En passant on peut remarquer les jalons d'un claim de quartz aurifère dont les extrémités vont jusqu'à la baie. Une sorte de cadre en bois protège un avis écrit au crayon: ce n'est pas autre chose que la déclaration de la prise de possession de ce claim, dans le but de l'exploiter.
Il s'est ainsi trouvé plusieurs claims pareils dans le voisinage de Skagway, un placer même ayant été découvert non loin du petit lac, à 200 mètres d'altitude, mais il ne paraît pas que ce soit rien de considérable.
Si, après avoir parcouru le lac dans toute sa longueur, qui est de 2 kilomètres environ, non sans admirer la végétation fournie qui en orne les bords, les pics dentelés qui le surmontent et s'élèvent à une hauteur de près de 2 000 mètres, nous redescendons dans la vallée, nous passons rapidement devant les trois ou quatre jetées qui conduisent aux débarcadères auxquels sont amarrés des vapeurs canadiens, anglais, américains.
Plus loin des femmes indiennes arpentent la plage, courbées en avant, s'arrêtant de-ci de-là pour ramasser divers objets dont elles font un tas. Le terrain est jonché de débris, de poutres, de sacs éventrés, de balles de foin consumées, de boîtes entr'ouvertes. Des vêtements déchirés et brûlés en partie, des souliers dépareillés et des chapeaux défoncés, des outils, haches, scies, presque ensevelis dans le sable, annoncent un naufrage. En effet, dans la nuit précédente, la goélette Whitelaw venant des États-Unis a pris feu, et les malheureux qui passaient leur dernière nuit à bord se sont vu réveiller par le bruit strident des flammes ou par l'âcreté de la fumée. Ils n'ont eu que le temps de se jeter à l'eau sans rien pouvoir emporter, heureux de sauver leur vie: là, sous leurs yeux, se consument leurs approvisionnements et se dissipent leurs espérances. Car ils savent, les misérables, que sans un apport d'au moins 200 kilos de vivres, le passage de la frontière leur sera impitoyablement refusé par les autorités canadiennes. Et la plupart ont consacré leurs dernières ressources à s'équiper, comptant sur l'or des placers pour se refaire une bourse. Heureusement pourtant tout n'est pas perdu, une volonté énergique et des bras solides vont restaurer les fortunes un moment détruites.
En poursuivant notre promenade, nous arrivons à l'hôpital, qui abrite une vingtaine de patients dont la plupart sont atteints de fièvres typhoïdes, cérébrales, etc. Il y a souvent des cas de méningite aiguë, presque foudroyants; quelques heures d'inconscience, de fièvre intense, et le patient trépasse. Un jeune homme a eu les pieds gelés sur la sente. On lui a amputé tous les orteils et il maudit son sort. Nous rencontrerons plusieurs cas pareils, il faut dire que souvent la faute en est aux infortunés eux-mêmes qui ne prennent pas la peine de changer souvent leurs bas et chaussures humides et comptent sur l'exercice prolongé pour se maintenir les pieds au chaud. Quelques-uns aussi sont victimes de leur ignorance. Un fait curieux est que, par un froid très intense, rien n'avertit que vous êtes sur le point de geler. Aucun symptôme, aucune douleur; si vous voyagez en compagnie, peut-être un de vos compagnons s'apercevra-t-il que vos joues sont extraordinairement blanches, et alors il faut vous arrêter de suite et vous frictionner énergiquement la figure avec de la neige, ou, si vos pieds sont mouillés, il faut immédiatement faire halte, allumer un feu, vous déchausser, faire sécher bas, bandes, mocassins ou bottes, et ne vous remettre en route que lorsque le tout est parfaitement sec, autrement vous courez le plus grand risque de vous trouver les pieds et les jambes gelés sans le savoir, la réaction ne se produisant que quelques heures plus tard.
III
Campement sur la glace.—Une échauffourée.—Le défilé du Porc-Épic.—Encombrement.—Un crime sur le chemin.—Cruautés envers les animaux.—Le sentier des chevaux morts.—Cinq kilomètres en dix heures.—Un hôtel de première classe.—Difficultés de la route.
Vers fin mars, notre quartier général fut transféré de l'hôtel de Skagway à une tente plantée sur la glace au pied même du défilé du Porc-Épic, à 6 ou 7 kilomètres de la ville; la saison étant déjà avancée, le soleil chaud, il fallait se hâter de transporter les vivres et marchandises au moins au delà du défilé; nous résolûmes donc d'établir une cache dans la vallée au-dessus, à 5 kilomètres seulement du campement. Les chevaux furent munis de bâts, car les traîneaux ne pouvaient être utilisés avec avantage dans cette gorge si étroite et si accidentée; on chargeait 150 kilos sur chacun d'eux et l'on faisait un voyage par jour.
