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Autour de la table

Chapter 19: III
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About This Book

A series of intimate essays and sketches focused on life gathered around a large family table, where members assemble for shared reading, handiwork, conversation, and small entertainments. The narrator depicts the table as the home's center, outlines habits of communal reading aloud and casual critique, and considers how group taste can fragment or concentrate attention. Recollections of seasonal gatherings, interruptions, and spontaneous talk lead into brief meditations on poetry, art, and the particular pleasures and limits of listening together, the author promising to offer impressions and conversational outcomes rather than systematic critical reviews.

Ah! je meurs! je suis mort! Me voilà dans la tombe, rongé par les vers, par les sarcasmes…. On me fuit! Ah! quelle solitude! quel silence….—Quel bruit! Ah! c'est un calembour.—O laide mouche!… Des épigrammes, des railleries…. Des insectes qui m'entrent dans l'oreille…. Ah! mon oreille!…—Les Kameriumkiers crient comme des hiboux. Ah! voici les dames dont les queues de robe sifflent comme des serpents à sonnettes.—Quel horrible vacarme! Des cris… des rires…. Le sénateur est en disgrâce! en disgrâce! en disgrâce!

     Il tombe de son lit par terre, les diables descendent
     sur lui.

     Détachons son âme des sens, comme on détache un chien
     hargneux du collier.

La plaisanterie de Mickiewicz est pleine de fiel et de verve. Il fait aux courtisans des plaies plus profondes avec son vers incisif et mordant, qu'ils n'en ont fait à leurs victimes avec les knouts. Aussi l'armée diabolique qu'il a évoquée est-elle pour lui, non un jeu de l'imagination, mais un enfer vivant, une peinture réelle des turpitudes et des atrocités du régime moscovite. Tous les soldats de Belzébuth sont des bourreaux, des geôliers, des blasphémateurs, des cannibales. Ils ne parlent que de tortures physiques, ils lèchent le sang sur les lèvres des martyrs. On voit bien de quels hommes ils sont les maîtres et les dieux! Quand ils s'adressent aux prisonniers ou aux prêtres, ils cherchent à les vaincre par le désespoir, par la vengeance, par l'appât des plaisirs dont leurs souffrances et leurs jeûnes augmentent le besoin, par la peur surtout. Quand Pierre, prosterné auprès de Konrad évanoui, prie pour conjurer le démon, l'un d'eux lui murmure à l'oreille des paroles de menace… Et sais-tu ce que deviendra la Pologne dans deux cents ans? Et sais-tu que demain tu seras battu comme un Haman?

Je m'arrête, car je citerais tout le poëme, et, ne voulant pas retirer au lecteur le plaisir de le lire en entier, je me bornerai aux deux scènes que j'ai annoncées, et qui sont indispensables pour lui faire connaître le génie de Mickiewicz.

SCÈNE I

Un corridor.—La sentinelle se tient au loin la carabine au bras. —Quelques jeunes prisonniers sortent de leurs cellules avec des chandelles.—Il est minuit.

JACOB.—Vraiment, nous allons nous réunir?

ADOLPHE.—La sentinelle boit la goutte, le caporal est des nôtres.

JACOB.—Quelle heure est-il?

ADOLPHE.—Près de minuit.

JACOB.—Mais si la garde nous surprend, notre pauvre caporal est perdu.

ADOLPHE.—Éteins donc la chandelle: tu vois comme la lumière se réfléchit sur la fenêtre. Ils éteignent la chandelle. La ronde est un vrai badinage: il lui faudra frapper longtemps, échanger le mot d'ordre, chercher les clefs…. Puis les corridors sont longs…. Avant d'être surpris nous nous séparons, les portes se ferment, chacun se jette sur le lit et ronfle.

Les autres prisonniers arrivent de leurs celulles.

FREJEND.—Amis, allons dans la cellule de Konrad, c'est la plus éloignée; elle est adossée au mur de l'église: nous pouvons, sans être entendus, y chanter et crier à l'aise. Aujourd'hui, je me sens disposé à donner un libre cours à ma voix: en ville on se figurera que les chants partent de l'église, c'est demain Noël…. Eh! camarades, j'ai quelques bouteilles aussi.

JACOB.—A l'insu du caporal?

FREJEND.—Le brave caporal aura sa part aux bouteilles; c'est un Polonais, un de nos anciens légionnaires que le czar a transformé de force en Moscovite. Le caporal est bon catholique, et il permet aux prisonniers de passer ensemble la soirée les veilles des fêtes.

JACOB.—Si on l'apprend, nous le payerons cher.

Les prisonniers entrent dans la cellule de Konrad, y font du feu et allument la chandelle.

JACOB.—Mais voyez comme Jegota se fait triste: il ne s'était pas douté qu'il pouvait bien avoir dit à ses foyers un éternel adieu.

FREJEND.—Notre Hyacinthe a dû laisser sa femme en couches, et il ne verse pas une larme.

FÉLIX KOLAKOWSKI.—Pourquoi en verserait-il? Qu'il rende plutôt gloire à Dieu! Si elle met au monde un fils, je lui prédirai son avenir…. Donne-moi ta main; j'ai quelque talent en chiromancie, je te dévoilerai l'avenir de ton fils. Il regarde dans la main. S'il est honnête sous le gouvernement moscovite, il fera infailliblement connaissance avec les juges et la kibitka…. Qui sait? peut-être nous trouvera-t-il encore tous ici?—Vivent les fils! ce sont nos compagnons pour l'avenir.

JEGOTA.—Êtes-vous ici depuis longtemps?

FREJEND.—Comment le savoir? Nous n'avons pas de calendrier, personne ne nous écrit: le pire est d'ignorer quand nous en sortirons.

SUZIN.—Moi, j'ai sur ma fenêtre une paire de rideaux de bois, et je ne sais pas même quand il fait nuit ou jour.

THOMAS.—J'aimerais mieux être sous terre, affamé, malade, livré au supplice du knout et même de l'inquisition, que de vous voir ici partager ma misère. Les brigands!… Ils veulent nous enfouir tous dans la même tombe!…

FREJEND.—Quoi! c'est peut-être pour moi que tu pleures? Pour moi peut-être? Je le demande, de quelle utilité est ma vie? Encore si nous avions la guerre; j'ai quelque talent pour me battre, et je pourrais larder les reins à quelques cosaques du Don. Mais en paix! A quoi bon vivrais-je une centaine d'années?… Pour maudire les Moscovites, pub mourir et devenir poussière! Libre, j'aurai passé ma vie inaperçu, comme la poudre ou le vin médiocre. Aujourd'hui que le vin est bouché et la poudre bourrée, j'ai en prison toute la valeur d'une bouteille ou d'une cartouche. Libre, je m'évaporerais comme le vin d'un broc débouché, je brûlerais sans bruit, comme la poudre sur un bassinet ouvert. Mais si l'on m'entraîne, chargé de fers, en Sibérie, les Lithuaniens, nos frères, se diront en me voyant passer: «Voilà ce noble sang, voilà notre jeunesse qui s'éteint! Attends, infâme czar! attends, Moscovite!» Un homme comme moi, Thomas, se ferait pendre pour que tu restasses un moment de plus dans le monde; un homme comme moi ne sert sa patrie que par sa mort. Je mourrais dix fois pour te faire ressusciter, toi ou le sombre poëte Konrad, qui nous raconte l'avenir comme un bohémien. A Konrad. Je crois, puisque Thomas le dit, que tu es un grand poëte; je t'aime, car tu ressembles aussi à la bouteille: tu verses tes chants, tu inspires le sentiment, l'enthousiasme!… mais nous, nous buvons, nous sentons…, et toi, tu décrois, tu te dessèches. A Thomas et à Konrad. Vous savez que je vous aime, mais on peut aimer sans pleurer. Allons, mes frères, plus de tristesse; car, si je m'attendris une fois et si je me mets a larmoyer, alors plus de feu, plus de thé.

Il fait le thé.—Un moment de silence.

JACOB.—Quel long silence! N'y a-t-il pas de nouvelles de la ville?

TOUS.—Des nouvelles!

ADOLPHE.—Jean est allé aujourd'hui à l'interrogatoire; il est resté une heure en ville. Mais il est silencieux et triste, et, à en juger par sa mine, il n'a guère envie de parler.

UN DES PRISONNIERS.—Eh bien! Jean, des nouvelles?

