WeRead Powered by ReaderPub
Aux jardins enchantés de Cornouaille cover

Aux jardins enchantés de Cornouaille

Chapter 4: QUIMPER
Open in WeRead

About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library. )

QUIMPER

NOSTALGIQUE CAPITALE

Endormie, comme une princesse de légende, entre ses quatre collines, Quimper a le charme recueilli des quiètes et vétustes capitales. Ses vieilles maisons aux toits en éteignoirs, épaulées l’une à l’autre, ont l’air d’aïeules renfermées dans leurs souvenirs, et les restes de ses remparts, sous leur toison de plantes grimpantes, semblent porter le deuil d’un passé plein de gloire.


Tout prédisposait Quimper à devenir la métropole religieuse, administrative et guerrière d’un vaste pays qui s’étend des baies abritées de l’Atlantique — des « conques de Cornouaille » — aux hautes terres nues de Spézet et de Brasparts.

La douceur de son ciel, la fluidité de son atmosphère, l’agrément d’une riche nature, fertile et plaisante au regard, en firent de tout temps un centre privilégié ; mais elle dut avant tout sa fortune à sa situation au Kemper, au confluent de deux rivières : l’Odet et le Steïr, qui s’enfoncent comme deux racines vives au cœur de la Cornouaille montueuse et bocagère, ouvrant un passage, au nord, vers l’hémicycle vert de Cast et de Quéménéven ; à l’est, par les gorges de Langolen et du Stangalar, vers le Signal de Laz et la haute vallée de l’Aulne. Collectant les eaux de ce vaste bassin, l’Odet ouvre vers la mer une large voie sinueuse, striée par les voiles rouges et blanches des caboteurs.

Complétant ce réseau de routes naturelles, la dépression de Rosporden à la baie des Trépassés relie, en passant par Quimper, le sombre pays du Cap, coiffé de brumes, battu d’un vent éternel, aux bords riants de l’Aven et de l’Isole qui sont, en Bretagne, la terre de l’émeraude.

Ainsi placée au carrefour des grands chemins de Cornouaille, Quimper, depuis les temps les plus anciens, fut le centre attractif de pays et de populations très divers, depuis les Montagnards, mangeurs de pain de seigle, aux instincts aventureux et nomades, jusqu’au « glazik » des vallées opulentes, dont toute la douceur est dans les noms d’idylles de leurs fleuves.


Quimper, de tout temps, les attira et les réunit, mêlant les coiffes, les cultes, les légendes, tempérant les mœurs rudes et le sauvage goût d’indépendance des uns par la langueur et l’instinct discipliné des autres. Elle fondit ainsi, comme en un creuset, les distinctions et les particularités, corrigeant l’âpreté des gwerziou montagnardes par la suavité des sones du bas pays. Ce fut une lente métamorphose que l’Odet cacha sous la résille de ses brumes.

Le seul pays bigouden se déroba longtemps à cette emprise, parce qu’il tournait le dos à Quimper et au reste du monde, dont le sépare un bourrelet continu de terres abruptes. La route de Pont-l’Abbé, de Plogastel et de Penmarc’h est, en effet, la seule qui, sortant de Quimper, n’emprunte point aussitôt une coulée naturelle. Contournant la colline de Penhars, il lui faut escalader une pente assez rude avant d’atteindre une tourelle à meurtrières qui, comme un homme de guet, domine tout le pays.

Ainsi les deux populations, sans se pénétrer, vécurent de longs siècles côte à côte. Et la contrée bigoudène, bordée de rocs et de dunes, hérissée de villages aux noms âpres : Tréméoc, Plonéour, Léchiagat, fut longtemps pour les Quimpérois une terre méprisée, abandonnée à une race misérable et aux mœurs à demi-barbares, à laquelle on prêtait des origines et une religion étranges. Ce n’est qu’à la fin du dernier siècle que ce mépris a disparu, grâce au développement des routes et des petits chemins de fer. Depuis lors, le Bigouden actif, entreprenant, dur à la tâche, a bien pris sa revanche. Il a colonisé jusqu’aux terres des faubourgs et s’est plus d’une fois imposé comme un maître au Quimpérois plus dolent. Encore subsiste-t-il, dans les sobriquets et les jurons populaires — ludik ou Dran Doué — des traces d’une animosité héréditaire.

De cette fusion de peuples si variés, il résulta donc une race dont les caractères alliaient ce qu’il y a de meilleur et parfois de moins bon en Cornouaille : diserte, vivante, aimable, imaginative, ayant le goût de l’ordre, de la sociabilité, de la mesure, insoucieuse et volontiers nonchalante, vivant d’un acquis séculaire, aimant à la folie le plaisir, les pardons et la danse, les belles fêtes, la vie large et facile, une race peu mystique et plus pacifique que belliqueuse.


Cependant, du plus loin qu’elle émerge d’un passé plein de brumes et jusqu’à l’époque de la Ligue, sa destinée fut d’être une ville guerrière. Les Quimpérois, qui ont l’instinct épique et qui, de tout temps, se piquèrent d’humanisme, font remonter aux temps fabuleux la création de leur ville et en attribuent la fondation à un certain Coréanus, proche cousin d’Énée, et rescapé, comme celui-ci, des massacres de Troie.

Sans croire à d’aussi lointaines et flatteuses origines, on n’en doit pas moins admettre que Quimper existait à une époque reculée, vraisemblablement avant la conquête des Gaules. Ce fut d’abord une bourgade très humble, serrée entre les rocs du Frugy et les boues du fleuve, au lieu qui est aujourd’hui Locmaria et qui garde de son passé nébuleux quelques curieux vestiges. Ses habitants pêchaient dans l’Odet le merlus et la sole ou fabriquaient avec l’argile grise de Toulven une faïence grossière. Sans doute est-ce de cette bourgade des Coriosopites que parle César dans son tome second des Commentaires, comme de l’un des derniers réduits de la résistance occismienne.

Les Romains, doués d’un rude génie guerrier, comprirent tout l’avantage qu’ils pouvaient tirer de la forteresse naturelle du Frugy. Publius Crassus, qui commandait en Armorique la septième légion, y aurait établi, prétendent les archéologues, un camp retranché, relié par douze voies stratégiques aux points importants de l’intérieur et du littoral. De ces chaussées de granit, construites pour les siècles, des traces demeurent en divers lieux de Cornouaille et notamment le « Hent Is », — le chemin d’Is — qui, se détachant de la voie maîtresse d’Armorique, conduisait aux Palus en traversant les solitudes forestières du Porzay.