Un beau matin, au moment de se mettre en marche, une série de coups de feu éclata subitement à une petite distance, accompagnée d'exclamations, de menaces, d'imprécations furieuses; les chevaux dressèrent les oreilles, tous les hommes, moins un, s'enfuirent ou se cachèrent derrière les balles de foin qu'on était en train de charger; les balles sifflèrent, et bientôt, à quelques mètres sur le chemin, une petite troupe passa, battant en retraite dans la direction de Skagway et suivie à distance par une foule excitée et menaçante; la fusillade se ralentit et bientôt la bande disparut derrière un bouquet d'arbres; c'étaient les acolytes de Soapy Smith qui, ayant à leur jeu de bonneteau dévalisé quelque mineur récalcitrant, s'étaient attiré quelques coups de revolver comme appoint. Ils avaient riposté, d'autres mineurs étaient survenus et avaient pris part au sport, qui avec un fusil, qui avec une carabine ou un revolver, et bientôt tout le camp s'était mis en branle dans l'espoir de s'emparer de ces parasites détestés et de les lyncher, quand une prompte retraite les sauva à temps. L'émotion se calma bientôt; deux hommes blessés, peu grièvement, furent emportés et soignés; hommes et chiens rentrèrent dans le calme, oublièrent l'incident et, d'un pas tranquille et mesuré, s'engagèrent bientôt dans le défilé, dont les difficultés ne tardèrent pas à absorber leur attention sans partage. Mais on rit plus d'une fois par la suite du pas de course effréné de certain des nôtres dans la direction de la tente où il avait un immense revolver; ce jour-là, il avoua n'avoir pensé qu'à se cacher.
Le temps s'était mis au beau sur la côte, la neige fondait le jour, se durcissait la nuit et peu à peu diminuait dans cette lutte quotidienne avec le soleil et le souffle chaud du printemps; la rivière Skagway commençait à sourdre en des centaines d'endroits de dessous la couche de glace, épaisse, de plusieurs pieds, et la couvrait dans la journée d'un courant rapide et assez profond. La foule des chercheurs d'or se hâtait de pousser ses campements en avant et surtout de passer le défilé du Porc-Épic, car, dans cette gorge de quelques décimètres de largeur par places, les rocs gros comme des maisons s'entassent les uns sur les autres et ne livrent un passage incertain et dangereux qu'aussi longtemps que la glace et la neige en comblent les interstices et en quelque mesure en nivellent les aspérités. Des troncs d'arbres jetés ici et là, en guise de ponts, en travers des gouffres où le torrent roule ses eaux mugissantes, aidaient à la marche, mais il fallait se hâter, et dès avant le jour notre caravane se mettait en route pour ne se reposer qu'à la nuit.
De Skagway la vallée, sur environ 7 à 8 kilomètres, se dirige en ligne droite vers le Nord-Est avec une largeur moyenne de 1 kilomètre, puis tourne brusquement à l'Est, tandis que le défilé du Porc-Épic garde la direction originelle, mais entre des parois de rocs très resserrés et très escarpés; 4 ou 5 kilomètres de ce passage nous mènent à une autre vallée qui peu à peu s'élève vers le White Pass; le torrent en suit le fond, mais son cours n'est pas si accidenté, ni si tortueux qu'au Porc-Épic.
Nous étions en possession de traîneaux Dalton pour transporter nos tonnes de provisions et d'effets; mais bientôt l'expérience nous apprit que le seul moyen pratique d'opérer était de nous servir de nos animaux comme chevaux de bât; le passage des traîneaux, même avec une charge modérée, était trop difficile et trop long; la seule chose possible était de leur faire traverser une seule fois le défilé et de les laisser là temporairement, pour transporter à dos de cheval les caisses, sacs et colis. L'encombrement du sentier était tel qu'il fallait se résigner à le poursuivre à la file indienne et s'arrêter quelquefois une heure pour donner au convoi de retour le temps de passer; c'est ainsi que l'on s'estimait heureux de faire 1 kilomètre en une heure quand tout allait bien, mais souvent il arrivait des accidents qui occasionnaient de plus grands retards, et alors il fallait entendre les cris, les jurons, les imprécations et les blasphèmes en dix langues, qui s'élevaient de tous côtés, les hennissements des chevaux et des mules, les beuglements des bœufs et les aboiements des chiens, battus, terrassés, assommés par leurs maîtres.
Une mule vient de s'abattre sous un poids trop lourd d'au moins 150 kilos; son conducteur l'accable de coups de pied et de coups de poing, le sang jaillit. Nous nous avançons menaçants, l'homme se radoucit, essaye de s'excuser et nous demande de l'aider à relever sa bête; la charge est aussitôt soulevée par des bras robustes, et la mule soulagée se remet sur pied et reprend son rang et sa marche pour aller, peut-être, retomber vingt pas plus loin. Le sentier est souillé de sang par intervalles, et ce cramoisi sur la neige d'un blanc mat semble crier vengeance. Heureux encore quand ce n'est pas du sang humain, comme il arrive quelquefois; tel fut, entre autres, le cas de ce jeune homme trouvé sur la piste même, la poitrine trouée d'une balle et les poches retournées; il regagnait son abri, à la nuit, et fut ainsi tué à quelques pas de tentes remplies de gens.
Mais, en somme, les crimes ne furent pas nombreux, si l'on tient compte du nombre relativement considérable d'ex-forçats, repris de justice, aventuriers, pour la plupart armés jusqu'aux dents, qui grossissaient les rangs de cette invasion de civilisés. On doit reconnaître que la vie et la propriété ne couraient pas plus de risques sur ce chemin que dans une de nos grandes villes d'Europe ou d'Amérique, mais il semble que la bile de ces gens-là, surchauffée par un régime trop prolongé de lard et de haricots, trouvât à se déverser sur les animaux.
