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Autour de la table

Chapter 20: IV
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About This Book

A series of intimate essays and sketches focused on life gathered around a large family table, where members assemble for shared reading, handiwork, conversation, and small entertainments. The narrator depicts the table as the home's center, outlines habits of communal reading aloud and casual critique, and considers how group taste can fragment or concentrate attention. Recollections of seasonal gatherings, interruptions, and spontaneous talk lead into brief meditations on poetry, art, and the particular pleasures and limits of listening together, the author promising to offer impressions and conversational outcomes rather than systematic critical reviews.

IV

BÉRANGER

On a reconnu le droit incontestable des écrivains qui, au point de vue de la critique et de l'histoire contemporaine, ont jugé rigoureusement la vie et le caractère de Béranger: on voudra bien reconnaître le droit d'une conviction différente et me permettre, non de le défendre avec ou contre personne, mais de dire tout simplement mon opinion.

J'en écarterai toute préoccupation politique, comme étrangère à mon sujet. Vivant loin de toute notion d'actualité, j'avoue n'avoir pas bien compris tout ce que l'on s'est dit de part et d'autre; je n'ai donc pas le droit d'établir un jugement sur l'opportunité de cette polémique, et on me permettra de ne m'en occuper en aucune façon.

Je dois avouer aussi que je n'ai pas encore reçu, par conséquent pas encore lu la correspondance de Béranger. Je me sens d'autant plus libre de parler de lui et de le retrouver dans mes souvenirs tel qu'il m'est apparu, Qu'à telle ou telle époque de nos relations il ait été bien ou mal disposé envers moi, il importe très-peu à la vérité de mon sentiment sur lui. Il ne me devait rien. Il est venu à moi de lui-même et de loin en loin, toujours parfaitement aimable et intéressant. Je l'ai beaucoup écouté, en réfléchissant beaucoup sur son caractère, sur sa destinée et sur chacune de ses paroles. Ces paroles précieuses, je ne les ai pas prises en note sur un calepin, comme font certains Anglais, séance tenante, sous les yeux de la personne célèbre qu'il viennent examiner. Si ma mémoire m'eût permis de les retenir toutes, je ne me croirais pas le droit de les rapporter sans beaucoup de choix et de respectueuse circonspection. Mais j'en ai reçu une impression générale que je peux et veux communiquer. C'est un devoir de conscience à l'heure qu'il est.

Il faut que l'on me pardonne ici l'emploi disgracieux du moi. D'habiles circonlocutions, toujours faciles à trouver, n'aboutiraient en somme qu'au même fait, qui est de soumettre à l'appréciation personnelle de chacun de mes lecteurs une opinion toute personnelle.

Il y avait dans Béranger, comme dans la plupart des grandes individualités, deux hommes nés l'un de l'autre, mais souvent en contradiction et en lutte l'un contre l'autre. Il y avait le poëte convaincu, attendri, passionné, croyant fortement en lui-même et ne se moquant que du mal. Là, cette moquerie, la terrible ironie de sa muse, était du mépris, le cri vengeur de l'historien et du patriote.

Et puis, il y avait de l'homme du dehors, l'homme du monde, car il était très homme du monde en dépit de sa vie retiré. Il n'aimait pas la foule, mais je l'ai vu dans des cercles choisis, après un peu de silence et de tâtonnement, prendre le premier rôle et se faire écouter avec une certaine jalousie très-légitime.

Cet homme-là était éblouissant d'esprit, très-mordant, cruel même dans son jeu, mais s'arrêtant et se reprenant à propos quand il sentait vous avoir blessé dans la personne d'un absent. Il voulait faire rire et rien de plus. Il voulait rire lui-même; il était gai, il avait une certaine exubérance de vie qui ne lui permettait pas de réfléchir avant de parler ou d'écrire des lettres familières. Et puis, il était né chanteur, et quand il avait donné son âme et dépensé sa force dans les hautes notes du rossignol ou dans les grands cris de l'aigle, il avait besoin de changer de mode et de siffler comme le merle qui est encore un très-bon musicien, mais qui répand le soir, autour des villages, une chanson moqueuse plus vaudeville que poëme. Béranger avait la figure très-rustique, mais son oeil était d'un oiseau, tour à tour puissant et léger.

Car son caractère extérieur était d'une légèreté excessive, et sa bonhomie, faussée par la coquetterie de l'esprit, était pourtant réelle au fond. La preuve, c'est qu'il se livrait à tout le monde avec fort peu de prudence, qu'il a été toute sa vie dupe de mille gens qui l'ont exploité, et qu'il était charmé quand, sans amertume et sans injure, on l'appelait en face faux bonhomme. Il eût été désolé de passer pour un niais, et il était pourtant extrêmement naïf en ceci qu'il livrait facilement le secret de sa malice à quiconque paraissait disposé à lui en tenir compte comme d'une grâce de plus dans son babil éblouissant.

Il aimait beaucoup à briller devant ses amis. Il voulait leur plaire toujours, et il faisait une grande dépense de lui-même pour les charmer. Il en venait à bout. Il a captivé les esprits les plus sérieux et jeté des fleurs à pleines mains sur de grandes et nobles existences austères et tourmentées. Qu'il ait parfois donné de mauvais conseils à Lamennais, c'est possible, c'est vrai. Mais Lamennais ne les a pas suivis, et Béranger ne l'a pas moins aimé. Si l'on met en balance le peu de mal que ses conseils ont pu lui faire avec tout le charme que son enjouement a répandu sur sa vie et tout le bien réel que sa douce philosophie lui a fait, les amis de Lamennais doivent bénir l'influence que Béranger a eue sur lui.

Béranger avait, disons-nous, une douce philosophie, c'est dire qu'il n'avait pas de théorie philosophique à l'état de religion sociale. Il n'avait que des instincts de droiture, de tolérance et de liberté. Son coeur était meilleur que sa langue. Il était infiniment plus indulgent en actions qu'en paroles. Nous savons tant de gens qu'il a aidés de ses démarches et de sa bourse, tout en nous disant d'eux pis que pendre, qu'il est hors de doute pour nous que la charité et le dévouement y étaient quand même. Quant aux moqueries dont il assaisonnait toutes choses, éloges et bienfaits, il fallait être bien simple pour en être dupe, et véritablement, pour qui sait ce que parler veut dire, Béranger n'était nullement inquiétant.

On l'a jugé très-perfide, et moi-même, frappé de quelques inconséquences dans ses jugements et dans ses actions, je l'ai cru tel pendant un certain temps. Depuis, je l'ai vu mieux, j'ai saisi ce côté facile et fuyant de son caractère qui venait bien d'un fond d'amertume, mais qui l'emportait comme une vague.

Que Béranger ait eu le travers de s'amuser de tout en apparence dans ses relations avec ses amis, cela nous paraît prouvé par beaucoup de lettres inédites alors, qui ont passé sous nos yeux à différentes époques. J'entends dire que dans l'intérêt de son caractère sa correspondance privée n'eut peut-être pas dû être entièrement publiée. Nous répétons que nous ne pouvons encore juger le fait; mais que ces lettres fussent tenues en réserve pour des temps plus calmes, il n'en resterait pas moins dans la mémoire de tous ceux qui ont connu Béranger la certitude qu'il affichait gracieusement un grand scepticisme, et qu'il avait une si belle habitude de railler que ses meilleurs amis eux-mêmes n'étaient pas préservés. Les aimait-il moins pour cela? Voilà ce qu'il serait plus difficile de prouver, et l'ensemble de sa conduite atteste une grande fidélité dans ses relations. N'est-ce point sur cet ensemble de la vie de l'homme qu'il faut le juger? Et devant des lettres, ne faut-il pas dire quelquefois comme Hamlet: words, words, words! Le proverbe est vrai: Verba volant! et beaucoup de lettres familières rentrent dans la catégorie des paroles envolées. Les seuls écrits qui restent et qui prouvent réellement sont ceux où l'âme de l'artiste s'est exhalée dans l'inspiration aidée de la réflexion, et là Béranger est vraiment un des grands esprits dont la France doit s'honorer toujours. Il a chanté la patrie et relevé son drapeau comme une protestation dans un temps où le prêtre, devenu un instrument politique, marchait sur la pensée, sur la liberté, sur la dignité de la France. Il a chanté le peuple et flétri le courtisan; il a pleuré sur la misère, il a rallumé et tenu vivante l'étincelle de l'honneur national; il a fait retentir le cri de la souffrance et de l'indignation; il a démasqué des vices honteux, il les a flagellés jusqu'au sang. Là est son oeuvre, là est sa vie véritable, là est sa gloire; tout le reste n'est rien ou peu de chose. Béranger aimable, méchant, beau diseur de malices, coquet, d'humilité un peu feinte, dédaignant beaucoup ce qu'il ne comprenait pas, voilà l'homme extérieur qui flattait ou froissait les gens trop satisfaits d'eux-mêmes. Mais ce n'était pas le beau, le vrai Béranger de la poésie, de la France et de l'histoire: c'était le travers de l'enfant gâté par le succès. Mais enfin ce travers jugé si charmant, et, selon nous, si regrettable, les esprits sérieux ne doivent-ils pas le pardonner à qui a vieilli sous le poids d'une si écrasante et périlleuse popularité? Songez à la difficulté d'une vie si étourdissante, à l'enivrement d'une renommée qui a fait le tour du monde, et ne demandez pas au chantre qui a entendu les échos de l'univers répéter ses moindres notes d'être un esprit absolument calme et maître de lui-même à tout heure. Ce n'est pas sans un puissant effort que ce vieillard a pu résister à l'ivresse de la vanité, d'autant plus que sa nature, quoi qu'on en puisse dire, était portée à l'exubérance intellectuelle.

