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Au pays russe

Chapter 28: VARSOVIE
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About This Book

A travel writer presents successive journeys through a vast country, blending on-the-spot sketches of cities and countryside with candid impressions of landscapes and everyday life. The narrative records meetings with ordinary people who endure scarcity and toil while preserving hope and simple kindness, and it contrasts provincial habits with urban bustle. Rather than offering systematic analysis or political argument, the account favors immediate sensations, anecdotal vignettes, and comparative cultural observations. The book is structured as a sequence of travel scenes and reflective notes that map geographic routes, social conditions, and the author's personal responses to what he encounters.

[17] Une de ces écoles a même été entretenue quelque temps avec des secours que des Français charitables m'avaient prié de faire parvenir jusqu'ici.

[18] Après l'avoir soutenue, l'autorité ecclésiastique a fini par interdire à Mlle Stéven l'exercice de l'enseignement !

La question des écoles est une des plus graves parmi celles qui préoccupent la Russie éclairée. D'un bout à l'autre de l'empire, des hommes et des femmes unissent leurs efforts pour jeter un rayon de lumière parmi le tchiorni narod, le peuple noir des campagnes. En apparence, tous sont d'accord sur ce point, depuis le comte Tolstoï jusqu'à M. Pobiédonostsef, Haut Procureur du Saint Synode, ancien précepteur et conseiller favori d'Alexandre III. Mais, conservateurs et libéraux ont beau paraître unir leurs efforts sur ce domaine commun, en réalité, les discussions sont vives sur ce prétendu terrain neutre, et les luttes y sont ardentes.

Oui, tous sont d'accord pour dire qu'il faut instruire le peuple, mais ils se querellent sur le but et sur le moyen. Peut-être ceux qui ont conseillé à Alexandre III la réaction religieuse qui caractérise son règne, eussent-ils préféré laisser les paysans dans leur séculaire ignorance. Mais, d'une part, le caractère du tsar était plus généreux que celui de ses conseillers, et il se fût opposé, je pense, à un système d'obscurantisme méthodique. D'autre part, les conservateurs à outrance ont bien compris que s'ils n'entreprenaient pas eux-mêmes l'instruction du peuple, d'autres s'en chargeraient à leur place, publiquement ou secrètement. Ils ont compris que le plus sûr moyen de conserver leur influence morale sur la population illettrée était de prendre en mains son éducation intellectuelle, afin de la conduire ensuite dans telle direction qu'il leur plairait. Il y a donc, en dépit de toute réaction, un système d'écoles officielles.

Il serait téméraire d'affirmer que le but principal de ces écoles soit le désir d'arracher le peuple à l'ignorance ; elles ont avant tout un caractère offensif ; elles font partie d'une tactique gouvernementale ; au lieu d'avoir été établies en faveur des pauvres, elles semblent bien avoir été surtout dirigées contre le mouvement libéral. Aussi sont-elles éminemment religieuses ; tout l'enseignement y est subordonné aux notions d'histoire sainte que l'on donnera aux enfants, et aux maximes de loyalisme qu'on tâchera de leur faire retenir ; peu importe que leur intelligence ne se développe que médiocrement, pourvu qu'ils soient en état de louer Dieu selon les rites, et qu'ils donnent au tsar le tribut de respect et de reconnaissance auquel il a droit. Tel est, résumé avec toute la modération possible, le caractère des écoles dites tserkovno-prikhodskia (religieuses et paroissiales).

A l'autre extrémité de la chaîne politique, on aime les écoles beaucoup plus sincèrement, mais non sans une arrière-pensée d'intérêt. Pour les libéraux avancés, instruire le peuple, c'est l'amener au libéralisme. Tant qu'il est ignorant, il supporte sans murmurer la plus lourde oppression. Qu'il s'instruise, qu'il apprenne à lire, et il entrera en communion d'idées avec la partie pensante de la nation ; il comprendra qu'il n'occupe pas le rang auquel il a droit, il sentira une gêne là où, jusqu'ici, son joug ne lui avait point pesé : or la gêne, «c'est le principe du mouvement».

Entre ces deux tendances opposées se placent une infinité de nuances auxquelles correspondent autant d'écoles. L'initiative privée qui, en matière d'instruction primaire, a un vaste champ où s'exercer, met dans toutes ses entreprises le caractère spécial de sa conviction. Le mal n'est pas si grand, après tout. En dépit de tous ces tiraillements, les enfants apprennent les éléments ; l'instruction la plus humble, mais aussi la plus solide, se diffuse et se fixe parmi eux. Quand, plus tard, ils auront des livres, le temps fera son œuvre lentement, mais sûrement, en dehors et au-dessus de toutes les factions politiques.

Il y a en Russie des ennemis déclarés de l'école primaire : il se trouvent en général dans le déchet de la haute aristocratie. Il y a quelque temps, par exemple, un neveu du plus grand poète russe, un certain M. P., noble seigneur et predvoditiel (président) de la noblesse dans un canton du gouvernement de Nijni-Novgorod, est devenu tristement célèbre par une lettre dans laquelle il déclarait à un ami que «grâce à ses efforts, dans l'école dont il était curateur, le nombre des élèves était tombé de 60 à 40, et qu'on finirait bien par n'en plus avoir». Mais les exemples d'un tel cynisme sont rares, et ne s'allient jamais qu'à une profonde inintelligence ou à de bas calculs. C'est un honneur pour la Russie que la faveur dont jouit dans la société la question scolaire. Dès qu'une famille éclairée n'est plus uniquement préoccupée de ses grossiers instincts de jouissance, elle donne ses soins à une école. A la campagne, les femmes cherchent là une dérivation à l'ennui ; à la ville, ce sont surtout les hommes qui travaillent pour l'école, mettant de leur argent, de leur temps et un peu de leur cœur dans cette œuvre si obscure et si belle.


