeune Pied-Noir nommé Payi (Cicatrice) s’éprit d’une jeune fille de la tribu et demanda sa main. La jeune fille lui répondit ironiquement qu’elle l’épouserait volontiers, mais à condition qu’il fasse disparaître la cicatrice qu’il avait sur la joue. Désolé de cette réponse, le jeune homme se retira sur une haute montagne et resta huit jours sans manger ni boire, la nuit couchant sur la terre nue et passant la journée à pleurer et à prier, afin de trouver un remède à sa difformité. Enfin il eut un songe dans lequel on lui disait d’aller jusqu’à l’extrême limite de la terre, où il trouverait un homme de médecine qui le guérirait. Il s’éveilla plein d’espérance, descendit de la montagne et s’en retourna joyeusement au camp. Il se fit faire plusieurs paires de chaussures indiennes, mit dans un sac de peau de la viande sèche mêlée avec de la graisse de buffalo et, muni de ces provisions, il partit. Epuisé de fatigue, il passa bien des nuits couché dans la prairie, au milieu des ténèbres et des bêtes fauves; il traversa des fleuves et des montagnes, arriva aux confins du monde, et là il commença à s’élever dans l’espace. Bientôt il rencontra un enfant merveilleusement beau qui portait un arc et des flèches, et en sa compagnie il fit la chasse aux petits oiseaux. Cet enfant n’était autre que l’Etoile-du-Matin.

Quand vint le moment de rentrer chez lui, l’Etoile-du-Matin invita son compagnon à le suivre jusqu’à sa tente, ils arrivèrent à une grande loge et y entrèrent. La mère de l’enfant, la Lune, reprocha à son fils d’avoir amené cet étranger disant qu’à son retour son père le gronderait: elle lui ordonna de chasser le jeune homme. L’Etoile-du-Matin se mit à pleurer et la Lune eut pitié de lui et n’insista pas.

Le soir, le Soleil revenant à la maison s’arrêta à quelque distance et cria: «Il y a un étranger dans la tente; chassez-le.» La Lune répondit: «Venez, il n’y a point d’étranger ici.» Et le Soleil: «Si, il y en a un, je le reconnais à son odeur: fais de la fumée.» La Lune prit quelques charbons ardents, les déposa par terre près du foyer et plaça dessus de l’herbe sèche; une fumée odoriférante remplit la loge et le Soleil entra. Ayant aperçu l’étranger, il ordonna à l’Etoile-du-Matin de le faire partir. L’enfant se mit à pleurer, et le Soleil ayant pitié de son fils ne le molesta plus. Il se tourna alors vers le jeune Pied-Noir, lui demanda qui il était et d’où il venait. Celui-ci, tout en larmes, lui conta son aventure et ajouta qu’averti en songe, il était venu le trouver comme l’unique médecin capable de faire disparaître la difformité de son visage.

Le Soleil ordonna à la Lune de faire préparer la cabine de sueur, et quand elle fut prête, le Soleil y entra avec les deux jeunes gens. La Lune resta dehors et ferma soigneusement la porte pour empêcher la vapeur de s’échapper.

Le Soleil prit place au milieu de la tente, son fils au fond du côté du Nord et le Pied-Noir près de la porte du Sud. Et il se mit à verser de l’eau sur les pierres brûlantes, à chanter et à faire toutes les cérémonies de la médecine. Tous les trois furent bientôt ruisselants de sueur. Alors le Soleil commanda à la Lune d’ouvrir la porte: la vapeur s’échappa de la tente sous forme de nuage blanc. Le Soleil demanda à sa femme où était son fils. La Lune regardant dans la tente répondit: «Il est assis au Nord.» Le Soleil ordonna de refermer la tente et continua ses cérémonies et ses chants: la cicatrice diminuait de plus en plus. Ayant fait rouvrir la porte, il demanda où se tenait son fils; la Lune répondit: «Au Nord.» Alors il fit changer de place les deux jeunes gens et continua ses incantations avec plus de force que jamais. Enfin une dernière fois, faisant ouvrir la porte, il demanda à la Lune où était son fils; elle répondit encore: «Au Nord.—Tu te trompes,» dit le Soleil.

