Donc, tous remontent sur leur siège, le trot est repris et accéléré, la glace devenant de plus en plus unie et mordante. Un peu après six heures le but est atteint, et nous voici à Caribou Crossing, dans un repli du terrain couvert d'un véritable tapis de bruyère verte, courte et serrée; quelques fleurettes commencent à ouvrir leur calice, les bourgeons apparaissent sur les branches d'aubépine, tandis que du côté du lac une rangée de pins et de bouleaux repousse l'assaut du vent. Mille insectes se poursuivent sur les feuilles, les oiseaux volètent discrètement, et l'air est doux et embaumé des senteurs résineuses des sapins.
C'est véritablement le printemps, ou plutôt l'été, car, sans transition, le changement s'opère de saison à saison dans ce Nord étonnant. Il fait encore grand jour, et bientôt la puissante corde qui supporte le faîte de la grande tente est passée dans la fourche d'arbres distants de 15 mètres et hâlée à force de bras. Quand elle est tendue et fixée au tronc, les piquets sont enfoncés, les cordelettes attachées, et bientôt sous le couvert hospitalier de la toile à voiles chacun s'occupe, soit à préparer le repas, soit à joncher le sol de rameaux de sapin, soit à faire un bandage pour l'estropié, au moyen d'une planchette et d'une écharpe qui maintiendront le bras immobile jusqu'à ce que le ressoudage de l'os se soit effectué. On fait donc sauter le couvercle d'une caisse à chandelles, on l'encoche aux extrémités, et en un clin d'œil notre patient est entortillé, lié, ficelé et mis par des mains rudes, mais bienveillantes, en voie de guérison. De docteur? Il n'y en a pas; on fait sans eux, et on s'en trouve.... Passons, cela leur ferait trop de peine.
Les traîneaux sont laissés sur la neige, au pied de la dune; les chevaux, mis en liberté, marquent leur joie de retrouver le vert et le sec par des gambades folles et se vautrent dans le sable, les quatre fers en l'air. La neige disparaît rapidement des pentes des montagnes sous l'action d'un soleil puissant et de la douceur de l'air; la glace des lacs seule va tenir bon pour un mois environ; d'ici là on a le temps de se préparer à la navigation.
Nous sommes bien installés à Caribou Crossing, avec abondance de bois sec à proximité. L'intérieur de la tente appelle notre attention immédiate. La place d'honneur est réservée au poêle, qui est monté sur quatre pieux fichés en terre. Juste en face, une table est improvisée au moyen de quatre piquets sur lesquels on ajuste, en la retournant, la caisse à rebords bas d'un des traîneaux, longue de trois mètres et large d'un mètre.
C'est parfait; comme sièges, des caisses, des barils et même des tabourets faits d'une section d'arbre, percés à la vrille de trois trous dans lesquels sont fichés des rondins. À loisir, un artiste en menuiserie fabrique deux ou trois chaises en branches de bouleau blanc et vert du plus bel effet; pour les lits, une couche de sable fin qui est d'abord lavé dans le pan pour s'assurer qu'il ne contient pas d'or, et là-dessus un amas de branchettes de sapin sur lesquelles le sac-lit est déposé; le tout est d'un confortable parfait: ce n'est pourtant pas le repos que nous allons trouver ici. Nous décidons de renvoyer les chevaux à Skagway pour les y vendre, attendu qu'à Bennett ils n'ont aucune valeur; comme le foin s'y vend à raison de 150 dollars la tonne de 1 000 kilos, peu de personnes peuvent se payer le luxe d'entretenir une écurie. D'ailleurs, la plupart de ces bêtes n'ont plus aucune utilité, le reste du voyage devant se faire par eau.
Donc, nous prenons congé, non sans émotion, des six fidèles animaux qui ont été nos compagnons pendant ces quelques semaines et qui sont en bonne condition, sans une égratignure, en dépit des culbutes, chutes et plongeons qu'ils ont exécutés, ce soir par exemple, quand, dans un des plus mauvais passages du Porc-Épic, la Noire disparaît tout à coup, la glace cédant sous son poids, et se débat entre les rocs et dans le courant rapide. Nous la croyons perdue; cependant avec quelque peu d'aide elle réussit à se sortir de ce mauvais pas, et nous la hissons sur la terre ferme, transie et haletante, mais saine et sauve. Et puis, ces braves bêtes ont été bien soignées, et la pensée qu'elles peuvent tomber en des mains brutales inspire un sentiment de pitié et de regret. Il semble que la souffrance soit la condition morale de la vie, et que plus on aime, plus on souffre. Mais qui voudrait aimer moins pour avoir moins à souffrir?
Le temps est sec et admirable: il gèle la nuit, quelques degrés au-dessous de zéro; c'est la fin avril, les bourgeons s'entr'ouvrent, les saules verdissent, les couleurs se corsent, le mica des sables étincelle aux rayons du soleil, la cascade gronde à quelque distance, les oiseaux se poursuivent en chantant, oiseaux bleus, oiseaux bruns et rouges, encore innomés; les pins balancent en rythme leur couronne au souffle de la brise, exhalant une senteur délicieuse, et sur le fond sombre de la forêt se détachent les troncs élancés et d'un blanc verdâtre du bouleau.
Mais il est temps de commencer l'inspection des arbres qui doivent fournir le matériel de notre embarcation: il les faut droits, avec un peu de branches, d'un diamètre suffisant, pas moins de 20 centimètres, en même temps qu'assez rapprochés les uns des autres pour réduire à un minimum la distance entre eux et l'échafaudage nécessaire pour le sciage de long.