Un ami d'Ivan Vladimirovitch avait prêté à un moujik fort intelligent une traduction du Looking backward[19] de Bellamy ; il se demandait quel effet allait produire sur un paysan cette rêverie socialiste. Le paysan est venu rendre le livre aujourd'hui après l'avoir gardé six mois. J'étais là.

[19] Traduit en français sous le titre de : En l'an 2000.

—Eh bien, Vasili, demanda mon hôte, es-tu content ? (Khorocho, chto li ?)

—Oui, oui, très content ! (nitchevo khorocho).

—Voyons, qu'en dis-tu, de ce livre ?

—Eh bien, Ivan Vladimirovitch, fit le vieux moujik, après un moment de silence, eh bien ! c'est la vraie vie chrétienne : ils vivent chrétiennement, ces gens-là (oni jivout po khristianski) ! Nous sommes des pécheurs, nous autres, nous ne vivons pas comme il faut...

Il ne faut pas entendre par là que ce paysan russe fût prêt à suivre le premier communiste venu. Mais ce tableau enchanteur d'un idéal socialiste avait agi sur son imagination. Fort incapable apparemment de comprendre et d'apprécier cette vie urbaine que Bellamy décrit avec des couleurs si riantes, le paysan avait sans doute médité sur l'idée plutôt que sur les détails du roman. Il l'avait adaptée, mutatis mutandis, à la vie russe, et trouvait tout à fait conforme aux intentions de la Providence et à l'esprit chrétien, un partage rigoureux de la terre entre le pomêchtchik (propriétaire) et les moujiks. Les paysans russes ont une peine infinie à comprendre que la terre ne leur appartient pas tout entière ; ils se résignent devant le fait : mais je doute qu'on leur puisse faire admettre qu'en droit un propriétaire puisse posséder à lui seul 10 000 hectares de terre, tandis que tout un village de 300 feux ne possède pas le quart de cette superficie. Aussi, dès qu'un événement un peu considérable émeut la quiétude des villages, voit-on chaque fois se répandre avec persistance le bruit d'un nouveau partage des terres. Dans presque toute la Russie, la seule richesse que puisse comprendre le paysan est celle qui provient de la possession du sol et de ses revenus. L'inégale répartition de la terre le touche d'autant plus qu'elle est plus évidente, et que chaque pas qu'il fait hors de son isba sert à l'en convaincre mieux. Le paysan russe aime la terre plus que tout au monde ; non pas seulement sa terre à lui, celle où il est né et sur laquelle il a courbé son maigre corps, mais d'une façon plus générale, il aime la terre : plus elle est étendue et plus elle est fertile, plus il l'aime, s'il la possède. «Donnez-leur, dit Léon Tolstoï, dans n'importe quel pays, une terre un peu plus étendue et un peu plus productive que celle de leurs ancêtres, ils quitteront celle-ci sans regret et s'expatrieront avec joie[20].» Cette boutade est un peu exagérée, mais, au regret près, les paysans émigrent, en effet, très aisément.

[20] L'esprit chrétien et le patriotisme.


Au cours d'une promenade, nous traversons un village dont la vue m'étonne, car les maisons y sont en pierre. Ivan Vladimirovitch m'explique comment l'absence de bois et l'abondance de grandes pierres meulières a fait des paysans de ce village des maçons, dans un pays où tous naissent charpentiers. Contraints par la nature du sol à assembler des moellons à la place de troncs d'arbres, ces moujiks se sont trouvés avoir entre les mains une spécialité assez rare dans ce pays du bois : ils l'exploitent. Dès la fin de l'hiver, quelques-uns d'entre eux s'en vont en éclaireurs chercher de l'ouvrage sur quelque point du pays russe. Quand ils en ont trouvé, ils font venir leurs camarades, et toute la population masculine adulte de ce bourg s'engage en bloc pour une même entreprise. L'automne venu, on remet la paye aux chefs d'artièle (corporation d'ouvriers) et ceux-ci la répartissent parmi leurs hommes, au prorata des aptitudes et du travail de chacun d'eux.

Pendant l'été, le bourg se trouve ainsi complètement privé d'hommes adultes : les femmes y restent seules avec les vieillards et les enfants. Elles accomplissent à la place de leurs maris tous les travaux des champs, et font valoir le lopin de terre que leur a dévolu la commune. En ce moment, les hommes sont occupés en Sibérie à des travaux de maçonnerie que nécessite la construction du chemin de fer, et partout j'aperçois des femmes ; elles moissonnent, font les gerbes, et les chargent sur des charrettes ; elles travaillent seules jusque dans ces moulins à vent qui, sur les collines dépouillées, tournent avec lenteur leur étoile grise.