Plus tard, les nécessités de la défense, lors des invasions des Barbares, contraignirent les Coriosopites à transporter leur ville des pentes du Frugy au confluent des deux rivières, qui lui constituèrent un fossé naturel. Les évêques comtes de Cornouailles, qui, depuis la donation de Gradlon, furent les défenseurs de la cité, ceignirent Quimper de solides remparts.

Il n’en reste aujourd’hui que de rares débris, mais qui, sous l’envahissement des lierres, gardent assez fière allure : les murailles du Chapitre, du Pichery, les ruines du vieux couvent du Verdelet, la courtine à machicoulis de Croas-ar-Croac’h, et l’échauguette du Pont Médard, ouvrant sa lucarne de guet, comme un hublot, sur le lit caillouteux du Steir.

Ces murs, au Moyen-Age et jusqu’à la Ligue, eurent à supporter mainte attaque. Quimper, ville d’abondance au creux d’une vallée de paradis, devait susciter les convoitises des paysans révoltés et des chefs de bande comme La Magnanne ou La Fontenelle. Elle fut saccagée en 1344, durant la guerre de Succession. En 1489, elle subit l’assaut des Jacques du Poher qui, chassés par la faim de leurs montagnes, se ruèrent, tels des loups, sur la baillie de Cornouaille et les cantons fortunés du sud. Le cimetière des Mille Ventres — ar prat ar mil gov, — au débouché de Pratanras, évoque le carnage qu’en firent, à cette occasion, les gentilshommes cornouaillais.


Mais le Quimpérois n’est point d’humeur combative. Il batailla ferme et porta de rudes coups, toutes les fois qu’il s’y trouva contraint, pour défendre sa richesse et sa tranquillité. Mais n’éprouvant à se battre qu’une joie médiocre, il abandonna volontiers cette gloire hasardeuse aux populations plus frustes du Haut-Léon et du Penthièvre.

Et comment ne lui eût-il préféré les jouissances et les profits assurés des travaux pacifiques ? Tout, dans la terre qu’il habite, est douceur, abondance, harmonie ; tout y invite à goûter, sans plus attendre, les plaisirs multiples d’une bonne existence. Il n’est, pour s’en rendre compte, qu’à gravir, par un matin de temps clair, le sentier en lacets qui mène au Frugy.

De l’esplanade qui le couronne, l’on domine, comme un beau jardin enchanté, toute la Basse-Cornouaille épanouie. L’œil plane, jusqu’aux crêtes de la Montagne Noire, sur un chatoyant horizon de bois, de prairies, de collines vertes ou tachetées, au mois de mai, de l’or tendre des colzatières. De toutes parts des landes jaunes flamboyant au soleil ou de grasses cultures. Ce n’est point cette « contrée muette » dont parle Flaubert, qui dut la voir en ses mauvais jours, et qui, nous rapporte-t-il, « semble faite exprès pour recevoir les existences en ruines, les douleurs résignées et vous regarde comme un triste visage ».

S’étirant au creux de sa vallée, l’Odet étale ses eaux bleues, grossies par le flux, en des anses paisibles comme Toulven et Kerogan, ou les resserre soudain en des défilés sauvages, comme Kerambléis ou les Vire-Courts.

Il résume, en son cours rapide, tous les aspects du vrai fleuve : ceux du Rhin, — d’un Rhin en miniature, — dans sa trouée héroïque, avec ses rives fleuries de légendes, ses châteaux aux tours romantiques, ses collines couronnées de landes et de pins, ses rocs, ses éperons sauvages où le jusant découvre des franges d’algues ruisselantes. Mais à côté de ces paysages sévères, il découvre des coins d’un charme intime, de frais décors de pastorales ; il fait songer, sous les hêtres bruissants de Portz-Meillou, aux grâces et aux nonchalances de la Loire, lorsqu’elle s’attarde aux jardins de Touraine.

Les bords de la Loire, pays de doux épicurisme, c’est à quoi le plus souvent tout ramène, en cette belle terre voluptueuse qui avoisine l’estuaire. On y retrouve leur luxuriance, leur charme mol, leur abandon aimable et sensuel.


Le climat y est plus doux encore qu’en Touraine. L’été, tempéré par les brises de mer, n’y connaît point de chaleur desséchante ; l’hiver, rapide et sans neige, s’y résout le plus souvent en buées et en bruines flottantes. Les plantes méditerranéennes : camélias, myrtes et lauriers-roses y croissent dans les creux abrités et le mimosa pare les derniers mois d’hiver du sourire de ses fleurs grêles. Même, jusqu’au quinzième siècle, prétend-on, la vigne fut cultivée avec fruit sur les pentes les mieux ensoleillées.

Aussi les bords de l’Odet furent-ils, de tout temps, la terre d’élection des parcs, des jardins et des manoirs. Ils s’échelonnent sur les deux rives, de Quimper à Saint-Marine, pour la plus grande joie du regard.

A gauche, passé les dernières maisons de Loc-Maria, dans son cadre de peupliers et de rhododendrons géants, c’est Poulguinan où le roi Gradlon, après la submersion d’Ys, goûta, selon la légende, les amères délices de la solitude. Non loin, sur un fond de molles collines, se détachent les portiques et les charmilles de Lanniron, vieux manoir du XVe restauré par les évêques-comtes de Cornouaille qui, après les désastres de la Ligue, en firent leur « palais rural », l’entourant d’un jardin merveilleux. Lanniron, où plane encore le souvenir d’un prélat aimable et doux, François de Coëtlogon, prédicateur d’élite et amateur de jardins, qui se reposait de l’Imitation en cultivant des tulipes et en lisant La Fontaine.

Cette verte Thébaïde fut également le lieu d’exil du Père Caussin, confesseur de Louis XIII, coupable d’avoir mal conseillé Mlle de La Fayette, que Richelieu avait songé à rapprocher du roi. Le cardinal, pour exorciser le bon père du démon de l’intrigue, lui assigna comme résidence Quimper-en-Cornouaille, dont l’évêché lui parut, à cet effet, suffisamment lointain et crotté.

