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Autour de la table

Chapter 8: V
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About This Book

A series of intimate essays and sketches focused on life gathered around a large family table, where members assemble for shared reading, handiwork, conversation, and small entertainments. The narrator depicts the table as the home's center, outlines habits of communal reading aloud and casual critique, and considers how group taste can fragment or concentrate attention. Recollections of seasonal gatherings, interruptions, and spontaneous talk lead into brief meditations on poetry, art, and the particular pleasures and limits of listening together, the author promising to offer impressions and conversational outcomes rather than systematic critical reviews.

Avec tant de charme et de vitalité dans l'expansion, la vie de retraite et de concentration eût été un contre-sens, une désobéissance envers elle-même. Elle avait une double mission puisqu'elle avait une double puissance. Elle devait doter son époque de beaux ouvrages, et, en même temps, elle devait à l'élite de la société intelligente de cette époque l'instruction ou le redressement qui découlent, dans les rapports directs de la vie, d'un esprit supérieur et d'une bouche éloquente et persuasive. Si, dans le grand nombre de personnes qu'elle s'est donné la peine de charmer ou de convaincre, toutes n'ont pas senti la portée de son intelligence et profité du bienfait de son commerce, du moins l'on peut être sûr que tout ce qui était digne de l'approcher a reçu d'elle de nouvelles forces. Les plus grands esprits l'ont trouvée à leur niveau dans ce qu'ils avaient de meilleur; les artistes ne l'ont jamais écoutée sans être plus sûrs d'eux-mêmes dans ce qu'ils avaient de bon et de vrai. Elle était donc un foyer, et son rayonnement ne pouvait pas lui appartenir exclusivement.

Comme elle se plaignait un jour à moi de n'avoir pas d'enfants, une idée m'apparut très-claire, et je la lui communiquai avec conviction: Vous n'avez pas eu d'enfants, lui dis-je, parce que Dieu ne l'a pas voulu et n'a pas dû le vouloir. Ce dont vous vous affligez comme d'une disgrâce est une conséquence logique de votre supériorité sur les autres femmes. Si vous aviez été mère, les trois quarts de votre vie auraient été perdus pour votre mission. Il vous eût fallu sacrifier ou les lettres, ou les relations dont vous êtes l'âme. Absorbée par la famille, vous n'eussiez plus été que la moitié de vous-même, c'est-à-dire femme du monde ou écrivain, mais point l'un et l'autre: le temps n'eût pas suffi.

—Avec quelle joie j'aurais sacrifié le monde! s'écriait-elle; le monde ne m'a servi qu'à me désennuyer de ma solitude!

Je l'assurai de ce dont j'étais pénétré; c'est que la Providence ne s'occupait pas de nous en vue de notre satisfaction personnelle, mais en vue de notre utilité pour ses vues générales, et qu'il fallait la remercier de nous placer dans les conditions où nous pouvions la seconder.

Ce que je disais à cette illustre femme, je le pense encore, ajoutai-je en m'adressant à la grand-mère: elle devait être ce qu'elle a été, belle, riche, libre de soins et de fatigues trop intenses, brillante, entourée, admirée. Elle a eu des éléments de sécurité, de calme et de puissance appropriés à l'influence heureuse qu'elle devait exercer.

—Et pourtant, reprit Louise, elle souffrait souvent, m'as-tu dit, de cette situation.

—Elle en souffrait jusqu'au désespoir, parce qu'elle était trop complète pour ne pas désirer la vie complète. Mais la vie complète est impossible en ce monde, et, même préservée de l'absorption de la famille, le temps et la liberté lui manquaient souvent. Elle se trouvait trop sacrifiée aux relations extérieures; elle nous jalousait un coin où elle eût pu se réfugier pour juger en paix les choses de la vie et sa propre vie intérieure. Son chant de la Nuit est un cri de douleur, de fatigue et d'étouffement; mais on y sent la force quand même, car cette belle nature se retrempait dans ses combats.

Et l'on revient à sa nature

s'écriait-elle,

Comme à son pays bien-aimé.

Elle avait effectivement non-seulement un empire stoïque sur elle-même, mais encore, et grâce au ciel, une généreuse facilité à reprendre ses armes vaillantes, son inspiration, son souffle de poëte, sa parole entraînante et son aimable rire d'enfant. Elle a bravement vécu, noblement lutté et légitimement triomphé. Il n'y a rien de trop dans les éloges que nous venons de lire. Que ce bouquet d'anniversaire, réuni par une main pieuse, soit donc pour elle un parfum de fête et comme un remercîment de cette belle vie qu'elle nous a consacrée à tous, peut-être, hélas! aux dépens de la sienne en ce monde; car elle avouait, comme madame de Staël, qu'elle dépensait trop de sa flamme intérieure et qu'elle en était parfois brisée; mais là où elle vit maintenant, elle recueille les fruits de tant de fleurs jetées par elle sur nos chemins, et la nouvelle tâche qu'elle accomplit dans une autre station de la route éternelle est une récompense, c'est-à-dire une carrière plus glorieuse encore.

Montfeuilly, 5 juillet 1856.

IV

On reçut le lendemain à Montfeuilly un livre déjà bien connu ailleurs, mais qui faisait partie d'un envoi en retard, l'Oiseau, par M. Michelet. On se réjouit d'avoir un ouvrage signé de ce beau nom à lire en famille, car les livres de pure science ou de pure philosophie, si clairs et si brillants qu'ils soient, ne peuvent être lus à haute voix que dans une sorte de tête-à-tête. Là où l'attention de tous ne peut se distraire un instant sans perdre le fruit de l'audition, il ne faut guère sortir du domaine de l'art et de la poésie.

Ce livre plut surtout à la grand'mère; mais Julie, dont les instincts sont olympiens plutôt que terrestres, prit avec impétuosité la cause des aigles et de tous ces fiers tyrans de l'air dont l'auteur accuse le rôle terrible, les penchants odieux.

—Cela ne s'est jamais vu, s'écria-t-elle. Jamais on n'a songé à mettre le vautour au-dessus de l'aigle; c'est renverser toutes les notions humaines! Quoi! parce que certains oiseaux de proie tuent avec le bec, au lieu d'étouffer avec la griffe, les voila qualifiés de nobles! et l'oiseau de Jupiter sera traité de brigand et de tourmenteur!

—C'est qu'il a, en effet, l'instinct cruel, répondit le curé qui n'avait pas entendu lire, mais qui s'éveilla pour la discussion; celui qui ne tue que pour se nourrir ne fait pas un plus grand crime que nous autres, qui sommes nés mangeurs de poulets; mais celui qui s'endort avec la victime râlant dans sa serre cruelle, jusqu'à ce que l'appétit revienne à monseigneur, celui-là est né bourreau. La souffrance de sa proie fait le fond de sa jouissance et les délices de sa réfection. Voyons, Théodore, vous ne dites donc rien aujourd'hui?

—Je dis, répliqua Théodore, que le livre en question est une agréable fantaisie, rien de plus!

JULIE.—Cette fois (et bien à regret, je vous jure, mon excellent ami!) je partage votre opinion.

MOI.—Pourtant, M. Michelet pense avoir fait un livre dont l'idée est philosophique. Est-ce qu'il se serait trompé?

THÉODORE.—Si vous voulez que je vous dise mon avis sur la nature du talent de M. Michelet, je vais m'en acquitter en deux mots: c'est encore un de vos hommes de génie incomplets et désordonnés.

LOUISE.—Ah! prends garde, mon enfant, si tu généralises ainsi la question, Julie va se retourner contre toi.

THÉODORE.—Je me moque bien de Julie!

LE CURÉ.—Parlez, voyons! Je suis sûr d'avance que vous avez raison contre M. Michelet.

MOI.—Monsieur l'abbé, vous avez dormi tout le temps de la lecture!

L'ABBÉ.—Ça ne fait rien!

LOUISE.—A la bonne heure! l'abbé appartient à la classe des jugeurs qui décrètent par présomption.