Ces conditions ne sont pas faciles à trouver réunies; mais, finalement, les arbres sont choisis, et, pour nous en assurer la possession, nous faisons une entaille dans l'écorce et nous y écrivons le nom de l'expédition. Ayant calculé qu'une douzaine d'arbres feront à peu près l'affaire, nous retournons avec des haches et commençons à les abattre et à les ébrancher, ce qui est l'occupation d'une journée. Pour la plate-forme on choisit un endroit où au moins trois arbres, et si possible quatre, se trouvent disposés en un parallélogramme de dimensions convenables, par exemple 4 mètres sur 2. S'il n'y a que trois arbres, on remplace le quatrième en creusant un trou là où il devrait être par rapport aux autres et en y dressant une bille bien calée au moyen de terre et de pierres.
Sur ces quatre colonnes on cheville des traverses qui sont réunies l'une à l'autre par des mortaises, de sorte que tout l'échafaudage est solidement construit et compact. Du sommet de deux de ces piliers, des billes vont rejoindre le sol à 2 ou 3 mètres de leur base, ce qui servira au hissage des troncs sur la plate-forme, au moyen de cordes et de poulies. Les troncs de sapin blanc et de pin, coupés aussi longs que possible, pourvu que le moindre diamètre soit de 15 centimètres, sont amenés au pied de l'échafaudage et, là, écorcés et équarris grossièrement et à la hâte.
Un de ces troncs ainsi préparés est hissé sur l'échafaudage et solidement fixé dessus, puis un homme y grimpe avec une scie dont son compagnon tient l'autre bout. Le tronc a été marqué au préalable au moyen d'une ligne noircie au charbon, tendue d'un bout à l'autre.
On obtient ainsi une série de lignes parallèles, distantes de 5 ou 6 centimètres, donnant l'épaisseur des planches. La scie est mise ensuite en mouvement, et le travail se poursuit monotone; les planches sont entassées à l'ombre, pour sécher. Puis on scie encore des pièces carrées, de différentes dimensions, qui doivent servir à la charpente de la barque.
Il y a, en outre, à façonner le mât et les avirons pris à des arbres secs à cause de leur légèreté. C'est un travail considérable, qui dure quelques semaines, et c'est ainsi que tout le mois de mai se passe à cette besogne.
Il y avait dans notre voisinage immédiat une bande d'Argonautes d'environ 40 personnes, venant de l'Iowa, et possédant une machine à vapeur avec laquelle ils faisaient marcher une scierie; ils eurent assez de planches pour construire deux bateaux à vapeur, un grand et un petit.
Cette compagnie avait comme destination une rivière se jetant dans le Yukon inférieur à plus de 1 500 kilomètres au-dessous de Dawson; mais les avis s'étant partagés sur les chances de cette entreprise lointaine, l'association se rompit, et finalement le vapeur, construit pour 40 personnes, n'en portait que 10 ou 12 à son passage à Dawson.
Tout le reste s'était éparpillé le long de la rivière. Ce cas fut d'ailleurs très fréquent; on vit rarement une association de plus de 2 ou 3 personnes parvenir sans querelle à son terme; des couples d'amis même ne pouvaient s'entendre très longtemps, et cependant il était presque impossible de marcher seul; c'est là un des phénomènes les plus curieux à noter dans l'histoire morale de l'immigration.
Les bœufs qui avaient transporté les marchandises de leurs propriétaires servaient en ce moment à les nourrir; il y avait alors abondance de viande fraîche, un peu coriace mais saine, et reposant l'estomac du régime prolongé du lard et du jambon. Le prix en était assez modéré: 25 sous la livre. Puis dans les ruisseaux, maintenant à eau courante, les truites et les ombres chevaliers se pêchaient aisément au harpon, quand elles remontaient les rapides en bandes pour aller frayer; les canards et les oies aussi se voyaient en vols immenses, se dirigeant à tire-d'aile vers le Nord, et souvent s'abattant pour chercher leur proie dans les cours d'eau et les marais.
C'était à l'extrémité du lac que les campements étaient le plus nombreux. À la fin de mai les bateaux étaient presque tous achevés, et comme on n'avait pas autre chose à faire, une fusillade nourrie faisait rage dès l'aube, qui se montrait alors à 3 heures du matin, jusqu'à la nuit à près de 10 heures. On tirait les canards hors de portée, et quelquefois on relevait une touffette de plumes; on les tirait au pistolet et au revolver, au fusil de chasse et à la carabine, aux armes de chasse et aux armes de guerre, et finalement on allait acheter une tranche de bœuf. Les canards du Yukon sont les plus réfractaires qu'on ait jamais vus, et les oies ne leur cèdent en rien.
Quant au caribou et à l'élan, ils se font rares dans ces parages à présent si visités par l'homme. Il arrivait cependant assez fréquemment qu'on en rencontrât de solitaires; un de nos voisins, M. A..., chasseur de profession, remontant la rivière Wilson, qui, venant de l'Ouest, se jette dans le Yukon non loin de Caribou Crossing, aperçut un élan se baignant dans le courant, et réussit à l'abattre après lui avoir logé sept balles dans le corps.
