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Aventures de Jérôme Bardini

Chapter 9: III
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About This Book

Il essayait en vain, dans il ne savait quel dernier recours, de trouver autour de ce réveil — de son dernier réveil dans cette maison, c’était bien décidé — un bruit, un signe inconnu, un appel qui atteignît en lui autre chose que des habitudes. Mais la fatalité ne cherchait pas, par le minimum de fantaisie, à retenir Jérôme Bardini dans sa vocation de receveur de l’enregistrement et de Bardini. L’angélus sonnait. Chaque coup de cloche oblitérait de séculaire cette heure qui passe pour neuve. Un rayon de soleil, le même, le même depuis des années, tout luisant de la banalité de la lumière du monde, chargé de poussières dont chacune était reconnaissable, traversa la persienne.

III

On ne se dérobe pas impunément à ses devoirs d’homme. Le monde est impitoyable pour les faux couples. Le quartier s’alarma bientôt de voir séquestrer cet enfant. Séquestrer dans la liberté suprême  ; le délit était particulièrement inadmissible.

La première attaque vint de l’instituteur. Jérôme avait redouté ce danger dès le premier jour, car l’école était malheureusement placée en face de la maison, au centre des seuls terrains non construits de la rue. Jamais les enfants vagabonds n’avaient été contraints de vagabonder dans une zone aussi pleinement balayée par les regards de l’instituteur. A cause des phrases gigantesques peintes sur divers frontons, Instruction obligatoire, Gymnastique obligatoire, Récréation obligatoire, le bâtiment paraissait une menace constante aux deux amis. Quelle malchance avait voulu qu’ils tombassent juste dans un des lieux les plus hypocritement sacrés de cette Tribu qu’ils fuyaient, dans le sanctuaire même où se distribuaient aux futurs hommes, avec générosité et astuce, toutes ces connaissances qu’ils avaient reniées, la séparation du monde en continents, des continents en nations, le rôle inférieur des animaux et des nègres, l’omnipotence de la comptabilité !… De cette jeune foule, Jérôme entendait déjà aux heures de rentrée, quand les élèves répétaient une dernière fois à leur mère ou leur sœur leur dernière leçon de pluriel, ou d’hygiène, ou d’histoire, résonner dans leur fausseté toutes les vérités du pays et de la génération…

« Un cheval. Un chevaux.

— Alors les deux Américains sans armes tuèrent les quarante-cinq Allemands.

— Sans quoi le monde actuel n’existerait pas ? Sans Washington et sans Lincoln.

— Celui qui a la rougeole la déclare au chef de famille, au chef de district, à l’Office principal de la Santé publique… »

Au début l’enfant avait été pris dans ces courants, alors qu’il sortait pour une commission ou une promenade, et ne s’en était libéré chaque fois qu’à grand-peine, mené par la cohue jusqu’au perron d’où le maître de service l’avait examiné d’un œil soupçonneux. Il évitait maintenant de descendre aux heures de l’arrivée et de la sortie. Mais la précaution n’était pas suffisante. Il y a toujours, aux abords d’une école, un élève en retard, ou en école buissonnière, ou mis à la porte de la classe, c’est-à-dire un élève en qui la jeunesse justement est particulièrement virulente. A la minute où l’enfant sortait, assuré qu’il ne trouverait plus dans la rue que les vieillards, les ouvriers, les femmes et que le monde, grâce à l’instruction laïque, venait de se libérer pour trois heures de l’enfance, surgissait presque toujours à sa rencontre, dans un miroir inverse, un enfant de son âge, de sa taille, de son teint, le contraire de lui. Ce sosie approchait, de face ou de biais, selon que prédominait déjà en lui l’audace ou l’hypocrisie de l’enfance, et essayait de le séduire. Jérôme, de sa fenêtre, voyait avec angoisse se jouer cette scène de séduction ou d’intimidation, tellement plus sinistre que celles du racolage qui sévissaient sur ce trottoir aux heures de la nuit. Le petit racoleur pour l’enfance prenait l’autre par le bras, voyait ses poches vides de toupies, de stylos, de candies, et essayer de l’appâter, comme un déserteur, avec des jeux, de l’argent. Il avait toujours sur soi une foule d’objets tentateurs, et l’on sentait qu’avec ses cartes de poker, ses dés, c’était moins pour son petit brigandage et ses voluptés qu’il gagnait l’enfant que pour la communauté, pour l’histoire écrite par Michael Evans, la morale rédigée par Julius Levinson, pour cette école enfin où l’on entendait des voix geignardes d’hommes planer au-dessus d’un silence hypocrite d’enfants. Parfois, exaspéré du mépris qu’avait l’autre pour les billes, le chewing gum, il le bousculait, s’arrangeant pour l’inonder de boue, ou, s’écartant, lançait des boules de neige, logeant dans chacune, en vrai enfant qu’il était, un caillou ou un noyau de glace. Alors dans l’école, le chant national ou le psaume du jour s’élevait en action de grâce : on y avait deviné qu’un petit voyou vengeait à cette minute sur la candeur et l’ignorance tous les premiers des cours.

