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Aventures de Jérôme Bardini

Chapter 8: II
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About This Book

Il essayait en vain, dans il ne savait quel dernier recours, de trouver autour de ce réveil — de son dernier réveil dans cette maison, c’était bien décidé — un bruit, un signe inconnu, un appel qui atteignît en lui autre chose que des habitudes. Mais la fatalité ne cherchait pas, par le minimum de fantaisie, à retenir Jérôme Bardini dans sa vocation de receveur de l’enregistrement et de Bardini. L’angélus sonnait. Chaque coup de cloche oblitérait de séculaire cette heure qui passe pour neuve. Un rayon de soleil, le même, le même depuis des années, tout luisant de la banalité de la lumière du monde, chargé de poussières dont chacune était reconnaissable, traversa la persienne.

II

… Vêtir un enfant en haillons.

Les vêtements de l’enfant, une fois enlevés, étaient tombés aussi soudainement en loques que ceux des corps retirés des sarcophages. Il resta seulement un petit Pharaon nu et amaigri, que coucha son hôte. Puis Jérôme se hâta vers le magasin le plus proche. Il avait emporté les vieux habits pour la taille, mais il n’était malgré tout qu’à demi rassuré, l’enfant n’étant pas un de ces êtres dont on peut arrêter l’évasion par des moyens de vaudeville. Il acheta un petit complet, fit vérifier les boutons, qu’il voulait solides. La vendeuse, d’ailleurs, l’y encourageait : un homme qui roulait dans un précipice avait été, révélait-elle, sauvé par un bouton solide. Il prit des bas qui tenaient sans jarretelles. La vendeuse les jugeait les seuls hygiéniques, les jarretelles contrariant sur les jambes le courant normal des veines, qui se gonflent en amont. A ce rayon, l’art de revêtir paraissait presque aussi sacré et aussi périlleux que l’art d’embaumer. La casquette fut choisie large : il ne s’agissait pas, en la coiffant, de développer les tendances à la méningite ou à la fièvre cérébro-spinale. Pour les souliers, des lacets en lacet, non en cuir, les lacets de cuir vous lâchant juste le jour où vous n’avez besoin que d’eux, au moment où vous franchissez une haie à la chasse, où vous gravissez le perron de l’église le matin de votre mariage. Jérôme écoutait sans protester les conseils de cette bienfaitrice qui tenait ainsi, par un choix pratique, à écarter de l’enfant les vêtements porteurs de mort. Il est vrai que l’aspect de chacune des hardes qu’il lui présentait n’éveillait que l’idée de souffrance et de mal, le soulier troué, percé de pointes, le bas encore humide. Elle choisissait chaque objet remplaçant par opposition à l’objet remplacé : une vraie revanche qu’elle prenait là sur la vie, et cela lui arrivait si peu. C’était une vieille fille sèche et dénuée d’espoir, dont la prévenance étonnait Jérôme qui l’avait vue servir en deux minutes et sans pitié les clients précédents, un grand jeune homme niais qui partit sans boutons vérifiés et avec des lacets de cuir pour la mort dans les ravins ou la déconsidération, et une fillette grasse à laquelle furent collées sauvagement des jarretières étroites. A l’aspect, à l’usure des loques, elle semblait avoir compris ce qu’il fallait à l’enfant de Jérôme, et dans tout cet attirail qui lui servait d’habitude à se venger des hommes, tuniques de Nessus en alpaga et en gabardine, elle choisissait aujourd’hui de quoi envelopper, chauffer et caresser. Elle osa même déshabiller pour le petit garçon inconnu un des petits garçons de l’étalage, qui resta là interdit, son corps ébauché, sa tête et ses mains à peu près finies, dans une formation méchamment interrompue : c’était une vieille fille dure aussi pour les poupées, pour les créatures de cuir bouilli et de bois, même pour les faux enfants. Le magasin offrait en prime une pochette de couleur violette. Elle y substitua d’autorité un mouchoir blanc  ; le violet, d’ailleurs, d’après elle, portait malheur. Le mouchoir blanc n’avait pas droit aux initiales, mais de quoi peut bien servir une initiale à un enfant ? « A un enfant sans nom, évidemment », pensait Jérôme. Puis elle se détourna brusquement, l’empaquetage ne la regardant point, et reprit activement vis-à-vis de deux jeunes mariés la besogne vengeresse. Jérôme resta un moment les bras chargés de vêtements comme le père sur la grève dont le fils se baigne. Puis on enveloppa le vieil et le nouvel uniforme à part, mais chacun dans la même boîte pomponnée, décorée de roses en treillis.

