LE CENTAURE.
J'ai reçu la naissance dans les antres de ces montagnes. Comme le fleuve de cette vallée dont les gouttes primitives coulent de quelque roche qui pleure dans une grotte profonde, le premier instant de ma vie tomba dans les ténèbres d'un séjour reculé et sans troubler son silence. Quand nos mères approchent de leur délivrance, elles s'écartent vers les cavernes, et, dans le fond des plus sauvages, au plus épais de l'ombre, elles enfantent sans élever une plainte des fruits silencieux comme elles-mêmes. Leur lait puissant nous fait surmonter sans langueur ni lutte douteuse les premières difficultés de la vie; et cependant nous sortons de nos cavernes plus tard que vous de vos berceaux. C'est qu'il est répandu parmi nous qu'il faut soustraire et envelopper les premiers temps de l'existence, comme des jours remplis par les dieux. Mon accroissement eut son cours presque entier dans les ombres où j'étais né. Le fond de mon séjour se trouvait si avancé dans l'épaisseur de la montagne que j'eusse ignoré le côté de l'issue, si, détournant quelquefois dans cette ouverture, les vents n'y eussent jeté des fraîcheurs et des troubles soudains. Quelquefois aussi, ma mère rentrait environnée du parfum des vallées ou ruisselante des flots qu'elle fréquentait. Or, ces retours qu'elle faisait, sans m'instruire jamais des vallons et des fleuves, mais suivie de leurs émanations, inquiétaient mes esprits et je rôdais tout agité dans mes ombres. Quels sont-ils, me disais-je, ces dehors[10] où ma mère s'emporte, et qu'y règne-t-il de si puissants qui l'appelle à soi si fréquemment?
[Note 10: Cette expression est étrange, peu grammaticale, peut-être; mais je n'en vois pas de plus belle et de plus saisissante pour rendre le sentiment mystérieux d'un monde inconnu. Un tel écrivain eût été contesté sans doute, mais il eût fait faire de grands progrès à notre langue, quoi qu'on eût pu dire.]
Mais qu'y ressent-on de si opposé qu'elle en revienne chaque jour diversement émue? Ma mère rentrait, tantôt animée d'une joie profonde, et tantôt triste et traînante et comme blessée. La joie qu'elle rapportait se marquait de loin dans quelques traits de sa marche et s'épandait de ses regards. J'en éprouvais des communications dans tout mon sein; mais ses abattements me gagnaient bien davantage et m'entraînaient bien plus avant dans les conjectures où mon esprit se portait. Dans ces moments, je m'inquiétais de mes forces, j'y reconnaissais une puissance qui ne pouvait demeurer solitaire, et, me prenant, soit à secouer mes bras, soit à multiplier mon galop dans les ombres spacieuses de la caverne, je m'efforçais de découvrir dans les coups que je frappais au vide, et par l'emportement des pas que j'y faisais, vers quoi mes bras devaient s'étendre et mes pieds m'emporter…. Depuis j'ai noué mes bras autour du buste des centaures, et du corps des héros, et du tronc des chênes; mes mains ont tenté les rochers, les eaux, les plantes innombrables et les plus subtiles impressions de l'air, car je les élève dans les nuits aveugles et calmes pour qu'elles surprennent les souffles et en tirent des signes pour augurer mon chemin; mes pieds, voyez, ô Mélampe, comme ils sont usés! Et cependant, tout glacé que je suis dans ces extrémités de l'âge, il est des jours où, en pleine lumière, sur les sommets, j'agite de ces courses de ma jeunesse dans la caverne, et, pour le même dessein, brandissant mes bras et employant tous les restes de ma rapidité.
Ces troubles alternaient avec de longues absences de tout mouvement inquiet. Dès lors, je ne possédais plus d'autre sentiment dans mon être entier que celui de la croissance et des degrés de vie qui montaient dans mon sein. Ayant perdu l'amour de l'emportement et retiré dans un repos absolu, je goûtais sans altération le bienfait des dieux qui se répandait en moi. Le calme et les ombres président au charme secret du châtiment de la vie. Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes, je dois à vos soins silencieux l'éducation cachée qui m'a si fortement nourri, et d'avoir, sous votre garde, goûté la vie toute pure et telle qu'elle me venait sortant du sein des dieux! Quand je descendis de votre asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car elle s'empara de moi avec violence, m'enivrant comme eût fait une liqueur soudainement versée dans mon sein, et j'éprouvai que mon être, jusque-là si ferme et si simple, s'ébranlait et perdait beaucoup de lui-même, comme s'il eût dû se disperser dans les vents.
O Mélampe, qui voulez savoir la vie des centaures, par quelle volonté des dieux avez-vous été guidé vers moi, le plus vieux et le plus triste de tous? Il y a longtemps que je n'exerce plus rien dans leur vie. Je ne quitte plus ce sommet de montagne où l'âge m'a confiné. La pointe de mes flèches ne me sert plus qu'à déraciner les plantes tenaces; les lacs tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m'ont oublié. Je vous dirai quelques points de ma jeunesse; mais ces souvenirs, issus d'une mémoire altérée, se traînent comme les flots d'une libation avare en tombant d'une urne endommagée. Je vous ai exprimé aisément les premières années, parce qu'elles furent calmes et parfaites; c'était la vie seule et simple qui m'abreuvait, cela se retient et se récite sans peine. Un dieu, supplié de raconter sa vie, la mettrait en deux mots, ô Mélampe!
L'usage de ma jeunesse fut rapide et rempli d'agitation, Je vivais de mouvement et ne connaissais pas de borne à mes pas. Dans la fierté de mes forces libres, j'errais m'étendant de toutes parts dans ces déserts. Un jour que je suivais une vallée où s'engagent peu les centaures, je découvris un homme qui côtoyait le fleuve sur la rive contraire. C'était le premier qui s'offrit à ma vue; je le méprisai. Voilà tout au plus, me dis-je, la moitié de mon être! Que ses pas sont courts et sa démarche malaisée! Ses yeux semblent mesurer l'espace avec tristesse. Sans doute, c'est un centaure renversé par les dieux et qu'ils ont réduit à se traîner ainsi.
Je me délassais souvent de mes journées dans le lit des fleuves. Une moitié de moi-même cachée dans les eaux, s'agitait pour le surmonter, tandis que l'autre s'élevait tranquille et que je portais mes bras oisifs bien au-dessus des flots. Je m'oubliais ainsi au milieu des ondes, cédant aux entraînements de leur cours, qui m'emmenait au loin et conduisait leur hôte sauvage à tous les charmes des rivages. Combien de fois, surpris par la nuit, j'ai suivi les courants sous les ombres qui se répandaient, déposant jusque dans le fond des vallées l'influence nocturne des dieux! Ma vie fougueuse se tempérait alors au point de ne laisser plus qu'un léger sentiment de mon existence répandu par tout mon être avec une égale mesure, comme, dans les eaux où je nageais, les lueurs de la déesse qui parcourt les nuits. Mélampe, ma vieillesse regrette les fleuves; paisibles la plupart et monotones, ils suivent leur destinée avec plus de calme que les centaures, et une sagesse plus bienfaisante que celle des hommes. Quand je sortais de leur sein, j'étais suivi de leurs dons, qui m'accompagnaient des jours entiers et ne se retiraient qu'avec lenteur, à la manière des parfums.
