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Aux jardins enchantés de Cornouaille

Chapter 15: EN SEPTEMBRE, A HUELGOAT
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library. )

EN SEPTEMBRE, A HUELGOAT

… Quant à Huelgoat, nous le verrons au déclin de septembre, ou bien aux premiers jours d’octobre, quand le deuil rouge de l’automne aura commencé de marquer les bois. Pour ce temps, chassés par les brouillards et par les premières bises montagnardes, les estiviers et les malades l’auront fui.

On n’y rencontrera plus guère que quelque artiste original, amoureux de solitude, épris des riches teintes de l’arrière-saison. La vieille bourgade reprendra son caractère du passé, avec sa placette bordée de façades grises, son église, sa fontaine, sa rue grimpante des Cieux, son vieux moulin du temps de Colbert, aux murs mangés de lèpre et où l’eau du Fao chante sous les vannes, avant d’aller se perdre sous les roches du Chaos.

Les hôtels auront fermé et nous mangerons des truites de l’Ellez, avec du cidre de Plouyé, dans quelque salle d’auberge rustique, en compagnie d’un vieux chasseur de sarcelles, venu de Morlaix ou de Brasparts et dont les guêtres sentiront le buffle, les feuilles mortes et la glèbe mouillée. Les femmes, tricotant derrière les carreaux verdis des vieilles croisées, auront l’air, en leurs jupes aux plis hiératiques, de poursuivre un rêve d’autrefois.

Nous verrons, au jour tombant, mourir dans les eaux de l’étang les dernières rougeurs du soleil de septembre, déclinant derrière les rondeurs boisées de Kerelcun ou de Kermabilou. Et toute la forêt domaniale nous appartiendra, sans ses plaies de l’été : les touristes, les mendiants et les guides.

Nous ne suivrons pas les allées, droites et bien aplanies, de la Coudraie ni des Violettes, qui rappellent par trop de points, les bois de banlieue et les alentours de Fontainebleau. Nous ne rechercherons pas davantage les bords sinueux de la Rivière d’Argent, avec leurs pierres branlantes, leurs ponts de rocaille, leurs Ménages de la Vierge, leurs éboulis de roches d’un pittoresque trop apprêté, célébrés à l’envi par les panneaux des gares et les cartes postales.

Mais nous aurons, pour nos promenades, toute la profondeur des bois, dans leur charme puissant et primitif, dressant à perte de vue leurs colonnades de bouleaux et de sapins, telles qu’au temps lointain où, sous François Ier, la coupe s’en faisait en cinquante fois différentes, et où, d’un seul de ses arbres, appelé « la Royne », « on eust pu construire trois manoirs ».

Nous en rechercherons les détours les plus ignorés, depuis le vieux moulin du Burunore, assis à croppetons sur la rivière d’Aulne, jusqu’aux arches constellées de lichens du Pont-Rouge, où passe, pour se perdre ensuite parmi les verdures, le chemin de Loc-Maria de Berrien. Nous goûterons la beauté des sous-bois que nous connûmes au printemps, noirs de luces, et qui, sous leur toison de fougères sèches, resplendiront de l’ocre et de la pourpre de l’automne.

Il existe, en outre, en marge des bois, des coins d’une solitude et d’une sauvagerie prenantes, que les guides ne signalent guère : non point certes le Gouffre, aux abords malencontreusement fleuris de lilas et de troènes, mais à quelque cinq cents pas en aval, les Salles Vertes où le Fao surgit, blanc d’écume, après un trajet souterrain, sous l’emmêlement des feuillages et des roches. Et plus haut, contournant en calmes méandres le pied des collines, le canal qui jadis desservait la Molette et qui mire, dans ses eaux immobiles, les pâturages verts et les frênes du halage.

Il y a moins d’un demi-siècle, une vie bruyante et active anima son cours sillonné de chalands qui transportaient aux laveries le plomb et l’argent de la mine. Aujourd’hui, plus rien ne subsiste de cette animation. Les mineurs allemands ont repris le chemin de leur pays. Depuis trente ans se sont tues la rumeur des cribles et des bennes et la chanson des haleurs. Le canal, de la Molette au moulin du Chaos, a la mélancolie des eaux abandonnées et l’herbe tend sa housse verte sur le puits en ruine de Poullabas.

La nature, un instant dépossédée, a repris tous ses droits ; le paysage est rendu à sa solitude et à sa majesté premières. De la Roche Cintrée qui domine en tous sens l’horizon, comme un gris belvédère, on le voit s’étendre, étirant sous les tons gris ses lignes flexueuses. C’est tout le vieux Poher des monts et des bois qui se déroule sous une transparente buée. A l’Est, vers Carhaix et Poullaouen, dont le clocher émerge d’un repli de collines, se dessinent les ondulations, couronnées de bois sombres, du Coz-Huelgoat, du Hellas et de la Lande, raccordées par les bombements âpres de Scrignac et de Plourac’h aux longs promontoires granitiques du Pontrecoët et de la Domnonée.

Au Sud, les grasses terres de Collorec et de Plouyé s’abaissent en pente douce vers la saignée lumineuse de l’Aulne, pour se redresser ensuite, par lents gradins, vers les hauts pays, estompés de brumes et tachetés de bois, où sont Gourin, Spézet et la Montagne Noire.

Vers l’est et vers le nord, le paysage s’exhausse, à travers un océan de pierres et de landes, vers les sommets presque invisibles de l’Arez, dont le croissant enserre de ses pierres blanches la tourbière de Saint-Michel, terre de l’épouvante et des apparitions…

Et s’il est vrai qu’un paysage vaut surtout par son âme propre et par ce qu’il suggère, la beauté de Huelgoat réside bien plutôt dans la magie de cet horizon que dans la splendeur de ses bois. Car ceux-ci ne se distinguent guère de tous les bois qu’on a pu voir, sous une lumière à peine différente et à une égale altitude, dans toutes les terres du granit et du grès. Ce sont les bois du Morvan ou des Vosges, avec les mêmes grottes, les mêmes frissons d’eaux vives, les mêmes rivières semées de cascatelles ; et c’est aussi bien la forêt germanique, pleine de symboles et de mystère, où Siegfried ayant vaincu le monstre tendait l’oreille au ramage des oiseaux.

Mais ce qui, dans ce paysage, est d’une tonalité purement bretonne et lui confère son émouvante poésie, c’est, sous le ciel d’une mélancolie subtile, cette fuite éperdue de collines, cette alternance, à l’infini, de croupes nues et de longues vallées solitaires. Et c’est tout un passé brumeux qu’évoque l’horizon du Poher : toute l’histoire, pleine de séditions et de guerres, d’un peuple rude, impatient de tout frein, dont la vie ne fut qu’une lutte sans trêve contre la terre et contre des maîtres inhumains, depuis le temps maudit du roi Comorre, de Jean Lancien et des sombres Jacqueries, jusqu’à la tragédie sanglante des Bonnets Rouges.