L’enfant avait choisi le mode d’évasion le plus sûr encore en ce monde. Il dormait. Il avait dû s’endormir aussitôt, le drap était encore sur le visage à la hauteur où l’avait tiré Jérôme. Les bras, les jambes étaient gauchement placés : on voyait au premier coup d’œil qu’il s’agissait là d’un enfant qui n’avait plus l’habitude de dormir. Il retenait un peu son souffle pour cette opération défendue. Le sommeil choisi pour le corps, par quelle vendeuse imparfaite, forçait le coude à s’agiter, le genou à se refermer et à se tendre, mais la tête avait trouvé merveilleusement son repos. Chacun des cils de la paupière du haut se logeait amoureusement entre deux cils du bas. La lèvre inférieure fournissait à l’autre lèvre l’assise d’un baiser parfait. Le visage, que la neige seule avait lavé aujourd’hui, était net, et n’avait pris de la poussière du monde, au creux des oreilles, à la tempe, que ce qu’on peut en prendre à la neige. L’oreille, inutile aux sons, se donnait aux couleurs, à un ivoire transparent doublé de rose, et le murmure des rues et la lumière caressaient avec désintéressement cet enfant sans voix et sans regard. Jérôme détestait voir dormir, et surtout dans un lit. Le spectacle de tout dormeur, pesant enfin dans la nuit son vrai poids sur ce plateau qu’équilibraient, à toutes ces places retenues pour la maladie ou la luxure, tous les autres dormeurs et dormeuses dans leurs milliards de lits, était pour lui celui de l’avidité suprême. Le voisinage de Renée, si pure dans tout acte de sa veille, mais prenant le sommeil dès qu’elle était privée par lui du goût et du toucher, avec gourmandise et luxure, si pesamment étendue au dernier fond de sa vie, lui avait souvent donné le désir d’une humanité où l’on dormirait debout, avec la dignité des oiseaux, et la tête cachée… Mais voilà que cet enfant justifiait le sommeil couché. Du sommeil il faisait une réduction pure et parfaite de la vie : son mutisme était de même nature que sa voix, sa raideur que ses gestes, ses paupières que ses regards. En plein jour, sans maladie, étendu dans ce lit à l’heure où d’autres y étendent une femme, mais pour quel acte inconnu mille fois supérieur ! ses traits à peu près reposés ne décelant pas plus de souffrance que ce que l’on peut en prendre au rêve, sobre dans son immobilité et son silence même, il semblait avoir seulement poussé la vie à une espèce de génie, qui lui enlevait ses devoirs et ses hontes. Longtemps Jérôme resta à son chevet, savourant cette nativité, redoutant seulement la minute du réveil, l’angoisse de l’enfant après cette béatitude, et la grimace amère par laquelle serait annoncé qu’il avait goûté à nouveau à la vie, à son ancienne vie… Les bruits de la ville s’étaient tus, car c’était l’heure du repas  ; le murmure du Niagara arrivait à la chambre distinct et égal  ; Jérôme restait assis, évitant de marcher bruyamment sur les eaux. Et soudain le miracle des miracles s’accomplit, le miracle des oiseaux qui viennent se poser sur votre main tendue, des panthères qui devinent l’homme ami de la fourrure vivante et donnent leur flanc et leur mufle à vos mains et à vos lèvres : l’enfant ouvrit les yeux, et, sans poser une question, sans reprendre par une rougeur ou une contraction du visage la chaîne de sa vie misérable, sourit à Jérôme et dit qu’il avait faim.

… Avoir à essayer les aliments des hommes sur un enfant affamé.

Jérôme descendit acheter le repas. La vendeuse de l’épicerie, Galloise ignorante, ne savait pas que le sucre de canne excite l’intestin, que les haricots de conserve tuent l’estomac… Entre toutes les nourritures qui s’offraient, Jérôme choisit les deux ou trois qui ne sont pas de purs poisons.