L’on conçoit le dépaysement du Père Caussin à se trouver, pour la première fois, en contact avec la nature et la société quimpéroises. Sa première impression, a-t-il rapporté, fut fort pénible. La solitude de Lanniron lui fit d’abord l’effet le plus rude et le plus fâcheux qui se puisse imaginer. Peut-être même, pour apitoyer le pape sur son sort, le dut-il dramatiser. De tous côtés, il ne voit que « déserts et roches » ; il entend « les flots de l’Océan gronder aux fenêtres de sa chambre ». La population de Quimper, écrit-il à Urbain VIII, articule « je ne sais quels grincements barbares plutôt qu’un langage humain ». Il s’assimile, pour finir, à une personne morte entre les vivants et qui survivrait à ses funérailles.

Faut-il ajouter que ce ne fut là qu’une impression passagère ? Il arriva ce qui, depuis lors, s’est bien des fois produit : le Père Caussin fut conquis par le charme de son diocèse, de la campagne et de la mer cornouaillaises. Il en parle, par la suite, avec un lyrisme attendri. « Il s’y repaît du spectacle des œuvres de Dieu ; il lit son nom sur les pages des éléments ; la plus petite fleur des champs, l’insecte qui vole, tout, dans la nature bretonne, lui rappelle le Créateur et l’invite à le louer ».


Plus au sud, au long des anses, d’autres maisons seigneuriales découvrent leurs boulingrins, leurs parcs profonds, leurs toits en poivrière ou leurs tourelles qui découpent sur le ciel d’un gris d’argent leur crénelure. Jadis aménagés pour la défense, hérissés de bretèches, d’échauguettes et de barbacanes, ils se transformèrent peu à peu, suivant le progrès des temps, égayant d’un sourire de pierre blanche leur dur visage féodal.

Quand, au tournant du XVIe siècle, les mœurs se firent plus douces et les routes plus sûres, ils rompirent leur corset de vieux murs ; leurs meurtrières s’élargirent, se parèrent de meneaux Renaissance, de pilastres et de chapiteaux ; des massifs de troènes et de mimosas fleurirent sur l’emplacement des douves. Mais certains de ces manoirs modernisés conservent encore, comme un souvenir des époques guerrières, un portail à tourelles ou un réseau d’arcades basses.

Ce n’est pas seulement aux bords immédiats de l’Odet, mais dans les bois qui l’enserrent et dans les replis adjacents que l’on découvre, presque à chaque détour, ces manoirs de légende : Kerlagatu, Lanroz, Kerdour, avec son pavillon Louis XII ; Kerbérénez et Lestrémeur, dont les restes, timbrés au blason des Sévigné, se reflètent dans le beau miroir de Penfoul ; Kerandraon et Kergoz, perdus dans l’épaisseur de grands parcs qui ne sont jamais plus beaux que lorsqu’ils revêtent les beaux tons roux de l’automne. Un peu plus avant dans les terres, c’est Pratanras, qui porte encore les armes et la devise de Madec, le Nabab, dont les merveilleuses aventures au Pendjab et au Bengale, racontées à Combourg par un ancien capitaine de la Compagnie des Indes, déterminèrent la vocation du chevalier de Châteaubriand. Et sur la rive opposée, c’est le Pérennou, dont le parc enchanté, débordant d’azalées et de camélias, donna peut-être à Zola, qui avait vainement cherché en Cornouaille le cadre et les âmes de la Terre, la première idée du Paradou. De loin en loin, pour accentuer, sous un sceau de mélancolie, la note bretonne du paysage, apparaissent, dans les créneaux du feuillage, les vestiges croulants de quelque chapelle : Sainte-Barbe, Saint-Roch ou Bodivit, où le lierre efface les armoiries, sur les dalles des tombes seigneuriales.

Ainsi égrenés au long des anses ou dans le silence des campagnes recueillies, ces châteaux ont le charme discret et un peu triste des très vieilles demeures. Leurs noms mêmes : Kergoz ou Kerdour, aux sonorités douces comme une musique de viole ou d’épinette, sont imprégnés d’un parfum de passé ; ils évoquent des drames anciens, des mystères que l’on n’a jamais percés et plutôt encore de belles histoires d’amour, en costumes Gainsborough, au bord de pièces d’eau mélancoliques, ou dans la solitude de vieux jardins oubliés.


Ils connurent, ces châteaux de l’Odet, une époque de vie élégante et même fastueuse. Ce fut vers la fin du dix-huitième siècle, où Quimper, à la faveur de la réforme de Maupeou, faillit voir s’étendre jusqu’aux confins du Penthièvre la juridiction de son présidial, et prit plus que jamais figure de petite capitale.

Sans doute la misère était-elle profonde dans les campagnes où le peuple, si l’on en juge par les relations de voyageurs comme Arthur Young, ployait sous le régime inhumain des quévaises. Mais Quimper, exempt de soucis, presque complétement affranchi des fouages jouissait en paix d’un âge d’or.

Une « société » s’y était formée, insouciante et sceptique, joyeuse et raffinée, qui en faisait comme une petite image de Versailles. Quimper était devenu, surtout depuis un siècle, le refuge d’une grande partie de la noblesse rurale, que la crainte des séditions paysannes avait portée à déserter ses terres. Elle avait élu domicile en la Terre-au-Duc ou dans les quartiers grimpants de la Ville-Close, en ces hôtels de pierre grisonne, aux pignons carapacés d’ardoises, aux étages encorbellés « ornés de quelque peinturage ».

Assez pauvre noblesse, en vérité, que cette noblesse quimpéroise. On ne la voyait point à Versailles et le roi ne s’en préoccupait guère. A l’exception de quelques familles bien assises, comme les Carré, les Ploeuc, les Saint-Luc, qui ne résidaient d’ailleurs en Cornouaille que par intermittences, elle menait une existence fort humble et parfois besogneuse.

La réformation de la noblesse avait bien réussi à démasquer quelques usurpateurs, mais en supprimant la noblesse dormante, elle avait contraint les gentilshommes à délaisser l’agriculture et le commerce de mer. Les offices parlementaires lui étant devenus, d’autre part, inaccessibles, les dignités de l’Église étant elles-mêmes l’apanage de cadets bien en cour, il ne resta désormais, à la petite noblesse de Cornouaille, d’autres débouchés que l’armée, la marine, ou les juridictions secondaires dont on faisait peu de cas et qu’accaparait la classe bourgeoise.

Encore, à cette époque, un brevet de garde-marine s’obtenait à grand peine, car il fallait, pour y accéder, l’appui d’un puissant protecteur. Aussi, bien rares furent ceux qui, comme le chevalier de Kerlérec, fournirent dans la marine de brillantes carrières.

