Une telle philosophie (si c'en est une) ne pouvait pas avoir un autre résultat. Après l'enivrement de la victoire remportée sur la superstition du catholicisme, après le bien-être que doit éprouver l'esprit humain lorsqu'il vient de se débarrasser d'un obstacle et de faire un grand pas dans sa vie de perfectibilité le besoin d'idéal se manifeste, et pour quiconque se refuse à reconnaître ce besoin, l'absence d'idéal devient un supplice profond, mystérieux, non avoué, non compris; une sorte de damnation fatale qu'il appellera satiété, spleen, misère humaine, mais qui s'explique facilement pour les disciples de l'idéal. Le culte de la nature, renouvelé par Goethe de J.-J. Rousseau et de l'école du XVIIIe siècle, étendu et ennobli par le génie synthétique qu'il manifesta dans l'étude des sciences naturelles, ne pouvait toutefois suffire aux besoins d'une intelligence aussi vaste et d'un esprit aussi droit que le sien. Cette création sublime qu'il chanta sur les plus harmonieuses cordes de sa lyre, privée de la pensée d'amour créatrice, que Dante appelle il primo amor, dut bientôt lasser le désir de son âme, et se montrer à son imagination effrayée, muette, insensible, terrible, inconsciente, comme la fatalité qui l'avait produite et qui présidait à sa durée. Son génie fit te tour de l'univers, et, dans son vol immense, il salua toutes les splendeurs de l'infini; mais, quand son vol l'eut ramené sur la terre, il sentit ses ailes s'affaiblir et se paralyser; car, aux cieux comme ici-bas, il n'avait compris et senti que matière, cl ça n'était pas la peine d'avoir franchi de tels espaces pour ne rien découvrir de mieux. Il eût consenti a mourir pour en savoir davantage:
Un char de feu plane dans l'air, et ses ailes rapides s'abattent près de moi. Je me sens prêt à tenter des chemins nouveaux dans la plaine des cieux, au travers de l'activité des sphères nouvelles; mais cette existence sublime, ces ravissements divins, comment, ver chétif, peux-tu les mériter? C'est en cessant d'exposer ton corps au doux soleil de la terre, en te hasardant à enfoncer ces portes devant lesquelles chacun frémit…. Ose d'un pas hardi aborder ce passage, au risque même d'y rencontrer le néant!
Il faudrait citer d'un bout à l'autre tous ces monologues de Faust, où Goethe a peint de couleurs si magnifiques la soif de la connaissance de l'infini. Mais qu'on y cherche une seule phrase qui prouve que cette soif de l'orgueil et de la curiosité soit échauffée par un sentiment d'amour divin, à peine trouvera-t-on quelques mots qu'il fallait bien mettre dans la bouche du docteur Jean Faust pour lui conserver un peu la physionomie de la légende et l'esprit du moyen âge, mais qui sont si mal enchâssés, si peu dans la conviction ou dans les instincts de l'auteur, qu'ils y répandent une obscurité et une contradiction évidentes. Il faut bien le dire: le sentiment de l'amour a manqué à Goethe; ses passions de femme n'ont été que des désirs excités ou satisfaits; ses amitiés, qu'une protection et un enseignement; sa théosophie symbolique, qu'une allégorie ingénieuse voilant le culte de la matière et l'absence d'amour divin. Une seule pensée d'amour eût ouvert à Faust cet abîme des cieux dont le mystère écrase son ambition. Qu'il croie à la providence, à la sagesse, à la bonté, à l'amour du créateur; qu'au lieu de traduire ainsi le texte de la Genèse: Au commencement était la force, il écrive: Au commencement était l'amour, il ne se sentira plus seul dans l'univers en lutte avec un esprit jaloux dont, à son tour, il jalouse la puissance; l'amour lui révélera dans son être une autre faculté que celle de dominer tous les êtres; cette royauté du souverain esprit qui l'étonne et l'indigne lui semblera légitime et paternelle; il n'aura plus ce besoin cuisant et insensé d'être le maître de l'univers, l'égal de Dieu; il reconnaîtra une puissance devant laquelle il est doux de se prosterner dès cette vie, et dans le sein de laquelle il est délicieux de s'abîmer en espérance lorsqu'on s'élance vers l'avenir.
Privé de cet instinct sublime, Goethe a-t-il été vraiment poëte? Non, quoique pour l'expression et pour la forme il soit le premier lyrique et le premier artiste des deux siècles qu'il a illustrés. A-t-il été philosophe? Non, quoiqu'il ait fait des travaux sur les sciences naturelles qui le placent, dit-on, au rang des plus illustres naturalistes, et qu'il ait su, le premier, exprimer dans un magnifique langage poétique les idées d'une métaphysique assez abstraite.
La longue et riche chaîne des travaux de Goethe me confirme dans cette conviction, qu'il est artiste plus que poëte. Nulle part je ne le vois enthousiasmé, entraîné par le sentiment du beau idéal dans le caractère humain. Esclave du sujet qu'il traite, adepte impassible de la réalité, il tracera d'une main chaste et froide les obscénités qui doivent caractériser la plaisanterie de Méphistophélès; il assujettira le génie de Faust aux formes étroites et grossières de l'art cabalistique dont il est aisé de voir qu'il a fait ad hoc une étude consciencieuse. S'il crée l'intéressante figure de Marguerite, il se gardera pourtant de nous la montrer sous une forme trop angélique. Ce sera toujours une simple fille de village, vaine au point de se laisser séduire par des présents, soumise à l'opinion au point de commettre un infanticide. Sa douleur et son infortune nous émeuvent profondément, mais nous comprenons fort bien que Faust ne puisse avoir pour elle qu'un amour des sens. Si Goethe fait parler le préjugé implacable qu'on appelle honneur de la famille, c'est par la bouche grossière et cruelle d'un soudard, ou par la voix amère et médisante d'une méchante villageoise. Qui est le coupable dans la tragédie de Marguerite? Est-ce Faust parce qu'il l'a rendue mère? Est-ce Marguerite parce qu'elle a tué son enfant? Est-ce son frère Valentin parce qu'il l'a maudite et déshonorée? Est-ce sa compagne Lisette parce qu'elle l'a décriée et trahie? Est-ce l'opinion ou les lois humaines qu'il faut détester pour avoir poussé Marguerite à ce crime? Est-ce la vanité ou la lâcheté de cette infortunée qu'il faut maudire? Est-ce l'indifférence du ciel qui abandonne cette faible victime à Méphistophélès, et la voix effrayante des prêtres catholiques qui la pousse au désespoir? En vérité, Faust me paraît le moins coupable de tous, et le diable, qui sans cesse ramène Faust auprès de Marguerite, est beaucoup moins haïssable que le Dieu du prologue. Ainsi Goethe, esclave du vraisemblable, c'est-à-dire de la vérité vulgaire, ennemi juré d'un héroïsme romanesque, comme d'une perversité absolue, n'a pu se décider à faire l'homme tout a fait bon, ni le diable tout à fait méchant. Enchaîné au présent, il a peint les choses telles qu'elles sont, et non pas telles qu'elles doivent être. Toute la moralité de ses oeuvres a consisté à ne jamais donner tout à fait raison ni tout à fait tort à aucune des vertus ou des vices que personnifient ses acteurs. Il vaudrait mieux dire encore que ses acteurs ne personnifient jamais complètement ni la vertu ni le vice. Les plus grands ont des faiblesses, les plus coupables ont des vertus. Le plus loyal de ses héros, le noble Berlichingen, se laisse entraîner à une trahison qui ternit la fin de sa carrière, et le misérable Weislingen expire dans des remords qui l'absolvent. Il semble que Goethe ait eu horreur d'une conclusion morale, d'une certitude quelconque.
Aussi malheur à qui a voulu imiter Goethe! En dépouillant systématiquement toute espèce de conviction, en déclarant la guerre dans son propre coeur à toute sympathie, pour se soumettre à la loi étroite du vraisemblable vulgaire, qui pourrait être grand? Goethe seul a pu le faire, Goethe, seul a pu demeurer bon, et ne jamais écrire une ligne qui dût devenir funeste à un esprit droit, à un coeur honnête. C'est que Goethe (je veux le répéter) n'était pas seulement un grand écrivain, c'était un beau caractère, une noble nature, un coeur droit, désintéressé. Je ne le juge d'après aucune de ses biographies, je sais le cas qu'on doit faire des biographies des vivants ou des morts de la veille. Je n'ai pas même encore lu les Mémoires de Goethe; je me méfie un peu du jugement que l'homme, vieilli sans certitude, doit porter sur lui-même et sur les faits de sa vie passée; je ne veux juger Goethe que sur ses créations, sur Goetz de Berlichingen, sur Faust, sur Werther, sur le comte d'Egmont. Dans tous ces héros je vois des défauts, des faiblesses, des erreurs qui m'empêchent de me prosterner; mais j'y vois aussi un fonds de grandeur, de probité, de justice, qui me les fait aimer et plaindre. Ce ne sont pas des héros de roman, mais ce sont des hommes de bien. Je m'afflige de ne point trouver en eux ce rayon céleste qui me transporterait avec eux dans un monde meilleur; mais je sais qu'ils ne peuvent pas avoir été éclairés de cette lumière nouvelle. Elle n'était pas encore sur l'horizon lorsque Goethe jetait sa vie et son génie dans le creuset du siècle. C'est une grande figure sereine au milieu des ombres de la nuit, c'est une majestueuse statue placée au portique d'un temple dont le soleil n'illumine pas encore le faîte, mais où le pâle éclat de la lune verse une lumière égale et pure. Une autre figure est placée immédiatement au-dessus, moins grandiose et moins parfaite; elle va pourtant l'éclipser, car déjà la nuit se dissipe, le soleil monte, et le front de Byron se dore aux premiers reflets. L'idéal, un instant éclipsé par le travail rénovateur du siècle, réparait dégagé des nuages de cette philosophie transitoire, vainqueur de la nuit du despotisme catholique. Il vient lentement, mais ceux qui sont placés pour le voir saluent sa venue du haut de la montagne.