Fidèles bêtes, brutes confiantes, qu'avez-vous reçu en retour de vos efforts, de votre dévouement? Le plus souvent des coups et une nourriture à peine suffisante. Pauvres chiens, aux pattes ensanglantées par l'incessant contact avec la glace aiguë et la neige mordante, laissés sans pansement et condamnés au même supplice le lendemain! Et vous, pauvres chevaux, les flancs déchirés à coup de gaule ou de bâton ferré, puis une jambe cassée, abandonnés au bord du chemin, implorant d'un œil presque suppliant le coup de grâce que finalement un passant indigné vous donnait de son revolver! Ce sentier des chevaux morts sait quelque chose de ces atrocités, car là les interstices des rochers ont été comblés de leurs cadavres, au nombre, dit-on, de deux ou trois milliers dans l'automne de 1897. Faut-il s'étonner si, sur les milliers d'aventuriers qui essayèrent alors de forcer le passage, un très petit nombre seulement parvinrent à franchir le col?
Mais le temps manque pour s'apitoyer. Go ahead, «en avant», c'est le cri et le geste, et chacun pour soi, c'est la devise; ce n'est pas à dire cependant que l'on ait perdu tout sentiment.
Ici, tout à coup, la foule s'entr'ouvre; on laisse passer un traîneau bas en forme de panier d'osier, bondé de couvertures de laine d'entre lesquelles une tête sort, livide, les yeux clos, la bouche écumante; c'est un moribond ou un blessé que ses amis ont recueilli, soigné de leur mieux, et finalement décidé d'amener en ville, à l'hôpital, probablement sa dernière étape. Pas un mot; mais la pitié se lit sur ces visages solennels, car tous se disent: «Peut-être sera-ce mon tour demain». Puis march on (corruption du canadien français: marche donc!), crie-t-on aux chiens, et le torrent humain reprend sa course vers le Nord qui fascine et qui tue.
Enfin la caravane est en branle. La route se poursuit lentement, et les mêmes obstacles surgissent bientôt. Tout à coup, à un tournant du chemin, nous apercevons quelques cabanes surmontées d'énormes enseignes: Hôtel du White Pass, Hôtel du Klondyke. Nous nous arrêtons au premier, qui est, nous dit-on, strictly first class; c'est une construction longue et basse, à un seul étage en contre-bas de la rue. Nous appuyons sur une sorte de trébuchet, qui choit, comme dans l'histoire du Petit Chaperon Rouge, et la porte s'ouvre. Nous pénétrons dans la salle à manger, pièce de 15 mètres carrés, dont le centre est occupé par un fourneau en fonte de belle proportion, entièrement chargé de pots, de bouilloires, de cafetières que la vapeur fait danser et siffler en cadence, comme pour narguer l'atmosphère glaciale du dehors.
Deux côtés de la chambre sont occupés par une grande table de bois et des bancs de même longueur. Les autres extrémités sont garnies de chaises, de couvertures, de barils, tandis qu'aux murailles sont suspendus des vêtements, des chapeaux, des fourrures et que, sur des rayons fortement étayés, tout un entassement de sacs de farine s'élève jusqu'au toit qui fait plafond. Une voyageuse en bottes, en parka et en bonnet de fourrure se prélasse sur un rocker (chaise à balançoire), pendant que quelques mineurs dépêchent un repas composé d'un ragoût, de l'inévitable porc aux haricots, et d'un peu de fruits cuits de Californie, ce qui leur revient à 5 francs par tête.
Que si nous passons la ruelle qui sépare l'hôtel proprement dit du dortoir, le même genre de trébuchet cherra et nous nous trouvons dans une pièce haute de 6 mètres à peu près, le poêle au milieu comme toujours,—c'est le meuble le plus indispensable de toute habitation du Yukon,—et entouré d'une bande d'hommes aux visages mordus par la gelée, se chauffant les mains, séchant leurs bas et mocassins, causant, fumant, chiquant, assis, qui sur un bout de banc, qui sur une caisse vide ou une boîte en fer-blanc ayant contenu du pétrole. Les vêtements humides sont mis à sécher sur des cordes tendues en travers de la pièce à une hauteur de 3 mètres, pendant qu'il se fait un mouvement incessant d'ascension et de descente des bunks, compartiments ou casiers, divisant toute la hauteur du mur et recevant chacun un hôte pour la nuit; tous doivent fournir leur propre couverture, et, à raison de 2 fr. 50 par nuit, vous n'avez droit qu'aux planches qui forment votre case. Le plus grave inconvénient de ces dortoirs en commun est la vermine qui pullule, et dont il est fort difficile de se garder; une fois logée dans la fourrure ou la laine, elle est presque impossible à extirper.
À partir de ce point on arrive aux contreforts du massif neigeux qui forme le col du White Pass, et la vallée est laissée en arrière pour tout de bon. La pente est rapide, mais le chemin est bien battu et assez uni. D'ici au sommet on compte deux heures; le froid est plus vif à mesure que l'on monte, et à cette saison des tourmentes de neige ragent presque continuellement sur les pics qui couronnent le col. Elles sont parfois si violentes que le sentier est enseveli sous des amoncellements de neige et que le trafic est interrompu souvent pendant plusieurs jours. Ceci se passe également au Chilkoot, de 300 mètres plus élevé que le White Pass, mais par un temps ordinaire cette partie du voyage est la plus facile, à cause de la voie bien battue dans la neige durcie, et la plus uniforme, car le mouvement de va-et-vient se continue aussi plus régulièrement. En effet, le retour se fait par des dévaloirs à pente vertigineuse mais sans danger, la neige offrant un point d'appui suffisamment résistant.