     JEAN SOBOLEWSKI, tristement.—Rien de bon aujourd'hui….
     On a expédié vingt kibitka pour la Sibérie.

JEGOTA.—De qui? des nôtres?

JEAN.—D'étudiants de Samogitie.

TOUS.—En Sibérie!

JEAN.—Et en grande pompe; il y avait affluence de spectateurs. Je demandai au caporal de m'arrêter un instant, il me l'accorda. Je me tins au loin, caché entre les colonnes de l'église. On disait la messe; le peuple affluait de toutes parts. Soudain il s'élance à flots vers la porte, puis vers la prison voisine. Seul, je restai sous le portique, et l'église devint si déserte que, dans le lointain, j'entrevoyais le prêtre tenant le calice à la main, et l'enfant de choeur avec sa sonnette. Le peuple ceignait la prison d'un rempart immobile; les troupes en armes, les tambours en tête, se tenaient sur deux rangs comme pour une grande cérémonie; au milieu d'elles étaient les kibitka. Je lance un regard furtif, et j'aperçois l'officier de police s'avancer à cheval. Sa figure était celle d'un grand homme conduisant un grand triomphe… oui… le triomphe du czar du Nord, vainqueur de jeunes enfants! Au roulement du tambour, on ouvre les portes de l'hôtel de ville… ils sortent…. Chaque prisonnier avait près de lui une sentinelle, la baïonnette au fusil. Pauvres enfants!… ils avaient tous, comme des recrues, la tête rasée, les fers aux pieds!… Le plus jeune, âgé de dix ans, se plaignait de ne pouvoir soulever ses chaînes et montrait ses pieds nus et ensanglantés. L'officier de police passe, demande le motif de ces plaintes…. L'officier de police, homme plein d'humanité, examine lui-même les chaînes…. Dix livres… c'est conforme au poids prescrit!… On entraîna Jancewski: je l'ai reconnu!… les souffrances l'avaient fait laid, noir, maigre; mais que de noblesse dans ses traits! Un an auparavant, c'était un sémillant et gentil petit garçon; aujourd'hui, il regardait de la kibitka comme de son rocher isolé le grand empereur!… Tantôt, d'un oeil fier, sec, serein, il semblait consoler ses compagnons de captivité; tantôt il saluait le peuple avec un sourire amer, mais calme; il semblait vouloir lui dire: Ces fers ne me font pas tant de mal!… Soudain j'ai cru voir son regard tomber sur moi. Comme il n'apercevait pas le caporal qui me tenait par mon habit, il me supposa libre! il baisa sa main en signe d'adieu et de félicitation, et soudain tous les yeux se tournèrent vers moi. Le caporal me tirait de toutes ses forces pour me faire cacher; je refusai, mais je me serrai contre la colonne; j'examinai la figure et les gestes du prisonnier. Il s'aperçut que le peuple pleurait en regardant ses fers, et il secoua les fers de ses pieds comme pour montrer à la foule qu'il pouvait les porter. La kibitka s'élance… il arrache son chapeau de la tête, se dresse, élève la voix, crie trois fois: «La Pologne n'est pas encore morte!…» et il disparaît derrière la foule. Mes yeux suivirent longtemps cette main tendue vers le ciel, ce chapeau noir pareil à un étendard de mort, cette tête violemment dépouillée de sa chevelure, cette tête sans tache, fière, qui brillait au loin, annonçant à tous l'innocence et l'infamie des bourreaux. Elle surgissait du milieu de la foule noire de tant de têtes, comme, du sein des flots, celle du dauphin prophète de l'orage. Cette main, cette tête, sont encore devant mes yeux et resteront gravées dans ma pensée. Comme une boussole, elles me marqueront le chemin de la vie et me guideront à la vertu…. Si je les oublie, toi, mon Dieu! oublie-moi dans le ciel!

LWOWICZ.—Que Dieu soit avec vous!

CHAQUE PRISONNIER.—Et avec toi!

JEAN SOBOLEWSKI.—Cependant les voitures défilaient, on y jetait un à un des prisonniers. Je lançai un regard dans la foule serrée du peuple et des soldats. Tous les visages étaient pâles comme des cadavres, et dans cette foule immense, il régnait un tel silence que j'entendais chaque pas et chaque bruissement des chaînes! tous sentaient l'horreur du supplice!… Le peuple et l'armée le sentaient, mais tous se taisaient, tant ils ont peur du czar…. Enfin le dernier prisonnier parut: il semblait résister; le malheureux! il se traînait avec effort et chancelait à chaque pas.—On lui fait descendre lentement les degrés; à peine a-t-il posé le pied sur le second, qu'il roule et tombe: c'était Wasilewski. Il avait reçu tant de coups à l'interrogatoire, qu'il ne lui était pas resté une goutte de sang sur le visage. Un soldat vint et le releva; il le soutint d'une main jusqu'à la voiture, et de l'autre il essuya de secrètes larmes…. Wasilewski n'était pas évanoui, affaissé, appesanti, mais il était roide comme une colonne. Ses mains engourdies, comme si on les eût dégagées de la croix, s'étendaient au-dessus des épaules des soldats. Il avait les yeux hagards, hâves, largement ouverts!… Et le peuple aussi a ouvert les yeux et les lèvres…. Et soudain un seul soupir, parti de mille poitrines, retentit autour de nous, un soupir creux et comme souterrain; on eût dit un gémissement qui sortait à la fois de toutes les tombes enfouies sous l'église. Le détachement l'étouffa par le roulement du tambour et par le commandement: «Aux armes! marche!…» On se met en mouvement, et les kibitka fendent la rue, rapides comme le vol d'un éclair. Une seule paraissait vide: elle contenait pourtant un prisonnier, mais un prisonnier invisible!… Seulement, au-dessus de la paille apparaissait une main ouverte, livide, une main de cadavre, qui tremblotait comme un signe d'adieu.—La kibitka s'enfonce dans la mêlée….—Avant que le fouet ait dispersé la foule, on s'arrête devant l'église…. Soudain j'entends la sonnette; le cadavre était là…. Je jette les yeux dans l'église déserte, je vois la main du prêtre élever au ciel la chair et le sang du Seigneur, et je dis: «Seigneur, toi qui, par le jugement de Pilate, as versé ton sang innocent pour le salut du monde, accueille cette jeune victime de la justice du czar; elle n'est ni aussi sainte ni aussi grande, mais elle est aussi innocente!» (Long silence.)

L'Abbé Lwowicz.—Frère, ce prisonnier peut vivre encore. Dieu seul le sait…. Peut-être nous le dérobera-t-il un jour. Je prierai…. Joignez vos prières aux miennes pour le repos des martyrs: savons-nous le sort qui nous attend tous demain?

Frejend.—Quel affreux récit! il m'a arraché la dernière de mes larmes…. Je sens que ma raison s'égare…. Félix, console-nous un peu…! O toi, si l'envie t'en prenait, ne ferais-tu pas rire le diable dans les enfers?

     Plusiers Prisonniers.—Oui, Félix, une chanson!…
     Versez-lui du thé, du vin.

     Félix.—Vous le voulez tous: il faut que je sois gai
     quand mon coeur se brise. Eh bien, je serai gai, écoutez
     ma chanson. (Il chante.)

     «Peu m'importe la peine qui m'attend, les mines, la Sibérie
     ou les fers! toujours, en fidèle sujet, je travaillerai
     pour le czar.

     «Si je bats le métal avec le marteau, je me dirai: «Cette
     mine grisâtre, ce fer, servira un jour à forger une hache
     pour le czar!

     «Si l'on m'envoie peupler les steppes, je prendrai en
     mariage une jeune Tartare; peut-être de mon sang naîtra-t-il
     un Pahlen pour le czar.

     «Si je vais dans les colonies, je cultiverai un jardin, je
     creuserai des sillons, et, chaque année, je ne sèmerai que
     du lin et du chanvre.

«Avec le chanvre, on fera du fil, un fil grisâtre qu'on enveloppera d'argent: peut-être aura-t-il l'honneur de servir un jour d'écharpe au czar.»

Les prisonniers chantent en choeur.

«Naitra-t-il un Pahlen pour le czar?»

SUZIN.—Mais voyez: Konrad est immobile, absorbé, comme s'il se remémorait ses péchés pour la confession. —Félix! il n'a rien entendu de ta chanson.—Konrad!… Voyez!… son visage pâlit… il se colore de nouveau…. Est-il malade?

