DEUXIÈME PARTIE
AU VILLAGE
Après tant d'impressions douloureuses et brutales, voici maintenant autour de moi la paix inaltérée du village russe.
Est-il joli, ce coin de Kournikovo ? Je n'ose l'affirmer, mais je l'aime. Une trentaine d'isbas, très grises et très pauvres, bordent la route qui conduit à notre maison : une colline les abrite vers l'est ; du haut de cette colline surmontée d'un bois de tilleuls, la vue du village me ravit ; sans doute parce que j'aime les grisailles de la campagne russe, et jusqu'à l'aspect misérable de ses huttes en bois, lorsqu'elles s'ombragent d'un bouquet d'arbres. Une mare, couverte de lentilles d'eau, fait tache verte au bord du village, et c'est la seule couleur qu'on y découvre. Au loin, là-bas, des champs clairs de chaume, et quelques forêts basses à l'horizon.
Notre maison, ancien logis seigneurial, ne paye pas de mine : il en est partout de même dans ce pays. L'aristocratie russe, quand elle possédait encore la terre, ne cherchait point à déployer un grand luxe dans ses maisons des champs. En tout cas, un tel luxe eût été hors de la portée des hobereaux qui faisaient nombre à côté des grands seigneurs terriens.
Celui qui jadis possédait le village de Kournikovo s'était élevé une habitation fort simple, mais il l'avait joliment nichée au fond d'un parc. C'est une grande maison de bois, en un rez-de-chaussée surélevé. D'un côté, elle ouvre sur la ferme : une grande cour gazonnée, égayée de saules, et bordée par les bâtiments de l'exploitation : logements des ouvriers, écuries, remises, étables, porcheries, poulaillers, buanderie, menuiserie, ambares (greniers) pour le grain, pour les pommes et pour les concombres. Dans cette cour, vaguent des chiens : un léonberg doux et fort, et un petit mopse à museau noir, deux amis toujours en jeu ; puis, trois chiens de berger, un troupeau d'oies méchantes, des canards importants et défiants, une nuée de poules. Puis encore, de majestueux et roses porcs du Yorkshire ; soir et matin enfin, le troupeau qu'un pâtre en grise houppelande conduit, au moyen d'un fouet à manche court, dont la lanière, longue de 6 mètres, traîne derrière lui. Tout cela crie, aboie, mugit ; c'est, à certaines heures, un vacarme assourdissant, mais un vacarme vivant, que je trouve sain, qui fait du bien.
Sur l'autre façade, notre maison est une villa. Elle ouvre en plein parc, sur une pelouse fleurie, à laquelle de très vieux bouleaux font une ceinture argentée. Quelques grands arbres viennent toucher de leur ramille le toit de la véranda où nous nous tenons une partie du jour ; plus loin, c'est le parc libre, le parc vierge. Quelques sentiers tortueux y sont tracés, mais peu à peu, les arbustes de la bordure ont allongé leurs doigts verts, et se sont donné la main par-dessus le passage de terre battue ;—c'est pour nous un voyage de découverte qu'une promenade par ces taillis.
Les jours passent égaux, sans événements, mais peuplés de riens qui égaient. Si j'insiste sur ces impressions très banales, c'est parce que toute une part de la société russe les éprouve chaque année durant trois ou quatre mois. Dans notre vie encerclée de règles et encombrée d'obligations, nous avons bien, de temps à autre, à la campagne, comme une oasis de fraîcheur et de repos intellectuel ; mais ce qui est pour nous l'exception, est la règle pour presque toute la classe aisée en Russie. Aussi bien, dans notre sagesse de vieux civilisés, ne savons-nous plus perdre du temps ; nous ne savons plus flâner sans regretter les heures vaines qui fuient, ou du moins, sans les compter. Les Russes ne sont pas si avares de leurs moments ; ils sont d'ailleurs, en toutes choses, bien plus entiers que nous ne sommes ; ils se livrent plus complètement à chacune de leurs occupations : s'ils flânent, ils savent flâner avec un parfait abandon ; s'ils jouent, le jeu les envahit tout entiers : natures plus robustes, moins flexibles au fond, moins capables de dilettantisme et d'indifférence, malgré la mobilité de la nature slave, et la plasticité de l'argile dont ils sont pétris.
Voici les points de repère de notre journée, les heures entre lesquelles notre liberté est entière.
Le matin, entre sept et dix heures, qu'on se lève tôt ou tard, on trouve sur une table un samovar, une théière, du pain, du lait, du beurre. Vers midi, un lunch froid, suivi d'une longue dégustation de thé. Vers cinq heures, le dîner, l'abiède. Comme dans toutes les familles russes, aux jours ordinaires, ce dîner se compose : d'un potage, dans lequel nage un morceau de bœuf bouilli ; d'un rôti entouré de salade ou de légumes ; d'un plat doux ou d'un fruit. A l'abiède, on ne boit pas, ou presque pas. Cependant, une carafe est là pour nous permettre d'étancher une soif intempestive. Nous sommes dix-huit à table, et il y a quatre verres autour de la carafe : on prend sans dégoût celui de son voisin. Boire dans le verre d'un autre serait un supplice pour bien des Français de ma connaissance ; en Allemagne, en Russie, personne n'y fait attention[13].—Après l'abiède, on se disperse rapidement ; un silence se fait : un à un, les convives s'en vont faire la sieste ; entre six et sept, tout dort dans le barski dome (la maison du maître).
[13] Un jour, à la campagne, en Russie, dans une société surtout composée de la meilleure aristocratie du voisinage, un monsieur me parlait de ce livre, dont il venait de lire la 1re édition : «Vous nous avez calomniés, me dit-il, en prétendant que nous buvions plusieurs dans un même verre.» Je me défendis, mais en vain... Une heure après, je vis l'un des convives les plus noblement apparentés se verser de l'eau de Seltz dans le verre que venait de poser son camarade. J'ai souri dans ma barbe...
