CHAPITRE XIX.
Où l'on raconte comment M. Pickwick, avec l'assistance de Sam, essaya d'amollir le cœur de M. Benjamin Allen, et d'adoucir la rage de M. Robert Sawyer.
M. Ben Allen et M. Bob Sawyer, assis en tête à tête dans leur arrière-boutique, s'occupaient activement à dévorer un hachis de veau et à faire des projets d'avenir, lorsque le discours tomba, assez naturellement, sur la clientèle acquise par le susdit Bob, et sur ses chances actuelles d'obtenir un revenu suffisant au moyen de l'honorable profession à laquelle il s'était dévoué.
«Je les crois légèrement douteuses, dit l'estimable jeune homme, en suivant le fil de la conversation.
—Légèrement douteuses? répéta M. Ben Allen; et, après avoir aiguisé son intelligence au moyen d'un verre de bière, il ajouta: Qu'est-ce donc que vous trouvez légèrement douteux?
—Les chances que j'ai de faire fortune.
—Je l'avais oublié, Bob. La bière vient de me faire souvenir que je l'avais oublié! C'est vrai, elles sont douteuses.
—C'est étonnant comme les pauvres gens me patronnent, reprit Bob d'un ton réfléchi. Ils frappent à ma porte à toutes les heures de la nuit, prennent une quantité fabuleuse de médecines, mettent des vésicatoires et des sangsues, avec une persévérance digne d'un meilleur sort, et augmentent leur famille d'une manière véritablement hyperbolique. Six de ces petites lettres de change, échéant toutes le même jour, et toutes confiées à mes soins, Ben!
—C'est une chose fort consolante, répondit M. Ben Allen en approchant son assiette du plat de hachis.
—Oh! certainement. Seulement j'aimerais autant avoir la confiance de patients qui pourraient se priver d'un ou deux shillings. Cette clientèle-ci était parfaitement décrite dans l'annonce; c'est une clientèle..., une clientèle très étendue, et rien de plus!
—Bob, dit M. Ben Allen en posant son couteau et sa fourchette, et en fixant ses yeux sur le visage de son ami; Bob, je vais vous dire ce qu'il faut faire.
—Voyons.
—Il faut vous rendre maître, aussi vite que possible, des mille livres sterling (25 000 fr.) d'Arabelle.
—Trois pour cent consolidés, actuellement inscrits, en son nom, sur le livre du gouverneur et de la compagnie de la banque d'Angleterre, ajouta Bob Sawyer avec la phraséologie légale.
—Exactement. Elle en jouira à sa majorité, ou lorsqu'elle sera mariée. Il s'en faut d'un an qu'elle ne soit majeure; et si vous aviez du toupet, il ne s'en faudrait pas d'un mois qu'elle ne fût mariée.
—C'est une créature charmante, délicieuse, Ben, et elle n'a qu'un seul et unique défaut, mais malheureusement cette légère tache est un manque de goût. Elle ne m'aime pas.
—Je crois qu'elle ne sait pas qui elle aime, répliqua M. Ben Allen d'un ton dédaigneux.
—C'est possible: mais je crois qu'elle sait qui elle n'aime pas, et cela est encore plus grave.
—Je voudrais, s'écria M. Ben Allen en serrant ses dents, et en parlant comme un guerrier sauvage qui dévore la chair crue d'un loup, après l'avoir déchiré avec ses ongles, plutôt que comme un jeune gentleman civilisé, qui mange un hachis de veau avec un couteau et une fourchette; je voudrais savoir s'il y a réellement quelque misérable qui ait essayé de gagner ses affections. Je crois que je l'assassinerais, Bob.
—Si je le rencontrais, répondit M. Sawyer en s'arrêtant au milieu d'une longue gorgée de porter, et en regardant d'un air farouche par-dessus le pot; si je le rencontrais, je lui mettrais une balle de plomb dans le ventre; et si cela ne suffisait pas, je le tuerais en l'en extrayant.»
Benjamin regarda pensivement et silencieusement son ami, pendant quelques minutes, puis il lui dit:
«Vous ne lui avez jamais fait de propositions directes, Bob?
—Non, parce que je savais que cela ne servirait à rien.
—Vous lui en ferez avant qu'il se passe vingt-quatre heures; reprit Ben, avec le calme du désespoir. Elle vous épousera ou.... elle dira pourquoi. J'emploierai toute mon autorité.
—Eh bien! nous verrons.
—Oui, mon ami, nous verrons! répéta Ben Allen d'un ton féroce. Il se tut pendant quelques secondes, et ajouta d'une voix saccadée par l'émotion: Vous l'avez aimée dès son enfance, mon ami; vous l'aimiez quand nous étions à l'école ensemble, et dès lors elle faisait la bégueule et dédaignait votre jeune tendresse. Vous rappelez-vous qu'un jour, avec toute la chaleur d'un amour enfantin, vous la pressiez d'accepter une pomme et deux petits biscuits anisés, proprement enveloppés dans le titre d'un de vos cahiers d'écriture?
—Oui, je me le rappelle.
—Elle vous refusa, n'est-ce pas?
—Oui, elle me dit que j'avais gardé le paquet dans la poche de mon pantalon, pendant si longtemps, que la pomme avait acquis une chaleur désagréable.