Presque tous les gentilshommes quimpérois passaient donc leur jeunesse dans l’armée, au service du roi. D’un naturel généralement timide, ayant moins d’à propos et de faconde que les cadets du Midi, ils se haussaient rarement au-dessus des grades subalternes. Passé la quarantaine, ils s’en revenaient vivre, dans leurs hôtels ou sur leurs terres, avec une pension médiocre et la croix de Saint-Louis. Ils pendaient à un clou de leur cheminée leur sabre et leur fusil, qu’ils ne décrochaient plus que pour les revues de l’arrière ban et pour faire « la hue aux loups » dans les hivers de froidure.

Vivant « noblement », c’est-à-dire à ne rien faire, pour éviter les dérogeances, la dureté des temps les conduisait à reviser leurs terriers et à exiger plus âprement leurs redevances, ce qui leur aliénait la sympathie paysanne et préparait, pour des temps proches, l’explosion longtemps contenue des colères. Ils avaient recours aux usuriers, courtauds de boutique et pèse-épices, qui édifiaient à leurs dépens de coquettes fortunes.

Certains, tel M. de Pompery, ex-garde du corps, rétablissaient leurs affaires en épousant des bourgeoises bien rentées. Lors de son second mariage, M. de Pompery devait 5.000 livres ; sa femme dut rembourser ses dettes et payer en outre les 1.200 francs du marc d’or, le voyage de noces et les habits d’uniforme. Beaucoup de nobles quimpérois étaient logés à la même enseigne, et une légende sans indulgence prétend que la rue des Gentilshommes s’appelait de ce nom parce que, parallèle à la rue Kéréon, elle était le détour habituel des nobles criblés de dettes, qui n’osaient braver les quolibets d’une bourgeoisie médisante.

Mais toute gueuse qu’elle fût, cette petite noblesse savait vivre. Elle avait de vieilles traditions d’élégance qui, malgré sa misère, maintenaient son prestige. Elle représentait l’ancien régime à son déclin, dans ce qu’il eut de plus primesautier et de plus charmant. Avec de médiocres ressources, elle donnait le ton en cette ville perdue de Basse-Bretagne, où la vie ne coûtait guère.

Anne-Marie Audouyn, dame de Pompery, a laissé de la vie de Quimper, à cette époque, un tableau curieux et fidèle, dans les lettres enjouées, débordant de malice et de fantaisie, qu’elle écrivit à Bernardin de Saint-Pierre et à son cousin, le chevalier de Kergus.

Fille d’un notaire apostolique, amoureux de petits vers et de beau langage, elle avait reçu, chez les dames de Kerlot, à l’abbaye de la Retraite, une éducation raffinée. Au sortir du couvent, elle avait épousé le chevalier de Pompery, qui la séduisit davantage par le prestige de son nom aristocratique et de sa belle taille, que par la grâce d’un esprit bien orné. Une miniature nous la représente à cet âge, rieuse et vraiment séduisante, se présentant de trois quarts, dans une robe à paniers, son fichu de laine croisé en triangle sur sa poitrine, ses deux mains blanches et fines, appuyées suivant le goût du temps sur l’ivoire d’un clavecin.

Elle avait un cœur large et chaud, aimant à la fois, d’un amour égal, son mari, son cousin de Kergus, et semble-t-il bien, Bernardin de Saint-Pierre.

Par ses lettres écrites de Quimper, de Penhars ou de sa ferme-manoir du Sequer, Anne de Pompery nous dépeint donc, au jour le jour, la vie d’une société très gaie, où chacun l’appelait du prénom familier de Nénette. Elle tenait un salon où se rencontraient bourgeois et gentilshommes et qui comptait parmi ses familiers les plus assidus : M. de Roquefeuil, l’ingénieur Detaille, les chevaliers Dejean, de La Lance, de Clairfontaine, officiers des régiments de Rouergue et de Beauce, bons musiciens, galants cavaliers, qui étaient, durant leur séjour dans la ville, une grande ressource pour la société cultivée et pour les dames romanesques. On y rencontrait encore un médiocre poète, Olivier de Kératry, hypocondre et fatal, romantique avant la lettre, qui traînait en tous lieux, en dépit de sa bonne mine et d’un robuste appétit, un insurmontable dégoût de vivre ; une Italienne évaporée, Mme Colonna, égarée on ne sait par suite de quels avatars sous les brumes armoricaines, et qui profitait de l’éloignement de son mari, en garnison à Bastia, pour apprendre l’italien à divers officiers du régiment de Rouergue.

Y fréquentaient encore, mais avec moins d’assiduité : Mmes de Kéranguével et de Penfuntenio, MM. de Silguy et de Kériner, graves conseillers au présidial, de Fleury de Lossulien, de la Brémaudière, quelques abbesses de Kerlot, le père capucin Venance, qui excellait à proposer des bouts rimés et à trousser des petits vers ; parfois aussi Mme Renée Madec, bégum exilée, femme du Nabab des Indes, qui, peu faite aux usages raffinés de la société d’Europe, arrachait sans civilité les roses et les lys de Penhars.

Tout ce monde caquetait, dissertait, jouait au tric-trac, au whist, à la triomphe, se livrait à des assauts d’esprit, échangeait des romances et des ariettes, se divertissait merveilleusement. Mme de Pompery, qui avait le diable au corps plus que quiconque, composait de petites mélodies sur des impromptus de la Lance, improvisait des madrigaux, des accompagnements de « sabotières », raffolait de Schubert et de Clementi, jouait à ravir du piano, de la harpe et de la guitare, excellait dans l’acrostiche, les bouts rimés, l’énigme et la charade.