THÉODORE.—Moi, j'écoute, et très-consciencieusement, je vous assure. Je ne me défends donc pas, par un parti pris d'avance, de l'entraînement, que je reconnais être le souverain par excellence en matière d'art et de sentiment; mais je m'obstine à vous dire que je ne veux être vraiment entraîné que par les choses que je comprends bien, et qu'à force d'être concise, pittoresque, originale, la forme de M. Michelet manque souvent de la clarté nécessaire. Telle phrase de lui, qui vous éblouit et vous charme par sa couleur, souffre deux ou trois interprétations différentes. C'est un esprit qui garde au dedans de lui-même la moitié de ce qu'il allait dire. Il suppose qu'on le devine. Ce procédé est celui de plusieurs autres grands esprits qui ont horreur du développement, et dont la manière consiste à peindre à grands traits. C'est une manière excellente quand l'idée est parfaitement nette. Elle réussit à M. Michelet dans le récit des faits. Il est bien certain que là l'émotion gagne à la rapidité colorée de l'expression; mais quand il discute, il est obscur et procède par des réticences qui arrivent à former de véritables lacunes dans son esprit, dans le mien par conséquent.

Nous accordâmes tous à Théodore que ceci était vrai quelquefois, mais pas toujours.—Il faut bien, lui dit Louise, que tu reconnaisses toi-même que ce défaut fait exception, et non pas règle dans le talent de M. Michelet; autrement, tu ne le supporterais pas une minute, tandis que tu le goûtes presque toujours.

—Oui, dit Théodore, mais pas toujours!

Julie n'y put tenir, et désolée d'avoir approuvé Théodore un instant, elle revint à son indignation contre ceux qui cherchent les défauts avant les beautés, et qui, grâce à leurs habiles découvertes dans le côté faible, sont à jamais privés du bonheur de voir le côté fort.

—Il en sera toujours ainsi, mes chers enfants, dit la grand'mère, et le jour où vous trouverez un ouvrage supérieur quelconque qui ne frappera pas par quelque côté faible ou erroné le sens critique de tous les Théodores dont la plus grande moitié du genre humain se compose, je me demanderai si nous sommes encore sur la terre ou si nous avons pris notre vol vers quelque planète d'un autre ordre. Ce jour-là, nous ne serions plus ce que nous sommes; la vérité éternelle et absolue nous serait révélée, c'en serait fait de la critique et de tout ce qui la motive, et c'en serait bientôt fait aussi de ce que nous appelons l'art et la science. Ce qu'un homme aurait pu trouver dans une branche quelconque des connaissances humaines, un autre homme le pourrait trouver bientôt dans une autre branche, et, en moins d'un demi-siècle, notre espèce, passant à l'état angélique, n'aurait plus rien de ce qui la caractérise. Il n'est pas probable qu'une pareille révélation nous soit donnée. Je vous conseille donc d'aimer la nature humaine et son génie incomplet, tels qu'il a plu à Dieu de les établir en ce monde. Faites comme moi, si vous pouvez, et vous vous sentirez plus jeunes et mieux portants dans vos âmes; commencez par chérir vos poëtes et vos artistes dès qu'ils ont saisi la notion et trouvé l'expression du beau sous quelque aspect, dans quelque forme que ce soit; et alors, pardonnez à tous leurs défauts. Il ne faut pas un grand effort de coeur pour cela, ce penchant naturel est dans toutes nos affections; il est dans l'amour, il est surtout dans l'amour maternel, qui est le plus naïf, le plus primitif de tous nos instincts. Nous autres mères, nous admirons notre enfant bossu, pour peu qu'il ait dans les yeux un rayon de cette flamme céleste qui divinise toute créature vivante.

—C'est fort bien, répondit Théodore. Votre philosophie de l'art est, ma chère mère, une espèce de béatitude morale.

—Ou de charité chrétienne, observa le curé.

JULIE.—Non. Je comprends la grand'mère mieux que vous: elle veut qu'on soit d'une immense indulgence pour ceux qui voient, sentent et manifestent le beau. Elle ne proscrit point la critique, leçon nécessaire à ceux qui ne l'ont pas encore trouvé.

LOUISE.—Et même à ceux qui, l'ayant trouvé, se négligent ou s'égarent par la faute de leur paresse ou de leur orgueil.

THÉODORE.—Et comment savoir si c'est la faute de leur caractère ou de leur impuissance? Établirez-vous un tribunal pour peser les consciences? La critique aurait fort à faire!

LOUISE.—La critique aurait fort à faire en effet, et ce ne serait pas un mal; elle est parfois si légère et si partiale qu'elle ne sert qu'à faire briller l'esprit de celui qui parle, sans être d'aucune utilité à celui dont on parle. Savez-vous ce qui fait qu'un homme est un critique sérieux, c'est-à-dire quelque chose de plus qu'un agréable causeur? C'est le tact qui le fait pénétrer dans l'âme de l'artiste ou du poëte. Il me semble possible, sinon facile, de plonger dans cette âme qui se livre à vous dans ce qui la résume le mieux, dans son oeuvre, dans le résultat de son imagination. On peut s'y tromper, je le sais. S'il y avait de ces critiques infaillibles, il y aurait de ces ouvrages dont nous parlions tout à l'heure, de ces chefs-d'oeuvre sur lesquels la critique ne peut rien, et nous appartiendrions à ce monde paradisiaque de l'intelligence dont il faut garder le rêve pour une vie meilleure que celle-ci. Mais, sans arriver à l'infaillibilité, on pourrait bien approcher de la justice et faire respecter la critique si peu efficace pour l'art, et si méprisée aujourd'hui par les artistes, que la plupart d'entre eux, m'a-t-on dit, sollicitent des louanges des journalistes, ce qui est la plus grande injure qu'on puisse leur faire.

—Comment cela? dit le curé. Ne peut-on demander de l'indulgence à ces messieurs, comme on nous demande des messes pour le repos de l'âme de N… ou de N…?

LOUISE.—Votre état, mon cher abbé, est de demander miséricorde pour les vivants et les morts, et c'est, selon nous, un grand mal que vous ne puissiez pas dire vos messes sans les faire payer. En fait de journalisme, on est plus fier et plus scrupuleux. Dans cette église-là, le prêtre qui vit de l'autel est déshonoré. Mais il n'est point question de cela. On m'a dit seulement que l'orgueil de certains juges littéraires était flatté des supplications et génuflexions qu'on leur adresse; et moi, il me semble qu'à leur place je serais mortellement offensée de ces platitudes. Je considérerais mon verdict comme une chose sacrée; et, trouvant en moi-même la dose d'indulgence nécessaire pour ne condamner qu'à bon escient d'une manière absolue, je jetterais à la porte quiconque viendrait me demander de faire plus que ma conscience ne peut et ne doit. Mais ceci est une digression; revenons à notre propos. Je me résume en vous disant que la critique, telle que je la rêve, n'existe guère, et je ne m'en prends pas tant aux hommes qui la font qu'au milieu où ils vivent, aux artistes auxquels ils ont affaire, et surtout à ce travers ambitieux de l'esprit humain qui domine le public de tous les temps, travers qui consiste à vouloir l'impossible, des créations à la fois inspirées et calmes, excitantes et mesurées, ardentes et tranquilles; des oeuvres enfin qui puissent satisfaire entièrement les enthousiastes et les flegmatiques. J'avoue que ceci me paraît la recherche de la pierre philosophale.

THÉODORE.—Mais cet insatiable désir du mieux, cette soif de la perfection en toutes choses, ce besoin d'un idéal absolu, ne sont-ils pas les conditions sine qua non du progrès?

JULIE.—La grand'mère voudrait faire marcher ces deux forces de l'esprit dans le même chemin: soif de l'idéal, amour et respect pour tout ce qui s'en rapproche.