Il se trouve en Russie des milliers de villages qui sont ainsi, durant des mois, abandonnés aux femmes. Tous les hommes valides des localités qui bordent la côte occidentale de la Mer Blanche s'en vont, par exemple, durant l'été, pêcher la morue dans l'Océan Glacial ; dans les provinces plus centrales, comme celle de Kostroma, pour n'en citer qu'une, c'est surtout l'influence de la capitale qui attire hors du village des générations d'ouvriers, dont la spécialité se transmet de père en fils : ailleurs, un simple miroitement d'espérance détermine les moujiks à laisser la terre à leurs femmes pour s'en aller par le monde en quête d'un gain réel ou imaginaire. Lorsque ces émigrations se font en masse, par villages ou par cantons, c'est, en général, qu'elles rapportent un avantage assuré ; le paysan, qui sait fort bien compter, n'hésite pas à négliger à propos son champ, quand il sait trouver à côté un gagne-pain plus rémunérateur. Mais, bien souvent aussi, ces sorties vagabondes se font par tout petits groupes d'aventureux ouvriers que l'on voit chaque printemps s'égrener par la campagne. L'hiver, ils reviennent se calfeutrer dans leur isba, pour repartir ensuite dès la fonte des neiges ; plus d'un pourtant reste à demeure dans un emploi trouvé en ville ou chez un propriétaire rural. Souvent, des années se passent sans qu'ils revoient leur femme et leurs enfants, et ils ne semblent pas en souffrir. Faut-il voir là une sorte de pli héréditaire qu'auraient laissé dans ces pauvres natures les années de servage, où le caprice d'un seigneur séparait comme des bêtes les familles de son troupeau de moujiks ? Habitude d'insouciance ou résignation passive ? qui le saurait dire ? J'assistais un jour, chez un médecin de campagne, à la consultation du soir ; un à un, les malades défilaient devant lui, humbles, malpropres.

—Et toi, comment t'appelles-tu ? es-tu marié ?

—Je suis marié.

—Ta femme vit encore ?

—Elle vit.

—Où cela ?

Elles vivaient à des centaines de kilomètres, les femmes de ces paysans, au fond de villages perdus—et, bien que malades, ils ne semblaient guère s'en inquiéter.

Et où couches-tu ? demandait le docteur à l'un d'eux, à un moissonneur miné par la phtisie.

—Eh ! batiouchka, je couche par terre dans la grange.

—Mais tu as une maison ?

—Oui, dans le gouvernement de Toula. Ma femme s'y trouve avec mes six enfants.

Souffrait-il à ce souvenir ? Je ne sais. Sa figure amaigrie n'exprimait, à travers les quintes de toux, rien autre chose que le souci d'un soulagement immédiat, et ce souci était tempéré encore et comme voilé par cette apparence de résignation qu'on retrouve dans ce pays autour de la souffrance et de la misère.

Le paysan russe n'est pas rivé comme le nôtre au coin de terre qui l'a vu naître. L'immense plaine sans couleurs et presque sans accidents où ses regards ont toujours erré, ne lui offre point de ces nids familiers et chauds auxquels notre cœur s'attache. Durant l'été, c'est, à perte de vue, la forêt basse ou la jaune ondulation des seigles mûrs ; l'hiver, l'interminable linceul de neige efface à l'horizon jusqu'à la trace de ces grises taupinières qui sont les villages. Que lui importe, au maigre moujik, de manger ici ou là son pain sec ? Pourquoi cette isba plutôt que cette autre toute pareille, aussi chaude, aussi bien close ? Il faut bien peu pour contenter son corps ; son âme, qu'est-elle ? Vague besoin d'un ailleurs qui pousse au déplacement les habitants des grandes plaines mornes, complète insouciance de ce que donnera cet ailleurs rêvé : telle est la cause de cette émigration gaiement entreprise et insouciamment recommencée. Pourquoi ce fataliste paysan russe resterait-il à couver sa misère au foyer natal ? Ne porte-t-il pas avec lui tout son bien ? sa langue, partout comprise, sa religion, partout la même, avec des signes de croix et des révérences devant l'icône, sa confraternité doucement résignée qui lui fera partout rencontrer des frères, et enfin, sa foi dans la vodka, la bonne verseuse d'indifférence et d'oubli.


Ce soir, lorsque je suis parti, au coucher du soleil, dans une voiture attelée d'une troïka vigoureuse, Mme Stéven et sa belle-sœur ont voulu m'accompagner jusqu'au relai prochain. Elles s'élancent à cheval par les chaumes qui bordent la route, et dans une course échevelée où mon cocher rivalise de vitesse avec elles, nous filons au milieu d'un nuage de poussière. Je me sens gêné de cette ironique escorte au rebours, et j'ai honte de mon immobilité, entre ces deux amazones dont la forme se détache en contre-haut sur le flamboiement du couchant. En même temps, j'ai bien conscience que ce dernier trait achève la silhouette d'Alexandra Alexievna, la douce fondatrice d'écoles. Son rêve d'une révolution chrétienne faite d'amour mutuel et d'infinie bonté, n'a pas consumé les forces vives de son énergie. Elle va au peuple, au peuple grossier, elle, la délicate fille d'une race affinée, elle va au peuple avec tout son cœur ; mais la songerie humanitaire n'a pas en elle, comme chez les déclamateurs à théorie, tué le sentiment de la vie réelle. Dans cette chevauchée par les chaumes poussiéreux, dans cette griserie de vitesse et de danger qui la prend, au crépuscule d'un jour de pieux travail et d'humble enseignement, dans cet élancement de sa vigueur, je la retrouve plus complètement femme. Je saisis bien alors la raison du charme qu'exercent ces belles natures dans lesquelles la vie coule à pleins bords, et où la passion de l'idée n'a pas étouffé le besoin d'une expansion active.