—Je m'en souviens, reprit M. Allen d'un air sombre. Et là dessus, nous la mangeâmes nous-mêmes, en y mordant alternativement.»
Bob Sawyer indiqua par le mélancolique froncement de ses sourcils qu'il se rappelait encore cette dernière circonstance; et les deux amis restèrent, durant quelques minutes, absorbés dans leurs méditations.
Tandis que ces réflexions étaient échangées entre M. Bob Sawyer et M. Benjamin Allen, et tandis que le jeune garçon en livrée grise, s'étonnant de la longueur inaccoutumée du dîner, et ressentant de tristes pressentiments, relativement à la quantité de veau haché qui lui resterait, jetait de temps en temps vers la porte vitrée un regard plein d'anxiété, une voiture bourgeoise roulait pacifiquement à travers les rues de Bristol. C'était une espèce de coupé, peint d'une triste couleur verte, tiré par une espèce de cheval fourbu et conduit par un homme à l'air rechigné, dont les jambes étaient couvertes comme celles d'un groom, pendant que son corps était revêtu d'un habit de cocher. Ces apparences sont communes à beaucoup de voitures entretenues par de vieilles dames économes; et en effet, dans cette voiture, était assise une vieille dame, qui se vantait d'en être propriétaire.
«Martin? dit la vieille dame en appelant l'homme rechigné par la glace de devant.
—Eh bien? répondit l'homme rechigné en touchant son chapeau.
—Chez M. Sawyer.
—J'y allais.»
La vieille dame fit un signe de satisfaction à cette preuve d'intelligence de son domestique; et l'homme rechigné, donnant un bon coup de fouet au cheval fourbu, ils arrivèrent, tous ensemble, devant la maison de M. Bob Sawyer.
«Martin, dit la vieille dame quand la voiture fut arrêtée à la porte de M. Bob Sawyer, successeur de Nockemorf.
—De de quoi?
—Dites au garçon de faire attention au cheval.
—J'y ferai ben attention moi-même, répondit le cocher-groom en posant son fouet sur l'impériale du coupé.
—Non, cela ne se peut pas: votre témoignage sera très-important, et je vous emmènerai avec moi dans la maison. Vous ne bougerez pas de mon côté pendant toute l'entrevue, entendez-vous?
—J'entends.
—Eh bien! qu'est-ce qui vous arrête?
—Rien.»
En proférant ce monosyllabe, l'homme rechigné descendit posément de la roue, où il se balançait sur le gros orteil de son pied droit, appela le garçon en livrée grise, ouvrit la portière, abaissa le marchepied, et, étendant sa main enveloppée d'un gant de daim de couleur sombre, aveignit la vieille dame, d'un air aussi peu attentif que s'il s'était agi d'un paquet de linge.
«Hélas! s'écria-t-elle; maintenant que me voilà ici, je suis si agitée, que j'en suis toute tremblante.»
M. Martin toussa derrière son gant de daim, mais ne donna pas d'autres signes de sympathie. En conséquence, la vieille dame se calma, et, suivie de son domestique, monta les marches de M. Bob Sawyer. Aussitôt qu'elle fut entrée dans l'officine, MM. Ben Allen et Bob Sawyer, qui s'étaient empressés de faire disparaître les liqueurs et de répandre des drogues nauséabondes, pour dissimuler l'odeur du tabac, sortirent au-devant d'elle, avec des transports de plaisir et d'affection.
«Ma chère tante, s'écria Benjamin; que vous êtes bonne d'être venue nous voir! Monsieur Sawyer, ma tante.... Mon ami, monsieur Bob Sawyer, dont je vous ai parlé.... ici, M. Ben Allen, qui n'était pas tout à fait à jeun, ajouta le mot Arabelle, d'un ton de voix qu'il croyait être un murmure, mais qui, en réalité, était si distinct et si élevé que personne n'aurait pu s'empêcher de l'entendre, même en y mettant toute la bonne volonté du monde.
—Mon cher Benjamin, dit la vieille dame qui s'efforçait de reprendre haleine, et qui tremblait de la tête aux pieds, ne vous alarmez pas, mon cher enfant.... Mais je crois que je ferai mieux de parler à monsieur Sawyer en particulier, pour un instant, pour un seul instant.
—Bob, dit M. Allen, voulez-vous emmener ma tante dans le laboratoire?
—Certainement, répondit Bob d'une voix professionnelle. Passez par ici, ma chère dame. N'ayez pas peur, madame, je suis persuadé que nous remédierons à tout cela, en fort peu de temps. Ici, ma chère dame, je vous écoute.»
En parlant ainsi, M. Bob Sawyer conduisait la vieille lady vers son fauteuil, fermait la porte, tirait une chaise auprès d'elle et attendait qu'il lui plût de détailler les symptômes de quelque maladie, dont il calculait déjà les profits probables.
La première chose que fit la vieille dame fut de branler la tête un grand nombre de fois et de se mettre à pleurer.
«Les nerfs agités, dit le chirurgien avec complaisance. Julep de camphre, trois fois par jour, et, le soir, potion calmante.
—Je ne sais par où commencer, monsieur Sawyer. C'est si pénible, si désolant....
—Ne vous tourmentez pas, madame; je devine tout ce que vous voudriez dire. La tête est malade.