LOUISE.—Soit dans le passé, soit dans le présent, oui! Quant à l'avenir, c'est-à-dire au progrès, je voudrais que l'on y conduisît ceux qui le cherchent ardemment et sincèrement, comme on conduit par la main l'enfant ou le vieillard dont la marche est incertaine, avec douceur et patience, disant à l'enfant: «Espoir! tu marcheras encore mieux demain;» et au vieillard: «Courage! vous marchez presque aussi bien qu'hier…» Au lieu de cela, je vois qu'en général on gronde durement quand l'enfant tombe, et qu'on rit quand le vieillard trébuche. Les gens sévères comme toi, mon cher Théodore, ont bien des meurtres à se reprocher, et je ne vois pas ce que l'art peut gagner à tous ces coups de poignard qui blessent mortellement l'intelligence lorsqu'elle n'est pas défendue par une philosophie solide ou par un vaillant caractère.

—Mais suis-je donc de ces assassins, s'écria le bon Théodore tout fâché. Ne puis-je dire ici mon opinion autour de la table sans froisser l'orgueil de ceux que je critique?

—Que cela se chuchote autour de la table ou que cela soit crié sur les toits, c'est tout un, répondit Julie. On sort de chez soi tout empesé dans ce préjugé cruel qu'il ne faut rien passer à personne, et juger durement surtout ceux dont la tête dépasse la foule, et on sème le froid de la mort sur son passage. On glace l'inspiration chez ceux qui parlent, on étouffe la sympathie chez ceux qui écoutent, et chacun faisant, comme vous, la part du blâme plus large que celle de l'éloge, on arriverait bien vite à avoir un siècle de critique improductive, et un monde de jugeurs qui n'auraient plus rien à juger.

LOUISE.—Tandis que l'oeuvre de la critique devrait être de pousser à la production et de semer la vie avec la confiance. Ainsi, voilà un grand esprit, M. Michelet, que tu condamnes lestement parce qu'il a quelquefois des élans vagues, des définitions obscures, des conclusions brusquées. Moi, si j'avais l'honneur de lui parler, je lui parlerais sans banale complaisance de coeur et sans vaniteuse irrévérence d'esprit.

JULIE.—Voyons, voyons, grand'mère, comment lui parleriez-vous?

LOUISE.—Je lui dirais: «Tous n'avez peut-être pas cédé assez ingénument au sentiment poétique et tendre qui vous a fait écrire ce livre de l'Oiseau. Vous avez cru devoir rattacher votre rêve inspiré à une théorie religieuse et philosophique; vous avez craint de n'avoir pas le droit de chanter pour chanter; vous vous êtes imposé une sorte de discussion. Eh bien! ces deux grandes facultés d'artiste et de philosophe qui sont en vous se sont fait ici un peu la guerre. De là quelques contradictions dans ce beau livre. Une suave vision de la réconciliation de l'homme avec les animaux gracieux et faibles, et un droit accordé à l'homme de proscrire et d'écraser d'autres créatures (d'autres oiseaux même) également faibles devant lui; un hardi plaidoyer en faveur de l'âme des bêtes, et une malédiction implacable sur un grand nombre de ces bêtes dont l'âme est peut-être tout aussi précieuse devant Dieu; d'ingénieux efforts de talent et de génie pour lever ce voile mystérieux qui couvre le sens littéral de la création, et de vagues ténèbres tout à coup répandues comme à dessein sur l'impénétrable secret de la Providence.

»Mais ce que vous n'avez pu résoudre, quelque autre l'eût-il résolu mieux que vous? Non, je ne le pense pas. Il est des vérités naissantes dans l'esprit de l'homme qui doivent rester encore longtemps à l'état de lueurs indécises, et qui, pour se révéler, ont besoin d'un état social complètement nouveau; à plus forte raison, les rêves de sentiment, qui ont besoin de l'intervention divine pour se réaliser. Il est hors de doute pour nous tous qu'à l'apparition de notre race sur la terre, elle put vivre en bonne intelligence avec une grande partie des créatures d'un ordre inférieur qui l'avaient précédée dans le jardin de la nature, et que sa vie physique et morale fut complétée par la douceur de ses relations avec la plupart des animaux environnants. La nécessité d'amoindrir ou d'éloigner les espèces nuisibles lui apprit le meurtre, et l'habitude de faire bon marché de l'existence de ces êtres qui n'avaient pas le don de la parole pour protester amena le meurtre inutile, le mépris de la vie animale, l'extermination brutale et cruelle de milliers d'êtres inoffensifs, dont la grâce et la douceur attendrissent encore les femmes et les poëtes….

»Poëte et femme (car vous avez été deux pour rêver ce livre), vous avez entrevu cet idéal d'un paradis ramené sur la terre par le progrès de l'homme, et marquant le bout de la chaîne des temps commencée au paradis de l'innocence irresponsable. Dans ce paradis futur, vous faites rentrer les animaux inoffensifs exclus si longtemps de notre société barbare, et victimes de nos habitudes sanguinaires. Ce rêve est bien permis; il est bon et beau, mais il repose sur la réalisation de conditions nouvelles dans notre existence; car de quel droit se nourrira-t-on de la chair des animaux domestiques, le jour où l'on reconnaîtra les droits de la fauvette et du rossignol?

»Cette objection si simple vous est apparue d'avance au spectacle du grand combat auquel la création terrestre tout entière sert d'arène. Tous avez vu la plante dévorée par l'insecte, l'insecte par le petit oiseau et le petit oiseau par l'oiseau de proie. Vous avez constaté la nécessité fatale de cette alimentation de tous les êtres les uns par les autres, et, devant cette échelle de destruction universelle, vous avez trouvé l'ingénieuse et intéressante distinction de la mort et de la douleur. Vous avez absous celui qui tue, condamné celui qui fait souffrir; mais si vous permettez la discussion, n'y a-t-il pas quelque chose de bien arbitraire dans la condamnation des animaux prétendus cruels et dans le verdict d'acquittement de ceux qui ne sont que voraces? Qui donc prononcera sur le degré de férocité que leur a départi la nature et qui n'est qu'un résultat fatal de leur organisation? Cette douce et intelligente fauvette, ce poétique et divin rossignol détruisent des millions d'insectes et des papillons splendides, merveilles des nuits et des jours, vivantes pierreries que l'artiste, le savant et le poëte ne peuvent se lasser d'admirer, et qui sont, en somme, des créatures non moins innocentes que les autres.

»Qui sera l'arbitre? L'homme seul, à qui le royaume de la terre a été donné; mais pour quelle fin? voici la grande question. Est-ce pour la modifier et l'arranger à son usage, pour les satisfactions de sa propre vie physique et morale? Ou bien est-ce pour y établir un système de justice et de compensation entre les différents êtres qui l'y ont précédé? Vous paraissez dire que c'est pour l'une et l'autre fin. Elles semblent cependant inconciliables, ces deux justices souveraines, l'une qui commande de protéger la société humaine contre les animaux pernicieux, petits ou grands, l'autre qui regarderait comme d'institution divine le soin de maintenir, par une sage prévoyance, l'équilibre entre les forces rivales de la création animée. Nous ne voyons nullement le moyen d'associer dans ce monde la loi de douceur et de tolérance, qui entraîne le respect de toute vie, avec la nécessité d'une terrible répression; et notez que le jour où la terre n'aura plus de cimes ou de déserts inaccessibles à l'homme, la répression sera forcément l'extermination totale d'un nombre immense de races animales.

»Pour admettre l'idée de domestication de tous les êtres, il faut d'ailleurs admettre celle d'une modification si profonde des conditions de la vie terrestre, que les instincts de férocité et de destruction disparaîtraient devant un mode d'alimentation tout nouveau et impossible à prévoir. Vous semblez tourner la difficulté en permettant à l'homme d'aider, par certaines chasses, au travail d'épuration que fait la culture (et la nature elle-même) sur notre planète. Vous l'instituez protecteur du faible contre le fort. Vous reléguez le monde des monstres aux archives de la création inachevée; vous supposez une ère de calme et de sécurité où tout être insociable aura disparu, puisque vous dites à la fin du livre: «L'art de la domestication doit sortir principalement de la considération de l'utilité dont l'homme peut être aux animaux; de son devoir d'initier_ TOUS LES HOTES de ce globe à une société plus douce, pacifique et supérieure.» J'avoue que je ne vois point la solution du terrible problème: le droit absolu de l'homme sur toute vie inférieure à la sienne, servant de base et de chemin à votre conclusion: le ralliement de toute vie et la conciliation des êtres. La création, telle que nous la connaissons, ne nous offre pas cette espérance, à moins de quelque cataclysme indescriptible….