Il revint au camp et avisa ses amis qu'ils pouvaient aller se pourvoir de chair fraîche moyennant une moitié du chargement à son profit. Comme l'animal se trouvait à quelque 35 ou 40 kilomètres de distance, la plupart des amis préférèrent se passer de cette aubaine, tandis que d'autres bravement s'en furent dépecer et rapporter à dos 30 à 40 kilos de bonne viande très pareille au bœuf, mais plus tendre et ayant un petit goût sauvage.
Les forêts, qui couvrent de vastes territoires le long de ces lacs, seraient magnifiques si elles n'étaient si souvent et si terriblement dévastées par les incendies que provoquent quelquefois la négligence des campeurs, mais plus fréquemment encore la combustion spontanée. Ce fait explique la rareté extraordinaire du gibier. Le chasseur peut parcourir des hectares de bois superbes, qui, semble-t-il, devraient pulluler de gibier de toute sorte, sans voir autre chose que çà et là un lièvre, et plus souvent un écureuil ou une poule de bruyère.
Les colonnades de sapins, de cèdres, de pins, sont parfois si serrées que la lumière a peine à éclairer les dessous, d'un noir verdâtre, de ces dômes de feuillage et de rameaux; l'air est immobile, le silence est terrible, il pèse sur vous et remplit l'âme d'une horreur inexplicable. En effet, on ne s'attend à rien d'effrayant, on réalise plutôt l'absence complète de tout être bon ou mauvais. Pas un son, pas un bruissement, pas le plus léger froissement de branches ou de feuilles; l'atmosphère est vide et la vie est éteinte; on se surprend à s'écouter marcher comme un autre soi-même, et oppressé on s'assied, l'arme entre les mains, prêt à faire feu sur l'apparition qui, on le sait, ne se produira pas.
Silence des bois, horreur des bois, mystérieuse forêt, majesté des antres impénétrables, fûts et colonnes, involontaires témoins de cette question muette qui reste sans réponse: on sort de là, comme d'un rêve, sans se souvenir.
La mousse est épaisse, on y enfonce quelquefois à mi-jambe, et l'eau est là partout, suintant, jaillissant, s'infiltrant, limpide, enfiévrée. L'espace se fait, la lumière revient; un sifflement à distance, vous avancez prudemment, puis vous apercevez bientôt un joli écureuil gris, au dos roux, vous regardant planté sur ses pattes de derrière, effaré, tremblant, redoublant ses cris aigus. Va, petit, ce n'est pas à toi qu'on en veut!
La variété des mousses est immense; par places, c'est un ouvrage de tapisserie qui ne déparerait pas le salon le plus élégant; c'est un fouillis de rameaux minuscules, crêpés, déliés et de teintes exquises, lilas, lie de vin, comme brodés sur un fond plus sombre d'émeraude et de vert pomme. On n'a garde de fouler aux pieds ces chefs-d'œuvre. Tout à coup un bruit sourd nous fait dresser l'oreille: c'est comme un roulement de camion à distance; après un arrêt de quelques secondes, il se fait de nouveau entendre; puis une masse noire traverse la clairière et s'abat sur le sol à une distance de quelques mètres; on peut distinguer un oiseau de la grosseur d'un poulet, l'infime cause de tout ce tracas. Il vient de quitter un sapin et se pose à terre en vous regardant fixement. Feu! le voilà mort: c'est une poule de bruyère de petite espèce, à chair excellente, au plumage d'un brun presque noir avec une frange blanche dessinant les petites plumes, et au-dessus de l'œil une cocarde demi-ronde d'un cramoisi très vif. C'est un fort bel oiseau, mais il est également stupide, car, au lieu de fuir, il se tourne vers le chasseur comme hypnotisé, l'observe et offre ainsi un but facile au fusil; il est assez commun en Alaska; le mâle se reconnaît à une aigrette.
Des pistes nombreuses de lynx se reconnaissent et traversent, ici et là, des bancs de sable.
Descendant un talus formé par l'érosion d'ardoises pourries, on arrive à un étang circulaire de 1 kilomètre de diamètre, recouvert d'herbe et de roseaux sur presque toute sa surface, excepté un petit bassin au centre, à eau plus profonde, où se cachent sans doute des palmipèdes. Avançant bravement dans l'eau glaciale qui monte bientôt au haut des jambes, l'intrépide chasseur voit s'envoler une bande de canards hors de portée, et par acquit de conscience il fait en l'air une décharge qui n'a pour résultat que d'éveiller des myriades de maringouins; ceux-ci, sonnant la charge, forcent l'imprudent à une retraite précipitée. De poules de bruyère qu'on peut prendre, il n'y en a pas; les canards, on les trouve en masse, mais on ne peut pas les avoir: curieux pays!
Revenons à notre bateau: il a été décidé qu'on le ferait carré, à fond plat, de dimensions plus que suffisantes pour porter six hommes et 6 tonnes de fret de toute nature; il aura donc 10 mètres de long, 2m,50 de large et 0m,50 de profondeur.
Les pièces de la charpente sont assemblées sur un chantier établi près de la tente et non loin du rivage; puis les planches, soigneusement rabotées, sont clouées sur place; enfin, le tout étant solidement chevillé et boulonné, on retourne le bateau pour le calfater en élargissant les fentes, en séparant les planches, et en bourrant les interstices de filasse sur laquelle on verse de la poix bouillante; après cela l'eau ne pénétrera pas.