Me voici, un jour d'automne, chez un propriétaire du gouvernement d'Orel. C'est ici encore un pays de blé : c'est la Terre noire. Je ne saurais dire avec des mots l'accablante nudité de l'horizon plat. Les champs s'en vont à perte de vue, sans un arbre, tout nus, tout gris sous les chaumes, entre lesquels les semences hivernales font çà et là des reflets verts, et les labours, de grandes plaques sombres. Les routes sont noires comme en un pays de charbon. Dans cette contrée, le bois est une denrée précieuse jalousement épargnée ; aussi les isbas sont-elles si petites qu'on les distingue à peine au loin. Les huttes sont grises, sous leur revêtement de briques en terre, et sous leurs calottes débordantes de vieille paille. A distance, les villages semblent formés de petits tertres écrasés, tout gris et tout ronds, sans adhérence avec la plaine où ils sont posés, sans lien entre eux. Tout ce paysage est d'une écrasante tristesse ; mais il est si chétif d'apparence, si disgracié, si misérable, qu'on finit presque par l'aimer.

Le propriétaire qui m'offre l'hospitalité a planté de ses mains, il y a quelque trente ans, un vaste parc autour de sa maison des champs. C'est, en été, le seul carré d'ombre qu'offre la plaine ; en ce moment, les platanes, avec leurs feuilles d'un jaune éclatant, y donnent, même par les temps gris, l'impression triomphante d'un coup de soleil.

Au bord du parc coule une rivière profondément encaissée, et nous sommes assis dans une allée qui la surplombe à pic. A l'horizon de la plaine, comme en mer, le soleil est descendu dans une gloire ; et maintenant, une buée rougeâtre de crépuscule automnal enveloppe les contours des choses ; nous nous taisons dans la lumière qui s'éteint. Tout à coup, un vol de canards sauvages s'enlève à nos pieds, et le son d'un accordéon parvient jusqu'à nous : ce sont nos batteurs qui, leur journée finie, repassent la rivière pour regagner leurs villages. Gaiement, un jeune garçon marche à leur tête en jouant de l'harmonica (accordéon), et, tandis que les barques font sur l'eau assombrie un va-et-vient avec leur charge silencieuse, il reste sur la rive, sans cesser de jouer, et ne s'embarque qu'au dernier passage. Le long de la berge opposée que le crépuscule efface, il marche ensuite, jouant toujours, et d'ici nous entendons ses refrains monotones peu à peu s'affaiblir, puis languir, puis s'éteindre...

On me demande parfois, en Occident, si j'ai remarqué parmi le peuple russe des grondements d'orage. Je ne sais si mon expérience est trop limitée encore ; du moins, ce que j'ai perçu jusqu'à présent y ressemble rarement : ce sont tantôt des chants criards et vides, tantôt des gémissements de misère impuissante ; ce n'est pas un grondement de menace que j'ai entendu, par ce doux soir d'octobre, tandis que des moujiks, leur journée finie, défilaient au bord du parc, aux accords vifs d'un harmonica. Ce peuple rêve encore : il a parfois des cauchemars ; mais, seuls, là-bas, ceux qui savent lire, sentent le fardeau.


Pas de forêts en ce pays : il y a longtemps qu'on les a déracinées pour couvrir de seigle la bonne Terre noire. Le bois se vend ici, devinez comment !... au poids ! Oui, dans cette Russie qui nous apparaît comme hérissée de forêts vierges, voici qu'à 300 kilomètres au sud de Moscou, on est réduit à acheter son bois par kilogrammes[21]... Ce fait qui, au premier abord, ressemble à une mystification de touriste, s'explique par la difficulté des transports. Placés en dehors du grand système fluvial qui pourrait leur apporter par la flottaison les bois du Nord, les habitants de ces cantons se voient réduits à transporter sur des charrettes, à de longues distances, les moindres rondins dont ils ont besoin.

[21] Exactement, au poude, poids de 16 kg.

—Mais, pensez-vous, ils meurent de froid durant l'hiver ?

—Nullement ; ils se chauffent avec le seul combustible qu'ils aient sous la main, avec la paille.

Pour comprendre comment la paille peut remplacer le bois pour combattre un hiver russe, il faut connaître la forme des poêles en usage dans tout le pays. A proprement parler, ce sont des fours plutôt que des poêles. Imaginez une énorme masse de maçonnerie ; chez le citadin, elle occupe tout un pan de muraille et fait dans chaque pièce une saillie de 0m,80 ; chez le paysan, elle envahit la moitié de l'isba, et prend la forme d'une énorme caisse oblongue, sur le haut de laquelle une dizaine d'hommes peuvent s'étendre côte à côte. Au bas de cette maçonnerie, une ouverture est pratiquée, avec une porte en cuivre qui la ferme à peu près hermétiquement. A la partie supérieure, une autre ouverture permet d'enlever ou de remettre un couvercle en fonte qui bouche la partie creuse enfermée dans la maçonnerie.