Louise s'arrêta, comme entraînée dans un rêve.

—Eh bien! chère mère, lui dit en riant Théodore, il me semble que vous faites justement ce que vous me reprochez: vous vous livrez à la critique du livre que je conteste, et vous le prenez par la moelle pour nous en montrer les os vides.

—Non pas, répondit Louise. Je discute la donnée générale pour y signaler des contradictions inévitables dans toute idée hardie et nouvelle. Certains esprits chercheurs et ardents s'éprennent particulièrement de ces idées-là, et il convenait à notre auteur, qui est de cette royale et précieuse famille, de s'y jeter avec vaillance, au risque de se trouver aux prises avec d'inextricables difficultés. S'il est des ouvrages dont la charpente est moins forte que le revêtement, ce sont précisément ceux qui cherchent le point d'appui périlleux du sentiment tendre et du rêve enthousiaste. Il faut admettre et accepter la délicatesse fragile de ces beaux édifices et laisser faire l'artiste. Notre logique intérieure nous force à un peu d'examen préalable, car il faut veiller sur soi-même devant les séductions du génie, et se défendre d'accepter à la lettre les paradoxes poétiques dont l'auteur naïf et généreux s'enivre peut-être; mais quant à moi, si je vous dis, comme je les lui dirais, mes objections et mes doutes, c'est pour me débarrasser de ce qui gêne mon adhésion, et, cette réserve faite, je me livre au plaisir infini de l'admiration pour le détail.

Dans ce détail, je trouve le beau, c'est-à-dire de solides et touchantes vérités, revêtues d'une forme originale et charmante, souvent magnifique; des pages de sentiment et de poésie qui sont des modèles et qui vous restent dans l'esprit comme des miroirs tournés vers un monde de prestiges divins, où notre oeil n'eût su ou osé se fixer. Le rude et ardent historien des annales humaines nous montre là toute la tendresse de ce coeur indigné et généreux qui résout ses colères contre le fort et le violent en larmes de pitié sainte, pour tous les petits quels qu'ils soient; et ce qui ressort pour moi de cette lecture, c'est comme une insufflation de la force réelle, c'est-à-dire de la bonté intelligente. Qu'exigerez-vous donc de plus d'un écrivain? Communiquer sa chaleur a l'âme d'autrui, n'est-ce pas là le vrai criterium de l'excellence d'un ouvrage de cette nature? Critique et juge, mon fils Théodore, cela t'est bien permis, pourvu que tu aimes quand même! et si c'est grâce à l'artiste discuté que tu sens ton être retrempé et meilleur, ôte-lui ton chapeau, et demande-lui pardon d'avoir trouvé quelques si et quelques mais à lui présenter.

—J'avoue, dit Théodore, qu'une face de ce livre m'a touché et frappé particulièrement: c'est celle qui est comme un récit de la vie privée. La description des lieux successivement habités par le couple illustre est faite de main de maître, et devrait servir d'idéal à tous les romanciers dont c'est l'état. Il y a là tout ce qu'il faut pour nous faire voir la physionomie complète des contrées et des êtres observés, le fond et la forme. M. Michelet a la pensée profonde qui creuse, l'oeil artiste qui colore, le sentiment généreux qui explique: il écoute et regarde en philosophe, en peintre et en musicien, en moraliste et en homme de coeur. Il fait tout cela sans avoir l'air d'y toucher, et, saisissant les points culminants de chaque aspect des choses, il a souvent, dans sa concision pittoresque, une sûreté de pinceau et une maestria de touche qui, dans la prose française, n'appartiennent qu'à lui seul. Il est très-certain qu'un court paragraphe de lui, quand il est réussi, résume les impressions de cent voyageurs, et vous initie aux secrets de la vie et aux scènes de la nature par le grand côté.

—A la bonne heure! reprit Louise; tu vois bien qu'on n'est pas un génie si incomplet et si désordonné quand on peut t'arracher un pareil éloge. Pour moi, une pensée, jetée à travers ce livre, exprime admirablement le livre et l'auteur lui-même. La voici: elle est bonne à relire et à méditer: «La vraie grandeur de l'artiste, c'est de dépasser son objet et de faire plus qu'il ne veut, et toute autre chose, de passer par-dessus le but, de traverser le possible et de voir encore au delà».

Montfeuilly, 12 juillet

V

Théodore nous parla beaucoup d'un livre qu'il venait de lire et que j'avais lu aussi. Ce n'était pas un ouvrage à bien entendre à la veillée; mais le sujet fournissait naturellement à la conversation, car il intéresse tout le monde, et même il n'est personne qui ne se croie plus ou moins fondé à émettre son opinion en pareille matière.

Cette matière est l'esthétique ou la philosophie du beau. Le livre en question est de M. Adolphe Pictet, et porte pour titre: Du beau dans la nature, l'art et la poésie; études esthétiques.

Avant de faire parler Théodore, il doit m'être permis de dire mon opinion personnelle. L'ouvrage est, selon moi, excellent. C'est un vrai livre, qui doit faire fonds, sinon règle, et qui restera comme un important travail à méditer. Il n'est pas de ceux qui, dans notre temps et dans notre pays, sont enlevés de la boutique du libraire en vingt-quatre heures; mais il est bien certainement de ceux que les esprits d'élite rechercheront toujours comme un des plus précieux documents des notions de notre époque sur la philosophie de l'art. Nous dirons même, en dépit de l'auteur lui-même, qui ne veut faire l'application du mot sacré de beau qu'à des oeuvres d'art de la plus haute portée, que son oeuvre est un beau livre. L'élévation et la chaleur du sentiment avec l'ordre et la clarté des idées, une grande raison et un noble enthousiasme, voilà des qualités non-seulement rares mais brillantes, et qui méritent d'être placées au premier rang.

Ce livre a donc la haute valeur des beaux livres en même temps que leur profonde utilité, qui est de soulever dans l'esprit les questions les plus vivifiantes, et de le faire pénétrer sans trop d'efforts dans une immense étendue d'idées. Le style est limpide et pur, assez savant et assez familier pour que tout le monde puisse en faire son profit. D'excellentes définitions y résument avec un rare bonheur les parties délicates de la discussion, et restent dans l'esprit comme des lumières acquises une fois pour toutes. On y sent l'autorité d'une intelligence remplie d'ordre et de goût, fruit précieux d'une vie à la fois artiste et savante, sérieusement investigatrice et poétiquement sensitive.

Tout ceci dit avec conviction et sans complaisance, nous ferons pourtant quelques réserves en causant avec Théodore, et nous laisserons parler, sur le sentiment du beau, l'enthousiaste Julie et la sensible Louise, bien que ni l'une ni l'autre n'ait encore lu le livre qui nous occupe. Ceci nous conduira plus tard à examiner la théorie du réalisme, à laquelle M. Pictet dit un mot en passant, et qui n'est peut-être pas une antithèse aussi réelle de l'esthétique que son titre semblerait l'indiquer. Nous verrons ce qu'en penseront nos amis autour de la table. Aujourd'hui et demain, nous sommes à la recherche pure et simple du beau dans la nature, l'art et la poésie.

Théodore, voulant donner à Louise, à Julie et à l'abbé une idée du livre de M. Pictet, essaya de le résumer ainsi:

«L'auteur commence par rechercher l'origine et la source du beau. Il les trouve dans le procédé divin, dans ce qu'il appelle les idées, qu'il ne faut point confondre avec les abstractions, et qu'il entend à peu près comme Platon, en ce sens que le beau est la révélation de l'idée par la forme, et que la forme le constitue aussi bien que l'idée.»

—Si vous voulez que je vous suive avec attention, dit Julie, évitez les formules et parlez-moi comme à une femme.

—Et puis, dites-nous, avant tout, ajouta le curé, si votre auteur croit en Dieu.