Félix.—Attends!… silence!… Je l'avais prévu!… Oh! pour nous qui connaissons Konrad, ce n'est pas un mystère.—Minuit est son heure! silence, Félix!… nous allons entendre une autre chanson!

JOSEPH, regardant Konrad.—Frères, son âme est envolée… elle erre dans une contrée lointaine…. Peut-être lit-elle l'avenir dans les cieux?… Peut-être aborde-t-elle les esprits familiers qui lui raconteront ce qu'ils ont appris dans les étoiles!… Quels yeux étranges!… la flamme brille sous ses paupières… et ses yeux ne disent rien, ne demandent rien… ils n'ont pas d'âme… ils brillent comme les foyers qu'a délaissés une armée partie en silence et dans l'ombre de la nuit pour une expédition lointaine: avant qu'ils s'éteignent, l'armée sera de retour dans ses quartiers.

KONRAD chante.—Mon chant gisait moite dans le tombeau, mais il a senti le sang!… Le voilà qui regarde de dessous terre, et, comme un vampire, il se dresse, avide, de sang!… Oui!… vengeance!… vengeance!… vengeance contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!…

Et le chant dit:

«Moi, je viendrai un soir, je mordrai mes frères, mes compatriotes. Celui à qui je plongerai mes défenses dans l'âme, se dressera, comme moi, vampire… et criera: «Oui, vengeance!… vengeance!… vengeance contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!»

«Puis nous irons, nous nous abreuverons du sang de l'ennemi; nous hacherons son cadavre! Nous lui clouerons les mains et les pieds pour qu'il ne se relève pas, et qu'il ne reparaisse plus même comme spectre.

«Nous suivrons son âme aux enfers!… Tous, nous lui pèserons de notre poids sur l'âme jusqu'à ce que l'immortalité s'en échappe… et tant qu'elle sentira, nous la mordrons!… Oui!… vengeance! vengeance! vengeance contre nos bourreaux, avec l'aide de Dieu, et même malgré Dieu!»

     L'ABBÉ LWOWICZ.—Konrad, arrête, au nom de Dieu!
     c'est une chanson païenne.

     LE CAPORAL.—Quel regard affreux!… C'est une chanson
     satanique!

KONRAD.—Je m'élève!… je m'envole!… Là, au sommet du rocher… je plane au-dessus de la race des hommes, dans les rangs des prophètes!… De là, ma prunelle fend, comme un glaive, les sombres nuages de l'avenir; mes mains, comme les vents, déchirent les brouillards!… Il fait clair… il fait jour!… J'abaisse un regard sur la terre: là se déroule le livre prophétique de l'avenir du monde!… Là, sous mes pieds! vois, vois les événements et les siècles futurs, pareils aux petits oiseaux que l'aigle poursuit!… Moi, je suis l'aigle dans les cieux!… Vois-les sur la terre s'élancer, courir; vois cette épaisse nuée se tapir dans le sable!…

QUELQUES PRISONNIERS.—Que dit-il?… Quoi?… Qu'est-ce donc?… Vois, vois quelle pâleur!

Ils saisissent Konrad.

Calme-toi!

KONRAD.—Arrêtez! arrêtez!… arrêtez! je recueillerai mes pensées, j'achèverai mon chant, j'achèverai!…

LWOWICZ.—Assez! assez!

D'AUTRES.—Assez!

LE CAPORAL.—Assez! que Dieu vous bénisse!… La sonnette, entendez-vous la sonnette? la ronde, la ronde est à la porte… éteignez la chandelle: chacun chez soi!…

UN DES PRISONNIERS, regardant à la fenêtre.—La porte est ouverte… les voilà….—Konrad est évanoui: laissez-le seul dans sa cellule! (Tous s'échappent.)

SCÈNE II

KONRAD, après un long silence.

Je suis seul!… Eh! que m'importe la foule? Suis-je poëte pour la foule?… Où est l'homme qui embrassera toute la pensée de mes chants, qui saisira du regard tous les éclairs de mon âme? Malheur à qui épuise pour la foule sa voix ou sa langue!… La langue ment à la voix, et la voix ment aux pensées… La pensée s'envole rapide de l'âme avant d'éclater en mots, et les mots submergent la pensée et tremblent au-dessus de la pensée, comme le sol sur un torrent englouti et invisible. Au tremblement du sol, la foule découvrira-t-elle l'abîme du torrent, devinera-t-elle le secret de son cours?

Le sentiment circule dans l'âme, il s'allume, il s'embrase comme le sang dans ses prisons profondes et invisibles. Les hommes découvriront autant de sentiment dans mes chants qu'ils verront de sang sur mon visage.

Mon chant, tu es une étoile au delà des confins du monde!… L'oeil terrestre qui se lance à ta poursuite peut étendre ses ailes… jamais il ne t'atteindra… il frappera seulement la voie lactée… Il devinera qu'il y a des soleils, mais non quel est leur nombre et leur immensité!…

A vous, mes chants, qu'importent les yeux et les oreilles des hommes? Coulez dans les abîmes de mon âme; brillez sur les hauteurs de mon âme, comme des torrents souterrains, comme des étoiles sublunaires.

Toi, Dieu! toi, nature! écoutez-moi!… Voici une musique digue de vous, des chants dignes de vous!—Moi, grand maître, grand maître, j'étends les mains, je les étends jusqu'au ciel…. Je pose les doigts sur les étoiles comme sur les cercles de verre d'un harmonica.

Mon âme fait tourner les étoiles d'un mouvement tantôt lent, tantôt rapide; des millions de tons en découlent; c'est moi qui les ai tous tirés. Je les connais tous, je les assemble, je les sépare, je les réunis, je les tresse en arc-en-ciel, en accords, en strophes; je les répands en sons et en rubans de flamme.

J'ai relevé les mains, je les ai dressées au-dessus des arêtes du monde, et les cercles de l'harmonie ont cessé de vibrer. Je chante seul, j'entends mes chants, longs, traînants comme le souffle du vent; ils retentissent dans toute l'immensité du monde, ils gémissent comme la douleur, ils grondent comme des orages; les siècles les accompagnent sourdement. Chaque son retentit et étincelle à la fois: il me frappe l'oreille, il me frappe l'oeil; c'est ainsi que, quand le vent souffle sur les ondes, j'entends son vol dans ses sifflements, je le vois dans son vêtement de nuages.

Ce sont des chants dignes de Dieu, de la nature!… C'est un chant grand, un chant créateur!… Ce chant, c'est la force, la puissance; ce chant, c'est l'immortalité…. Que pourrais-tu faire de plus grand, toi, Dieu?… Vois comme je tire mes pensées de moi-même; je les incarne en mots; elles volent, se disséminent dans les cieux, roulent, jouent et étincellent…. Elles sont déjà loin, et je les sens encore; je savoure leurs charmes; je sens leurs contours dans la main, je devine leurs mouvements par ma pensée. Je vous aime, mes enfants poétiques!… mes pensées!… mes étoiles!… mes sentiments!… mes orages!… Au milieu de vous, je me tiens comme un père au sein de sa famille; vous m'appartenez tous!…

Je vous foule aux pieds, vous tous, poëtes, vous tous, sages et prophètes, idoles du monde! Revenez contempler les créations de vos âmes!—Que vos oreilles et vos coeurs retentissent des justes et bruyants applaudissements des hommes, que vos fronts rayonnent de tout l'éclat de votre gloire; et tous les concerts des éloges, tous les ornements de vos couronnes, recueillis dans tant de siècles et de nations, ne vous procureront pas la félicité et la puissance que je sens aujourd'hui dans cette nuit solitaire, quand je chante seul au fond de mon âme, quand je ne chante que pour moi seul.

Oui, je suis sensible, je suis puissant et fort de raison; jamais je n'ai senti comme dans ces instants.—Ce jour est mon zénith, ma puissance atteindra aujourd'hui son apogée. Aujourd'hui, je reconnaîtrai si je suis le plus grand de tous… ou seulement un orgueilleux. Ce jour est l'instant de la prédestination.—J'étends plus puissamment les ailes de mon âme.—C'est le moment de Samson, quand, aveugle et dans les fers, il méditait au pied d'une colonne. Loin d'ici au corps de boue; esprit, je revêtirai des ailes! Oui, je m'envolerai!… je m'envolerai de la sphère des planètes et des étoiles, et je ne m'arrêterai que la où se séparent le créateur et la nature.

