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Aux jardins enchantés de Cornouaille

Chapter 12: LA CORNOUAILLE DES MONTS L’AREZ
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library. )

LA CORNOUAILLE DES MONTS L’AREZ

De Pleyben à Loqueffret, c’est comme si l’on pénétrait dans une autre terre.

Jusqu’alors, c’était le Val, dans toute sa grâce paisible, un peu dolente ; de vastes ondulations de terre où les chemins déroulent leur ruban flexueux, où les champs et les prairies, entrecoupés de bois, mêlent sous un ciel tranquille leur verdure uniforme.

Dans cette fraîcheur d’entre-monts, l’Aulne déploie ses longs méandres, ourlés à l’infini de peupliers, de trembles et de platanes, et laisse glisser sur son canal quasi-désert, quelque péniche débordant de pommes ou de sable. De loin en loin, dans les replis du schiste, vers Saint-Coulitz ou Saint-Ségal, un toit de ferme ou le puits bleu d’une ardoisière…

Pleyben, au cœur de ces grasses cultures, a l’ordonnance et la solennité d’une minuscule capitale, avec ses rues au cordeau bordées de maisons blanches et sa place monumentale faite pour des revues de l’arrière-ban ou pour le déroulement de savants cortèges.

Placide et froide, un peu « rogue », comme au temps de la Ligue, où ses bourgeois, conduits par leurs prêtres gentilshommes, se flattaient, à eux seuls, d’avoir raison des royaux, elle ne va point sans dégager à la longue quelque monotonie, comme la nature qui l’enveloppe. Ses habitants, fiers de leur clocher à lanternons Renaissance qui n’admet, dans toute la Bretagne, d’autre rival que le Kreisker, et de leur arc de triomphe, surmonté d’un calvaire où la vie du Christ est figurée en une imagerie naïve, dédaignent assez volontiers leurs voisins pauvres et frustes de la montagne.


Passé les dernières maisons de Pleyben, la route s’élève et le paysage, peu à peu, se transforme. On respire un air vif, chargé de senteurs plus âpres. La végétation s’amaigrit à mesure qu’on gravit les premiers étages de l’Arez. Les plantes raides et pauvres du granit : l’ajonc, la bruyère, le genêt encore défleuris remplacent, au long du chemin, les blés neufs et l’herbe drue des pâturages.

Soudain, au croissant du Ty-Guen, l’horizon se découvre, immense, de la chaîne de l’Arrée aux tristes solitudes du Mont-Noir, que sépare la vallée, noyée d’ombre, de l’Aulne. D’un coup apparaît toute l’échine de la Bretagne, d’une Bretagne tragique et fauve, à peine moins hérissée qu’aux premiers âges du monde et que protège, contre les courants modernes, la double arête de ses monts. Avec ses grands espaces et ses dents de quartzite qui, de place en place, bossellent le sol maigre de leurs rugueuses apophyses, combien elle diffère, dans la sauvagerie retrouvée des origines, de la région côtière, travestie pour les nécessités du tourisme !


On respire, sur ces sommets, une atmosphère d’épopée. Cet horizon fut celui que dominaient les légionnaires de César, des hauteurs de Kermabilou aux signaux à feu de Garrek-an-Tân. Et c’est par une route toute voisine, que se disputent aujourd’hui la lande et le marécage, que passèrent au lendemain des grandes migrations, les saints d’Hibernie et de Cornouaille, en quête d’une terre promise. C’est la même que suivaient, dans leurs « temporaux », les pèlerins du Tro-Breiz, dans leurs pieuses visites aux fontaines et aux oratoires des Sept-Saints.

On aime à se les figurer, au cours de cette étape de la Madeleine à l’Abbaye de Saint Jean de Mongau, en Commana, qui était la plus rude de leur itinéraire. Après les haltes rituelles aux chapelles de Saint-Jean Bod-lan et de Notre-Dame l’Illijour, ils montaient, d’un cœur résolu, vers Rün-ar-Voualc’h et Coatiliou, les rampes abruptes de la montagne et leurs cantiques, dans ces solitudes, devaient retentir lugubrement.

Venant de la Cornouaille pour gagner Saint-Pol, ce désert de roc et de lande, entre deux Arcadies également aimables, leur devait paraître rebutant, comme ces terres de désolation et de pénitence apparues à saint Brandan au cours de ses navigations fabuleuses.


Cette impression de tristesse se fait encore plus poignante quand, ayant franchi le pont de Keryeau, on atteint les hautes terres nues de Lannédern. L’horizon s’élargit encore ; Loqueffret, collé à la montagne, détache sur les pentes son clocher gris ; de part et d’autre, les maisons se font rares, se blottissent dans les « trâon », enracinent au roc leurs murs épais, au milieu d’arbres courbés aux vents des solitudes.