Pour faire du feu, on commence par enlever le couvercle ; puis, par l'orifice inférieur, on allume dans la cavité du poêle une brassée de bois qui flambe librement, car la porte en cuivre est grande ouverte. Lorsque le bois est réduit à l'état de charbons ardents, on remet là-haut le couvercle, puis on ferme soigneusement la porte inférieure. Les gaz qui se dégagent dans la cavité du poêle, ne trouvant plus d'issue vers le dehors, échauffent peu à peu la maçonnerie. Au bout de quelques heures, les briques réfractaires ou la porcelaine qui en forment le revêtement, deviennent si chaudes qu'on a peine à y poser la main. Petit à petit, l'air de la pièce s'échauffe au contact de cette large surface, et la température s'élève graduellement : les doubles fenêtres, qui sont lutées aux jointures, ne donnent plus accès au moindre vent coulis, et la triple ou quadruple porte qui donne de l'antichambre vers l'extérieur, ne laisse guère passer d'air froid.

Le poêle reste chaud de vingt à trente heures : on n'a donc pas à se préoccuper de le fournir sans cesse de combustible. Une fois la brassée de bois consumée, on n'y brûle plus rien jusqu'au lendemain. Il est, dès lors, aisé de comprendre comment la paille peut suppléer le bois. On apporte quelques bottes de paille (il en faut 6 environ, pour chauffer un poêle) ; la domestique fait avec cette paille, qu'elle tortille vivement, une espèce de gros câble sans fin, qu'elle allume et introduit dans la cavité, au fur et à mesure de la combustion. Lorsque tout est brûlé, elle ferme les ouvertures du poêle, de même que s'il s'agissait de bois.

A défaut de paille, on brûle aussi parfois du fumier sec, ou encore un produit bien spécial à ce pays où l'on consomme tant de blé noir ; ce produit (louzga) n'est autre chose que la cosse triangulaire et dure dans laquelle sont enfermés les grains de sarrasin. Cette espèce de son rigide se sépare, à la meule, des graines qu'il enveloppe, et on le recueille à part. Il brûle facilement avec une flamme claire qui crépite. Pour l'utiliser, on suspend une espèce d'entonnoir en toile au-dessus de l'orifice inférieur de poêle : les vides que forme la combustion font descendre la louzga jusqu'au niveau du foyer ardent. Le son de blé noir se vend par grandes quantités ; mais, en dépit de la consommation de sarrasin que font les Russes, le prix en reste élevé : pour chauffer un poêle en hiver, il faut environ 15 copecs (environ 0 fr., 35) de louzga : on trouve ce mode de chauffage vraiment dispendieux.


A Kournikovo. Je suis tout seul dans la maison muette. Maîtres et domestiques, en tout 18 personnes, viennent de partir. Le barski dome (maison du maître) est vide ; seuls, quelques moujiks sont restés, pour s'occuper de la ferme. Les chiens, inquiets de cette solitude inusitée, m'assiègent de caresses.

On ne m'a rien laissé pour la table : j'ai déclaré que je me pourvoirais de gibier ; aussi, en partant de grand matin pour la forêt, ai-je éprouvé un sentiment singulier : pour manger demain, il me faut tuer un lièvre ou un coq de bruyère : tuer pour manger, devoir sa subsistance à un effort personnel de grande marche et d'adresse, c'est bien la nécessité dans laquelle se trouvent placés maintes fois les paysans du Nord russe. L'habitude me manque apparemment pour sentir exactement leurs impressions. La nécessité du succès me rend nerveux : je tire mal ; une bécasse que j'abats pourtant tombe dans un fourré où elle m'échappe. Je marche, je marche toujours par le matin bleu ; je marche, et je m'égare. Perdu dans la forêt basse, toute pareille, sans un point de repère, je sais que si je ne tombe pas du bon côté, là où sont les villages voisins de Kournikovo, je puis errer sous bois durant des lieues, durant des jours, sans rencontrer un être humain. Le sentiment qui m'obsède n'est pas celui d'un retard possible, la crainte d'un rendez-vous manqué. Non ! personne ne songe à moi : c'est justement ce qui me préoccupe. Livré à moi-même dans la forêt basse, je m'aperçois que ces taillis dont je riais m'ont fait prisonnier, et qu'ils sont tenaces. En outre, j'ai faim. Me nourrir d'abord, échapper ensuite à l'accablante forêt, voilà mon seul désir. Après trois heures d'efforts qui, ajoutés à une matinée de chasse, m'ont brisé, je désespère de voir réaliser cet humble souhait. J'ai dû m'asseoir à terre pour réfléchir. Mais, comment s'orienter dans ces taillis tous pareils, et sous le ciel qui s'est couvert ? Pas un bruit qui me guide ; rien autour de moi que le silence de la forêt.

Il faut en finir pourtant, m'enfoncer plus avant ou sortir de là avant la nuit. Il m'a semblé entendre comme un lointain écho de chemin de fer : la voie est si loin que j'ai dû me tromper ; mais c'est au moins une raison de me diriger dans un sens déterminé. Je suppose là-bas, la ligne ferrée ; la lisière du bois lui est perpendiculaire, j'irai donc ainsi. Deux heures après, je suis sorti de la forêt, bien au-dessus de Kournikovo, mais dans la plaine si ardemment désirée. Des paysans m'ont donné du pain et du lait, et, le soir, en rentrant épuisé, le carnier vide, j'ai surpris dans notre parc de grosses grives : elles m'ont approvisionné pour deux jours.