MANFRED
J'ai omis, à dessein, de mentionner Schiller à propos de Goethe. Ce continuel parallélisme entre eux, ces partialités ardentes pour l'un ou pour l'autre, cette sorte de rivalité qu'on a voulu établir entre deux grands coeurs unis par l'amitié, ne sont pas de mon goût. Je ne puis me résoudre à troubler, par une indiscrète analyse, la majesté de ces mânes illustres qui s'embrassent maintenant dans le sein de Dieu, après avoir, sur la terre, oublié souvent leurs dissidences dans l'échange d'une noble sympathie. Sans doute, sous un point de vue important, je sens, moi aussi, mon coeur se porter plus vivement vers Schiller; mais parce que la nature de son génie répond plus directement aux aspirations de mon âme, oublierai-je la grandeur de Goethe et sa bonté calme et patriarcale à laquelle le jugement d'aucune vanité blessée, d'aucune médiocrité jalouse ne saurait m'empêcher de croire? Il put être vain, il dut être orgueilleux, cet homme si favorisé du ciel! Il dut surtout sembler tel à de grossiers adulateurs ou à de lâches envieux; et quelle gloire échappe à cette poussière que le char du triomphe soulève sur les chemins? Mais Goethe aima Schiller, ce génie si différent du sien. Il l'aima tendrement, délicatement, paternellement, il supporta les inégalités de son humeur, il sut adoucir les orages de son âme, il comprit, apprécia et chérit les facultés exquises de son coeur. O Goethe! je vous aime pour cette amitié que vous avez sentie, et dont les devoirs difficiles peut-être ont été du moins une religion dans votre vie superbe. Je ne puis vous haïr pour l'absence de cet idéal qui eut élevé votre immense génie au-dessus des lois régulières maintenues dans notre progrès humain par la sagesse divine. Cette sagesse ne l'a pas voulu ainsi. Mais elle vous a trop donné d'ailleurs, pour que notre impatience de l'avenir et notre soif de religion aient le droit de disputer vos couronnes. Nous ne sommes pas encore assez initiés aux mystérieux desseins de cette Providence pour savoir ce que sera un jour l'importance de certains travaux de pure intelligence qui nous semblent frivoles aujourd'hui, préoccupés que nous sommes de besoins moraux et religieux plus pressants. Un temps viendra, sans doute, où tous les efforts de l'esprit humain auront leur application, leur emploi nécessaire. Rien n'est inutile, rien ne sera perdu dans ce grand laboratoire où l'humanité entasse lentement et avec ordre ses matériaux divers pour le grand oeuvre d'une régénération universelle. Déjà une appréciation plus philosophique de l'histoire nous montre qu'aucune grande intelligence n'a été vraiment funeste au progrès de l'humanité, mais qu'au contraire toutes ont été des instruments plus ou moins directs que la Providence a suscités à ce progrès, même celles qui, relativement aux contemporains et relativement à leurs propres idées sur le progrès, semblaient agir en un sens contraire; ce qui est applicable aux hommes politiques du passé l'est aussi aux hommes philosophiques, et conséquemment aux poëtes et aux artistes. Les erreurs et les aveuglements des grandes intelligences dans les sciences exactes n'ont même pas nui au progrès de la vérité scientifique. En limitant ou en suspendant l'essor de l'esprit humain vers certains points de vue, ces erreurs le poussaient irrésistiblement vers d'autres horizons jusque-là négligés, et où des découvertes imprévues l'attendaient.
Ainsi, laissons à la postérité le soin d'assigner à nos grands contemporains leur véritable place. Gardons-nous d'imiter les jugements étroits et les absurdes proscriptions du catholicisme, en rejetant du sein de notre nouveau temple les grands hommes dont les formules ne s'accordent pas encore avec notre orthodoxie idéaliste. Contemplons avec respect ces faces augustes, qu'un nuage nous dérobe encore à demi. Gardons notre foi et préservons-nous de ce qui pourrait la détruire; que les brillantes séductions du génie ne nous fascinent pas et ne nous détournent pas du chemin où nous devons marcher; mais que notre rigidité de nouvelle date ne s'attaque pas insolemment à ces vastes génies qui, sans formules de principes, ont servi du moins à nous faire aimer, désirer et chercher la perfection. Une belle forme dans l'art est encore un bienfait pour nos intelligences. Elle élève notre jugement, elle aiguise et retrempe notre goût, elle ennoblit nos habitudes et ravive nos sentiments. Il n'appartient qu'aux organisations grossières et lâches de se laisser corrompre par les richesses matérielles; une âme noble sait en faire un usage noble. Les richesses intellectuelles doivent-elles appauvrir l'intelligence qui s'en nourrit? Non, sans doute, et dans ce sens Goethe nous a légué un précieux héritage. Quelle qu'ait été la pensée du testateur, recevons ses bienfaits avec reconnaissance, et tâchons qu'ils nous profitent.
Si cette manière de sentir et de raisonner est juste, c'est à Byron encore plus qu'à Goethe qu'il nous faut l'appliquer, à Manfred encore plus qu'à Faust. Dans ce poëme, successeur du premier, nous voyons au premier coup d'oeil un homme encore plus malheureux, encore plus coupable, encore plus damné que Faust. Historiquement c'est le même homme que Faust, car c'est Faust délivré de l'odieuse compagnie de Méphistophélès, c'est Faust résistant à toute l'armée infernale, c'est Faust vainqueur des sens, vainqueur de la vaine curiosité, de la vaine gloire et des ardentes passions. Psychologiquement, ce n'est plus le même homme, c'est un homme nouveau, car c'est Faust transformé, Faust ayant subi les tortures de la vie active. Faust meurtrier involontaire, mais désolé, Faust veuf de Marguerite, veuf d'espérances et de consolations. Ce n'est plus l'ennui et l'inquiétude qui dévorent son âme, c'est le remords et le désespoir. Il est entré dans une nouvelle phase de sa terrible existence. Le milieu fatal qui l'enveloppait a changé de nature; son être a changé de nature aussi. Ce n'est plus le railleur Méphisto qui l'aiguillonne de ses sarcasmes et l'enivre de voluptés pour le forcer à vivre sous la loi du hasard; c'est toute l'armée des ténèbres, ce sont les dews d'Ahriman, c'est le roi des démons en personne, qui vient avec Némésis et les funestes destinées entamer une lutte à mort d'où Faust-Manfred sortira vainqueur, mais où des tortures plus affreuses encore que les précédentes assiégeront son agonie. Dans cette phase nouvelle, qu'on pourrait appeler la phase expiatoire de Faust, le grand criminel, le maudit sublime n'a plus à subir, il est vrai, les tourments d'une intelligence avide; l'intelligence s'est arrêtée dans son vol audacieux le jour où le coeur a été brisé. Mais dans ses déchirements ce coeur qui, chez Faust, n'avait pas vécu, puise chez Manfred une vie intense, toute de regret et de repentir, supplice incessant, inexprimable, inouï. Ce nouveau Faust est bien plus vivant, bien plus accessible à nos sympathies, bien plus noblement humain que le premier. Nous ne rencontrons plus chez lui les contradictions qui, chez Faust, nous remplissaient d'étonnement et de doute. Le mystère qui enveloppe sa vie passée ne porte plus que sur des faits qu'il nous est inutile de sonder. Son histoire nous est inconnue, mais son coeur nous est dévoilé. Ce coeur est entr'ouvert et saignant devant nous; il souffre, et dès lors nous le comprenons, nous le savons, car la souffrance est notre partage à tous, et il n'est pas besoin que nous ayons commis ou causé un crime pour savoir ce que c'est que pleurer éternellement et souffrir sans remède.