THÉODORE.—Il y croit, puisqu'il attribue, comme vous et moi, toutes choses à une conception et à un procédé divins: «Si quelqu'un, dit-il, s'avisait de demander pourquoi l'idée se revêt de beauté en se révélant dans la forme sensible, il n'y aurait qu'une réponse à faire à cette question, et cette réponse est: Dieu

—Alors, continuez, dit l'abbé.

—Et parlez familièrement ou poétiquement, dit Julie

THÉODORE.—C'est à vous de tirer le sens poétique à votre usage de cette simple définition, l'idée divine. Si je vous disais, avec d'autres philosophes, que le monde des essences a précédé celui des substances, me comprendriez-vous mieux?

JULIE.—Oui, mais je vous dirais que je n'en sais rien du tout.

THÉODORE.—Peu importe en ce moment. Disons, si vous voulez, que l'essence a nécessairement revêtu la substance, et que cette substance a revêtu la beauté extérieure, comme une expression de la beauté immatérielle de l'idée.

JULIE.—Soit; je comprends tout cela à ma manière, et je dis que Dieu, étant le foyer du sublime, a fait le beau nécessairement. Il l'a laissé tomber sur son oeuvre comme un reflet de lui-même.

—Bien! dit l'abbé; mais ne serait-il pas nécessaire de nous dire d'abord, mon cher Théodore, ce que vous, entendez par le beau proprement dit?

THÉODORE.—Ah! voilà une question que le livre ne résout pas d'un seul terme. Pour un esprit étendu comme celui de mon auteur, toute question a plusieurs faces. Il tient compte des deux théories qui sont en présence dans l'histoire de l'esthétique: «l'une, qui ne fait consister le beau que dans l'impression que nous en recevons, et qui lui conteste ainsi toute réalité en dehors de l'âme humaine; l'autre, qui ne saisit, dans le beau, que le principe général et invariable, et néglige, comme indigne d'attention, la partie changeante du phénomène. Toutes deux, ajoute M. Pictet, renferment à la fois de la vérité et de l'erreur.» Il ne veut point que l'on enlève au beau sa réalité, «ce qui le livrerait sans défense aux attaques du scepticisme. Sans le beau naturel, les facultés esthétiques de l'homme seraient demeurées inactives; sans le regard admirateur de l'homme, le beau naturel serait resté sans but et comme perdu dans cette nuit de la réalité que n'éclaire point la lumière de la conscience…. Dans le phénomène intuitif du beau, c'est l'esprit qui parle à l'esprit, c'est l'idée à l'intérieur, qui saisit l'idée à l'extérieur, c'est l'élément divin en nous qui reconnaît l'élément divin hors de nous.»

—Voilà, en effet, d'excellentes définitions, dit le curé.

THÉODORE.—Elles sont de mon auteur. Je cite en abrégeant pour ne pas fatiguer l'impatiente Julie.

JULIE.—Je ne m'impatiente plus, j'écoute. Tout cela me rend compte du phénomène, si phénomène il y a, mais ne me définit pas l'essence du beau. Votre auteur semble n'en faire qu'une chose extérieure, un vêtement, pour ainsi dire. Est-ce, selon lui ou selon vous, un attribut de la divinité, ou une pure faculté de l'esprit humain?

LOUISE.—On t'a répondu, ma chère; c'est l'un et l'autre.

JULIE.—Relativement à nous, j'admets cette explication; mais mon imagination va plus loin et demande davantage. Dans nos petites conceptions humaines, nous pouvons, en effet, prétendre que, sans notre admiration, la beauté de la création manquerait son but, parce que, hors de nous, elle n'a pas conscience d'elle-même; mais c'est bientôt dit, cela, et je n'en suis pas aussi persuadée que Théodore. Je ne jurerai jamais que les bêtes, les plantes, les pierres même soient privées de sentiment.

LE CURÉ.—Mais vous ne jureriez pas le contraire?

JULIE.—Je jurerais, du moins, que si elles sentent quelque chose, c'est le beau répandu comme un souffle de vie dans la nature, et si vous me demandez ce que c'est que le beau, je vais vous répondre sans façon: le beau, c'est la vie de Dieu, comme le bien, c'est la vie de l'homme. Hors du beau et du bien, il n'y a que le néant dans les cieux et le délire sur la terre. Donc le beau existe indépendamment de toute notion et de toute appréciation humaines. Il est absolu, il est éternel, il est indestructible en tant que la loi de création et de renouvellement. Que l'homme disparaisse de notre planète, l'herbe en poussera mieux, les arbres se remettront en forêt vierge, tous les animaux, redevenus libres et forts, vivront en paix avec leur espèce, et la guerre que les espèces se font entre elles pour vivre les unes des autres maintiendra l'équilibre nécessaire. Cette guerre providentielle redeviendra l'état de paix et d'innocence irresponsable ordonné par la nature elle-même, et le soleil éclairera le paradis des âges antérieurs à l'homme. Est-ce donc lui, ce pauvre être vaniteux et vantard, qui a fait le ciel et les soleils? Et croyez-vous réellement que Dieu ait eu besoin d'un chef de claque tel que lui pour applaudir le sublime décor et l'immense drame de la création?

—Allez toujours! dit Théodore; pendant que vous êtes montée, ne vous gênez pas; méprises l'idée de Dieu en vous-même et foulez aux pieds l'âme qu'il vous a donnée, pour attribuer aux cailloux et aux ronces une âme plus pure et un sens plus net! Rêvez la nature affranchie du joug de l'homme, et les astres du ciel brillant pour les lézards et les scarabées. Toute aberration est permise quand on prétend embrasser l'absolu à votre manière.

—N'exagérons rien, dit Louise. Julie ne parle ainsi que par boutade. Je vois qu'elle est vivement pénétrée de la réalité du beau par lui-même, et qu'elle s'indigne contre ceux qui ont voulu en faire une simple convention à l'usage de l'homme. Si j'ai bien compris ce que votre auteur conclut, c'est que le beau est l'expression la plus élevée de la vie divine, et que le sentiment du beau est l'expression la plus élevée de la vie humaine. Or, comme la vie et la pensée de l'homme se rattachent, plus qu'aucune autre en ce monde, à celle de Dieu, dont elles émanent, le beau se compose de sa propre existence et de ce qui répond en nous à cette existence du beau.

—Vous y êtes, dit Théodore.

—Oui, vous êtes sur la terre! reprit Julie avec dédain.

L'ABBÉ.—Eh! que diantre! il le faut bien! Quand nous serons ailleurs, nous jugerons peut-être mieux l'oeuvre divine; mais ici-bas, on ne peut voir qu'avec les yeux qu'on a!

JULIE.—Nous avons dans l'âme des yeux plus lucides que ceux du corps. Nous pénétrons par la pensée dans tous les mondes de l'univers. Nous y supposons naturellement une hiérarchie d'êtres analogue à celle qui occupe notre planète, et nous sommes conduits à penser que l'homme ou son analogue est partout à la tête de la création….

THÉODORE.—Admettez-vous cela? En ce cas, vous convenez que, dans cet infini d'univers soumis probablement à une certaine unité de plan, l'idée divine s'est faite pensée dans un être supérieur aux autres, et que cet être soit par vous qualifié d'homme ou d'ange. Il n'en est pas moins le principal appréciateur, sinon le seul, des merveilles de la nature qu'il habite. Donc, ailleurs comme ici, le beau existe, mais à la condition d'être vu des yeux de l'âme autant que de ceux du corps.

JULIE.—Mais, que savez-vous de l'existence de ce principal appréciateur dans tous les mondes? Je n'admets pas du tout cette hypothèse comme une certitude, moi! Je dis que c'est une supposition qui se présente à nous naturellement, parce que nous vivons dans un monde d'inégalités où nous nous sommes faits tyrans et bourreaux du reste de la création. Il n'est pas du tout prouvé que, dans de meilleures demeures, la vie ne soit pas manifestée par des formes toutes également belles, quoique variées, revêtant des idées toutes également lucides, quoique spéciales, et qu'au lieu d'une monarchie à l'usage de l'homme, il n'existe pas des républiques à l'usage de tous les êtres qu'elles renferment.