Le soir enfin, vers huit ou neuf heures, le thé nous réunit autour d'une table couverte de laitage et de viande froide. Là, sous la fumée légère des papirosses, nous causons, seulement tourmentés par les moustiques, la grande plaie de l'été russe.
Tel est le plan d'une journée de campagne en Russie. Avec bien peu de changements, vous la retrouverez telle dans toutes les familles. Parfois seulement, les heures sont changées. Toutefois, que les heures des repas varient, comme aussi la quantité et la qualité des mets, du moins, dans l'intervalle des coups de cloche, chacun s'appartient absolument.
D'abord, pas d'élégance. On est vêtu la plupart du temps, dans la vraie campagne, d'une chemise-blouse (roubajka) de couleur claire, bouffant par-dessus le pantalon, lequel est lui-même enfoncé dans de hautes bottes imperméables. Presque rien alors ne nous distingue du simple moujik, sinon la qualité de l'étoffe et la propreté de la chemise-blouse. Les femmes sont vêtues aussi légèrement, sans nul souci d'élégance, sans nulle contrainte. Grâce à ces costumes sommaires, on peut errer dans la campagne, par les routes dites naturelles, parmi des flots de poussière, ou des flaques de boue, par les taillis enchevêtrés, ou par les fossés pleins d'eau. Aucune gêne, personne à ménager que soi-même : on est aussi près qu'il est possible de la nature libre qui vous enveloppe. Un ruisseau me barre-t-il la route, trop large pour être franchi d'un bond : je le passe à gué, grâce à mes bottes imperméables. S'il est profond, j'ôte mes bottes et mon pantalon et je traverse : le soleil, sur l'autre bord, m'aura bientôt séché ; d'ailleurs, qu'importe ? j'ai le temps.
A une portée de fusil de notre parc, une mince rivière, aux capricieux méandres brodés de saulaies vertes, serpente au bord d'une prairie. En une place, un bassin, profond de trois mètres, long de trente, y a été creusé, par qui ? je ne sais ; peut-être par l'effort des eaux printanières. C'est là que nous nous baignons, par escouades. La seule règle à observer est de ne pas se rencontrer avec les femmes de la maison : il suffit de se prévenir. Nous partons, le père, le gendre, les fils, les invités et moi, et, sur le sable fin de la berge, entre les saules, nous jetons bas chemise, bottes et pantalon, et, nus comme vers, nous sautons à l'eau. Je suppose que, si un touriste de France tombait là par hasard et, de l'autre bord, apercevait tout à coup ce père de famille à grande barbe blanche, entouré de jeunes hommes et adolescents, dans l'innocente, dans la belle et grave nudité antique, il s'étonnerait au point de s'indigner peut-être. La fausse pudeur, la pudeur formelle et sans objet, qui bien souvent recouvre des idées malsaines, s'épanouit avec la civilisation : plus on va vers l'ouest, plus elle tient de place dans la vie, plus elle fausse les esprits.
La forêt est à nous, comme la rivière. Seulement ce n'est pas la forêt séculaire à laquelle chacun d'entre nous s'est plus ou moins attaché, dans un coin de France. C'est une forêt basse, formée par des taillis touffus. Il s'est fait en Russie, jusqu'à ces dernières années, une effroyable consommation de bois. D'abord, on a dépeuplé les forêts pour construire et pour se chauffer ; puis, les grands propriétaires les ont coupées pour faire de l'argent, après une nuit de jeu ou un voyage à Paris ; enfin, les prix de la terre venant à s'élever, on a déraciné les derniers troncs d'arbre pour faire, à leur place, pousser du seigle. Ç'a été un gaspillage inouï, un gaspillage d'enfants ou de sauvages, jusqu'au moment où une loi est venue réglementer les coupes de bois. L'incurie la plus étrange, la paresse la plus invétérée, et, aussi, la spéculation la moins scrupuleuse, ont dépouillé les champs de leur manteau d'arbres : de là, dans le centre, les sécheresses, les famines,—un peu partout, la misère plus pénible et plus froide.
Mais, si elles sont basses, les forêts qui avoisinent Kournikovo sont, en revanche, fort étendues. Pendant des lieues, elles courent, en taillis épais, où les chercheurs de champignons et les lièvres ont fait des sentes parmi l'herbe haute. Cette forêt pourtant n'est pas, comme nos grands bois, propice à la méditation. On n'y va pas pour se promener, on ne s'y rend que pour affaire : ramasser des baies, des fraises, des champignons ; ou bien chasser. La chasse, en cette contrée, n'est le plus souvent qu'une promenade déguisée ; mais le souci du gibier possible, sinon probable, vous empêche de prêter attention aux piqûres des ronces et aux coups de fouet des branches flexibles. Le lièvre ne manque pas ; nous avons aussi du coq de bruyère, et, au moment du passage, de la bécasse et du canard. Depuis quatre ans seulement, l'obligation du port d'armes a été introduite : ce port d'armes coûte trois roubles (8 francs), encore, beaucoup s'en passent-ils. Il n'y a pas de gendarmes dans ces ondoyantes solitudes. Les gendarmes russes sont moins occupés des braconniers que des studieux jeunes gens qui, dans les villes, étudient la chimie ou l'économie politique au fond de leur mansarde.
C'est le fusil à la main que j'ai exploré les environs. Je n'ai pas, certes, à me louer de grands exploits ni de tueries copieuses : un lièvre çà et là ; les grands jours, un canard ou un coq de bruyère. Je dois pourtant à ces promenades de chasse quelques heures charmantes et, ce qui vaut mieux, quelques tête-à-tête sans contrainte avec des moujiks.