Parfois ils étaient deux élèves mis à la porte, l’un expulsé de la morale pratique, l’autre de la géométrie élémentaire, mais expulsés dans la même liberté, médiocre et turbulente. Ils s’emparaient de lui, le ligotaient au besoin. Ils l’entouraient, ils l’encadraient, l’obligeaient à sauter sur un pied, à trouver un nouvel équilibre, à manier la fronde, à se livrer à tous ces exercices de préparation à la guerre et au carnage universel que sont les jeux de l’enfance, à allumer de petits feux qui seront plus tard les incendies des villes, ou les incendies volontaires des autos assurées tout risque, à entasser trois pavés qui seront plus tard les barricades ou les murs mitoyens, à faire des grimaces qui plus tard seront les promesses, les déclarations, qui seront les pleurs et l’amour. Ils le maintenaient d’une étreinte qui était son supplice le plus grand, car une odeur montait d’eux qui serait plus tard celle de l’alcool ou de la misère, jusqu’au moment où un animal passait à portée, leur donnant, plus que cet enfant encore, la chance de torturer une vie sans défense. Parfois, dans la rue vide de garçons, une petite fille, sauvée de la classe par un rhume ou la lessive de sa mère, s’attardait à le contempler, alléchée par ce qu’il y avait de plus âgé même que la vieillesse sur ce joli corps, ce joli visage, savourant son air triste, admirant sa solitude. La perspective magnifique de pouvoir un jour caresser de près une tristesse analogue, vivre avec un pareil isolement, lui donnait pour accomplir sa commission chez l’épicier ou le pharmacien une exubérance sacrée, et elle se retournait pour sourire au petit inconnu, observée de la fenêtre par un des maîtres qui voulut un jour en avoir le cœur net, rattrapa l’enfant, et l’amena dans le préau. C’était un ancien répétiteur de minéralogie, qui adorait que les élèves eussent passé, au concours final, un examen brillant, car il leur posait alors une question sur la formation des silicates, et les désarçonnait, quelquefois pour la vie.

« Vous ne venez pas en classe ?

— Non.

— Pourquoi ? Vous savez tout ?

— Non.

— Vous avez fini vos études dans une autre école ? »

L’enfant fit un signe qui pouvait passer pour un oui.

« C’est ce que nous allons voir… »

La petite fille avait suivi à la dérobée. Debout derrière l’instituteur, elle assistait au supplice.

« Votre nom ? Votre âge ? Votre famille ? Votre ville ? »

L’enfant ne répondit pas. Il eût suffi, pour l’étourdir, d’une seule des quatre questions que l’autre posait à la fois.

« Votre livret scolaire ? Pas de livret scolaire ? J’ai donc le droit de vous faire passer sur-le-champ un examen, et, si vous n’avez pas la moyenne, de vous renvoyer à l’école. Quels sont les quatre points cardinaux ? »

La petite fille ne connaissait que cela. Elle tenta de les souffler à l’enfant du bout des lèvres, comme des bulles, puis de les désigner du doigt. C’était une petite fille débrouillée. On sentait qu’elle aurait distingué son nord-est, son sud-ouest ouest… Mais l’enfant se tut.

« Les trois vertus civiques du jeune citoyen des États-Unis ? »

La petite fille les connaissait encore. Elle s’efforça de les indiquer par des gestes. Un geste qui lui fit gonfler la poitrine et relever la tête, un second par lequel elle épousseta ses souliers et ses cheveux, d’ailleurs douteux, un troisième qu’elle mima assez mal par une phrase volubile, car il s’agissait en l’espèce de la réserve dans la conversation. L’instituteur examinait l’enfant avec la rage de quelqu’un auquel échappe la vengeance des silicates, que pareille ignorance rendait vaine. Il avait tiré de sa poche un carnet.

« Je vous mets des notes. Vous les devinez. Passons à la lecture. Lisez. »

Il tendit le Précis de Samuel Bull, où est décrite la vie d’une famille parfaite, les défauts étant personnifiés par une famille cousine. L’enfant le prit, l’ouvrit, le regarda sans mot dire. Il le tenait à l’envers, à la page des boissons familiales, sans songer à le retourner. A l’esprit de l’examinateur vint alors une idée affreuse, l’idée que cet enfant pouvait ne pas savoir lire. Il écarta d’un geste la petite fille que pouvait gagner une aussi terrible contagion, et entraîna le monstre vers un tableau noir. Quand Jérôme parut, inquiet du retard, il vit la petite tête qui se découpait en profil sur le sinistre horizon, maculé de craie. Les petites lèvres tremblaient, les cils battaient  ; ce n’était pas un enfant absolument entraîné à se faire encadrer le visage, dans un cirque, par des poignards ou des flèches. Il bondit vers Jérôme.