THÉODORE.—Ce sera comme vous voudrez, ma chère devineresse: le beau n'en sera pas moins un phénomène qui n'existera qu'à la condition d'être vu et compris, et la proposition de mon auteur ne reçoit de vos rêveries qu'une nouvelle confirmation.

JULIE.—Mais pourtant toutes vos notions sur le beau et le laid tombent à plat dans le monde de mes rêveries. Ne voyez-vous pas d'ici que rien n'est laid, que tout est beau dans l'oeuvre divine, et que cette notion du laid dans la nature, posée comme une antithèse à celle du beau, est une pure fiction de notre pauvre cervelle? Vous me direz en vain que sans le laid le beau n'existerait pas, et réciproquement: je tiens pour le beau absolu comme pour le bien absolu dans l'idée divine. Le laid et le mal n'existent pas en Dieu; nous les créons dans notre existence; c'est là où commence notre fiction, notre convention, notre erreur, notre blasphème; c'est là le fruit amer de notre liberté sur la terre, liberté un peu funeste, puisqu'elle est incomplète, lentement progressive, et qu'elle ne nous sert encore qu'à gâter, à mutiler, à enchaîner, à avilir les autres habitants de notre monde, et nous-mêmes encore plus que nos victimes!

THÉODORE.—Voilà une déclamation très-morose. Sur quelle herbe a donc marché notre enthousiaste? Elle s'en prend aujourd'hui à Dieu et lui reproche d'avoir fait l'homme libre!

JULIE.—Non! il ne l'a pas fait libre, puisque partout l'homme exerce ou subit la tyrannie du fait ou de l'idée. Dieu lui a donné l'aspiration à la liberté pour moyen, et la liberté pour but; mais Dieu tient l'homme sous le poids de mystères insondables et de problèmes insolubles où il s'agitera jusqu'à je ne sais quelle transformation de son intelligence. Et, jusque-là, faites donc des théories sur le beau et sur le bien; je ne demande pas mieux, si c'est un moyen d'approcher de la vérité; mais laissez-moi vous dire que toute votre science me paraît bien peu de chose, et que votre antithèse du beau et du laid répond mal à ma religion intellectuelle. Pour me résumer, je vous dis que, par le sentiment ou par l'imagination, je vois, en songe, Dieu également satisfait de toutes ses oeuvres, puisque toutes répondent à des idées qui viennent de lui; je vois belles, dans l'univers et même dans notre petit monde, toutes les choses et toutes les créatures libres, soit que l'homme les admire, soit qu'il les calomnie. Le laid, bien défini, devrait s'appeler accident, comme le mal devrait s'appeler ignorance; et avec vos décrets arbitraires, vous arrivez à inventer la peine de mort et l'enfer par-dessus le marché, ce qui est très-logique et parfaitement odieux.

Là-dessus, le curé fit une semonce à Julie, et Louise eut beaucoup de peine à rétablir la paix. Mais la discussion s'était égarée et ne put être reprise que le lendemain.

Montfeuilly, 15 août 1856

VI

Si vous êtes calmée et tant soit peu raisonnable aujourd'hui, dit Théodore à Julie, je reprendrai mon analyse. Il faut bien que vous descendiez de vos nuages, et que vous m'accordiez que les mots ont un sens exact qui répond en nous au sens exact des choses.

—Je connais peu de ces mots-là, dit Julie. Il n'y a rien de menteur ou de vague comme les mots.

—Encore! s'écria Théodore impatienté. Il n'y a pas moyen de causer avec elle!

—Laisse-la parler comme elle veut, dit Louise. Elle rêve, mais elle vit. Toi, tu ne divagues pas, mais tu raisonnes. Entre vous deux, nous tâcherons de penser.

Amen! dit le curé.

—Voyons, continuez, reprit Julie. Comment votre auteur définit-il le laid?

THÉODORE.—D'une manière à la fois juste et ingénieuse. Il le fait consister dans un manque d'harmonie entre la forme d'une chose ou d'un être et l'idée du type qu'il exprime. «En quoi, dit-il, un être organisé nous paraît-il décidément laid? En ce qu'il ne reproduit son idée ou son type que travesti, en quelque sorte, par une forme rebelle qui s'émancipe d'une façon désordonnée. Un degré moindre de laideur est celui où la forme reste en arrière de son type et ne le révèle qu'imparfaitement. Nous disons qu'une plante est laide quand elle est mal venue, qu'un animal est laid quand il reste chétif dans son développement. Nous les comparons alors au type de leur espèce seulement, et la forme ici pèche par défaut. Mais la laideur, au contraire, est bien plus prononcée quand la forme pèche par excès, s'écarte violemment du type et entre en révolte contre l'idée. Il en résulte alors ce que nous appelons une difformité, une caricature, un monstre…. C'est le caractère que nous offrent certaines organisations des animaux inférieurs, parce qu'elles s'écartent le plus du type général de l'animalité.»

—Attends, dit Louise, je ne te suis plus dans cette définition du type particulier confondu avec celle de l'idée générale. Si toute création est une idée divine, Julie a raison de ne pas vouloir entendre dire que quelque chose soit laid dans la nature. Je comprends très-bien comme elle, et comme l'auteur du livre dans la première partie de sa définition, que le laid soit un accident, et qu'une plante avortée, ou un animal fortuitement hors de proportion avec les autres individus de son espèce soit qualifié de nain, de géant, de caricature et de monstre. Je dirais presque, en ce cas, que la laideur est une déformation, une dénaturation de l'être ou de l'objet. Mais vouloir agrandir le domaine du laid dans la création jusqu'à y faire entrer des espèces entières, et décréter que le poisson ou le coquillage est laid parce qu'il ne réalise pas l'idée d'un animal aussi complet que le lion et le cheval, ceci me paraît une concession trop grande au préjugé et à la convention de la part d'un esprit aussi largement éclairé que ton auteur semble l'être.

THÉODORE.—Il ne va pas jusque-là. Il n'admet la laideur que comme une chose relative. Il aime la nature et comprend la grâce, l'éclat extérieur, la physionomie, l'apparence modeste ou comique, le détail enfin qui rachète jusqu'à un certain point chez certains animaux l'infériorité du type comparé à d'autres types. Voyons (ajouta Théodore en s'adressant à moi), toi qui as lu le livre, n'est-il pas vrai que les lois de l'esthétique n'entraînent pas l'auteur au mépris des caprices apparents du beau naturel?

—C'est vrai, répondis-je. Il proclame que, «dans l'ensemble de la nature, c'est le beau qui domine victorieusement, et que la laideur n'est qu'une exception, un détail.» Pourtant, si vous voulez que je dise toute ma pensée, je trouve des contradictions dans ce beau et bon livre; et, pour me servir d'une de ses expressions, des moments de disharmonie entre la théorie et l'application. L'auteur me paraît quelquefois un peu emprisonné dans son rôle de professeur d'esthétique; il semble que son sentiment, sa conscience d'artiste et de poëte se révoltent contre les arrêts de son enseignement, et qu'après avoir posé une règle, un critère, comme il dit, il ait besoin de s'écrier: Et pourtant!… Enfin, laissez-moi tout vous dire, dussiez-vous m'accuser de faire la cour à Julie. J'admire et j'estime sincèrement la recherche des principes du beau, et je fais le plus grand cas de celle-ci; mais, en fait d'art, comme devant la nature, je me sens de l'école de Hugo et de Michelet plus que de celle de M. Pictet.

—Voyons, voyons, dit Julie, parlez: vous aimez mieux les poëtes que les théoriciens?