La vie rustique nous enveloppe, nous pénètre. Je n'ai jamais eu nulle part un pareil sentiment de liberté ; jamais non plus, je n'ai senti plus près de moi la nature, charmeuse ou menaçante. Cette vie sans entraves m'est si nouvelle que j'en oublie l'extérieure banalité ; l'effort que je fais pour la pénétrer la rend pour moi infiniment variée et riche d'enseignements.
Mais, dès que nous reprenons contact avec la vie civilisée qui coule là-bas, à quelques kilomètres de nous, sur la grande voie ferrée de Moscou à Odessa, aussitôt nous touchons du doigt l'inachevé, le hâtif de l'organisation russe. Les relations postales, par exemple, nous le font cruellement sentir.
Nous sommes à 80 kilomètres de Moscou, dans un centre de fabrication : ce n'est donc pas un pays perdu que le nôtre. Pourtant nous n'avons pas de bureau de poste : le plus prochain se trouve à S., à 30 kilomètres d'ici ! Par tolérance, on permet au chef de gare de la station de L., dont nous dépendons, de retenir, au passage du train-poste, le courrier destiné à cette ville et à ses environs. Il dépose lettres et journaux dans un tiroir, et, quand nous nous présentons, il feuillette devant nous son paquet de correspondances, pour voir s'il s'en trouve à notre adresse. Nous est-il arrivé une lettre ? Le chef de gare ou son aide nous la délivre, mais, pour sa peine, il réclame de nous 3 copecs (environ 8 centimes). Vous êtes un particulier, votre courrier n'est pas chargé, c'est une bagatelle : 1 franc ou 1 fr. 50 par mois. Mais, pour les propriétaires d'usine, qui, chaque jour, reçoivent cinquante lettres, c'est une dépense sérieuse.
Encore, si l'on avait des facteurs ! mais, hors des grandes villes, cette classe de fonctionnaires est inconnue. Nous allons nous-mêmes chercher notre courrier à la station, ou bien nous y envoyons un homme : cela force les propriétaires à se priver chaque jour, pendant au moins deux heures, du travail d'un cheval et d'un ouvrier. On en prend son parti, bon gré mal gré, et chaque jour, vers cinq heures, à l'arrivée du train-poste, c'est, dans la petite gare, un rendez-vous de tous les propriétaires des environs, de leurs hommes de confiance, et de leurs cochers.
Incommodité, perte de temps, dépense, manque de sécurité dans la distribution du courrier, irresponsabilité complète du chef de gare, en cas de réclamations—car s'il reçoit vos lettres, c'est par pure obligeance,—voilà les effets du système. Mais il ne s'agit, jusqu'à présent, que des lettres ordinaires. Or, telle est la confiance des Russes dans leur administration postale, qu'ils font recommander toute lettre qui présente quelque intérêt. Ces lettres, le wagon-poste ne les délivre pas au chef de gare, non plus que les colis postaux : il faut aller les chercher au bureau de poste, c'est-à-dire faire, à leur propos, le voyage de S., ce qui correspond à 10 kilomètres en voiture, de chez nous à la gare ; puis 30 kilomètres en chemin de fer, de notre station jusqu'à la gare de S. ; enfin, 3 kilomètres, de la gare à la ville de S., soit, en additionnant : 10 + 30 + 3 = 43 kilomètres pour l'aller ! Nous voilà enfin au bureau de poste ; après les formalités d'usage, notre lettre nous est délivrée. Mais que faire en attendant le train ? Nous devons flâner dans la petite ville, jusqu'au soir. Alors, nous revenons. Notre lettre recommandée nous a fait perdre une journée, occupée par un trajet de 86 kilomètres dans des véhicules variés ; de plus, elle nous a coûté deux billets de chemin de fer (il n'y a pas d'aller et retour), soit environ 3 francs en troisième classe ; 3 francs de cocher de la gare à la ville ; 4 francs de déjeuner, et quelques francs de flânerie et de désœuvrement ; soit en tout, de 12 à 15 francs. C'est pour rien...
Dimanche matin, un grand soleil. Les jeunes filles et les jeunes garçons sont partis au village voisin, car le nôtre, simple hameau (dérévnia), n'a pas d'église. De ma chambre, située au premier étage d'un pavillon indépendant, je vois tout ce qui se passe dans la cour. En face de moi, la fenêtre d'une isba où logent quelques ouvriers, est ouverte toute grande, et je vois Piotre aller et venir dans sa chambre. Tout à l'heure, il s'est lavé dans la cour, au tonneau d'eau potable ; il s'est lavé d'eau claire versée dans ses mains ouvertes, et portée vivement à son visage ; puis il s'est essuyé, en partie avec sa manche, en partie avec le pan de sa chemise-blouse. Maintenant, il peigne ses longs cheveux jaunes, coupés à l'écuelle ; il se lisse, et à chaque coup de peigne, rejette vivement la tête en arrière. Évidemment, il se soigne ce matin. C'est fini ; le voilà propre. Les talons joints, il se tourne vers le coin de l'isba où pend l'icône sombre aux reflets de cuivre : alors commence sa prière. Piotre fait à l'icône de profonds saluts qui plient en deux son corps souple ; pour chaque salut, deux signes de croix. Il exécute une dizaine de fois ce mouvement rythmique de balancier ; après quoi, souriant, il s'assied devant le samovar, avec Iévdakime et la cuisinière des gens.—Ce soir, Piotre, qui est d'ailleurs un chenapan et un ivrogne fieffé, aura avalé autant de petits verres qu'il a fait de saluts à l'icône, et on le rapportera ivre-mort. Combien de moujiks sont comme Piotre ! Le problème de leur piété me tourmente...