Une inconstance sauvage et aveugle disposait de mes pas. Au milieu des courses les plus violentes, il m'arrivait de rompre subitement mon galop, comme si un abîme se fût rencontré à mes pieds, ou bien un dieu debout devant moi. Ces immobilités soudaines me laissaient ressentir ma vie tout émue par les emportements où j'étais. Autrefois j'ai coupé dans les forêts des rameaux qu'en courant j'élevais par-dessus ma tête; la vitesse de la course suspendait la mobilité du feuillage, qui ne rendait plus qu'un frémissement léger; mais, au moindre repos, le vent et l'agitation rentraient dans le rameau, qui reprenait le cours de ses murmures. Ainsi ma vie, à l'interruption subite des carrières impétueuses que je fournissais à travers ces vallées, frémissait dans tout mon sein. Je l'entendais courir en bouillonnant et rouler le feu qu'elle avait pris dans l'espace ardemment franchi. Mes flancs animés luttaient contre ses flots dont ils étaient pressés intérieurement, et goûtaient dans ces tempêtes la volupté qui n'est connue que des rivages de la mer, de renfermer sans aucune perte une vie montée à son comble et irritée. Cependant, la tête inclinée au vent qui m'apportait le frais, je considérais la cime des montagnes devenues lointaines en quelques instants, les arbres des rivages et les eaux des fleuves, celles-ci portées d'un cours traînant, ceux-là attachés dans le sein de la terre, et mobiles seulement par leurs branchages soumis au souffle de l'air qui les font gémir. «Moi seul, me disais-je, j'ai le mouvement libre, et j'emporte à mon gré ma vie de l'un à l'autre bout de ces vallées. Je suis plus heureux que les torrents qui tombent des montagnes pour n'y plus remonter. Le roulement de mes pas est plus beau que les plaintes des bois et que les bruits de l'onde; c'est le retentissement du centaure errant et qui se guide lui-même.» Ainsi, tandis que mes flancs agités possédaient l'ivresse de la course, plus haut j'en ressentais l'orgueil, et, détournant la tête, je m'arrêtais quelque temps à considérer ma croupe fumante.
La jeunesse est semblable aux forêts verdoyantes tourmentées par les vents: elle agite de tous côtés les riches présents de la vie, et toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage. Vivant avec l'abandon des fleuves, respirant sans cesse Cybèle, soit dans le lit des vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une vie aveugle et déchaînée. Mais lorsque la nuit, remplie du calme des dieux, me trouvait sur le penchant des monts, elle me conduisait à l'entrée des cavernes, et m'y apaisait comme elle apaise les vagues de la mer, laissant survivre en moi de légères ondulations qui écartaient le sommeil sans altérer mon repos. Couché sur le seuil de ma retraite, les flancs cachés dans l'antre et la tête sous le ciel, je suivais le spectacle des ombres. Alors la vie étrangère qui m'avait pénétré durant le jour se détachait de moi goutte à goutte, retournant au sein paisible de Cybèle, comme après l'ondée les débris de la pluie attachée aux feuillages font leur chute et rejoignent les eaux. On dit que les dieux marins quittent, durant les ombres, leurs palais profonds, et, s'asseyant sur les promontoires, étendent leurs regards sur les flots. Ainsi je veillais ayant à mes pieds une étendue de vie semblable à la mer assoupie. Rendu à l'existence distincte et pleine, il me paraissait que je sortais de naître, et que des eaux profondes et qui m'avaient conçu dans leur sein venaient de me laisser sur le haut de la montagne, comme un dauphin oublié sur les sirtes par les flots d'Amphitrite.
Mes regards couraient librement et gagnaient les points les plus éloignés. Gomme des rivages toujours humides, le cours des montagnes du couchant demeurait empreint de lueurs mal essuyées par les ombres. Là survivaient, dans les clartés pâles, des sommets nus et purs. Là, je voyais descendre tantôt le dieu Pan, toujours solitaire, tantôt le choeur des divinités secrètes, ou passer quelque nymphe des montagnes enivrée par la nuit. Quelquefois les aigles du mont Olympe traversaient le haut du Ciel et s'évanouissaient dans les constellations reculées ou sous les bois inspirés. L'esprit des dieux, venant à s'agiter, troublait soudainement le calme des vieux chênes.
Vous poursuivez la sagesse, ô Mélampe! qui est la science de la volonté des dieux, et vous errez parmi les peuples comme un mortel égaré par les destinées. Il est dans ces lieux une pierre qui, dès qu'on la touche, rend un son semblable à celui des cordes d'un instrument qui se rompent, et les hommes racontent qu'Apollon, qui chassait son troupeau dans ces déserts, ayant mis sa lyre sur cette pierre, y laissa cette mélodie. O Mélampe, les dieux errants ont posé leur lyre sur les pierres, mais aucun… aucun ne l'y a oubliée. Au temps où je veillais dans les cavernes, j'ai cru quelquefois que j'allais surprendre les rêves de Cybèle endormie, et que la mère des dieux, trahie par les songes, perdrait quelques secrets; mais je n'ai jamais reconnu que des sons qui se dissolvaient dans le souffle de la nuit, ou des mots inarticulés comme le bouillonnement des fleuves.
«O Macarée, me dit un jour le grand Chiron dont je suivais la vieillesse, nous sommes tous deux centaures des montagnes, mais que nos pratiques sont opposées! Vous le voyez, tous les soins de mes journées consistent dans la recherche des plantes, et vous, vous êtes semblable à ces mortels qui ont recueilli sur les eaux ou dans les bois et porté à leurs lèvres quelques fragments du chalumeau rompu par le dieu Pan. Dès lors ces mortels, ayant respiré dans ces débris du dieu un esprit sauvage ou peut-être gagné quelque fureur secrète, entrent dans les déserts, se plongent aux forêts, côtoient les eaux, se mêlent aux montagnes, inquiets et portés d'un dessein inconnu. Les cavales aimées par les vents dans la Scythie la plus lointaine, ne sont ni plus farouches que vous, ni plus tristes le soir, quand l'Aquilon s'est retiré. Cherchez-vous les dieux, ô Macarée, et d'où sont issus les hommes, les animaux et les principes du feu universel? Mais le vieil Océan, père de toutes choses, retient en lui-même ces secrets, et les nymphes qui l'entourent décrivent en chantant un choeur éternel devant lui, pour couvrir ce qui pourrait s'évader de ses lèvres entr'ouvertes par le sommeil. Les mortels qui toucheront les dieux par leur vertu, ont reçu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples, ou des semences nouvelles pour les enrichir, mais rien de leur bouche inexorable.
»Dans ma jeunesse, Apollon m'inclina vers les plantes, et m'apprit à dépouiller dans leurs veines les sucs bienfaisants. Depuis j'ai gardé fidèlement la grande demeure de ces montagnes, inquiet, mais me détournant sans cesse à la quête des simples, et communiquant les vertus que je découvre. Voyez-vous d'ici la cime chauve du mont Oeta? Alcide l'a dépouillée pour construire son bûcher. O Macarée! les demi-dieux, enfants des dieux, étendent la dépouille des lions sur les bûchers, et se consument au sommet des montagnes! les poisons de la terre infectent le sang reçu des immortels! Et nous, centaures engendrés par un mortel audacieux dans le sein d'une vapeur semblable à une déesse, qu'attendrions-nous du secours de Jupiter, qui a foudroyé le père de notre race? Le vautour des dieux déchire éternellement les entrailles de l'ouvrier qui forma le premier homme. O Macarée! hommes et centaures reconnaissent pour auteurs de leur sang des soustracteurs du privilège des immortels, et peut-être que tout ce qui se meut hors d'eux-mêmes n'est qu'un larcin qu'on leur a fait, qu'un léger débris de leur nature emporté au loin, comme la semence qui vole, par le souffle tout-puissant du destin. On publie qu'Égée, père de Thésée, cacha sous le poids d'une roche, au bord de la mer, des souvenirs et des marques à quoi son fils pût un jour reconnaître sa naissance. Les dieux jaloux ont enfoui quelque part les témoignages de la descendance des choses; mais au bord de quel océan ont-ils roulé la pierre qui les couvre, ô Macarée!»
Telle était la sagesse où me portait le grand Chiron. Réduit à la dernière vieillesse, le centaure nourrissait dans son esprit les plus hauts discours. Son buste encore hardi s'affaissait à peine sur ses flancs qu'il surmontait en marquant une légère inclinaison, comme un chêne attristé par les vents, et la force de ses pas souffrait à peine de la perte des années. On eût dit qu'il retenait des restes de l'immortalité autrefois reçue d'Apollon, mais qu'il avait rendue à ce dieu.
Pour moi, ô Mélampe, je décline dans la vieillesse, calme comme le coucher des constellations. Je garde encore assez de hardiesse pour gagner le haut des rochers où je m'attarde soit à considérer les nuages sauvages et inquiets, soit à voir venir de l'horizon les Ilyades pluvieuses, les Pléiades ou le grand Orion; mais je reconnais que je me réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre.