Cette chasse accidentée, à la veille d'un départ, m'a semblé un avertissement. Je n'avais guère vu encore, durant l'été, que la nature paisible et libre autour de moi : ce rude contact avec la forêt traîtresse m'a fait comprendre la force dissimulée, mais implacable de cette nature russe, qui prend l'homme et l'étouffe, impassiblement.


Je viens de passer quelques jours à Iasnaia Poliana, dans la campagne du comte Liov Nicolaévitch Tolstoï. Il me semble que ce séjour a clarifié les impressions que j'avais conservées du grand écrivain après quelques visites que je lui avais faites à Moscou. Je l'ai abordé avec le recueillement d'admiration qu'impose son œuvre littéraire, mais aussi avec une secrète impatience contre la doctrine qui à présent l'immobilise. Peu à peu, cependant, je l'ai mieux compris : je l'ai écouté longuement, j'ai causé de lui avec ceux de son entourage, et surtout avec la comtesse sa femme, dont l'intelligence supérieure et la rare pénétration m'ont captivé. Et maintenant, lorsque je ferme les yeux pour évoquer devant moi l'image du grand vieillard, je retrouve épanouies en lui quelques qualités dont le germe m'a frappé déjà chez certains Russes d'élite.

D'abord, c'est la bonté : une bonté simple, qui adoucit par moments l'acier dur de ses yeux embroussaillés ; une bonté attirante, qui vous calme et vous rend un instant meilleur. Je voudrais définir cette bonté ; je voudrais surtout la distinguer de cette indulgence naturelle ou apprise, que nous confondons si souvent avec elle. La pure indulgence me paraît trop passive ; la vraie bonté, au contraire, est essentiellement active. L'homme vraiment bon, c'est celui qui, sans renier, au nom d'une théorie, sa propre individualité, sans même en surveiller toujours les écarts, se laisse guider par une propension naturelle qui l'incline vers autrui et en faveur d'autrui. Or, je crois bien qu'en écrivant ces lignes, je n'ai d'autre modèle que l'auteur de Guerre et Paix. La bonté que je souligne me paraît ainsi un don de nature. Elle n'est pas abstraite, mais vivante ; elle se confond avec la vie, au lieu d'être avec elle en conflit, comme l'est souvent la charité chrétienne : elle n'exclut pas les violences, et, par suite, n'éteint pas les tempéraments.

Voilà justement ce qui distingue Tolstoï de la plupart de ces Tolstoïsants que l'on rencontre çà et là en Russie, pâles, les mains calleuses, haineux à qui ne les imite point. Ces hommes obéissent à une doctrine qu'ils n'ont pas créée, qui leur est extérieure ; en y conformant leurs actes, ils perdent ce caractère de vivacité naturelle qui distingue leur grand modèle : ce sont presque tous des exclusifs, des rigides, des doctrinaires : chez Tolstoï au contraire, la pensée est encore mobile et agissante ; elle s'informe, elle sent, elle juge, elle vit. Tolstoï se défend avec énergie de vouloir jouer un rôle d'apôtre. «Si j'écris, me disait-il, ce n'est pas pour prêcher la charité, la non-résistance au mal, le travail manuel, le régime végétarien ; c'est seulement pour dire à mes frères : «Voyez ! ces choses m'ont fait du bien : si votre cœur vous y pousse, faites-en à votre tour l'expérience.»

Grâce à cette manière de comprendre son rôle, Tolstoï évite de tyranniser ceux qui l'approchent. Tels de ses disciples sont d'une farouche intolérance et aspirent à l'abêtissement. Pour lui, au contraire, toutes les manifestations de l'intelligence sont significatives ; il les étudie et il les pèse. Sa conversation est une des plus souples et une des plus variées, sa curiosité une des plus éveillées que je connaisse. Loin d'être, comme on le croit, d'un abord difficile, il est, au contraire, souverainement accueillant.

A ces traits que je note rapidement, s'ajoute enfin un complément indispensable : la sincérité. Léon Tolstoï est une âme sincère, et ce qu'il hait le plus au monde, c'est le mensonge. Assurément, il croit souvent trouver le mensonge là où il n'est pas, et il s'emporte en des indignations sans objet ; mais l'amour de la vérité, le besoin d'exprimer sans réserves tout son cœur, n'en guide pas moins actuellement sa vie.

On se représente au loin le grand Russe comme le plus bizarre et le plus intolérant des hommes. Il faudrait que ceux qui le pensent ainsi vinssent quelques jours dans sa campagne, à l'automne finissant, quand le vent plus froid détache les dernières feuilles des bouleaux de l'allée, et effarouche les derniers hôtes. Ils verraient l'intimité paisible qui règne dans sa famille ; ils sentiraient le charme unique de ces réunions sous la lampe, autour du grand homme, de qui partent les liens qui aboutissent au monde entier ; et ils se laisseraient pénétrer par cette invincible douceur de la famille, dans ce milieu patriarcal où la discussion des plus hauts problèmes de l'intelligence est interrompue, çà et là, par des rires et des jeux d'enfants.—Pour moi, ces soirées calmes m'ont ému fortement, et le souvenir s'en est gravé au plus pur de ma reconnaissance.