La lecture partageait avec la musique la faveur de ce petit monde frivole. On n’y pratiquait guère les philosophes, d’un commerce trop sévère. Anne de Pompery, tout le temps de sa jeunesse, semble-t-il, ignora Saint-Preux et Julie, dont la passion ardente l’eût secouée toute. Mais elle dévorait, avec une délectation égale, les auteurs innocents et aimables : Berquin, Parny, Mme de Genlis, Bernardin de Saint-Pierre, dont elle couvrait de larmes les pages brûlantes, le Mercure, la Minerve, l’Almanach des Muses, sans compter le cours de littérature de M. de Laharpe. Non point qu’elle fût l’ennemie des philosophes. D’instinct et sans violence, elle partageait une bonne partie de leurs sentiments. Sa piété aimable savait se faire tolérante. Elle aimait tout le genre humain et les spectacles de la nature lui occasionnaient de vraies joies. Comme Marie-Antoinette à Trianon, elle résida quelques mois en sa « chaumière » de Penhars, et nous a laissé de cette solitude au milieu des landes et des bois des notations exquises. Mais il n’y avait, pour y conduire, que d’horribles chemins, de ces chemins bourbeux dont parle La Fontaine ; il fallait s’y rendre en chariot, dès l’automne. Aussi décida-t-elle, non sans mélancolie, de réintégrer son logis de Quimper :

— J’ai donné deux ou trois larmes, nous confie-t-elle, à ce pauvre Penhars. Notre allée est encore si jolie par les couleurs variées des dernières feuilles. »

Elle aime à s’y rendre encore, aux éclaircies d’automne. Elle raffole de la couleur des bois et du chant des oiseaux. Elle adore les « parties de crêpes » que M. Bouteiller donne, au printemps, à la campagne, « dans le verger, sur un beau tapis de verdure, avec au-dessus des têtes quatre pommiers qui donnent un délicieux ombrage ».

Le dimanche, on fait des parties de bateau sur la rivière ; on se rend « aux aires neuves » ou aux pardons de Locmaria, de Kerfeunteun, de la Tréminou, où elle aime voir s’ébattre le bon populaire.

La Révolution survint dans cette bergerie comme une tornade dans un champ de roses…


Le clergé, comme la noblesse, vit, au tournant de l’ancien régime, sa richesse et son rôle social s’amoindrir.

Ç’avait été, pendant de longs siècles, un très puissant personnage que l’évêque-comte de Cornouailles. Il jouissait, sur la Ville-Close et sur de nombreuses paroisses avoisinantes, des prérogatives d’un véritable souverain temporel, qu’il défendit avec âpreté contre les empiètements des ducs de Bretagne, puis des rois de France. Il y exerçait, sauf sur la Terre au Duc, sa juridiction des Réguaires ; ses fourches patibulaires à quatre potz se dressaient face au vieux moulin de Saint-Denis, sur la colline de Kerallan.

Longtemps il avait eu comme résidence le logis somptueux élevé par les soins du vicomte Jean II pour son fils Claude et timbré aux armes à neuf macles des Rohan. Puis Charles de Liscouët l’avait abandonné pour le palais rural de Lanniron.

L’intronisation de l’évêque comptait parmi les fastes quimpérois. Le prélat était reçu en grande pompe à la porte Sainte-Catherine et conduit à la cathédrale dans une chaise que portaient le vicomte du Faou, les sires de Guengat, de Ploeuc et de Névet. Il percevait sur les bourgeois et les marchands diverses redevances : la taille de mai, le billot de Cornouaille.

Mais ces beaux temps n’avaient pas duré. Dès le règne de Louis XIII, l’évêque avait dû rendre les clés de ville au gouverneur. Puis il avait vu restreindre, de plus en plus, au bénéfice du Présidial, sa juridiction des Réguaires. Le XVIIe et le XVIIIe siècles avaient été remplis par la lutte sournoise, mais acharnée, de l’évêque et du sénéchal. Tout était prétexte, pour ces deux personnages, à chicanes et à procédures. Une nuit, le sénéchal faisait planter, devant Saint-Corentin, une potence aux armes royales, ou bien, profitant d’une tournée pastorale, il faisait enlever, de ruse, au Porchet de baptême, l’étalon de pierre communal dont il faisait piquer les armoiries.

La communauté de ville, dans cette guerre sans merci, se fit l’alliée de la monarchie, profitant elle-même des circonstances pour arracher à l’évêque de sérieux avantages : l’administration de la léproserie, la libre disposition des levées d’impôts, le droit d’user, comme église privative, de la chapelle du Guéodet.

Sans doute l’évêque jouait-il encore un rôle important dans la cité, et telles figures de prélats, comme de Coëtlogon et Saint-Luc, se détachent en assez beau relief sur cette partie agitée de l’histoire bretonne. Mais il souffrait dans son prestige, et son impécuniosité s’aggravait d’inquiétudes que lui inspirait le chapitre.

Les chanoines de Saint-Corentin se sont, de tout temps, distingués par une assez grande liberté d’allures et par une curiosité intellectuelle très vive. En dehors des offices et des prières, ils étaient mêlés à la vie du siècle, en partageant les agitations, les engouements, les révoltes, les enthousiasmes.

Au XVIe siècle, déjà, il leur arrivait, au sortir de la messe, de s’arrêter à la taverne de messire Denys Perrault, à l’angle de la Tour du Chastel et de la rue Obscure et d’y trinquer volontiers, en discutant sur un point de droit ou d’histoire. Ou bien, retirés dans la solitude de leurs maisons prébendales, ils s’adonnaient aux délices parfois dangereuses des études profanes.

Plus que quiconque, à Quimper, ils donnèrent, au dix-huitième siècle, dans les idées des philosophes et des Encyclopédistes. De même sacrifièrent-ils au culte de Mesmer, alors en honneur jusque dans cette capitale perdue de la Basse-Bretagne. Cet esprit du siècle, tout de révolte et de curiosité malsaine, n’épargna point, à Quimper, les ordres monastiques ; il souffla jusque dans les cellules des couvents et sous les arcades des cloîtres. Les Cordeliers et les Bénédictins de Loc-Maria en furent particulièrement infectés.

Les premiers, depuis longtemps déjà s’étaient écartés de la stricte observance de la règle franciscaine ; l’évêque de Saint-Luc fut un des plus ardents à tonner contre la « race cordière » tombée dans l’avilissement et à se plaindre de la « conduite désordonnée de ces religieux ». Mais les moniales de Loc-Maria lui devaient causer une peine plus amère.

Traitant leur prieure avec arrogance et dédain, ces religieuses ne fréquentaient qu’irrégulièrement les offices, n’assistaient point à la lecture de la méditation après complies, ou n’y faisaient que rire ou murmurer. Dame Sylvie de Saint-Maur passait son temps à lire des romans. Elles se plaignaient de la nourriture, exigeant que les sauces fussent confectionnées avec du beurre frais. Elles jetaient à la tête de la supérieure les mets qui ne leur plaisaient point, montaient sur les murs et aux arbres pour en dérober les fruits. Pour ne point assister à de pareils désordres, les dames de Kerbiquet et de Lansullien préférèrent se retirer dans une solitude plus parfaite, au petit Loc-Maria.