Les voila… les voilà… les voila ces deux ailes… elles suffiront… je les étendrai du couchant à l'aurore; de la gauche je frapperai le passé, et de la droite l'avenir… je m'élèverai sur les rayons du sentiment jusqu'à toi!… et mes yeux pénétreront tes sentiments, à toi qui, dit-on, sont dans les cieux. Me voilà… me voilà: tu vois quelle est ma puissance;—vois où s'élèvent mes ailes: je suis homme, et là sur la terre… est resté mon corps!… C'est là que j'ai aimé, dans ma patrie!… là que j'ai laissé mon coeur; mais mon amour dans le monde ne s'est pas reposé sur un seul être, comme l'insecte sur une rose; il ne s'est reposé ni sur une famille, ni sur un siècle!… Moi, j'aime toute une nation; j'ai saisi dans mes bras toutes ses générations passées et à venir; je les ai pressées ici sur le coeur, comme un ami, un amant, un époux, comme un père. Je voudrais rendre à ma patrie la vie et le bonheur, je voudrais en faire l'admiration du monde. Les forces me manquent, et je viens ici, armé de toute la puissance de ma pensée, de cette pensée qui a ravi aux cieux la foudre, scruté la marche des planètes et sondé les abîmes des mers. J'ai de plus cette force que ne donnent pas les hommes, j'ai ce sentiment qui brûle intérieurement comme un volcan, et qui parfois seulement fume en paroles.

Et cette puissance, je ne l'ai puisée ni à l'arbre d'Éden, dans le fruit de la connaissance du bien et du mal, ni dans las livres, ni dans les récits, ni dans la solution des problèmes, ni dans les mystères de la magie. Je suis né créateur. J'ai tiré mes forces d'où tu as tire les tiennes, car toi, tu ne les as pas cherchées… tu les possèdes, tu ne crains pas de les perdre… et moi, je ne le crains pas non plus! Est-ce toi qui m'as donné, ou bien ai-je ravi, là où tu l'as ravi toi-même, cet oeil pénétrant, puissant? Dans mes moments de puissance, si j'élève les yeux vers les traces des nuages, si j'entends les oiseaux voyageurs naviguer à perte de vue dans les airs; je n'ai qu'à vouloir, et soudain je les retiens d'un regard comme dans un filet la nuée fait retentir un chant d'alarme; mais, avant que je la livre aux vents, les vents ne l'ébranleront pas.—Si je regarde une comète de toute la puissance de mon âme, tant que je la contemple, elle ne bouge pas de place…. Les hommes seuls, entachés de corruption, fragiles, mais immortels, ne me servent pas, ne me connaissent pas…. Ils nous ignorent tous deux, moi et toi: moi, je viens ici chercher un moyen infaillible, ici dans le ciel. Cette puissance que j'ai sur la nature, je veux l'exercer sur les coeurs des hommes: d'un geste je gouverne les oiseaux et les étoiles; il faut que je gouverne ainsi mes semblables, non par les armes, l'arme peut parer l'arme; non par les chants, ils sont longs à se développer; non par la science, elle est vite corrompue; non par les miracles, c'est trop éclatant: je veux les gouverner par le sentiment qui est en moi, je veux les gouverner tous, comme toi, mystérieusement et pour l'éternité!—Quelle que soit ma volonté, qu'ils la devinent et l'accomplissent, elle fera leur bonheur; et, s'ils la méprisent, qu'ils souffrent et succombent!—Que les hommes deviennent pour moi comme les pensées et les mots dont je compose à ma volonté un édifice de chants: on dit que c'est ainsi que tu gouvernes!… Tu sais que je n'ai pas souillé ma pensée, que je n'ai pas dépensé en vain mes paroles. Si tu me donnais sur les âmes un pareil pouvoir, je recréerais ma nation comme un chant vivant, et je ferais de plus grands prodiges que toi, j'entonnerais le chant du bonheur!

Donne-moi l'empire des âmes. Je méprise tant cette construction sans vie, nommée le monde, et vantée sans cesse, que je n'ai pas essayé si mes paroles ne suffiraient pas pour la détruire; mais je sens que, si je comprimais et faisais éclater d'un coup ma volonté, je pourrais éteindre cent étoiles et en faire surgir cent autres… car je suis immortel!… Oh! dans la sphère de la création, il y a bien d'autres immortels…. Mais je n'en ai pas rencontré de supérieurs! Tu es le premier des êtres dans les cieux!… Je suis venu te chercher jusqu'ici, moi le premier des êtres vivants sur la vallée terrestre…. Je ne t'ai pas encore rencontré. Je devine que tu es. Montre-toi et fais-moi sentir ta supériorité…. Moi, je veux de la puissance, donne-m'en ou montre-m'en le chemin. J'ai appris qu'il exista des prophètes qui possédaient l'empire des âmes…. Je le crois…. Mais ce qu'ils pouvaient, je le puis aussi! Je veux une puissance égale à la tienne; je veux gouverner les âmes comme tu les gouvernes. (Long silence.—Aveu ironie.) Tu gardes le silence!… Toujours le silence! Je le vois, je t'ai deviné, je comprends qui tu es, et comment tu exerces ta puissance; il a menti celui qui t'a donné le nom d'Amour, tu n'es que Sagesse. C'est la pensée et non le coeur qui dévoilera tes voies aux hommes; c'est par la pensée, non par le coeur, qu'ils découvriront où tu as déposé tes armes. Celui qui s'est plongé dans les livres, dans les métaux, dons les nombres, dans les cadavres, a seul réussi à s'approprier une partie de ta puissance. Il reconnaîtra le poison, la poudre, la vapeur; il reconnaîtra tes éclairs, la fumée, la foudre; il reconnaîtra la légalité et la chicane contre les savants et les ignorants. C'est aux pensées que tu as livré le monde, tu laisses languir les coeurs dans une éternelle pénitence; ta m'as donné la plus courte vie et le sentiment le plat puissant.

Un moment de silence,

     Qu'est mon sentiment?
            Ah! rien qu'une étincelle.
     Qu'est ma vie?
            Un instant.

     Mais ces foudres qui gronderont demain, que sont-ils
        aujourd'hui.
            Une étincelle.
     Qu'est la série entière des siècles, que l'histoire nous
        révéle?
            Un instant.
     D'où sort chaque homme, ce petit monde?
            D'une étincelle.
     Qu'est la mort qui dissipera tous les trésors de mes
     pensées?
            Un instant.
     Qu'était-il, lui, quand il portait le monde dans son sein?
            Une étincelle.
     Et que sera l'éternité du monde quand il l'engloutira?
            Un instant.

             VOIX DES DÉMONS.
          Je sauterai sur ton âme comme
          sur en coursier. Marche, marche!

VOIX DES ANGES. Quel délira! Défendons-le! défendons-la! couvrons-lui les tempes de nos ailes!

Instant!… étincelle!… quand il se prolonge, quand elle s'enflamme, ils créent et détruisent…. Courage!… courage!… étendons, prolongeons cet instant!… Courage!… courage!… étendons, enflammons cette étincelle…. —Maintenant… bien… oui… une fois encore, je t'appelle, je te dévoile mon âme…. Tu gardes te silence! N'ai-je pas combattu Satan en personne? Je te porte un défi solennel! Ne me méprise pas!… Seul je me suis élevé jusqu'ici. Pourtant je ne suis pas seul: je fraternise sur la terre avec un grand peuple. J'ai pour moi les armées, et les puissances, et les trônes; si je me fais blasphémateur, je te livrerai une bataille plus sanglante que Satan. Il te livrait un combat de tête; entre nous, ce sera un combat de coeur. J'ai souffert, j'ai aimé, j'ai grandi entre les supplices et l'amour; quand tu m'eus ravi mon bonheur, j'ensanglantai dans mon coeur ma propre main; jamais je ne la levai contre toi!

LES DÉMONS.

Coursier, je te changerai en oiseau; sur tes ailes d'aigle, va, monte, vole.

LES ANGES.

L'astre tombe; quel délire!… Il se perd dans les abîmes.