« Qui êtes-vous ? demanda le maître.

— Qui vous voudrez.

— Son professeur sans doute ?

— Son professeur.

— Je vous félicite. Vous aurez de nos nouvelles. »

Les nouvelles arrivèrent dès le lendemain.


La nuit n’avait pas été tranquille pour Bardini. Réveillé par un bruit léger, il avait vu l’enfant qui pénétrait dans sa chambre et tentait d’ouvrir la fenêtre. Il avait tiré les rideaux, il était illuminé par la lune, et dans cet éclat, les yeux fermés, se cognait en aveugle aux vitres. Évidemment il était somnambule. Toute la neige des toits scintillait, un bec électrique voisin doublait d’or tout cet argent, et soulignait chaque geste, chaque attitude de l’enfant occupé à mimer une scène de cette vie passée dont Jérôme et lui ne savaient plus rien. Jérôme se sentit d’abord indiscret et il l’observait non sans angoisse et non sans quelques remords. Mais il fut vite rassuré. Pas un aveu, dans ce spectacle, qui pût rattacher l’enfant à la masse des autres enfants.

Tout ce que l’on devinait, c’est qu’il venait d’un pays chaud, c’est que son ancienne existence donnait sur la mollesse et le soleil. Devant la fenêtre givrée, il s’éventait, se protégeait le visage de la main contre un rayon trop brûlant.

Son front lisse et froid une fois épongé, il s’asseyait sur la chaise viennoise de faux acajou avec l’aise de ceux qui se laissent aller dans un fauteuil à bascule. Des cheminées d’usine raidies dans le gel, des ronds-points bordés de glace, des stores pétrifiés sur lesquels la pancarte avec le mot Ice posée pour attirer le fournisseur semblait glorifier l’élément présentement dominateur, l’enfant recevait le reflet d’une plaine inondée de joie et où les cotonniers offraient aux mains noires leurs boules éclatées. Le feu dans la cheminée était éteint. Il était sûrement transi, Jérôme n’osait, dans la crainte d’un réveil dangereux, jeter sur lui une couverture, mais, les dents claquant, les oreilles rougies, l’enfant goûtait à pleins poumons le tropique et midi. Puis il ramassa on ne sait quel petit être et le prit dans ses bras. Était-ce une sœur cadette, un chien préféré ? Il le tenait pressé contre lui, l’embrassait — dans cette première existence il y avait eu des caresses — , lui montrait à la fenêtre tout ce coton étincelant, puis reprenait dans l’étroite chambre sa promenade d’autrefois dans l’immense véranda, se heurtant durement aux murs dressés aujourd’hui sur son passage, meurtri par ce nouveau cloisonnage du monde. Il regagna enfin son lit, s’y blottit avec mille réserves, tout au fond — dans l’autre existence, il y avait eu un compagnon de lit — , alors que d’habitude il dormait juste au centre, et il ne bougea plus. Près de quelle mère souffrante, de quel père chatouilleux la nuit, s’étendait-il ainsi ? Près de quelle grande sœur aînée habituée à répondre par un coup de talon aux plus légères atteintes ? Bardini l’entendit un moment respirer de ce souffle qui n’est celui ni de l’éveil ni du sommeil, et comme il s’était approché, il lui fut donné de connaître le visage de nuit de l’enfant d’autrefois. Un visage extraordinairement confiant, heureux  ; cher enfant, qui pour Jérôme avait fui le bonheur  ; une pureté de teint, une tenue des lèvres, une noblesse des tempes, une de ces faces sur lesquelles le moindre mot inattendu doit créer d’autres traits et d’autres sens  ; et d’ailleurs, bientôt, sous l’œil de Jérôme, c’est ce qui arriva sans que le mot fût dit. L’enfant passa soudain à son vrai sommeil, le masque surnaturel tomba de la petite tête, et, du poids de sa vraie solitude, il reprit ce milieu du lit d’où le père aux chevilles susceptibles, la mère douloureuse et la sœur géante venaient de disparaître.