Le dimanche, ici, tout le monde flâne ; on flâne aussi les jours de fête, et ils sont nombreux. Quelques moujiks, et surtout des femmes et des enfants, s'acheminent vers l'église d'un village voisin, et là, durant une heure ou deux, restent debout ou à genoux, en faisant des signes de croix. Dans l'après-midi, quelques-uns jouent aux cartes ou boivent de la vodka, et s'enivrent ; les autres bricolent ou flânent, en bavardant, sur le gazon qui forme la rue du village. Surtout, ils fument. Très peu de pipes ; la pipe est trop longue à fumer, sans doute ; mais des cigarettes, qu'ils roulent eux-mêmes. Ils ont un tabac spécial, la makhorka, que, chez nous, un collégien ne changerait peut-être pas contre les cordons de soulier qu'il fume en cachette. Ce tabac, qui provient de la dernière sorte produite dans les cultures de la Petite-Russie, est plus gros et plus grossier encore que celui qui sert à bourrer les grandes pipes allemandes ; de plus, il répand une odeur extrêmement pénétrante et que tous déclarent infecte. Pour ma part, cette odeur ne me déplaît pas ; en tout cas, elle est si forte et si spéciale qu'on peut, fût-ce dans une rue, suivre grâce à elle un moujik comme à la trace. Ce qui, je crois, rend cette odeur insupportable à tant de gens, c'est qu'elle est mêlée le plus souvent aux exhalaisons des vêtements malpropres que les paysans traînent partout avec eux, ne les quittant pas même la nuit, jusqu'à l'usure irrémédiable : toile grossière trempée de sueur, ou peaux de moutons dont la fourrure emmagasine toutes les émanations du corps, et dont le cuir, tourné à l'extérieur et exposé à toutes les intempéries, dégage à certains moments une odeur analogue à celle d'un chien mouillé. D'ailleurs, comme les enfants, les paysans russes paraissent insensibles à ce que nous appelons les mauvaises odeurs.
Pour rouler leurs cigarettes, les moujiks se contentent du premier morceau de papier qui leur tombe sous la main : les plus délicats achètent par feuilles une espèce de papier à chandelles, dont ils déchirent un morceau pour chaque cigarette. Au lieu d'y rouler leur tabac, ils se contentent de faire avec le papier un petit cornet dans lequel ils versent leur poussière de makhorka ; le bout du cornet, qu'ils replient, sert de fume-cigarette, et remplace le bout de carton qui termine les papirosses des gens de la ville.
Fumer, c'est peu : à quoi passer encore ces longues journées du dimanche et ces innombrables jours de fête ? Peu d'entre ces paysans savent lire ; ceux qui savent lire n'ont pas de livres. On comprend l'attrait que l'alcool exerce sur eux : trois, quatre petits verres de vodka avalés d'un trait, c'est l'ivresse, c'est le bon sommeil tout le jour, c'est l'oubli—l'oubli de soi, n'est-ce pas le bonheur ?
Vers le soir des jours de fête, s'il ne pleut pas, les paysans se réunissent au milieu du village ; tant qu'il fait clair, quelques jeunes gens dansent, ou plutôt miment la danse russe, la pliasha, faite de gestes amoureux ou grotesques, de trémoussements, de gambades ou de contorsions au son des furieux allegretti que nasille un accordéon. L'accordéon semble, à l'heure actuelle, avoir envahi toute la Russie ; c'est le seul instrument que, dans mes pérégrinations, j'aie vu aux mains des jeunes paysans. Il y en a toujours au moins un par village. L'accordéon nasillard et monotone, avec ses renflements faciles et ses interminables reprises, convient bien à l'espèce de bercement que les moujiks cherchent dans la musique. Le virtuose de village peut jouer une heure durant le même motif vingt fois repris : les danseurs, sans se lasser, continueront à s'agiter, et les chanteurs, s'il y en a, ne cesseront d'enfler leurs voix avec autant de sérieux. On se laisse d'ailleurs prendre à cette monotone et rudimentaire musique : ces harmonies primitives bercent les nerfs et les endorment.
Quand la nuit est tombée, les danseurs s'arrêtent, mais non pas l'accordéon. Je l'entends parfois vers onze heures ou minuit, quand la soirée est tiède. Assis sur le gazon rare, sans se voir, mais, je pense, non sans se toucher, garçons et filles prêtent l'oreille indéfiniment ; de temps à autre, ils accompagnent de leurs voix un refrain connu. Les filles alors prennent un ton suraigu, une voix de fausset, discordante et sans expression, dont les éclats me faisaient, au début, croire à des rixes.—Ce qu'ils chantent, ces bons moujiks ?—Le plus souvent, des chansons stupides ou des inconvenances à peine dissimulées, et qui font rire aux éclats les filles.
En revenant de la chasse, j'ai aperçu le cimetière. Sans murs, sans haies, sans tombes, le champ de mort. Il est triste comme un retour résigné et sans espoir de souvenir, à la terre sur laquelle ces hommes se sont courbés toute une vie, mendiant le pain qu'elle veut bien donner. Çà et là, une croix de bois est restée droite ; partout ailleurs, de minces renflements indiquent seuls, de tout près, que des croix furent à cette place, et que des hommes y reposent. Sur ce cimetière, la route, m'a-t-on dit, empiète durant l'hiver ; alors, sous l'écorce de neige, plus rien n'est visible, plus un souvenir ne reste ; c'est bien le néant souhaité, la nuit sans rêve.