—Eh bien, oui, j'en conviens, et je m'imagine que les artistes qui se laissent aller à leurs impressions, et même, si Théodore le veut, à leurs divagations, nous en apprennent plus long que les amateurs et les raisonneurs les plus éclairés. La théorie de M. Michelet sur l'âme des oiseaux, sur les douloureuses rêveries de la fauvette captive, sur les extases poétiques du rossignol, sur les modestes vertus du pivert, etc., prêtent tant que vous voudrez à la critique des gens sérieux; mais si l'homme a besoin de quelque chose dans son éducation esthétique, ce n'est pas tant de démonstration que d'émotion, ce n'est pas tant de raison que d'enthousiasme, et de savoir que de sentiment. Quant à moi, il m'est absolument indifférent de savoir que l'Apollon du Belvédère est le prototype du beau, parce que son angle facial dépasse 80 degrés. J'ai vu cet Apollon tant vanté, et il m'a laissé froid comme un marbre qu'il est. C'est sans doute ma faute; mais n'est-ce pas aussi la faute de son archétypisme raisonné? Après l'avoir bien regardé, je rêvai toute la nuit suivante qu'il venait sottement me faire des reproches et me montrer ses beaux bras et ses belles jambes académiques. Or, j'étais furieux de son insistance, et je vous en demande bien pardon, ô Théodore; mais en rêve on est si naïf et si grossier! je m'éveillai, ce matin-là, sous le ciel de Rome, en m'écriant brutalement: «Va-t'en! va-t'en dans ton musée, pédant de beauté, tu m'ennuies!»

Théodore entra dans une si grande colère qu'il me traita, je crois, de réaliste. Julie et Louise rirent de sa fureur, et il me fut permis de continuer.

—Tout à l'heure, dis-je à Théodore, quand votre indignation s'apaisera, je reviendrai à vos prototypes classiques. Laissez-moi vous demander, quant à présent, pourquoi, dans une petite strophe de Hugo ou dans un court paragraphe de Michelet sur les bestioles ou les fleurettes des champs, j'oublie absolument si la poésie me fait un conte de fées ou si elle m'instruit dans la vraie philosophie de la nature. Ce que je sais, c'est qu'elle me charme et m'attendrit; c'est qu'elle me fait voir beaux et grands ces coins de paysage et ces divins petits êtres qui animent le ciel et les bois de leur vol et de leur chant; c'est qu'elle me fait aimer passionnément l'oeuvre divine dans la moindre de ses idées; que dis-je! c'est qu'elle m'insuffle, sans enseignement, une notion plus étendue et peut-être plus équitable du beau dans la nature que celle de mon éducation positive; c'est enfin qu'en me poétisant la créature, quelle qu'elle soit, l'imagination émue m'initie à une puissance, tandis qu'en classant la beauté des créatures par rapport à l'homme, le raisonnement critique me la retire.

THÉODORE.—Et pourtant! comme tu disais tout à l'heure, M. Michelet s'égare continuellement à chercher d'assez puériles ressemblances entre ses oiseaux et le type de l'homme. En ceci, il va bien plus loin que M. Pictet.

MOI.—Oui, c'est vrai; mais nous avons dit, autour de cette table: «Des écarts tant qu'on voudra, pourvu qu'il y ait de la conviction et de l'inspiration!»

THÉODORE.—Vous voulez qu'un traité soit une affaire d'engouement et d'enthousiasme déréglé?

JULIE.—Nous voulons, au contraire, que les traités soient bien raisonnables et bien froids, afin de ne pas les lire.

MOI.—Je ne vais pas aussi loin que vous. J'aime les traités bien faits, et celui de M. Pictet est le meilleur que j'aie lu. M. Pictet est le professeur le plus ingénieux qu'il soit possible de désirer. Mais est-ce par nature d'artiste sobre et difficile, est-ce par devoir de la science qu'il traite, qu'il se défend ou semble se défendre de certaines admirations? Il y a peut-être bien un peu de l'un et de l'autre. Ainsi, en parlant de la statuaire, il dit, selon moi, une grande hérésie qui a dû lui coûter certainement: il affirme, à plusieurs reprises, que la statuaire grecque n'a jamais été dépassée, et moi, je sens qu'elle l'a été de cent coudées par Michel-Ange. Jamais, avant le Moïse et la chapelle des Médicis, la statuaire n'avait réalisé l'idée de la vie divine dans la vie humaine avec cette sublimité. Il y a, entre Michel-Ange et Phidias, la différence qui sépare l'idée chrétienne de l'idée païenne; et, par une puissance et une universalité de génie incomparables, Michel-Ange a résumé les deux idées, donnant à la forme toutes les splendeurs de la matière, et à l'idée tout l'éclat du rayonnement divin. Sur cette grande science, et sur cette large compréhension qui font le style du monarque de la statuaire, plane encore son individualité de penseur passionné; si bien que ses personnages sont l'expression des choses du ciel comme celle des choses de la terre, et encore celle de l'intelligence de Michel-Ange, à nulle autre pareille, à nulle autre comparable dans le domaine de son art.

THÉODORE.—Mais où prends-tu que mon auteur n'apprécie pas Michel-Ange?

MOI.—Il ne le nomme nulle part, et à propos de statuaire, dans son chapitre du Sublime, il cite un lion de Thorwaldsen. Ce lion, je ne le connais pas et n'en dis point de mal; mais le Moïse! N'était-ce pas l'occasion de dire qu'il est le prototype du sublime? J'ai peur que M. Pictet ne le range dans les aberrations du génie.

THÉODORE.—Tu lui fais là un procès de tendance.

MOI.—Alors, je m'arrête, et après avoir fraternisé avec votre satisfaction et votre admiration pour la partie du livre de M. Pictet qui exprime, traduit et critique l'histoire de l'esthétique et celle de l'art (chose bien difficile dans des bornes aussi restreintes que colles, d'un cours contenu dans un volume, et pourtant excellemment réussie), j'arrive à sa conclusion, qui peut-être satisfera mieux Julie que son exposition. «Émanée, comme un pur rayon, de l'intelligence suprême, l'idée de l'universalité du beau, dit M. Pictet, se révèle d'abord dans la nature; puis reflétée par l'art, qui la dégage des accidents de la matière, pour la ramener à sa pureté primitive, elle éclate, sous mille formes diverses, au sein de l'humanité.»

—Attendez, dit Julie, voilà encore une définition, la définition de l'art et de sa mission. C'est bien dit, mais je proteste si, par accidents de la matière, M. Pictet entend, non-seulement les formes individuelles qui ne réalisent pas le type de l'espèce à laquelle l'être appartient, mais celles qui entrent en révolte contre le type général de beauté défini, préconçu et arrêté par les esthétiques. Dans ce cas-là, j'enverrais promener toute cette prétendue philosophie du beau, parce qu'elle condamnerait la grenouille à être laide de par la Vénus de Milo, et que la grenouille est aussi jolie dans son espèce que la plus grande déesse dans la sienne. Il y a dans ces règles d'esthétique des choses qui me paraissent dangereuses pour le progrès de l'art, et contre lesquelles les réalistes ont le droit de réclamer: c'est qu'en partant d'un prototype convenu pour déclarer inférieures toutes les autres idées divines, on pousse des générations d'élèves à faire de l'art grec à contre-sens et sans inspiration, et à dédaigner l'étude du vrai qui sert de base à tout sentiment du beau. On ne dira jamais rien de plus juste que ce vieil adage (de Platon, je crois), que le beau est la splendeur du vrai.