—Je serais bien désespérée de croire que c'est le cœur, répondit la dame avec un profond soupir.
—Il n'y a pas le plus petit danger, madame. L'estomac est la cause primitive.
—Monsieur Sawyer! s'écria la vieille dame en tressaillant.
—Ce n'est pas douteux, madame; poursuivit Bob, d'un air prodigieusement savant. Une médecine, en temps utile, aurait prévenu tout cela.
—Monsieur Sawyer! s'écria la vieille dame plus agitée qu'auparavant; cette conduite est une impertinence, à moins qu'elle ne provienne de ce que vous ne comprenez pas l'objet de ma visite. S'il avait été au pouvoir de la médecine, ou de la prudence humaine, de prévenir ce qui est arrivé, je ne l'aurais pas souffert, assurément. Mais je ferais mieux de parler à mon neveu, ajouta la vieille dame, en tortillant avec indignation son ridicule, et en se levant tout d'une pièce.
—Attendez un moment, madame; j'ai peur de ne vous avoir pas bien comprise. De quoi s'agit-il? madame.
—Ma nièce, monsieur Sawyer, la sœur de votre ami....
—Oui, madame, interrompit Bob plein d'impatience; car la vieille lady, quoique extrêmement agitée, parlait avec la lenteur la plus tantalisante, comme le font volontiers les vieilles ladies. Oui madame.
—A quitté ma maison, monsieur Sawyer, il y a quatre jours, sous prétexte d'aller faire une visite à ma sœur, qui est aussi sa tante, et qui tient une grande pension de demoiselles, près de la borne du troisième mille, où il y a un grand ébénier et une porte de chêne. En cet endroit, la vieille dame s'arrêta pour essuyer ses yeux.
—Eh! que le diable emporte l'ébénier, s'écria Bob, à qui son anxiété faisait oublier sa dignité médicale. Allez un peu plus vite, je vous en supplie.
—Ce matin, continua la vieille dame avec lenteur, ce matin elle....
—Elle est revenue, je suppose, interrompit Bob vivement. Est-elle revenue?
—Non, elle n'est pas revenue; elle a écrit.
—Et que dit-elle? demanda Bob avec impatience.
—Elle dit, monsieur Sawyer, et c'est à cela que je vous prie de préparer l'esprit de Benjamin, lentement et par degrés, monsieur Sawyer. Elle dit qu'elle est.... J'ai la lettre dans ma poche, mais j'ai laissé mes lunettes dans la voiture, et sans elles je ne ferais que perdre du temps, en essayant de vous montrer le passage. En un mot, elle dit qu'elle est mariée.
—Quoi? dit ou plutôt beugla M. Bob Sawyer.
—Mariée!» répéta la vieille dame.
Bob n'en écouta pas davantage, mais, s'élançant du laboratoire dans la boutique, il s'écria d'une voix de stentor: «Ben, mon garçon, elle a décampé.»
M. Ben Allen, dont les genoux s'élevaient à un demi-pied environ plus haut que la tête, était en train de sommeiller derrière le comptoir. Aussitôt qu'il eut entendu cette effrayante communication, il se précipita sur Martin, et entortillant sa main dans la cravate de ce taciturne serviteur, il exprima l'intention obligeante de l'étrangler sur place; ce qu'il commençait, effectivement, à exécuter avec cette promptitude que produit souvent le désespoir, et qui dénotait beaucoup de vigueur et d'adresse chirurgicale.
M. Martin, qui n'était pas un homme verbeux, et qui comptait peu sur ses talents oratoires, se soumit durant quelques secondes à cette opération, avec une physionomie très-calme et très-agréable. Cependant, s'apercevant qu'elle devait en peu de temps le mettre hors d'état de jamais réclamer ses gages, il murmura quelques représentations inarticulées, et, d'un coup de poing, il étendit M. Benjamin Allen sur la terre; mais il fut immédiatement obligé de l'y suivre, car le tempérant jeune homme n'avait pas lâché sa cravate. Ils étaient donc là, tous les deux, en train de se débattre, lorsque la porte de la boutique s'ouvrit et laissa entrer deux personnages inattendus, M. Pickwick et Sam Weller.
En voyant ce spectacle, la première impression produite sur l'esprit de Sam, fut que Martin était payé par l'établissement de Sawyer, successeur de Nockemorf, pour prendre quelque violent remède; ou pour avoir des attaques et se soumettre à des expériences, ou pour avaler de temps en temps du poison, afin d'attester l'efficacité de quelque nouvel antidote, ou pour faire n'importe quoi, dans l'intérêt de la science médicale, et pour satisfaire l'ardent désir d'instruction qui brûlait dans le sein des deux jeunes professeurs. Ainsi, sans se permettre la moindre intervention, Sam resta parfaitement calme, attendant, avec l'air du plus profond intérêt, le résultat de l'expérience; mais il n'en fut pas de même de M. Pickwick: il se précipita, avec son énergie accoutumée, entre les combattants étonnés et engagea à grands cris les assistante à les séparer.
Ceci réveilla M. Sawyer qui, jusque-là, était resté comme paralysé par la frénésie de son compagnon. Avec son assistance, M. Pickwick remit Ben Allen sur ses pieds: quant à Martin, se trouvant tout seul sur le plancher, il se releva, et regarda autour de lui.