Les ponts de l'avant et de l'arrière sont achevés, le mât mis en place; une cabine devant servir de cuisine et de chambre à manger reçoit le poêle; un puissant aviron est encastré en guise de gouvernail dans une fourche naturelle d'arbre et renforcé d'un boulon à l'extrémité; une pompe est placée de façon à pouvoir épuiser l'eau qui peut s'infiltrer; enfin la voile, faite d'une fraction de la grande tente, est attachée à ses vergues, et, en capitales rouges et bleues, les mots VILLE de PARIS s'étalent sur sa blanche étoffe.
Puis au moyen de rouleaux et de planches la pesante embarcation est lancée, car depuis quelques jours les glaces ont entièrement disparu, et l'ère de la navigation a été ouverte, ce dont témoignent les centaines de bateaux qui franchissent le Caribou Crossing.
Deux ou trois jours suffisent pour s'assurer que tout est en ordre, que la barque tient bien dans l'eau et que la pompe est une superfluité; alors on procède au chargement.
Les traîneaux sont démontés, et les parties les plus pesantes placées au fond, puis les sacs, caisses, boîtes, ballots, s'entassent méthodiquement et de façon que l'arrière soit tant soit peu plus chargé que l'avant. Enfin sur le tout se posent les longues caisses de 3m X 1m garnies des sacs-lits. Ainsi chargée la Ville de Paris a un tirant d'eau de 35 à 40 centimètres et peut naviguer dans les eaux les plus basses que nous soyons exposés à rencontrer en bas de la rivière.
Le vendredi 3 juin, le chargement est terminé, et le soir à 8 heures nous nous embarquons. Nous prenons d'abord un peu de repos, car le vent est faible, et nous attendons qu'il fraîchisse pour larguer l'amarre.
Un peu après minuit, le capitaine (c'est un de nos hommes qui s'entend quelque peu au maniement d'un bateau) nous réveille; nous nous mettons à l'eau chaussés de nos hautes bottes en caoutchouc et nous poussons la barque en pleine eau. La brise est encore trop légère pour que nous usions de la voile; aussi devons-nous avoir recours aux rames, et nous voilà partis au petit jour, car, à cette saison, déjà il ne fait plus nuit. Non sans regret nous disons adieu à ce camp dans les dunes et les pins, où nous avons passé un peu plus d'un mois par un beau temps presque continuel.
VII
Les lacs.—La rivière Six Mile.—Au poste de Tagish.—Un prêche en plein air.—Quatre assassins indiens.—Tragédie.—Le lac Marsh.—La flottille de bateaux.—Un violoniste hongrois.—Une truite saumonée.
En quelques minutes le chenal qui verse les eaux du lac Bennett dans le lac Tagish est atteint; mais, comme le courant n'est pas très rapide et que le vent est tombé, il nous faut ramer à force de bras; puis, là où la rivière fait un coude presque à angle droit avant d'arriver au second lac, le vent saute et nous souffle en face, de sorte qu'il nous est impossible de mouvoir la pesante masse; force est d'aborder et d'attendre que le vent tourne de nouveau et nous permette d'avancer.
Il est environ 6 heures du matin et on reste en panne jusqu'à 10 heures; enfin la saute favorable se produit et nous nous remettons en route. Nous entrons sans peine dans le lac Tagish, bien que le passage soit très étroit et abonde en bancs de sable où plusieurs bateaux s'échouent et dont ils sont quelquefois des heures à sortir. Les eaux sont couvertes d'embarcations de toutes grandeurs, formes et gréements; leur voilure est non moins pittoresque de formes et de couleurs, et le personnel aussi hétérogène qu'on peut le souhaiter d'une invasion de ce genre.
Mais bientôt il faut baisser la voile, l'air est calme et, pour ne pas rester tout à fait immobiles, deux hommes descendent à terre et au moyen d'une longue corde halent la barque, aidés par les camarades restés à bord et armés de gaffes.
On arrive ainsi en face du terrible Windy Arm (le bras du vent), qui est l'entrée d'une baie très étroite et longue de 18 à 20 kilomètres, très redoutée des navigateurs. De nombreux naufrages ont eu lieu à ce point, et il arrive souvent que la traversée de cette nappe d'eau est impossible pendant plusieurs jours; mais nous la faisons à la rame et bientôt à la voile, car une bonne brise s'est levée. Le lac Tagish est long de 30 kilomètres; sa largeur moyenne est de 2 à 3. Il est rejoint par le Taku Arm, venant du Sud, et qui doit être de longueur considérable si l'on en juge par la dépression entre les montagnes, qui peut se discerner à perte de vue.
Tous ces bras sont désignés par le Dr Dawson, le fameux géologue canadien, sous le nom de lac Tagish et sont les lieux de pêche et de chasse des Indiens de ce nom. De hautes montagnes de 2 000 à 3 000 mètres enserrent les lacs Bennett et Tagish et leur donnent une forme d'S renversée, la direction générale étant Nord, Est et Nord. Vers l'extrémité Nord du lac Tagish et sur le versant Ouest, les montagnes s'éloignent des rives, laissant de vastes plaines marécageuses entre leur pied et les eaux du lac, qui se déversent par la rivière Six Mile (9 kilomètres) dans le lac Marsh.