La médecine était finie, la cicatrice avait disparu et le Pied-Noir ressemblait à l’Etoile-du-Matin à s’y méprendre. Rentré dans la grande tente, le Soleil parla ainsi au jeune Pied-Noir:

«Te voilà guéri, tu épouseras ta fiancée et de retour dans ta tribu tu diras à tous que je les protégerai toujours, si chaque année ils dressent en mon honneur une grande loge. Toute la tribu devra être là et m’offrir des présents qu’on exposera au sommet et tout autour de cette loge. Ainsi j’écouterai leurs prières. Les cérémonies devront être dirigées par une femme qui ait toujours été fidèle à son mari, autrement je n’écouterai pas leurs prières. Lorsque quelqu’un sera gravement malade, qu’il me fasse un vœu et je lui serai propice.»

Le Pied-Noir promit tout, prit congé et après un long voyage rentra au camp. Toute la tribu fut émerveillée de voir que la cicatrice avait entièrement disparu. Le jeune Indien rapporta tout ce que le Soleil lui avait ordonné de dire; il épousa la jeune fille et depuis lors les Pieds-Noirs font chaque année la loge de médecine en l’honneur du Soleil.

Les danses publiques se font avec la plus grande solennité et sont presque toujours des danses religieuses. Les hommes à peine couverts d’un haillon ont le corps peint de diverses couleurs, paré de plumes d’oiseaux et d’autres ornements indiens. Ils sautent à plusieurs ensemble, mais chacun séparément, tenant en main un objet superstitieux, par exemple un petit animal embaumé, un fusil, une pipe, un coutelas, une hache, etc.; ils dansent au son du tambour et des chants; ils poussent des cris et des hurlements et font mille contorsions selon le rythme de la danse ou selon leur caprice.

Les enfants des écoles ont les cheveux coupés; aussi quelques-uns d’entre eux voulant participer à la danse selon le vieil usage, s’attachent autour de la tête des queues de vache, et avec cette perruque ils se présentent à l’assemblée, provoquant parmi les spectateurs un rire inextinguible.

XV.

Le Napi ou le Vieux des Pieds-Noirs.

Le Napi est une sorte de divinité grotesque et peu édifiante. On lui attribue la création de l’homme et des animaux, des minéraux et en général de toutes les choses visibles. D’après la tradition, il habitait autrefois au milieu des Pieds-Noirs, mais depuis longtemps il ne s’est plus montré. Il court sur lui une foule de récits légendaires; en voici deux ou trois.

Pendant qu’il résidait parmi les Pieds-Noirs, il trouva un jour dans la prairie le crâne blanchi d’un cerf avec ses longues cornes. Un rat sortant de ce crâne invita le Napi à y entrer. Le chef des rats organisa aussitôt un bal qui devait durer toute la nuit, et celui qui s’endormirait aurait les cheveux rasés. Au milieu du bal, le Napi s’endormit et les rats lui rasèrent la tête et s’enfuirent. Le lendemain matin, le Napi s’étant réveillé mit dehors les jambes et le buste, mais il ne put sortir la tête. Il se leva la tête prise dans le crâne du cerf aux longues cornes, et ainsi affublé, il parcourut le pays.

Les chasseurs le prenant pour un cerf l’entourèrent, mais s’apercevant de leur erreur, ils l’empoignèrent par les cornes et lui demandèrent qui il était. N’obtenant aucune réponse, ils brisèrent le crâne avec une pierre et reconnurent le Napi.

On trouve ici un arbuste épineux avec de petites baies rouges que les sauvages recueillent et font sécher. Pour éviter de se piquer les doigts aux épines, ils frappent les branches avec un bâton et ramassent les fruits tombés par terre. Ils expliquent l’origine de ces épines par l’histoire suivante.

Un jour, accablé de fatigue, le Napi se reposait couché sur la rive d’un fleuve. Les eaux étaient calmes et limpides. Croyant voir des fruits rouges dans l’eau, il sauta dans la rivière pour les prendre, et ne trouvant rien il regagna le bord, s’attacha des pierres aux mains, aux pieds, au cou et sauta une seconde fois dans l’eau pour aller jusqu’au fond où il croyait trouver les fruits. Mais il ne trouva rien et but tant d’eau que, sur le point de se noyer, il n’eut que le temps de détacher les pierres et regagna la rive à moitié mort. Là, couché sur le dos, il ouvrit les yeux et s’aperçut que les fruits, au lieu d’être dans la rivière, étaient sur les arbustes. Dans sa colère, il prit un bâton, en frappa les branches qui se couvrirent d’épines. «Désormais, dit-il, pour recueillir ces fruits, il faudra les abattre avec un bâton ou se piquer les doigts.»