«Monsieur Allen, dit M. Pickwick, qu'est-il donc arrivé?
—Cela me regarde, monsieur, répliqua Benjamin, avec une hauteur provoquante.
—Qu'est-ce qu'il y a, demanda M. Pickwick en se tournant vers Bob. Est-ce qu'il serait indisposé?»
Avant que le pharmacien eût pu répliquer, Ben Allen saisit M. Pickwick par la main et murmura d'une voix dolente: «Ma sœur! mon cher monsieur, ma sœur!
—Oh! est-ce là tout? répondit M. Pickwick. Nous arrangerons aisément cette affaire, à ce que j'espère. Votre sœur est en sûreté et bien portante, mon cher monsieur, je suis ici pour....
—Demande pardon, monsieur, interrompit Sam, qui venait de regarder par la porte vitrée, fâché de faire quelque chose qui puisse déranger ces agréables opérations, comme dit le roi en mettant le parlement à la porte, mais il y a une autre expérience qui se fait là-dedans, une vénérable vieille qui est étendue sur le tapis, et qui attend pour être disséquée, ou galvanisée, ou quelque autre invention ressuscitante et scientifique.
—Je l'avais oubliée! s'écria M. Allen; c'est ma tante.
—Bonté divine! dit M. Pickwick. Pauvre dame! Doucement, Sam, doucement.
—Une drôle de situation pour un membre de la famille, fit observer Sam, en hissant la tante sur une chaise. Maintenant apprenti carabin, apportez les volatils.»
Cette dernière phrase était adressée au garçon en livrée grise, qui avait confié le coupé à un watchman, et était rentré pour voir ce que signifiait tant de bruit. Grâce à ses soins, à ceux de M. Bob Sawyer, et à ceux de M. Ben Allen, qui étant cause par sa violence de l'évanouissement de sa tante, se montrait plein d'une tendre sollicitude pour la faire revenir, la vieille dame fut à la fin rendue à la vie, et alors l'affectionné neveu se tournant vers M. Pickwick avec une physionomie tout ahurie, lui demanda ce qu'il allait dire lorsqu'il avait été interrompu d'une manière si alarmante.
«Il n'y a ici que des amis, je présume?» dit M. Pickwick en toussant pour éclaircir sa voix et en regardant l'homme au visage rechigné.
Ceci rappela à Bob Sawyer que le garçon en livrée grise était là, ouvrant de grands yeux, et des oreilles encore plus grandes. Il l'enleva par le collet de son habit, et l'ayant jeté de l'autre côté, il engagea M. Pickwick à parler sans réserve.
«Votre sœur, mon cher monsieur, dit le philosophe, en se retournant vers Ben Allen, est à Londres, bien portante et heureuse.
—Son bonheur n'est pas le but que je me propose, monsieur, répondit l'aimable frère, en faisant un geste dédaigneux de la main.
—Son mari sera un but pour moi, monsieur! s'écria Bob; il sera un but pour moi, à douze pas, et j'en ferai un crible de ce lâche coquin!»
C'était là un joli défi et fort magnanime; mais le pharmacien en affaiblit légèrement l'effet, en y ajoutant quelques observations générales sur les têtes ramollies, et sur les yeux au beurre noir, lesquelles n'étaient que des lieux communs en comparaison.
—Arrêtez, monsieur! interrompit M. Pickwick; et avant d'appliquer ces épithètes au gentleman en question, considérez de sang-froid l'étendue de sa faute, et surtout rappelez-vous qu'il est mon ami.
—Quoi! s'écria M. Bob Sawyer.
—Son nom? vociféra Ben Allen, son nom?
—M. Nathaniel Winkle,» répliqua M. Pickwick avec fermeté.
À ce nom, Benjamin écrasa soigneusement ses lunettes sous le talon de sa botte, en releva les morceaux qu'il plaça dans trois poches différentes, se croisa les bras, se mordit les lèvres, et lança des regards menaçants sur la physionomie calme et douce de M. Pickwick. À la fin rompant le silence:
«C'est donc vous, monsieur, qui avez encouragé et fabriqué ce mariage?
—Et je suppose, interrompit la vieille dame, je suppose que c'est le domestique de monsieur qu'on a vu rôder autour de ma maison, pour essayer de corrompre mes gens. Martin?
—De de quoi? dit l'homme rechigné en s'avançant.
—Est-ce là le jeune homme que vous avez vu dans la ruelle, et dont vous m'avez parlé ce matin?»
M. Martin, qui était un homme laconique, comme on l'a déjà vu, s'approcha de Sam, fit un signe de tête et grommela: «C'est l'homme.» Sam, qui n'était jamais fier, lui adressa un sourire de connaissance et confessa, en termes polis, qu'il avait déjà vu cette boule-là quelque part.
«Et moi, s'écria Benjamin, moi qui ai manqué d'étrangler ce fidèle serviteur! Monsieur Pickwick, comment avez-vous osé permettre à cet individu de participer à l'enlèvement de ma sœur? Je vous prie de m'expliquer cela, monsieur.
—Oui, monsieur, ajouta Bob avec violence, expliquez cela!
—C'est une conspiration! reprit Ben.
—Une véritable souricière, continua Bob.