Il faut venir en Russie pour comprendre la poésie du bouleau. L'arbre vaillant et flexible illumine de son fût blanc marbré de mousse la profondeur des forêts russes. Qu'il soit tout seul ou qu'il se marie à d'autres essences, toujours il égaie le bois, et lui communique un peu de son insouciante élégance. Les Russes aiment le bouleau, le bérioza, et je comprends leur affection. La grâce alanguie de l'arbre argenté le distingue de tous les autres, et, soit en été, quand ses branches souples se courbent sous la frondaison, soit en hiver, lorsque ses menues ramilles ondoyantes se profilent sur l'horizon blanc, on le salue comme un ami tendre : «Bérioza ! bérioza !»
Les paysans sentent mieux que nous, peut-être, la poésie du bouleau ; mais ils en savent aussi l'utilité. Si le pin leur fournit des matériaux pour construire leurs demeures, le bouleau les défend de l'hiver plus continûment ; c'est le bouleau qu'ils brûlent pour se chauffer ; c'est aussi de son bois qu'ils se servent pour leurs outils. En outre, c'est au pied des bouleaux que croît ce fameux cèpe, le «champignon blanc» qui est le roi des cryptogames en Russie. Des Russes m'ont dit que, transportés dans des climats plus doux, ils avaient eu la nostalgie du bouleau. Rentré en France, j'y pense moi-même avec mélancolie. La forêt de bouleaux, aux futaies rares, presque toute en jeunes taillis, ce n'est pas seulement pour moi une forêt joyeuse, c'est aussi une forêt libre ; dès que j'en vois une blanchir à l'horizon, je sens que là-bas, c'est la solitude simple et bonne, qui reposera des soucis et des mesquineries de notre vie civilisée. Le bouleau est l'arbre russe par excellence ; il représente en outre pour moi, par association d'idées, un des caractères les plus attirants du pays russe : l'absence de contrainte, l'épanouissement de la personnalité.
Ivan, notre cocher est un moujik extrêmement soigné. Ses cheveux, qu'il porte longs, à la russe, lui font comme une calotte lustrée qui cache presque toute l'oreille, et tombe nettement sur la nuque rasée. Il a une moustache noire qu'il effile aux grands jours, et nul ne sait, comme lui, se coiffer du chapeau rond orné de plumes de paon, quand il faut aller chercher à la station, un hôte d'importance. Il a rarement aux pieds des lapty, ces sandales d'écorce tressée que traînent d'ordinaire les paysans : il est presque toujours en bottes, et cela, déjà, est un signe d'élégance. Il est vêtu, comme nous le sommes à peu près tous, d'une chemise rouge que serre à la taille une ceinture d'étoffe, et qui retombe librement sur le pantalon. S'il monte sur son siège, il endosse une espèce de paletot sans bras qui laisse voir les manches rouges de la chemise.
Ivan sait lire et écrire, assez correctement, ma foi, et ce n'est pas un de ses moindres sujets d'orgueil que de servir de scribe à ceux de nos ouvriers qui veulent envoyer une lettre à leur femme restée au village natal. Ivan a même des notions de géographie : les paysans m'appellent tous l'Allemand, parce que, pour eux, ce mot ne désigne pas un peuple particulier, mais, d'une façon générale, tous les étrangers venus de l'Occident. Or, un jour, j'ai entendu Ivan reprendre un de ses camarades, en déclarant que je n'étais pas Allemand, mais Français ; les autres, il est vrai, n'ont pas bien saisi la différence.
Ivan a appris, je ne sais où, peut-être en écoutant de son siège la conversation des maîtres, qu'il existe quelque part une grande ville, centre et capitale de tous les plaisirs, une ville que je connais et qu'on nomme Paris. Un jour que je contemplais les cochons sortis de leur étable, il m'a demandé si, à Paris, nous connaissions cet animal. J'ai répondu oui, sans rire. Alors, il m'a posé respectueusement une foule de questions sur la vie parisienne, en souriant de son sourire à la fois digne, naïf et futé. De tout ce que je lui ai dit, il a retenu ceci, qu'il raconte à tout venant : d'abord, que nos églises ne ressemblent pas à celles de S., notre sous-préfecture ; ensuite, que, pour les Français, ce n'est pas, comme pour les Russes, un péché que de manger du pigeon. Depuis lors, Ivan connaît la France. Ne jugez pas cependant tous les moujiks d'après lui : sans le vernis d'instruction que lui a donné un séjour à la ville, Ivan serait un parfait imbécile : il y a, au village, de beaucoup plus ignorants qui le valent dix fois. Mais Ivan est un type.
Tous ces paysans dont j'esquisse le profil dans ces notes de Kournikovo ou des environs, sont très différents de ceux que j'ai vus au pays de la famine. Je trouvais là-bas une bien autre profondeur de sentiment et de réflexion, infiniment plus de sérieux, de dévouement et de bonté. C'est qu'ici, nous sommes près de la grande ville, et qu'en outre, des fabriques s'élèvent dans notre voisinage. Or, les Russes ont toujours soin de distinguer parmi les paysans ceux qui vivent près des grands centres industriels, et ceux qui vivent dans la vraie campagne isolée. Les premiers sont fort loin de la simplicité patriarcale qu'on rencontre chez les seconds. Les touristes qui ont passé un mois ou deux en Russie, dont un mois à Pétersbourg, quinze jours à Moscou et quinze jours dans une villa de la banlieue, n'ont connu que ces paysans suburbains, roublards et canailles, avec un fond de bonhomie. Seulement, comme il est convenu chez nous de faire du paysan russe un être tout d'une pièce, ignorant, mais infiniment bon et infiniment dévoué à son tsar et à sa religion, les touristes dont je parle continuent à chanter les louanges du moujik ivrogne qui les a trompés ou volés. Or, il faut le dire bien haut : il y a, parmi les paysans russes, toutes les nuances de caractères, depuis le plus serein dévouement jusqu'à la pire canaillerie. C'est surtout près des villes que se rencontre ce dernier trait, mais la campagne la plus reculée n'en est pas non plus exempte.