Tandis que le clergé criait misère et que les nobles, pour ne point déroger, se ruinaient le plus élégamment du monde et s’acheminaient à leur perte sur une musique allègre de rigodon, les bourgeois, avec persévérance, accaparaient les places lucratives de l’industrie et du négoce. A tout considérer, eux seuls, au XVIIIe siècle, à Quimper, comme en la plupart des villes, jouissaient de réels privilèges et voyaient se développer à la fois leur richesse et leur prestige. En cette fin d’ancien régime, où le machinisme n’avait pas encore ruiné les petites manufactures, Quimper était un centre vivant d’industries domestiques.

Comme à Locronan, on y tissait la toile : rosconnes, toile à voiles, gratiennes, noyales simples ou triples, bandes de ris et toiles à façon de Hollande. Dans un rayon de plusieurs lieues, les villages retentissaient du bourdonnement des métiers, des chansons des tisserands et du bruit des marteaux pilant la toile en cadence. Les bourgeois de Quimper contrôlaient cette industrie, dont leur revenait la meilleure part des bénéfices.

Quimper comptait bon nombre d’autres industries prospères : celles des faïenciers de Loc-Maria, des cordonniers et galochiers, qui tenaient boutique dans les vieux logis de la rue Kéréon, des lardiers de la rue du Sallé, des drapiers et des brasseurs de bière, des mégissiers ou tanneurs qui avaient leurs ateliers malodorants aux alentours de la place Toul-al-Laër.

Le commerce de mer était également la source de bons profits. Quimper était, avec Concarneau, le grand débouché des Cornouailles. La marée amenait jusqu’à la rabine du Pénity « les vaisseaux de médiocre bord » qui y chargeaient à destination des ports anglais ou espagnols, ou des pays francs de l’Adour, les produits du commerce local.

Certains bourgeois, mais assez rares, se tournaient vers les Amériques, où ils cherchaient des débouchés nouveaux pour la « marchandise » ; d’autres étaient subrécargues sur les vaisseaux des Indes ou couraient dans les pays lointains les belles aventures. Quelques-uns revinrent avec des fortunes. René Madec connut au service du Grand Mogol, une destinée extraordinaire, puis, plus heureux que Dupleix, reparut dans sa ville natale, chargé d’or et de gloire.

Pour les Quimpérois de goût sédentaire ou qui ne disposaient que d’un pécule modeste, il y avait une foule de charges roturières, médiocres sans doute, mais qui leur permettaient de faire quelque figure dans la société cornouaillaise. Autour des sièges inférieurs de judicature, du Présidial, des Réguaires, de l’Amirauté, gravitait tout un monde de robins : bailli, sénéchal, conseillers, procureurs, avocats du roi, huissiers, clercs, commis, sans compter le fretin des autres offices.

Tout ce monde, pour vivre, raffinait en chicanes, multipliait les actes, les constats, les vacations, les témoignages. Les juges des présidiaux poussèrent, un jour, si loin leurs exigences, qu’ils furent condamnés à rendre la moitié des épices, avec ordre de montrer, dans l’avenir, plus de mesure.

Détenant ainsi la meilleure part de la richesse, les bourgeois eurent pour souci d’imiter les nobles, dont ils enviaient les titres et les honneurs. Ils prêtaient, à taux d’usure, aux gentilshommes obérés, puis, pour recouvrer leur créance, les dépossédaient pièce par pièce, de leurs fermes, de leurs terres, du manoir ancestral, dont ils faisaient leur maison de plaisance.

Sous couleur d’éviter des confusions possibles en un pays où les patronymes ne variaient guère, ils accolaient à leur nom de roture le nom de la terre noble ainsi mal acquise. Même il leur arrivait de prendre, avec le titre, les armoiries et, dans la chapelle la plus voisine, à la place des anciens donateurs, les droits d’enfeu et de verrière.

Tous ces bourgeois à particule devenaient autant de monsieur Jourdain au petit pied, mais souvent rogues et durs, fiers de leur titre usurpé, capables, si le peuple se plaignait, de le menacer, comme leurs pareils de Pont-l’Abbé, de le réduire par la disette plat « comme un sou marqué de six liards ».

Ils s’exerçaient, avec une bonne volonté touchante, à prendre le ton dédaigneux et les belles façons des gentilshommes. Les hommes portaient la perruque à frimas, les femmes suivaient, comme à Paris, la mode des catogans et des cadenettes. Telle main qui, de longues années, dans quelque arrière-boutique, avait mesuré des aunes de berlinge, s’appliquait à des saluts négligents ou à secouer, d’une chiquenaude, quelques brins de tabac sur la dentelle d’un jabot.

Les bourgeois enrichis avaient maison de campagne et maison de ville, menaient grand train, faisaient chère lie. Quimper, rapporte Cambry, était à cette époque, « une ville de chanoines ». Tout ce qui pouvait garnir une bonne table s’y trouvait en abondance. La gaîté cornouaillaise, grasse et volontiers vulgaire, y débordait après boire, à la fin des repas, en des couplets de cet accent :

Le Champenois, le Bourguignon
Font part de leur bon vin à maint autre canton ;
Si Bacchus en plantait de pareil en Bretagne,
On y connaîtrait mieux la valeur de ce don,
Et loin de l’envoyer en Bourgogne, en Champagne,
Tout passerait par le gosier breton,
Même la lie et le bondon.

Le plaisir du jeu s’alliait à celui de la table. On jouait ferme à Quimper. Le prix seul des cartes, d’après des rapports d’intendant, était, pour cette ville, une imposition de dix mille livres. Ce fut une fureur qui gagna les femmes, les jeunes filles et occasionna la ruine de plusieurs familles. Ainsi les lieux les plus décents prirent des airs de tripots. L’évêque s’en inquiéta et pria l’intendant de Bretagne d’y porter remède.

La fureur du jeu n’avait d’égale que l’ardeur de la danse. Les bals sans répit, se succédaient tout l’hiver. Il fallut en écarter, de force, les trop jeunes filles et les jeunes gens du collège. Et les danseuses s’y adonnèrent avec une telle frénésie, que l’évêque de Saint-Luc les stigmatisa du haut de la chaire, les mettant au rang des filles de Saint-Honoré. Elles ne laissèrent point d’en être piquées.

Le spectacle ne fut pas un divertissement moins suivi. Une salle de théâtre, grâce à une souscription publique, fut construite à l’angle du Guéodet. On y donnait l’opéra et la comédie. Mais les acteurs en étaient le plus souvent des jeunes bourgeois amateurs, qui y trouvaient surtout l’avantage de conter fleurette, aux entr’actes, dans l’ombre des coulisses, à quelque Clorinde ou à quelque Cydalise enrubannée.