Arrivés au sommet, les chevaux de bât sont déchargés et enfourchés pour le retour. On confectionne une bride et des étriers au moyen de cordes toujours à la main, et l'on se laisse dévaler en bas des pentes, hommes et bêtes, trébuchant, roulant, culbutant, finalement arrivant sains et saufs au pied du couloir. Pas toujours, cependant, ainsi que l'atteste la présence de quelques cadavres de chevaux dont les jambes se sont brisées à la descente et qu'il a fallu achever sur place.
IV
Le White Pass.—Un sergent diplomate.—Les caches au sommet.—Le drapeau.—Tempêtes de neige.—Pugilat.—La ville du Lever du Soleil.—Log Cabin.
«Non, il ne sert à rien de causer, partner (compagnon); il faut mettre la main à la poche et vivement, ou vous ne passerez pas.—Quant à vous, Jimmy, c'est all right; vous pouvez filer.»
Celui qui parle est un gaillard de 1m,90, le visage criblé d'engelures non cicatrisées, à veston rouge, caché sous un manteau de toile huilée qui lui descend jusqu'aux pieds, à culottes collantes noires à bande jaune canari et à bottes à la hussarde; un bonnet d'astrakan à oreilles couronne le tout. C'est un sergent de la police canadienne qui interpelle à la fois deux personnages se tenant en face de lui. L'un, un Chi-Cha-Ko évidemment, se confond en explications incompréhensibles. L'autre, Jimmy, qui a du flair, du savoir-vivre, vient de glisser quelque chose dans la main gauche du représentant de l'autorité, dont la droite proteste énergiquement de sa détermination à ignorer tout argument mal sonnant.
«Payez et vous serez considéré», ce mot est surtout vrai à la frontière: agents du fisc, de douane, de police, en tout temps et en tout pays, que feriez-vous, livrés aux seules ressources d'un maigre salaire? Comment résisteriez-vous aux intempéries sans le secours d'un cordial quelconque? Et comme chacun sait qu'elles sévissent plus fréquemment dans les environs des postes, c'est surtout là que le cordial doit être libéralement administré, autrement le service serait impossible, l'application des règlements boîteuse, et l'observation des lois titubante. On ne peut donc qu'approuver, soit au point de vue de l'intérêt privé desdits agents, soit à celui de l'intérêt public, cette sage coutume qui consiste à fermer l'œil et à ouvrir la main quand on a affaire à Jimmy l'intelligent et à changer légèrement d'attitude quand il s'agit d'un simple greenhorn.
Nous voici, en effet, au sommet du White Pass. Cet amas de neige d'où sort une hampe portant une loque, c'est la cabane des officiers de douane et de police, surmontée du drapeau anglais, mis en lambeaux par l'ouragan. Elle est complètement ensevelie dans les glaces et les neiges: telle la hutte du Club Alpin en montant à la Jungfrau de Grindelwald. Mais ici, au lieu de 3 000 mètres, nous ne sommes qu'à 800 mètres d'altitude. On descend à la hutte comme à une cave, par des escaliers taillés dans la neige; le jour pénètre dans l'unique pièce par une fenêtre à grand'peine maintenue en communication avec la lumière extérieure.
Deux hommes, l'un en uniforme rouge de lieutenant de police, l'autre en civil, écrivent à une table appuyée à la fenêtre, couverte de papiers, de documents, de billets de banque. Autour d'eux les chercheurs d'or s'exécutent et essayent de donner un œuf pour avoir un bœuf. Qu'est-ce que dix, cinquante, cent, deux cents piastres (écus de 5 francs), en regard des milliers et des millions en perspective au terme du voyage? Peu de chose. Aussi est-ce en souriant et plaisantant que la plupart des tondus déplient leurs billets de banque ou font sonner en les comptant ces belles pièces américaines de cent francs en or. Les officiers sont d'ailleurs courtois et bienveillants et ne paraissent pas abuser de leur position, qui leur laisse pleins pouvoirs et les fait seuls arbitres pour décider des droits à prélever. On a remarqué qu'ils étaient beaucoup plus coulants avec les petits et les pauvres, et certes il vaut mieux qu'il en soit ainsi que le contraire.
Suivons la foule qui s'éparpille pour regagner ses tentes et ses caches plantées des deux côtés du chemin. Ce vaste plateau éclatant de blancheur et couvert de caches, c'est un lac. Qui s'en douterait? Pris de glace, enseveli sous quelques mètres de neige durcie, on a déblayé la neige, par places, percé la glace et atteint l'eau, qui chaque nuit gèle et chaque matin est remise à l'état libre.—Comme depuis quatre à cinq kilomètres en arrière nous n'avons plus rencontré d'arbres, la place n'est pas très favorable pour un campement. Néanmoins de nombreuses caches se succèdent sur une distance d'un kilomètre en deçà et au delà du drapeau, qui est un point de ralliement, un phare de sauvetage pour les Argonautes en détresse, perdus sur ces hauts plateaux, alors que cabanes, tentes et caches, tout a disparu sous le linceul à cristaux étincelants que dépose presque chaque jour en hiver la tourmente boréale. Tous le connaissent; on ne parle guère du sommet, qui se déplace pour ainsi dire selon la capricieuse violence de l'ouragan, mais on dira: «Au drapeau», car lui reste immuable. La hampe en est déchiquetée, l'étoffe en est déchirée, et les couleurs déteintes; pourtant c'est le drapeau.
