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Aux jardins enchantés de Cornouaille

Chapter 8: A LOCRONAN
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About This Book

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library. )

A LOCRONAN

Quelque jour, si vous le désirez, mon cher Fanch Gourvil, nous prendrons le bourdon du pèlerin et nous accomplirons ensemble le trajet de Douarnenez à Locronan, à travers le pays de Névet. C’est l’une des choses les plus singulières de Bretagne que de passer, presque sans transition, du port sardinier grondant de rumeurs d’usines et de refrains révolutionnaires, à cette Assise bretonne où rien ne paraît changé, depuis deux siècles, à l’atmosphère du passé, ni à son ordonnance solennelle.

Ce sera, si vous le voulez bien, par quelque après-midi d’automne, quand les arbres commenceront de jaunir et que la Baie se vêtira de tendresse et de silence. Déjà, montant la côte de Ploaré, nous sentirons un souffle différent nous apporter, par bouffées, une odeur d’autrefois ; et nous ferons une première halte au cimetière, qui penche ses tombes blanches vers la mer, pour y retrouver ce goût exquis dont les Bretons ont toujours témoigné, quand ils ont choisi les lieux de leur sépulture.

Puis nous contournerons la petite crête de Sainte-Croix, derrière laquelle les sables du Ris nous apparaîtront, dominés par des falaises rouges où des grands pins penchés gardent les solitudes. Nous atteindrons le hameau de Kerlaz, dont le clocher dresse au-dessus des frondaisons son aiguille de pierre, puis le Porzay s’ouvrira à nos regards, avec ses terres vertes où le chemin grimpe, égayé de détours.

Nous irons lentement, pour n’arriver qu’à l’approche du soir, quand rien ne troublera plus le silence de la place déserte et que ses maisons paraîtront s’endormir, derrière leurs façades en grand appareil. Nous aurons l’illusion de vivre, dans la paix profonde des choses, au temps des barons de Névet, du bon duc François II ou de Louis le Quatorzième à qui les bourgeois de Saint-René-du-Bois demandaient à son avènement de confirmer leurs immunités et privilèges.

Nous nous assoierons, sur un banc de pierre, dans l’église puissante, trapue, « à proportion de cathédrale », près de l’enfeu où dorment les donateurs. Une dernière lueur, tombant de la baie flamboyante du chevet, éclairera pour nos yeux les statues de bois de saint Corentin et de saint Roch, et le retable à colonnes torses de l’autel du Rosaire.

Nous nous recueillerons de même en la chapelle du Pénity, que la reine Anne fit édifier au déclin de son règne, pour remercier saint Ronan de la naissance de Renée, et pour l’entretien de laquelle elle constitua une rente de cinq cents livres, sur les devoirs du sel au pays de Guérande. Nous y verrons un beau saint Michel, « balanceur » scrupuleux des âmes, une statue en vieux chêne attendant le supplice, et une mise au tombeau qui, en dépit de sa raideur et de sa gaucherie primitives, nous attristera jusqu’aux larmes.

Puis nous descendrons la rue des Tisserands, que bordent de très vieux logis et les ruines de l’hôpital Saint-Eutrope, jusqu’à la chapelle de Kélou-Mad, qui dresse son clocheton surmonté d’un dôme au-dessus des verdures. A nos pieds, à perte de vue, se dérouleront les lignes simples du paysage : un cirque de collines bleuissantes qui s’abaissent, en gradins insensibles, vers les Palues mélancoliques ou vers l’échine usée des promontoires. De ci, de là, dans le carrelage des champs de trèfle et de sarrasin, nous apparaîtra la pointe d’un clocher : Ploéven, Plonévez, Plomodiern ou le ruban pâle d’une route conduisant vers les dunes.


Nulle terre n’est plus douce ni plus opulente, au point de rencontre de la Cornouaille verte et d’une petite mer intérieure, pleine de séduction. Certains l’ont comparée à l’Ombrie ; et l’impression est, en effet, la même, toute d’apaisement et de voluptueuse langueur, qu’au sortir de la Toscane aux profils durs, quand se découvrent les horizons moelleux de Sienne et de Pérouse. La lumière, aux débuts d’automne, y est fluide et blonde, pleine d’un rayonnement subtil et sensuel. Le paysage, d’une poésie franciscaine, est imprégné d’une même tendresse mystique ; les crêtes de la montagne de Locronan et du Ménez-Hom, dessinées sur un ciel gris de lin, y figurent comme le Subasio d’Assise les hauts lieux de retraite et de silence qui servent généralement de fond aux tableaux des Quattrocentistes. Il n’y manque, pour parfaire l’illusion, que les cyprès aux sombres quenouilles et les oliviers gris accroupis sur les pentes.