Mon âme est incarnée dans ma patrie; j'ai englouti dans mon corps toute l'âme de ma patrie!… Moi, la patrie, ce n'est qu'un. Je m'appelle Million, car j'aime et je souffre pour des millions d'hommes. Je regarde ma patrie infortunée comme un fils regarde son père livré au supplice de la roue; je sens les tourments de toute une nation, comme la mère ressent dans son sein les souffrances de son enfant. Je souffre! je délire!… Et toi, gai, sage, tu gouvernes toujours, tu juges toujours, et l'on dit que tu n'erres pas!… Écoute, si c'est vrai, ce que j'ai appris au berceau, ce que j'ai cru avec la foi de fils, si c'est vrai que tu aimes, si tu chérissais le monde en le créant, si tu as pour tes créatures un amour de père, si un coeur sensible était compris dans le nombre des animaux que tu renfermas dans l'arche pour les sauver du déluge, si ce coeur n'est pas un monstre produit par le hasard et qui meurt avant l'âge, si sous ton empire la sensibilité n'est pas une anomalie, si des millions d'infortunés, criant: «Secours!» n'attirent pas plus tes yeux qu'une équation difficile à résoudre; si l'amour est de quelque utilité dans le monde, et s'il n'est pas de ta part une erreur de calcul….

VOIX DES DÉMONS.

Que l'aigle se fasse hydre! Au combat! marche!… La fumée!… le feu!… les rugissements!… le tonnerre!…

VOIX DES ANGES.

Comète vagabonde, issue d'un brillant soleil, où est la fin de ton vol? Il est sans fin… sans fin….

Tu gardes le silence!… moi, je t'ai dévoilé les abîmes de mon coeur. Je t'en conjure, donne-moi la puissance, une part chétive, une part de ce que sur la terre a conquis l'orgueil! Avec cette faible part, que je créerais de bonheur! Tu gardes le silence!… Tu n'accordes rien au coeur, accorde donc à la raison. Tu le vois, je suis le premier des hommes et des anges, je te connais mieux que les archanges, je suis digne que tu me cèdes la moitié de ta puissance…. Réponds…. Toujours le silence!… Je ne mens pas, tu gardes le silence et tu te crois un bras puissant!… Ignores-tu que le sentiment dévorera ce que n'a pu briser la pensée? Vois mon brasier, mon sentiment; je le resserre pour qu'il brûle avec plus de violence; je le comprime dans le cercle de fer de ma volonté, comme la charge dans un canon destructeur.

VOIX DES DÉMONS.

Flamme!… incendie!…

VOIX DES ANGES

Pitié! Repentir!…

Réponds… car j'insulte à ta majesté; si je ne la réduis pas en décombres, j'ébranlerai du moins toute l'immensité de tes domaines: je lancerai une voix jusqu'aux dernières limites de la création; d'une voix qui retentira de génération en génération, je m'écrierai que tu n'es pas le père du monde… mais….

VOIX DU DIABLE.—Le czar!

Konrad s'arrête un instant, chancelle et tombe.

ESPRITS DU CÔTÉ GAUCHE

LES PREMIERS.—Foule-le aux pieds, saisis-le.—Il est évanoui, il est évanoui; avant son réveil nous l'aurons étouffé.

LES SECONDS—Il est encore haletant!

ESPRITS DU CÔTÉ DROIT

Loin d'ici… on prie pour lui.

Telle est la forme et la pensée du drame fantastique de Minkiewicz. La forme est catholique, on le voit mais ce catholicisme est d'une philosophie plus audacieuse et plus avancée que le catholicisme légendaire de Faust. Konrad, dans sa soif de trouver au ciel la justice et la bonté qui se sont éclipsées pour lui de la terre, ne recule pas devant le blasphème. Son énergie sauvage, tout empreinte de la poésie du Nord, s'en prend à la sagesse suprême des maux affreux qu'endure l'espèce humaine; cette sombre figure du poëte dans les fers est posée là comme un martyr, comme un Christ. Mais qu'il y a loin de sa généreuse et brûlante fureur à la résignation évangélique! Certes, Konrad n'est pas le disciple du patient philosophe essénien. Konrad est bien l'homme de son temps, il ne s'arrange pas, comme Faust, une nature panthéistique dont l'ordre et la beauté froide le consolent de l'absence de Dieu. Il ne se dévore plus, comme Manfred, dans l'attente d'une mystérieuse révélation de Dieu et de son être que la mort seule va réaliser. Konrad n'est plus l'homme du doute, il n'est plus l'homme du désespoir: il est l'homme de la vie. Il souffre encore comme Manfred, il souffre cent fois plus: son esprit et sa chair sont haletants sous le fer de l'esclavage; mais il n'hésite plus, il sent, il sait que Dieu existe. Il n'interroge plus ni la nature, ni sa conscience, ni sa science sur l'existence d'un être souverainement puissant; mais il veut connaître et comprendre la nature de cet être; il veut savoir s'il doit le haïr, l'adorer on le craindre. Sa foi est faite; il veut arranger son culte; il veut pénétrer les éléments et les attributs de la Divinité. Il n'y parvient pas, lui incomplet, lui orgueilleux de son génie et de son patriotisme jusqu'au délire, lui représentant de la race humaine au point où elle est arrivée de son temps, c'est-à-dire croyante et sceptique à la fois, vaine de sa force, irritée de sa misère, pénétrée du sentiment de la justice et de la fraternité, empressée de briser ses entraves, mais ignorante encore, moralisée à peine, incapable d'accomplir en un seul fait l'oeuvre de son salut, et demandant encore au ciel, par habitude du passé et par impatience de l'avenir, un de ces miracles que le christianisme attribuait à Dieu en dehors de l'humanité. Le ciel est sourd, et le poëte tombe accablé en attendant que son esprit s'éclaire, que son orgueil s'abaisse, et que son intelligence s'ouvre à la vraie connaissance des voies divines.

Pour nous résumer, nous dirons que nous voyons dans Faust le besoin de poétiser la nature déifiée de Spinosa; dans Manfred, le désir de faire jouer à l'homme, au sein de cette nature divinisée, un rôle digne de ses facultés et de ses aspirations; dans Konrad, une tentative pour moraliser l'oeuvre de la création dans la pensée de l'homme, en moralisant le sort de l'homme sur la terre. Aucun de ces poëmes n'a réalisé suffisamment son but. Mais combien d'oeuvres vaillantes et douloureuses sortiront encore de la fièvre poétique avant que l'humanité puisse produire le chantre de l'espérance et de la certitude!

Décembre 1830.

III

HONORÉ DE BALZAC

Dire d'un homme de génie qu'il était essentiellement bon, c'est le plus grand éloge que je sache faire. Toute supériorité est aux prises avec tant d'obstacles et de souffrances, que l'homme qui poursuit avec patience et douceur la mission du talent est un grand homme, de quelque façon qu'on veuille l'entendre. La patience et la douceur, c'est la force: nul n'a été plus fort que Balzac.

Avant de rappeler tous ses titres à l'attention de la postérité, j'ai hâte de lui rendre cet hommage qui ne lui a pas été assez rendu par ses contemporains. Je l'ai toujours vu sous le coup de grandes injustices, soit littéraires, soit personnelles, je ne lui ai jamais entendu dire du mal de personne. Il a fourni sa pénible carrière avec le sourire dans l'âme. Plein de lui-même, passionné pour son art, il était modeste à sa manière, sous des dehors de présomption qui n'étaient que naïveté d'artiste (les grands artistes sont de grands enfants!) sous l'apparence d'une adoration de sa personnalité, qui n'était autre chose que l'enthousiasme de son oeuvre.

La vie intime de Balzac a été fort mystérieuse, et, par-dessus le marché, elle a été, je crois, fort mal comprise par plusieurs de ceux qui y ont été initiés. Ce que j'en ai su, par ses propres confidences, est d'une grande originalité et ne renferme aucune noirceur. Mais ces révélations, qui n'auraient aucun inconvénient pour sa mémoire, exigeraient des développements qui ne peuvent trouver place ici et qui ne rempliraient pas le but, principalement littéraire, que je me propose. Il me suffira de dire que le souverain but de Balzac en cachant sa vie et ses démarches, que sa recherche de l'absolu, son grand oeuvre, c'était sa liberté, la possession de ses heures, le charme de ses veilles laborieuses: c'était la création de la COMÉDIE HUMAINE, en un mot.

On a défini Balzac durant sa vie: le plus fécond des romanciers.—Depuis sa mort, on l'a appelé le premier des romanciers. Nous ne voulons pas faire de catégorie blessante pour d'illustres contemporains; mais nous serons, je crois, dans le vrai en disant que ce ne serait pas là un assez grand éloge pour une puissance comme la sienne.