Un jour d’été, le Napi voyageait avec sa peau de buffalo. Passant près d’un rocher, il s’arrêta et se reposa quelques instants, puis en partant il fit cadeau de sa fourrure au rocher. Plus loin il rencontra un loup avec lequel il continua sa route. Le temps était couvert et il commençait à pleuvoir. Le Napi envoya le loup reprendre sa peau de buffalo sous laquelle ils s’abritèrent tous deux. Mais bientôt ils entendirent derrière eux un grand fracas: c’était le rocher qui les poursuivait, roulant, roulant très vite. Le loup se cacha sous terre, dans un trou. Le Napi s’enfuit à toutes jambes et rencontra des buffalos: «Mes frères les buffalos, cria-t-il, défendez-moi contre cette grosse pierre.» Mais les buffalos ne lui vinrent pas en aide. Il invoqua le secours de plusieurs autres animaux, mais tous avaient peur et passaient leur chemin. Enfin il vit des hirondelles et les pria de le secourir. Une hirondelle donna un coup de bec au rocher et en fit sauter un morceau; les autres l’imitèrent; à force de coups de bec, le rocher se fendit en deux et s’arrêta et le Napi fut sauvé. De là vient qu’aujourd’hui encore lorsque les Pieds-Noirs voient des allées de pierres dans la prairie, ils disent: «Ces pierres sont tombées là pendant la fuite du Napi.» Et quant aux roches dispersées çà et là sur le sol, ils croient qu’elles roulent et changent de place pendant la nuit; plusieurs même affirment qu’ils en ont vu rouler[H].

Le Napi est représenté dans les légendes comme un génie malfaisant. Un jour par exemple il entra dans une tente où logeaient deux vieilles femmes avec leurs deux petits enfants et leur dit qu’il voulait s’arrêter chez elles; il commença par préparer le feu, puis partit à la chasse pour se procurer de la viande. Peu après il revint et envoya les femmes chercher le gibier qu’il disait avoir

Une famille indienne.

laissé sur le bord de la rivière. Pendant leur absence, il décapita les deux enfants qui dormaient dans leur lit, laissa les têtes sur l’oreiller, coupa les petits corps en morceaux et les fit bouillir. Quand les femmes rentrèrent, il leur servit cette viande qu’elles prirent pour du chevreuil et trouvèrent excellente; puis il s’enfuit. Ayant découvert la cruelle vérité, les pauvres mères allèrent sur la colline pousser des gémissements et de longues lamentations. Près du sommet, elles virent un homme sortir d’un trou: c’était l’entrée d’une galerie souterraine qui avait une autre ouverture derrière la colline. L’homme les engagea à descendre dans cette galerie, leur disant qu’elles y trouveraient certainement le Napi. Sitôt qu’elles y furent, le Napi (car c’était lui) alluma un grand feu aux deux extrémités, et les malheureuses périrent suffoquées.

Un jour je demandai à un de mes néophytes, nommé «Queue-d’Ecureuil», ce qu’il pensait du Napi. «Je crois que c’est le diable, me répondit il:—Et moi aussi, repris-je, je le crois, car il en a tous les traits; il ne lui manque pas même les cornes.»

XVI.

Une pipe vendue pour trente chevaux.

Un Indien nommé Grande-Plume avait vendu sa pipe pour trente chevaux. Comme je demandai à des sauvages la raison de ce prix exorbitant: «Etait-ce donc une si grande pipe?» ils me répondirent: «Non, c’est une pipe ordinaire, mais très vieille.» Elle remonte au temps où les Pieds-Noirs habitaient dans les cavernes, n’ayant ni chiens ni chevaux et dès lors elle passait en héritage d’un chef à l’autre. Elle vint ainsi jusqu’à Grande-Plume.

»Il y a quelque temps un Indien nommé «Buffle-Croissant» tomba gravement malade; comme il avait beaucoup de chevaux, il promit, s’il guérissait, d’acheter la pipe. Il guérit et l’acheta pour trente chevaux.