Des rochers à fleur d'eau à l'entrée de ce chenal exigent quelque attention; mais bientôt nous voici à Tagish Post, station de la police canadienne; c'est ici qu'il faut faire viser les papiers de douane délivrés au White Pass, et, comme c'est dimanche matin et que l'observation du jour dominical est rigoureuse au Canada, nous devons renvoyer à lundi la visite des bureaux. Nous en profitons pour faire un tour à travers le camp fourmillant de monde, tandis que des centaines de bateaux se suivent côte à côte sur la rive bordée de saules.
À quelques mètres de là les sombres sapins s'élèvent serrés, ombrageant des tentes et entourant d'une enceinte de verdure les spacieux parallélogrammes où se dressent les constructions officielles; ce sont des loghouses, ou maisons en troncs d'arbres longues et basses, percées de très petites fenêtres et de quelques portes aménagées pour la police, les douaniers, les officiers et leurs familles; elles contiennent des appartements, des réfectoires, des bureaux, des magasins.
Mais approchons-nous du centre de la place formée par les trois corps de bâtiment à angle droit: une foule s'est assemblée là, hommes, femmes, même quelques enfants; les uns se sont assis sur des bancs grossiers, faits d'une planche clouée sur des pieux enfouis dans la terre, d'autres sont accroupis sur le sol, d'autres encore ont improvisé des sièges avec des objets trouvés sur les lieux, traîneaux, baquets, barils, troncs d'arbres. Vis-à-vis des bancs une table très simple recouverte d'un tapis sur lequel repose une Bible: c'est le prêche. Chacun se recueille, et au milieu d'un silence solennel, le ministre, un jeune homme imberbe, à lunettes, en costume de mineur et nu-tête, prie, dirige le chant, et débite un sermon. Les hymmes sont chantées debout par toute l'assistance. Ce sont les mélodies et les cantiques populaires que tous les gens de race anglo-saxonne connaissent par cœur, les ayant appris dans leur jeunesse à l'école du dimanche. Le discours est plein d'allusions à la condition des émigrés, et les prières, la dernière surtout, dans laquelle le prédicateur recommande à la grâce divine les parents, les familles, les amis laissés en arrière, font se gonfler bien des cœurs et couler bien des larmes. Car, après tout, n'est-ce pas pour eux qu'on est parti? N'est-ce pas pour ce qu'on a de plus cher qu'on endure tant de privations, qu'on accepte tant de sacrifices? Et tous ne savent-ils pas, dans cette assistance, qu'avant longtemps leurs rangs seront décimés et que les bien-aimés pour lesquels ils se sacrifient, beaucoup d'entre eux ne les reverront pas? Comment l'émotion pourrait-elle être absente à l'évocation de tels souvenirs et de telles réflexions? C'est un fait remarquable que, parmi ces hommes rudes, de terribles jureurs souvent, la plupart prêts à verser le sang, il n'y en a pas un seul qui ne respecte la parole de Dieu. Ils sont indifférents peut-être, jamais moqueurs, et en présence d'une croyance sincère, ils s'inclinent avec déférence. Et aujourd'hui ces géants, tout en muscles et en énergie, qui semblent taillés à la hache dans la chair humaine, s'inclinent, humbles et confiants, comme de petits enfants. L'impression est profonde.
Après la quête faite par des officiers en uniforme écarlate, et recueillie dans leur chapeau en feutre gris à bords rigides, on se disperse pour aller déjeuner, car il est midi. Ceux qui ne sont pas pressés visitent le poste et, curieux, examinent une tente à l'entrée de laquelle un sergent fait bonne garde, la carabine à la main et le revolver muni d'une cartouchière pleine. Des piquets réunis par une corde tiennent à distance la foule, qui est évidemment dans l'attente de quelque chose.
Le sergent pénètre à l'intérieur de la tente et en ressort bientôt, conduisant quatre Indiens de 16 à 20 ans liés l'un à l'autre par une chaîne pesante rivée aux chevilles au moyen d'anneaux, terminée par une enclume énorme que porte en ses mains le dernier des prisonniers. Ce sont les assassins de Meehan et de Fox, deux prospecteurs qui au printemps furent, l'un tué, l'autre blessé, dans une embuscade dressée par ces vauriens.
Le cortège s'avance lentement, traverse la place et pénètre dans un des corps de logis que nous avons décrits.
Suivons-le: les prisonniers sont conduits dans une chambre assez vaste contenant deux tables le long des murs; à l'une sont assis, mangeant et buvant, une dizaine de soldats. Les nouveaux venus se placent seuls autour de l'autre et commencent à attaquer de fort bon appétit, et en plaisantant, ce qu'on peut deviner à leurs sourires, les plats de viande et de farineux qu'un soldat met devant eux. Ils se ressemblent comme tous les Indiens, et rien sur leur visage impassible ne dénote le criminel. Ils ont cru faire acte de braves, ils considèrent leur crime comme un honneur. Tout Indien en ferait de même s'il en avait l'occasion. Faudrait-il donc déclarer correct le mot cynique d'un Américain: «Il n'y a d'Indien bon que l'Indien mort»? Les vieux trappeurs, les coureurs des bois vous diront qu'il ne faut jamais se fier à cette race.
VIII
La rivière Fifty Mile.—Miles Canyon.—Un tramway en troncs d'arbres.—Les rapides du White Horse.—Nombreuses victimes.—Naufrages.—Un mariage en canot.—Le lac Laberge.—Trois jours sur une île.