Il le savait si bien qu'il livrait en lui-même, à toute heure, un combat acharné à cette ivresse naturelle. Il sentait le ridicule de l'orgueil en délire; il le raillait chez les autres, avec âpreté, afin de s'en préserver tout le premier, et il refusait tout: et la députation, et l'Académie, et la fortune, afin de ne pas perdre la tête et de garder intacte sa figure de bonhomme honnête, modeste et populaire. Coquetterie pure, oui, mais coquetterie de bon goût, il faut en convenir, et bien permise à un triomphateur si incontesté. Il y avait là-dessous un immense orgueil et pas si bien caché qu'on a voulu le dire. Cet orgueil de maître sautait aux yeux de quiconque sait observer une figure et lire dans les détours d'une parole ou d'un sourire; mais n'avait-il rien de respectable, cet orgueil qui a triomphé, en fait, de toutes les séductions et de toutes les ambitions? Nous en avons souri nous-même plus d'une fois, mais d'un sourire très-respectueux et même attendri. Et pourtant Béranger ne nous aimait pas d'instinct; nous le savions de reste. Il voyait (nous dirons encore je) qu'il ne m'amusait pas, et il ne voyait pas que je cherchais en lui son génie et sa force beaucoup plus que son fameux bon sens et son esprit frondeur.

Du bon sens à lui! C'était bien autre chose que du bon sens qui le guidait! C'était une réaction d'énergie extraordinaire; c'était une haute raison doublée d'une fierté transcendante et d'un respect de lui-même qui allait jusqu'au stoïcisme. Il a beaucoup voulu paraître sage, et il a été réellement ce qu'il paraissait, c'est-à-dire l'homme que n'atteignent point trop les choses puériles de ce monde. En ceci vraiment, ce très-grand poëte a su être un très-grand homme, un modèle que l'on pourra proposer toujours à la jeunesse et sans la tromper.

Car il y aurait quelque subtilité à dire que la modestie est de l'orgueil raffiné. A ce compte on en pourrait trouver jusque dans l'humilité évangélique la plus sincère. L'humanité n'est point si parfaite qu'il faille exiger d'elle l'amour du bien sans l'amour de soi dans le bien. Serait-ce d'ailleurs une vertu réelle que le dédain de soi-même après une vie de travaux et de sacrifices? Nous ne le croyons pas. Le chrétien le plus sanctifié ne se hait pas dans son union avec Dieu, à moins d'une terreur maladive de l'enfer qui le fait douter de Dieu même.

Béranger fut d'autant plus fort dans cette lutte de son orgueil contre sa vanité qu'il ne sut jamais vivre hors de lui-même et se reposer de sa spécialité. Tourmenté par la poésie, son impérieuse et infidèle maîtresse, il ne se consola jamais de l'impuissance dans laquelle il était tombé. Comprenez-vous, me disait-il un jour qu'il ne riait pas trop, le supplice d'un homme qui éprouve toujours le besoin de produire, et qui ne produit plus rien qui le satisfasse?

Je lui proposai l'idée du tourment de quelqu'un qui dominé par l'élan irrésistible de la production, se sentirait attiré sans cesse vers la contemplation, ou vers des études sérieuses, sans pouvoir s'y plonger et s'y perdre. L'ineffable jouissance d'abandonner sa personnalité et de s'oublier entièrement pour regarder et comprendre la vie autour de soi dans ses lois régulières et vraiment divines, dans la nature expliquée par science ou idéalisée dans des chefs-d'oeuvre d'art; enfin, l'état supérieur au moi, où le moi s'absorbe et dépose le rôle actif pour savourer le beau et le vrai; n'était-ce pas là la véritable plénitude de l'existence et la suave récompense du poëte qui a beaucoup produit?

—Pour savourer tout cela, répondit-il, il faut être poëte encore, et je ne le suis plus!

Était-ce vrai? Je ne l'ai pas cru alors, mais je le croirais presque aujourd'hui en me rappelant l'obstination avec laquelle il chercha depuis l'aliment de la vitalité dans la critique un peu aigre de toute vitalité autour de lui. Il s'immobilisa et se dessécha dans cette sorte de négation systématique. Le rire prit le dessus, et il devint tout à coup très-vieux.

Quand nous disons qu'il se dessécha, nous ne voulons parler que de l'artiste. L'homme resta très-bon, très-humain et beaucoup plus sensible qu'il ne voulait le paraître. Il avait tellement peur de poser pour quoi que ce soit, qu'il cachait même sa sensibilité ou s'en moquait devant les autres comme d'une faiblesse de vieillard.

Il lui manqua sans doute cette certaine corde intellectuelle, cette planche de salut qui m'apparaissait, qui m'apparaît encore comme le bonheur et la récompense du génie fatigué: je veux parler de la faculté de s'abstraire dans le beau impersonnel. Certes, il avait senti le beau en grand artiste, il avait même compris la nature en grand maître. Quelques traits descriptifs, larges et simples, jetés à travers son oeuvre, révèlent, parfois en deux vers d'une étonnante ampleur dans leur concision, que la rêverie et la contemplation ont possédé pleinement, à de certaines heures, ce vaste et pénétrant esprit. Mais il sembla se brouiller avec la nature quand il eut perdu le don de la peindre, et il railla ceux qui la savouraient trop minutieusement selon lui. Il crut que la vie n'était pas là, et, sentant toujours le besoin de la vie, il la chercha dans les courants fugitifs des événements qui se produisent au jour le jour. Il aima l'examen des faits passagers dont on cause, car il voulait causer et juger sans cesse. Or, il avait perdu sa synthèse, ne la sentant plus applicable au temps présent, et il cherchait à la reconstruire sur chaque détail éphémère de la vie politique, littéraire ou sociale, ce qui était une grave erreur. Il ne sut point se placer à la distance voulue pour bien voir, et se trompa mille fois dans ses appréciations des faits et des personnes. La légèreté qui était dans son humour emporta donc souvent le grand sérieux qui était dans son esprit. Il parut toujours gai, du moins jusqu'aux derniers temps où je l'ai vu; mais cette gaieté, où le coeur ne trouvait plus son compte, m'a semblé le faire beaucoup souffrir. Il était devenu inquiet et questionneur. On le sentait malheureux, dévié, roidi contre le temps qui marche et l'humanité qui avance, n'importe par quel chemin. Il interrogeait ces chemins avec une certaine anxiété, à travers la bonne humeur de sa résignation personnelle. Et c'est alors surtout qu'il me parut très-grand; car, au sein de cette lutte contre toutes ses croyances perdues et tous ses rêves évanouis, il se cramponnait à l'honneur, au désintéressement, et, si l'on peut ainsi parler, à l'amabilité de son rôle, avec une rare énergie.

Voilà mon impression. Je n'ai pas la prétention de la déclarer plus concluante que celle des amis intimes; mais elle est fort sincère, et je l'ai reçue très-vivement à chaque entrevue. Je devais donc le dire dans ces jours où chacun semble douter de tout, et où plusieurs, même parmi les meilleurs esprits, doutent de Béranger comme il a douté des autres. C'était la maladie d'un grand caractère, et la nôtre prépare peut-être la santé d'un grand siècle. Mais je crois bon de lutter pour qu'elle ne nous tue pas tous avant que nous n'ayons salué les horizons de l'avenir.