Manfred est donc un homme bien supérieur à Faust. Il n'a pas moins que lui le sentiment et l'enthousiasme lyrique des beautés de la création; mais il les sent d'une autre manière, il les divinise autrement que Spinosa et Goethe; il ne matérialise pas la pensée divine, il spiritualise, au contraire, la création matérielle. Lui aussi reconnaît ses frères dans le buisson tranquille, dans l'air, dans les eaux; mais ce n'est pas en s'annihilant au niveau de la matière, ce n'est pas en abjurant l'immortalité de sa pensée pour fraterniser dans un désespoir résigné avec les éléments grossiers de la vie physique. Au contraire, Manfred, à la manière des païens pythagoriciens, prête du moins une vie divine aux muettes beautés de la nature, ou leur attribue une intelligence supérieure à celle de l'homme. Il évoque les fées dans la blancheur immaculée des neiges et dans la vapeur irisée des cataractes. Au son de la flûte des montagnes, il s'écrie: Ah! que ne suis-je l'âme invisible d'un son délectable, une voix vivante, une jouissance incorporelle! C'est que l'idéal qui manquait à Faust déborde dans Manfred; c'est que le sentiment, la certitude de l'immortalité de l'esprit le transportent sans cesse du monde évident au monde abstrait.
Je ne pense pas que personne vienne faire ici la grossière objection que ce fantastique de Manfred est un jeu d'esprit, un caprice de l'imagination, et que Byron n'a jamais cru à la fée du Mont-Blanc, au palais d'Ahriman, à l'évocation d'Éros et d'Antéros, etc. Chacun sait de reste que dans la poésie fantastique toutes ces figures sont de libres allégories. Mais, dans le choix et l'action de ces allégories, la portée de l'idéal du poëte se révèle clairement. Où Faust ne rencontre que sorciers montés sur des boucs et des escargots, que monstres rampants et venimeux, laides et grotesques visions d'une mémoire délirante, obsédée de la laideur des vices humains, Manfred rencontre sur la montagne de beaux génies sur le front calme et pur desquels se reflète l'immortalité. C'est-à-dire qu'Éros, le principe du bien, la pensée d'amour et d'harmonie dont l'univers est la manifestation, apparaît à Manfred à travers la beauté des choses visibles; tandis qu'Antéros, l'esprit de haine et d'oubli, c'est-à-dire la muette indifférence d'une loi physique, qui n'a pour cause et pour but que sa propre existence et sa propre durée, apparaît à Faust à travers la bizarrerie, le désordre et l'effroi de la vie universelle. Le fantastique de Faust est donc le désordre et le hasard aveugles, celui de Manfred la sagesse et la beauté divines.
Voilà pourquoi Byron, moins artiste que Goethe, c'est-à-dire moins habile, moins correct, moins logique à beaucoup d'égards, me semble beaucoup plus poëte que lui, et beaucoup plus religieux que la plupart de nos poëtes spiritualistes modernes.—Et même, j'en demande humblement pardon au grand lyrique qui a adressé à Byron ces vers fameux:
Esprit mystérieux, mortel, ange ou démon,
Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie!…
Byron me semble beaucoup plus préoccupé de la science des choses divines que M. de Lamartine lui-même. M. de Lamartine accepte une religion toute faite, et la chante admirablement, sans se donner la peine d'examiner cette philosophie, beaucoup trop étroite et beaucoup trop erronée pour pénétrer et convaincre réellement sa haute intelligence. Né à la gloire dans une époque de réaction contre l'athéisme grossier, le chantre des Méditations, poussé par de nobles instincts, a été une des grandes voix qui ont prêché avec fruit, avec honneur, avec puissance, le retour au spiritualisme. Tout était juste alors pour la défense du grand principe; mais, après la première chaleur du combat, il est impossible que le lyrique n'ait pas jeté un regard profond sur cette croyance catholique dont il s'était fait l'apôtre. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas abjurée ouvertement, à l'exemple de ce grand homme qui, de nos jours, donne au monde le spectacle d'une sincérité si sublime, et d'un courage si vénérable, en disant: Jusqu'alors je m'étais cru catholique; il paraît que je m'étais trompé. A coup sûr l'absurde et l'odieux de ces doctrines catholiques n'ont point échappé à la sagacité et à la loyauté de M. de Lamartine. Cependant, au lieu d'entrer dans une nouvelle phase d'inspiration et de lumière, il a continué à accorder sa lyre sur le même mode. Il nous a vanté en de très-beaux vers l'excellence de ces sacrifices humains dont Jocelyn est un exemple funeste; il a lancé plus que jamais l'anathème sur notre grande révolution française, où pourtant il eût à coup sûr joué un rôle, non à l'étranger, dans un honteux exil, mais sur le banc des girondins peut-être. La soif d'action politique qui dévore aujourd'hui le poëte sacré prouve bien qu'il n'est pas l'homme du passé, le Jérémie de la Restauration. Aujourd'hui les nouveaux vers de M. de Lamartine ont été, dit-on, mis à l'index par le Saint-Père, par le chef suprême de la religion qu'il a si vaillamment défendue, si généreusement servie. Cette nouvelle sottise du Vatican ébranlera-t-elle la foi du chantre des Méditations? Nous pensons bien que la chose est faite depuis longtemps, car les hérésies du dernier poëme de M. de Lamartine nous montrent la révolte irrésistible de son intelligence contre le joug catholique; mais nous ne croyons pas que M. de Lamartine, absorbé par les soucis parlementaires, ait beaucoup de temps de reste pour se demander désormais s'il est philosophe ou chrétien. Il est député! c'est une autre affaire; ce n'est pas tout à fait le chemin de l'idéal.
Quel regret pour nous, pauvres rêveurs! faudra-t-il donc conclure que notre grand lyrique ne se soucie plus guère de la philosophie du Christ, et que peut-être il ne s'en est jamais tourmenté bien profondément? A voir comme il entre ardemment dans les questions positives du siècle, nous sommes bien persuadé que la raison, l'esprit d'analyse et la tranquillité d'âme ne lui ont jamais manqué au point d'accepter aveuglément le catholicisme. A-t-il donc chanté tout simplement pour chanter, comme il agit aujourd'hui tout simplement pour agir? Poëte, il lui fallait un dieu. Il accepta celui qui était alors au pouvoir; homme politique, il lui a fallu un parti, il a accepté celui qui est au pouvoir aujourd'hui.
A Dieu ne plaise qu'entraîné par des dissidences d'opinions, nous venions à dessein analyser ici le fond des croyances de M. de Lamartine. Quand même ce droit appartiendrait à la critique, nous ne pourrons jamais oublier les larmes que les Méditations autrefois, et, récemment encore, certaines pages de Jocelyn nous ont fait verser. Nous ne dirons jamais que l'idéal a tenu peu de place dans la vie intellectuelle de M. de Lamartine, lui qui a fait vibrer si souvent dans nos âmes les cordes de l'enthousiasme, et qui ravivait en nous le sentiment de l'idéal, alors que le déchaînement du matérialisme s'efforçait de nous le ravir. Nous dirons seulement, parce que nous devons le dire ici, que M. de Lamartine s'est montré, en poésie comme en politique, peu scrupuleux sur les moyens de connaître et de saisir son idéal. M. de Lamartine est peut-être un homme de sentiment plus qu'un homme de connaissance; tout lui a été bon, la royauté dévote et la royauté bourgeoise, pourvu qu'il exerçât sa royauté à lui, sa seule royauté légitime, celle du génie[4].
[Note 4: J'écrivais ceci en 1839. Depuis M. de Lamartine s'est noblement vengé de nos doutes et de nos reproches sur sa religion et sa politique, en écrivant d'admirables vers remplis du sentiment de la vraie religion de l'avenir et en s'asseyant sur les bancs de l'opposition à la Chambre (Note de 1845).]
Ainsi, qu'on me permette de le dire, lord Byron, cet autre roi légitime qui ne dédaignait pas non plus les succès littéraires et les succès parlementaires, était beaucoup plus préoccupé de la science de Dieu que M. de Lamartine ne l'a jamais été. Il n'a jamais accepté l'erreur coupable du catholicisme; il n'a rien accepté à la légère, la chose lui paraissait trop grave pour n'être pas discutée chaudement et amèrement dans le sanctuaire de son âme. Il se souciait fort peu de passer pour un athée ou pour un sceptique, lui, le plus instinctivement religieux des poëtes! Condamné, par la nature même de ce sentiment religieux, à une sincérité farouche, il cédait à tous les mouvements anarchiques de sa conscience. Lorsque, lassé de chercher en vain, à travers ce siècle superstitieux d'une part et incrédule de l'autre, une formule qui éclairât sa croyance, il succombait à un désespoir sublime, il écrivait d'une main brûlante de fièvre: «Mourir! redevenir le rien que j'étais avant de naître à la vie et à la douleur vivante!»… «Le silence de ce sommeil sans rêve, je l'envie trop pour le déplorer!»… «Les hommes deviennent ce qu'ils ne s'avouent pas à eux-mêmes, ce qu'ils n'osent se confier les uns aux autres.» Mais ces heures de découragement n'attestent-elles pas la lassitude douloureuse d'une âme qui s'épuise à la recherche d'une certitude d'immortalité? Dans son dialogue avec la fée des Alpes, Manfred raconte ainsi sa vie; je cite ce passage a dessein, pour montrer que cette vie passée de Manfred est bien celle de Faust, mais que celui qui la raconte n'est plus Faust, car il croit à l'immortalité de l'intelligence.