* * * * *
FRAGMENT
Non, ce n'est plus assez de la roche lointaine
Où mes jours, consumés à contempler les mers,
Ont nourri dans mon sein un amour qui m'entraîne
A suivre aveuglément l'attrait des flots amers.
Il me faut sur le bord une grotte profonde
Que l'orage remplit d'écume et de clameurs,
Où, quand le dieu du jour se lève sur le monde,
L'oeil règne et se contente au vaste soin de l'onde,
Ou suit à l'horizon la fuite des rameurs.
J'aime Thétis, ses bords ont des sables humbles;
La pente qui m'attire y conduit mes pieds nus;
Son haleine a gonflé mes songes trop timides,
Et je vogue, en dormant, à des points inconnus.
L'amour, qui dans la sein des roches les plus dures
Tire de son sommeil la source des ruisseaux,
Du désir de la mer émeut ses faibles eaux,
La conduit vers le jour par des veines obscures,
Et qui, précipitant sa pente et ses murmures,
Dans l'abîme cherché termine ses travaux;
C'est le mien. Mon destin s'incline vers la plage.
Le secret de mon mal est au sein de Thétis.
J'irai, je goûterai les plantes du rivage,
Et peut-être en mon sein tombera le breuvage
Qui change en dieux des mers les mortels engloutis.
Non, je transporterai mon chaume des montagnes
Sur la pente du sable, aux bords pleins de fraîcheur;
Là, je verrai Thétis, répandant sa blancheur,
A l'éclat de ses pieds entraîner ses compagnes;
Là, ma pensée aura ses humides campagnes;
J'aurai même une barque et je serai pêcheur.
Ah! le dieux retirés aux antres qu'on ignore,
Les dieux secrets, plongés dans le charme des eaux,
Se plaisent à ravir un berger aux troupeaux,
Mes regards aux vallons, mon souffle aux chalumeaux,
Pour charger mon esprit du mal qui le dévore.
J'étais berger; j'avais plus de mille brebis.
Berger je suis encor, mes brebis sont fidèles;
Mais qu'aux champs refroidis languissent tes épis,
Et meurent dans mon sein les soins que j'eus pour elles,
Au cours de l'abandon je laisse errer leurs pas;
Et je me livre aux dieux que je ne connais pas!…
J'immolerai ce soir aux nymphes des montagnes.
* * * * *
Nymphes, divinités dont le pouvoir conduit
Les racines des bois et le cours des fontaines,
Qui nourrissent les airs de fécondes haleines,
Et des sources que Pan entretient toujours pleines,
Aux champs menez la vie à grands flots et sans bruit,
Comme la nuit répand le sommeil dans nos veines,
Dieux des monts et des bois, dieux nommés ou cachés,
De qui le charme vient à tous lieux solitaires;
Et toi, dieu des bergers à ces lieux attachés,
Pan, qui dans les forêts m'entr'ouvris tes mystères,
Vous tous, dieux de ma vie et que j'ai tant aimés,
De vos bienfaits en moi réveillez la mémoire,
Pour m'ôter ce penchant et ravir la victoire
Aux perfides attraits dans la mer enfermés.
Comme un fruit suspendu dans l'ombre du feuillage,
Mon destin s'est formé dans l'épaisseur des bois.
J'ai grandi, recouvert d'une chaleur sauvage,
Et le vent qui rompait le tissu de l'ombrage
Me découvrit le ciel pour la première fois.
Les faveurs da nos dieux m'ont touché dès l'enfance;
Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts,
Et mes plus jeunes pas ont suivi le silence
Qui m'entraînait bien loin dans l'ombre et les secrets.
Mais le jour où, du haut d'une cime perdue,
Je vis (ce fut pour moi comme un brillant réveil!)
Le monde parcouru par les feux du soleil,
Et les champs et les eaux couchés dans l'étendue,
L'étendue enivra mon esprit et mes yeux;
Je voulus égaler mes regards à l'espace,
Et posséder sans borne, en égarant ma trace,
L'ouverture des champs avec celle des cieux.
Aux bergers appartient l'espace et la lumière,
En parcourant les monts ils épuisent le jour;
Ils sont chers à la nuit, qui s'ouvre tout entière
A leurs pas inconnus, et laisse leur paupière
Ouverte aux feux perdus dans leur profond séjour.
Je courus aux bergers, je reconnus leurs fêtes,
Je marchai, je goûtai le charme des troupeaux;
Et sur le haut des monts comme au sein des retraites,
Les dieux, qui m'attiraient dans leurs faveurs secrètes,
Dans des piéges divins prenaient mes sons nouveaux.
Dans les réduits secrets que le gazon recèle
Un vers, du jour éteint recueillant les débris,
Lorsque tout s'obscurcit, devient une étincelle,
Et, plein des traits perdus de la flamme éternelle,
Goûte encor le soleil dans l'ombre des abris.
Ainsi….
Le Centaure, qui est complet, et ce fragment de vers, qu'on pourrait intituler Glaucus, sont les seuls essais que nous ayons pu recueillir. Si les parents et les amis de M. de Guérin en retrouvaient d'autres, nous les engageons à les réunir et à les publier.
VIII
HARRIETT BEECHER STOWE
* * * * *
LA CASE DE L'ONCLE TOM
Ce livre est dans toutes les mains, dans tous les journaux. Il aura, il a déjà des éditions dans tous les formats[11]. On le dévore, on le couvre de larmes. Il n'est déjà plus permis aux personnes qui savent lire de ne l'avoir pas lu, et on regrette qu'il y ait tant de gens condamnés à ne le lire jamais: ilotes par la misère, esclaves par l'ignorance, pour lesquels les lois politiques ont été impuissantes jusqu'à ce jour à résoudre le double problème du pain de l'âme et du pain du corps.
[Note 11: En Amérique seulement, il a été tiré, la première année (1852), à plus de 200,000 exemplaires.]
Ce n'est donc pas, ce ne peut pas être une réclame officieuse que de revenir sur le livre de madame Stowe. Nous le répétons, c'est un hommage, et jamais oeuvre généreuse et pure n'en mérita un plus tendre et plus spontané. Elle est loin d'ici; nous ne la connaissons pas, celle qui a fait pénétrer dans nos coeurs des émotions si tristes et pourtant si douces. Remercions-la d'autant plus! Que la voix attendrie des femmes, que la voix généreuse des hommes et celle dos enfants, si adorablement glorifiés dans ce livre, et celle des opprimés de ce monde-ci, traversent les mers et aillent lui dire qu'elle est estimée, qu'elle est aimée!
Si le meilleur éloge qu'on puisse faire de l'auteur, c'est de l'aimer; le plus vrai qu'on puisse faire du livre, c'est d'en aimer les défauts. Il ne faut pas les passer sous silence, il ne faut pas en éluder la discussion, et il ne faut pas vous en inquiéter, vous qu'on raille de pleurer naïvement sur le sort des victimes au récit des événements simples et vrais.
Ces défauts-là n'existent que relativement à des conventions d'art qui n'ont jamais été, qui ne seront jamais absolues. Si les juges, épris de ce que l'on appelle la facture, trouvent des longueurs, des redites, de l'inhabileté dans ce livre, regardez bien, pour vous rassurer sur votre propre jugement, si leurs yeux sont parfaitement secs quand vous leur en lirez un chapitre pris au hasard.
Ils vous rappelleront bientôt ce sénateur de l'Ohio qui soutient à sa petite femme qu'il a fort bien fait de voter la loi de refus d'asile et de protection aux fugitifs, et qui, tout aussitôt, en prend deux dans sa carriole et les conduit lui-même, en pleine nuit, dans des chemins affreux où il se met plusieurs fois dans la boue jusqu'à la ceintura pour pousser à la roue et les empêcher de verse. Cet épisode charmant de l'Oncle Tom (hors'd'oeuvre si vous voulez) peint, on ne peut mieux, la situation de la plupart des hommes placés entre l'usage, le préjugé et leur propre coeur, bien autrement naïf et généreux que leurs institutions et leurs coutumes.