Nous souperons et coucherons, après avoir contemplé longuement le paysage, dans une antique hôtellerie, sise dans l’ombre de l’église et où nous aurons peut-être la bonne fortune de rencontrer M. de Châteaubriant. Nous boirons du cidre du Porzay dans de vieilles chopines à fleurs, en terre de Quimper, et vous nous chanterez — comme à Penmarc’h, un soir, devant la mer — la complainte galloise, triste à crier, de Robin Gray. Puis notre hôtesse — une de ces bonnes hôtesses comme il n’en reste plus guère et qui connaissent, pierre par pierre, leur pays — nous racontera l’histoire de Locronan, depuis les temps les plus lointains, avec ses fastes et ses revers.

Elle évoquera pour nous cette époque glorieuse où le renom de M. Saint-Ronan s’étendait au loin, jusqu’à Saint-Martial de Limoges, et où saint Yves, Jean V, la reine Anne, venaient lui rendre, très humblement, leur tribut « d’honneur et révérence ».

Puis elle nous parlera du temps prospère des tisseurs, où l’on fabriquait à Locronan, bon an mal an, plus de six mille pièces, soit deux cent cinquante mille aunes de toiles : brin sur brin, bandes de ris, prélarts et ollones, noyales simples ou triples et façon de Hollande. Ce fut un temps de prospérité sans pareil, où ces toiles, qui s’exportaient jusqu’en Écosse et en Espagne, passaient pour les plus solides et les plus fines de l’évêché.

Puis vient la période du déclin, des revers, des à-coups, des tristesses qui s’accumulent : c’est la faveur de la Compagnie des Indes qui s’échappe et s’en va aux manufactures d’Angers et de Beaufort ; c’est l’hostilité de la Marine qui, par suite de prétendues malfaçons, attire dans ses ateliers de Recouvrance les meilleurs ouvriers et rafle presque tout le chanvre des Cornouailles, ne tirant plus de Locronan que les toiles à deux fils pour les voiles légères des gros vaisseaux ; c’est le transfert à Quimper du bureau de la « marque » où les petits fabricants sont tenus de porter leurs pièces à dos d’homme. C’est plus encore l’égoïsme, l’âpreté de quelques trafiquants, qui monopolisent le commerce des toiles et, tirant à eux tout le profit, réduisent le pauvre tisseur à travailler « pour le pain », le payant à peine soixante sols par semaine ; c’est tout un chapitre douloureux de l’histoire d’une corporation, en Basse-Bretagne, et de la misère des artisans, vers la fin de l’ancien régime…

Les derniers métiers, depuis quinze ans, se sont tus, et Locronan n’est plus qu’une bourgade déchue, avec ses rues et sa grand’place figées dans un silence de cloître, endormis dans le calme de leurs lointains souvenirs. Mais tout, dans son église, dans ses masures délabrées, écroulées au milieu des jardins, dans ses maisons seigneuriales, aux façades percées de rares ouvertures, continue d’y respirer un passé d’opulence, de guerre et de religion.

Une fois l’an, lors de la Troménie, la bourgade reprend son animation. Ces Troménies, que ramènent en Armorique les jours du prime été, d’une sérénité sans égale, sont l’une des façons les plus curieuses d’honorer les vieux saints nationaux.


Ces processions autour du pénity ou du monastère (tro menec’h ty : tour de l’asile) qui rappellent, par beaucoup de points, les terminalies latines, sont un acte de reconnaissance, perpétué à travers les siècles, pour les évangélisateurs qui furent, en même temps que des apôtres, de rudes défricheurs de glèbe. Tel Briac qui, sur la face septentrionale de l’Arez, ouvrit à la culture, entre Coat-liou et Bod-fô, une vaste étendue de marécages dont lui fit don le roi Déroch. Et les arpents arrachés, en un temps barbare, à la forêt, au marais ou à la lande, ont sans doute plus fait, pour la pérennité de leur culte, que le bouquet de vertus mystiques dont les saints bretons avaient l’âme embaumée.

Aussi les troménies comptent-elles parmi les fêtes auxquelles la Bretagne, en dépit de crises tragiques, est demeurée le plus obstinément fidèle. Le « Léo-dro » — la Lieue de tour, — de Saint-Briac, dans la Cornouaille des monts, se parcourt en pleine nuit, le jeudi de l’Ascension. Une seule fois, les pèlerins manquèrent à la coutume. C’était au temps de la Ligue ; les huguenots occupaient le pays. Or, le lendemain, à l’aube, les chemins n’en apparurent pas moins, sur le circuit traditionnel, battus et ravagés : les morts, à défaut des vivants, avaient suivi le Léo-dro.

Mais il n’est pas de Troménie plus fameuse que celle de Locronan ; elle se célèbre avec une solennité particulière tous les six ans, dans la troisième semaine de juillet, en l’honneur du « benoist, glorieux confesseur et ami de Dieu », qui, venu d’Irlande au sixième siècle, débarqua à Lanildut et se retira au désert de Cornouaille pour y bâtir dans le bois de Névet son ermitage.