—C'est une honteuse ruse, poursuivit la vieille dame.
—On vous a mis dedans, fit observer M. Martin.
—Écoutez-moi, je vous en prie, dit M. Pickwick, tandis que M. Ben Allen, humectant copieusement son mouchoir, se laissait tomber dans le fauteuil où l'on saignait les malades. Je ne suis pour rien dans tout ceci, si ce n'est que j'ai voulu être présent à une entrevue des deux jeunes gens, que je ne pouvais pas empêcher, et dont je pensais écarter ainsi tout reproche d'inconvenance. C'est là toute la part que j'ai eue dans cette affaire, et même à cette époque, je ne me doutais pas que l'on pensât à un mariage immédiat. Cependant remarquez bien, ajouta M. Pickwick sur-le-champ, remarquez bien que je ne dis point que je l'eusse empêché si je l'avais su.
—Vous entendez cela? reprit M. Benjamin Allen; vous l'entendez tous?
—J'y compte bien, poursuivit paisiblement le philosophe, en regardant autour de lui; et j'espère qu'ils entendront ce qui me reste à dire, ajouta-t-il, d'une voix plus élevée et avec un visage plus coloré: c'est que vous aviez grand tort de vouloir forcer les inclinations de votre sœur, et que vous auriez dû plutôt, par votre tendresse et par votre complaisance, lui tenir lieu des parents qu'elle a perdus dès son enfance. Quant à ce qui regarde mon jeune ami, je dirai seulement que, sous le rapport de la fortune, il est dans une position au moins égale à la vôtre, si ce n'est supérieure, et que je refuse positivement de rien entendre davantage sur ce point, à moins que l'on ne s'exprime avec la modération convenable.
—Je désirerais ajouter quelques observations à ce qui a été dit par le gentleman qui vient de quitter la tribune, dit alors Sam, en s'avançant. Voici ce que c'est: une personne de l'honorable société m'a appelé individu....
—Cela n'a aucun rapport à la question, Sam, interrompit M. Pickwick. Retenez votre langue, s'il vous plaît.
—Je ne veux rien dire sur ce sujet, monsieur. Mais voilà la chose: Peut-être que l'autre gentleman pense qu'il y avait un attachement antérieur; mais il n'y a rien de cette espèce-là, car la jeune lady a déclaré, dès le commencement, qu'elle ne pouvait pas le souffrir. Ainsi personne ne lui a fait du tort, et il ne serait pas plus avancé si la jeune lady n'avait jamais vu M. Winkle. Voilà ce que je désirais observer, monsieur, et maintenant j'espère que j'ai tranquillisé le gentleman.»
Une courte pause suivit cette consolante remarque, après quoi M. Ben Allen se levant de son fauteuil protesta qu'il ne reverrait jamais le visage d'Arabelle, tandis que M. Bob, en dépit des assurances flatteuses de Sam, continuait à jurer qu'il tirerait une affreuse vengeance de l'heureux marié.
Mais précisément à l'instant où les affaires avaient pris cette tournure menaçante, M. Pickwick trouva un allié inattendu et puissant, dans la vieille dame qui avait été vivement frappée de la manière dont il avait plaidé la cause de sa nièce. Elle s'approcha donc de Ben Allen, et se hasarda à lui adresser quelques réflexions consolantes, dont les principales étaient, qu'après tout il était heureux que la chose ne fût pas encore pire; que moins on parlerait, mieux cela vaudrait; qu'au bout du compte, il n'était pas prouvé que ce fût un si grand malheur; que ce qui est fait est fait, et qu'il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut empêcher, avec différents autres apophthegmes aussi nouveaux et aussi réconfortants.
À tout cela, M. Benjamin Allen répliquait qu'il n'entendait pas manquer de respect à sa tante, ni à aucune personne présente, mais que, si cela leur était égal, et si on voulait lui permettre d'agir à sa fantaisie, il préférerait avoir le plaisir de haïr sa sœur jusqu'à la mort, et par de là.
À la fin, quand cette détermination eut été annoncée une cinquantaine de fois, la vieille dame se redressant tout à coup, et prenant un air fort majestueux, demanda ce qu'elle avait fait pour n'obtenir aucun respect à son âge, et pour être obligée de supplier ainsi son propre neveu, dont elle pouvait raconter l'histoire environ vingt-cinq ans avant sa naissance, et qu'elle avait connu personnellement avant qu'il eût une seule dent dans la bouche; sans parler de ce qu'elle avait été présente la première fois qu'on lui avait coupé les cheveux, et avait également assisté à nombre d'autres cérémonies de son enfance, toutes suffisamment importantes pour mériter à jamais son affection, son obéissance, sa vénération.
Tandis que la bonne dame exorcisait ainsi M. Ben Allen, M. Pickwick s'était retiré dans le laboratoire avec M. Bob Sawyer; et celui-ci, durant leur conversation, avait appliqué plusieurs fois à sa bouche une certaine bouteille noire, sous l'influence de laquelle ses traits avaient pris graduellement une expression tranquille et même joviale. À la fin, il sortit de la pièce, bouteille en main, et faisant observer qu'il était très-fâché de s'être conduit comme un fou, il proposa de boire à la santé et au bonheur de M. et de Mme Winkle, dont il voyait la félicité avec si peu d'envie, qu'il serait le premier à les congratuler. En entendant ceci, M. Ben Allen se leva soudainement de son fauteuil, saisit la bouteille noire, et but le toast de si bon cœur, que son visage en devint presque aussi noir que la bouteille elle-même, car la liqueur était forte. Finalement la bouteille noire fut passée à la ronde jusqu'à ce qu'elle se trouva vide, et il y eut tant de poignées de main données, tant de compliments échangés, que le visage glacé de M. Martin lui-même condescendit à sourire.