«Parmi nous, lorsque quelqu’un est malade, il prend tous les remèdes des docteurs indiens ou blancs, et si malgré cela il ne guérit pas, il calcule de combien de chevaux il peut disposer. Est-il pauvre, il se dit: Si je guéris, j’irai trouver le possesseur de la pipe, je lui demanderai de me la laisser fumer quelques instants, et je lui donnerai deux ou trois chevaux. Est-il riche, il tâche d’acheter la pipe. Nous Indiens, nous faisons comme vous, Robe Noire: à l’église, vous brûlez des parfums et vous encensez les objets qui sont sur l’autel. De même quand un malade guérit et qu’il va ou fumer la pipe ou l’acheter, nous brûlons des herbes odorantes, et nous encensons la pipe en priant.—Parfait! repris-je; vous dites que vous encensez la pipe comme nous encensons les objets qui sont sur l’autel, soit. Mais il y a une différence: sur l’autel nous avons le crucifix ou l’image de la Madone, et quand nous encensons ou que nous prions ces images, notre encens et nos prières vont à Jésus et à Marie dans le ciel; tandis que vous, lorsque vous encensez la pipe, votre encens s’adresse à la pipe elle-même.» Alors Collier-Noir, un de mes interlocuteurs, après un moment de réflexion, répondit: «Toutes nos médecines viennent du Soleil; c’est Payi-Cicatrice qui alla visiter le Soleil et nous instruisit à son retour. Quand nous encensons la pipe, notre encens monte vers le Soleil et nous le prions de nous secourir et de nous conserver heureux et bien portants.—Vous croyez, leur dis-je, que Payi a été jusqu’au Soleil? S’il avait été là, certainement il n’en serait jamais revenu; car le soleil est tout de feu et n’est pas un homme.»

Les Indiens ne surent que répondre; pensant que cela suffisait, j’ajoutai: «Je suis enchanté de cette causerie; revenez encore me voir et me conter les traditions et les croyances de votre nation pour que j’en écrive à mes amis d’Europe qui désirent tant connaître votre histoire.»

XVII.

Prière d’un Sauvage.

Jean grande-plume est un vieillard de soixante ans et plus, baptisé il y a environ deux mois. Il est venu me voir et m’a dit: «J’ai connu la Robe Noire, il y a 40 ans, quand j’étais encore jeune guerrier, et j’ai appris de lui à prier Dieu et à faire le signe de la croix. D’une main je prenais la prière de la Robe Noire et de l’autre je gardais toutes les prières et superstitions païennes. Je priais Dieu d’abord; puis le soleil, la lune, les étoiles, la terre et tout ce que prient les païens. A la guerre, avant d’attaquer l’ennemi, je descendais de cheval, je m’agenouillais, faisais le signe de la croix et priais Dieu; ensuite je priais comme les Pieds-Noirs et je suis resté sain et sauf jusqu’aujourd’hui. J’ai tué beaucoup d’hommes et de femmes; je n’ai jamais menti, jamais volé et j’ai fait tout le reste.

»L’année dernière au mois de juin, mon fils âgé de sept ans tomba gravement malade; je priai pour lui tout ce que je pouvais prier, et mon fils mourut. Je promis à Dieu que je me ferais baptiser le 4 juillet si mon fils guérissait: mon fils mourut.

»Je priai le soleil et tout ce qui est au firmament, je priai la terre, les chiens de la prairie, je priai l’eau; quand je buvais, je disais: Eau, aie pitié de moi, guéris mon fils; je priai toutes les pierres: ô pierres, aidez-moi, guérissez mon fils: mon fils mourut.

»Alors j’ai changé d’avis; j’ai renoncé aux prières et superstitions des Piégans, et désormais je ne prierai plus que Dieu seul! J’adopterai ta prière, ô Robe Noire, et voilà pourquoi je veux être baptisé. Les superstitions et les médecines des Pieds-Noirs n’ont aucune puissance. Dieu seul est puissant et c’est lui seul que je veux prier, et je désire recevoir la communion le jour de Pâques. J’avais un tas d’objets superstitieux, mais je les ai tous jetés et je ne conserve que le crucifix et les images saintes.»

XVIII.

Le Barbier Indien.

Les Indiens n’ont pas de barbe; la peau de leur visage est lisse comme celle des femmes; mais cela n’est pas naturel; de fait, les adultes sont tous armés de pinces avec lesquelles ils arrachent les poils de leur visage, sitôt qu’ils paraissent.