Dans mes rêveries solitaires, je descendais dans les caveaux de la mort, recherchant ses causes dans ses effets; et de ces ossements, de ces crânes desséchés, de cette poussière amoncelée, j'osais tirer de criminelles conclusions. Pendant des années entières, je passai mes nuits dans l'étude des sciences autrefois connues, maintenant oubliées; à force de temps et de travail, après de terribles épreuves et des austérités telles qu'elles donnent à celui qui les pratique autorité sur l'air, et sur les esprits de l'air et de la terre, de l'espace et de l'infini peuplé, je rendis mes yeux familiers avec l'éternité…. Et, avec ma science, s'accrut en moi la soif de connaître et la puissance et la joie de cette brillante intelligence, jusqu'à ce que….
Ici, Manfred raconte l'épisode d'Astarté qui a le tort de ressembler à l'histoire de René et d'Amélie de M. de Chateaubriand; mais ceci s'est fait, à coup sûr, à l'insu de Byron: son génie était fait de telle sorte que les réminiscences y prenaient souvent la forme de l'inspiration. Puis Manfred reprend:
Je me suis plongé dans les profondeurs et les magnificences de mon imagination autrefois si riche en créations; mais, comme la vague qui se soulève, elle m'a rejeté dans le gouffre sans fond de ma pensée. Je me suis plongé dans le monde, j'ai cherché l'oubli partout, excepté là où il se trouve, et c'est ce qu'il me reste à apprendre. Mes sciences, ma longue étude des connaissances surnaturelles, tout cela n'est qu'un art mortel:—J'habite dans mon désespoir, et je vis et vis pour toujours!
Lorsque Manfred approche de son agonie, il s'adresse au soleil, et, admirant la nature comme Faust, il lui parle pourtant comme Faust n'eût pas su le faire:
Astre glorieux! tu fus adoré avant que fût révélé le
mystère de ta création! Dieu matériel! tu es le représentant
de l'inconnu, qui t'a choisi pour son ombre!
Dans la scène du commencement, qui ressemble si peu à celle de Faust, quoique Byron ait avoué cette ressemblance, Byron proclame encore l'immortalité de l'âme, en des termes plus clairs que les précédents:
LES GÉNIES.—Que veux-tu de nous, fils des mortels? parle!
MANFRED.—L'oubli… l'oubli de moi-même.
* * * * *
LE GÉNIE.—Cela n'est point dans notre essence, dans notre pouvoir, mais tu peux mourir.
MANFRED.—La mort me le donnera-t-elle?
LE GÉNIE.—Nous sommes immortels et nous n'oublions pas. Le passé nous est présent aussi bien que l'avenir. Tu as notre réponse.
MANFRED.—Vous vous raillez de moi… esclaves, ne vous jouez pas de ma volonté. L'âme, l'esprit, l'étincelle de Prométhée, l'éclair de mon être, enfin, est aussi brillant que le vôtre, et… répondez!
LE GÉNIE.—Tes propres paroles contiennent notre réponse.
MANFRED.—Que voulez-vous dire?
LE GÉNIE.—Si, comme tu le dis, ton essence est semblable à la nôtre, nous avons répondu en te disant que ce que les mortels appellent la mort n'a rien de commun avec nous.
MANFRED.—C'est donc en vain que je vous ai fait venir de vos royaumes! Vous ne pouvez ni ne voulez me donner l'oubli?
Ici les esprits cherchent à séduire Manfred par l'appât de la prospérité humaine. Ils lui offrent «l'empire, la puissance, la force, et de longs jours.» Mais l'ancien Faust est lassé de jouissances terrestres, et désormais il appelle le néant pour refuge à son immortelle douleur, le néant dont il n'osait parler jadis à Méphistophélès, tant il le craignait, et qu'il invoque aujourd'hui avec la certitude de ne le pas trouver!
Permettez-moi une dernière citation de Manfred. Vous connaissez tous cette dernière scène, incomparablement supérieure à tous les dénoûments de ce genre; mais vous n'avez peut-être pas Faust et Manfred sous la main. Mon office est de vous les mettre en parallèle sous les yeux. Rappelez-vous qu'à la fin de Faust, Méphistophélès s'écrie: Maintenant, viens à moi! et que Faust, toujours esclave du démon, se laisse arracher au dernier soupir de Marguerite. Comparez cette lâcheté à la force sublime de Manfred expirant, et voyez le rôle que joue chez Byron l'homme animé d'un souffle divin, en regard avec tout le rôle qu'il joue dans Goethe, aux prises avec l'esprit des ténèbres, c'est-à-dire avec sa propre misère privée de toute assistance céleste.
Manfred est dans la tour. Entre l'abbé de Saint-Maurice.
L'ABBÉ.—Mon bon seigneur, pardonne-moi cette seconde visite; ne sois point offensé de l'importunité de mon zèle: que ce qu'il a de coupable retombe sur moi seul, que ce qu'il peut avoir de salutaire dans ses effets descende sur ta tête,—que ne puis-je dire ton coeur!—Oh! si, par mes paroles ou mes prières, je parvenais à toucher ce coeur, je ramènerais au bercail un noble esprit qui s'est égaré, mais qui n'est pas perdu sans retour!
MANFRED.—Tu ne me connais pas, mes jours sont comptés, et mes actes enregistrés! Retire-toi! ta présence ici pourrait te devenir fatale. Sors!
L'ABBÉ.—Ton intention, sans doute, n'est pas de me
menacer?
MANFRED.—Non, certes; je t'avertis seulement qu'il
y a péril pour toi à rester ici, et je voudrais t'en préserver.
L'ABBÉ.—Que veux-tu dire?
MANFRED.—Regarde là. Que vois-tu?
L'ABBÉ.—Rien.
MANFRED.—Regarde attentivement, te dis-je.—Maintenant, dis-moi ce que tu vois.
L'ABBÉ.—Un objet qui devrait me faire trembler. Pourtant, je ne le crains pas.—Je vois sortir de terre un spectre sombre et terrible qui ressemble à une divinité infernale; son visage est caché dans les plis d'un manteau et des nuages sinistres forment son vêtement. Il se tient debout entre nous deux, mais je ne le crains pas.
MANFRED.—Tu n'as aucune raison de le craindre; mais sa vue peut frapper de paralysie ton corps vieux et débile; Je te le répète, retire-toi.
L'ABBÉ.—Et moi je réponds: Jamais. Je veux livrer
combat à ce démon. Que fait-il ici?
MANFRED.—Mais oui, effectivement, que fait-il ici? Je
ne l'ai pas appelé. Il est venu sans mon ordre.
L'ABBÉ.—Hélas! homme perdu! quels rapports peux-tu avoir avec de pareils hôtes? Je tremble pour toi. Pourquoi ses regards se fixent-ils sur toi et les tiens sur lui? Ah! le voilà qui laisse voir son visage; son front porte encore les cicatrices qu'y laissa la foudre; dans ses yeux brille l'immortalité de l'enfer.—Arrière!
MANFRED.—Parle; quelle est ta mission?
L'ESPRIT.—Viens!
L'ABBÉ.—Qui es-tu, être inconnu? Réponds! Parle!
L'ESPRIT.—Le génie de ce mortel.—Viens! il est temps.
MANFRED.—Je suis préparé à tout; mais je ne reconnais pas le pouvoir qui m'appelle. Qui t'envoie ici?
L'ESPRIT.—Tu le sauras plus tard. Viens! viens!
MANFRED.—J'ai commandé à des êtres d'une essence bien supérieure à la tienne; je me suis mesuré avec tes maîtres. Va-t'en.
L'ESPRIT.—Mortel, ton heure est venue. Partons, te dis-je.
MANFRED.—Je savais et je sais que mon heure est venue, mais ce n'est pas à un être tel que toi que je rendrai mon âme. Arrière! Je mourrai seul, ainsi que j'ai vécu.
L'ESPRIT.—En ce cas, je vais appeler mes frères.—Paraissez!
(D'autres esprits s'élèvent).
L'ABBÉ.—Arrière! maudits!—arrière! vous dis-je,—Là où la pitié a autorité, vous n'en avez aucune, et je vous somme au nom de….
L'ESPRIT.—Vieillard! nous savons ce que nous sommes, nous connaissons notre mission et ton ministère; ne prodigue pas en pure perte tes saintes paroles, ce serait en vain: cet homme est condamné. Une fois encore je le somme de venir.—Partons! partons!
MANFRED.—Je vous défie tous.—Quoique je sente mon âme prête à me quitter, je vous défie tous; je ne partirai pas d'ici tant qu'il me restera un souffle pour vous exprimer mon mépris,—une ombre de force pour lutter contre vous, tout esprit que vous êtes; vous ne m'arracherez d'ici que morceaux par morceaux.
L'ESPRIT.—Mortel obstiné à vivre! Voilà donc le magicien qui osait s'élancer dans le monde invisible et se faisait presque notre égal? Se peut-il que tu sois si épris de la vie,—cette vie qui t'a rendu si misérable!
MANFRED.—Démon imposteur, tu mens! ma vie est arrivée à sa dernière heure;—cela, je le sais, et je ne voudrais pas racheter de cette heure un seul moment; je ne combats point contre la mort, mais contre toi et les anges qui t'entourent; j'ai dû mon pouvoir passé, non à un pacte avec ta bande, mais à mes connaissances supérieures,—à mes austérités,—à mon audace,—à mes longues veilles,—à ma force intellectuelle et à la science de nos pères,—alors que la terre voyait les hommes et les anges marcher de compagnie, et que nous ne vous cédions en rien! Je m'appuie sur ma force,—je vous défie,—vous dénie—et vous méprise!