Les jours présents répondent peut-être, dans l'humanité, à ces époques géologiques où le travail de la nature consistait à dissoudre des formations récentes pour en établir de nouvelles avec leurs cendres et leur poussière. Si c'est une loi éternelle, comprenons-la, tout en la subissant. La critique est l'opérateur qui, en détruisant, recompose, car, pas plus que les grands agents de la création, l'homme ne peut rien anéantir. Tout se transforme sous sa main comme sous celle de Dieu, dont il est une des forces actives. Faisons donc et laissons faire comme Dieu veut qu'il soit fait. Que le rocher s'affaisse et perde sa forme première, il n'en répandra pas moins autour de lui les principes fécondants placés dans son sein. Brisez la statue, vous ne détruirez pas l'impression qu'elle a produite. Oui, oui, allez! exercez votre droit! dites au peuple républicain: «Tu t'es grandement trompé lorsque tu as voulu faire de celui-ci un tribun; à quoi songeais-tu quand tu lui confias une part du gouvernement de la république? Il n'aima jamais cette forme; il ne la comprit pas; il en eut peur. Il se retira sous sa tente pour faire de la critique sans danger et sans contradiction.» Ceci est la vérité et nul ne peut la voiler. Vous pourriez dire encore au peuple, pour le désabuser de certaines illusions dont il est avide: «Tu crois trop à la gloire, elle t'enivre, et tu ne connais pas assez la psychologie du talent. Tu n'imagines pas à quel point le génie peut s'obscurcir, et l'homme d'action se survivre à lui-même. Tu crois que la spontanéité ne subit pas le poids des années et des fatigues, que le sol fécond ne s'épuise pas. Il en pourrait être ainsi, mais il en est rarement ainsi, car la durée de la foi et la conservation des forces vives sont subordonnées à des influences extérieures que l'homme ne peut pas toujours vaincre, ne fût-ce que dans l'ordre physique! L'âge ou la maladie ne respecte pas la gloire. Et pourtant tu as cru que le vieillard célèbre, reposé de son oeuvre, avait marché avec toi dans l'aspiration de la lumière sociale, et que, s'oubliant lui-même après t'avoir si bien chanté, il ne vivrait plus qu'en toi et pour toi. Tu t'es trompé. Il se croisait les bras, et il riait.

Mais vous n'aurez pas tout dit au peuple quand vous lui aurez dit ces vérités tristes. N'oublions pas qu'il est ardent de sentiment, et qu'il passe aisément d'un excès d'amour à un excès de désaffection injuste. Et ce n'est pas le peuple républicain seulement, c'est tout le peuple, c'est toute la société, c'est toute l'humanité qui est ainsi mobile et sans frein moral. Disons donc aussi les vérités qui consolent, car elles sont tout aussi vraies que les autres. Disons que, dans tout grand homme, il y a l'homme terrestre et l'homme divin; que l'un des deux, soit l'un, soit l'autre, peut dominer le plus fatigué, mais non le détruire, puisque rien ne se détruit qu'en apparence. Rappelons les grands côtés des nobles existences et les bienfaits de leur action sur les masses, et ne croyons pas aisément qu'il ne soit rien resté de bon et de grand à celui qui a souffert quelque défaut d'équilibre, quelque choc fortuit dans sa grandeur et dans sa bonté. Cela n'est pas possible, cela n'est pas. Béranger n'a plus senti en lui le don de servir le peuple et de relever la patrie; mais il n'a jamais cessé de les aimer, et j'ai vu en lui la charité et l'honneur encore débout à côté de la foi presque morte.

Aimez-le donc toujours, vous tous qui le chantez encore, et s'il est vrai que ses lettres vous le montrent sceptique et décourageant autant que découragé, séparez l'homme des lettres profanes de l'homme des chants sacrés. Voyez-le dans son oeuvre, dans sa pensée jeune et fraîche, épurée par le travail et enflammée par ces grands instincts de liberté qui ont empêché la France de mourir après l'invasion. Ne le jugez pas sur les pensées de sa vieillesse, pensées éparses d'ailleurs, très-irréfléchies, incomplètes probablement, puisque la conversation pouvait et devait en combler les lacunes et en rectifier les précipitations; pensées d'un, jour, d'une heure, d'un instant, et jetées à l'imprévu de la vie comme la balle du grain, déjà semé en bonne terre, s'éparpille à tous les vents du ciel.

Gargilesse, 8 mai 1860.

V

H. DE LATOUCHE

Je viens tard apporter mon tribut à la mémoire d'un ami qui nous a quittés, il y a déjà quelques mois. On ne s'habitue pas tout d'un coup à ces éternelles séparations, et, dans les premiers moments, on a plus besoin d'y songer que d'en parler.

Je ne ferai point ici la biographie de M. de Latouche. Ceux qui voudront la joindre aux recueils biographiques des hommes remarquables de cette époque la trouveront faite, d'une manière consciencieuse et fidèle, dans un article de M. Ernest Périgois, qui a été publié le 21 mars 1851 dans le Journal de l'Indre. Ils trouveront également dans ce travail une excellente appréciation des sentiments politiques du poëte et une rapide mais complète analyse de ses travaux littéraires. Je me bornerai à des détails d'intérieur qui, en partie, me sont personnels, et qui feront comprendre la triste et religieuse lenteur de mon concours à l'éloge funèbre que d'autres appréciateurs lui ont consacré avant moi.

Peu de temps après la révolution de 1830, je vins à Paris avec le souci de trouver une occupation, non pas lucrative, mais suffisante. Je n'avais jamais travaillé que pour mon plaisir; je savais, comme tout le monde, un peu de tout, rien en somme. Je tenais beaucoup à trouver un travail qui me permit de rester chez moi. Je ne savais assez d'aucune chose pour m'en servir. Dessin, musique, botanique, langues, histoire, j'avais effleuré tout cela, et je regrettais beaucoup de n'avoir pu rien approfondir, car, de toutes les occupations, celle qui m'avait toujours le moins tenté, c'était d'écrire pour le public. Il me semblait qu'a moins d'un rare talent (que je ne me sentais pas), c'était l'affaire du ceux qui ne sont bons à rien. J'aurais donc beaucoup préféré une spécialité. J'avais écrit souvent pour mon amusement personnel. Il me paraissait assez impertinent de prétendre à divertir ou à intéresser les autres, et rien n'était moins dans mon caractère concentré, rêveur et avide de douceurs intimes, que cette mise en dehors de tous les sentiments de l'âme.

Joignez à cela que je savais très-imparfaitement ma langue. Nourri de lectures classiques, je voyais le romantisme se répandre. Je l'avais d'abord repoussé et raillé dans mon coin, dans ma solitude, dans mon for intérieur; et puis j'y avais pris goût, je m'en étais enthousiasmé, et mon goût, qui n'était pas formé, flottait entre le passé et le présent, sans trop savoir où se prendre, et chérissait l'un et l'autre sans connaître et sans chercher le moyen de les accorder.

C'est dans ces circonstances que, songeant à employer mes journées et à tirer parti de ma bonne volonté pour un travail quelconque, flottant entre les peintres de fleurs sur éventails et tabatières, les portraits à quinze francs et la littérature, je fis, entre tous ces essais, un roman fort mauvais qui n'a jamais paru. Mes peintures sur bois demandaient beaucoup de temps et ne faisaient pas tant d'effet que le moindre décalcage au vernis. On faisait pour cinq francs des portraits plus ressemblants que les miens. J'aurais pu faire comme tant d'autres, chercher des leçons pour enseigner beaucoup de choses que je ne savais pas. Je tournai à tout hasard du côté de la littérature, et j'allai résolument demander conseil à un compatriote dont la famille avait été de tout temps intimement liée avec la mienne, à M. de Latouche, que je ne connaissais pas encore personnellement, mais à qui je n'avais qu'à me nommer pour être assuré d'un bon accueil.

Je trouvai un homme de quarante-cinq ans, assez replet, d'une figure pétillante d'esprit, de manières exquises et d'un langage si choisi, que j'en fus d'abord gêné comme d'une affectation du moment. Mais c'était sa manière ordinaire, sa façon de dire naturelle. Il n'aurait pas su dire autrement. Sa conversation était ornée et sa diction pure comme si elle eût été préparée. L'art était sa spontanéité dans la parole.

Je l'ai dit, je ne ferai pas ici une appréciation du mérite littéraire de M. de Latouche. Lié à son souvenir par la reconnaissance, habitué à l'écouter sans discussion, je serais peut-être un juge trop partial, et ce n'est pas vis-à-vis de ses propres amis qu'on peut exercer les fonctions intègres et froides de la critique littéraire. Je me bornerai à raconter M. de Latouche tel qu'il était dans son intimité.

Cette intimité était bien précieuse pour un aspirant littéraire. Mais, si je l'étais par rencontre et par situation, je ne l'étais ni par goût ni par convoitise; je me bornai donc, dans les premiers temps, à écouter la brillante causerie de mon compatriote comme une chose singulière, intéressante, mais, si étrangère à mes facultés, que ce ne pouvait être pour moi qu'un plaisir sans profit.

Peu à peu, et à mesure qu'il critiquait et condamnait au cabinet mes premières tentatives littéraires, je voyais cependant venir la raison, le goût, l'art, en un mot, sous les flots de moqueries enjouées, mordantes, divertissantes, qu'il me prodiguait dans ses entretiens. Personne mieux que lui n'excellait à détruire les illusions de l'amour-propre, mais personne n'avait plus de bonhomie et de délicatesse pour vous conserver l'espoir et le courage. Il avait une voix douce et pénétrante, une prononciation aristocratique et distincte, un air à la fois caressant et railleur. Son oeil crevé dans son enfance ne le défigurait nullement et ne portait d'autre trace de l'accident qu'une sorte de feu rouge qui s'échappait de la prunelle et qui lui donnait, lorsqu'il était animé, je ne sais quel éclat fantastique.