C'est l'histoire attendrissante et plaisante a la fois du grand nombre des critiques indépendants. Que ce soit en fait de questions sociales ou de questions littéraires, ceux qui prétendent juger froidement et au point de vue de la règle pure sont bien souvent aux prises avec l'émotion intérieure, et parfois ils en sont vaincus sans vouloir l'avouer. J'ai toujours été frappé et charmé de l'anecdote de Voltaire, raillant et méprisant les fables de la Fontaine, prenant le livre et disant: «Attendez, vous allez voir! la première venue!» Il en lit une: «Celle-là est passable; mais vous allez voir comme celle-ci est stupide!»
Il passe à une seconde. Il se trouve qu'elle est assez jolie. Une troisième le désarme encore. Enfin, las de chercher, il jette le volume en s'écriant avec un dépit ingénu: «Ce n'est qu'un ramassis de chefs-d'oeuvre!» Les grands esprits peuvent être bilieux et vindicatifs, mais dès qu'ils réfléchissent, il leur est impossible d'être injustes et insensibles.
Il en faut dire autant, proportion gardée, de tous les gens d'esprit qui font profession de juger avec l'esprit. Si leur esprit est de bon aloi, leur coeur ne résistera jamais à un sentiment vrai. Voilà pourquoi ce livre, mal fait suivant les règles du roman moderne en France, passionne tout le monde et triomphe de toutes les critiques, de toutes les discussions qu'il soulève dans les familles.
Car il est essentiellement domestique et familial, ce bon livre aux longues causeries, aux portraits soigneusement étudiés. Les mères de famille, les jeunes personnes, les enfants, les serviteurs, peuvent le lire et le comprendre, et les hommes, même les hommes supérieurs, ne peuvent pas le dédaigner. Nous ne dirons pas que c'est à cause des immenses qualités qui en rachètent les défauts; nous disons que c'est aussi à cause de ses prétendus défauts.
On a longtemps lutté en France contre les prolixités d'exposition de Walter Scott; on s'est récrié ensuite contre celles de Balzac, et, tout bien considéré, on s'est aperçu que, dans la peinture des moeurs et des caractères, il n'y avait jamais trop, quand chaque coup de pinceau était à sa place et concourait à l'effet général. Ce n'est pas que la sobriété et la rapidité ne soient aussi des qualités éminentes; mais apprenons donc à aimer toutes les manières, quand elles sont bonnes et quand elles portent le cachet d'une maestria savante ou instinctive.
Madame Stowe est tout instinct. C'est pour cela qu'elle paraît d'abord n'avoir pas de talent.
Elle n'a pas de talent!—Qu'est-ce que le talent?—Rien, sans doute, devant le génie; mais a-t-elle du génie? Je ne sais pas si elle a du talent comme on l'entend dans le monde lettré, mais elle a du génie comme l'humanité sent le besoin d'en avoir: elle a le génie du bien. Ce n'est peut-être pas un homme de lettres; mais savez-vous ce que c'est? c'est une sainte: pas davantage.
Oui, une sainte! Trois fois sainte est l'âme qui aime, bénît et console ainsi les martyrs! Pur, pénétrant et profond est l'esprit qui sonde ainsi les replis de l'être humain! Grand, généreux et vaste est le coeur qui embrasse de sa pitié, de son amour, de son respect tout une race couchée dans le sang et la fange, sous le fouet des bourreaux, sous la malédiction des impies.
Il faut bien qu'il en soit ainsi; il faut bien que nous valions mieux que nous ne le savons nous-mêmes; il faut bien que, malgré nous, nous sentions que le génie c'est le coeur, que la puissance c'est la foi, que le talent c'est la sincérité, et que, finalement, le succès c'est la sympathie, puisque ce livre-là nous bouleverse, nous serre la gorge, nous navre l'esprit et nous laisse un étrange sentiment de tendresse et d'admiration pour la figure d'un pauvre nègre lacéré de coups, étendu dans la poussière, et râlant sous un hangar son dernier souffle exhalé vers Dieu.
En fait d'art, d'ailleurs, il n'y a qu'une règle, qu'une loi, montrer et émouvoir. Où trouverons-nous des créations plus complètes, des types plus vivants, des situations plus touchantes et même plus originales que dans l'Oncle Tom? Ces douces relations de l'esclave avec l'enfant du maître signalent un état de choses inconnu chez nous; la protestation du maître lui-même contre l'esclavage durant toute la phase de sa vie où son âme appartient à Dieu seul. La société s'en empare ensuite, la loi chasse Dieu, l'intérêt dépose la conscience. En prenant l'âge d'homme, l'enfant cesse d'être nomme; il devient maître: Dieu meurt dans son sein.
Quelle main expérimentée a jamais tracé un type plus saisissant et plus attachant que Saint-Clair, cette nature d'élite, aimante, noble, généreuse, mais trop douce et trop nonchalante pour être grande? N'est-ce pas l'homme en général, l'homme avec ses qualités innées, ses bons élans et ses déplorables imprévoyances, ce charmant maître qui aime, qui est aimé, qui pense, qui raisonne, et qui ne conclut et n'agit jamais? Il dépense en un jour des trésors d'indulgence, de raison, de justice et de bonté; il meurt sans avoir rien sauvé. Sa vie précieuse à tous se résume dans un mot: aspirer et regretter. Il n'a pas su vouloir. Hélas! est-ce qu'il n'y a pas un peu de cela chez les meilleurs et les plus forts des hommes!
La vie et la mort d'un enfant, la vie et la mort d'un nègre, voilà tout le livre. Ce nègre et cet enfant, ce sont deux saints pour le ciel. L'amitié qui les unit, le respect de ces deux perfections l'une pour l'autre, c'est tout l'amour, tonte la passion du drame. Je ne sais pas quel autre génie que celui de la sainteté même eût pu répandre sur cette affection et sur cette situation un charme si puissant et si soutenu.
L'enfant lisant la Bible sur les genoux de l'esclave, rêvant à ses cantiques en jouant au milieu de sa maturité exceptionnelle, le parant de fleurs comme une poupée, puis le saluant comme une chose sacrée, et passant de la familiarité tendre à la tendre vénération; puis dépérissant d'un mal mystérieux qui n'est autre que le déchirement de la pitié dans un être trop pur et trop divin pour accepter la loi; mourant enfin dans les bras de l'esclave, en l'appelant après elle dans le sein de Dieu. Tout cela est si neuf et si beau, qu'on se demande en y pensant si le succès est à la hauteur de l'oeuvre.
Les enfants sont les véritables héros de madame Stowe. Son âme, la plus maternelle qui fût jamais, a conçu tous ces petits êtres dans un rayon de la grâce. Georges Shelby, le petit Harry, le cousin d'Éva, le marmot regretté de la petite femme du sénateur, et Topsy, la pauvre, la diabolique et excellente Topsy, ceux qu'on voit et ceux même qu'on ne voit pas dans ce roman, mais dont il est dit seulement trois mots par leurs mères désolées, c'est un monde de petits anges blancs et noirs, où toute femme reconnaît l'objet de son amour, la source de ses joies ou de ses larmes. En prenant une forme dans l'esprit de madame Stowe, ces enfants, sans cesser d'être des enfants, prennent aussi des proportions idéales, et arrivent à nous intéresser plus que tous les personnages des romans d'amour.
Les femmes y sont jugées et dessinées aussi de main de maître, non pas seulement les mères, qui y sont sublimes, mais celles qui ne sont mères ni de coeur ni de fait, et dont l'infirmité est traitée avec indulgence ou avec rigueur. A côté de la méthodique miss Ophélia, qui finit par s'apercevoir que le devoir ne sert à rien sans l'affection, Marie Saint-Clair est un portrait d'une vérité effrayante.
On frissonne en songeant qu'elle existe, cette lionne américaine qui n'est qu'une lâche panthère; qu'elle est partout; que chacun de nous l'a rencontrée; qu'il la voit peut-être non loin de lui, car il n'a manqué à cette femme charmante que des esclaves à faire torturer pour qu'elle se révélât complète à travers ses vapeurs et ses maux de nerfs.