Dès le matin, Bardini mit l’enfant au courant de ses projets. Il voulait gagner New York et fuir l’inquisition, fuir l’école. C’était la première fois, dans tant de disparitions, qu’il avait un compagnon ou un complice de fuite  ; mais dans le fait de sentir un autre préparer la même évasion, doubler cet acte, lâche au fond, d’audace et de loyauté, Bardini trouvait une joie qu’il n’avait plus espérée. Si dans les morts, les fiançailles, un enfant se préparait en même temps que vous à la mort, aux fiançailles, ces actes pouvaient en devenir supportables. On sentait ce jeune fugitif plein de son rôle, il rajeunissait la fraude des âmes libres contre la vie  ; il était comble de cette foi qu’ont les enfants de contrebandier, ou qui aident à passer la drogue, et dans leur désir d’abuser la police du monde, s’amusent à tromper, ce que leurs parent jugent à tort inutile, jusqu’au chat de la maison et jusqu’aux arbres. Jérôme avait l’habitude de partir sans bagage, laissant dans les chambres d’hôtel, comme une partie du meublé, ses livres ou ses vêtements. Mais la valise restait encore pour l’enfant le symbole du départ, et il n’osa pas le décevoir. Il réapprit à plier des pantalons, à serrer des faux-cols, toute une besogne dont il se croyait pour l’avenir déchargé. Malheureusement, l’enfant se mit à tousser, d’une toux déjà forte, telle qu’on la prend au soleil de la nuit. Bardini le fit étendre  ; il avait la fièvre  ; il refusait de se coucher, mais il se sentait déjà trop faible pour partir. La maladie mordait sur lui lâchement, avec cette ardeur joyeuse qu’elle affecte vis-à-vis des enfants, le moindre malaise dévoilant dans sa hâte sa pire extrémité, le moindre coryza faisant serpenter dans l’ombre sa queue de diphtérie ou de mort. Il fallut défaire la valise, retirer le pyjama, les pantoufles. L’enfant souffrait de voir se reconstituer dans la chambre, par son seul costume, le petit prisonnier de la ville, mais la promesse absolue d’un départ le calma, et, souriant, il se donna à sa sieste comme à un entraînement pour les disparitions.

C’est vers minuit que l’on frappa.

On avait frappé trois coups distincts. Ce devait être le vent, qui soufflait aujourd’hui en tempête. Il n’y a encore que les éléments pour s’annoncer de façon aussi nette.

On frappa à nouveau.

Ce n’était pas le vent. L’accalmie de l’ouragan était telle que Jérôme perçut ce mélange de demi-soupirs, de froissements, de bruit de fer et d’argent, ce craquement même des os et de la chair qu’accumule l’écluse d’une porte fermée devant un être humain. Son parti d’ailleurs était pris. Cette part de laquais toujours vive en nous qui nous pousse au téléphone, à la porte, elle était depuis longtemps congédiée par Bardini. Qu’était ce coup à la porte donné par un inconnu égaré à côté des coups qu’avaient frappés contre Jérôme même tant de souvenirs et d’appels ? Ce qui fait répondre si vite les humains à toutes les invites, c’est qu’ils croient que le bonheur leur arrive sous la forme d’un héritage, d’un gros lot, de la mort d’un ennemi… Voilà pourquoi ils ouvrent si facilement aux ramoneurs, aux inspecteurs du gaz, aux quêteurs de l’Y. M. C. A. Pour avoir ainsi l’idée à minuit d’aller visiter celui qui ne croit pas, qui ne donne pas, qui n’aime pas, il n’y avait en effet que l’Y. M. C. A. Qu’elle repasse…

Mais un coup de vent plus fort que les autres ébranla la maison, et secoua la serrure. La porte était à peine entrebâillée que déjà le visiteur était dans la chambre.


C’était un petit homme vêtu de noir, de ce calibre restreint des huissiers ou des quêteurs que seule la chaîne de sûreté peut contenir.

« Je suis M. Deane, dit-il. Excusez-moi de venir seul. D’habitude Mrs. Deane m’accompagne, dès que l’école ou la police m’a averti. Mais la tempête était trop forte. Je viens pour l’enfant. »

C’est ainsi, tragiquement, que commença l’intermède comique de M. Deane.

« Quel enfant ? »

Mais M. Deane répondit comme si Bardini avait demandé quelle Mrs. Deane.

« Mrs. Deane et moi avons la charge officielle des enfants perdus dans ce district.

— Il n’y pas a d’enfant ici », dit Jérôme.

A côté l’enfant toussa. M. Deane prit un siège.

« Vous avez tort de me regarder de cet œil, cher monsieur. J’ai été enfant perdu moi-même. »

Rien de plus exact, et Mrs. Deane elle aussi était enfant perdue. Dieu avait d’ailleurs fait de ces deux parias un couple heureux, et l’avait comblé de quatre filles, dont la cadette, à quinze mois, savait déjà son adresse et ses trois prénoms…

L’enfant toussa. On devinait qu’il s’était retenu, effrayé par les voix. C’était un vrai déchirement.

« Ne voulez-vous pas qu’on le transporte dès ce soir à l’infirmerie ? continua M. Deane. Je l’observe de loin depuis deux jours. Il y a deux sortes d’enfant : ceux qui ne toussent pas, et ceux qui toussent. Vous pouvez chercher  ; c’est la seule distinction vraiment juste pour l’enfance. Il est de ceux qui toussent… Il s’appelle ?