La rivière Lewis, après avoir traversé les lacs Bennett, Tagish et Marsh, coule pendant 80 kilomètres avant d'atteindre le lac Laberge; dans cette partie de son cours, elle se nomme la rivière Fifty Mile. Sa largeur est de 200 mètres environ; elle forme de nombreux méandres, et son lit abonde en promontoires et en barres de sable. Les rives sont boisées et accidentées; les bancs d'argile s'élèvent par places à 100 mètres de hauteur et sont habités par des myriades de martinets qui s'y creusent des nids, dont les ouvertures innombrables font penser à une écumoire déroulée tout le long de la rivière. Le vent remonte la vallée et le courant est peu rapide. Nous prenons donc l'aviron, et vers 5 heures du soir nous accostons à un kilomètre au-dessus de Canyon Hôtel; ici la rivière fait un coude à angle droit et à l'Ouest, sur quelques cents mètres, pour en faire un second et reprendre la direction du Nord à l'entrée même du Canyon. Nous allons examiner les lieux, mais sans nous prononcer; au premier coude, où sont deux ou trois longs bâtiments en troncs d'arbres tout à fait pareils à ceux de Tagish Post et s'intitulant pompeusement Hôtel et Salon, il y a un tramway avec rails faits de troncs d'arbres écorcés et sur lesquels roulent, tirés par deux chevaux, des camions à roues de fer à très large bande concave destinées à emboîter la convexité des rails en bois. Ce tramway suit une ligne formant l'hypothénuse de l'angle dont le sommet est le commencement de Miles Canyon et va rejoindre la rivière juste au-dessous des rapides du White Horse, à 6 kilomètres de l'hôtel.
Ainsi les voyageurs prudents évitent le Cagnon et les rapides en prenant le tramway: leurs provisions sont transportées par la même voie, l'embarcation seule, «vidée», est abandonnée à la violence du courant et happée au passage en aval du White Horse. Seulement la taxe de trois sous par livre prélevée pour ce service est quelquefois cause que l'on préfère tenter la descente, gens, marchandises et barque, moyennant une rétribution raisonnable acceptée par un pilote d'expérience.
C'est ce qui nous arrive: rentrés à bord, nous sommes accostés par un de ces pilotes, qui nous persuade de louer ses services pour une somme de 45 dollars. Il propose de nous descendre ce jour-là jusqu'à l'entrée du Cagnon, car il a sa tente dressée là; nous acceptons et nous amarrons, passant une double corde autour d'un arbre solide, car le courant est déjà très fort, et entre les parois verticales de la brèche étroite par où se précipitent en mugissant les eaux refoulées de la rivière, nous voyons s'élever un dos d'âne d'écume blanche qui ne promet rien de bon. Comme nous dormons à bord, ainsi que d'habitude, nous tenons à ce que notre sommeil ne soit pas troublé par des cauchemars affreux où nous nous verrions, la chaîne brisée, partir en dérive comme une flèche, entrer dans ce Styx, chevaucher le dos d'âne et, arrivés au bassin central, être saisis dans le tourbillon du remous et fracassés contre les colonnes de basalte noir. Mais le matin nous retrouve, ô surprise, en sûreté à la même place, et bientôt notre pilote arrive avec son aide et prend place à l'avant, où un aviron est solidement fixé, tandis que le second s'empare du gouvernail, qui n'est, comme on le sait, qu'une puissante rame. On nous recommande, à nous quatre de l'équipage, de ramer avec autant de force qu'il est possible, afin de marcher plus vite que le courant, qui est de 24 kilomètres à l'heure, et de permettre ainsi au pilote de manœuvrer.
Après une prière mentale, courte mais éloquente, nous voilà partis; le Cagnon est entré, franchi, puis le bassin, puis encore le Cagnon, et nous voilà dehors; cela a pris un peu plus de deux minutes pour faire ce kilomètre. Nous avons ramé dur et n'avons vu qu'une masse noire, des rochers à droite et à gauche, qu'une masse blanche, l'écume, en avant et tout autour de nous, et nous n'avons entendu que le roulement de tonnerre de ces eaux violemment comprimées dans l'impasse, et le cri strident, dominant ce tonnerre, du pilote commandant la manœuvre. Son cri redouble d'intensité quand on tourne une colonne, sans la toucher heureusement, car un contact à ce moment-là serait fatal. Enfin, tout va bien, et nous continuons, encouragés par ce premier succès.
Cette course folle nous amène au rapide du White Horse, près de 3 kilomètres plus bas que le Cagnon; on y arrive par une succession de rapides peu dangereux; même on aborde pour changer d'hommes; les deux pilotes nous quittent ici et sont remplacés par un Sang-mêlé, à l'encolure puissante. Il nous recommande également de ramer à outrance pour gagner le courant de vitesse; en route donc et bon courage! Nous voici bientôt engagés dans les rapides, un peu moins longs que le Cagnon, mais plus dangereux peut-être; les eaux resserrées dans un étroit chenal bondissent en montagnes d'écume roulant sur d'énormes blocs de roche où se sont brisés maints esquifs, et où ont péri maints équipages. Voici ce qu'en dit M. Ogilvie, autrefois géomètre-arpenteur officiel et maintenant gouverneur du Yukon: «Vous pouvez descendre les rapides du White Horse, si vous voulez, du moins vous pouvez essayer. Pas moi. J'ai découvert que, dans une seule saison, treize hommes ont perdu la vie en les descendant, et, bien que je ne donne pas ceci comme certain, je crois que ce doit avoir été une forte proportion de ceux qui l'ont tenté.»