De loin en loin, venant de Lorient ou de Brest, passait une troupe régulière. L’usage, à ces représentations élégantes, était de n’entrer qu’aux trois coups, de déranger beaucoup de monde pour se faire remarquer davantage, puis de gagner son fauteuil ou sa loge en serrant force mains, en se confondant en révérences, dans une grande rumeur de chaises heurtées et de robes froissées.

Les bourgeois plus rassis disposaient de plaisirs moins tumultueux. Ils s’en allaient voir jouer à la paume près des Cordeliers, ou prendre l’air sous les ombrages du Parc Costy, qui était le rendez-vous des élégantes et qui passait alors, même aux yeux d’Arthur Young, pour l’une des plus belles promenades du royaume. Ils s’y promenaient du couvent de la Retraite au pont tremblant du Pénity, suivant le va et vient des navires à l’heure des marées.

Il était, d’ailleurs, assez rare, qu’il n’y eût à Quimper quelque solennité de nature à flatter la vanité bourgeoise et à enchanter les badauds. Tantôt c’était une revue de la milice urbaine ou de l’arrière-ban, un Te Deum d’action de grâces aux Cordeliers ou à la cathédrale ; tantôt c’était une réception en l’honneur d’un délégué aux États ou l’installation d’un sénéchal.


Le menu peuple quimpérois prenait sa part de ces plaisirs. Il semble bien qu’il jouissait, dans les dernières années de l’Ancien Régime, d’une aisance relative.

Tous les voyageurs qui visitèrent Quimper à cette époque s’accordent à reconnaître que la vie s’y écoulait, sans heurt et sans misère. Un marchand de Dijon, François Merlin, que les nécessités du négoce amenèrent en Cornouaille, raconte ainsi son entrée dans la ville, par un soir de mai de 1785 :

« J’arrive, j’entre par la rue Neuve, je traverse la place Saint-Corentin, la rue Kéréon. Tout cela me paraît fort animé. Des groupes d’enfants chantent et dansent. Les femmes, les jeunes filles causent sur les portes avec autant de volubilité que de gaîté. Mon âme se remue à ces tableaux de joie naïve… »

Ce bon populaire saisissait lui-même toutes les occasions de se réjouir. Les artisans allaient au spectacle, le dimanche ; on leur donnait de temps à autre « des rôles à tablier ». L’été, ils avaient la ressource des pardons, où ils mangeaient des « cornics » dans l’ombre des chapelles et jouaient aux noix sous les hêtres de la Mère de Dieu.

Certaines survivances du temps féodal étaient elles-mêmes prétextes à réunions et charivaris. C’est ainsi qu’à l’office des Ténèbres, chaque année, quatre vassaux de Coëtfao, exerçant un droit très ancien, pénétraient dans la cathédrale, s’asseyaient sans façon, dans le chœur, au milieu des chanoines, puis faisaient le tour de l’église, cornaillant à pleins poumons dans des instruments barbares. Puis ils régalaient du même concert les paisibles bourgeois de la Ville-Close.

Seules, les corporations maudites des barattiers, des caqueux ou tourneurs de cordes étaient tenues à l’écart de ces amusements. Ils vivaient parqués comme en un ghetto, proche la porte Sainte-Catherine, dans le quartier de l’ancienne léproserie. Étant de ceux qui lièrent Jésus, ils passaient pour souffrir le flux de sang, au Vendredi saint, et leur métier, comme ailleurs celui de bourreau, était considéré comme « fort infâme et ignominieux ».


Telle était, il y a deux siècles, la vie de Quimper, petite capitale des Cornouailles. Il ne semble guère que, depuis lors, elle ait beaucoup changé. Certains quartiers des faubourgs ont pu se parer du sourire des pierres neuves, mais les gens sont demeurés immuables, comme les lignes du paysage ou comme le rythme des marées.

Tel aujourd’hui qu’il y a deux siècles, le Quimpérois a le teint frais, le parler volubile, la démarche aisée du « noble homme » sur qui ne pèse pas l’insécurité des lendemains. Il a comme jadis, le plus grand souci des dignités, titres, honneurs et préséances. Porte-robe ou pèse-épices, il jette sur le campagnard qui, deux fois la semaine, lui vient vendre ses produits, un regard où subsiste quelque trace d’un dédain héréditaire. Le Fouesnantais demeure pour lui le « malez », le Bigouden le « drant Doué » dont, aux époques de misère, il appréhenda les révoltes. Il aime le plaisir, d’où qu’il vienne : les jeux, les cafés, la danse, les beaux cortèges et recherche d’un même cœur la joie mystique des pardons et les délices païennes du Carnaval.

Fier de sa ville, sensible au privilège d’y habiter, il n’a guère l’attention tournée vers ce qui se passe au dehors. La marée, qui lui rend visite deux fois par jour, ni les voiliers qui penchent leurs vergues sur le silence des quais, ne lui ont point donné le goût des desseins aventureux ni des lointains voyages. Les Kerlérec et les René Madec y furent, de tout temps, des exceptions très rares. Hémon eût mieux aimé, affirme-t-on, être buraliste à Bénodet que gouverneur en Algérie.

Le Quimpérois vit d’un assez mauvais œil, vers le déclin du dernier siècle, créer le chemin de fer qui devait le sortir de son isolement. Certains originaux de l’époque manifestèrent, paraît-il, leur regret, en faisant à la vieille Bretagne des funérailles symboliques, et fort heureusement prématurées.

Encore de nos jours, Quimper compte bon nombre de ces « émigrés de l’intérieur », — pareils au Piphanic de l’Ame bretonne, — obstinément fidèles aux modes et aux usages du passé. Telle respectable aïeule, à besicles et à rotonde, que vous croiserez chaque matin, entre les Halles et la Terre au Duc ; tel vieux bourgeois à sous-pieds et à feutre clairs, la moustache en bataille, raide et sec comme un demi-solde, sont, à n’en point douter, des contemporains de Balzac qui se refusent à rien apprendre et à rien oublier.

Mais si le Quimpérois s’attache à sa ville, s’il a le respect des vieilles pierres et des vieilles habitudes, peut-être est-ce par routine et indolence autant que par véritable culte des choses du passé. Accoutumé depuis des siècles à vivre sans tracas, derrière le double rempart de ses murailles et de ses collines, il s’est acquis un vieux fonds d’épicurisme et d’aimable insouciance.