L'influence des fabriques sur les villages environnants est déplorable. La promiscuité dans laquelle vivent ces centaines, et souvent ces milliers d'ouvriers et d'ouvrières, n'est pas faite pour relever le niveau moral de ces natures frustes. Par le séjour à la fabrique (et aussi au régiment) se propagent parmi la population villageoise les plus terribles maladies, et, comme les secours médicaux laissent à désirer, on voit des villages entiers rongés par une contagion secrète qui se transmet de famille en famille et laisse sur presque tous son indélébile flétrissure.
Puis, l'ouvrier de fabrique apporte à la campagne une notion nouvelle de l'argent. Dans une grande partie de la Russie, il ne se fait entre les paysans aucune transaction monétaire ; tout récemment, je voyais, près de Kharkof, un propriétaire terrien vendre à des moujiks ses concombres contre des journées de travail. Tout au moins, quand on le manie au village, l'argent a-t-il une valeur tout autre qu'à la ville ou dans les milieux industriels. Or, l'ouvrier de fabrique, habitué à toucher directement en espèces son salaire de la semaine, du mois ou du trimestre, est aussi plus enclin à le dissiper. J'ai vu de jeunes ouvriers faire au village, par bravade ou par insouciance, de stupides générosités. Leur exemple est suivi : eux-mêmes se marient et fondent une famille. Ainsi, peu à peu, s'introduisent dans certains villages des habitudes de dissipation, et, en même temps, une âpreté au gain qu'on n'aurait pas constatée il y a vingt ans.
Le serrurier de Kournikovo, moujik intelligent et à son aise, avait placé son fils dans une usine voisine pour y travailler aux pièces ; très adroit, le jeune homme réalisait des gains relativement élevés. Le père fut tenté et s'en alla prendre de l'ouvrage dans la même usine. Depuis ce moment, il est rare qu'il revienne au village sans être gris : voilà une famille désorganisée ; l'usine en est coupable, et le cas, très banal, que j'ai cité, est malheureusement celui de milliers de chefs de famille. Je ne sache pas, d'ailleurs, un seul exemple d'influence bienfaisante exercée par une fabrique sur les villages avoisinants. Il semble que la somme de civilisation que représente l'organisation mécanique des grandes industries, soit trop considérable pour des natures primitives, et qu'au lieu de les affiner, elle les bouleverse. Hélas ! elles se multiplient rapidement, les usines démoralisantes, et déjà Moscou, la ville sainte, est encerclée d'une armée de hautes cheminées qui vomissent sur elle leur fumée noire.
Michel Fiodorovitch, mon hôte, est un tout jeune homme ; vingt-trois ans au plus ; de petite taille, mais robuste et bien pris ; la poitrine bombée ; très myope, portant lunettes. Il a fait ses études dans une école d'agriculture, et il aime les champs, les hommes simples, le grand air, et les chevauchées par les villages où des chiens hurlent à vos trousses. C'est une nature transparente, malléable, infiniment droite et bonne, mais livrée aux influences les plus diverses, quand elles sont appuyées seulement d'un sourire aimable ou d'un amical serrement de mains. Orphelin de très bonne heure, il présente ce mélange d'exubérance et de tristesse pensive, ces brusques sautes d'humeur qu'on observe parfois chez ceux dont l'enfance n'a pas été guidée, adoucie, aimée par une mère. Avec cela, étourneau, bavard, amusant, conteur d'histoires fantaisistes et de gasconnades, incapable de tenir en place et de suivre longtemps une idée. Un brouillon, mais un cœur d'or.
Il a toutes les qualités et tous les défauts nécessaires pour devenir la proie des paysans et des accapareurs de village. Il connaît trop son métier pour être à chaque instant sur ses gardes, et il est trop droit pour voir partout des embûches. Qui sait le prendre obtient tout de lui ; or, ceux qui le savent prendre ce sont quelques rusés compères de Kournikovo, des popes madrés, des koulaki, de ces paysans qui, au moyen d'affaires louches et d'usure, arrivent à s'édifier une fortune sur la ruine d'un village et de quelques petits propriétaires. Or, il faut être en contact perpétuel avec tous ces gens. La propriété de Michel Fiodorovitch comprend 400 hectares, environ ; mais elle touche de tous côtés aux terres que son prédécesseur a dû céder aux paysans, au moment de l'affranchissement des serfs. Il a, en outre, des forêts, situées à une couple de lieues de sa maison. De là de perpétuels litiges. Le troupeau du village, lorsque Michel est absent, s'en va paître sur ses prés, ou piétine ses jeunes seigles. Les paysans, sans vergogne, fauchent l'herbe de sa forêt, et la charroient à sa barbe, sous les murs du parc ; d'autres lui volent son bois.
En outre, Michel Fiodorovitch a souvent avec eux des rapports d'affaires : avec les paysans, pour un travail à fournir, du seigle à rentrer, un fossé ou un étang à creuser ; avec les koulaki, pour vendre son grain, son bois, ses porcs ; avec les popes, pour toutes sortes d'affaires d'entremise et de commission, ébauchées derrière un samovar ou une blanche carafe de vodka, de ces affaires indéfinissables où le pope conseille gravement, propose ses bons offices, promet d'arranger les choses à l'amiable, bien décidé d'ailleurs à tout embrouiller, jusqu'au jour où il sera sûr de recevoir des deux côtés la récompense de ses conseils de pasteur désintéressé.