— Je ne sais pas.

— Vous l’appelez ?

— Je ne l’appelle d’aucun nom. »

M. Deane ne fut pas démonté pour si peu.

« Eh bien, nous l’appellerons Jack, si vous voulez. C’est encore l’appellation la plus légère pour qui sort d’une vie où il n’a pas eu de prénom. Je ne suis pas d’accord avec mon collègue du Maine qui prétend surcharger les enfants trouvés de noms plus caractéristiques… Il convient donc de ramener ce petit Jack à la vie sédentaire. Vous le connaissez. Vous avez bien voulu quelque temps assurer notre rôle… Conseillez-nous. Que faut-il à Jack pour qu’il ne fuie plus ? »

M. Deane n’inspirait pas d’antipathie. Il y avait encore malgré tout de l’ancien enfant perdu en lui, dans la rapidité de ses regards, dans la coupe de ses paroles… ou encore peut-être simplement de l’enfant.

« Pour qu’il ne fuie plus ? Peut-être seulement qu’il n’ait plus de raison de fuir. »

M. Deane secoua la tête.

« Cher monsieur, dit-il — on voyait que ce monsieur tout court le peinait et qu’il souffrait de n’y pouvoir ajouter Smith ou Jones — , ne croyez pas que je me méprenne sur le sens de vos paroles. Je sais ce que vous voulez dire : « Pour que Jack ne fuie plus, il lui faut simplement des parents beaux et heureux, une maison confortable et pleine de gaieté, des saisons toutes égales en joies et en fruits  ; aucune petite fille laide à vingt lieues à la ronde, et d’ailleurs dans le monde entier, aucun camarade avec des yeux qui louchent, des chiens favoris sans ténia, des chats aimés sans propension à l’hystérie, des lapins russes sans abcès au foie. » C’est ce que vous avez essayé d’ailleurs de faire pour lui, si ma perspicacité n’est pas en défaut. Vous lui avez créé un monde où l’on ne doit de comptes à personne, de sourires et de pleurs à personne, où le désir est remplacé par une satisfaction continuelle et la religion envers Notre-Seigneur par la politesse envers sa création… Prenez bien garde, et pour vous-même. »

Il baissa la voix.

« Cher monsieur, je ne sais pas très bien si vous vous représentez exactement ce qu’est un enfant. Permettez-moi de vous avertir du danger. Si vous admettez une minute que c’est un être égal ou supérieur à vous, vous êtes perdu. Tout homme adulte qui se met à observer un enfant comme un être spécial est perdu. Cette peau de satin, ces yeux qui filtrent, ces gestes qui inventent les gestes, ces voix, les seules voix qui ne sont pas des échos, de tristes échos — si vous admettez que cela existe en soi, je ne vois pas très bien ce qui vous reste à faire dans la vie. Adorer l’enfance, c’est la pire hérésie. Songer ce qui vous restera, dans quelques années, de votre divinité : un homme. »

Bardini haussa les épaules.

« Ne haussez pas les épaules. Jack n’est pas une exception. Dans les quarante enfants qui nous sont actuellement confiés, je ne vois guère que six, sept avec Robert peut-être, qui puissent être observés sans dommage moral, qui ne soient pas des archanges de l’enfance, qui donnent vraiment l’impression d’être des enfants d’homme, dans lesquels on devine des créatures vouées au labeur, au tabac, à la prière, sous les mains desquels s’imaginent aussitôt les billets d’un dollar et les machines à écrire… C’est avec ces six-là — et avec Robert au besoin — que nous mettrons dorénavant Jack, si vous le voulez bien. »

M. Deane devenait loquace. Jérôme le laissait parler. Il fallait gagner du temps.

« Ce que je vous en dis, cher monsieur, c’est pour vous épargner ce goût de la révolte, cette pente au néant que donne la fréquentation, d’égal à égal, avec un bel enfant. Moi-même j’en ai longtemps souffert. Au début de mes fonctions, dès que j’étais en présence du petit garçon ou de la petite fille venus à pied de l’Alabama ou du Michigan, avec des haltes de nuit aux poubelles, ou par le chemin de fer blottis sur des boggies, ou dans des derrières d’avion, partout enfin où les hommes laissent un peu du vide primitif, ou accroupis entre les deux cages d’une ménagerie et se cramponnant aux grilles, dans les cahots, d’une main craintive car elle n’était pas toujours hors de la portée des fauves, j’avais souvent l’impression d’être moi-même l’accusé, le fugitif, d’avoir fui l’enfance. Les collègues se moquaient de moi, croyaient m’encourager en me disant que les enfants sont comme les lions, qu’ils voient l’homme à une échelle gigantesque. Je n’en étais que moins à l’aise. Ils voyaient donc mon impuissance, mon dénuement, ma maladresse à une échelle gigantesque. C’est seulement grâce à Mrs. Deane que j’ai trouvé une recette pour me sentir l’égal, l’égal au moins, d’un enfant quand je suis face à face avec lui. »

Tout cela commençait à intéresser Jérôme. C’était en tout cas dans le sujet.