Les saints ont aussi leur griffe, c'est celle du lion. Elle respecte la chair humaine, mais elle s'enfonce dans la conscience, et un peu d'ardente indignation, un peu de terrible moquerie ne messied pas à cette bonne Harriett Stowe, à cette femme si douce, si humaine, si religieuse et si pleine de l'onction évangélique. Oui, c'est une femme bien bonne, mais ce n'est pas ce que nous appelons dérisoirement une bonne femme: c'est un coeur fort, courageux, et qui en bénissant les malheureux, en caressant des fidèles, en attirant les faibles, secoue les irrésolus, et ne craint pas de lier au poteau les pécheurs endurcis pour montrer leur laideur au monde.
Elle est dans le vrai sens de la lettre sacrée. Son christianisme fervent chante le martyre, mais il ne permet pas à l'homme d'en perpétuer le droit et la coutume. Il réprouve cette étrange interprétation de l'Évangile qui tolère l'iniquité des bourreaux pour se réjouir de les voir peupler le calendrier de victimes. Elle en appelle à Dieu même, elle menace en son nom. Elle nous montre la loi d'un côté, l'homme et Dieu de l'autre.
Qu'on ne dise donc pas que, puisqu'elle exhorte à tout souffrir, elle accepte le droit de ceux qui font souffrir. Lisez cette belle page où elle vous montre Georges, l'esclave blanc, embrassant pour la première fois le rivage d'une terre libre, et pressant contre son coeur la femme et l'enfant qui sont enfin à lui! Quelle belle page que celle-là, quelle large palpitation, quelle protestation triomphante du droit éternel et inaliénable de l'homme sur la terre: la liberté!
Honneur et respect à vous, madame Stowe. Un jour ou l'autre, votre récompense, qui est marquée aux archives du ciel, sera aussi de ce monde.
Décembre 1832.
IX
EUGÈNE FROMENTIN
I.
UN ÉTÉ DANS LE SAHARA
Au mois de mai 1853, un jeune peintre faisait, pour la seconde ou troisième fois, un voyage en Afrique, et il écrivait à un de ses amis:
«Tu dois connaître, dans l'oeuvre de Rembrandt, une petite eau-forte, de facture hachée, impétueuse, et d'une couleur incomparable, comme toutes tes fantaisies de ce génie singulier, moitié nocturne, moitié rayonnant, qui semble n'avoir connu la lumière qu'à l'état douteux de crépuscule où à l'état violent d'éclairs. La composition est fort simple: ce sont trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage; à gauche, une plaine à perte de vue, un grand ciel où descend une immense nuée d'orage, et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs, qui cheminent en hâte et fuient, le dos au vent. Il y là toutes les transes de la vie de voyage, plus un côté mystérieux et pathétique qui m'a toujours fortement préoccupé; parfois même il m'est arrivé d'y voir comme une signification qui me serait personnelle. C'est à la pluie que j'ai dû de connaître, une première fois, le pays du perpétuel été; c'est en la fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le soleil sans brume….
«Je crois avoir un but bien défini. Si je l'atteignais jamais, il s'expliquerait de lui-même; si je ne dois pas l'atteindre, à quoi bon te l'exposer ici?
«—Admets seulement que j'aime passionnément le bien, et qu'il y a deux choses que je brûle de revoir: le ciel sans nuage au-dessus du désert sans ombre.»
Parti de Médéah le 22 mai, notre voyageur campa, le 24, à Elyonëa (la Clairière), et alla souper chez le caïd, dans sa maison fortifiée. Le 31, il était à Djelta; il racontait à son ami un de ses bivouacs dans le désert, le plus triste sans contredit de toute la route, au bord d'un marais vaseux, sinistre, dans des sables blanchâtres, hérissés de joncs verts à l'endroit le plus bas de la plaine, avec un horizon de quinze lieues au nord, de neuf lieues au sud; dans l'est et dans l'ouest, une étendue sans limite. Une compagnie nombreuse de vautours gris et de corbeaux monstrueux occupait la source à notre arrivée. Immobiles, le dos voûté, rangés sur deux lignes au bord de l'eau, je les pris, de loin, pour des gens comme nous pressés de boire. Il fallut un coup de fusil pour disperser ces fauves et noirs pèlerins.—Les oiseaux partis, nous demeurâmes seuls.—Était-ce fatigue? était-ce l'effet du lieu? Je ne sais, mais le premier aspect d'un pays désert m'avait plongé dans un singulier abattement. Ce n'était pas l'impression d'un beau pays frappé de mort et condamné par le soleil à demeurer stérile; ce n'était plus le squelette osseux de Boghari, effrayant, bizarre mais bien construit; c'était une grande chose sans forme, presque sans couleur, le rien, le vide, et comme un oubli du bon Dieu; des lignes fuyantes, des ondulations indécises; derrière, au-delà, partout, la même couverture d'un vert pâle étendue sur la terre.—Et là-dessus, un ciel balayé, brouillé, soucieux, plein de pâleurs fades, d'où le soleil se retirait sans pompe et comme avec de froids sourires. Seul, au milieu du silence profond, un vent doux qui nous amenait lentement un orage, formait de légers murmures autour des joncs du marais. Je passai une heure entière, couché près de la source, à regarder ce pays pâle, ce soleil pâle; a écouter ce vent si doux et si triste. La nuit qui tombait n'augmenta ni la solitude, ni l'abandon, ni l'inexprimable désolation de ce lieu.»
Un jour, dans cette plaine, le voyageur rencontra, dans toute la journée, un petit garçon qui conduisait des chameaux maigres. Le jour suivant, rien. Si fait, des rouges-gorges et des alouettes. «Doux oiseaux, qui me font revoir tout ce que j'aime de mon pays; que font-ils, je te le demande, dans le Sahara? Et pour qui donc chantent-ils dans le voisinage des autruches et dans la morne compagnie des bubales, des scorpions et des vipères à cornes? Qui sait? Sans eux, il n'y aurait plus d'oiseaux peut-être pour saluer les soleils qui se lèvent.»
Le voyageur traverse un douar. Il y rencontre le pauvre derviche, l'idiot en vénération de la tribu. Il le raconte et le décrit à son ami en vingt lignes. Il arrive au pays de la lumière. Il en exprime ainsi la puissante suavité: «Aujourd'hui, sous la tente, à deux heures, le soleil a atteint le maximum de 52 degrés, et la lumière, d'une incroyable vivacité, mais diffuse, ne me cause ni étonnement ni fatigue. Elle vous baigne également, comme une seconde atmosphère, en flots impalpables; elle enveloppe et n'aveugle pas. D'ailleurs, l'éclat du ciel s'adoucit par des bleus si tendres, la couleur de ces vastes plateaux est si tendre, l'ombre elle-même de tout ce qui fait ombre se noie de tant de reflets, que la vue n'éprouve aucune violence, et qu'il faut presque de la réflexion pour comprendre à quel point cette lumière est intense.»
A ce point de son voyage, notre voyageur, qui n'a pas cessé de monter le plateau du Sahara, est à 800 mètres au-dessus de la mer. Puis il traverse le Bordj, c'est-à-dire un des sanctuaires de la vie féodale de l'Arabe. A travers des tableaux étranges, à la fois grandioses et misérables, il arrive, le 3 mai, à Elaghouat, une de nos conquêtes, «ville à moitié morte, et de mort violente.» Il y reste jusqu'en juillet. De là, il s'enfonce encore plus dans le désert; il va de Tadjemond à Aïn-Mahdy, revient à Elaghouat et repart pour Médéah, écrivant toujours à son ami ce qu'il voit, ce qu'il rencontre, ce qu'il comprend, ce qu'il éprouve. Il faudrait tout citer, car aucune page n'est au-dessous de celles que je viens d'extraire au hasard. Tantôt, c'est la danseuse arabe à la lueur d'un feu de bivouac; tantôt l'importune hospitalité de Tadjemont ou la dédaigneuse réception d'Aïn-Mahdy, la ville sainte, la Rome du désert. C'est la tribu en déplacement, magnifique et immense tableau qui résume l'étude attentive et consciencieuse d'Horace Vernet, et la fougue héroïque de Delacroix. C'est le chameau qui crie douloureusement pendant qu'on le charge; c'est le cheval qui attend son maître, «cloué sur place comme un cheval de bois.» Douce et vaillante bête, dès que l'homme est en selle, il n'a pas besoin de lui faire sentir l'éperon. Il secoue la tête un moment, fait résonner le cuivre ou l'argent de son harnais; son cou se renverse en arrière et se renfle en un pli superbe, puis le voilà qui s'élance, emportant son cavalier, avec ces grands mouvements de corps qu'on donne aux statues équestres des Césars victorieux.