Ce ne sont pas des romans comme on l'avait entendu avant lui, que les livres impérissables de ce grand critique. Il est, lui, le critique par excellence de la vie humaine; c'est lui qui a écrit, non pas pour le seul plaisir de l'imagination, mais pour les archives de l'histoire des moeurs, les mémoires du demi-siècle qui vient de s'écouler. Il a fait, pour cette période historique, ce qu'un autre grand travailleur moins complet, Alexis Monteil, avait essayé de faire pour la France du passé.

Le roman a été pour Balzac le cadre et le prétexte d'un examen presque universel des idées, des sentiments, des pratiques, des habitudes, de la législation, des arts, des métiers, des coutumes, des localités, enfin de tout ce qui a constitué la vie de ses contemporains. Grâce à lui, nulle époque antérieure ne sera connue de l'avenir comme la nôtre. Que ne donnerions-nous pas, chercheurs d'aujourd'hui, pour que chaque demi-siècle écoulé nous eût été transmis tout vivant par un Balzac! Nous faisons lire à nos enfants un fragment du passé, reconstruit à grand renfort d'érudition, dans un ouvrage moderne: Rome au siècle d'Auguste; un temps viendra où les érudits composeront des résumés historiques de ce genre, dont les titres tourneront autour de cette idée: la France au temps de Balzac, et qui auront une valeur bien autre, ayant été puisés à la source même de l'authenticité.

Les critiques des contemporains sur tel ou tel caractère présenté dans les livres de Balzac, sur le style, sur les moyens, sur les intentions et la manière de l'auteur, paraîtront alors ce qu'elles paraissent déjà, des considérations très-secondaires. On ne demandera pas compte à cette oeuvre immense des imperfections attachées à toute création sortie de la pensée humaine; on aimera jusqu'aux longueurs, jusqu'aux excès de détails qui nous paraissent aujourd'hui des défauts, et qui n'arriveront peut-être pas encore à satisfaire entièrement l'intérêt et la curiosité des lecteurs de l'avenir.

Disons-le donc tous, à ces lecteurs de l'an 2000 ou 3000, qui ressembleront encore beaucoup aux hommes d'aujourd'hui, quelques progrès qu'ils aient pu faire, à ces esprits perfectionnés qui auront encore nos besoins, nos passions et nos rêves, comme, malgré nos progrès, nous avons les rêves, les passions et les besoins des hommes qui nous ont précédés: que tous ceux d'entre nous qui auront l'honneur d'être appelés en témoignage devant l'oeuvre de Balzac disent: «Ceci est la vérité!» non pas la vérité philosophique absolue que Balzac n'a pas cherchée et que nous n'avons pas trouvée; mais la réalité vraie de notre situation intellectuelle, physique et morale. Cet ensemble de récits très-simples, cette fabulation peu compliquée, cette multitude de personnages fictifs, ces intérieurs, ces châteaux, ces mansardes, ces mille aspects de la terre et de la cité, tout ce travail de la fantaisie, c'est grâce à un prodige de lucidité et à un effort de conscience extraordinaire, un miroir où la fantaisie a saisi la réalité. Ne cherchez pas dans l'histoire des faits le nom des modèles qui ont passé devant cette glace magique, elle n'a conservé que des types anonymes; mais sachez que chacun de ces types résumait à lui seul toute une variété de l'espèce humaine: là est le grand prodige de l'art, et Balzac, qui a tant cherché l'absolu dans un certain ordre de découvertes, avait presque trouvé, dans son oeuvre même, la solution d'un problème inconnu avant lui, la réalité complète dans la complète fiction.

Oui messieurs de l'avenir les hommes de 1830 étaient aussi mauvais, aussi bons, aussi fous, aussi sages, aussi intelligents et aussi stupides, aussi romanesques et aussi positifs, aussi prodigues et aussi âpres au gain que Balzac vous les montre. Ses contemporains n'ont pas tous voulu en convenir: cela ne doit pas vous étonner; cependant ils ont dévoré ces ouvrages où ils se sentaient palpiter, ils les ont lus avec colère ou avec ivresse.

On a dit que Balzac n'avait pas d'idéal dans l'âme et que son appréciation se ressentait du despotisme de son esprit. Cela n'est point exact. Balzac n'avait pas d'idéal déterminé, pas de système social, pas d'absolu philosophique, mais il avait ce besoin du poëte qui se cherche un idéal dans tous les sujets qu'il traite. Mobile comme le milieu qui nous enveloppe et nous presse, il changeait quelquefois de but en route, et l'on sent dans ses conclusions l'incertitude de son esprit. Parfois il découronne brusquement une tête qui s'était présentée dans son récit avec une auréole; parfois il fait éclater tout aussi brusquement celle qu'il avait laissée dans l'ombre. Il prend, quitte et reprend chaque sujet et chaque rôle. Il vous étonne, vous contrarie et vous afflige souvent par l'inattendu des catastrophes morales où il précipite ses personnages. Il semble qu'il les ait pris en grippe à un moment donné; mais c'est bien plutôt parce qu'il sent peser sur lui la réalité poignante de l'ensemble des choses humaines, soumis à cette fatalité de son génie qui lui commande de peindre d'après nature; il craint de s'attacher trop à ses créations et de gâter, comme on dit, ses enfants. Sceptique envers l'humanité (et en cela il était bien lui-même la personnification de l'époque), il frappe les anges sortis de son cerveau du même fouet dont il a déchiré les démons, et il leur dit, moitié riant, moitié pleurant: «Et vous aussi, vous ne valez rien, puisqu'il faut que vous soyez hommes! Allez donc au diable avec le reste de la séquelle!»

Et puis Balzac riait d'un rire de titan en vous racontant cette exécution. Si on lui en faisait reproche et qu'il découvrit en vous l'hypocrisie du beau, comme il disait un jour devant moi, il ergotait avec une verve et une force exubérantes pour vous prouver que le beau n'existe pas. Mais, devant une conviction attristée, devant un reproche du coeur, toute sa puissance diabolique s'écroulait sous l'instinct naïf et bon qui était au fond de lui-même. Il vous serrait la main, se taisait, rêvait un instant et parlait d'autre chose.

Un jour, il revenait de Russie, et, pendant un dîner où il était placé près de moi, il ne tarissait pas d'admiration sur les prodiges de l'autorité absolue. Son idéal était là, dans ce moment-là. Il raconta un trait féroce dont il avait été témoin et fut pris d'un rire qui avait quelque chose de convulsif. Je lui dis à l'oreille: «Ça vous donne envie de pleurer, n'est-ce pas?» Il ne répondit rien, cessa de rire, comme si un ressort se fût brisé en lui, fut très-sérieux tout le reste de la soirée et ne dit plus un mot sur la Russie.

Si l'on juge Balzac en détail, pas plus lui qu'aucun des plus grands maîtres du présent et du passé ne résiste à une sévérité absolue. Mais, quand on examine dans son ensemble l'oeuvre énorme de Balzac, que l'on soit critique, public ou artiste, il faut bien être tous à peu près d'accord sur ce point, que, dans l'ordre des travaux auxquels cette oeuvre se rattache, rien de plus complet n'est jamais sorti du cerveau d'un écrivain. Et nous aussi, comme la critique, quand nous avons lu un à un et jour par jour ces livres extraordinaires, à mesure qu'il les produisait, nous ne les avons pas tous aimés. Il en est qui ont choqué nos convictions, nos goûts, nos sympathies. Tantôt nous avons dit: «C'est trop long,» et tantôt: «C'est trop court.» Quelques-uns nous ont semblé bizarres et nous ont fait dire en nous-même, avec chagrin: «Mais pourquoi donc? A quoi bon? Qu'est-ce que cela?»

Mais, quand Balzac, trouvant enfin le mot de sa destinée, le mot de l'énigme de son génie, a saisi ce titre admirable et profond: la Comédie humaine; quand, par des efforts de classement laborieux et ingénieux, il a fait de toutes les parties de son oeuvre un tout logique et profond, chacune de ces parties, même les moins goûtées par nous au début, ont repris pour nous leur valeur en reprenant leur place. Chacun de ces livres est, en effet, la page d'un grand livre, lequel serait incomplet s'il eût omis cette page importante. Le classement qu'il avait entrepris devait être l'oeuvre du reste de sa vie; aussi n'est-il point parfait encore; mais, tel qu'il est, il embrasse tant d'horizons qu'il s'en faut peu qu'on ne voie le monde entier du point où il vous place.