Mais nous voici en présence d'une de ces caches, et voyons de quoi elle se compose: en grande partie de lard et de jambon des États, empilés au centre et entourés d'une barricade de sacs de farine du Manitoba, car il faut se prémunir contre la voracité des chiens. Ceci, c'est une caisse de chandelles pour s'éclairer dans les longues nuits d'hiver du Yukon. Plus loin sont des boîtes de conserves, thon, sardines de France, etc.: voilà des légumes évaporés, pommes de terre, oignons, carottes, etc., puis des viandes en boîtes, rosbif, mouton, lapin d'Australie; de nouveau des sacs, ceux-ci remplis de fruits secs de Californie, pêches, pommes, prunes, abricots, raisins. Une bonbonne de vinaigre, un fromage en cercle, des cornichons en seau, et encore du sucre, du sel, des pois et des haricots en sacs, le tout enfermé sous une double enveloppe de toile forte et goudronnée.—En faisceaux, vous voyez les piques, les pelles, les haches, les avirons; dans un grand coffre de charpentier, des scies, des vrilles, des marteaux, des clous, des vis, et même du verre à vitre. Il serait trop long d'énumérer le tout; il ne faut cependant pas oublier le poêle, les tuyaux, les ustensiles de cuisine, la tente, les sacs-lits, les sacs à vêtements et souliers, voire même des malles, des coffres et des valises.—Une toile à voile est jetée sur la pile de marchandises, et c'est la seule protection jugée nécessaire dans ces parages inhospitaliers, mais honnêtes... Au début, c'est un chaos; au bout de quelques jours, l'ordre s'établit, on arrive facilement à transporter cette quantité d'objets sans rien perdre ni rien oublier.
Le drapeau est dépassé: bientôt les derniers vestiges humains disparaissent et l'obscurité s'épaissit, augmentée par les flocons serrés en suspension; les chevaux sont mis au trot sur la surface unie du lac glacé; bientôt le cagnon est atteint; c'est un défilé de 3 kilomètres entre des parois resserrées et verticales de rochers, au pied desquels, en été, se fait l'écoulement des eaux du lac. La nuit est noire; par une sorte d'instinct le cheval de tête choisit son chemin, les autres suivent, et c'est machinalement que la bande descend, remonte, contourne, verse, se ramasse et finalement, transie de froid et affamée, vers minuit, découvre les lumières d'un camp à la lisière du bois.
C'est la «ville du Lever de Soleil» (Sunrise City). Nous dressons notre tente, nous mettons en place le poêle et son tuyau, et, les chevaux ayant été pourvus, nous faisons un léger repas avant de nous faufiler entre nos couvertures, étendues sur la neige même.
Un beau soleil nous réveille, par une claire matinée; les fatigues de la veille sont oubliées et bientôt nous sommes en marche vers Log Cabin, qui n'est qu'à 5 ou 6 kilomètres; nous y arrivons vers midi, et, ayant choisi un emplacement convenable, nous y dressons la grande tente et établissons là notre quartier général pour plusieurs jours. Car, ici, nous sommes à peu près à mi-chemin entre le sommet où nos provisions sont restées et Bennett, où nous devons les transporter et établir la prochaine cache.
Comme c'est dimanche, et que la tente est debout, on se repose; Log Cabin était alors composée d'une demi-douzaine de huttes en troncs d'arbres, et de centaines de tentes disposées sans ordre sur la langue d'un promontoire couvert de pins et de sapins présentant une barrière efficace aux vents furieux qui désolent cette contrée; c'était une sorte d'oasis.
Le lendemain, changement de décor: de nouveau, tempête rageante. Cependant, en route pour le sommet! il faut prendre un chargement, le descendre à Log Cabin et recommencer le lendemain et le jour suivant, et ainsi de suite jusqu'au complet épuisement du stock; donc courage, et en avant.
Il y a une série de lacs du sommet à Log Cabin, reliés par des cagnons; mais à ce moment-là il est impossible de les distinguer, puisque tout est recouvert d'une glace épaisse et que la glace est recouverte d'une couche de neige profonde de plusieurs mètres et sans cohésion, excepté sur la voie bien battue, mais très étroite. La montée se fait sans encombre, les traîneaux étant vides. La descente est moins gaie; ce terrible cagnon (défilé) nous en fait voir de grises. En quelques instants le torrent a fait sa trouée à travers la glace, l'eau vive, courante, se montre au fond de certains entonnoirs; le sentier suit la pente, et la déclivité est si considérable par places qu'il est impossible de se tenir debout.
Alors, cheval et traîneau roulent en bas du talus, heureux quand ils ne plongent pas dans l'eau profonde; on en est quitte pour décharger le tout, relever l'animal, porter à dos au haut de l'escarpement, sacs, boîtes et caisses, et refaire le chargement pour recommencer le même jeu un peu plus loin. Et ce n'est pas tout; sur les lacs, le milieu du sentier se trouve plus élevé que ses côtés, de sorte que le traîneau a une tendance à le quitter et à aller s'enfoncer dans la neige molle. Son poids entraîne le cheval, et l'attelage disparaît dans cette masse sans cohésion: autre opération de sauvetage et nouvelle occasion de s'infiltrer une dose de petits cristaux blancs entre la peau et le vêtement. Enfin la rue de Log Cabin est criblée de trous profonds que bœufs et chevaux y ont formés en s'enfonçant et qui sont des plus dangereux; que de jambes brisées, et, par suite, que de bêtes abattues!