Un jour que je me trouvais dans un campement d’une trentaine de loges sur les bords du fleuve Big-horn, je visitai un malade couché en plein air près de la tente. Un Indien à l’extérieur brutal remarqua que je n’étais pas rasé depuis une quinzaine de jours. Il m’offrit une pince en me disant: Arrache-toi la barbe. Je refusai et continuai à parler au malade. Mais lui, en vrai Indien, restait planté là devant moi, la main tendue et répétant: Arrache-toi la barbe.

Une douzaine d’hommes faisaient cercle autour de nous, le sourire aux lèvres, curieux de voir comment cela finirait. Je me levai, pris la petite pince et dis au barbier: «Vois, si je m’arrache un poil, tu verras à son extrémité une sorte de racine; ce n’est point une racine, mais un petit morceau de ma cervelle. Maintenant si je m’arrachais toute la barbe, je détruirais complètement ma cervelle, et je serais comme vous, sans barbe et sans cervelle. Les blancs ont de la barbe et fabriquent des fusils, des horloges, des machines à vapeur et font de la photographie. Vous n’avez pas de barbe et vous ne faites rien de tout cela.» Je lui rendis la pince et il s’en alla tout penaud.

XIX.

Une histoire d’ours.

Il y a quelques jours, un métis, nommé François Monroe, bon catholique, vint me trouver et me montra une statuette de la Sainte Vierge qu’il portait sur la poitrine. Elle était en porcelaine, haute d’environ 7 centimètres, enveloppée et cousue dans un sac de cuir, suspendu à son cou. «Cette statuette, dit François, m’a été donnée par mon père; depuis 28 ans je la porte à mon cou et la garderai tant que je vivrai; elle m’a toujours porté bonheur. Ecoutez cette histoire. Il y a dix ans, une de mes filles mourut et j’étais bien affligé. Une nuit j’eus un songe: il me semblait être mort et couché dans un cercueil, près de ma fille. Et je voyais dans les airs la Madone assise et chantant avec accompagnement d’orgue, et une procession de petits hommes descendait vers moi. Je me levai et je vis quatre ours; l’un d’eux me regardait en face, et moi je le regardais aussi; sur la tête il avait des raies noires. Alors je m’éveillai et je racontai mon songe à ma femme; elle répondit que tout irait bien parce que je m’étais levé en rêve. Durant la journée, quelques femmes de ma parenté voulurent aller au pied de la montagne cueillir des fruits sauvages; mais elles avaient peur des ours et me demandèrent de les accompagner. Malgré mon chagrin, je partis avec elles; pendant qu’elles faisaient leur cueillette, j’étais assis sur un tertre et regardais autour pour voir s’il ne venait pas d’ours. Bientôt j’en aperçus un dans la brousse, à la distance d’environ cinq cents pas, qui mangeait des fruits sauvages. Lui ne me voyait pas, car les ours ont la vue faible, mais l’ouïe et l’odorat très fins. Je m’avançai contre le vent, cherchant à m’approcher de lui. Quand je ne fus plus qu’à une centaine de pas, je préparai mon fusil; puis je m’avançai, les yeux fixés sur l’ours, prêt à tirer, s’il se levait. J’étais à pied, mon cheval derrière moi, la bride autour de mon bras. L’herbe était haute, je voulais me rapprocher le plus possible de l’animal pour lui tirer mon coup de fusil dans l’oreille et le renverser à terre avant qu’il ne pût se jeter sur moi. J’avançais les yeux fixés sur l’ours, sans regarder où je mettais le pied. Tout à coup, baissant les yeux, j’aperçois à trois pas de moi un petit ourson qui dormait sur l’herbe, le museau sur ses pattes de devant. S’étant éveillé, il me fixa, je le fixai, je tirai, je lui fracassai la mâchoire et il roula à terre en hurlant. A ce moment précis je vis devant moi, en ligne et debout sur leurs pattes de derrière, quatre ours: deux petits et deux-grands. Je n’avais que sept cartouches. A la vue des quatre ours, je ne songeai point à fuir; au contraire mon cœur se raffermit: je tirai sur le premier et il roula dans l’herbe; je tirai sur le second et il tomba; je tirai sur le troisième qui était le père, et il s’abattit blessé; je tirai sur la quatrième qui était la mère, et la blessai au flanc: fais elle ne tomba point, elle regardait du côté opposé et me tournait le dos. Alors je criai: elle se retourna et je la frappai en pleine poitrine. Elle courut sur moi: je tirai ma dernière cartouche et la blessai à la mâchoire: je sentis l’ours m’étreindre et je m’évanouis.