« Tu n’es vraiment pas raisonnable — me répétait Mrs. Deane — de te laisser intimider ainsi par les enfants. Les hommes adultes leur sont bien supérieurs. Tu es supérieur à n’importe quel enfant. Y a-t-il eu des épopées, des inventions, des guerres d’enfants ? Y a-t-il dans les musées un seul tableau d’enfant ? Et à côté des simples hommes, très suffisamment intelligents et beaux — je parle d’après Mrs. Deane — , il y a les grands hommes, alors qu’on en est encore à chercher les enfants grands ou sublimes. »

L’enfant toussa. M. Deane fut légèrement démonté. Il savait trop qu’une fluxion de poitrine chez un enfant balance largement le talent à l’aquarelle chez un homme.

« Je me promis donc de rassembler autour de moi, au prochain petit fugitif, pour m’assister dans mon interrogatoire, les présences de tous les grands hommes qui ont servi l’humanité. Ils sont d’ailleurs moins nombreux que Mrs. Deane est portée à le croire, surtout si vous éliminez d’abord, comme il est indispensable, les conquérants. Je vous assure que Napoléon ou Attila vous sont de peu d’assistance devant un regard de onze ans, ou un petit corps rachitique, ou une coquille d’oreille déviée par les coups. Mais du jour où j’imaginai d’avoir près de moi Emerson, ou Pasteur, mon ascendant fut pris sur tous mes pensionnaires, hypocrites ou loyaux, saints ou vicieux. Mon premier sujet était pourtant intimidant : c’était le petit Ralph, qui s’était jeté d’un dixième à la vue d’un policier, et qui avait rebondi de véranda en véranda jusque chez un marchand de herses. »

« Se faire encadrer de deux enfants pour juger un homme, pensait Bardini, quelle puissance ! »

« A vrai dire, continua M. Deane, Emerson m’aide moins que Pasteur. Quand je fais front à l’enfant, étayé de celui qui empêche justement l’enfant de finir dans la rage ou la diphtérie, je me sens tout de même plus fort qu’avec un moraliste. »

L’enfant toussa encore. L’inquiétude manifestée par M. Deane prouva que l’aide de Pasteur était plus valable vis-à-vis des enfants bien portants que des enfants malades.

« Je pense qu’on ne me séparera pas de cet enfant ? dit Jérôme.

— Je ne puis rien vous promettre, dit M. Deane. La libre disposition d’eux-mêmes n’a été donnée aux enfants par aucune législation. Entre vous et lui, il y a d’abord sa famille, ses cousins jusqu’au cinquième degré, puis l’assistance de l’État, puis l’assistance fédérale, puis la fondation Morgan Hartford dont Mrs. Deane et moi sommes les secrétaires. Le filet placé au-dessous des enfants qui tombent, aux États-Unis, est heureusement à plusieurs étages… Je parle par métaphore et sans penser au petit Ralph… Un dernier mot : reconnaissez-vous Jack dans ces fiches ? J’ai choisi dans mes photographies, tenues à jour pour l’Amérique entière, celles où des enfants paraissent lui ressembler. »

Il étala une douzaine de portraits, une douzaine d’enfants, de la taille et de l’âge de Jack, pris au milieu du paysage, à côté de personnes ou d’objets qu’ils avaient fuis quelques semaines ou quelques jours plus tard  ; un enfant qui avait fui une sœur cadette un peu bossue, un peu louche  ; un enfant qui avait fui une sœur aînée ravissante et championne de ping-pong  ; un enfant déguisé en marquis qui avait fui un intérieur en chippendale  ; un autre qui avait fui un poney, un chat, un perroquet — un perroquet qui savait son nom. Un enfant, dans une photographie de patronage, qui avait fui trois cents enfants. Celui qui ressemblait à Jack était plus âgé que le vrai Jack  ; Jérôme pensait avec reconnaissance à un Jack qui eût trouvé vers ses douze ans le moyen de revenir en arrière vers le cœur de son enfance et vers lui. Tous ces portraits d’ailleurs lui inspiraient un peu de la déférence et de l’amitié qu’il avait pour Jack. C’était là tous les pionniers d’un amour si grand de la vie, qu’il ne pouvait conduire qu’au dégoût dès la moindre expérience, tous les champions de cette course au vide que Jérôme était honteux, devant ces doux visages, de n’avoir entreprise que si tard, dans des conditions privilégiées, un peu lâchement, bourré de banknotes et de dureté, alors que ces petits êtres s’y étaient lancés de toute leur douceur avec une seule boîte de conserves qu’ils avaient passé des heures à ouvrir, les ongles sanglants, dans leur première forêt. Tout ce qu’il éprouvait confusément devant Jack seul se précisait. Son indignité à vouloir ne pas être humain. La stupidité sur lui de cette maladie effroyablement belle sur des enfants. Quand on a attendu plus de trente-cinq ans, après sa naissance, pour se déclarer ennemi de la vie, c’est qu’on est fait pour elle  ; et toute cette fuite facile lui paraissait maintenant artificielle et banale. Ces petits fronts éclatants, car c’est en plein soleil qu’on avait photographié ces fils de la nuit, ces fillettes qui, à neuf ans, avaient déjà au visage toutes les beautés, aux mains toutes les tendresses, dans les yeux tous les mépris, c’est avec envie qu’il les regardait, et avec humilité.