L'ESPRIT.—Mais tes crimes nombreux t'ont rendu….
MANFRED.—Que font mes crimes à des êtres tels que toi? Doivent-ils être punis par d'autres crimes et par de plus grands coupables?—Retourne dans ton enfer! tu n'as aucun pouvoir sur moi, cela je le sens; tu ne me posséderas jamais, cela je le sais: ce que j'ai fait est fait; je porte en moi un supplice auquel le tien ne peut rien ajouter. L'urne immortelle récompense ou punit elle-même ses pensées vertueuses ou coupables; elle est tout à la fois l'origine et la fin du mal qui est en elle; indépendante des temps et des lieux, son sens intime, une fois affranchi de ses liens mortels, n'emprunte aucune couleur aux choses fugitives du monde extérieur; mois elle est absorbée dans la souffrance ou le bonheur que lui donne la conscience de ses mérites. Tu ne m'as pas tenté et tu ne pouvais me tenter; je ne fus point ta dupe, je ne serais point ta proie;—je fus et je serai encore mon propre bourreau. Retirez-vous démons impuissants! La main de la mort est étendue sur moi,—mais non la vôtre! (Les démons disparaissent).
L'ABBÉ.—Hélas! comme tu es pâle!… tes lèvres sont décolorées, ta poitrine se soulève… et, dans ton gosier, ta vois ne forme plus que des sons rauques et étouffés…. Adresse au ciel tes prières… prie… ne fût-ce que par la pensée; mais ne meurs point ainsi.
MANFRED.—Tout est fini, mes yeux ne te voient plus qu'à travers un nuage; tous les objets semblent nager Autour de moi, et la terre osciller sous mes pas: adieu! donne-moi ta main.
L'ABBÉ.—Froide! froide!… et le coeur aussi…. Une
seule prière!… Hélas! comment te trouves-tu?
MANFRED.—Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir.
(Manfred expire).
L'ABBÉ.—Il est parti!… son âme a pris congé de la terre, pour aller où? je tremble d'y penser; mais il est parti.
Je ne pense pas que le fantastique ait jamais été et puisse jamais être traité avec cette supériorité. Jamais, avec des moyens aussi simples, on n'a produit un effet plus dramatique. Cette lente apparition de l'Esprit, que le vieux prêtre n'aperçoit pas d'abord, et qu'il contemple avec douleur mais sans effroi, à mesure qu'elle se dessine entre Manfred et lui, est d'une gravité lugubre. Je crois qu'il n'y avait rien de si difficile au monde que d'évoquer le démon sérieusement. Goethe, après avoir rendu Méphistophélès étincelant d'esprit et d'ironie, avait été obligé, pour le rendre terrible à l'imagination, de faire jouer tous les ressorts de son invention féconde en tableaux hideux, en cauchemars épouvantables. Après lui, rien dans ce genre n'était plus possible, et marcher sur ses traces n'eût produit qu'une parodie. Byron n'a pas couru ce danger; son génie sombre et majestueux méprisait les petits moyens que le génie à mille facettes de Goethe savait rendre si puissants; Byron n'a vu dans le diable que la personnification du désespoir qu'il portait en lui-même, et pourtant, dans l'apparition de cette divinité infernale, il a été aussi grand artiste que Goethe. Il a même fait preuve d'un goût plus pur, en ne donnant à aucune de ses figures fantastiques les formes effrayantes qui sont du domaine de la peinture. Il ne les a rendues telles que par l'idée qu'elles représentent, et cependant ce ne sont pas de froides allégories, du moins on ne les accueille pas comme telles. Elles glacent l'imagination tout aussi bien que ces sorciers qui sèment et consacrent autour des gibets, lorsque Faust, à cheval, traverse avec Méphistophélès la nuit mystérieuse. Elles font d'autant plus d'impression qu'on est moins en garde contre elles. C'est un coup de maître que d'avoir ainsi obtenu cet effet et d'avoir su rendre insaisissable la nuance qui sépare l'allégorie philosophique de la fantaisie poétique. Le rôle de l'abbé de Saint-Maurice est un chef-d'oeuvre et l'emporte de beaucoup sur celui du prêtre Pierre, que nous verrons tout à l'heure dans le drame de Mickiewicz. Dans le premier jet de la composition de Manfred, Byron voulait rendre ce personnage odieux ou ridicule. Il sentit bientôt qu'il avait un meilleur parti à en tirer, que Manfred était un ouvrage de trop haute philosophie pour descendre à lutter contre telle ou telle forme de religion. Il se borna à personnifier, dans l'abbé de Saint-Maurice, la bonté, l'humble zèle, la foi, la charité. Pas une seule déclamation de sa part; aussi, pas la moindre amertume de celle de Manfred. Et cette bonté du vieillard n'est pas stérile pour Manfred; elle l'aide à triompher des angoisses et des terreurs de la mort, elle le ranime et lui fait retrouver le sublime orgueil de sa puissance. Que fait-il ici? dit le vieillard.—Mais oui, effectivement, s'écrie Manfred, que fait-il ici? Je ne l'ai pas appelé.
Est-il rien de plus magnifique dans le sentiment et dans l'expression que cette invincible puissance de Manfred à l'heure de sa mort, méprisant le désespoir qui lui dispute son dernier souffle, et triomphant de tous les remords, de tous les doutes, de toutes les souffrances de la vie, à l'aide de cette grande notion de la sagesse et de la justice éternelles: L'âme immortelle récompense ou punit elle-même ses pensées vertueuses ou coupables? Il y a là tout un dogme, et un dogme de vérité. Quel incroyable aveuglement, sur la foi des prudes et des bas-bleus puritains de l'Angleterre, a donc accrédité ce préjugé que Byron était le poëte de l'impiété? Mais nous, qui, je l'espère, sommes suffisamment dégagés de l'affreuse croyance à la damnation éternelle, la plus coupable notion qu'on puisse avoir de la Divinité; nous, qui n'admettons pas qu'à l'heure suprême un démon, ministre tout-puissant d'une étroite et basse vengeance, et un ange, faible appui d'une créature plus faible encore, viennent se disputer l'âme des mortels, comment avons-nous pu répéter ces niaises accusations, qu'il faudrait renvoyer à leurs auteurs? N'est-ce pas le plus vraiment inspiré des poëtes, n'est-ce pas, parmi eux, le plus noble disciple de l'idéal, celui qui, au sein d'une époque gouvernée par les cagots et les royales prostituées qui leur servaient d'agents, a osé jeter ce grand cri de révolte contre le fanatisme, en lui disant: Non, l'esprit du mal ne contrebalance pas dans l'univers la puissance céleste! Non, Satan n'a pas prise sur nous, Ahriman est subjugué. Le mauvais principe doit tomber sous les pieds de l'archange, et cet archange, c'est l'homme, éclairé enfin du rayon divin que Dieu a mis en lui; car son oeuvre à lui homme inspiré, à lui archange, à lui savant, philosophe ou poëte, est de dégager ce rayon des ténèbres dont vous imposteurs, vous impies, vous calomniateurs de la perfection divine, l'avez enveloppé.
Il ne faut pas oublier qu'à cette époque où Byron était traduit devant l'inquisition protestante et catholique, à cette époque où Béranger, avec cette religion sage et naïve qui lui inspirait le Dieu des bonnes gens et tant d'odes touchantes et admirables, était cité à la barre des tribunaux civils comme écrivain impie et immoral; il ne faut pas oublier, dis-je, que la jeunesse se pressait en foule à des cours de philosophie et de science d'où elle ne rapportait que la croyance au matérialisme, la certitude glaciale que l'âme de l'homme n'existait pas, parce qu'elle n'était saisissante ni à l'analyse métaphysique, ni à la dissection chirurgicale; et Byron osait dire à cette génération d'hypocrites ou d'athées:—Non! l'âme ne meurt pas; un instinct divin, supérieur à vos analyses métaphysiques et anatomiques, me l'a révélé. Je sens en moi une puissance qui ne peut tomber sous l'empire de la mort. L'ennui et la douleur ont ravagé ma vie, au point que le repos est le besoin le plus impérieux qui me soit resté de tous mes besoins gigantesques. J'aspire au néant, tant je suis las de souffrir; mais le néant se refuse à m'ouvrir son sein. Ma propre puissance, éternelle, invincible, se révolte contre les découragements de ma pensée; elle me poursuit, elle est mon infatigable bourreau, elle ne me souffre pas abattu et couché sur cette terre dont j'invoque en vain le silence et les ténèbres. Elle me pousse dans des espaces inconnus, elle m'enchaîne à la poursuite de mystères impénétrables, elle proteste contre moi-même de mon immortalité, elle défie les terreurs de la superstition; mais elle s'approche tristement de l'heure où, dégagée de ses liens, elle entrera dans une sphère d'intelligence supérieure, où elle comprendra les mérites ou les torts de son existence précédente, où elle punira ou récompensera elle-même, par la connaissance d'elle-même et de la vérité divine, ses pensées coupables ou vertueuses!