Revenu à moi, j’ouvris les yeux: mon cheval était près de moi, la tête baissée sur ma figure. L’ourse se tenait à côté du cheval, cherchant à le mordre à la croupe. Je me levai, saisis la bride du cheval et le tournai du côté opposé. Le museau de l’ourse était tout en sang; elle me regardait et en soufflant me lança un flot de sang à la figure. J’étais complètement étourdi. L’ourse tourna derrière le cheval pour venir m’attaquer, je tirai la bride et tournai avec le cheval, et l’ourse saisissant mes vêtements avec ses pattes les déchirait. Je continuai ce manège, l’ourse me suivant toujours et cherchant à saisir mes habits, mais elle en était empêchée par les ruades de mon cheval. Mes habits, ma chemise étaient en lambeaux, et ma poitrine sillonnée de profondes blessures par les griffes de l’ourse. Voyez ces grandes cicatrices! L’ourse s’efforçait de saisir le cheval par ses pieds de derrière; mais celui-ci lui lançait des ruades en pleine poitrine. J’étais épuisé; l’ourse s’éloigna à une trentaine de pas et s’arrêta en me regardant. Je la surveillais, je voulais sauter en selle, mais je savais bien qu’aussitôt elle se précipiterait sur moi avec furie, et je tirai de son fourreau mon coutelas; elle s’élança sur moi, et au moment où elle me mettait une patte sur l’épaule, je lui donnai un coup de couteau dans la gueule; elle me mordit à la main: je sentis les os se rompre, je m’évanouis et restai sans connaissance je ne sais pendant combien de temps.

Lorsque je revins à moi, je me trouvai sous le ventre de mon cheval, et me traînent sur les mains et sur les genoux, je me relevai et je vis l’ourse debout derrière le cheval; elle me regardait, balançant la tête à droite et à gauche, et courut sur moi. Je cherchai à l’esquiver, et tirant le cheval par la bride, je m’efforçai de me défendre par ses ruades contre l’animal; et ainsi nous tournions depuis une demi-heure, quand l’ourse s’éloigna haletante et tomba morte après quelques pas. Le sang jaillissait des artères de mon bras et de ma poitrine. Avec mon fouet, je liai mon bras au poignet et avec le manche je serrai la corde en la tordant jusqu’à ce que le sang cessât de couler. Montant à cheval, je rejoignis les femmes qui furent épouvantées. J’étais tout couvert de sang et deux fragments d’os pendaient de ma main. Je dis à ma femme de couper la chair qui retenait les os brisés. Elle en coupa une partie, mais n’eut pas le courage de couper le reste. Alors prenant l’os entre mes dents, je coupai la chair avec mon couteau; les deux os furent ainsi tranchés et le sang cessa de couler du poignet, mais il jaillissait encore de la poitrine. Les femmes me bandèrent avec des morceaux de mon habit et nous retournâmes à la maison. J’appelai aussitôt le prêtre: ce fut le P. Damiani qui vint; je me confessai et reçus la communion. Mon frère appliqua sur mes blessures des plantes médicinales, et je guéris. Voyez comme ma main est déformée, l’index et le médium sont paralysés.

Je portais cette statuette de la Vierge suspendue à mon cou par un cordon que l’ourse qui avait déchiré tous mes habits, ne réussit pas à rompre. Ma ceinture et la bretelle de mon fusil furent déchirées, mais le cordon de la statuette resta intact et la très sainte Vierge me sauva.»

Tel fut le récit de François Monroe. J’ai demandé plus tard au P. Damiani s’il était vrai qu’il eût administré les sacrements à François Monroe après son combat avec l’ourse; il me répondit affirmativement.

XX.

Histoire d’un serpent.