Il faut donc lire tout Balzac. Rien n'est indifférent dans son oeuvre générale, et l'on s'aperçoit bientôt que, dans cette incommensurable haleine de sa fantaisie, il n'a rien sacrifié à la fantaisie. Chaque ouvrage a été pour lui une étude effrayante. Et quand on pense qu'il n'avait pas, comme Dumas, la puissance d'une mémoire merveilleuse; comme M. de Lamartine, la facilité et l'abondance du style; comme Alphonse Karr, la poésie toute faite dans les yeux; comme dix autres dont le parallélisme serait long et puéril à établir, une qualité dominante gratuitement accordée par la nature; qu'au contraire il avait eu longtemps le travail d'exécution fort pénible, que la forme lui était constamment rebelle, que dix ans de sa vie avaient été sacrifiés à des tâtonnements extrêmes; qu'enfin il était continuellement aux prises avec des soucis matériels, et faisait des tours de force pour arriver à pouvoir vivre à sa guise; on se demande quel ange et quel démon ont veillé à ses côtés pour lui révéler tout l'idéal et tout le positif, tout le bien et tout le mal dont il nous a légué la peinture.

Nous ne voulons point dire, au reste, parce qui précède, qu'aucun de ses ouvrages n'ait une valeur intrinsèque. Il a produit bon nombre de chefs-d'oeuvre qui pourraient être isolés de l'ensemble: Eugénie Grandet, César Birotteau, Ursule Mirouet, Pierrette, les Parents pauvres, et beaucoup d'autres dont la popularité n'a jamais pu être discutée sérieusement.

Nous ne saurions donner de ce grand écrivain une biographie plus exacte que celles qui ont paru déjà. Nous résumerons donc en peu de mots ce qui a été publié de plus complet, à notre connaissance, dans un ouvrage intitulé: «Honoré de Balzac; essai sur l'homme et sur l'oeuvre, par Armand Baschet, avec notes historiques par Champfleury.» C'est un excellent travail que je recommande beaucoup aux lecteurs de Balzac qui n'auraient pas encore pris connaissance de cette appréciation complète et détaillée. J'y trouve bien quelques duretés inutiles ou injustes pour les contemporains, et la supposition d'intentions que Balzac eût désavouées. On ne pouvait pas lui faire une plus grande peine qu'en lui attribuant un sentiment de vengeance. «Non, s'écriait-il, si j'avais pensé à faire le portrait d'un homme, j'aurais manqué le portrait de mon type! Je travaille plus en grand qu'on ne pense; et puis je ne suis pas rancunier, et, quand j'écris, j'oublie tous les individus. Je cherche l'homme. Aucun d'eux n'a l'honneur, en ce moment-là, d'être mon ennemi.»

Cette restriction faite, j'ai lu le travail de M. Armand Baschot avec un intérêt extrême, ainsi que l'appendice charmant de M. Champfleury, et je prendrai la liberté de m'en aider pour mettre en ordre les notions éparses que j'ai, et celles que je n'avais pas.

Balzac naquit à Tours, le 16 mars 1799, jour de saint Honoré. S'appelle-t-il Balzac ou de Balzac? Je crois qu'il s'appelait Balzac, mais qu'on doit l'appeler de Balzac, puisqu'il signait ainsi. Si la particule a quelque chose d'honorifique, ce qui n'est pas, selon moi, ce qui était, selon lui, il a si bien conquis le droit de se l'adjuger, que la postérité ne s'amusera pas, je pense, à la lui contester. Il a dit lui-même un grand mot d'artiste et de plébéien, le jour où il a répondu à quelqu'un qui lui disait qu'il n'avait rien de commun avec les Balzac d'Entragues: «Eh bien, tant pis pour eux!» Dans l'intimité, il avait pris un sobriquet dont il signait ses lettres, et qui, pour moi, était passé en habitude, il s'appelait dom Mar.

Il entra à sept ans au collège de Vendôme, et y écrivit un Traité de la volonté, qui fut brûlé par un régent. Un de mes amis, qui était sur les bancs avec lui (j'ignore si c'était à Vendôme, ou, plus tard, à Paris, où il fut mis en pension en 1813), m'a dit que c'était un enfant très-absorbé, assez lourd d'apparence, faisant de mauvaises études classiques, et qui paraissait stupide aux professeurs, grande preuve d'un génie précoce ou d'une forte individualité aux yeux mêmes de la personne qui me parlait ainsi.

Lorsque sa famille s'établit à Paris, Balzac avait dix-huit ans. Il fit son droit et suivit avec assiduité les cours de la Sorbonne et du collège de France. Il passa ensuite dans l'étude d'un avoué, puis dans celle d'un notaire, et fit de la procédure pendant deux ans.

En 1819, il déclara à ses parents sa vocation littéraire. Comme il arrive toujours, elle fut combattue: Son père alla vivre à la campagne, près Paris. Il vécut, lui, dans une mansarde, passant ses jours à la bibliothèque de l'Arsenal, souffrant beaucoup, mais luttant avec persévérance. Il écrivit et montra à son père une tragédie qui fut soumise au jugement de M. Andrieux. L'ouvrage fut condamné; l'auteur, déclaré incapable, rentra dans ses privations et dans ses durs labeurs.

De 1822 à 1826, Balzac écrivit sous trois pseudonymes successifs quarante volumes, qui furent misérablement payés, et que je ne jugerai pas, ne les connaissant pas. Il parlait avec une bonhomie parfaite de ces premières tentatives, et les critiquait avec plus d'esprit que personne n'eût pu le faire. Il disait pourtant qu'elles lui avaient appris immensément, en ce sens qu'il y avait essayé toutes les manières dont il ne faut pas se servir.

En 1820, il organisa une imprimerie, puis une fonderie de caractères. Ces entreprises échoueront, mais elles lui apprirent tout ce qu'il nous a appris depuis dans l'histoire de David Séchard. C'est lui qui inventa les éditions complètes en un volume. Il publia ainsi la Molière et le la Fontaine; mais il perdit quinze mille francs dans cette opération, et c'est pour s'acquitter qu'il fit les autres entreprises, lesquelles l'endettèrent encore plus.

En 1827, il se lia avec de Latouche. Une grande intimité s'établit entre le maître et l'élève. C'était alors de Latouche qui était le maître. Il se versa tout entier à Balzac dans ces brillantes et intarissables conversations où il enseignait tout ce qu'il ne faut pas faire, sans jamais arriver à dire ce qu'il faut faire. L'élève était déjà fort sur ce chapitre et cherchait ardemment la voie. L'école de de Latouche était à la fois attrayante et rude: je l'ai dit ailleurs en racontant ce que j'en avais souffert et recueilli pour mon compte. Un jour, Balzac, se trouva, comme moi plus tard, mortellement brouillé avec de Latouche sans savoir pourquoi; mais ils ne se réconcilièrent jamais. Le pauvre de Latouche avait aimé Balzac et l'aima encore en le haïssant. Il était malade et chagrin; Balzac, bien portant et bien vivant, n'eut aucune amertume contre lui. Il l'oublia. De Latouche continua à fulminer contre lui, mais il ne l'oublia pas. Il lui eût ouvert les bras si Balzac eût voulu.

En 1830, Balzac s'installa rue Cassini, et y reçut dans l'intimité plusieurs amis. C'était, en somme, un maître plus utile que de Latouche. Il n'enseignait rien et ne discutait sur quoi que ce soit. En proie au délire de la production, il ne parlait que de son travail et lisait avec feu ses ouvrages à mesure qu'on les lui apportait en épreuves. Il nous a lu ainsi la Peau de chagrin, l'Enfant maudit, un Message, la Femme abandonnée, l'Élixir de longue vie, l'Auberge rouge, etc. Il racontait son roman en train, l'achevait en causant, le changeait en s'y remettant et vous abordait le lendemain avec des cris de triomphe. «Ah! j'ai trouvé bien autre chose! vous verrez! vous verrez! une idée mirobolante! une situation! un dialogue! On n'aura jamais rien vu de pareil!» C'était une joie, des rires, une surabondance d'entrain dont rien, ne peut donner l'idée. Et cela après des nuits sans sommeil et des jours sans repos.

En 1833, il fit un voyage en Suisse; en 1834, devenu populaire, il acheta la Chronique de Paris et fut un des premiers appréciateurs de M. Théophile Gautier.