M. de Latouche aimait à enseigner, à reprendre, à indiquer; mais il se lassait vite des vaniteux, et tournait sa verve contre eux en compliments dérisoires dont rien ne saurait rendre la malice. Quand il trouvait un coeur disposé à profiter de ses lumières, il devenait affectueux dans la satire. Sa griffe devenait paternelle, son oeil de feu s'attendrissait, et, après avoir jeté au dehors le trop plein de son esprit, il vous laissait voir enfin un coeur tendre, sensible, plein de dévouement et de générosité.

Il se passa bien six mois cependant avant que j'eusse compris combien il avait raison de démolir mon mince talent. Je ne me défendais jamais, ni devant lui ni devant moi-même; mais mon individualité littéraire était si peu développée, que je ne savais pas toujours bien ce qu'il voulait me faire retrancher ou ajouter dans ma manière. J'étais irrésolu, ébahi, et j'écoutais avec cette sorte de stupidité du paysan qui ne comprend pas vite, mais qui finira par comprendre. Mon professeur, soit qu'il le vît, soit qu'il le fit par bonté pure, ne se rebutait pas. Il m'indiquait des lectures à faire, et quelquefois, dans son empressement, il me les faisait d'avance à sa façon: c'est-à-dire qu'il citait un livre et se mettait à le raconter avec une abondance, une animation, une couleur extraordinaires. Je lisais le livre après, et n'y retrouvais plus rien de ce que j'avais éprouvé en l'écoutant. Il en avait pris la donnée, et, frappé du parti qu'on en pouvait tirer, il avait improvisé, sans y songer, un chef-d'oeuvre.

Comme tous les commençants, j'étais très-porté à imiter la manière d'autrui: quand, d'après son conseil, j'avais lu un ouvrage, j'écrivais quelques pages d'essai que je lui apportais. Il rédigeait dans ce temps-là le Figaro, un petit journal petillant d'esprit d'opposition et de satire. Nous étions autour de lui quatre ou cinq apprentis, entre autres Félix Pyat et Jules Sandeau, qui, assis à de petites tables couvertes de jolis lapis, tâchions, à certaines heures de la matinée, de lui fournir ce qu'on appelle la copie, terme très-impropre pour dire du manuscrit. C'était une très-bonne étude, quelque frivole qu'elle dût paraître. Il nous donnait un thème; il fallait, séance tenante, brocher un article qui eût du sens et de la couleur. Jusqu'à ces entre-filets de trois ou quatre lignes qui portaient là le titra collectif de Bigarrures, il s'occupait de tout; il s'amusait à faire jaillir autour de lui, sous la plume de ses apprentis, les bons mots, les calembours et les épigrammes.

Je dois dire bien vite que, tandis que les autres jetaient là le premier entrain de leur jeunesse, et arrivaient à l'improvisation rapide et heureuse, j'étais, moi, d'une gaucherie et d'une ineptie désespérantes.

Il m'eût fallu rêver trois jours avant de trouver une pointe, un jeu de mots. Mon cerveau avait la lenteur berrichonne, dont Félix Pyat s'est si vite et si vaillamment débarrassé. M. de Latouche me choisissait bien les sujets qui prêtaient un peu au racontage. S'il avait à recueillir quelque anecdote un peu sentimentale, il me la réservait. Mais j'étais trop à l'étroit dans ce cadre d'une demi-colonne. Je ne savais ni commencer ni finir dans ce rigide espace, et quand je commençais à commencer, c'était le moment de finir; l'espace était rempli. Cela me mettait au supplice; je n'apprenais pas, je n'ai jamais pu apprendre l'art de faire court. Jamais il ne m'a été possible de faire ce qu'on appelle un article en quelques heures, et, quand on me demande, pour ne almanach, le concours modeste de quelques lignes, on ne se douta pas qu'on me demande quelque chose de plus pénible que de faire dix volumes.

Cet engourdissement de mon cerveau, cette pesanteur de ma réflexion, ce besoin de développer toute ma pensée pour m'en rendre compte, M. de Latouche fit généreusement et courageusement tout son possible pour les vaincre. Ni lui ni moi ne pûmes en venir à bout. Sur dix articles que je lui fournissais, il n'en prenait souvent pas un seul, et il a longtemps allumé son feu avec mes efforts avortés. Il ne cessait de me dire que la facilité est le premier don de l'écrivain, que les chefs-d'oeuvre sont courts: je le sentais, je le reconnaissais, mais je n'y pouvais rien.

Il ne se découragea point, et, chaque jour, il me disait: «Vous finirez par faire un roman, je vous en réponds. Tâchez de vous débarrasser du pastiche, mais ne croyez pas que ce soit une preuve d'impuissance. On ne fait guère autre chose en commençant. Peu à peu vous vous trouverez vous-même, et vous ne saurez pas comment cela vous est venu.»

En effet, pendant mon court séjour à la campagne, je fis un roman intitulé Indiana, qui commençait à être l'expression d'une individualité quelconque, et qui n'était du moins l'imitation volontaire de personne. M. de Latouche, qui m'avait trouvé précédemment un éditeur, et qui m'avait par là mis à même d'en trouver un second, ne voulut pas voir mon livre avant qu'il fût imprimé. «Je veux que vous essayiez votre vol à présent, m'avait-il dit; je craindrais de vous influencer, et, puisque vous dites que ce livre vous est venu, il faut le lancer sans regarder en arrière. D'ailleurs, vous lisez mal, je ne peux pas lire un manuscrit, et je crois que je ne jugerai jamais qu'un livre imprimé.» Je fis les choses avec beaucoup d'indifférence. Mon but était de gagner le nécessaire et de me perdre vite dans la foule des gens qu'on oublie. Les douze cents francs que me versa l'éditeur furent une fortune pour moi. J'espérais qu'il en aurait pour son argent, et que M. de Latouche me pardonnerait mon livre en faveur de mon peu d'ambition. Avec deux affaires commit celle-là dans l'année, j'étais riche et satisfait.

Un soir que j'étais dans ma mansarde. M. de Latouche arriva. Je venais de recevoir les premiers exemplaires de mon livre; ils étaient sur la table. Il s'empara avec vivacité d'un volume, coupa les premières pages avec ses doigts, et commença à se moquer comme à l'ordinaire, s'écriant: «Ah! pastiche! pastiche! que me veux-tu? Voilà du Balzac si ça peut!» Et, venant avec moi sur le balcon qui couronnait le toit de la maison, il me dit et me redit toutes les spirituelles et excellentes choses qu'il m'avait déjà dites sur la nécessité d'être soi et de ne pas imiter les autres. Il me sembla d'abord qu'il était injuste cette fois; et puis, à mesure qu'il parlait, je fus de son avis. Il me dit qu'il fallait retourner à mes aquarelles sur écrans et sur tabatières, ce qui m'amusait, certes, bien plus que le reste, mais dont je ne trouvais pas malheureusement le débit.

Ma position devenait décourageante, et cependant, soit que je n'eusse nourri aucun espoir de succès, soit que je fusse armé de l'insouciance de la jeunesse, je ne m'affectai pas de l'arrêt de mon juge, et passai une nuit fort tranquille. A mon réveil, je reçus de lui ce billet que j'ai toujours conservé:

«Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je vous ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous lire.»

Suivent deux lignes d'éloges que l'amitié seule peut dicter, mais qu'il y aurait mauvais goût de ma part à transcrire ici. Et le billet se termine par ce mot paternel:

«Oh! mon enfant! que je suis content de vous!»

C'était le premier encouragement littéraire que je recevais, et je crois pouvoir dire que c'est le seul qui m'ait jamais fait plaisir. Il partait du coeur: d'un coeur qui ne se livrait pas aisément, qui se défendait presque toujours, mais qui s'ouvrait avec une grande effusion et une grande naïveté, quand une fois on en avait trouvé l'entrée mystérieuse.

Comment donc arriva-t-il qu'un an après environ, je perdais l'amitié de M. de Latouche pour ne la retrouver qu'au bout de dix ans? C'est ce qu'il me fut impossible de savoir. Mon dévouement et ma reconnaissance pour lui n'avaient pas la plus légère défaillance à se reprocher. J'ai ignoré les motifs de cette désaffection jusqu'en 1844, et quand ils m'ont été dits par M. de Latouche lui-même, je ne les ai pas mieux connus. Seulement, l'état maladif de son coeur et de son organisation m'a expliqué l'importance qu'il avait donnée à des motifs si nuls, que j'aurais pu les appeler imaginaires.