V
À Log Cabin.—Où le pain vaut son pesant d'or.—Terrible condition de la piste.—Difficultés en chemin.—Bennett.—Sa situation.—Tête de ligne.—Les hôtels.—Le lac et les rapides.—Les caches.—Une échappée au poste de Tagish.—Procession des chercheurs d'or sur le lac.—À la voile sur la glace.—Le gué de Caribou.
Log Cabin était, à la fin de l'hiver 1897-98, l'asile, le refuge des hardis pionniers du Yukon; là, en effet, le dur pèlerinage touchait à sa fin, du moins en ce qui concerne le halage des traîneaux et le portage à dos d'homme ou d'animal; c'était là aussi que le sentier se bifurquait, une branche portant droit au Nord sur Bennett à 12 kilomètres, l'autre directement à l'Est par le lac Too-shie sur Windy Arm, un bras du lac Bennett balayé par le vent. Cette dernière voie était plus facile que l'autre, mais plus longue.
Avant de joindre la file qui jour et nuit est en mouvement entre Log Cabin et Bennett, jetons un coup d'œil circulaire sur la place; quelques cabanes de troncs d'arbres (logs) s'élèvent de ci de là, au milieu des tentes de toutes formes, de toutes dimensions, quelques-unes servant d'écuries pour les chevaux et pouvant en abriter jusqu'à 50. D'autres contiennent des centaines de tonnes de foin en balles, des sacs d'avoine et d'orge, tandis que d'autres, encore plus petites, prennent le titre pompeux d'hôtels, restaurants, salons, etc.
Moyennant 2 fr. 50 on peut y savourer une tasse de café et une tranche de pâté, ou, pour une redevance plus forte, quelque obscure ratatouille ornée d'accessoires ratatinés qui ont dû être des pommes de terre, des navets, des oignons. Un prétendu dessert composé de pruneaux ou de pommes cuites, et vous en avez pour 5 francs et davantage.
Quelques professionnels, docteurs, horlogers, cordonniers, sont installés dans de petites tentes au bord du chemin et s'efforcent de gagner péniblement leur voyage dans l'intérieur. Pour qui aime à scruter les nébuleux mystères de cet itinéraire, il est probable que le docteur se trouvera être un charlatan, l'horloger un forgeron et le savetier un véritable disciple de saint Crépin.
Il est tard et, par suite d'un arrêt temporaire de la circulation sur l'unique rue du campement, la farine a été laissée en arrière. Impossible de faire le pain pour le repas du soir, et les hommes sont trop fatigués pour retourner la chercher. Nous visitons donc les principaux restaurants, hôtels, boulangeries, mais de pain nulle part; enfin une femme consent à en céder à peu près gros comme les deux poings et ne demande que 5 francs en retour: c'est presque au poids de l'or. Dorénavant nous aurons soin d'avoir toujours à proximité un sac de farine.
Un certain mardi, le voyage au sommet s'effectue par une tombée de neige aveuglante et humide, qui finalement nous mouille de part en part; notre premier traîneau, chargé de balles de foin, glisse sur une pente de verglas et roule sens dessus dessous au fond du ravin avec l'homme et le cheval: ce n'est pas sans peine que le sauvetage s'accomplit.
Plus loin Jack le mulet s'obstine à rester en arrière, et on a mille peines à lui faire rejoindre la colonne. Enfin, quand on a atteint le camp, à la nuit, transi, mouillé, affamé, épuisé, c'est pour trouver la tente aplatie sur le sol et recouverte d'une forte couche de neige. Donnant d'abord aux chevaux les soins qu'ils réclament, nous nous mettons à l'œuvre avec les pelles, et, après deux heures de dur travail, nous tirons sur les cordes pour retendre la toile, ce qui n'est pas petite affaire, la tente ayant 8 mètres de long sur 5 de large et de haut; puis il faut couper le bois imprégné d'eau et impossible à allumer. Après quelques jours de rude labeur, toute la cache du sommet est transférée à Log Cabin, et maintenant il va falloir la reporter plus loin, à Bennett, ou même plus loin encore, si la glace des lacs Lindeman et autres tient bon quelques semaines. La piste est encombrée, les fondrières sont nombreuses, en partie comblées par les cadavres de chevaux, dépecés, gluants, réduits en bouillie. C'est une série ininterrompue de fosses longues de 2 ou 3 mètres et profondes d'un mètre plus ou moins; la marche consiste à descendre ces cavités et à les gravir, de sorte que tantôt c'est le cheval qui y disparaît, tantôt le traîneau.
Ce qu'on y a brisé de traits, de timons, de traîneaux! et combien de chevaux s'y sont tués! Une rapide inspection de la route suffit à révéler le triste état de choses: on ne voit sur ses bords que lambeaux de chair éparpillés et débris de tous genres. Une forte journée de travail est nécessaire pour faire le voyage de Bennett et retourner à la nuit.
Bennett est et restera un des centres les plus actifs et les plus populeux de l'Alaska; sa position commande les deux principaux passages, le Chilkoot, le White Pass, et la navigation des lacs et rivières jusqu'à Dawson et Saint-Michel.
C'est le terminus d'un chemin de fer en construction depuis Skagway, qui est exploité déjà jusqu'au sommet du col et qui le sera, on le croit, jusqu'à Bennett au printemps de 1899. Comme tous les villages improvisés de la contrée, la localité consiste en une rue unique formée par l'alignement plus ou moins correct d'une douzaine ou deux de baraques et cabanes et d'un plus grand nombre de tentes: nous sommes à la mi-avril, le temps s'éclaircit, le soleil luit, le froid persiste, 15° à 20° au-dessous de zéro, mais il est si sec qu'il fait moins d'impression que certains 1° ou 2° au-dessus humides et pénétrants à Paris.
