IV
« Ne crois-tu pas, dit Fontranges, que le fond de ton mal, c’est l’orgueil ?
— Qu’appelez-vous orgueil ? » dit Bardini.
Ils étaient sur le pont du bateau qui les ramenait en France, étendus côte à côte. Tous deux seuls. L’enfant, reprenant connaissance, avait du même coup repris sa mémoire, son ancienne vie, nommé ses parents, sa ville. M. Deane l’avait interrogé, assisté d’abord de Longfellow et de Lafayette, puis tout seul en vainqueur incontestable. Il avait accompagné Jérôme à la gare. Il l’avait embrassé…
« C’est bien connu, dit Fontranges. L’orgueil est une résistance à ce qui doit pénétrer notre esprit, le nourrir. Dans les corps, il est des cellules qu’atteint mal la circulation générale et qui vivent une vie individuelle et dégoûtée. Le sang artériel les dégoûte, puis le sang veineux, puis le brouillard même de sang qui n’utilise pas les veines. Ce sont les cellules orgueilleuses.
— Je fais la grève de la faim ? dit Jérôme.
— Tu sais bien ce que je veux dire. L’orgueil n’est pas la vanité. C’est une nausée à l’idée de la création, une répulsion pour notre mode de vie, une fuite de nos dignités, c’est une modestie terrible. Tu es fier d’être homme ?
— Non, dit Bardini. Mais je ne vois pas non plus dans quelle peau d’autre créature je serais fier de vivre. »
Lorsque, surgissant entre les ormes nains et les noisetiers, touchée au défaut de l’épaule par un dernier rayon qui laisse à cette place sensible un stigmate profane, la biche paraît au pas, escortée de son faon dont les zébrures font croire à sa tendre mère, malgré sa fidélité, qu’il est le bâtard de quelque grand cerf inconnu, apportant sur toute la ligne des chasseurs dont les fusils se relèvent la preuve de l’innocence des bêtes, Fontranges n’eût jamais osé dire qu’il n’eût pas accepté une condition aussi digne. Le blasphème de Bardini le toucha. Être modeste en tant que biche, en tant que faon, c’était quand même pousser trop loin l’orgueil.
« Il y a autre chose que des êtres vivants, Jérôme.
— C’est pis encore. L’emphase du monde physique me dégoûte.
— Il y a les enfants. Il y a ce petit enfant qui t’a guéri.
— Il n’était pas enfant.
— Il y a les grands hommes.
— Il n’y a pas de grands hommes. J’ai perdu toute confiance en mes collègues. L’homme qui nous libérera de l’homme ne viendra plus. Le temps est passé du redressement qui aurait fait de l’humanité la race directement supérieure à l’humanité. J’ai compté sur le génie, mon cher parrain, comme personne. Presque tout le temps que j’aurais pu, dans ma jeunesse, passer avec des femmes, je l’ai consacré aux hommes à génie. C’est avec eux que j’ai eu mes rendez-vous, mes déchirements. Mais il y avait eu, au début de nos liaisons, une équivoque sur le sens du mot génie. Aucun homme, en fait, n’a de génie. Tu me l’as avoué toi-même : tu as trouvé chez les renards ou les bécasses des sujets isolés qui s’écartaient plus de la race des renards ou des bécasses que n’importe quel homme de la race des hommes. Cet animal était le barrage, l’échelle par laquelle un nouvel instinct s’ajoutait à la dose d’instincts déjà acquis. Il n’y a pas cette échelle chez nous. Une humanité composée uniquement d’hommes de génie, serait simplement une humanité sans imbéciles. En tant que Dante et Claude Bernard j’ai presque aussi honte de moi qu’en tant que Bardini. »
Lorsqu’on voit Delavigne, les Messéniennes sous le bras droit, Marino Faliero sous le bras gauche, empêché par ces deux livres même de feuilleter les autres livres dans les boîtes des bouquinistes, passer lentement sur le quai salué par un peuple admirateur, — qui soudain se précipite, car les Messéniennes sont tombées dans la rue, le poète ayant tendu la main à Barbier, l’autre génie préféré de Fontranges, — et que Barbier tout à coup dresse la tête et suit ardemment du regard le comte de Bonneuil sur son alezan, car il vient de concevoir le Corse aux cheveux plats, les paroles de Jérôme sur le génie semblent légères.
« L’orgueil consiste aussi, reprit Fontranges, à ne pas vouloir rendre de compte. La vie familiale est bénie parce qu’elle est une confession perpétuelle. Si tu n’as pas supporté même Stéphy, bien qu’elle ne te posât jamais une question, bien qu’elle ne sût pas qui tu étais, c’est que la présence d’une femme, le corps d’une femme, le silence d’une femme n’est qu’une inquisition constante. Seul cet enfant dans la vie ne t’a demandé aucun compte. Aussi tu l’aimais… Est-ce vrai que tu as essayé d’être domestique ?
— Deux fois, dit Jérôme, d’un homme et d’une femme.
— Tous les orgueilleux en viennent là. Et cela ne t’a pas satisfait ?
— Au début. Cirer des souliers jusqu’à la perfection, passer le modèle des crèmes avec le modèle des laines, faire en sorte que le lit d’un autre soit garni chaque jour de draps blancs et bien tendus, vivre en démiurge d’une vie indifférente mais qui vous épargne tout recours à votre vie propre, écarter toute tasse fêlée, tout linge douteux, toute nourriture malsaine d’un être d’ailleurs sans intérêt, mais que rien ne souille plus, tout en vous levant et vous couchant avant lui, comme un soleil humain, j’ai aimé cela quelques semaines. Vous auriez aimé les boutons de mes portes : j’ajoutais, figurez-vous, au Phrinox quelques gouttes de Brillantol. Ils étincelaient. Mais on devient si rapidement, avec tous ces gestes de créateur que sont les gestes de domestique, le dieu de son maître !
— Tu aurais pu être domestique d’un autre que d’un homme ?
— Je vous vois venir. Le domestique de Dieu.
— Pourquoi pas ? Tu ne crois pas en Dieu ?
— J’existe ? Dieu existe ?
— Combien veux-tu parier ? »
Fontranges prit doucement la main de Jérôme.
« N’ayez pas peur, dit Bardini. Je suis responsable.
— Je n’ai pas peur, même pour toi, Jérôme. Je sais trop que les punitions de Dieu sont invisibles. C’est là leur grandeur. Elles n’affectent ni notre bonheur, ni notre conscience. Elles sont un silence de Dieu. »
Puis Fontranges se tut aussi, mais lui sans nulle rancune. L’horizon se dégageait, du côté des Açores. Les marsouins, les poissons volants qu’il n’avait pas vus à l’aller bondissaient. Il se pencha, pour voir un dauphin au soleil.