Jadis, cette solennité s’annonçait à toute la province, par lettres circulaires adressées, avec promesse d’indulgences, aux recteurs des paroisses. Il n’était pas rare que le duc de Bretagne y assistât. Maintenant, la Troménie continue d’attirer des foules de pèlerins de toutes les parties du pays bretonnant. D’ailleurs, suivant un dicton du Porzay : « qui ne fait la Troménie de son vivant la fera après sa mort, avançant chaque jour de la longueur de son cercueil. »

C’est donc, pendant une semaine, dans les alentours de la vieille ville, une extraordinaire mêlée de types et de costumes. Quelques semaines à l’avance, sur la recommandation du recteur, les paysans ont dégagé le sentier mystique des clôtures, des ronces, des mauvaises herbes qui l’obstruaient. Ils ont construit les huttes de branchages, recouvertes de draps blancs piqués de fleurs, qui serviront d’asile aux vieux saints des chapelles voisines, venus pour saluer saint Renan et lui donner au passage le baiser de bienvenue. Ils s’amènent donc, par dizaines, de toutes les paroisses du voisinage : Saint-Tugen, Saint-Herbot, Saint-Even-de-Kerlaz, Saint-Miliau, Saint-Thurien, Saint-Guénolé et aussi Notre-Dame-de-Kergoat et Sainte-Anne-de-la-Palue.

Éparpillés au long du parcours, ils vivront une semaine sous la garde des fabriciens, dans la fraîcheur des prairies et des landes, comme jadis les Hébreux sous la tente, lors de la fête des Tabernacles.

Le cortège, vers une heure, le dimanche, quitte le Pénity, précédé des reliques, des bannières et de la cloche portative, — an Hirglas, — que saint Renan apporta d’Irlande et qui lui servait à réunir les fidèles pour la prière. Le parcours de la Troménie ne compte pas moins de huit kilomètres, sous le grand soleil, par des chemins peu praticables, et comprend douze haltes, devant les croix de granit ou les huttes des saints, autant que de stations sur le chemin du Calvaire.

La première halte a lieu devant les ruines de la chapelle Saint-Eutrope, où les pèlerins font leurs ablutions à la fontaine de Kélou-Mad. Puis le cortège s’arrête à nouveau devant l’effigie en chêne du Père Éternel et reprend sa marche jusqu’à l’oratoire de Bonne-Nouvelle, en laissant sur sa gauche le village de Rozenselin. Il salue au passage Saint-Laurent du Prat-Tréanna, Saint-Michel de la Croix-Rouge, gagne le village de Trobabu, où s’arrêtèrent, frappés de terreur, d’après la légende, les deux bœufs qui ramenaient de Haute-Bretagne la dépouille de saint Renan. Il traverse, après un long détour, le hameau de Guernévez où Kében, décoiffée, « sans égard pour le sang de Jésus, leva son bâton et en frappa un des buffles à la corne, si bien que le buffle bondit épouvanté et eut la corne arrachée »[7]. Puis il atteint le pied de la Montagne, après les dévotions ordinaires à Saint-Even, patron de Quéménéven, et à Notre-Dame de la Pitié.

[7] Pérennès et Goasdoué : La Troménie de Saint-Renan.


Alors commence la partie la plus rude du pèlerinage. Avant d’escalader la hauteur, le prêtre, face au ciel immense, chante l’Évangile sur la Montagne et l’assistance, à genoux, pour implorer un réconfort, jette vers Dieu la lamentation puissante du Parce Domine. Puis les pèlerins se ruent à l’assaut de la colline, glissant sur l’herbe sèche et sur les tiges de bruyères.

Ayant atteint la crête, ils s’y reposent un instant, devant le plus grandiose des horizons et reprennent leur marche après avoir entendu le sermon traditionnel. Laissant derrière eux la masse sombre de la forêt du Duc, ils s’arrêtent, pour prier, à la vieille croix de Saint-Theleau, puis devant la tombe de Kében, où la mégère fut engloutie, au milieu des flammes, en proférant un dernier blasphème.

Ayant suivi un instant vers Plogonnec l’ancienne voie romaine, et salué Saint-Tujen, Notre Dame de Lorette et Notre Dame de Tréguron, le cortège, par un chemin creux, gagne les landes tristes du Gorreker. Puis il s’infléchit vers le Nord et rentre en la chapelle du Pénity, pour un Te Deum d’action de grâces.

Il est une Troménie plus discrète, plus intime, que l’on peut commencer sur tout point du parcours, pourvu que l’on revienne au point de départ. Elle s’ouvre le samedi, à minuit, au milieu des carillons. De nombreux pèlerins, dès cette heure, se mettent en route, pour éviter la chaleur trop forte du jour. Ils s’en vont, seuls ou par petits groupes, sans mot dire, tête nue, recueillis. Ils attendent le lever du soleil, au sommet de la montagne, où ils assistent à la messe et baisent les saintes reliques ; rentrés à Locronan, ils font le tour de l’église, puis s’agenouillent et prient silencieusement.

De là vient que cette Troménie est souvent appelée le « pardon muet ». Et cela évoque tout un passé lointain, de foi vigoureuse et naïve, de vie large et facile, où les tisseurs de Locronan étaient fiers comme des nobles et buvaient en des hanaps d’argent les crus dorés de leurs coteaux.