O misérable vulgaire! troupeau imbécile et paresseux qui te traînes à la suite de tous les sophismes et accueilles toutes les impostures, combien te faut-il de temps pour reconnaître ceux qui te guident et pour démasquer ceux qui t'égarent? L'heure n'est-elle pas venue, enfin, où tu vas cesser de vénérer les hommes qui te méprisent, et d'outrager ceux qui travaillent à ton émancipation? Entraîné malgré toi par une loi divine, tu recueilles à ton insu les bienfaits que de grands coeurs et de grandes intelligences ont semés sur ton chemin; mais tu ignores la reconnaissance et le respect que tu leur dois. Condamné à être ta propre dupe, tu te nourris de ces bienfaits du génie, mais en continuant de blasphémer contre lui et de répéter, à l'instigation de tes ennemis, les amères accusations qui portent sur la vie privée de tes libérateurs. Que savent aujourd'hui de Jean-Jacques les enfants du peuple? qu'il mettait ses enfants à l'hôpital. Ceci est une grande faute sans doute; mais la grande révolution française, qui a commencé leur émancipation, savent-ils, les enfants du peuple, que c'est à Jean-Jacques qu'ils la doivent? De même pour Byron; la plèbe des lettrés sait fort bien que le poëte avait dissipé les biens de sa femme, qu'il était puérilement humilié de sa claudication, qu'il s'irritait immodérément des critiques absurdes, et c'est beaucoup quand elle n'accueille pas ces accusations de meurtre que les ennemis de Byron se plaisaient à répandre, et que le grand Goethe lui-même répétait avec une certaine complaisance. En toutes occasions, les contemporains s'emparent avidement de la dépouille des victimes qu'ils viennent de frapper; ils examinent pièce à pièce ces trophées dont ils étaient jaloux et dont il leur est facile de nier l'éclat quand ils les ont traînés dans la poussière. Semblable à ces anatomistes qui disent en essuyant leur scalpel:—Nous avons cherché sur ce cadavre le siège de l'âme et nous ne l'avons pas trouvé; donc cet homme n'était que matière,—le vulgaire dit en se partageant des lambeaux de vêtement: Ce grand homme n'était pas d'une autre taille que nous; il connaissait, comme nous, la vanité, la colère; il avait toutes nos petites passions. «Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre.» Le vulgaire a raison, les laquais ne peuvent apprécier dans le grand homme que ce que le grand homme a de misérable; mais les nobles passions, les inspirations sublimes, les mystérieuses douleurs de l'intelligence divine comprimée dans l'étroite et dure prison de la vie humaine, ce sont là des énigmes pour les esprits grossiers. Rien, d'ailleurs, ne s'oppose à la publicité de ces misères du foyer domestique; tout y aide au contraire, et, dans le même jour, mille voix diffamatoires s'élèvent pour les promulguer, cent mille oreilles, avides de scandales, s'ouvrent pour les accueillir. Mais une pensée neuve, hardie, généreuse, bien qu'émise par la voix irréfrénable de la presse, combien lui faut-il d'années pour se populariser? Les préjugés, les haines, le fanatisme, toutes les mauvaises passions qui veulent enchaîner l'essor de la vérité, sont là, toujours éveillées, toujours ingénieuses à dénaturer le sens des mots, toujours impudentes dans les interprétations de mauvaise foi, et le vulgaire, aisément séduit par cet appel à sa conscience, se range naïvement du côté de l'injure et de la calomnie.
Et cependant le vulgaire est généralement bon. Il a des instincts de justice; il est crédule parce qu'il est foncièrement loyal. Il se tourne avec indignation contre ceux qui l'ont trompé, quand ils viennent à lever le masque. Il porte aux nues ce qu'il foulait aux pieds la veille. On en conclut que le peuple est extravagant, qu'il a des caprices inouïs, insensés, qu'il est sujet a des réactions inexplicables, et qu'en conséquence il faut le craindre et l'enchaîner. Dernière hypocrisie, plus odieuse que toutes les autres! On sait fort bien que la brute elle-même n'a point de fureurs qui ne soient motivées par ses besoins. A plus forte raison l'homme en masse n'a pas de colères qui ne soient justifiées par d'odieuses provocations. Quand le peuple brise ses dieux, c'est que les oracles ont menti, et que l'homme simple ne veut pas être récompensé de sa confiance par la trahison. O médiocrité! ô ignorance! peuple dans toutes les conditions, infériorité dans toutes les sphères de l'intelligence! sors donc de tes langes, brise tes liens, essaye tes forces! Le génie n'est pas une caste dont aucun de tes membres doive être exclu. Il n'y a pas de loi divine ni sociale qui t'enchaîne à la rudesse de tes pères. Le génie n'est pas non plus un privilège que Dieu confère arbitrairement à certains fronts, et qui les autorise à s'élever dédaigneusement au-dessus de la foule. Le génie n'est digne d'hommages et de vénération qu'en ce sens qu'il aide au progrès de tous les hommes, et, comme un flambeau aux mains de la Providence, se lève pour éclairer les chemins de l'avenir. Mais cette lumière, qui marche en avant des générations, tout homme la porte virtuellement dons son sein. Déjà le moindre d'entre nous en sait plus long sur les fins de l'humanité, sur la vérité en religion, en philosophie, en politique, que les grands sages de l'antiquité. Le bon et grand Socrate, interrogeant aujourd'hui le premier venu parmi les enfants du peuple, serait émerveillé de ses réponses. Un jour viendra donc où les jugements grossiers qui nous choquent aujourd'hui seront victorieusement réfutés comme de vieilles erreurs par les enfants de nos moindres prolétaires. Prenons donc patience. La postérité redressera bien des erreurs et réparera bien des injustices. A toi, Byron, prophète désolé, poëte plus déchiré que Job et plus inspiré que Jérémie, les peuples de toutes les nations ouvriront le panthéon des libérateurs de la pensée et des amants de l'idéal!
KONRAD
Konrad étant le nom du type privilégié de Mickiewicz, et en particulier celui du héros des Dziady, j'intitule ainsi le fragment de Mickiewicz dont je vais essayer de rendre compte, quoique ce fragment n'ait point de titre, ni dans la traduction ni dans l'original, et soit seulement désigné: Troisième partie des Dziady, acte Ier. C'est donc un simple fragment que je vais mettre en regard de Faust et de Manfred. Mais qu'importe une lacune entre le travail publié en 1833 et celui que l'auteur poursuit sans doute en ce moment? Qu'importe une suspension dans le développement des caractères et la marche des événements, si ces événements et ces caractères sont déjà posés et tracés d'une main si ferme que nous reconnaissons au premier coup d'oeil dans le poëte l'égal de Goethe et de Byron? D'ailleurs, le drame métaphysique n'étant pas astreint, dans sa forme, à la marche régulière des événements, mais suivant à loisir les phases de la pensée qu'il développe, le lecteur se préoccupe assez peu de l'accomplissement des faits, pourvu que la pensée soit suffisamment développée. Les deux premiers actes de Faust feraient une oeuvre complète, et l'arrivée de Marguerite dans le drame ouvre déjà un drame nouveau où Faust n'a guère à se développer, et ne se développe guère en effet. La fin de Faust reste en suspens, et c'est Byron qui s'est chargé de terminer cette grande carrière d'une manière digne de son début.—Mais encore, dans Manfred, la première et la dernière scène suffiraient rigoureusement au développement de l'idée. Contentons-nous donc, quant à présent, du fragment de Mickiewicz. Nous verrons qu'il suffit bien pour constater la fraternité du poëte avec ses deux illustres devanciers. Je ne le prouverai point par des assertions qu'on pourrait suspecter d'engouement, mais par des citations qui perdront en français tout autant que celles de Faust et de Manfred. Ainsi, la pensée, dépouillée de toute la pompe du style, mise à nu, et passant, pour ainsi dire, sous la toise de la traduction en prose, n'aura de mérite que par elle-même et dans l'ordre purement philosophique. Je dirai seulement quelques mots préliminaires sur la forme qui sert de cadre à cette pensée.