Sur l’une des fiches, plus jaunie que les autres, on voyait un buste d’enfant rejeté en arrière, les lèvres serrées, les yeux menaçants, l’image de la vraie révolte.

« Ceci, c’est une plaisanterie, dit M. Deane. C’est moi, le jour de mon entrée à l’Œuvre. On ne voit pas mes bras, car ils m’avaient photographié de force… Vous voyez ce qu’on peut faire chez nous du vagabondage et de la haine… Quand nous donnez-vous Jack ? »

Jérôme tendit la main à M. Deane. Il serait facile de jouer cet homme naïf.

« Quand vous reviendrez, dit-il. A la fin de son rhume.

— Je peux le voir ? »

L’empressement de M. Deane n’était pas sans charme. Il restait, enclos dans son petit corps, un spectre de petit garçon qui s’offrait à jouer avec l’enfant qu’était encore Jack.

« Si vous voulez », dit Jérôme.

Mais, à peine eurent-ils pénétré dans la chambre, que M. Deane poussa un cri. Le lit était vide, un grand courant froid montait de l’escalier, et l’on entendit d’en bas claquer la porte.


Ce fut la réplique, atrocement rapide, de la poursuite du mois passé, sur la promenade du Niagara. La neige aussi tombait. Chaque rafale de vent s’opposait à votre marche, pesant votre poids exact. Il aurait fallu une force surhumaine à l’enfant pour avancer très loin dans cette tempête. Avait-il mis ses souliers ? Jérôme se rappelait maintenant avoir vu le petit pardessus pendu dans le vestibule. M. Deane avait pris à droite, et on l’entendait déjà dans l’ombre et la bourrasque se chercher lui-même. Aucune piste. Jérôme suivait seulement le cœur de cette zone d’ombre qui passait loin au large des maisons encore éclairées, longeait les maisons éteintes, et suivait parfois le caniveau lui-même, rempli de boue fondante. Avait-il mis ses souliers ? Un chien aboyait là-bas, dernier écho de son passage. Les banquettes de gazon, les tas de sable recouverts de neige ressemblaient à des tombes fraîches, parfois aux corps eux-mêmes, et tellement, une fois, à un corps d’enfant que Jérôme tâta de la main, et fit monter de feuilles et de bois pourris l’odeur qui monte d’une tombe déjà centenaire. Une heure il chercha ainsi, en arrivant à désirer entendre le son de la toux déchirante. Des gens passèrent, qui revenaient d’un skating, silencieux sur la neige et dont les patins de nickel suspendus aux bras faisaient tout le bruit. Ils avaient vu, en effet, une forme se glisser là-bas dans le couloir de cette usine. Ils avaient cru voir un chien, un renard. Un enfant ? Peut-être. Un enfant à quatre pattes, alors, et qui se couchait tous les dix mètres dans la neige.