Le Cagnon est large de 30 mètres à peu près, et ses rochers de basalte presque à pic ont de 20 à 30 mètres de hauteur. La chute totale dans le Cagnon et les rapides du White Horse a été mesurée: elle est 10 mètres. Puis à quelque distance au-dessous de ces derniers le courant est rapide et la rivière large, avec de nombreuses barres de gravier. Le nom de White Horse (cheval blanc) ne se rapporte pas à un cheval blanc quelconque, mais, dans le Canada, il évoque l'idée de péril, de danger. C'est du moins ce que nous explique un coureur des bois canadien. Il est certain que ces rapides ont fait de nombreuses victimes, à ce point qu'en juin dernier la police a interdit aux femmes et aux enfants de les descendre; ils doivent prendre le tramway et rejoindre leurs gens au-dessous des rapides.
Nous les avons franchis heureusement, Dieu merci, et nous accostons immédiatement pour prendre un court repos, car la tension des nerfs et l'effort énergique qu'il a fallu déployer pour ramer nous ont quelque peu fatigués. Mais comme nous décidons de ne pas déjeuner avant d'avoir atteint une section de la rivière où le courant est moins vif, nous nous remettons en route sans tarder. Ici la rivière est divisée en plusieurs bras par des barres de gravier jonchées des débris des bateaux qui ont chaviré dans les rapides; quelques-uns sont encore en assez bon état et n'ont qu'une voie d'eau réparable; mais de certains autres il ne reste qu'une pile de bois enchevêtrés, brisés menus, rappelant un jeu de jonchets. Quelques naufragés étendent sur la rive les rares effets qu'ils ont pu sauver, tandis que d'autres, n'ayant plus rien à sécher, se sèchent eux-mêmes. Pour nous, nous n'avons fait qu'embarquer une lame ou deux, qui n'ont causé aucun dommage; pleins de reconnaissance, nous prenons congé de notre pilote, qui reçoit en souriant son argent et nos éloges et déclare en même temps qu'il n'a jamais vu (en parlant de nous) de si piètres rameurs. Nous baissons la tête, humiliés, tout en admettant que c'est la vérité. Nous lui serrons la main, et au revoir, sans rancune.
Nous apprenons que George Hamner, le fameux pilote des rapides de White Horse, s'est marié récemment, et, comme il convient à sa carrière de périls et d'aventure, la cérémonie du mariage a été célébrée dans un bateau descendant les rapides. Quand le ministre dit: «Je vous déclare mari et femme», il eut à élever la voix au point de crier et eut peine à se faire entendre dans le mugissement des eaux déchaînées. L'épouse est une personne cultivée qui, il y a quelques années, visita le Transvaal et interviewa le président Krüger pour la Tribune de New-York.
D'ici au lac Laberge, il y a 40 kilomètres, et la rivière Fifty Mile présente les mêmes caractères que dans sa partie supérieure; elle décrit de nombreux circuits et court au pied de collines peu élevées et boisées, assez larges par endroits, formant des îlots et des barres de sable et de gravier. À son embouchure, les collines s'abaissent et font place à des plaines couvertes d'herbes et coupées de marécages; nous campons sur la rive. Le lendemain nous nous avançons à la rame et prudemment dans le delta aux eaux peu profondes et nécessitant l'emploi fréquent de la sonde. Enfin nous gagnons le large, mais le vent ne se presse pas de souffler; nous continuons à ramer, et bientôt la brise se lève, malheureusement elle vient du Nord, c'est-à-dire en sens contraire à notre marche. Nous travaillons avec acharnement, mais, vers deux heures, force nous est d'atterrir sur une île, car il devient impossible de faire avancer notre pesante barque en face de cet obstacle. Nous passons ainsi trois jours sur ces îles du lac Laberge.
IX
La rivière Thirty Mile.—Dangers de cette rivière.—Nous l'échappons belle.—Les rivières Teslin, Lewis, Big Salmon.
Le Cagnon et les rapides passés, on pouvait s'attendre à n'avoir plus que de l'agrément en descendant la rivière, mais nous devions être détrompés, car la rivière Thirty Mile nous réservait des surprises désagréables. En effet, à peine étions-nous engagés dans ses méandres que nous fûmes emportés par un courant excessivement rapide, de 12 kilomètres à l'heure, ce qui n'est pas déjà si mal, si l'on se représente qu'il faut avoir l'œil incessamment sur les rochers et les barres, qui pullulent dans ces eaux. Premièrement, il y a à droite une pointe de roc avec laquelle peu de bateaux n'ont pas eu affaire; vous y êtes portés directement, et ce n'est qu'à force de rames qu'il est possible de l'éviter et de rester dans le courant resserré entre le roc et la rive. Comme nous passions, une des chevilles qui retenaient l'aviron d'avant se rompit, et l'homme qui le maniait fut presque jeté à l'eau avec sa rame. Heureusement celle-ci était retenue avec une corde solide, et l'on put ainsi, sans accident, tenter d'aborder, ce qui était urgent pour la réparation de la fourche d'avant, de laquelle on ne pouvait se passer. Deux hommes sautent à terre avec l'amarre, et l'un d'eux réussit à passer l'extrémité autour d'un sapin, mais l'autre, le timonier, qui tenait le milieu de la corde et devait l'enrouler autour du tronc d'un arbre coupé à un mètre du sol, excité et hors de lui, croyant saisir le tronc, ne faisait qu'embrasser le vide; pendant ce temps la corde lui glissait entre les mains, et la Ville de Paris s'en allait à la dérive; on voyait le moment où l'amarre, arrivée au bout de sa longueur et fortement enroulée autour du sapin, allait se tendre et se détacher au premier choc. Les hommes restés à bord suivaient de l'œil cette scène et attendaient stoïquement l'instant psychologique. Si le câble partait, c'étaient sûrement le naufrage et ses conséquences. Fort heureusement, grâce à la Providence sans doute, la corde en se tendant accrocha le bout d'une grosse poutre fixée en travers à l'avant et la fit sauter en éclats, amortissant le choc, l'annulant pour ainsi dire. La barque était sauvée avec son équipage. Nous réparâmes l'accident en remplaçant les chevilles de bois par des tiges de fer appartenant aux traîneaux, et après deux ou trois heures d'arrêt nous nous remîmes en route.