Et puis, c'est l'été terrible, l'heure de midi, «où le désert, à force d'être éclairé, devient comme une plaine obscure, perd les couleurs fuyantes de la perspective et prend la couleur du vide, tandis qu'autour de l'oasis, des bourrelets de sable, amassés par le vent, ont passé par-dessus le mur d'enceinte: c'est le désert qui essaye d'envahir les jardins.» Enfin, c'est le morne accablement des hommes et des choses sous le soleil de feu; c'est la soif intolérable et continue; c'est le rêve, l'idée fixe, la fureur du verre d'eau froide introuvable; c'est le paysage, les figures, les animaux, les attitudes, les sons, le silence, la fatigue, l'éblouissement, la rêverie. C'est tout ce qui se passe, saisi sur le fait et montré, je ne veux pas dire décrit. Ce voyageur ne songe qu'à rendre ce qu'il voit: il ne cherche pas l'embellissement dans les mots, il le trouve. C'est aussi la morne et splendide extase de la nature où rien ne passe, pas même la brise, où rien n'apparaît que le soleil, qui tout à coup, en vous enivrant de sa splendeur vous rend aveugle.
Le but de ce voyage, on le sait. Il l'a dit: il aime passionnément le bleu. Il veut être peintre. Il est né pour voir, il regarde, et, en regardant, il vit de sa pleine vie. Mais le résultat? Rapporte-t-il des chefs-d'oeuvre? En peinture, je n'en sais rien; on m'a dit qu'il avait du talent; lui, je ne le connais pas, et il n'est pas de ceux qui demandent qu'on parle d'eux. Mais ce que je sais, c'est que, sans le savoir lui-même, il a produit un chef-d'oeuvre littéraire. Ces simples lettres, en forme de journal, adressé à son ami, et aujourd'hui publiées en petit livre modeste et tranquille, forment un ouvrage que les écrivains les plus exercés peuvent, je ne dis pas se proposer pour modèle, cette manière de dire est mauvaise, en ce qu'elle suppose que les individualités gagneraient à se copier les unes les autres, mais examiner et approuver comme critérium des qualités les plus essentielles dans l'art de voir, de comprendre et d'exprimer. C'est un livre d'observation au point de vue pittoresque, et on sent que l'auteur n'a pas visé à autre chose. Il ne raconte pas sa vie privée. Il ne faut chercher là ni récits, ni anecdotes, ni aventures. Rien pour l'effet, rien pour le succès. Il s'est satisfait lui-même en prenant des notes sur un de ses albums, pendant qu'il faisait sur l'autre des croquis. Études de dessin et de couleur, soit avec la palette, soit avec les mots. J'ignore ce que lui a donné sa palette, mais ce que notre langue lui a fourni de couleur et de dessin est infiniment remarquable et le place d'emblée aux premiers rangs parmi les écrivains.
C'est que ce livre, qui n'a pas trois cents pages, a toutes les qualités qui constituent un talent de premier choix. La grandeur et l'abondance dans l'exquise sobriété, l'ardeur de l'artiste et la bonhomie enjouée et spirituelle du Français jeune, dans le sérieux d'une conscience d'élite; l'art d'exister pleinement dans son oeuvre, sans songer à parler de soi; le goût dans sa plus juste mesure au milieu d'une sainte richesse d'idées et de sensations; la touche énergique et délicate; le juste, le vrai, mariés avec le grand et le fort. Ces lettres, très-supérieures, selon moi, à celles de Jacquemont, sont appelées a un immense succès parmi les artistes, et, comme la France est artiste, espérons que ce sera un succès populaire.
Pour la partie du public qui ne veut que du drame, vrai ou faux, il est bon de l'avertir que ce n'est point là son affaire. Mais si, dans un jour de calme et de réflexion, il lui plaît de se faire une idée large et nette de ce désert, théâtre grandiose que sa fantaisie pourra ensuite peupler de ses propres rêves, s'il veut regarder passer, dormir ou agir la race arabe sous tous ses aspects, il pourra, grâce au travail rapide d'une intelligence puissante à résumer l'immensité, faire le long et pénible voyage du Sahara en deux heures.
Mai 1857.
II.
UNE ANNÉE DANS LE SAHEL
JOURNAL D'UN ABSENT
Je ne sais si vous êtes de mon avis, mais la plus agréable lecture qu'il y ait, me semble être celle des voyages. Il y a là plus d'intérêt que dans les romans, et moins de souffrance que dans l'histoire. En général, tout s'arrange trop bien dans le roman, et, dans l'histoire, tout s'arrange trop mal. Le roman nous leurre de trop d'idéal; l'histoire nous abreuve de trop de réalité.
Mais le voyage! Quels qu'en soient les fatigues, les dangers et les misères, celui qui les raconte en est sorti. Nous sommes donc assurés d'un heureux dénoûment, lequel n'est pas une fiction, et qui, pour peu que les aventures aient été périlleuses, garde tout le charme de l'invraisemblance et de l'inattendu.
Le voyage de découverte est si intéressant par lui-même que l'on n'exige pas du narrateur les beautés de la forme. Par exemple, les récits que, sous le titre de Voyageurs anciens et modernes, M. Édouard Charton a récemment publiés n'ont point été accueillis dans un but littéraire, mais en vue de l'instruction sérieuse que, sous tous les rapports, les grands voyages apportent à chaque période de l'histoire des hommes. Traduits ou textuels, rédigés avec élégance ou bonhomie, ces récits sont tous attachants et laissent loin derrière eux, même au point de vue de la simple lecture, l'intérêt des romans et des poëmes.
Le voyage est une chose si attrayante, qu'à tous les points de vue, l'homme de talent qui raconte, soit une course lointaine, soit une excursion dans des régions connues de tous, est toujours suivi dans sa narration par la pensée de son lecteur comme une sorte d'oracle. Sauf à être contredit après coup par ceux qui ont la prétention plus ou moins fondée d'avoir mieux vu, il tient les gens sous le charme. Soit que l'on parcoure l'Italie avec Théophile Gautier, et qu'à travers les diamants de sa parole, on voie toutes choses se revêtir d'un éclat et d'une grâce que ne vous avait pas toujours offerts la réalité dans vos jours de spleen et de fatigue; soit que l'on se laisse aller à rire sur les ruines du monde grec, un peu scandalisé de soi-même, un peu chagrin d'avoir à rejeter tant d'illusions caressées dans l'enfance, mais dominé par la gaieté française et l'esprit entraînant d'Edmond About; soit enfin que, tout grelottant d'une vision de froid et de désolation, on suive l'expédition périlleuse et sérieusement scientifique dans les mers du nord, racontée par Charles Edmond avec tant de couleur, d'humour et de sentiment poétique; il est bien certain que le voyage aventureux, contemplatif ou critique, s'empare de l'imagination et fouette l'esprit comme un des appels les plus excitants de la vie. Aux voyages de découverte et de danger, on ne demande que de l'exactitude et de la simplicité. Aux voyages d'art, de poésie ou d'études de moeurs, on ne demande ni périls, ni événements, sauf à être enchanté quand il s'en trouva un peu, par fortune, dans le courant de la narration.
Un des voyageurs qui s'emparent de l'esprit avec le plus d'autorité et d'attrait, c'est M. Eugène Fromentin, Déjà, en 1857, nous l'avons suivi au Sahara; cette année, ou du moins à la fin de l'année dernière, nous l'avons retrouvé avec joie, complétant son voyage, ou, pour mieux dire, son séjour en Afrique, dont l'Été dans le Sahara n'était qu'une partie détachée.