«Et maintenant, dit Bob en se frottant les mains, nous allons terminer joyeusement la soirée.
—Je suis bien fâché d'être obligé de retourner à mon hôtel, répondit M. Pickwick; mais depuis quelque temps je ne suis plus accoutumé au mouvement, et mon voyage m'a excessivement fatigué.
—Vous prendrez au moins un peu de thé, monsieur Pickwick, dit la vieille lady avec une douceur indescriptible.
—Je vous suis bien obligé, madame, cela me serait impossible.»
Le fait est que l'admiration visiblement croissante de la vieille dame était la principale raison qui engageait M. Pickwick à se retirer; il pensait à Mme Bardell, et chaque regard de l'aimable tante lui donnait une sueur froide.
M. Pickwick ayant absolument refusé de rester, il fut convenu, sur sa proposition, que M. Ben Allen l'accompagnerait dans son voyage auprès du père de M. Winkle, et que la voiture serait à la porte le lendemain matin, à neuf heures. Il prit alors congé, et suivi de Sam, il se rendit à l'hôtel du Buisson. C'est une chose digne de remarque que le visage de M. Martin éprouva d'horribles convulsions lorsqu'il secoua la main de Sam en le quittant, et qu'il lâcha à la fois un juron et un sourire. Les personnes les mieux instruites des manières de ce gentleman ont conclu de ces symptômes, qu'il était enchanté de la société de Sam, et qu'il exprimait le désir de faire connaissance avec lui.
«Voulez-vous un salon particulier, monsieur? demanda Sam à son maître, lorsqu'ils furent arrivés à l'hôtel.
—Ma foi, répondit celui-ci, comme j'ai dîné dans la salle du café et que je me coucherai bientôt, ce n'en est guère la peine. Voyez quelles sont les personnes qui se trouvent dans la salle des voyageurs?»
Sam revint bientôt dire qu'il n'y avait qu'un gentleman borgne, qui buvait un bol de bishop avec l'hôte.
«C'est bon, je vais les aller trouver.
—C'est un drôle de gaillard, monsieur, que ce borgne, dit Sam en conduisant M. Pickwick. Il en fait avaler de toutes les couleurs au maître de l'hôtel, si bien que le pauvre homme ne sait plus s'il se tient sur la semelle de ses souliers ou sur la forme de son chapeau.»
Lorsque M. Pickwick entra dans la salle, l'individu à qui s'appliquait cette observation était en train de fumer une énorme pipe hollandaise, et tenait son œil unique constamment fixé sur le visage arrondi de l'aubergiste. Il venait apparemment de raconter au jovial vieillard quelque histoire étonnante, car celui-ci laissait encore échapper de ses lèvres des exclamations de surprise. «Eh bien, je n'aurais pas cru ça! c'est la plus étrange chose que j'aie jamais entendu dire! Je ne pensais pas que ce fut possible!»
«Serviteur, monsieur, dit le borgne à M. Pickwick; une jolie soirée, monsieur.
—Très-belle,» répondit le philosophe; et il s'occupa à mélanger l'eau-de-vie et l'eau chaude que le garçon avait placées devant lui. Le borgne le regardait avec attention et lui dit enfin:
«Je crois que je vous ai déjà rencontré.
—Je ne m'en souviens pas.
—Cela ne m'étonne pas, vous ne me connaissiez pas. Mais moi je connaissais deux de vos amis qui restaient au Paon d'argent à Eatanswill, à l'époque des élections.
—Oh! en vérité.
—Oui; Je leur ai raconté une petite aventure qui était arrivée à un de mes amis nommé Tom Smart. Peut-être que vous leur en aurez entendu parler?
—Souvent, dit M. Pickwick en souriant. Il était votre oncle, je pense.
—Non, non, seulement un ami de mon oncle.
—Malgré ça, c'était un homme bien étonnant que votre oncle, dit l'aubergiste en branlant la tête.
—Eh! eh! je le crois bien, répliqua le borgne. Je pourrais vous rapporter une histoire de ce même oncle, qui vous étonnerait peut-être un peu, gentlemen.
—Racontez-la nous, je vous en supplie, dit M. Pickwick avec empressement.»
Le borgne tira du bol un
verre de vin chaud et le but; prit une bonne
bouffée de fumée dans la pipe hollandaise, et voyant que
Sam lanternait
autour de la porte, lui dit qu'il pouvait rester s'il voulait, et qu'il
n'y avait rien de secret dans son histoire. Enfin, fixant son œil
unique sur l'aubergiste, il commença dans les termes du chapitre
suivant.
CHAPITRE XX
Contenant l'histoire de l'oncle du commis-voyageur.
