WeRead Powered by ReaderPub
Aux jardins enchantés de Cornouaille cover

Aux jardins enchantés de Cornouaille

Chapter 6: SOIR A LOC-MARIA
Open in WeRead

About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library. )

SOIR A LOC-MARIA

A Loc-Maria de Quimper, un soir de mai, par un de ces crépuscules d’or comme il y en a de très beaux en Cornouaille dans les saisons intermédiaires, et qui chevauchent de leurs lueurs fauves les vieux toits. La rivière d’Odet sépare de la ville ce faubourg lépreux, dont le nom renferme tout un charme de passé mystique. Jadis, un pont tournant le reliait à la Terre au Duc, ce pont aux Anglais que les plus téméraires ne franchissaient qu’en tremblant. Moyennant péage, un passeur, aux heures de haute mer, fait aujourd’hui le service.

On entend, de Loc-Maria, les murmures de Quimper, toute la rumeur des quais autour des bateaux de sable qu’on décharge. Et cependant, il semble qu’il existe, de l’une à l’autre rive, toute l’épaisseur d’un monde. On a l’impression de vivre, en ce quartier étrange, dans un autre temps et dans un autre pays. Les siècles ont, en effet, passé sur sa face archaïque sans guère la modifier, et ce soir pénétré de langueur doit être pareil à d’autres soirs, d’une époque infiniment lointaine, qui avait même atmosphère et même visage.

Tout sent le passé, dans ce faubourg que le soir engourdit. Les rues Basse et du Stivel inclinent vers l’Odet leurs maisons à pans de bois et à étages surplombants. Les moëllons déchaussés saillent comme des vertèbres au pignon des masures, les toits écailleux portent à regret le poids des temps accumulés ; et les murs étançonnés de vieux mâts et de poutres vertes se raidissent, contre le vent d’ouest, dans un dur effort. Une odeur de moisissure et de choses mortes monte des intérieurs sombres, par les portes à plein cintre, au cadre festonné par le velours des mousses.

Vieille aussi, d’un passé sans âge, est la faïencerie où des ouvrières à hennin ornent les brocs et les écuelles des mêmes teintes vives et des mêmes dessins à ramages qu’il y a trois siècles, au temps des ducs et des rois. Et vieilles sont, sur l’autre rive, les maisons de Quimper, qui dressent leurs façades de granit austère depuis les ponts du Steïr jusqu’aux anges pleureurs colossaux, enguirlandés de vigne vierge, qui servent d’enseigne au chantier d’un tailleur de pierre.

La tristesse de l’heure enveloppe la petite église, dédiée à Notre-Dame d’Aquilonie, et qui est comme le centre, l’âme vivante du faubourg. Elle projette sur la place déserte l’ombre de ses murs nus, flanqués de rugueux contreforts, et son porche s’ouvre au visiteur comme l’antichambre d’un monde débordant de ténèbres et d’oubli.

L’âme des temps romans, chétive et opprimée est partout présente en ce sanctuaire, où tout porte la marque d’un profond autrefois, obscurci de légendes. Elle est dans la lumière chiche qui tombe des fenêtres étroites et entretient le mystère des absidioles, dans la rudesse des piliers massifs et la sécheresse des arcatures.

Jadis, l’évêque comte de Cornouaille passait ici la nuit en prières, la veille de son intronisation. Il venait pieds nus et en habit de pèlerin, frapper à la porte de l’abbaye ; la prieure lui lavait la face et les mains, lui donnait « pour loger un charlit et de la paille fraîche », du pain de seigle et de l’eau pour nourriture. Il repartait au petit jour, abandonnant au prieuré sa boubette et son manteau. Et rien mieux que cette veillée en ce sanctuaire noyé de tristesse, ne pouvait l’inciter au mépris des vaines gloires et des dignités passagères.


… La brume a touché les toits et l’Angélus égrène son chapelet de notes frêles, qui font se pencher vers l’église les maisons basses, comme des vieilles accroupies sous la bure de leurs mantes. Mais le crépuscule promène sur cette lèpre sa lumière et jette sur les pierres blessées son enchantement. Le soleil, déclinant derrière le bois de Penhars, est comme une arche de plus en plus réduite, ouverte sur la splendeur occidentale. Ses rayons, rassemblant toutes les ardeurs du jour, coulent au long des toits comme un baume d’or roux. Et l’église resplendit sous cette bénédiction du soir ; sous leur caresse, les vitres s’allument et brasillent comme des gemmes. Un dernier reflet crible de clarté les dalles et l’abside, baise la robe pourpre et les pieds nus du Christ, à la poutre triomphale.