Depuis un mois qu’ils vivaient ensemble, Jérôme constatait qu’il ne s’était pas trompé. L’enfant n’était pas seulement un enfant vagabond. Il n’avait pas quitté sa famille et sa ville seulement pour voir New York, ou l’Europe, ou pour faire fortune. Ce n’était pas non plus un malade. Jamais de frénésie, de prostration, jamais non plus un geste qui pût révéler en lui une âme incertaine. Près de Jérôme, dès la première heure, il avait goûté un repos sans contrainte et sans limite, comme s’il était parvenu vraiment au terme de son voyage, ou comme le marin sur son bateau en course. Il avait suffi, pour ne pas l’effrayer, d’être avec lui ce que Jérôme aurait voulu que fût l’humanité pour lui, ce que fût l’humanité. Un instinct de vie si pur, une âme si dégagée des liens qui l’enserrent dès sa naissance, que le mot liberté reprenait un sens à sa vue. Jérôme respectait d’ailleurs en son compagnon, comme il l’avait encouragée en soi-même, cette impossibilité de supporter la moindre question, le moindre contrôle  ; mais, alors qu’il n’avait ressenti que très tard, après la guerre, et comme une révolte, comme un schisme, l’impuissance à vivre cette vie plus faite de la vie des autres que de la sienne propre, les mêmes sentiments dans l’enfant étaient si aisés, si proches de la nature et du bon sens qu’on imaginait très bien une humanité soumise à cette façon d’être humaine. Une humanité où chaque homme aurait été distinct des autres, dans son âme comme dans son corps, comme un astre et des astres. Où les rapports entre les êtres n’auraient jamais été que des flexions, des consentements, des transparences, et où seul le silence aurait été un bien et un plaisir commun. Où l’accouplement aurait été inconscient, ou inconnu, ou inutile. Où l’atmosphère humaine aurait eu constamment, mille fois plus légère encore, son aération des soirs du printemps nouveau, seule époque à peu près supportable, quand les cerveaux des hommes recèlent le moins de congestion, les entrailles des femmes le moins de germes, et que chaque être ressemble dans le soleil couchant encore tout frais à la grande ombre sans sexe qui le précède ou le suit. Où chaque homme n’eût pas été un administrateur-délégué de la race entière des hommes, responsable jusque dans sa façon de cracher ou de faire l’amour… Une humanité, sans lois sociales et esthétiques, aussi libérée de ses codes multiples que de ces tics qui ont créé le grès flambé ou le cuir de Cordoue… Plus belle aussi… Où l’âge ne déposerait pas sur chacun de vos doigts, à chaque phalange, un triste nombril. Où l’éloignement que vous ressentiriez pour les autres hommes ne vous pousserait pas à imaginer quelle pauvre flûte de Pan forment ses orteils dans sa chaussure… Mais cette répulsion que Bardini avait ressentie, non sans un secret orgueil, comme une particularité sinistre, l’enfant la transformait en un sentiment naturel et large… Quelles leçons de dégoût, d’isolement, il y avait à prendre de cette grâce, de cette confiance ! Jamais un geste qui fût une insulte ou vînt d’un réprouvé. Jérôme arrivait à définir la passion qu’il éprouvait pour lui. Elle n’avait rien de paternel ni d’amical, ni d’amoureux : c’était l’admiration. Il se sentait près de lui une âme, non de frère aîné, mais de disciple. L’enfant ne jouait pas. Il s’occupait seulement à ces opérations simples et bénies qui ne signifient rien en soi, mais que devaient chérir saint François ou sainte Thérèse avant leur sainteté, balayant, allumant le feu avec la dignité de ceux qui sont chargés par les peuples de l’entretenir, redonnant à la fois au feu sa divinité et sa fragilité, lisant des livres d’enfant ou de classe sans jamais les commenter et gardant leur secret comme un secret confié à l’enfance, se plaisant dans sa chambre, s’amusant à y modifier la place des meubles et le plan de la vie d’une façon insensible par laquelle cependant il semblait que tous les monuments de Niagara Falls vus de la fenêtre fussent ordonnés selon une loi plus naturelle et plus belle, et que tous les mouvements de Bardini et les siens fussent plus accompagnés de soleil. Il avait des sens précis et pleins de mémoire, arrivant à créer mille souvenirs communs à lui et à Bardini, non des événements quotidiens, mais du flamboiement d’une bûche, d’un ton baissé dans le bruit des cataractes. Il n’entendait pas les voix qui donnent à la journée des hommes ses compartiments et ses habitudes. Il avait un plan secret, un rythme secret de la journée que n’effleuraient ni les sifflets d’usine ni les horloges. Une sorte d’aurore, de midi, de crépuscule planait à ses côtés sur des heures laissées au rebut par les hommes. Rien n’indiquait qu’un instinct de fuite l’habitât. Au contraire. Quand Bardini remontait l’escalier quatre à quatre, dans la crainte de trouver la chambre vide, et qu’il ouvrait la porte, croyait-il, sur la désolation, il voyait l’enfant, accoudé tranquille à la fenêtre, contempler les tramways, les autos, les pavillons flottants, tous ces symboles du départ, d’un œil si peu atteint que Jérôme en éprouvait une angoisse, devinant que ce qui habitait parfois l’enfant était un dieu autrement fort que celui du voyage. Se retournant au bruit, l’enfant le regardait d’un regard heureusement privé de surprise ou de joie, car tout sentiment trop fort eût signifié que le visiteur n’appartenait pas à ce cercle magique enfin réalisé et qui comprenait déjà deux êtres… Il n’en faut pas plus pour peupler la vraie terre… Jérôme était ému de cette force de solitude, de cette compréhension sans limites. Tel était donc le sel du monde, un enfant de génie.