Nous avons dit que la nouveauté de cette forme créée par Goethe consistait dans l'association du monde métaphysique et du monde extérieur. Chez Faust, le mélange est très-habilement combiné. Il y a presque toutes les qualités d'un drame propre à la représentation scénique, et on conçoit qu'en donnant moins d'extension au monologue, et en ne faisant du sabbat qu'une scène de ballet, les théâtres aient pu s'en emparer. Mais ce qui, probablement, aux yeux du plus grand nombre des lecteurs est une qualité dans Faust, nous paraît un défaut, si nous considérons la véritable nature du drame métaphysique. Celui-là entre beaucoup trop dans la réalité. Faust devient trop aisément un homme pareil aux autres, et Méphistophélès n'est bientôt lui-même qu'un habile coquin, demi-escroc, demi-entremetteur, qui trouverait facilement son type dans la nature humaine. Byron, au contraire, a porté le drame dans le monde fantastique beaucoup plus que dans le monde réel. Ce dernier mode n'est, pour ainsi dire, qu'entrevu dans Manfred, et, par une admirable logique de sentiments, il y apparaît pur, paisible, presque idéal dans sa candeur. C'est bien là le regard qu'un grand et courageux désespoir jette en passant sur la vie tranquille des hommes simples. Le chasseur de chamois et l'abbé de Saint-Maurice caractérisent l'innocence et la piété. Ce rôle du chasseur égale en beauté et rappelle, pour le sentiment général, le Guillaume Tell de Schiller; mais ce qui rend la scène particulièrement touchante, c'est la douceur et la sagesse de Manfred, qui, loin de railler et de mépriser ce naïf montagnard, comme eût fait peut-être Faust, sympathise avec lui par la mémoire de sa jeunesse et l'intelligence de tous les aspects de la beauté morale. Le même sentiment se retrouve dans la scène avec le prêtre. Manfred n'est despotique et arrogant qu'avec les personnes infernales, c'est-à-dire avec ses propres passions et ses propres pensées. C'est pourquoi son orgueil est toujours légitime et respectable. Il triomphe de la vengeance, des furies, de la fatalité, de la mort même, pour s'élever, sans espoir de bonheur, il est vrai, mais avec une force surhumaine, à la connaissance de la justice divine. Là est tout le drame, et non pas dans la tentative de suicide de Manfred, ni dans les exhortations du prêtre. Ces accessoires servent rigoureusement à marquer le contraste entre l'existence mystérieuse de Manfred et celle des autres hommes. Ce sont de magnifiques ornements, nécessaires seulement comme le cadre l'est au tableau pour en reculer l'effet et en détacher les profondeurs sur un fond brillant.
Mais peut-être serait-on en droit de dire que Byron a été trop loin dans l'opposition avec Faust; tandis que celui-ci est trop dans la réalité, Manfred est peut-être trop dans le rêve. La donnée de Mickiewicz me semble la meilleure. Il ne mêle pas le cadre avec l'idée, comme Goethe l'a fait dans Faust. Il ne détache pas non plus le cadre de l'idée, comme Byron dans Manfred. La vie réelle est elle-même un tableau énergique, saisissant, terrible, et l'idée est au centre. Le monde fantastique n'est pas en dehors, ni au-dessus, ni au-dessous; il est au fond de tout, il meut tout, il est l'âme de toute réalité, il habite dans tous les faits. Chaque personnage, chaque groupe le porte en soi et le manifeste à sa manière. L'enfer tout entier est déchaîné; mais l'armée céleste est là aussi; et, tandis que les démons triomphent dons l'ordre matériel, ils sont vaincus dans l'ordre intellectuel. A la puissance temporelle, les ukases du czar Knutopotent, les tortures, les bras des bourreaux, l'exil, les fers, les instruments de supplice. Aux anges, le règne spirituel, l'âme héroïque, les pieux élans, la sainte indignation, les songes prophétiques, les divines extases des victimes. Mais ces récompenses célestes sont arrachées par le martyre, et c'est à des scènes de martyre que le sombre pinceau de Mickiewicz nous fait assister. Or, ces peintures sont telles, que ni Byron, ni Goethe, ni Dante n'eussent pu les tracer. Il n'y a eu peut-être pour Mickiewicz lui-même qu'un moment dans sa vie où cette inspiration vraiment surnaturelle lui ait été donnée. Du moins la persécution, la torture et l'exil ont développé en lui des puissances qui lui étaient inconnues auparavant; car rien, dans ses premières productions, admirables déjà, mais d'un ordre moins sévère, ne faisait soupçonner dans le poëte cette corde de malédiction et de douleur que la ruine de sa patrie a fait vibrer, tonner et gémir en même temps. Depuis les larmes et les imprécations des prophètes de Sion, aucune voix ne s'était élevée avec tant de force pour chanter un sujet aussi vaste que celui de la chute d'une nation. Mais si le lyrisme et là magnificence des chants sacrés n'ont pu être surpassés à aucune époque, il y a de nos jours une face de l'esprit humain qui n'était pas éclairée au temps des prophètes hébreux, et qui jette sur la poésie moderne un immense éclat: c'est le sentiment philosophique qui agrandit jusqu'à l'infini l'étroit horizon du peuple de Dieu. Il n'y a plus ni juifs, ni gentils: tous les habitants du globe sont le peuple de Dieu, et la terre est la cité sainte qui, par la bouche du poëte, invoque la justice et la clémence des cieux.
Telle est l'immense pensée du drame polonais: on y peut voir l'extension qu'a prise le sentiment de l'idéal depuis Faust jusqu'à Konrad, en passant par Manfred. On pourrait appeler Faust la chute, Manfred l'expiation, Konrad la réhabilitation; mais c'est une réhabilitation sanglante, c'est le purgatoire, où l'ange de l'espérance se promène au milieu des supplices, montrant le ciel et tendant la palme aux victimes; c'est un holocauste où la moitié du genre humain est immolée par l'autre moitié, où l'innocence est en cause au tribunal du crime, où la liberté est sacrifiée par le despotisme, la civilisation du monde nouveau par la barbarie du monde ancien. Au milieu de cette agonie, les démons rient et triomphent, les anges prient et gémissent; Dieu se tait! Alors le poëte exhale un cri de désespoir et de fureur; il rassemble toutes les puissances de son coeur et de son génie, pour arracher à Dieu la grâce de l'humanité qui va périr. Rien n'est sublime comme cet appel désespéré de l'homme au ciel; c'est la voix de l'humanité tout entière qui invoque l'intercession divine et proteste contre le règne de Satan…. Mais Konrad est, comme l'ange rebelle, tombé dans le péché d'orgueil. Le ciel se ferme, Dieu se voile;, un simple prêtre, que les anges bénissent en l'appelant serviteur humble, doux, a seul le pouvoir de chasser les démons qui l'obsèdent, et c'est à ce pieux serviteur, dont les lèvres pures n'ont jamais blasphémé, que Dieu révélera les mystères de l'avenir.
Ici la critique serait facile, trop facile même. On pourrait dire que les révélations inintelligibles du dieu rappellent un peu les énigmes sans mot des antiques oracles, et que c'est un assez pauvre secours accordé à la foi et à la prière, que cette vision où dans un chiffre mythique la patrie du poëte se voit délivrée par une réunion de quarante-quatre villes, ou par un personnage dont le nom se compose de quarante-quatre lettres, ou par une armée composée de quarante-quatre phalanges, etc. Les Polonais se perdent en commentaires sur cette prédiction. Nous n'en grossirons pas le nombre, et nous nous abstiendrons de relever beaucoup d'autres passages bizarres et obscurs des Dziady, que ne rachèteraient pas, pour nous autres Français, le mérite de l'expression et le charme du merveilleux ressortant de superstitions toutes locales. Un seul mot d'ailleurs doit imposer silence à toute censure pédantesque: la Pologne est catholique, et Mickiewicz est son poëte mystique. Son idéal n'a pas encore conçu une forme nouvelle. La majorité de la race slave est rangée sons la loi sincère de l'Évangile. Respectons une foi naïve, qui ne s'est pas dégradée, comme chez nous, par une restauration jésuitique, et que d'ailleurs le saint-siège a réhabilitée pour longtemps peut-être en se détachant d'elle. Rappelons-nous le mot sublime de M. de La Mennais en parlant de la concession infâme faite par le souverain Pontife aux puissances coalisées: Tiens-toi là près de l'échafaud, lui a-t-on dit, et, à mesure qu'elles passeront, maudis les victimes! N'imitons pas le pape; gardons-nous de railler les victimes. C'est bien assez que Nicolas les décime et que Capellari les anathématise. Ne les citons pas à la barre de notre tribunal philosophique. Avant de passer de la philosophie chrétienne à une philosophie plus avancée, la France a passé par la glorieuse expiation d'une révolution terrible. La Pologne subit maintenant son expiation, non moins douloureuse, non moins respectable. Il serait aussi lâche de lui reprocher aujourd'hui son catholicisme, qu'il l'eût été alors de nous reprocher notre athéisme.
Nous regrettons sans doute qu'après d'aussi magnifiques élans vers la vérité, Mickiewicz soit forcé, par les convictions auxquelles il est patriotiquement fidèle, de proclamer de pieux mensonges, à la manière des sibylles. Avec une idée plus hardie de la justice éternelle et des fins providentielles de l'humanité, il eût résolu plus clairement la question. Il eût pu prophétiser que la défaite de la Pologne sera pour la suite des temps un triomphe sur la Russie, et que, comme l'empire romain a subi le triomphe intellectuel de la Grèce terrassée, l'empire russe subira le triomphe intellectuel et moral de la Pologne. Oui, sans aucun doute, la barbarie tombera devant la civilisation, le despotisme sous la liberté. Ce ne sera peut-être pas par la force des armes que s'opérera la résurrection de cette nation sacrifiée aujourd'hui au brutal instinct de la haine et de la violence, mais, à coup sûr, la main de Dieu s'étendra sur la tyrannie et tournera les esclaves contre les oppresseurs. La Russie se fera justice elle-même. Croit-on que dans ce vaste empire tout ce qui mérite le nom de peuple ne nourrit pas une profonde haine contre les bourreaux, une profonde sympathie pour les victimes? C'est par là que la Pologne retrouvera sa nationalité, et l'étendra des rives de la Vistule aux rives du Tanaïs. Il y a certainement dans cette moitié de l'Europe une puissance formidable qui gronde, et qui renversera l'odieux empire de la monarchie barbare. Tout ce qui sent, tout ce qui pense, tout ce qui, en Russie, mérite le nom d'homme, pleure des larmes de sang sur la Pologne. Comprimée encore, cette puissance éclatera. Elle aura de terribles luttes à soutenir contre la force matérielle; mais que sont les machines contre le génie de l'homme? Les armées du czar ne sont que des machines de guerre; qu'un rayon d'intelligence y pénètre, et ces machines obéiront à l'intelligence et fonctionneront pour elle, comme le fer et le feu pour les besoins de l'industrie humaine.