Il avait quitté Paris en 1832 pour habiter sa petite maison d'Aulnay. Deux romans publiés m'ayant procuré une aisance relative, j'avais pu quitter ma mansarde un peu étroite et un peu froide, pour un petit appartement qui était une mansarde aussi, mais que M. de Latouche avait su rendre plus confortable. C'était ce même appartement, quai Malaqnais, où il avait reçu ma première visite, et où j'avais collaboré si mal à la rédaction du Figaro. La maison appartenait à M. Hennequin, le célèbre avocat. M. de Latouche, qui cherchait à sous-louer pour se retirer à la campagne, me céda son bail et eut du plaisir à voir un hôte ami occuper cette mansarde qui lui était chère. Ce n'est que dans les conditions de la médiocrité que l'on s'attache aux humbles murs confidents de nos rêveries et de nos études. J'ai aimé aussi cette mansarde longtemps après qu'un petit accroissement d'aisance m'eut permis de la quitter pour un gîte un peu plus spacieux. Elle était retirée, silencieuse, donnant sur des jardins et ne recevant que d'une manière très-affaiblie les bruits et les cris de la ville. Un grand acacia, dont la cime avait envahi ma fenêtre, remplissait ma petite chambre de ses parfums au printemps. Cet ancien ami de M. de Latouche était devenu le mien. Plus tard je le vis abattre, et, dans ce temps-là, l'amitié était brisée entre M. de Latouche et moi.

Pendant l'été de 1832, j'allais avec quelques amis le voir à Aulnay. Quelquefois, j'y allais seul. Une espèce de diligence me descendait à Sceaux ou à Antony. De là, prenant, à travers les prés et les champs, un sentier qui serpentait sous les pommiers en fleur, je gagnais à pied l'humble demeure du poëte. C'est un délicieux paysage que cette Vallée-aux-Loups, c'est une charmante retraite que ce hameau d'Aulnay. Artiste soigné, coquet en toutes choses, M. de Latouche avait choisi avec réflexion, avec amour ce petit coin pour y ensevelir ses méditations. Il avait eu égard à tout, à l'isolement de la maison, auprès de quelques ressources de bien-être; à la qualité du terrain, où il pourrait se livrer au jardinage, au voisinage des bois, où il pourrait échapper aux importuns; et, jusqu'aux noms des localités et des sites, il avait tout pris en considération. Il n'aurait pu se souffrir en un lieu qui se fût appelé Puteaux ou Chatou. Il lui plaisait d'être dans un endroit qui s'appelait la Vallée-aux-Loups, non loin de Fontenay aux Roses.

Sa petite maison n'était qu'une sorte de presbytère dont il avait fait une habitation saine et commode. Son petit jardin, tombant en pente sur des prairies coupées de buissons, cachait sous les arbres ses murs de clôture, et se trouvait, par ses ombrages, convenablement isolé des maisons voisines. Il était là bien seul, bien ermite, bien poëte: mais aussi bien rêveur, bien mélancolique, et peu à peu il y devint bien misanthrope.

Cette solitude, qu'il cherchait avec tant de persévérance et qu'il choyait avec tant d'amour, devait arriver à lui être funeste. La retraite est certainement la plus précieuse et la plus légitime récompense d'un vie de travail. Mais il y faut l'entourage de la famille: autrement, cette muette beauté de la nature nous tue, et le recueillement, ce loisir ininterrompu de l'âme, devient un poison lent qui nous mine sans relâche, en nous trompant par ses douceurs.

M. de Latouche avait déjà, de longue date, un fonds de chagrin qui tendait à l'amertume. Il adorait les enfants, il en avait en un, un garçon prodigieux d'intelligence et de beauté, m'a-t-on dit. Il l'avait perdu, il ne s'en était jamais consolé, il ne s'en consola jamais. Dans ses dernières années, il m'écrivait:

«Ah! qu'on me donne un adorable enfant, et que j'emploie ma vie à lui faire plaisir! Je ne demanderai plus rien.»

En 1832, il était déjà sombre et rude par moments. Il était peut-être l'homme du monde le moins fait pour la solitude. À en juger par les nombreuses ratures qui couvraient ses manuscrits, il avait le travail pénible, et, s'il composait avec spontanéité, du moins il apportait le fini à son oeuvre, avec de grands efforts ou après de nombreuses indécisions. Sa spontanéité, je l'ai déjà dit, sa véritable manifestation, son plaisir, sa vie par conséquent, étaient dans la parole échangée, dans la remarque fugitive colorée à l'instant par le trait de l'observation juste ou de la comparaison poétique; dans la réplique mordante ou gracieuse, dans les courts récits pleins d'atticisme ou de charme. Il avait ces deux extrêmes dans l'esprit, l'amour des choses naïves avec le goût de l'arrangement de toutes choses. Un peu de contradiction lui faisait grand bien, et tout mon tort avec lui fut, je crois, de l'écouter toujours sans songer à le combattre. Il était fort soulagé de ses ennuis intérieurs quand il pouvait se fâcher un peu. Un jour qu'il marchandait quelques plantes au marché aux Fleurs, pour son jardin d'Aulnay, un porteur lui demanda quarante ou cinquante francs pour les conduire dans sa charrette. La demande était exorbitante, j'en conviens; mais, au lien de lui tourner le dos, M. de Latouche se plut à railler ses prétentions et à l'écraser sous une grêle de lardons si comiques que le pauvre homme, étourdi de verve, ne pouvant ni se fâcher ni riposter, fut la risée de tout l'auditoire des jardinières-fleuristes étalées sur la place. Sa raillerie était si bien tournée, qu'elle saisissait de joie tous ces esprits illettrés et qu'en même temps elle-ne pouvait blesser aucune oreille délicate. M. de Latouche avait dépensé là autant d'esprit de saillie qu'il en eût fallu pour défrayer pendant huit jours son facétieux journal Figaro. Il est vrai qu'il avait cédé son journal, et que, n'ayant plus cet exutoire, il prenait celui qui lui tombait sous la main. Ce n'était pas le besoin de se mettre en vue; pas plus dans les salons littéraires qu'aux champs ou dans la rue, il n'aimait à se faire remarquer. Toute sa vie a été un soin extrême de se soustraire aux vanités puériles. Mais il avait besoin de jeter hors de lui cette humeur secrète qui manquait d'aliments. Nous ne le vîmes jamais si bien portant, si gai, si affectueux que dans la soirée qui suivit cette scène avec l'homme à la charrette.

Partagé entre son besoin de sympathie immédiate et son penchant pour la solitude, il vous invitait à venir le voir. Et puis, une heure après, si sa lettre était partie, il vous en envoyait une autre, où il venait lui-même pour vous dire de ne pas venir. «Ne venez pas, disait-il, je suis triste, maussade, malade.» Et il restait avec vous, il s'oubliait, il s'égayait et finissait par vous prier de retourner avec lui à Aulnay. Ou bien, s'il vous avait seulement écrit pour vous donner contre-ordre, et qu'un hasard eût retardé sa lettre, il était charmé de vous voir arriver malgré lui à l'heure dite. Il se préoccupait d'abord de n'avoir ni des oeufs assez frais, ni des fruits assez beaux pour vous faire déjeuner. Mais on courait avec lui au poulailler et au jardin du voisin, il mettait le couvert lui-même, il vous grondait quand vous dérangiez sa symétrie, il riait; puis on se mettait à table; il causait, on se promenait ensuite, il causait encore, il causait jusqu'à la nuit, et il avait autant de peine à vous laisser partir qu'on en avait à le quitter.

Un soir, M. de Latoucbe vint me voir; il fut aimable et riant comme dans ses meilleurs jours; il me dit adieu avec l'amitié accoutumée, et il ne revint plus, et je ne le revis que dix ans après. Il me fit dire qu'il me haïssait, qu'il ne voulait plus entendre parler de moi. Mes questions furent vaines. Je lui dédiai le roman que j'étais en train d'écrire, croyant lui donner par là une preuve de fidèle gratitude quand même. Il prit cela pour une injure, et prétendit que je lui lançais la flèche du Parthe.—Je m'affectai beaucoup de cette bizarrerie cruelle; mais, craignant d'avoir à traverser, pour arriver à son coeur, des influences inconnues, des mensonges, de ces choses petites qu'on n'aborde qu'en se faisant petit soi-même; ne comprenant pas la légèreté de ses griefs et en supposant de plus sérieux qu'il m'était impossible de pressentir, je ne voulus l'importuner d'aucune plainte. J'eus tort peut-être. Si j'avais été droit à lui, peut-être aurais-je vaincu son injustice. Peut-être aussi fallait-il que le temps passât sur cette crise de son mal pour qu'il vînt enfin à comprendre que je n'en étais pas la cause.