Le nouveau récit de M. Fromentin est intitulé: Une année dans le Sahel. Journal d'un absent. C'est du Sahel qu'il est parti pour le Sahara; c'est au Sahel qu'il est venu se reposer de ce terrible été, on pourrait dire se désaltérer, car la soif, à l'état d'idée fixe, est le principal fléau de ces régions formidables. C'est donc le séjour dans le nord de l'Afrique, avant et après cette dure campagne vers le centre, que nous raconte le voyageur.
C'est malgré lui que nous l'appelons ainsi, car il se défend, avec une rare modestie, d'être autre chose qu'un homme errant qui aime passionnément le bleu, et qui voyage pour le seul plaisir d'aller et de rester où il lui plaît, qui tantôt veut essayer du chez soi sur cette terre étrangère, et tantôt obéit à une curiosité de locomotion tout instinctive. En un mot, c'est l'artiste qui voyage pour le seul plaisir de vivre en voyageant. Cette modestie n'est point affectée. On sent, à chaque page de ce beau livre, que l'auteur est un vrai poëte qui a vécu sa vie intérieure au milieu de scènes qui venaient s'y encadrer comme dans un miroir, mais qu'il a savourées profondément pour son compte avant de songer à les rendre. Peintre, car il est peintre, vous le savez, il a voyagé et vu en peintre. Il a fait, m'a-t-on dit, de la bonne et belle peinture. Je ne puis vous en parler, je n'ai encore vu ni l'homme ni ses toiles. D'autres apprécieront donc l'artiste qui peint. Je reviens à celui qui écrit, et dont la forme est une des plus belles peintures que nous ayons jamais lues.
Dans une appréciation des plus ingénieuses et des plus justes à propos de la peinture précisément, cet éminent écrivain nous dit qu'il y a deux hommes qu'il ne faut pas confondre: le voyageur qui peint et le peintre qui voyage. Et il ajoute humblement: «Le jour où je saurai positivement si je suis l'un ou l'autre, je vous dirai exactement ce que je prétends faire de ce pays.»
La distinction entre le voyageur qui peint et le peintre qui voyage est rétablie ensuite avec une clarté lumineuse. Le premier est celui qui reproduit avec amour la couleur particulière d'un pays et des hommes qui l'habitent, beauté ou étrangeté, n'importe: il fait le portrait de la nature qu'il explore; il est fidèle, attentif, épris de son modèle. Il rapporte des documents véridiques; homme de plus ou moins de talent, il révèle plus ou moins ce qu'il a vu sous le ciel des horizons nouveaux.
Le peintre qui voyage est peintre avant tout; il était peintre avant de voyager; il n'a pas besoin de voyager pour rester peintre. Il a son individualité puissante qui le suit partout et qui s'approprie tout. Les grands aspects peuvent le grandir, mais les nouveaux ne le changent pas. Sa personnalité domine le sujet, et, sans trop s'inquiéter de traduire littéralement ce qui, après tout, ne saurait l'être d'une manière absolue, il exprime à sa manière ce qui le frappe. Du premier, l'on peut dire: Comme il a bien vu! de l'autre: Comme il a fortement senti!
Tel est, en termes vulgaires, l'abrégé de cette excellente dissertation, écrite de main de maître et appuyée d'exemples saisissants. Nous devions nous y reporter justement pour caractériser le talent littéraire de l'auteur, car ce qu'il dit de la peinture s'applique parfaitement à la littérature, et nous ne nous sommes pas longtemps demandé, en le lisant, s'il devait être classé parmi ceux qui traitent leur sujet en peintres voyageurs ou en voyageurs peintres. On sait bien que son admiration dominante est acquise au peintre qui voyage, que son aspiration généreuse est de faire avec l'Orient quelque chose qui soit individuel et général tout à la fois. C'est comme qui dirait vouloir appartenir en même temps au monde extérieur et à soi-même. Eh bien, nous croyons que la question est déjà résolue pour M. Eugène Fromentin. Il a beau craindre d'échouer dans la grande entreprise et dire: «Il est possible que, par une contradiction trop commune à beaucoup d'esprits, je sois entraîné précisément vers les curiosités que je condamne, que le penchant soit plus fort que les idées, et l'instinct plus impérieux que les théories.» Nous pensons sincèrement pouvoir le rassurer. En tant qu'écrivain, il est certainement le voyageur qui peint avec une vérité ravissante, et le peintre qui voyage en illuminant de sa propre vie tous les objets de son examen.
Quoi que l'on dise et que l'on pense des régions méridionales, elles ont généralement pour caractères dominants la nudité, l'étendue, et je ne sais quelle influence de grandeur désolée qui écrase. Pour être senties à distance, elles ont besoin de passer à travers une forme à la fois riche et simple, et c'est grâce à cette forme remarquable que M. Eugène Fromentin nous a fait comprendre l'accablante beauté du Sahara.
Le Sahel, moins rigoureux et plus riant, lui a permis de charger sa palette de tons plus vrais et plus variés. C'est donc une nouvelle richesse de son talent qu'il nous révèle et qui le complète. A le voir si frappé, si rempli de la morne majesté du désert, on eût pu craindre de ne pas le retrouver assez sensible à la végétation qui est la vie du paysage, et à l'activité qui est la vie de l'homme. Il n'en est pas ainsi. Il ne s'est pas imposé une manière, son sujet ne l'a pas absorbé. Toujours maître de son individualité, on sent bien en lui la puissance d'une âme rêveuse et contemplative, mariée pour ainsi dire avec l'éternel spectacle de la nature; mais cette nature adorée, il la suit de l'oeil et de l'âme dans son éternelle mobilité et se l'approprie merveilleusement, en même temps qu'il s'abandonne à elle avec un parti pris généreux. Si vous voulez voir l'Afrique sans vous déranger, lisez-le donc avec confiance, et vous aurez vu, à travers ses yeux, quelque chose de grand et de réel, d'écrasant et de délicieux, de sublime et de charmant, d'amusant même, car les races ont toutes leur côté comique, et le peintre, qui sait tout voir, nous trace, d'une main légère, les appétits naïfs de gourmandise, de vanité et de coquetterie de ses personnages. Ses tableaux sont donc complets: grandeur du climat, brillants caprices de l'atmosphère, beauté touchante ou imposante des lignes, grâce ou singularité des accidents, effet et nature pittoresque des habitations, des costumes, des figures, des animaux, des meubles, et, par-dessus tout cela, définition magistrale des idées et des sentiments qui dominent les êtres, c'est un examen saisissant de tout ce qui fait le caractère d'un monde et de ses habitants.
A ces tableaux variés et splendides, ajoutez, cette fois, un épisode dramatique raconté d'une manière éblouissante d'art et de goût: l'amour tranquille et la mort tragique de la belle Haoûa. Jamais aventura ne fut plus chastement voilée et plus solennellement dénouée. C'est là que l'on sent combien le vrai l'emporte sur la fiction. Et pourtant, c'est peut-être un roman que cette histoire. Nul n'a le droit de demander à l'auteur si Haoûa a vécu, aimé et péri de cette manière. «Qu'importe! vous répondrait-il, si vous êtes incertain, c'est que j'ai été vrai. Qui se soucie de savoir quels êtres réels ont posé pour les figures des grands tableaux et des immortelles statues? Je n'ai songé ni à faire une immortelle, ni à raconter un incident de ma propre vie. J'ai fait vivre dans ma pensée une femme arabe, telle qu'elle était dans la réalité, et j'en ai fait une abstraction qui résume un type général.»
Oui, en vérité, voila ce que l'auteur aurait le droit de vous dire, tout aussi bien qu'un romancier de profession. Ce qu'il y a de certain, c'est que, pour la première fois, nous nous sommes fait une idée de ces types inconnus et mystérieux dont Eugène Delacroix nous avait montré la figure dans l'admirable tableau des Femmes d'Alger. Je dis mystérieux, parce qu'en grand maître, Eugène Delacroix avait laissé planer sur ces étranges beautés le sentiment insaisissable qui les anime. En les regardant, on se demande ce qu'il s'est certainement demandé à lui-même: A quoi pensent-elles?