Et tout le village, comme toute l’église, est flamboyant de soleil. On se demande en quel pays, sous quel autre ciel — est-ce à Florence, vers le Pont-aux-Grâces, ou bien à Pise, à Milan, au pied des basiliques lombardes ? — on a vu cette même pouillerie des vieux quartiers sordides transfigurée par la gloire de la lumière agonisante…

....... .......... ...

Peu à peu, le soleil a gravi le flanc vert du Frugy ; le silence avec l’ombre, s’est répandu sur le manoir prieural. Alors, le plus grand charme de Loc-Maria est dans ses jardins et dans son port.

Des ruelles sombres y mènent, bordées de murs d’où dépassent les panaches luisants des camélias et des troènes. Ce n’est, à mer basse, qu’un lit de boue, semé de menues épaves, où l’Odet se fraye un passage en sinuant, avec cette odeur fade des paluds où se mêlent des relents de vase et de saumure. Mais le flot montant, deux fois le jour, lui apporte le salut et la grande purification de la mer.

Je l’ai vue venir, du tournant de Corniguel, escortée d’un blanc tournoiement de mouettes, entre les peupliers de Poulguinan et la corniche blonde du halage. Elle montait, léchant les remblais des jardins minuscules et les pierres lisses de la cale, traînant un rude parfum d’algues et la rumeur en sourdine de l’Océan… Et maintenant l’Odet est une belle nappe gonflée, dont le clapotis doux berce les barques et anime les quais de son frisson d’eau vivante.

Une carcasse de vieux navire, qui achève de pourrir, ses couples à nu dans l’herbe et le sable des berges, son étrave tendue, dans un nostalgique élan, vers les solitudes de l’estuaire, a tressailli au baiser de l’eau. Une gabarre aux flancs larges, chargée de maërl, qui remonte de la rivière, porte dans ses voiles rouges toute la magie du soir et semble une galère déchirant de sa proue l’ocre de quelque golfe fabuleux. Elle s’avance, d’une majestueuse allure, remorquée par cinq hommes au teint cuit, qui tirent à plein collier au long du halage. D’autres barques appareillent, leur taillevent et leur misaine gonflés, pour pêcher, la nuit venue, dans les calmes fonds de Kerogan et de Kerdour. On entend la rumeur des voiles qu’on hisse et qui s’inclinent au vent comme des oiseaux du soir, le heurt des avirons contre les tolets du bordage et, vers les maisons du quai, le souffle puissant et le pas rythmé des haleurs…

… Le soir, maintenant, est tout à fait venu : une brume, montée de l’Odet, retombe en cendre grise, aux versants de la vallée. Le ciel, par dégradations insensibles, a passé du vermeil au lilas, puis au ton fané des violettes. Dans le couchant qui s’enténèbre, il ne subsiste plus qu’un lambeau de lumière mourante qui s’effrange aux lisières du ciel. Les collines se ramassent frileusement et se rejoignent comme des paupières presque closes, sur le dernier reflet de l’eau morte. La mer se retire, découvrant, au long des rives, l’étain pâli des vasières. Et la nuit qui tombe ponctue de lumières grêles le faubourg endormi. Tous les bruits s’apaisent, se fondent ; une cloche de couvent sonne vers Kernisit…

Mais voilà que, de l’une des barques rangées contre le quai et qui penchent leur mâture vers les maisons du port, une chanson monte, dans le silence, poussée par une voix qu’à ses inflexions j’ai reconnue pour être une voix de mon pays :

An hini goz eo ma douz[3]

[3] C’est la vieille que j’aime…

C’est une chanson très vieille, de Cornouaille, mais qui se chante aussi bien en tout pays bas-breton, et auquel les marins du Goélo, qui sont d’une race placide et moqueuse, ont ajouté une variante pleine d’irrévérence :

An hini goz euz ar Pempoul[4]

[4] Une vieille de Paimpol…

Et l’homme qui la chante, appuyé aux cordages, en regardant danser des reflets sur l’eau, avec la douceur d’âme que donnent les jours bien remplis, s’applique à lui donner la marque de son esprit railleur. Mais, est-ce à cause de l’ombre qui gagne, et recouvre le faubourg, accentuant son aspect de misère et d’abandon — ou bien parce que ce chant m’a rappelé toute la douceur de mon pays perdu ? — je lui ai trouvé, dans ce soir grave, une indicible mélancolie, la mélancolie de cette race mineure chez qui « la joie même est un peu triste ».

Et j’ai évoqué, là-bas, de l’autre côté de la Bretagne, sous la même lumière, un estuaire à peu près pareil, hérissé d’écueils, de pontons, de balises, avec un petit port blotti dans les brumes, entre les roches : l’arche frêle d’un pont jeté de Trégor en Goélo ; et plus loin vers les terres, accroché à l’escarpement des rives, au bord d’un pays âpre, imprégné de tristesse cimmérienne, les tours pensives d’un manoir veillant sur un paysage féodal.