Quoi qu'il en soit, il me revint de lui-même en 1844. Il y avait longtemps qu'il en avait l'envie; il l'avait toujours eue, m'a-t-il dit. Seulement, il s'était imaginé que l'âge et la situation avaient dû beaucoup changer mon caractère, et il s'étonna de voir qu'il me retrouvait le même pour lui que dans le passé. Après quelques hésitations, quelques méfiances, quelques coquetteries d'esprit et de coeur en lettres et billets, il se retrouva à Vaise dans notre amitié, et me témoigna un actif et généreux dévouement en plusieurs affaires, petites choses encore par elles-mêmes; mais l'affection grandit le prix de celles-là par le soin et la volonté qu'elle y porte, le retrouvai son coeur plus ardent, meilleur, s'il est possible, qu'il ne l'avait jamais été. Mais, hélas! quel ravage avait fait ce mal secret, insaisissable, cette hypocondrie progressante, sur ses idées et sur son jugement! Je l'avais connu enjoué et brillant à l'habitude, chagrin et soucieux par accès. Désormais, c'était le contraire. La gaieté était l'exception, l'effort; le chagrin était l'habitude, le naturel. Il était continuellement frappé de l'idée de la mort; il disait là-dessus des choses fort belles mais fort tristes, car il semblait prendre à tâche d'attrister sa fin par tous les genres de désillusions. Il avait besoin de se torturer lui-même en accusant ses meilleurs amis d'ingratitude, et ses prétendus ennemis d'insolence et de cruauté. Je l'avais bien entendu parler ainsi quelquefois au quai Malaquais; je ne savais pas alors qu'il se trompait sur les gens, ou qu'il s'exagérait les peines inévitables de la vie. Je vis bien, depuis, qu'il était atteint de la maladie morale de Jean-Jacques Rousseau, et je m'expliquai comment j'avais pu le blesser mortellement sans le savoir, rien qu'en estimant un ouvrage qui lui déplaisait, rien qu'en prononçant devant lui le nom de quelque personne dont, à mon insu, il pensait avoir à se plaindre. Qui pouvait deviner le secret de ses fibres endolories? Il eût fallu le voir à toute heure, ne jamais le quitter d'un instant, pour savoir tous les points irritables de ses blessures cachées.

Toute cette souffrance, qui rendait son commerce difficile et sa vie infortunée, ne pouvait pas lui être reprochée, cependant, par les gens de coeur; et, pour ma part, je n'ai pas voulu me souvenir, je n'ai jamais voulu savoir les détails irritants de ses dix années d'injustice envers moi. Il n'y avait qu'une maladie grave à constater, à déplorer, pour l'absoudre.

Car cette âme n'était ni faible, ni lâche, ni envieuse. Elle était navrée, voilà tout. Ses préoccupations n'étaient pas étroites et personnelles à leur point de départ. Comme Jean-Jacques, M. de Latouche avait dans le coeur et dans l'esprit un grand idéal de loyauté, d'affection, de désintéressement. Pour lui, comme pour tous les hommes qui jugent et réfléchissent, la vie venait à chaque instant froisser son idéal. Les plus ardents, les plus sensibles sont ceux qui souffrent le plus de ce désaccord incessant entre l'idéal et le réel. Un mal physique vint le saisir dans sa maturité, et, ses nerfs ébranlés, son équilibra détruit, il ne vécut plus que pour souffrir par le corps et par l'esprit. Ce courage que nous avons tous pour supporter la vie et les hommes tels qu'ils sont, cette bienfaisante insouciance qui, par moments, nous arrache au sentiment de nos peines, comme un temps d'oubli et de repos nécessaires, nous les avons parce que Dieu les a mis dans l'organisation humaine comme des lois protectrices et conservatrices de notre être. Mais qu'un accident apporte dans ces lois une perturbation quelconque, la santé s'altère, et notre esprit troublé perd la mesure de ses appréciations. Le mal extérieur n'est ni pire ni moindre qu'auparavant. Seulement, nous en sentons davantage l'atteinte, avec moins de force pour lui résister. Nous ne voulons plus, parce que, hélas! nous ne pouvons plus subir ce qu'on subit plus ou moins facilement autour de nous. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'ayant seulement conscience de notre mal physique, nous sommes effrayés de la sinistre clairvoyance que notre esprit acquiert dans la maladie, sans nous rendre compte que c'est l'affaissement des forces animales qui nous ôte le contre-poids d'une égale clairvoyance pour le bien.

Les misanthropes, les hypocondriaques, (c'est la même chose) sont donc bien à plaindre, et surtout bien à respecter, lorsque, comme celui dont je parle, leur désespérance a pour point de départ l'amour du bien, du beau, du vrai.

«Il est bon, m'écrivait M. de Latouche en août 1845, que je prenne congé du cercle humain où nous vivons; car une foule de choses me blessent sans remède, et, sans parler de la politique que souffrent les héritiers de 92, et de la condition du pauvre au milieu de l'égoïsme public, je comprends peu les excès où tombe la littérature. Il faut échouer dans la moderne arène, ou écrire pour les consommateurs d'émotions triviales, l'amusement des épiciers, les besoins de l'arrière-boutique. Je m'arrête, car je me sens hypocondriaque et misanthrope, à voir que toutes les dignités de la France sont bien en péril à l'époque où nous sommes gouvernés.»

Et puis il revenait à un rayon de douce tendresse et de paternelle gaieté:

«Si vous étiez venu l'autre jour à Aulnay, j'aurais montré à mademoiselle votre fille le groseillier blanc sous lequel elle se cachait et s'abritait quand elle avait quatre ans, et je lui aurais raconté que, lui demandant son avis sur la bonté des fruits de l'arbuste qu'elle avait à peu près dépouillé, elle ne me répondit que ceci: «Mène-moi sous un rouge.»

Toutes les lettres et même les plus courts billets de M. de Latouche étaient des chefs-d'oeuvre. Ils ne reproduisaient pas encore tout à fait l'éclat de sa conversation, mais ils en donnaient une idée. Je les ai tous gardés, et je regrette de ne pouvoir les publier. Ils seraient plus intéressants que cet article, où il m'est impossible de mettre de l'ordre et du soin, au milieu de l'émotion qui ressort pour moi du sujet. Mais l'affection vraiment paternelle que M. de Latouche portait à mes ouvrages était égale celle qu'il m'accordait personnellement, et on pourrait croire que je publie en vue de moi-même ces louanges continuelles dont la douceur, pour être pure, doit rester secrète. Et puis les accès de sa maladie l'emportaient en brûlantes critiques contre le monde entier, et ceux qui ne connaîtraient pas le fond de son coeur, comme je l'ai connu, pourraient croire qu'il était méchant par boutades. Il ne l'était pas. Le lendemain du jour où il avait fustigé un écrit ou une action jusqu'au sang, il ne se souvenait plus que des bonnes qualités de l'homme, des nécessités de sa situation, de tout ce qui devait rendre indulgent; il était prêt à le croire, à le défendre; il l'aimait, il arrivait à la parfaite mansuétude. S'il se blessait vite, s'il boudait longtemps, il avait du moins cette inappréciable qualité qu'il ne résistait pas au repentir des torts qu'on avait eus envers lui. Si j'en avais eu, je lui en aurais demandé pardon, et nous n'eussions pas été brouillés seulement huit jours. C'est parce que je n'en avais pas, que je ne pus amener ce moment d'effusion où il oubliait tout et où il pardonnait sans arrière-pensée.

Je peux citer de M. de Latouche quelques fragments bien dignes d'être conservés. Voici une boutade contre la critique qui ne fâchera personne, puisqu'elle ne s'adresse qu'à moi:

«J'ai lu avec plaisir, mon enfant, votre préface de Werther, mais à condition qu'elle ne fait pas partie, dans mon esprit, du drame amoureux de Werther, et que vos considérations ne seront mêlées en rien au naïf souvenir de la saison au j'ai découvert ce petit livre, cette innocente violette, entre deux buissons de nos campagnes du Berri. Werther, voyez-vous, est une médaille frappée dans l'imagination de dix-huit ans: on ne la vaut voir changée, ni pour être éclaircie, ni pour être dorée. On la porte sur son coeur avec superstition. Artistes, critiques, esprits d'analyse, aigles de revues, vous êtes admirables à votre point d'observation. Mais, mêlés aux rêveries de Werther sur la charrue, aux émotions de la fenêtre où l'orage se déploie, vous êtes des importuns disant de fort bons propos hors de pro-pos. Vous parlez les uns des autres au sujet de Charlotte; et puis de madame de Staël, de Voltaire, de Faust, de Byron, de Mahomet et de Joseph Delorme! Il ne s'agit, dans ce livre, que du destin de ceux qui s'aiment. Allez, profanes, allez plus loin disserter sur l'esthétique! Vous dispersez les oiseaux, vous faites envoler les amours, vous attachez le plomb de la douane littéraire aux dentelles de la fantaisie.

»Je ne veux point, en vérité (moi qui recevrais de vous une couronne), accepter votre beau volume in-quarto, avec ses ciselures dorées, avec ses annotations précieuses…. Ailleurs! vous servirez aux lecteurs a venir. Pour nous, vous venez trop tard. Le Werther que je garde est un petit bouquin in-douze, format commode à mettre dans la poche, écorné aux angles, mystérieux livre jusque dans la prose boursouflée d'un traducteur anonyme. Là, dans ses vagues interprétations, je puis rêver comme dans le son des cloches. Je ne lis l'Ancien Testament que dans une édition de 1560, où ma mère m'a appris à connaître mes lettres. Que voulez-vous! mes premières amours étaient du village. Je ne méprise point les beautés parées de la ville; mais reprenez votre Paris! Votre Paris est fort embelli, j'en conviens; mais j'aime mieux ma mie, ô gué

En effet, cette lettre vaut mieux pour le sentiment et eût fait plus de plaisir à Goethe que toutes les préfaces, passées, présentes ou futures.