La neige couvre le sol de son tapis immaculé, et la glace est encore solidement établie sur toute la surface du lac, les caches aussi se sont multipliées, et le défilé d'allants et de venants affairés, pressés, poussés, ne cesse de jour ni de nuit.
Les milliers d'envahisseurs venus par les deux cols se réunissent ici; il leur faut désormais un bateau, un radeau ou une barque, qu'ils doivent se construire eux-mêmes; le bois de grosseur nécessaire se fait très rare à Bennett.
Les planches ne doivent pas avoir moins de 0m,12 à 0m,15; les plus gros fûts de pins ou de sapins qui croissent aux environs n'ont plus qu'un diamètre de 0m,15 à 0m,20 et sont très rares. Cependant on voit quelques fosses de scieurs de long, et des bateaux en cours de construction.
Mais une scierie est établie à quelque distance de Bennett, qui a accaparé les meilleures réserves de forêts et a vendu les planches sciées, d'abord à raison de 300 dollars les mille pieds carrés, puis qui les vend un peu moins cher depuis que la demande de bateaux est en décroissance. Comme la majeure partie des chercheurs d'or est trop pauvre pour acheter ces planches, il leur faut chercher ailleurs le bois avec lequel ils bâtiront leur arche. À cet effet, ils ont installé leurs caches sur la glace même du lac, pour les transporter de là à un point quelconque de ses rives, presque partout revêtues de belles forêts.
Laissons-les là pour le moment et faisons un tour en ville. Le sentier du White Pass pour chevaux aboutit presque à l'extrémité du lac Lindeman, que celui du Chilkoot a longé tout entier. Le lac Lindeman est relié au lac Bennett par une série de rapides dangereux appelés «Homans», qui n'ont pas plus d'un kilomètre et demi de long; l'eau a à peu près un mètre de profondeur, mais le courant y est si violent que la navigation est impossible.
Entrons maintenant, si vous voulez, à l'Hôtel du lac Bennett, cabane de troncs d'arbres non équarris n'ayant qu'une pièce au rez-de-chaussée, à une seule fenêtre donnant si peu de jour que la porte est constamment ouverte pour y suppléer. Une table flanquée de deux bancs grossiers court le long du mur au-dessous de la fenêtre: au milieu de la pièce bout un fourneau immense, couvert de marmites, pots, poêles à frire, tandis que la cuisinière et son homme remplissent les plats, versent le thé, se multiplient, courant de l'un à l'autre, ayant peine à satisfaire la foule d'affamés qui se pressent à la table.
Quelques-uns, forcés d'attendre, se tiennent en arrière, causant à voix basse, se chauffant les mains au tuyau presque rouge, pendant que d'autres font leur provision de tabac ou dégustent un petit verre, au comptoir là-bas, au fond, présidé par un vieux type de mercanti à barbe, à lunettes, à calotte.
Pour le menu, c'est toujours le même: en ce sens qu'on vous sert ce à quoi vous ne vous attendez pas et qu'on ne vous sert pas ce que vous attendez; mais ce qui ne manque pas, c'est l'augmentation de prix, à laquelle vous ne vous attendez que trop.
Comme une chandelle vient d'être placée sur la table, fichée dans le goulot d'une bouteille, on peut fermer la porte, et les hôtes commencent à grimper par l'échelle qui mène au dortoir, dans la soupente où chacun finit par trouver un casier avec ou sans couvertures. Les retardataires restent en bas et se racontent les dernières histoires des placers, autour d'un verre de grog, puis eux aussi s'en vont se coucher, et bientôt tout dort dans l'hôtel, pendant qu'au dehors il gèle par 25° centigrades.
Comme on nous annonce que la glace commence à devenir mauvaise en bas de la rivière, nous décidons d'aller nous renseigner exactement au poste de police, à 50 kilomètres de Bennett, à peu près à l'endroit où les eaux du lac entrent dans celles du lac Tagish. Là, pensons-nous, nous apprendrons quel est le point en aval qu'il est possible d'atteindre en sûreté.
Un beau matin donc, le 19 avril, par un temps superbe et clair, et un froid de 25 degrés, sec et exhilarant qui fouette le sang dans les veines et nous invite à des actes d'énergie et de vaillance, notre jument la Noire est harnachée au traîneau, aux gaies couleurs, bleu, blanc, et rouge. Assis sur un sac de foin, munis de quelques provisions de bouche et les jambes enveloppées de couvertures, nous voilà bientôt lancés au trot sur la belle glace du lac Bennett, long de 42 kilomètres.
Sur les vingt premiers, une couche de neige recouvre généralement la glace, mais elle disparaît près de l'île, là où le lac s'élargit à 7 ou 8 kilomètres, et les profondeurs vertes et noires de l'eau se révèlent à travers la limpidité de la carapace solide. C'est une véritable partie de plaisir; pas de chargement, un trot accéléré, deux amis heureux d'échapper pour une fois à la routine journalière qui dure depuis bientôt un mois, et puis cet air merveilleux, ce soleil glorieux, cette nature admirable et la bonté du Seigneur, tout cela ne provoque-t-il pas le chant et la louange! Aussi ne nous en faisons-nous pas faute, et c'est à gorge déployée que notre expédition franchit les distances, dépassant la masse mouvante des aventuriers attelés à leurs petits traîneaux chargés de 200 à 300 kilos, surmontés d'un mât et d'une voile, aidés de chiens, en tandem, la langue pendante.