C’est dans ce couloir que Jérôme le trouva. Il fallait avoir vraiment dans l’esprit la mesure d’un enfant pour deviner qu’il pouvait tenir derrière ce portillon minuscule. Il était affaissé sur lui-même  ; il avait trouvé à cette altitude si moyenne la façon de tomber qu’ont les alpinistes vaincus  ; des flocons s’accumulaient sur la bouche entrouverte et le forçaient à goûter cette neige sous laquelle son corps succombait. Les yeux fermés, il avait le visage de ceux qui ont les yeux crevés. Le froid aussi l’avait atteint par des flèches, des lances  ; tout en lui était blessure, et sa pâleur était aussi exsangue que celle de la neige… Il n’était pas question, dans la tourmente, de regagner la ville. Jérôme, l’enfant dans ses bras, put aller jusqu’à une porte, l’ouvrir. Une grande chaleur lumineuse les accueillit et les couvrit soudain, car ils étaient dans la salle même des machines. Non la chaleur humaine, viciée à sa base, mais la chaleur pure du fer et de l’acier. Entre les bielles, les roues, les moteurs, un chemin, une allée s’ouvrait, et amenait à une clairière où Jérôme sur son manteau étendit Jack. Tout dans l’édifice était à ce point ordre, propreté, sécurité, qu’il ne songeait point à appeler des hommes. Tout était là leçon de discrétion, de tenue, de conscience. Chaque machine donnait un minimum de bruit, mais son bruit. Tout semblait calculé, dans cette salle de mécanothérapie pour géants, de façon à couvrir pour le bien d’un enfant toutes les rumeurs mauvaises du monde : sous le murmure des toupies les voix des instituteurs, par l’échappement des culbuteurs les médisances, les mensonges, par le déclic des engrenages le calcul des secondes et du temps, et par le frottement des poulies la voix même du Niagara, pauvre amusement des hommes. Tous ces mouvements libres et volontaires dont on voyait sur les murs ou les verrières les ombres agrandies et les enlacements sans désordre étaient vraiment une revanche au mouvement avare et cupide de l’humanité. Ah ! qu’un enfant eût acquis plus de pouvoir et de vie, façonné à ce rythme, débarrassé de cette force centrifuge qui nous anime tous. Par ce système que les hommes ont méprisé dans leurs rapports entre eux, le plus digne et le plus doux, celui des courroies, les machines se passaient sans reconnaissance et sans ingratitude, sans contrainte et sans prévenance une agitation immobile et fertile. Ah ! s’il eût été possible de l’atteindre une minute — peut-être par l’entremise de ces cônes à renversement qui semblaient jouer dans ce monde le rôle de bouffons et de confidents — , quels alliés n’eût-on pas trouvés en ce peuple d’acier contre les Deane et les Morgan Hartford, et contre les enfants non perdus, et contre les parents toujours mobilisés au centre des familles, et, par leur mépris de nos lois, contre toutes les convenances du monde ! Au-dehors une neige de Noël tombait. Pour une nativité plus moderne, cette centrale était vraiment l’étable rêvée, et l’inclinaison au-dessus de votre tête des grands marteaux essoufflés et tièdes était aussi douce que la présence de l’âne et du bœuf. L’enfant ouvrit enfin les yeux. Un moment il parut étonné de cette vision qui n’était pas de l’univers, aperçut Jérôme, et, rassuré, s’abandonna à la contemplation d’un spectacle enfin raisonnable et bon. Rien dans le bruit de cet accord du cuir et de l’acier, des roues dentées de fer et des roues de cuivre, qui n’eût la valeur du silence et de l’immobilité. Tout cela, seulement cela, était vraiment sans menace, sans passé, sans avenir, ce qu’il leur fallait à tous les deux, et il s’endormit.


Cependant Fontranges, dont la famille ne sollicitait plus de visa diplomatique depuis un refus de mission en Thuringe subi de Philippe le Bel, et sur lequel s’étaient acharnés tous les douaniers-chefs de New York City, avait trouvé une recette pour ne jamais s’irriter et ne jamais s’étonner de ce que lui offrait ce pays nouveau. Recette simple : il suffisait de considérer les États-Unis non comme une nation, mais comme un cercle, un club. De ce point de vue, tout s’expliquait, tout se comprenait, tout s’admirait. Les difficultés d’entrée d’abord, l’élimination de certains compagnons de voyage avec lesquels d’ailleurs Fontranges avait particulièrement sympathisé, tout cela correspondait assez exactement aux formalités de quelques cercles secondaires, du boulevard de la Madeleine ou de la rue Boissy-d’Anglas. Cette fierté arrogante d’être Américains qu’affichent Rhodiens ou Moldaves débarqués de la veille est un petit travers bien connu des clubmen, même au Jockey. Un nommé Ben Levy peut bien tutoyer Hoover, alors qu’on voit couramment des membres du Jockey élus du matin appeler par son prénom le maître d’hôtel. La prohibition : mesure de club, où l’on ne boit que les vins des propriétaires qui en sont membres. La profusion des insignes nationaux, du chant national : insignes de club, chants de club. La lutte des gratte-ciel contre la Tour Eiffel : rivalité de clubs. La politique américaine, illogisme des illogismes, devenait la logique même vue de cet angle : elle consiste à remplacer dans le monde entier les nations par des clubs, et si sa grande ennemie est la Société des Nations, c’est que la Société des Nations est justement un club, plus ouvert en apparence, mais en fait beaucoup plus fermé… Ainsi Fontranges, traversant la Nouvelle-Angleterre de biais dans son pullman, y dispensait la même politesse à ses voisins milliardaires qu’aux nègres de service : ils avaient tous la particularité du club, l’accent américain, ils étaient égaux… Parfois, cependant, une belle jeune femme, intriguée par sa lavallière, le dévisageait avec de grands coups d’œil longs et purs, qui étaient évidemment non des regards de club, mais de patrie et de nation.