Souvent, il revenait sur nos années de séparation.

«Ah! mon pauvre enfant, quand je pense que nous avons été séparés pendant des années, des siècles! Ah! messieurs les bourgeois, laissez aux majestés l'odieuse devise: Diviser pour régner. Mais je me soucie aujourd'hui des bourgeois comme des princes, et je vous aime, à réparer le temps que j'ai perdu en vains efforts pour vous oublier.»

* * * * *

«Vous demandez quelques rimes du paysan de la Vallée-aux-Loups pour mettre dans ce journal, à côté de la prose du paysan de la Vallée-Noire. Demande-t-on au peilleroux[5] si l'on peut disposer de sa blouse, quand il voudrait vous vêtir de son coeur et de son âme? Vous parlez de couronne; vous êtes donc jaloux de celle de Jésus-Christ! Je ne puis vous offrir que des ronces et des épines. Prenez. Tout ce que j'ai, tout ce que je rêve est à vous.

[Note 5: Couvert de teilles, de guenilles; vieux français encore usité en Berri.]

* * * * *

«Vous m'oubliez, mon enfant; moi, je ne vous oublierai jamais. Mais il faudrait avoir l'espérance de vous rendre le plus minime des bons offices pour déroger à l'habitude de ne plus se faire la barbe et de garder ses pantoufles. Voilà vingt jours que je n'ai descendu l'escalier de ma mansarde. Croyez-vous que pour cela je vive sans vous? Vous êtes ma première pensée de la matinée, celle qui m'ouvre les yeux, celle qui décide de notre bonne ou mauvaise humeur. Je vous dois souvent de triompher de ma misanthropie. Ah! il y a des moments où je me laisse persuader par vous d'être indulgent septante-sept fois par jour! Mais pourquoi vous porterais-je ma triste figure et mes idées mélancoliques? Je meurs; ne le voyez-vous pas? Mais je veux vous aimer jusqu'à la fin….»

«…Pensez-vous à Nohant? J'espérais y voir les seigles en fleur. Mais je ne ferai plus qu'un voyage: c'est celui du cimetière d'Aulnay….»

«On n'est bien que dans les bois, en présence des arbres noirs, au pied des sapins dont les rameaux courbés par le vent imitent le bruissement des vagues. Je ne dirai pas que c'est là qu'il faut vivre (il ne faut vivre nulle part); mais c'est là qu'il faut mourir….»

«Je me suis réfugié à Aulnay. Y pourrai-je rester? Je l'ignore: la solitude est bien poignante. Dans tous les cas, je vous dis mon absence et ses causes pour que vous ne rêviez ni redoublement de mal physique, ni oubli de ma part envers vous que j'aime tant!… Je cherche dans l'étude une diversion au cauchemar de mes jours et de mes nuits…. Adieu! Mille tendresses paternelles. J'ai rêvé cette nuit que j'étais en pleine mer. J'entendais, au-dessus du navire, planer sans les voir les grues voyageuses. J'écoutais ces âmes en peine! Les grues ont fait naufrage!…»

«Merci de votre gracieuse invitation à venir jouer avec les enfants. Vous comprenez mon coeur; mais mon esprit, je vous l'abandonne. Il est désenchanté et incurable. Je ne veux me réconcilier avec personne qu'avec vous! Jamais ce ne sont des intérêts personnels qui me blessent, mais le tort que mes idoles se font à elles-mêmes. Je leur en veux de se déprécier; c'est là que ma bouderie commence, et ma rancune ne va pas plus loin.—Je connaissais des hommes dont j'estimerai toujours le talent et le caractère; mais pourrez-vous m'empêcher de regretter que la vanité gâte tout cela? Ils sont vaniteux comme s'ils étaient médiocres! J'ai bien le droit d'être maussade dans ma conscience, et plus misanthrope que jamais dans les derniers jours de ma vie…. Vous-même, si je reviens à vous adorer, soyez bien sûr que c'est malgré moi, et parce que vos qualités surpassent vos défauts. Adieu; je vous aime, et les bouleaux sont verts: voilà les nouvelles du village.»

On a pu voir par ces courts échantillons combien il y avait d'élévation, de charme et de tendresse dans les épanchements de M. de Latouche. Il avait fait avec tous ses amis ce qu'il avait fait avec moi. Plus il leur tenait de près par l'intimité ou par le sang, plus il avait avec eux une susceptibilité incurable. Il nous avait tous boudés pendant des séries d'années plus ou moins longues, et cependant nous étions tous revenus à lui, plus attachés, peut-être, après ses torts involontaires. Voici ce que m'écrivait, dans les derniers temps, Duvernet, son proche parent, son ami dévoué, qui est aussi mon ami d'enfance:

«Comment assez plaindre notre-pauvre de Latouche! Lui a-t-on réellement fait cette existence empoisonnée, ou bien cherche-t-il lui-même par quelles tortures il éprouvera son esprit? C'est un problème, mais c'est aussi une souffrance; plaignons-le, aimons-le, car cette souffrance révèle une exquise délicatesse et une âme tendre à l'excès.»

Je rapporte ce rapide jugement, parce que les meilleures appréciations sont celles qui partent du coeur dans l'intimité. Il n'y a pas de plus tendre éloge à faire d'un homme que de reconnaître qu'il est digne qu'on lui pardonne tout.

M. de Latouche était amoureux de la forme en littérature. Pour lui, la forme avait une importance sur laquelle il ne voulait pas entendre raison plus que sur le reste.

«Vous êtes trop indulgent, mon cher camarade, m'écrivait-il une fois. Vous admirez si naïvement un tas de choses que, si je ne vous connaissais pas, je croirais que vous vous moquez. Certes, j'estime un bon coeur plus qu'un beau poème, et un noble caractère est plus pour moi qu'un grand esprit. Mais, quand on ne sait pas faire de vers ni de prose, on n'est pas forcé d'en faire. Aimez ces gens-là, ne les encouragez pas à se tromper. Allons, votre vieux ami s'en va, mon pauvre enfant! votre grondeur, votre éplucheur, votre censeur s'apprête au grand voyage. Vous croyez que ce n'est rien de se sentir mourir? Peut-être que les autres meurent sans y faire attention. Il y a tant de choses qui m'oppriment et qui semblent vous être légères! Vous, aussi, vous avez des ennemis, et vous n'y pensez pas. Vous faites comme tout le monde, vous manquez ou vous gâtez le meilleur endroit de vos ouvrages, et vous dites toujours: C'est vrai, quand on vous le démontre; puis vous voilà insouciant aussitôt, comme votre fille, lorsqu'elle était ce gros enfant qui se roulait sur les gazons d'Aulnay. Avez-vous raison? Est-ce moi qui ai tort quand je m'indigne contre les torts des autres, quand je m'affecte des miens propres? Peut-être. Cependant, si l'on pardonne facilement aux envieux et aux méchants? est-on bien capable de sentir le prix de l'amitié forte et fidèle? Si on fût si bon marché de soi-même, est-on bien résolu à se corriger de ses défauts? L'art doit être traité aussi sérieusement qu'une foi politique ou religieuse. Pour l'artiste, c'est la seule affaire de la vie…. Ah! vous allez médire que vous avez des enfants, et que vous les aimez plus que vos livres…. Oui, c'est vrai. Hélas! si j'en avais!…»

Il me semble voir toute l'âme d'Alceste au fond de cette lettre. La tendresse sons le blâme, le coeur aimant qui s'efforce de s'endurcir et qui paraît implacable à force d'envie de pardonner, la justesse du principe dominant l'injustice du fait. Pauvre coeur brisé! il s'en allait réellement, et comme cette agonie dura quinze ans, nous nous flattions qu'il pouvait guérir. Nous nous imaginions parfois que cela dépendait de lui. Nous nous trompions. C'est qu'il avait encore tant de ressources dans l'esprit, de tels accès d'activité des organes, qui reprenaient tout à coup leurs fonctions au moment où il se plaignait d'être engourdi et paralytique! Un jour, en 1846, je crois, nous allâmes le surprendre à Aulnay. Nous le trouvâmes mourant en apparence. «Ne restez que cinq minutes, nous dit-il. Je ne puis ni vous voir, ni vous entendre, ni vous parler.» Cependant, au bout des cinq minutes, cette nature mobile et impressionnable était revenue à la vie. Il parlait, il souriait, il racontait. Il se leva, il marcha dans le jardin, appuyé d'abord sur nos bras et puis sur sa canne, et puis tout seul. De minute en minute, il se ranimait, il s'épanouissait. Il prétendait ne pas reconnaître nos figures quand nous étions entrés. Peut-être était-ce vrai; qui peut se rendre compte de tels phénomènes quand on ne les a pas éprouvés? Quand nous le quittâmes, il leva la tête et nous dit: «Ah! voilà les noisettes en fleurs. Dans notre pays, cela s'appelle des mignons. Je ne les verrai pas mûrir.» Nous regardâmes les noisetiers, les branches étaient hautes, les mignons imperceptibles. Nous les distinguions à peine. Quand il ressuscitait, sa vie était plus développée, plus complète, plus intense que celle d'aucun de nous. Qu'il eût été condamné à quelque labeur physique, il eût été sauvé.