Mon oncle, gentlemen, dit le commis-voyageur, était le gaillard le plus jovial, le plus plaisant, le plus malin qui ait jamais existé. Je voudrais que vous l'eussiez connu, gentlemen.... Mais non, en y réfléchissant, je ne le voudrais point; car, suivant le cours de la nature, si vous l'aviez connu, vous seriez ou morts ou si près de l'être, que vous auriez renoncé à courir le monde, ce qui me priverait de l'inestimable plaisir de vous parler en ce moment. Gentlemen, je voudrais que vos pères et vos mères eussent connu mon oncle, il leur aurait plu étonnamment, principalement à vos respectables mères. J'en suis sûr et certain. Si parmi ses nombreuses vertus il y en avait deux qui prédominaient, j'oserais dire que c'était son punch et ses chansons à boire. Pardonnez-moi de me laisser aller ainsi au mélancolique souvenir du mérite qui n'est plus; vous ne verrez pas tous les jours de la semaine un homme comme mon oncle, gentlemen.
J'ai toujours regardé comme fort honorable pour mon oncle d'avoir été compagnon et ami intime de Tom Smart, de la grande maison de Bilson et Slum, Cateaton-Street, City. Mon oncle voyageait pour Tiggin et Welps; mais, pendant longtemps, il fit à peu près la même tournée que Tom. Le premier soir où ils se rencontrèrent, mon oncle se prit d'une fantaisie pour Tom, et Tom se prit d'une fantaisie pour mon oncle. Ils ne se connaissaient pas depuis une demi-heure, lorsqu'ils parièrent à qui ferait le meilleur bol de punch, et le boirait le plus vite. On jugea que mon oncle avait gagné, pour la façon; mais pour ce qui est de boire, Tom l'emporta environ d'une demi-cuiller à sel. Ils prirent alors un autre bol chacun, pour boire mutuellement à leur santé, et furent toujours amis dévoués, depuis lors. Il y a une destinée dans ces sorte de choses, gentlemen; c'est plus fort que nous.
En apparence personnelle, mon oncle était une idée plus court que la taille moyenne, il était aussi une idée plus gros; et peut-être que son visage était une idée plus rouge que les visages ordinaires. Il avait la face la plus joviale que vous ayez jamais vue, gentlemen. Quelque chose qui tenait de polichinelle, avec un nez et un menton beaucoup plus avantageux. Ses yeux étincelaient toujours de gaieté, et sur sa figure s'épanouissait perpétuellement un sourire; non pas un de vos ricanements insignifiants, bêtes, vulgaires, mais un vrai sourire, joyeux, satisfait, malin. Une fois il fut lancé hors de son cab, et se cogna la tête contre une borne. Il resta là, étourdi, et le visage si abîmé par le sable, que, pour me servir de son expression énergique, si sa pauvre mère avait pu revenir sur la terre, elle ne l'aurait pas reconnu. En y réfléchissant, gentlemen, je puis vous en donner ma parole d'honneur, car lorsqu'elle mourut, mon oncle n'avait que deux ans et sept mois; et, sans parler des écorchures, ses bottes à revers auraient sans doute singulièrement embarrassé la bonne dame, pour ne rien dire non plus de son nez et de sa face rubiconde. N'importe: il était là, étendu, et j'ai souvent entendu dire qu'il souriait aussi agréablement que s'il était tombé par partie de plaisir, et qu'après avoir été saigné, aussitôt qu'il s'était senti revivre, il avait commencé par se dresser dans son lit, éclater de rire, embrasser la jeune fille qui tenait la palette, après quoi il avait demandé sur-le-champ une côtelette de mouton et des noix marinées. Il était fort amateur de noix marinées, gentlemen; il disait que, prises sans vinaigre, elles faisaient trouver la bière meilleure.
La grande tournée de mon oncle avait lieu à la chute des feuilles. C'est alors qu'il faisait rentrer les fonds, et prenait les commissions dans le Nord. Il allait de Londres à Édimbourg, d'Édimbourg à Glascow; de Glascow il revenait à Édimbourg, et enfin à Londres, par le paquebot. Il faut que vous sachiez que cette seconde visite à Édimbourg était pour son propre plaisir; il avait l'habitude d'y revenir pour une semaine, juste le temps de voir ses vieux amis; et comme il déjeunait avec celui-ci, goûtait avec celui-là, dînait avec un troisième et soupait avec un autre, il passait une jolie petite semaine, pas mal occupée. Je ne sais pas si quelqu'un de vous, gentlemen, a jamais tâté d'un solide déjeuner écossais, substantiel, abondant, puis est allé ensuite faire un petit goûter d'un baril d'huîtres et d'une douzaine de bouteilles d'ale, avec un ou deux flacons de whiskey, pour terminer. Si cela vous est arrivé, vous conviendrez avec moi qu'il faut avoir la tête un peu solide pour faire honneur, après cela, au dîner et au souper.
Mais que Dieu vous bénisse tant cela n'était rien pour mon oncle. Il y était si bien fait, que ce n'était pour lui qu'un jeu d'enfant. Je lui ai entendu dire qu'il pouvait tenir tête aux gens de Dundee, et revenir chez lui sans trébucher; et cependant, gentlemen, les gens de Dundee ont des têtes et du punch aussi forts que vous pouvez en rencontrer entre les deux pôles. J'ai entendu parler d'un homme de Dundee et d'un autre de Glasgow, qui burent ensemble pendant quinze heures consécutives. Autant qu'on put s'en assurer, ils furent suffoqués à peu près au même instant: mais à cela près, gentlemen, ils ne s'en trouvèrent pas plus mal.