Il n’est pas, plus que jadis, l’homme des emportements fougueux ni des enthousiasmes inconsidérés. Son âme est indécise et douce comme les ciels de Cornouaille ; elle a la sérénité des barques qui remontent, le soir, entre les peupliers des rives, sur le frisson vert des marées. Tout en elle continue d’être mesure, prudence, harmonie.

Même dans les luttes politiques, le Quimpérois aime le bon ton et les nobles harangues. Il fut porté de tout temps aux opinions moyennes, et toutes les fois qu’il dut prendre parti, batailla du côté des sages et des forts. Il ne bougea point durant la révolte des Bonnets Rouges, alors que les tocsins, sonnant aux églises, depuis lors découronnées, de Lambour et de Languivoa, appelaient au sac des châteaux les Bigoudens rebelles. Il fut avec Maupeou pour la réforme des Parlements. Aux jours tragiques de la Terreur, il offrit un asile aux Girondins traqués et Louvet, aussi longtemps qu’il lui plut, vécut son idylle avec Lodoïska dans son refuge de Penhars.

S’il a parfois eu le mérite de montrer le chemin, le Quimpérois ne s’y est jamais engagé bien résolument. Et c’est ainsi que Kervélégant, après s’être laissé gagner par la grande contagion révolutionnaire, s’éteignit vingt ans plus tard dans sa solitude de Toulgoët, réconcilié avec l’Église et la monarchie, tenaillé par l’angoisse et le remords.


De même la religion cornouaillaise est aimable, paisible, dénuée des grands élans mystiques et des ardeurs du prosélytisme. Elle est affaire d’intérêt et d’habitude bien plutôt qu’ardente effusion du cœur. Quimper a fourni à l’Église bon nombre d’esprits ingénieux et retors, comme Bougeant ou Hardouyn, capables de soutenir d’étincelants paradoxes, ou de batailler ferme sur des points de littérature et d’histoire, mais ce ne fut jamais la ville des missionnaires ni des prédicateurs.

Elle possède une admirable cathédrale, mais elle la dut au faste de ses princes, au zèle de ses prélats, bien plutôt qu’à l’emportement irraisonné de la foi populaire. Ce fut une construction de style français, ou normand, au fond de la Bretagne légendaire.

Elle a, dans sa sobriété sculpturale, dans ses arc-boutants à double vol, dans les lignes nettes de sa façade et le mouvement de ses hautes verrières, quelque chose de trop régulier et d’une ordonnance trop solennelle, qui ne s’accorde pas avec le caractère tourmenté de la foi bretonne. L’ombre équestre de Gradlon la couvre plus encore que le reflet mystique de la croix.

Aussi, peut-être, n’éprouve-t-on pas, à la considérer, l’angoisse religieuse qui vous saisit devant des sanctuaires, plus humbles, de Bretagne, mais où les croyants se sentent plus véritablement dans la maison de Dieu ; tels le Kreisker de Saint-Pol, qui est l’envol déchirant d’une plainte vers l’infini du ciel léonard ; la basilique de Guingamp, avec son Porche aux Ducs et sa demi-nuit émouvante que continuent de hanter les terreurs médiévales, ou même la cathédrale de Tréguier, dans laquelle le peuple trégorrois, qui n’est sceptique et léger qu’en apparence, a prodigué les trésors d’une adorable spiritualité.

Mais semblable aux grandes coquettes qui n’apparaissent qu’à leurs dévots dans la plénitude de leurs attraits, la cathédrale de Quimper ne revêt toute sa beauté qu’à différentes saisons et à différentes heures. Les lichens qui la revêtent d’une patine vivante prennent, selon le jour et l’état de l’atmosphère, des teintes rares et d’une admirable variété.

Ils lui tissent, aux soirs d’été, une robe éblouissante comme la tunique de la Vierge, parée de tous les roses et de tous les ors, et qui contraste avec la tristesse noire des vieux quartiers environnants. Aussitôt après les pluies d’orage, quand un soleil pâle l’inonde, elle a des reflets d’émeraude. Elle est belle encore, à certains tombers de jour, vue des hauteurs de Kerfeunteun ou de la Terre Noire. Les brumes de l’Odet et les fumées du soir, qui montent des vieux toits, recouvrent la ville d’un voile opaque, assez semblable à ces nuées laineuses, au milieu desquelles Dieu le père apparaît aux hommes, dans les tableaux des primitifs. A peine, de cette blancheur, émergent quelques pignons aigus et quelques crêtes de collines. Et Saint-Corentin, détachant de cette brume ses flèches jumelles, apparaît comme un édifice d’un autre temps, dans un décor fabuleux. On imagine, à sa base, toute la vie du passé : le silence des hôtels clos et des vieilles maisons prébendales, le va-et-vient des petites gens dans les ruelles du Guéodet, et, tapies entre les arc-boutants, les échoppes chétives, toutes vibrantes du fracas des orgues et du tumulte des carillons.

Pour l’intérieur, il faut le visiter, en août ou septembre, à l’une de ces heures du soir qui sont, a dit Barrès, le triomphe des cathédrales.

Le soleil, tombant derrière les collines de Penhars, éclaire la nef d’un dernier rayon qui, rasant les piliers, maintient les bas-côtés dans l’ombre. Cette lueur s’attarde, en blancs reflets, aux accoudoirs des prie-Dieu, aux faisceaux des colonnades et au larmier du triforium, flamboie en traits de feu au vermillon et au sinople des verrières. Un silence étonnant plane sous la haute voûte, infléchie vers les pays de l’ombre comme la tête affaissée du Christ à l’heure de l’agonie.

C’est par un soir pareil que Renan dut la voir et prêter l’oreille à la « double prière » des fidèles assemblés : d’un côté, les hommes debout ; de l’autre « les femmes agenouillées, formant comme une mer immobile de coiffes blanches ».

Car Renan, une seule fois dans sa vie, fit le voyage de Quimper. C’était au mois d’août 1884. Il avait parcouru les terres lointaines d’Orient — « ar broïo huel », — et, dépassant la soixantaine, ne s’était jamais aventuré, vers l’Ouest breton, plus loin que Locquémau et Saint-Michel-en-Grève. Arrivé donc au seuil de la vieillesse, le désir lui vint de réparer cette ignorance des Armoricains du Nord, pour qui l’Arez, conformément à son étymologie, est vraiment une barrière, une séparation. Et, peut-être aussi, connaissant le dicton de Cornouaille :