Dieu envoya un ange à ses dernières années. Une femme d'un mérite supérieur se dévoua saintement à la tâche pénible et délicate de soigner et de consoler le poëte mourant. Fille de ce noble Flaugergues, qui fut savant, orateur, homme politique et philosophe théoricien, homme d'un caractère supérieur aux événements et aux partis[6], d'un courage, d'un désintéressement, d'un patriotisme à toute épreuve, mademoiselle Pauline Flaugergues se fixa auprès du malade et ne le quitta plus d'un instant jusqu'à sa mort. Poëte elle-même, au moins autant que M. de Latouche, elle adoucit ses derniers jours par les inspirations du coeur, les entretiens de l'intelligence et les soins assidus de la piété filiale. Laissons parler le mourant lui-même dans une de ses dernières poésies, la plus belle peut-être qui lui fût jamais inspirée par son coeur:

[Note 6: On a de lui une excellente biographie faite par M. de Latouche, et qui a paru dans le Dictionnaire de la Conversation, 121e livraison.]

          Et j'accusais le Dieu qui, depuis deux années,
          Assombrit de mes jours les mornes destinées,
          M'énerva l'appétit, m'arracha le sommeil,
          Altéra, dans mes yeux, les bienfaits du soleil!
          J'avais donc méconnu, dans mon ingratitude,
          Sa visible indulgence et sa sollicitude,
          Ses soins de m'aplanir, sans regrets, ni remord,
          Les sentiers escarpés qui mènent à la mort!
          D'abord, à ma faiblesse aux douleurs asservie,
          Il a rouvert l'asile où me riait la vie:
          Ce manoir au hameau, cet Aulnay, vert réduit,
          Où, libre et jeune encor, mon choix m'avait conduit.
          Humble séjour, payé du denier de l'artiste!
          Là, l'infirme, au retour, rêva le ciel moins triste.
          Chaque arbre me connaît, les murs me sont amis,
          Les passages frayés; là, mes pas sont admis,
          Bien qu'aveugles et sourds, sous le verger prospère
          Que j'ai planté moi-même, à l'âge où l'on espère.

A moi le frais salut de l'aube qui se lève, Et les derniers regards d'un soir pur qui s'achève. Là, j'ai l'eau de la source, au village en renom, Domptant, par intervalle, une fièvre sans nom. Surtout, à mes côtés, voilà la soeur chérie, Trésor de charité, poétique Égérie, La fille du tribun, adoptée en mon coeur, Par qui des maux cruels s'adoucit la rigueur. Vivant dictame offert à ma détresse amère! Je l'appelle tantôt mon enfant et ma mère. Près d'un lit résigné, c'est l'envoyé de Dieu, C'est l'encens d'une fleur pour embaumer d'adieu.

A cette touchante et solennelle bénédiction, mademoiselle Flaugergues, penchée au chevet du moribond, répondait ainsi:

     Que n'a-t-elle, à son gré, pour charmer tes douleurs,
     Les vertus d'un dictame et la grâce des fleurs!
     Pour adoucir un ciel que ta tristesse voile,
     Les suaves lueurs de la plus pure étoile!

     Que n'a-t-elle la voix des sonores ruisseaux
     Versant à tes yeux clos la molle rêverie!
     Que n'a-t-elle au réveil, caressante Égérie,
     Des concerts à te dire au travers des roseaux!

     Elle n'est du palmier que la liane aimée,
     Qui l'embrasse, et s'élève, et fleurit avec lui;
     La source qui scintille, un moment transformée,
     Quand sur ses flots rêveurs un rayon d'or a lui.

Ce que cette intelligente, courageuse et modeste femme a souffert auprès de ce mourant si aimé, nul ne le saura jamais, car jamais une plainte ne sortira de son coeur, jamais un regard, jamais un soupir d'impatience ou de découragement ne firent pressentir au malade ou à ses amis l'énormité d'une tâche si rude pour un être si frêle. Mais je me trompe, et qu'elle se détrompe elle-même! nous tous, qui avons connu et aimé le poëte navré, nous savons combien il a fallu de patience ingénieuse, de persévérance héroïque, de délicatesse d'esprit et de coeur à la fois, pour endormir et calmer sans cesse les crises de ce mal physique et moral auquel rien ne pouvait l'empêcher de succomber. Qu'elle en soit bénie, la sainte fille, la digne fille de l'honnête et intrépide Flaugergues, la douce ermite d'Aulnay! Aucun de nous ne perdra le souvenir de la reconnaissance qu'il lui doit. Tous les parents de M. de Latouche ont vu avec une douce satisfaction le modeste héritage du poëte passer entre ses mains; l'humble et charmante retraite d'Aulnay ne pouvait être légitimement occupée que par cette fille d'adoption qui l'avait à jamais sanctifiée. Je terminerai cet hommage par une indiscrétion dont tout le monde me saura gré, par les derniers vers de cette lyre pure et pénétrante qui se cache sous les buissons de la Vallée-aux-Loups et qui pleure dans le silence des nuits autour de la tombe du poëte:

MATINÉE DE MAI 1851

     Pourquoi renaissez-vous dans la pelouse verte,
     Douces fleurs qu'il aimait, petites fleurs des prés?
     Pourquoi parer ces murs, et ce toit qu'il déserte,
     Jasmins de Virginie, aux corymbes pourprés?

     Et vous jasmins d'Espagne, aux étoiles sans nombre,
     Écartez vos festons qui nous charmaient jadis!

     Qui vous demande, à vous, des parfums et de l'ombre,
     Jeunes acacias si promptement grandis?

     Pourquoi viens-tu suspendre, ô frêle clématite,
     Ta blanche draperie à sa croisée en deuil?
     Ne sais-tu pas qu'ici le désespoir habite,
     Que le poëte aimé dort sous un froid linceul?

     L'ébénier rajeuni balance, gracieuses,
     A la brise de mai, ses riches grappes d'or,
     L'oiseau remplit de chants les nuits mélodieuses,
     Comme si deux amis les admiraient encor.

     Pour qui vous parez-vous ainsi, chère retraite?
     Revêtez-vous de deuil, comme moi, pour toujours:
     Vous ne le verrez plus, le docte anachorète,
     Oubliant sa langueur pour sourire aux beaux jours.

     Nous ne l'entendrons plus, cette voix adorée,
     Qui, dans des vers si frais, chantait ces frais taillis,
     Qui naguère, plus grave et du ciel inspirée,
     Forma de saints accords, des anges accueillis.

     Aux goûts simples et purs, à ces vallons fidèle,
     Par un rayon d'avril il était réjoui;
     Ses regards épiaient la première hirondelle
     Et le premier bouton à l'aube épanoui.

     Et moi, quand s'apaisait cette fièvre brûlante,
     Qui sur ta couche, hélas! souvent te retenait,
     Que j'aimais à guider ta marche faible et lente,
     A sentir à mon bras ton bras qui s'enchaînait!

     Quoi! pour jamais absent, tendre ami que je pleure,
     En vain je crois te voir aux lieux où tu n'es pas,
     Et, pour te retrouver, c'est loin de ta demeure,
     C'est dans l'enclos des morts qu'il faut porter ses pas!

     Et le printemps revient avec son gai cortège,
     On voit les fruits germer, le feuillage frémir,
     La vigne couronner le pin qui la protège:
     Dans cet ingrat séjour, je suis seule à gémir!

     Tout chante, aime, fleurit, incessante ironie!
     Pour mes yeux qu'ont brûlés tant de veille et de pleurs.
     Pour ce coeur dévasté, plein de ton agonie,
     Que font saigner encor tes dernières douleurs!

     Oh! viennent les frimas, l'inclémente froidure,
     Et, dans les bois flétris, les longs soupirs du nord!
     Et la neige étendant sur la molle verdure
     Son suaire glacé, d'une pâleur de mort!

     L'âme stérilisée où toute joie expire
     Du retour des saisons ne comprend plus la loi.
     Mes pleurs sont plus amers à voir le ciel sourire,
     Et la vallée en fleurs s'épanouir sans toi!

PAULINE.

M. de Latouche me disait souvent que je ne me connaissais pas en vers. C'est possible; mais je crois que, pour ceux-ci, nous n'eussions pas été en désaccord. Il me semble que la manière de mademoiselle Flaugergues, comme celle de notre ami, appartient à l'école d'André Chénier; qu'il y a plus de clarté et de correction chez elle que chez M. de Latouche, et qu'il y a toute la grâce, toute la richesse descriptive de Chénier, avec ce précieux don de la tendresse d'une femme, de la douleur bien réelle d'une fille pieuse. Voyez comme elle pleure, comme elle regrette celui auprès duquel tant de coeurs blessés disaient qu'on ne pouvait plus vivre; et voyez comme il y a encore de belles et bonnes âmes qu'on ne connaît pas, et dont on ne s'occupe pas!

Nohant, 15 juin 1831.