Nous voici à l'embouchure de la rivière Teslin, qui vient du Sud, du lac du même nom, et dont les eaux sont de couleur brun foncé, tandis que celles de la Lewis sont bleues. Cinquante kilomètres plus loin, la rivière Big Salmon (gros saumon) se jette dans la Lewis, qui conserve une largeur d'environ 200 mètres et dont le courant est ici de 7 à 8 kilomètres à l'heure.
X
Les Cinq Doigts.—Les Rapides de Rink.—Fort Selkirk.—Un tombeau indien.—Le Yukon.—La rivière Blanche.—La rivière Stewart.—Les Caches.—Le poste de Sixty Mile.—La rivière Indienne.—Les oies et les îles du Yukon.—Vitesse du courant.—Arrivée à Dawson.
Environ 50 kilomètres en aval de Little Salmon, la rivière s'élargit en bassin, ses eaux étant retardées par une barrière naturelle de plusieurs îlots de roche conglomérée et nommés les Five Fingers (Cinq Doigts), non, comme on le croit généralement, à cause de leur nombre, mais parce que le principal de ces récifs, vu du haut de la côte de la rive droite, est divisé en groupes de rochers imitant les cinq doigts de la main. Telle est du moins la version du major T... de Québec.
L'eau refoulée par cette muraille est surélevée d'environ 30 centimètres, et, se précipitant dans les intervalles des rocs, elle produit un bombement de quelques mètres. On choisit d'ordinaire le passage de droite, qui, bien qu'étroit, a l'eau la plus profonde, et avec un peu d'attention, si l'on engage le bateau de façon à enfiler carrément le chenal, il n'y a pas d'autre inconvénient que d'embarquer un peu d'eau. Le rocher passé, voici une série de rapides sans importance, et le courant, très vif à cet endroit, nous emporte bientôt vers les Rapides de Rink qu'on peut éviter en se tenant très près de la rive droite, où l'eau est profonde et à peine agitée.
Entre les rapides et la rivière Pelly (70 kilomètres), on ne rencontre aucun cours d'eau important, mais en général les îlots sont en très grand nombre et groupés ensemble. La Pelly est large d'environ 200 mètres à son confluent avec la Lewis, qui en a alors à peu près 800; les deux cours d'eau réunis forment le Yukon. C'est ici, sur la rive gauche, que se trouvent les ruines de l'ancien fort Selkirk, poste de quelque importance. Il fut établi en 1848 par Robert Campbell pour le compte de la Compagnie de la Baie d'Hudson, au confluent des deux rivières, mais à cause des inondations fréquentes il fut transporté en 1852 à sa place actuelle.
Il fut construit en blocs de lave tirés d'une puissante coulée vomie par un ancien volcan situé à quelques kilomètres à l'ouest de la jonction des rivières et encore recouvert d'une couche de cendre d'une grande épaisseur. Cette coulée est visible à la rive droite du Yukon sur une longueur de plusieurs kilomètres, et s'élève à sa partie supérieure à plus de 70 mètres au-dessus du fleuve. En 1854, les Indiens Chilkoot décidèrent de mettre fin à la concurrence que leur faisait ce poste, et, après de nombreux actes d'hostilité, ils saccagèrent finalement le fort et le brûlèrent; il n'en reste plus aujourd'hui que quelques blocs de lave noircis.
À sa place quelques bâtiments en troncs bruts renferment les magasins d'un nouveau poste. On y trouve aussi une mission et une école; l'été dernier, l'administration d'Ottawa résolut d'en faire le siège du gouvernement du territoire du Yukon, et y envoya 150 hommes de la milice du Canada; des baraques furent construites pour les loger. Il y a en outre un certain nombre de cabanes d'Indiens et des tentes de blancs qui trappent, chassent, font du bois, etc.
Il y a à Fort Selkirk plusieurs tombeaux indiens, entre autres celui du chef Harnan: d'habitude les Indiens disposent de leurs cadavres par la crémation; mais les chefs et les sorciers (ou médecins) ont le privilège de choisir la place où on les ensevelira et où l'on placera leurs tombeaux, qui sont en général bien entretenus. Ce sont des enclos de 1 mètre de haut et de 2 ou 3 mètres de long et 1 mètre ou 2 de large, en planches dressées et ornées de peintures aux ocres multicolores. Des bandes d'étoffe peintes les recouvrent, tandis que des bannières en foulard flottent au vent et qu'une perche haute de plusieurs mètres porte trois boules, une au sommet et deux aux extrémités d'une traverse.