Voici Eugène Fromentin qui est entré dans le sanctuaire d'une de ces existences cachées, et qui nous répond: Elles ne pensent pas, mais elles font penser, comme les figures des grands maîtres, comme les immortelles statues, qu'elles soient d'or, de chair ou de marbre, n'importe! elles ne vivent pas, mais elles sont une si belle expression de la vie, que les dédaigner serait une folie, les briser un sacrilége. Aussi le meurtre d'Haoûa vous laisse-t-il, dans ce récit, une impression profonde d'indignation et de regret. C'est une consternation inexplicable qui se fait dans l'âme à cette dernière page, comme si, au moment où vous contemplez, dans une tranquille extase, la Vénus de Milo, la voûte qui l'abrite s'effondrait et l'écrasait sous vos yeux.
N'oublions pas, en parlant de la partie épisodique de ce livre, l'autre figure de femme d'Alger, la grande et magnifique Aïchouna avec sa petite négresse Jasmina, ses toilettes, ses parfums, sa démarche solennelle et son goût pour la pâtisserie. A côté de ces admirables animaux, se dessine la figure intelligente et forte du voyageur européen Vandell, personnage réel ou imaginaire, espèce de Bas-de-Cuir savant des savanes de feu de l'Afrique; une aussi belle création, dans son genre, que celle d'Haoûa et de son entourage. De tous les personnages mis en scène sobrement et heureusement par notre voyageur, on peut dire le proverbe italien: Se non è vero, è ben trovato, c'est-à-dire à ce qu'il nous sembla: «Si ce n'est pas arrivé, tant pis pour la réalité.»
Cette fois, nous ne citerons rien de cette belle étude; ce serait la déflorer. L'Été au Sahara a eu ses lecteurs satisfaits et charmés; l'Année dans le Sahel a déjà eu ses lecteurs avides; et si nous rendons ici hommage a un talent qui n'a plus besoin de personne, c'est tout simplement un remerciment personnel que nous avons du plaisir à lui adresser, ainsi qu'aux autres artistes voyageurs que nous avons mentionnés plus haut, et à tous ceux qui ont reçu du publie l'accueil qu'ils méritaient. Demandons-leur à tous, à tous ceux qui savent bien voir et bien dire, beaucoup de voyages, n'importe où. Tout le mal qu'on voit sur la terre vient de l'ignorance; c'est un lieu commun, c'est-à-dire une vérité bien acquise et bonne à se répéter pour se consoler du mal qui tarde à disparaître de notre pauvre petite planète. L'ignorance (autre lieu commun) vient de l'isolement. L'homme qui cherche à résoudre les problèmes sociaux d'une manière générale devrait avoir fait le tour du monde et interrogé tous les types de la famille humaine. Mais qui peut faire le tour du monde à son aise et en conscience? Venez donc, beaux et bons livres de voyages, documents de science, de philosophie, d'art ou de psychologie; apportez-nous ce que chacun de vous a recueilli au profit de nous tous, vos rêveries ou vos émotions, vos découvertes ou vos rectifications, une fleur cueillie sur la montagne ou une larme versée sur un désastre, un chant recueilli, le vol d'un oiseau observé, n'importe quoi, ce ne sera jamais rien. La mémoire de l'homme intelligent est un clair miroir qui, par un procédé magique, donne la vie aux images qui l'ont traversé, et cette vie, ce n'est pas seulement le fait de la vie, c'est son sens intime et particulier à chaque manifestation de la vie générale, c'est le pourquoi de la pensée appliquée au comment de l'examen.
Mars 1859.
X
BÊTES ET GENS
PAR
P.-J. STAHL
Nommer Stahl, c'est rappeler une série de ravissantes études, légères dans la forme, sérieuses dans le fond. Nommer Hetzel, c'est renouveler les regrets qu'inspire à de nombreux amis et à une foule de personnes haut placées dans les arts et dans la société parisienne, l'éloignement d'un homme à la fois utile et charmant comme ses travaux, comme les livres qu'il a publiés et comme les pages qu'il a écrites.
A quoi profite l'absence d'Hetzel? Nous ne saurions répondre qu'à la question ainsi renversée: A quoi cette absence ne nuit-elle pas? Elle nuit à quelque chose de plus général que les sympathies de l'amitié; elle nuit à l'art, puisqu'elle creuse dans la littérature contemporaine une lacune que personne ne pourra combler.
Hetzel n'avait pas seulement un emploi et un rôle important dans la librairie élégante, il avait une mission toute spéciale qui consistait à mettre le commerce des livres au service de la poésie et du sentiment. Sous les titres modestes d'éditeur et de libraire, cet esprit gracieux, sensible et actif poursuivait l'exécution de l'oeuvre de goût, et nous avons dû à ça goût, qui faisait de son entreprise un fait exceptionnel, les seuls livres de luxe et de fantaisie qui, depuis vingt ans, aient été mis à la portée et appropriés à l'usage de nombreux lecteurs. Il a cherché à initier à la poésie et à l'esprit, par le dessin et la gravure, toute une classe nouvelle de consommateurs, les bourgeois et les enfants.
Si, jeune lui-même, il n'a pas eu le temps (hélas! on ne le lui a pas laissé) de produire de jeunes talents, il a du moins su réveiller les talents qui s'endormaient, ou ranimer ceux qui se croyaient lassés de produire. Ayant en lui seul ce qu'il faut pour produire soi-même, il était tout capable, par ses idées riantes, sa sympahie aimable et son courage désintéressé, de rafraîchir des imaginations attristées, que la commande brutale ou la demande absurde de l'exploiteur achève souvent de paralyser.
Si l'artiste avait une intention à émettre, une fantaisie à réaliser, il se chargeait d'en fournir le texte, d'en faire accepter l'originalité, et réciproquement, il courait de l'écrivain au dessinateur pour que l'un sût ou voulût élever son imagination au niveau de celle de l'autre. C'est ainsi qu'il a su marier le génie de Balzac à celui de Meissonnier et de Granville, celui d'Alfred de Musset à celui de Tony Johannot, et ainsi de beaucoup d'autres. Tantôt il faisait paraître une magnifique création déjà classique comme Werther ou le Vicaire de Wakefield, tantôt il réunissait les adorables études satiriques de Gavarni et les lançait dans le monde revêtues de tout l'attrait et de toute la fraîcheur d'un cadre digne d'elles. Enfin, il était essentiellement fécondant pour des puissances isolées ou fatiguées qu'il savait grouper ou renouveler, suggérant à l'une une idée pour sa forme, à l'autre une forme pour son idée, se chargeant de trouver le traducteur pour chacune, et se faisant traducteur lui-même au besoin, faute de mieux, disait-il modestement.
Ce faute de mieux nous a valu un charmant recueil de poésies en prose qui méritaient de ne pas rester à l'état de fragments épars, et qui ont été réunies dernièrement en un volume sous le véritable nom de l'auteur. Ces pages remarquables ne sauraient être analysées; elles sont trop concises et trop nerveuses dans leur allure pour ne pas perdre même à être fragmentées. Elles sont d'une légèreté diaphane au premier abord, mais elles vous saisissent bientôt par une certaine profondeur de sentiment et une certaine vigueur d'indignation qui ont l'air de s'échapper involontairement comme un cri du coeur et de la conscience à travers une chanson moqueuse ou mélancolique.
C'est quelque chose de très-individuel que cette manière à la fois douce et brusque de dire les choses: ce n'est pas de l'humour, c'est de la douleur qui prend son parti, c'est un mélange de colère ironique contre le mal et le faux, et de tendresse enthousiaste pour le bien et le vrai. C'est du Sterne germanisé par le sentiment, francisé par l'esprit, et cela a une forme recherchée et naïve en même temps qui ne ressemble qu'à elle-même. La style est rapide, l'idée est serrée, et tout porte, dans cette manière gui semble s'être proposé de dire sans dire, et de vous faire frissonner devant le problème de la vie en ayant l'air de vous chatouiller l'oreille avec un lien commun spirituellement tourné. Le sentiment poétique y est exquis, comme par-dessus le marché. Il n'y a ni longueurs ni défaillances; ce livra si court trouve, d'un bout à l'autre, le secret de vous faire approfondir les suiets qu'il a l'air d'effleurer.
Nohant, 14 mars 1834