De superbes montagnes aux cimes panachées de glaciers s'élancent presque à pic des rives aux pentes revêtues de forêts, excepté pourtant à l'extrémité Nord du lac, où l'accumulation des débris a formé un plateau élevé de quelques mètres au-dessus du niveau des eaux et distant de 5 à 6 kilomètres du pied des montagnes. Ce sont des dunes de sable et de terre végétale, recouvertes d'une magnifique forêt de pins, sapins et cèdres.
Ici une rivière, par endroits à eau courante, unit ce lac au suivant, en faisant un coude à angle droit qu'on appelle Caribou Crossing (le gué de Caribou), et, après un parcours de 6 à 8 kilomètres, pénètre dans le lac Tagish pour gagner l'autre rive.
Nous nous engageons sur un promontoire où l'eau court sur la glace, qui commence à fléchir et à osciller sous le poids. Jugeant l'endroit peu sûr, nous rétrogradons et pour la première fois nous apercevons un écriteau avertissant les voyageurs de ne pas s'aventurer sur la rivière, mais de suivre la rive, qui est sans danger. Suivant cet avis, nous arrivons vers les deux heures après midi en vue du poste, qui consiste en une hutte nichée dans les pins, à l'air confortable. Mettant pied à terre, nous sommes bientôt à la porte, ornée d'un thermomètre et d'une peau de lynx fraîchement écorché.
Nous entrons; comme de coutume, c'est une seule pièce qui sert de salle à manger, chambre à coucher, cuisine, salon et bureau. Un soldat de la police est transformé en cuisinier, tandis que l'agent des forêts M. W..., préside la table et en fait les honneurs à quelques voyageurs justement arrivés de l'intérieur.
M. W..., qui est un charmant causeur, plein de gaieté et d'obligeance, nous indique un emplacement pour camper, là-bas sur les dunes de sable, dans les bouquets d'arbres. Nous trouverons amplement de quoi construire notre barque; quant à descendre plus en aval, il ne le conseille pas, vu qu'il est hors de question d'atteindre le lac Laberge avant la débâcle des glaces. Il n'est que temps pour se préparer à la navigation.
Il est trop tard pour songer à retourner à Bennett ce jour-là; aussi restons-nous à souper et à causer. Notre agent est un enthousiaste; comme pays rien ne vaut le Canada, et comme ville rien ne peut se comparer à Ottawa. En parlant il se redresse de toute la hauteur de ses six pieds, ses yeux brillent, sa moustache se hérisse, et la main étendue, éloquent, il en énumère les beautés non pareilles. Quelle situation et quel climat! La rivière et les bâtiments du Parlement, et ses rues montantes, et ses rues descendantes! Et puis il s'y fait des expositions, sir, faut les voir.
Mais on se fatigue de tout, même de vanter le Canada; on étend donc un peu de foin sur les rondins qui forment le plancher; nous nous blottissons sous une paire de couvertures, et bonne nuit! Après un déjeuner frugal, pareil au dîner et au souper, nous repartons pour Bennett, non sans faire une halte à l'endroit qu'on nous a désigné pour y camper et d'où l'on découvre une vue superbe sur les montagnes. Nous avons avec nous deux chercheurs d'or venus de quelques centaines de kilomètres dans l'intérieur, du côté des montagnes de la rivière Pelly.
VI
De l'hiver à l'été en un jour.—Une catastrophe.—Caribou Crossing.—Comment on construit les bateaux.—Chasse aux poules de bruyère.—Pêche à l'ombre chevalier.—Préparatifs pour la navigation des lacs et rivières.—Lancement et départ.
Passer de l'hiver à l'été en un jour semble incroyable; c'est pourtant ce qui nous arriva le 22 avril. Par un ciel sans nuage et un soleil brûlant, nous chargeons pour la UN MINEUR EN TENUE D'ÉTÉ. D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT. dernière fois nos traîneaux, à raison d'une tonne chacun, puis nous laissons Bennett dans les frimas, la neige, la glace.
De toutes parts l'œil, sous l'azur du ciel, ne découvre que les tons froids d'un paysage d'hiver, bleu, violet, lilas, gris. Une longue procession d'êtres humains de tous âges et de toute description se meut lentement sur la surface du lac, une masse grisâtre ici et là teintée du roux ou du noir des voiles hissées sur les traîneaux, car le vent souffle du Sud, descend des hauteurs avoisinant les cols et aide puissamment à la poussée en avant de tous ces gens-là.
Nous nous mettons en marche, et quand le gros de la colonne est dépassé, car elle s'éparpille bientôt dans toutes les directions vers les points des rives les mieux boisés, nous commençons à trotter gaiement, car c'est le dernier jour de la marche pénible dans la sente. Mais voici qu'un traîneau, celui de la Noire, s'arrête; son conducteur est jeté à terre; les compagnons l'entourent et s'enquièrent. Le choc a été rude, la clavicule droite est brisée, mais le bras se meut sans trop de peine. L'avis général est de déposer le patient dans une des nombreuses tentes bordant le rivage; il s'y refuse, se sentant, dit-il, la force de marcher de l'avant et d'atteindre les dunes de sable, libres de neige, où l'on va camper pour un séjour prolongé.