Aucun n’avait demandé comment l’autre s’appelait. Mais Jérôme sentait déjà, ponctuant ses propres phrases, un silence court et profond qui était le nom de l’enfant.


Ainsi les jours s’écoulaient, sans que cette vie passée avec un enfant lassât une minute Jérôme. C’est que ce compagnon, s’il avait tous les signes auxquels les adultes reconnaissent généralement les enfants, l’ardeur, l’enthousiasme, la loyauté, la tendresse, les possédait poussés à un tel point qu’ils faisaient de l’enfance une race. D’ailleurs lui-même paraissait immuable  ; depuis un mois il ne semblait pas avoir grandi, pas avoir forci, pas avoir admis un mot nouveau dans son vocabulaire  ; ses souliers ne le gênaient pas, ses vêtements continuaient à lui aller aussi bien qu’au mannequin indéformable de l’enfance. Parfois Jérôme cherchait à retrouver dans le petit visage le visage ancien de parents, ou à y créer le futur visage adulte que tous les autres enfants lui offraient dans la rue. En vain. Cette enfance était la première qui ne fût pas un rappel ou une promesse de vieillesse. Il n’avait éprouvé qu’une fois une impression analogue, inverse d’ailleurs, car il s’agissait de Fontranges, dont la vieillesse ne paraissait pas une fin, un aboutissement, et qui semblait parvenu à l’âge directement, grâce à une recette spéciale, dédaignant la route habituelle de la naissance à la mort… Deux êtres seulement dans ce monde, auprès desquels il n’ait pas perçu le battement du temps…

Il avait eu au début le désir, dont il rougissait maintenant, de perfectionner son esprit, de lui apprendre la géographie, l’histoire, la littérature. L’enfant écoutait les leçons, en faisait son profit pour les conversations avec Jérôme, prenant toutes ces vérités générales du monde comme des confidences personnelles relatives à Jérôme. Il semblait qu’il y eût pour lui une autre géographie, une autre histoire, un autre arbre de poésie et de peinture, réservés à sa seule race, et dont il ne parlait jamais. Jamais, au théâtre, au concert, au musée, il ne donnait l’impression d’être au-dessous du spectacle, mais Jérôme lisait sur son visage une sorte de condescendance et de réserve, comme s’il avait son Shakespeare à lui, son Rembrandt à lui, ou plutôt une compréhension si naturelle de la musique et de la peinture qu’en étaient supprimés entre elles et lui ces intermédiaires encore nécessaires aux hommes, ces courtiers, que sont les peintres et les poètes. A peine son visage indiquait-il parfois, à une couleur soudaine, à un tressaillement, que Shakespeare et Rembrandt avaient été, sur ce point, autre chose que des truchements géniaux, mais la poésie et la peinture même. Mais ni les vers historiques, ni les devises célèbres, ne semblaient l’émouvoir. L’accumulation du sens humain sur les distiques ou les mots trop fameux l’empêchait, au contraire, à cet endroit même, d’être atteint par les vrais rayons. Des humains d’ailleurs il paraissait ne recevoir que ce qui venait, à travers eux, de la bonté, de la vérité ou de l’amour. Il avait une politesse que Jérôme ne pouvait expliquer que par un sens, non par une éducation. Cet enfant échappé au monde saluait des inconnus dans la rue, par un mot ou un sourire. Il ne réservait pas ce visage d’accueil aux enterrements, aux mendiants, mais parfois à certaines gens dont la banalité ne permettait pas à Jérôme de déterminer par quelle franc-maçonnerie il était lié à elles. Il regardait bien en face les femmes enceintes, posément, avec une sorte de regard adorable qui donnait à ces femmes l’impression que cet enfant inconnu ne les connaissait pas, mais connaissait l’enfant qu’elles portaient en elles. Jérôme les voyait s’arrêter dans leur marche, recevant du dehors, presque aussi tendre et brutal, le coup qu’elles recevaient d’habitude de leurs entrailles. A certain doux sourire sur le passage d’une femme élégante, Jérôme ne pouvait s’empêcher de penser aussi à la femme adultère. De son auto, elle tournait la tête vers ce sourire d’enfant, toute connaissance et tout pardon, un nuage brouillait ses yeux… C’était tout juste avant ou tout juste après la faute.