TROISIÈME PARTIE

QUELQUES VILLES


CHAPITRE PREMIER

VARSOVIE

Je n'ai eu de la Pologne russe et de sa capitale que des visions rapides, bien que souvent renouvelées. Je n'ai donc pas la prétention de connaître Varsovie. Mais, les impressions qu'elle m'a faites ont varié, à mesure que je pénétrais mieux la Russie. D'abord, cette impression a été déplorable : je ne pouvais pardonner à Varsovie de n'être ni franchement russe ni franchement européenne, et, je m'irritais peut-être, inconsciemment, de la voir s'interposer entre l'Allemagne si connue, et la Russie que je découvrais. Mais, peu à peu, j'ai, sinon mieux compris, du moins mieux deviné la grande ville polonaise. Les progrès d'embellissement qu'elle a réalisés sont surprenants. J'ai vu naître en quelque sorte, d'année en année, tout un faubourg, et j'ai vu sous mes yeux la ville se repaver, se reconstruire çà et là, se couvrir de tramways rapides, prendre l'allure, enfin, et la physionomie d'une vraie grande ville occidentale. En outre, il est venu un temps où j'ai eu moins de goût que jadis pour les lenteurs et les incommodités de Moscou : j'ai trouvé alors quelque plaisir à pénétrer dans Varsovie. Enfin, je me suis accoutumé à ne plus juger une ville d'après une seule impression agréable ou hostile, et alors, j'ai dû rendre justice à la puissante activité qui se déploie dans la capitale de la Pologne russe. Je n'ai plus aujourd'hui, comme jadis, un frémissement d'impatience, lorsque je traverse certaines rues sordides du faubourg de Praga, et, au lieu de m'irriter lorsque je circule dans le centre de la ville, j'y examine avec intérêt ce que j'y puis distinguer de la vie qui passe. A l'injuste défiance de mes premiers voyages, s'est substituée une sympathique curiosité.

Pourtant, il me semble toujours que l'on se sente mal à l'aise, ici, entre trois populations distinctes qui s'observent et se haïssent : les Polonais, les Russes et les Juifs. Pas de fusion entre les vainqueurs et les vaincus : les Polonais—et c'est là le plus beau trait de leur caractère indécis—n'ont pas désarmé. Eux qui se sentent si près de l'Occident libéré, de l'Occident qui marche, qui travaille, qui écrit, qui lit, qui parle, à sa convenance et dans la langue qui lui plaît, ils sentent vivement ce qui manque à la Russie, et ce qui leur manque à eux dans l'intérieur des frontières russes. Ils sont ainsi amenés à exagérer les défauts russes et à en souffrir plus que de raison. Ils se croient infiniment supérieurs à ceux qui les ont écrasés à coups de talon, ils ne sauraient juger leur vainqueur avec liberté d'esprit. Ils repoussent ou méprisent tout ce qui est russe ; ils affectent d'ignorer la langue sœur ou bien l'écorchent dédaigneusement.

Les Russes rendent aux Polonais haine pour haine, mépris pour mépris. Il m'est arrivé plusieurs fois de reprocher aux Moscovites leur manque de générosité envers le vaincu brutalement terrassé ! ils répondaient tous : «Que voulez-vous faire avec un tel peuple !» Le plus grand reproche qu'ils adressent aux Polonais, c'est de n'être pas Russes ; ils leur en veulent aussi d'avoir les yeux fixés sur l'Occident et non sur la naissante civilisation du vainqueur. Les Russes, en Pologne, sont plus dépaysés qu'à l'étranger ; ils ont beau n'en rien dire, se fréquenter entre eux, courir les plaisirs de la grande ville, ils sentent bien qu'ils ne sont pas chez eux, et ne tardent pas à s'ennuyer. Mille petits détails leur font sentir la résistance du peuple, et, si les petites gens n'ont pas, à leur égard, la hauteur dédaigneuse qu'affecte une partie de la bonne société, les sentiments de ces humbles n'en éclatent pas moins à toute occasion. Un jour je marchandais quelque menu objet à une jeune fille dans une petite gare polonaise : elle me disait et me répétait le prix en polonais ; ne comprenant pas, je lui dis en russe : «Mais je ne suis pas Russe, moi ! dites-moi le prix dans une langue que je comprenne !» La jeune fille sourit, et, sans hésiter (ce qui prouve qu'elle savait bien la langue), me fit en russe la réponse que je demandais.[22]

[22] Il paraît que la Finlande oppose maintenant à la Russie la même résistance et la même hostilité passives.

Entre les Polonais et les Russes, pullulent les Juifs. Les Juifs polonais sont les plus malheureux représentants de la race errante. Le Juif ne peut prospérer, se décrasser, devenir presque semblable aux hommes d'Occident, que là où il est à peu près isolé dans un milieu étranger. C'est pour cette raison que l'Europe leur sert de crible, et qu'en passant de Varsovie à Berlin, de Berlin à Paris, de Paris à Londres, ils perdent peu à peu la plupart des traits qui nous les rendent antipathiques. Mais, dans les agglomérations juives de la Pologne, la misère, la saleté et l'abjection règnent en maîtresses. Trop nombreux pour ne pas se faire tort dans leur pauvre commerce, trop fiers pour se mêler à ces chrétiens méprisés qui les dominent, ils continuent à vivre dans la tradition séculaire de leur négoce, de leurs mœurs et de leur costume. Le salut, pour eux, est dans la fuite : l'Europe les formera, ils deviendront médecins célèbres en Allemagne, officiers et préfets en France, lords-maires à Londres, gros banquiers partout. Mais s'ils restent sur la terre natale, ils continueront à porter la longue lévite qui traîne sur les pieds, la casquette de soie et l'accroche-cœur sur la tempe, qui les font reconnaître dans toute la Pologne. On se figure malaisément combien ils sont sales, quand ils circulent dans les rues basses de Varsovie, et combien aussi ils font parfois pitié. Ils ne la mendient pas, cette pitié, car leur orgueil égale leur courage ; mais la compassion, parfois, nous échappe malgré nous...