Mais qu'importe la langue dans laquelle le génie rend ses oracles! la langue de Mickiewicz est le catholicisme. Soit! je ne puis croire que pour les grandes intelligences, qui restent encore sous ce voile, il n'y ait pas dans les formules un sens plus étendu que les mots ne le comportent. Le catholicisme de Mickiewicz, quelque sincère qu'il soit, se prête à l'allégorie aussi bien que le catholicisme railleur de Faust, et le fantastique païen de Manfred. La foudre qui tombe à la fin de l'acte sur la maison du docteur est, dit-on, un fait historique. On y peut voirie symbole du châtiment céleste qui est suspendu sur le trône du czar. Il y a, dans les prédictions du prêtre Pierre, une légende profonde dans sa naïveté. Interrogé par le sénateur et ses complices sur ce coup de foudre qui vient de frapper un des leurs, il leur raconte que plusieurs malfaiteurs étaient endormis au pied d'un mur. Le plus scélérat d'entre eux fut éveillé par un ange qui lui annonça que la muraille allait s'écrouler. Il s'éloigna au plus vite, et, comme il vit en effet ses compagnons écrasés, il se hâta de remercier l'ange qui l'avait sauvé; mais celui-ci lui répondit: «Garde-toi de me remercier. Ton châtiment est réservé pour le dernier, afin qu'il soit le plus cruel de tous.»
On voit qu'il y a loin de ce catholicisme énergique et menaçant à la résignation apathique de Silvio Pellico. Konrad est le type le plus opposé à ce genre de soumission extatique digne de l'Inde peut-être, mais à coup sûr indigne de l'Europe. Sa brûlante énergie déborde en accents qui feraient pâlir Dieu même, si Dieu était ce misérable Jéhovah qui joue avec les peuples sur la terre comme un joueur d'échecs avec des rois et des pions sur un échiquier. Aussi, le silence de cette divinité dont Konrad ne comprend pas les lois impitoyables le jette dans la fureur et dans l'égarement, remarquable protestation du poëte catholique contre le Dieu que son dogme lui propose, protestation à laquelle le catholicisme n'a rien à répondre, et que Mickiewicz lui-même ne peut réfuter après l'avoir lancée! O grand poëte! philosophe malgré vous! vous avez bien raison de maudire ce Dieu que l'Église vous a donné! Mais pour nous qui en concevons un plus grand et plus juste, votre blasphème nous paraît l'élan le plus religieux de votre âme généreuse! Nous mettrons sous les yeux du lecteur une citation pour l'étendue de laquelle nous ne lui faisons aucune excuse, certain que nous sommes de bien mériter de lui en lui faisant connaître cet incomparable morceau de l'Improvisation, précédé de la scène des prisonniers. Ces deux scènes résument les deux faces du génie de Mickiewicz, le génie du récit dramatique, et le génie de la poésie philosophique. La scène s'ouvre à Wilna, dans le cloître des prêtres Basiliens, transformé en prison d'État. Un prisonnier (Konrad) s'endort appuyé sur la fenêtre. Son ange gardien lui fait de doux reproches durant son sommeil:
Méchant, insensible enfant! par ses vertus ici-bas, par ses prières dans le ciel, ta mère a longtemps préservé ton jeune âge de la tentation et des malheurs…. Que de fois, à sa supplication et avec la permission de Dieu, j'ai descendu vers ta cellule, silencieux dans les silencieuses ombres de la nuit! je descendais dans un rayon et je planais sur sa tête. Quand la nuit te berçait, moi, j'étais là, penché sur ton rêve passionné comme un lit blanc sur une source troublée….
L'ange rappelle à Konrad ses révoltes, son oubli des cieux.
Je versais alors des larmes amères, je serrais mon visage dans mes mains… je voulais… et je n'osais pas retourner vers le ciel. Ta mère était là pour me demander: Quelles nouvelles me rapportes-tu de la terre, de ma cabane? Quel a été le rêve de mon fils?
A ce monologue de l'ange, gracieux et suave péristyle placé au seuil d'un abîme, succèdent les attaques des démons. «Glissons sous sa tête un noir duvet,» disent-ils, «chantons… bien doucement… ne l'effrayons pas!»
UN ESPRIT du côté gauche.—La nuit est triste dans ta prison…. Là, dans la ville, elle se passe joyeuse: le son des instruments anime les convives, la coupe pleine en main, les ménestrels entonnent des chansons….
KONRAD s'éveille.—Toi qui égorges tes semblables, toi qui passes le jour à tuer et le soir à célébrer des banquets, te rappelles-tu le matin un seul de tes songes?… Et quand tu te le rappellerais, le comprendrais-tu?… Il s'endort.
L'ANGE.—La liberté te sera rendue…. Dieu nous envoie te l'annoncer….
KONRAD s'éveillant.—Je serai libre… oui… j'ignore d'où m'en est venue la nouvelle; mais je connais la liberté que donnent les Moscovites!… Les infâmes!… ils me briseront les fers des mains et des pieds; mais ils me les feront peser sur l'âme!… L'exil, voilà ma liberté!… Il me faudra errer parmi la foule étrangère, ennemie, moi, chanteur!… et personne ne saisira rien de mes chants… rien, qu'un bruit vain et confus! Les infâmes!… c'est la seule arme qu'ils ne m'aient pas arrachée; mais ils me l'ont brisée dans les mains. Vivant, je resterais mort pour ma patrie, et ma pensée demeurerait enfermée sous l'ombre de mon âme, comme le diamant dans la pierre.
Ces fragments suffisent à montrer comment l'idée est posée. C'est bien la lutte du désespoir contre l'héroïsme; c'est bien d'un côté la voix de l'enfer qui essaye de vaincre en redoublant la souffrance, de l'autre, la voix du ciel qui console et qui engage à persévérer.
UN ESPRIT.—Homme! pourquoi ignores-tu l'étendue de ta puissance? Quand la pensée dans ta tête, comme l'éclair au sein des nuages, s'enflamme invisible encore, elle amoncèle déjà les brouillards et crée une pluie fertile, ou la foudre et la tempête.
* * * * *
Toi aussi, comme un nuage élevé, mais vagabond, tu lances des flammes, sans savoir toi-même où tu vas, sans savoir ce que tu fais! Hommes! il n'est pas un de vous qui ne puisse, isolé dans les fers, par la pensée et par la foi, faire crouler ou relever les trônes.
On voit que les anges de Mickiewicz ont un mysticisme bien large et bien philosophique. Les diables font une opposition furieuse, et pour qui lira en entier le petit volume des Dziady, traduit en français, ces diables paraîtront au premier abord empruntés à Callot ou aux légendes du moyen âge, beaucoup plus qu'à l'allégorie poétique. Mais, qu'on y réfléchisse, cet enfer est approprié au sujet et renferme une sanglante satire. Parmi ces innombrables phalanges d'esprits pervers, dont la poésie religieuse fait l'emblème de tous les vices et de tous les maux, il est diverses hiérarchies. Le démon moqueur de Goethe est un Français voltairien. Le sombre génie de Byron est l'esprit romantique du XIXe siècle. Le Belzébuth de Mickiewicz, c'est le despotisme brutal, c'est le patron du czar: c'est un monstre ignoble, sanguinaire, grossier, féroce et stupide. S'il venait faire de l'esprit comme Méphistophélès, il ne serait guère compris des tyrans auxquels il souffle son abrutissement et sa rage. S'il se montrait à eux menaçant et terrible, comme le génie de Manfred, il ramènerait le remords et la crainte dans ces âmes lâches et superstitieuses. Il les caresse au contraire et les berce de doux rêves. _N'épouvante pas mon gibier, dit-il à ses acolytes rangés autour du lit d'un sénateur endormi.—Quand il dort, le brigand, son sommeil n'est-il pas à moi? répond le diable subalterne.—Si tu l'effrayes trop pour une fois, lui dit le maître, il va se rappeler son rêve et nous duper.—Il est ivre et ne veut pas dormir. Coquin, nous tiendras-tu éternellement debout?—Alors le sénateur rêve, et s'imagine être dans la faveur du czar. Créé grand-maréchal, il s'enfle, il se promène avec orgueil dans les salons, puis tout à coup il est disgracié. On le raille; un coquin de chambellan lui fait l'outrage d'un sourire.