Jamais entre eux aucune caresse. Il avait le sentiment que l’enfant ne tolérerait aucun baiser, aucune accolade. Quand Jérôme lui serrait la main un peu longuement, il la retirait. Il avait intact aux joues cet éclat inhumain que les baisers des mères sont chargés d’atténuer sur la plupart des enfants mortels. Pas une seule place déteinte. Il admettait sur soi la pression humaine juste dans la mesure où elle ressemble à la pression de l’air, aux autres contraintes physiques. Il n’admettait pas davantage d’ailleurs qu’un chien le flattât, le léchât. Il déclinait toute insistance de la vie humaine ou animale, il l’éludait de gestes doux et décidés qui semblaient le fait moins d’une répulsion que d’une connaissance. Jérôme n’avait pu deviner pourtant s’il était ou non averti de ces mystères que l’on cache aux autres enfants, sur la naissance ou son contraire. Le lit, le bain, les vêtements légers n’avaient pour lui aucune valeur sentimentale. Il était le premier enfant de douze ans dont l’attitude devant une femme ne contînt ni question ni équivoque. Rien de ce qui était ouvrage ou création humaine d’ailleurs ne provoquait chez lui interrogation ou surprise. Devant les bâtiments géants de la Food Society, devant le défilé de la cavalcade des Elks ornés justement de tous ces insignes dont chacun avivait la curiosité de la ville, devant les machines les plus compliquées ou les plus simples, il restait aussi peu curieux que ceux qui connaissent les effets ou les causes. Il semblait bien plutôt retiré définitivement de ces manœuvres auxquelles se livrent les hommes avec ardeur et maladresse, et réservé à un sort particulier, tout de lenteur et de finesse, qu’il était bien difficile d’imaginer… On pensait cependant à la mort.

On aurait tort cependant de croire que la vie commune avec celui que ne touche ni l’amour, ni la nature, ni le génie, ne réserve pas de douceurs. Il suffit par exemple, sans qu’il le remarque, d’amener la main abîmée de l’enfant, par les baumes habilement placés, à ressembler enfin à nouveau à sa main intacte. Tort de croire qu’il n’est pas de conversation possible avec celui qui ne sait rien, qui n’entend rien. Il suffisait avec lui d’employer un dialecte qui excluât les mots bas et vulgaires, les verbes à double sens, les pensées pratiques. Jamais un lieu commun dans ce langage. Pas de terme pour s’émerveiller devant la nuit ou le coucher du soleil, pour demander quel est le plus haut monument du monde, la plus forte station de télégraphe. C’était vraiment la langue de celui qui croit à l’égalité des maisons, des étoiles, des voix humaines et qui ne permettra jamais aux sentiments humains de le prendre dans leurs mensonges. La langue de l’évangile tel que le concevait Jérôme, sans miracles et sans familiarités, où l’habituel couple pécheur, poilu et bavard, cède la place au couple avare de mots et pur… La vie pour Jérôme reprenait un sens…

Telle est l’histoire de Bardini, sauvé par un messie enfant.


Cependant Fontranges, pour lequel une agence recherchait Jérôme aux États-Unis et qui avait enfin reçu une adresse précise, quittait sous un prétexte la France et s’embarquait au Havre. Il neigeait ce jour-là même sur la mer. Aucun dauphin, aucun poisson volant ne se hasardait hors de l’eau dans cet air gelé. Sur Fontranges, dont l’estomac était solide, le tangage n’avait qu’un effet sentimental, le poussant à la tristesse quand le navire fonçait, à la confiance quand il se dressait. Jamais l’alternance de ses sentiments n’avait été aussi rapide, ni de son sourire ni de son air grave. Un phare s’en mêla bientôt, le soir tombant, l’accablant de feux à éclipses. C’était trop de dimensions pour son âme, et bientôt il se contenta d’admirer le navire. C’était le plus vieux steamer de la Compagnie et les escarbilles elles-mêmes en avaient une forme et une noirceur peu modernes, mais Fontranges, qui s’attendait à un bateau de fer, était ravi d’y trouver tant de mâts et tant de vergues. Jamais il ne l’eût imaginé aussi vibrant, aussi vivant  ; il voyait l’écume de la proue, celle du sillage  ; il comprenait enfin pourquoi le poète arabe compare à un esquif sa monture au galop : c’est qu’ils sont vraiment à confondre, et chaque fois que l’esquif de la Transatlantique s’inclinait pour aborder la vague, il le flattait de la main au bastingage, par habitude, comme on le doit pour un cheval.