LOUISE.—Moi, je suis de ton avis, chère fille: la laideur est une création humaine, et l'antithèse nécessaire qu'elle apporte dans nos conventions est inutile au procédé divin. Cette antithèse a été apportée dans notre monde par les tâtonnements de la liberté de l'homme. Condamné par ses instincts d'imitation à devenir créateur à son tour, l'homme n'arrive à la notion du beau et du bien qu'en commençant par gâter souvent l'oeuvre divine. Alors il essaye de choisir entre ce qu'il a fait de bon et ce qu'il a fait de mauvais, et, au temps où nous sommes, il se trompe encore à chaque instant et dans son oeuvre et dans son jugement. Dieu, lui, n'a rien fait qui ne soit bien fait et qui ne rentre dans l'harmonie générale. L'homme seul s'en écarte par ignorance et par vanité. N'a-t-il pas réussi à se faire laid lui-même? Lui, le chef-d'oeuvre de la création, il détruit, il avilit, il torture par tous les moyens son propre type. C'est lui, l'ingrat, qui a fait entrer la laideur dans son domaine et dans sa propre famille. Dès qu'il s'est vu affermi dans sa royauté sur le reste du monde organique, il s'est empressé de vivre en dehors des conditions naturelles. Ici trop de paresse physique et de nourriture matérielle, de là l'obésité et toutes ses disgrâces; là, trop de fatigue et de misère, c'est-à-dire la maigreur et l'étiolement. Et puis, en haut comme en bas de la belle échelle sociale inventée par lui, des excès de sentiment, d'intelligence ou de sensualité; des désordres de vice ou de vertu; des abus de jouissance et des abus d'austérité qui engendrent mille maladies et mille difformités inconnues aux animaux sauvages et aux plantes libres. De là la laideur qui se transmet à l'enfant dans le sein de sa mère, même après des générations exemptes de misère ou de vice. L'homme s'en prendra-t-il à Dieu de sa propre folie? Lui reprochera-t-il d'avoir donné à la tortue des pieds trop courts et à l'araignée des jambes trop longues, lui qui a réussi à introduire dans son propre type des ressemblances monstrueuses avec toutes sortes d'animaux?

Vous avez d'autant plus raison, dis-je à la grand'mère que, pour être logique avec son principe qu'il y a du laid dans la création[1], M. Pictet pense rehausser le prix de la beauté en disant qu'elle est une magnificence gratuite de la nature et une superfluité généreuse du Créateur. Il en conclut que la laideur, chez l'homme, ne prouve rien contre l'excellence des individus. Cela est certain; mais il aurait peut-être dû nous dire qu'elle prouve beaucoup, qu'elle prouve tout, en tant que solidarité contre notre race insensée. Elle est un sceau, parfois indélébile, de quelque châtiment infligé à nos pères pour l'abus qu'ils firent sans doute de la beauté primitive départie à tous. Dieu, qui est bon parce qu'il est juste, ne permet pas que l'âme s'en ressente au point d'être enchaînée et rabaissée au niveau de sa forme disgraciée, mais elle souffre du poids de la laideur. L'intelligence en est attristée, si cette laideur est infligée à un être raisonnable et clairvoyant. Si, au contraire, elle est le partage d'un être vaniteux qui s'ignore et se croit beau, elle le condamne à un profond ridicule, et toute sa destinée sociale s'en ressent. Aimons donc beaucoup, estimons infiniment les êtres humains qui supportent la laideur, personnellement imméritée, sans amertume pusillanime et sans grotesque illusion. En général, ces êtres-là sont si bien doués du côté de l'âme ou de l'esprit, qu'un reflet de leur beauté intérieure rachète en eux la sévérité des destinées et illumine leur visage d'une expression qui arrive à plaire et à charmer autant, quelquefois plus, que la beauté.

[Note 1: Il le dit à regret avec mille ménagements. Il dit que la Providence cache soigneusement les écarts de la nature aux regards de l'homme; que ces écarts sont des exceptions, etc.]

Mais ne nous en faisons pas accroire. Quand nous devenons laid avant l'âge, c'est souvent par notre faute, et quand nous naissons laids, c'est par la faute de nos ascendants. Dans tous les cas, nous portons la peine de nos erreurs ou de celles d'autrui, car la nature n'échappe pas, comme la société, à la loi de solidarité. Si les maladies nous défigurent, si la petite vérole a labouré de ses affreux stigmates tant de beaux visages, c'est la faute de nos sciences, qui ne marchent pas aussi vite que les fléaux qui nous atteignent. La laideur est donc une plaie sociale, un fait purement humain. Elle n'est pas dans la création. Tout être qui vit dans des conditions normales de son existence est beau dans son espèce; et ce n'est que par analogie, c'est en voulant comparer ce que Dieu a simplement distingué, et graduer ce qu'il s'est contenté d'enchaîner, que nous sommes arrivés à critiquer avec plus d'orgueil que de clairvoyance la création, l'idée divine elle-même.

—Nous nous entendons, dit Julie. Ce qui prouve bien que la laideur est notre ouvrage, c'est qu'un chardonneret qui vit en liberté n'est pas moins beau que tout autre chardonneret de son espèce, c'est qu'aucun reptile ne louche, c'est qu'aucun pinson n'a la voix fausse, c'est qu'il n'y a point de gazelle bossue.

—Mais le dromadaire a des bosses! s'écria Théodore, et vous ne sauriez dire que le rhinocéros ou l'hippopotame soient d'agréables personnages!

JULIE.—Vous les trouvez affreux parce que vous avez toujours M. Apollon dans vos verres de lunettes. Ces vieux types de la création primitive ont leur caractère de puissance brutale ou terrible. Ils ressemblent à des rochers ou à des troncs de plantes gigantesques; ils ne sont pas mesquins, j'espère, ils réalisent pleinement leur type monumental; ils expriment les idées violentes ou paisibles des premiers efforts de la création organique; et j'aimerais mieux les avoir sans cesse devant les yeux qu'un Cupidon ou un Zéphire sur un candélabre de l'Empire, ou qu'un troubadour avec sa bachelette sur une pendule de la Restauration. Les prétendus écarts de la création divine me jettent dans la rêverie ou dans l'émotion; ils me font réfléchir ou trembler: mais vos objets d'art manqués me rendraient imbécile.

—Allons, dit Louise qui écoutait Julie avec une complaisance maternelle, tout en feuilletant le livre esthétique placé sur la table; j'aime tes instincts, mais tu aurais tort d'attribuer à M. Pictet les goûts contre lesquels tu déclames. Je vois, en lisant au hasard, des pages superbes, et en voici une à la fin du livre qui doit clore la discussion et te réconcilier avec lui:

«L'idée du beau est éternelle, et ses manifestations s'étendent à l'infini dans l'espace et dans le temps. Nous sommes beaucoup trop portés, quand il s'agit des choses divines, à en restreindre la possession à nous-mêmes, à notre petite famille humaine, à notre petite demeure terrestre. Nous oublions que nous ne sommes qu'un point dans l'univers, qu'un instant dans l'éternité…. Qui nous dit que l'univers ne renferme pas un nombre indéfini de natures diverses, d'organismes vivants et expressifs, ayant tous leur beauté propre, infiniment supérieure peut-être à ce que nous connaissons? Le nombre des arts que nous cultivons est forcément limité par les conditions matérielles de notre existence terrestre. Mais là où ces conditions seraient tout autres, là où les données de la forme et de la matière se trouveraient beaucoup plus riches ou plus dociles à l'action de l'intelligence, il devrait naître autant d'arts nouveaux qu'il y aurait de combinaisons nouvelles, et la possibilité de ces dernières n'a pas de bornes. Ainsi chaque nature stellaire doit servir de base à un monde esthétique où elle se reflète et s'idéalise; chaque planète doit avoir sa poésie, comme elle a sans doute sa vie organique et intellectuelle.»

JULIE.—Certes, cette page est belle.

THÉODORE.—Tout l'ouvrage est beau; mais vous ne faites grâce à l'auteur que parce qu'il consent à monter un instant votre dada du monde stellaire.

JULIE.—Mon dada! c'est ma religion, à moi, et l'abbé ne s'en courrouce pas trop: je lui ai prouvé qu'en espérant parcourir tous ces beaux habitacles des cieux, je ne faisais qu'étendre le domaine du paradis.

THÉODORE.—Je ne nie pas votre hypothèse. Je suis de ceux qui ne nient et n'affirment rien sans réflexion; mais je trouve que tous, ici, vous vous préoccupez trop de ces aspirations locomotrices dans l'infini. Cela vous fait oublier d'apprécier tranquillement et justement les données de ce monde-ci, qu'il ne nous est pas permis de vouloir tant dépasser.

—Restez-y si bon vous semble, répondit Julie; moi je vous répondrai avec Platon, avec Hugo et avec Michelet, par le cri de l'âme altérée de lumière et de liberté: Des ailes!

Montfeuilly, 16 août 1856.