Il a ensuite voyagé beaucoup, et sa trace a souvent disparu. Il a acheté une petite maison de campagne à Ville-d'Avray, les Jardies, et a daté de là beaucoup de lettres écrites en Russie, en Italie, ou ailleurs. Il a habité cependant beaucoup cette retraite et y a travaillé énormément. Il a passé aussi des saisons, des mois ou des semaines en province, en Angoumois, à Issoudun, en Touraine, et chez moi, en Berry. Il a été en Sardaigne; il a dû ou voulu aller en Sicile. Il y a été peut-être. Il a cru ou feint de croire à des choses étranges. Il a cherché des trésors et n'en a pas trouvé d'autres que ceux qu'il portait en lui-même: son intelligence, son esprit d'observation, sa mobilité, sa capacité merveilleuse, sa force, sa gaieté, sa honte, son génie, en un mot.

Le dernier de ses voyages a eu son mariage pour but ou pour résultat; mais le pauvre dom Mar n'a pas joui longtemps du bonheur domestique. Une maladie de coeur, dont il m'avait souvent parlé et dont il se croyait guéri, l'enleva au bout de quatre mois, le 18 août 1850, à Paris, dans sa maison de la rue Fortunée, aujourd'hui rue Balzac. C'est une perte immense pour les lettres, car il est mort dans toute la force de l'âge, dans toute la splendeur du talent. Initié tard aux douceurs de la vie domestique, le rêveur solitaire avait déjà vu sans doute de nouveaux horizons s'ouvrir devant lui, lorsqu'une destruction rapide s'empara de cette rare intelligence. Il avait peint la famille, le ménage, l'intérieur, par cette puissance d'intuition qui lui faisait tout reconstruire, comme Cuvier, sur un fragment observé. Mais il eût mieux peint encore, et le calme des félicités conjugales, une vie enfin régulière et la sécurité du bien-être eussent donné à son esprit une gaieté moins cruelle, à ses dénoûments des réalités moins désolantes.

Il a fait naufrage au port, ce hardi et tenace navigateur. Toute sa vie, il avait aspiré à épouser une femme de qualité, à n'avoir plus de dettes, à trouver dans son chez-soi des soins, de l'affection, une société intellectuelle. Il méritait d'atteindre son but, car il avait accompli des travaux gigantesques, fourni une carrière splendide, et n'avait abusé que d'une chose: le travail. Sobre à tous autres égards, il avait les moeurs les plus pures, ayant toujours redouté le désordre comme la mort du talent, et chéri presque toujours les femmes uniquement par le coeur ou la tête; même dans sa jeunesse, sa vie était, à l'habitude, celle d'un anachorète, et, bien qu'il ait écrit beaucoup de gravelures, bien qu'il ait passé pour expert en matières de galanteries, fait la Physiologie du mariage et les Contes drôlatiques, il était bien moins rabelaisien que bénédictin. Il aimait la chasteté comme une recherche et n'attaquait le sexe que par curiosité. Quand il trouvait une curiosité égale à la sienne, il exploitait cette mine d'observations avec un cynisme de confesseur: c'est ainsi qu'il s'exprimait sur ce chapitre. Mais, quand il rencontrait la santé de l'esprit et du corps, je répète son langage, il se trouvait heureux comme un enfant de pouvoir parler de l'amour vrai et de s'élever dans les hautes régions du sentiment.

Il était un peu quintessencié, mais naïvement, et ce grand anatomiste de la vie laissait voir qu'il avait tout appris, le bien et le mal, par l'observation du fait ou la contemplation de l'idée, nullement par l'expérience.

Attaché, je ne sais pourquoi, à la cause du passé, dont il voulait se croire solidaire, il était si impartial par nature, que les plus beaux personnages de ses livres se sont trouvés être des républicains ou des socialistes. Il a paru quelquefois avoir des goûts de parvenu: il n'avait au fond que des goûts d'artiste. Il aimait les curiosités bien plus que le luxe. Il rêvait l'avarice et se ruinait sans cesse. Il se vantait de savoir dépouiller les antres, et n'a jamais dépouillé que lui-même. Il écrivait et pensait le pour, tout en disant le contre en toute chose. Il a, dans certains livres, mis son idéal dans le boudoir des duchesses; ailleurs, il l'a mis dans les moeurs de l'atelier. Il a vu le côté riant ou grand de toutes les destinées sociales, de tous les partis, de tous les systèmes. Il a raillé les bonapartistes bêtes, il a plaint les bonapartistes malheureux; il a respecté toutes les convictions désintéressées. Il a flatté la jeunesse ambitieuse du siècle par des rêves d'or; il l'a jetée dans la poussière ou dans la boue en lui montrant à nu le but de l'ambition, des femmes dissolues, des amis perfides, des hontes, des remords. Il a marqué au front ces grandes dames dont il forçait les jeunes gens à s'éprendre; il a abattu ces montagnes de millions et détruit ces temples de délices où s'égarait sa pensée, pour montrer, derrière des chimères longtemps caressées, le travail et la probité seuls debout au milieu des ruines. Il a dit avec amour les séductions du vice, et avec vigueur les laideurs de sa contagion. Il a tout dit et tout vu, tout compris et tout deviné: comment eût-il pu être immoral? L'impartialité est éminemment sainte pour les bons esprits, et les gens qu'elle peut corrompre n'existent pas. Ils étaient tout corrompus d'avance, et si corrompus, qu'elle n'a pu les guérir.

On lui a reproché d'être sans principes, parce qu'en somme il a été, selon moi, sans convictions absolues sur les questions de fait dans la religion, dans l'art, dans la politique, dans l'amour même; mais nulle part; dans ses livres, je ne vois le mal réhabilité ou le bien pour le lecteur. Si la vertu succombe, et si le vice triomphe, la pensée du livre n'est pas douteuse: c'est la société qui est condamnée. Quant à ses opinions relatives aux temps qu'il a traversés, celles qu'il affectait sont radicalement détruites et balayées, à chaque ligne, par la puissance de son propre souffle. Il est bien heureux qu'elles n'aient pas tenu davantage, et que, sans y songer, il ait montré partout l'esprit montant d'en bas et dévorant le vieux monde jusqu'au faîte, par la science, par le courage, par l'amour, par le talent, par la volonté, par toutes les flammes qui sortaient de Balzac lui-même.

Il serait fort puéril de le donner pour un écrivain sans défaut. Il eût été, en ce cas, le premier que la nature eût produit, et le dernier probablement de son espèce. Il a donc, et il le savait mieux que tous ceux qui l'ont dit, des défauts essentiels: un style tourmenté et pénible, des expressions d'un goût faux, un manque sensible de proportion dans la composition de ses oeuvres. Il ne trouvait l'éloquence et la poésie que quand il ne les cherchait plus. Il travaillait trop et gâtait souvent en corrigeant; ce sont là de grands défauts en effet; mais, quand on les rachète par de si hautes qualités, il faut être, comme il le disait ingénument de lui-même, et comme il avait le droit de le dire, diablement fort!

«Un type peut se définir la personnification réelle d'un genre parvenu à sa plus haute puissance.»

Voilà une excellente définition; elle est de M. Armand Baschet, le biographe et le critique de Balzac.

«Saisir vivement un type, ajoute-t-il, le prendre sur nature, l'étreindre, le reproduire avec vigueur, c'est ravir un rayon de plus à ce merveilleux soleil de l'art.»

Oui, certes, voilà la grande et la vraie puissance de l'artiste. Personne ne l'a encore possédée avec l'universalité de Balzac; personne n'a autant créé de types complets, et c'est là ce qui donne tant de valeur et d'importance aux innombrables détails de la vie privée, qui lasseraient chez un autre, mais qui chez lui sont empreints de la vie même de ses personnages, et par là indispensables.

On a fait le relevé bibliographique des cent ouvrages que Balzac a produits dans une période de moins de vingt années. Faire le relevé numérique et caractériser exactement les innombrables types, tous bien vivants et bien complets, qu'il a créés dans cet espace de temps, serait un travail dont le tableau surprendrait la pensée. A n'en supposer que cinq par roman, nous verrions arriver un chiffre d'environ cinq cents; or, certains romans en contiennent et en développent trente.

Tous sont nouveaux dans chaque fragment de la comédie humaine, puisqu'en reprenant les mêmes personnages il les modifie et les transforme avec le milieu où il les transplante. Cette idée de créer un monde de personnages que l'on retrouve dans tous les actes de cette comédie en mille tableaux est toute à Balzac; elle est neuve, hardie et d'un si haut intérêt, qu'elle vous force à tout lire et à tout retenir.

Nohant, octobre 1853.