A l’Est de la Réserve des Pieds-Noirs s’étendent d’immenses prairies, légèrement ondulées comme les vagues de la mer. A soixante milles environ s’élèvent trois collines appelées Collines de l’herbe douce. Trois guerriers Pieds-Noirs, au cours d’une chasse, s’approchèrent de la colline du milieu qui est la plus élevée. En gravissant la pente, ils rencontrèrent un sentier battu, mais sans aucune trace d’animaux. A mi-côte, ils entendirent un sifflement aigu et virent au sommet de la colline un grand serpent enroulé sur lui-même, la tête dressée au-dessus des anneaux. Cette tête ressemblait à celle d’un taureau avec de longues cornes; il dardait la langue en sifflant avec rage. Les Pieds-Noirs épouvantés s’écrièrent: Sauvons-nous. Mais l’un d’eux s’obstina follement à vouloir tuer le monstre et descendit de cheval. Les deux autres l’abandonnèrent et s’enfuirent précipitamment. Bientôt ils entendirent un coup de fusil et le bruissement du serpent qui s’élançait du haut de la colline. La fumée dissipée, leur compagnon avec son cheval avait disparu et ils virent le serpent seul remonter lentement vers la cime. Les Pieds-Noirs s’en retournèrent au camp en chantant l’hymne des morts et racontèrent comment leur camarade avait été englouti vivant par un serpent. Une centaine de guerriers se rendirent à la colline, et voyant le serpent la tête haute et menaçante, à un signal donné, ils tirèrent tous ensemble sur lui et s’enfuirent poursuivis par le monstre. A mi-côte cependant il s’arrêta et regagna le sommet. Les Pieds-Noirs revinrent à la charge. Pour la quatrième fois ils tirèrent: l’animal blessé s’abattit, frappant lourdement le sol de sa queue. Les Indiens continuèrent à tirer et au coucher du soleil la bête était morte. Plusieurs avaient envie de s’approcher, mais ils craignaient un malheur; cependant ils s’enhardirent jusqu’à passer en courant près du cadavre et redescendirent en toute hâte de la colline.

L’année suivante, quelques guerriers se trouvant dans ces parages, se dirent: Allons voir le serpent que nous avons tué l’an dernier. Ils gravirent la colline et virent le squelette immense du monstre et, dedans, le squelette de l’homme et du cheval. «Et la selle, demandai-je, ne l’avait-il pas aussi avalée?—Non, me répondit froidement un Indien, cet homme n’avait pas de selle, il montait à poil.»

XXI.

Serpents à sonnettes.

L’Etat du Montana et surtout la Réserve des Corbeaux abondent en serpents à sonnettes, dont la morsure est toujours mortelle. Ils ont plus d’un mètre de long et trois centimètres environ de diamètre; leur couleur est noirâtre avec des taches jaunes; ils portent à la queue leur sonnette, composée d’une dizaine d’anneaux très minces, s’emboîtant comme des vertèbres les uns dans les autres. Par les vibrations rapides de ces anneaux, ils produisent un son pareil à celui que font en volant certaines sauterelles. Pour mordre, ils enfoncent deux dents en forme de crochets et percées de haut en bas: à l’extrémité inférieure de ces crochets se trouvent deux vésicules pleines de venin mortel. Les dents ayant pénétré dans la chair de la victime, les vésicules projettent aussitôt leur liquide, qui, une fois entré dans la circulation du sang, fait son œuvre en quelques heures. Les douleurs sont très vives et l’enflure des membres immédiate; mais ce qui amène la mort, c’est une paralysie du cœur; aussi est-il nécessaire de tenir cet organe en mouvement jusqu’à ce que le venin soit éliminé. Il y a plusieurs remèdes, mais le principal, c’est l’eau-de-vie; prise en quantité suffisante, elle active la circulation, calme la souffrance et neutralise l’effet du poison.

Les serpents à sonnettes s’avancent par bonds proportionnés à leur longueur. Ils enroulent sur leur queue les deux tiers de leur corps; le reste avec la tête se dresse au-dessus des anneaux dont ils se servent comme d’un ressort pour s’élancer sur leur proie.

Quand on voyage dans la prairie, un écart subit du cheval et le battement rapide des sonnettes annoncent la présence du serpent. Les chevaux en ont une peur extrême.

J’ai eu la chance d’en tuer au moins une quinzaine.

Voici comment je faisais: je cassais d’abord les reins du serpent à coups de pierre; puis, lui abaissant le haut du corps avec un bâton, je lui mettais le pied sur le cou et lui tranchais la tête. On peut aussi lui briser l’échine avec un long bâton, mais il est dangereux de s’en approcher. Me trouvant un jour dans une prairie où il n’y avait ni bâtons ni pierres, j’enlevai mes bottes, je les lançai l’une après l’autre sur l’animal, et quand il fut à moitié mort, je lui coupai la tête.