La ligne des monts se déploie, dans toute son ampleur, sur la gauche, infléchie à l’ouest vers les mamelons de Quimerc’h et de Saint-Cadou. Les roc’hs vêtus de bruyères rousses — Tréludon, Trévézel, Caranoët, Tachen Kador — découpent sur le ciel leur architecture, comme des ruines de vieux burgs. Dressant au cœur du massif sa majesté funèbre, le mont Saint-Michel apparaît, dans son nimbe fauve de légendes, avec le marais du Yeun étendant à sa base son désert de roseaux et de sphaignes, accablé de silence comme une terre des morts. L’ensemble a la sauvagerie d’un Walhalla dépouillé, sous l’intermittente chevauchée des nuages et des brumes.


Et puis, sur l’autre versant des hautes terres, émergeant d’un cirque de collines, se dresse soudain la chapelle de Saint-Herbot.

Elle érige, en une oasis de hêtres et de prés verts, sur lesquels la brume se joue, sa vaste nef ogivale et sa tour découronnée de flèche et de clochetons. A quelques pas murmure la rivière d’Elez, apaisée au sortir des gorges, mais encore blanche d’écume. Et cette chapelle perdue dans la bure des landes, en un repli de la montagne sauvage, surprend d’abord comme un paradoxe.

Par quel miracle a pu se dresser, dans cette solitude, un pareil joyau d’or roux ? N’est-ce à elle qu’il conviendrait d’appliquer ce verset du Cantique des cantiques, gravé, en lettres capitales, sur l’église de Berven :

— Quelle est celle-là qui surgit du désert, pleine de charmes ?


Ce fut une œuvre patiente et longue, à laquelle collaborèrent plusieurs siècles, chacun y laissant son empreinte, avec le meilleur de sa poésie et de sa foi.

Naïf et rude, encore obsédé des visions de pestes et de guerres, le XVe a construit la chapelle basse, le clocher carré, la lourde table de pierre où gît le crin des offrandes, le porche du Sud, profond et large, fleuri de pampres et de dais.

Du XVIe, qui fut, après le double mariage de la reine Anne, l’époque de la grande paix bretonne, datent le porche Ouest, l’ossuaire, le chancel de bois sculpté où grouille tout un peuple d’apôtres, de docteurs, de sibylles et de prophètes.

Le XVIIe, parachevant l’édifice, l’enrichit d’une abside ajourée de fenêtres flamboyantes et de contreforts surmontés de croissants et de dômes où rit l’esprit léger, païen à demi, de la Renaissance.

Mais si, après une hésitation d’un siècle, les architectes de Saint-Herbot ont sacrifié aux formes d’art nouvelles, ils n’ont pas abandonné les lignes, ni les motifs médiévaux, qui leur paraissent mieux répondre aux secrètes aspirations de leur génie.

Ils y reviennent à tout propos, avec prédilection, mariant avec grâce les deux styles, faisant alterner les fleurons et les crossettes, les pinacles et les lanternons, enjolivant de sujets gothiques les stalles du chœur et le dessous des miséricordes. Et dans un accord harmonieux des deux conceptions réside sans doute le plus grand charme de leur art…


Maîtres d’œuvre des chapelles bretonnes, je vous aime pour votre humilité charmante et pour votre respect de la tradition.

Frustes et simples, vous n’avez point appris l’art aux écoles de l’Italie. Dédaigneux des vaines renommées, vous avez travaillé pour la plus grande gloire de vos saints patrons et de votre coin de terre. Parfois illettrés, vous n’avez confié vos noms qu’au pavement des labyrinthes, où les pas des fidèles et leurs agenouillements les ont depuis beau temps effacés. Vous fûtes peu différents des apôtres barbus dont vous avez peuplé la pénombre des porches et des cloîtres et qui présentent au visiteur, d’un geste gauche, la sagesse de leurs phylactères.

Mais votre art, s’il fut naïf et ignorant des combinaisons savantes, échappa au joug des règles trop rigides. Vous sûtes ainsi donner à votre œuvre le mouvement et la spontanéité de la vie. Un sens naturel de l’harmonie et de la majesté vous fit placer vos sanctuaires sur le socle des monts, ou vous les fit suspendre aux bords escarpés de l’abîme, dans le cadre de pins grêles ou d’Océan sauvage qui s’adaptait le mieux à leur simplicité.

Et j’imagine qu’au soir d’un grand labeur, comme Jacob aux champs de Béthélie, vos rêves vous devaient représenter un clocher à jour, aux étages infinis, se perdant comme une flèche dans les nuées, d’un seul élan vertigineux.