Varsovie, partagée entre deux races et entre trois nations ennemies, manque d'unité, de cohésion ; mais, sous peine d'être injuste, on ne saurait oublier que la ville est, en somme, un poste avancé de l'Occident vers le monde russe. Ses défauts sont incontestables, mais ils s'atténuent chaque jour, sous la poussée commerciale qui fait se presser dans ses murs des représentants de toutes les nations de l'Europe.


CHAPITRE II

ODESSA

Odessa est une charmante cité, qui ressemble à s'y méprendre à une ville de nos pays : rues droites, magasins, étalages, pavage soigné, autant de traits qui la distinguent des ordinaires villes russes. Elle s'étale sur une hauteur qui domine la mer, et de sa délicieuse promenade, le Boulevard, on voit au loin un golfe bleu pointillé de voiles blanches. C'est un ravissant coup d'œil, et la ville plaît dès l'abord.

Odessa est toute récente ; sa fondation date d'un siècle à peine ; sur l'emplacement d'une bourgade turque, une cité marchande s'est développée, qui croît et prospère. Malheureusement, à qui cherche ici des impressions russes, elle n'offre presque rien : cette ville qui charme un Moscovite las de son pavé pointu et de ses rues tortueuses, déconcerte un touriste venu ici pour faire diversion aux monotones souvenirs des grandes villes de l'Ouest. Odessa, malgré tous ses avantages et son incomparable site, n'a rien du charme pénétrant d'une vraie ville russe. D'ailleurs, elle est si peu russe ! Sur trois cent mille habitants, il y a cent mille Juifs et vingt mille étrangers. On chercherait en vain dans ses rues la population avenante à laquelle les villes du centre vous ont accoutumé. Des étrangers partout ; quant aux Juifs, ce ne sont plus ici de ces humbles et sales Juifs polonais dans leur éternelle lévite, avec leur casquette et leur accroche-cœur ; ce sont des messieurs et des dames, de gros marchands, ventrus, nasus, et extraordinairement impudents. Un juif d'Odessa qui a ventre sur rue est le plus insolemment orgueilleux de tous ses coreligionnaires : l'audace et la suffisance lui poussent avec l'embonpoint. Toutefois, la population juive aisée fait ici bon ménage avec les Russes, commerçants et fonctionnaires : l'antisémitisme de plus d'un tchinovnik va jusqu'au million—exclusivement.

Odessa, ville frontière, puisqu'elle est un port, fait sentir très vivement au nouvel arrivé la puissance du gratte-papier et de la police en Russie. Une petite aventure que j'ai subie peut servir à montrer ce qu'est, loin du centre, l'administration russe.

J'arrivais avec un fusil de chasse qui, mentionné sur mon passeport, avait traversé sans encombre les douanes suisse, autrichienne, serbe, bulgare (en dépit de la rigueur des gendarmes de M. Stamboulof) et roumaine (en dépit de la misère du préposé à la douane du Giourgiou). Notre navire, à peine ancré en rade, est accosté par six ou sept tchinovniks (fonctionnaires) qui s'installent au salon, autour de quelques bouteilles de bière, tandis qu'un employé subalterne vérifie lentement les passeports. Nous avons l'air d'une bande de prisonniers aux mains de gardes-chiourme indifférents. Au bout de deux heures d'attente, on nous permet enfin d'accoster à quai. Visite de douane, plutôt aimable ; mon fusil, dans sa boîte, eût passé sans encombre, s'il n'eût été mentionné sur mon passeport : cela m'apprendra à trop bien respecter la loi ! Un conciliabule a lieu entre deux officiers de douane ; un vieux qui boite va aux renseignements, et revient pour m'intimer l'ordre de laisser mon fusil entre ses mains.—Mais un reçu ?—Nous ne donnons pas de reçus ! Que me faut-il faire ?—Voir le gouverneur.

Le lendemain, à l'audience du général Z., gouverneur militaire d'Odessa. Autour d'une grande salle, nous sommes assis sur des chaises ; des messieurs sont là, des dames en toilette, des moujiks, des Juifs. Entre le gouverneur, petit, sec, l'air dur—suivi de deux secrétaires. Tout le monde se lève. S'adressant à chacun, à tour de rôle, le général demande à son interlocuteur, qu'il tutoie, s'il est mal mis, l'objet de sa requête. L'homme ou la femme répond en tremblant.

—Et toi ?

—Excellence, je viens vous supplier...

—Et ta pétition ? elle n'a pas de timbre ! (Chaque pétition doit être munie d'un timbre de 80 copecs, environ 2 fr. 50.)

—Je ne savais pas...

Vone otsouda ! (Fiche-moi le camp !)

—Et toi ?

C'est une femme juive, proprement mise ; elle vient demander un sursis pour son fils qui est expulsé d'Odessa en vertu de la nouvelle loi[23]. Elle est digne dans sa douleur suppliante. Le général fronce le sourcil.