La chasse à l'argent est âpre dans ces contrées, surtout depuis l'afflux de la civilisation occidentale. Les nobles d'autrefois se sont, pour la plupart, ruinés par leurs prodigalités ; l'affranchissement des serfs leur a porté le dernier coup. Nombre d'entre eux ont dû céder leurs terres à des représentants de la classe commerçante. Or, ceux-ci, partis souvent de très bas, sont d'autant plus difficiles à contenter : ils ont un appétit de parvenus. Puis, il en est beaucoup, parmi les nouveaux installés, qui ont mis dans l'acquisition d'un bien toute leur fortune ; ils attendent du sol une rente, faible, il est vrai, mais sûre. Malheureusement, le prix des céréales baisse chaque année, à mesure que renchérissent les produits nécessaires à la vie. Chaque année marque un déficit ; ceux qui ne veulent pas sauter, les yeux fermés, dans la ruine béante, sont obligés de recourir à des spéculations hasardeuses. Ils se sauveraient peut-être à force d'économie. Mais n'oubliez pas que ce sont des natures slaves, pour qui la vie n'a de prix que si, de temps à autre, on donne aux instincts libre carrière. Un Russe n'est guère capable d'imposer à ses appétits une sévère retenue, comme font dans nos pays tant de nos frères pusillanimes et réguliers. Natures plus sanguines, plus bouillonnantes, il leur faut, par moments, une saignée ; or de telles saignées coûtent cher.
De tous côtés, dans notre district, ce sont des plaintes incessantes sur la vie qui renchérit, tandis que le prix du blé diminue, et que la culture parvient à peine à nourrir son homme. Mais, comme il arrive, ceux qui se plaignent le plus haut ne sont pas les plus malades, mais souvent les plus avides. C'est entre des hommes de ce genre que Michel Fiodorovitch se débat. Il laisse dans la lutte, j'en suis assuré, un peu du sien, car on n'a que le choix : être dupeur ou dupé ; or, il est trop droit et trop jeune pour assumer le premier de ces rôles. Il ne se plaint pas, mais je surprends parfois, dans son regard, comme un regret de la Russie du Sud, où il est né, et où il ne croit pas avoir rencontré encore de pareils exemplaires d'humanité rapace. Non, il ne se plaint pas, il défend même contre moi les moujiks qui le volent, les accapareurs qui le roulent les popes huileux qui le vendent. Et, quand j'insiste, il fait un geste qui veut dire : vsio ravno (c'est égal, ça ne fait rien) ; c'est la seule parole des Russes devant l'inévitable.
Un des écrivains les plus en vue parmi la jeune génération, Antone Pavlovitch Tchékhov, possède un bien, à deux lieues du nôtre. Par un après-midi de dimanche incertain, j'ai jeté mon fusil sur l'épaule, et je suis parti pour lui faire visite. Une petite rivière à passer à gué, le village du «Prince», notre voisin, à traverser dans un océan de boue, puis des champs, puis des bois ; voici enfin le bourg de Mielnikovo. On m'indique un grand enclos de bouleaux ; j'y pénètre, et, après avoir erré dans une cour de ferme où une légion de chiens jappent à mes trousses, je découvre la maisonnette où loge le maître du lieu. Il vient à moi, de son pas traînant et comme inarticulé, suivi de deux bassets cérémonieux et drôles. C'est un homme d'un peu plus de trente ans, grand, mince, avec un front clair, des cheveux longs qu'il rejette en arrière par un mouvement machinal des doigts, et un regard droit, scrutateur, à la fois très ouvert et très malin. Son abord est un peu froid, mais sans contrainte : évidemment, il regarde à qui il a affaire, et il sent que je l'examine. Bientôt, la glace est rompue ; nous parlons de ce que les Français savent des Russes et les Russes de la France, et nous voilà en pleine discussion, car je reproche aux Russes de ne pas nous prendre au sérieux, de n'avoir de respect que pour l'Allemagne, et de considérer la France comme un vaste lieu de plaisir dont le centre est, selon les bourses, le Jardin de Paris ou le Moulin Rouge. De son côté, comme beaucoup de ses compatriotes, Antone Pavlovitch est persuadé que nous méprisons les Russes et, à part nous, les traitons de «barbares».
—Si nous allions cueillir des champignons ? propose-t-il tout à coup.
Précédés des bassets qui, subitement déridés, folâtrent sur l'herbe, nous nous dirigeons vers l'enclos.
—Voyez-vous, le long de la haie, vous trouverez des petits rouges ; tout à l'heure, au pied des bouleaux, nous ramasserons des cèpes.
Et, penchés sur la terre, très occupés par notre cueillette de petits champignons rouges, nous continuons à causer de graves questions.
—Et, l'hiver, vous restez ici, Antone Pavlovitch ?
—Non ! l'hiver, je vais à Pétersbourg ou à Moscou, et je vis...
En revenant, je songeais à la condition respective d'un écrivain russe comme Tchékhov, et d'un écrivain de nos pays. Sans grande peine, le premier a pu acquérir un bien de quelques centaines d'hectares, avec des champs et des bois. Son jardin, son étable et sa basse-cour le nourriraient, au pis-aller ; sa forêt le chauffe ; et, même si la crise des céréales l'empêche de réaliser sur sa culture des gains suffisants, il a du moins, dans ce nid de campagne, un toit où abriter les siens et lui, et où vivre sans grands frais jusqu'à de meilleurs jours. Si ses succès littéraires suffisent, rien ne l'empêche d'aller passer à la capitale ou à l'étranger une ou deux saisons, au cours desquelles il prendra contact avec ses confrères. Du moins, ici, il s'appartient nettement, absolument : sa maison, sa terre, ses chevaux sont à lui, et, comme tout cela ne représente pas une fortune anxieusement amassée sou à sou, il doit en disposer bien plus librement, avec bien plus d'aisance, que ne ferait chez nous un propriétaire rural. Je n'apprécie pas seulement les agréments que peut procurer une telle vie : j'estime en outre qu'un écrivain placé dans de telles conditions doit avoir dans l'esprit beaucoup de fraîcheur et de laisser-aller : il n'est pas enserré, comme on l'est chez nous, par la vie étroite et besogneuse, qui trop souvent, coupe à l'originalité ses ailes. Je ne pense pas que de telles conditions d'existence puissent faire d'un cuistre un homme original ; mais elles favorisent à coup sûr le libre développement d'une personnalité.