Les serpents à sonnettes recherchent le voisinage des chiens de prairie. Les animaux ainsi appelés par les sauvages sont de véritables écureuils qui, au lieu de vivre sur les arbres, habitent dans des terriers. A certains endroits on les voit par centaines groupés en familles autour de leurs trous, assis sur leur train de derrière, droits comme des piquets et se servant de leurs pattes de devant comme de mains. Leur cri ressemble à celui des rats; dès qu’ils voient venir quelqu’un, ils rentrent prestement dans leur trou, mais avant de disparaître sous terre, ils agitent rapidement la queue comme pour saluer.

Je l’ai dit plus haut, les serpents à sonnettes visitent souvent ces terriers, si bien qu’on les croit grands amis des chiens de prairie. Or, un jour que je me trouvais dans une de ces colonies de chiens, je vis un gros serpent à sonnettes couché tranquillement à l’entrée d’un terrier; au milieu du ventre, il avait une bosse, grosse comme le poing. Je tuai le serpent: avec mon couteau je lui ouvris le ventre et j’y trouvai un petit chien de prairie qu’il avait avalé tout entier avec ses poils. J’en conclus que les serpents à sonnettes, loin d’être les amis des chiens de prairie, sont leurs plus mortels ennemis et qu’ils ne visitent leurs terriers que pour dévorer leurs petits.

XXII.

Le climat du pays des Pieds-Noirs.

Le climat du pays des Pieds-Noirs est plutôt rude. Qui n’a pas de bons poumons fera bien de n’y pas venir. L’été est court; il n’y a presque pas d’automne ni de printemps. Le terrain ne se prête guère à la culture; on n’y fait qu’une récolte de foin par an; la seule ressource est le bétail.

L’hiver est rigoureux: le thermomètre descend souvent jusqu’à 25 ou 30° Fahrenheit au-dessous de zéro; quelquefois jusqu’à 40° et même 50°. Depuis la fin de décembre jusqu’à la fin d’avril, le sol est presque toujours couvert de neige. Le vent du Nord est généralement accompagné de neige en hiver et de pluie en été. Quelquefois les vents de l’Ouest sont tellement violents qu’il est impossible de voyager; en été, ils amènent des orages épouvantables avec grêle et tonnerre; en hiver, de fortes tourmentes de neige. Ces tourmentes s’élèvent si subitement qu’on a à peine le temps de se mettre à l’abri; il faut alors avoir d’excellents chevaux et une voiture solide, autrement on est exposé aux plus graves accidents.

Tout dernièrement, un blanc envoyé à la mission se perdit dans la neige deux jours et deux nuits; il eut le nez et un doigt gelés. Sa barbe fut changée en un glaçon qui lui gela tout le bas du visage.

Au mois d’octobre 1899, il tomba beaucoup de neige; des bergers de la Réserve furent surpris en rase campagne et sept d’entre eux périrent de froid. L’un de ces derniers, revenu à la cabane, avait allumé sa lanterne pour écrire un billet dans lequel il disait que le troupeau était à peu de distance, que lui-même se sentait épuisé, mais qu’il essaierait pourtant de le ramener. Il partit et fut trouvé mort, la lanterne à côté de lui.

Un autre fut trouvé mort assis: ses moutons lui avaient déjà rongé les moustaches, les cheveux et une partie des vêtements.

Par ces mauvais temps, le missionnaire court de grands risques quand il s’agit d’aller visiter les malades. Au lieu de rester à se chauffer près de son poêle, il lui faut affronter les plus grands froids pour ne pas laisser mourir sans sacrements les Indiens qui l’appellent. Pour ma part, je n’ai jamais hésité à remplir mon devoir, mais cela n’a pas été sans quelques mésaventures. Un jour, par exemple, surpris par une tempête, je m’égarai et restai un jour et toute une nuit seul dans la neige par un froid de 27° au-dessous de zéro.

Une autre fois, je m’égarai encore dans les neiges et passai deux jours et une nuit sur de hautes montagnes dans une complète solitude. C’est alors qu’il faut du courage: nuit obscure, froid intense, sans feu, sans abri, sans nourriture, sans sommeil malgré la fatigue, car s’endormir serait s’exposer à mourir de froid.

Dans de pareilles circonstances, l’unique réconfort est l’abandon total à la Providence.