Retourné chez Tchékhov. J'avais trouvé en lui, l'autre jour, quelque chose de si attirant, que j'avais besoin de le revoir.
Cette fois, son accueil est plus net : ouvert, cordial, avec un humour de pince-sans-rire. Il y avait déjà assez longtemps que j'errais par la campagne : une conversation plus relevée que celle où, chaque jour j'essaie mes solécismes, était devenue pour moi un besoin ; je la trouve ici, dans ce même décor simple, agrémentée de ce même sans-gêne qui donne tant de prix jusqu'aux plus banales manifestations de la vie russe. Et nous causons...
Tchékhov est arrivé à la littérature en passant par la médecine. Il est docteur, mais il n'exerce plus que durant l'été, à la campagne, pour les paysans de ses environs. Un médecin cultivé est une des sociétés que je préfère ; lorsqu'ils s'élèvent jusqu'à la littérature, jusqu'à la bonne littérature, ils font vite ma conquête. Le sens pratique et la rigueur des études médicales laissent dans l'esprit de celui qui les a faites, s'il est intelligent, des traces profondes : on ne se trouve pas impunément mêlé, plusieurs années durant, aux plus graves questions que fait naître le problème de la vie. Un écrivain qui a passé par la médecine, garde le plus souvent quelque chose de rigoureux et de sérieux dans l'esprit : ses idées sont moins floues que celles d'un littérateur de profession, parce qu'il a abordé de plus près les problèmes capitaux. En même temps, le contact de la vie réelle doit donner à ses affirmations beaucoup de souplesse et de variété : il n'y a que les philosophes en chambre pour formuler des théories immuables : ceux qui ont vu couler et ondoyer la vie, conservent de leur vision plus de douceur, et plus d'indulgence dans la décision. Antone Pavlovitch est de ces derniers ; voilà pourquoi, sans doute, sa conversation, bien que peu suivie et capricante, me fait plaisir. Et puis, c'est un homme qui a regardé beaucoup et beaucoup vu.
Étendu sur le sofa de son cabinet, après un gai dîner en famille, je laisse mes yeux vaguement errer par la chambre avant de m'endormir. Autour des murs, règne une bibliothèque chargée pêle-mêle de livres de médecine et de littérature russe. Un peu partout, des bibelots, bronzes fins et ivoires sculptés rapportés de l'Extrême-Orient. Sur l'appui d'une vaste baie, des flacons pharmaceutiques. Çà et là, des portraits, dont un de Tolstoï ; au mur, au-dessus du divan où je suis couché, une aquarelle minuscule représentant dans une clairière trois bouleaux qui profilent leur tronc argenté sur le rougeoiment d'un ciel d'après soleil couché.
J'ai fini par prendre dans un rayon un volume de nouvelles d'Antone Pavlovitch. Il n'a pas, je crois bien, fait encore de roman : son domaine est la nouvelle. Je ne pense pas que ce soit là une forme d'art complète, mais dans ce domaine, il occupe une place supérieure. Doué d'une observation singulièrement aiguisée, et relevée par une pointe d'humour, il sait peindre surtout, avec une surprenante intensité, des tableautins d'intérieur. Il a débuté par des nouvelles amusantes ; je connais des gens qui ne voient plus en lui que ce don d'égayer, et qui le lisent après dîner, pour s'épanouir. J'en sais d'autres, en revanche, qui font profession de le dédaigner, parce que, disent-ils, «il n'a pas de conception de la vie». Peu de mots jouent un rôle aussi brillant que celui-là, dans les soirées littéraires d'Allemagne et de Russie. Ce mot est fort prétentieux et fort vague : il n'est pas toujours clair dans la bouche d'un penseur, mais il donne comme un vernis de réflexion au jugement d'un sot. Me l'a-t-on assez répété, là-bas, ce mot souverain qui consacre les réputations ou bien les mine ! Chaque fois qu'on l'employait devant moi à propos d'un ouvrage de littérature légère, je pensais involontairement à cette jeune Allemande qui, un soir, dans un grand dîner, entra en conversation avec moi, au milieu du potage, par ces mots : «Dites-moi, monsieur, quelle est donc votre conception de la vie ?»
Le talent de Tchékhov est un peu grêle, mais il a une singulière vigueur d'expression et de réalité. C'est un talent amer, malgré les éclats de rire, et la lecture de ses nouvelles n'est guère réconfortante : j'en sais peu qui me fassent plus cruellement sentir l'implacable monotonie de la vie. La vie qui coule uniforme, la vie-horloge dans un horizon borné, ce rêve des petites gens, et cette torture de tant de cœurs que l'inquiétude a effleurés, voilà ce qu'il ne se lasse pas de peindre. S'il appuyait le trait, ses nouvelles seraient illisibles ; mais c'est avec une délicate et impassible cruauté, qu'il détaille tous les moments des humbles existences sur lesquelles il a brusquement jeté un rayon de lumière ; et quand, brusquement, tout est rentré dans l'ombre, un sentiment nous dit que ces existences entrevues se poursuivront ainsi, sans hâte, sans élans, sans mirages, jusqu'au fossé qui termine leur désert. Voilà ce que je sens dans l'œuvre d'Antone Pavlovitch ; d'ailleurs, je n'ai pas tout lu, je n'aime pas même tout ce que j'ai lu[14].