Un soir, vingt-quatre heures avant l'époque qu'il avait fixée pour son embarquement, mon oncle soupa chez un de ses plus anciens amis, qui restait dans la vieille ville d'Édimbourg. Un Mac quelque chose, avec quatre syllabes après. Il y avait la femme du bailli, et les trois filles du bailli, et le grand-fils du bailli, et trois ou quatre gros Écossais madrés, à sourcils épais, que le bailli avait rassemblés pour faire honneur à mon oncle, et pour aider à chasser la mélancolie. Ce fut un glorieux souper. On y mangea du saumon mariné, des merluches fumées, une tête d'agneau, et un boudin, un haggis, célèbre plat écossais, qui faisait toujours à mon oncle l'effet de l'estomac d'un petit amour. 11 y avait bien d'autres choses encore, dont j'ai oublié les noms, mais de bonnes choses néanmoins. Les jeunes filles étaient agréables, la femme du bailli paraissait une des meilleures créatures qui aient jamais existé, et mon oncle se montra d'une humeur charmante. Aussi, pendant toute la soirée, fallait-il voir les jeunes filles sourire en dessous, et la vieille dame éclater de rire, et les joyeux compagnons pouffer si joliment que leur large face en devenait écarlate. Je ne me rappelle pas, au juste, combien de verres de grog au whiskey chacun d'eux but, après souper; mais ce que je sais, c'est que, vers une heure du matin, le grand fils du bailli perdit connaissance au moment où il entamait pour la vingtième fois un couplet de la chanson de Burns: Oh! Wilie brassa un picotin d'orge. Comme depuis une demi-heure environ c'était le seul convive que mon oncle pût voir au-dessus de la table, il s'avisa qu'il était bientôt temps de s'en aller, afin qu'il pût rentrer chez lui à une heure décente, d'autant plus qu'on avait commencé à boire à sept heures du soir. Croyant néanmoins qu'il ne serait pas poli de partir sans dire gare, mon oncle se vota au fauteuil, mélangea un autre verre de grog, se leva pour proposer sa santé, s'adressa un discours bien tourné et très flatteur, et but le toast avec enthousiasme. Cependant personne ne se réveillait. Mon oncle but encore une petite goutte pure, cette fois, de peur que le punch ne lui fît mal, et finalement, empoignant son chapeau, sortit dans la rue.
Il faisait beaucoup de vent, lorsque mon oncle ferma la porte du bailli. Il enfonça solidement son chapeau sur sa tête, fourra ses mains dans ses poches, et regardant en l'air, passa rapidement en revue l'état de l'atmosphère. Des nuages passaient sur la lune avec la plus folle vitesse, tantôt l'obscurcissant tout à fait, tantôt lui permettant de répandre toute sa splendeur sur les objets environnants, puis passant de nouveau sur elle avec une rapidité incroyable. «Réellement, dit mon oncle en s'adressant au temps comme s'il s'était senti personnellement offensé, ça ne peut pas aller comme cela. Ce n'est pas là du tout le temps qu'il me faut pour mon voyage. Je n'en veux pas à aucun prix» dit mon oncle d'une voix imposante. Après avoir répété cela plusieurs fois, et après avoir recouvré son équilibre, car il était un peu étourdi d'avoir regardé si longtemps en l'air, il se remit gaiement en marche.
La maison du bailli était dans Canongate, et mon oncle allait à l'autre bout du Leithwalk; un peu plus d'un mille de distance. À sa droite et à sa gauche, s'élevaient vers les cieux de grandes maisons isolées, hautes, décharnées, dont les façades étaient noircies par l'âge, dont les fenêtres, comme les yeux des vieillards, semblaient être ternes et creusées par les années. Six, sept, huit étages, s'empilaient comme des châteaux de cartes, les uns au-dessus des autres, jetant leur ombre épaisse sur la route pavée de pierres raboteuses, en rendant la nuit encore plus noire. Un petit nombre de lanternes étaient éparpillées à de grandes distances; mais elles servaient seulement à marquer l'entrée malpropre de quelques étroits culs-de-sac, ou de quelques escaliers conduisant par des méandres roides et compliqués aux divers étages supérieurs. Regardant toutes ces choses de l'air de quelqu'un qui les a vues trop souvent pour s'en soucier beaucoup, mon oncle marchait au milieu de la rue, avec son pouce dans chacune des poches de son gilet, modulant de temps en temps la chansonnette avec tant de chaleur que les honnêtes habitants du voisinage, réveillés en sursaut de leur premier sommeil, restaient tremblante dans leur lit, jusqu'à ce que le son s'éteignit en s'éloignant, et convaincus alors que c'était quelque propret à rien d'ivrogne qui regagnait sa maison, ce recouvraient chaudement et s'endormaient de nouveau.
Gentlemen, je vous raconte minutieusement comment mon oncle marchait au milieu de la rue, avec ses pouces dans les poches de son gilet, parce que, comme il le disait souvent et avec raison, il n'y a rien du tout d'extraordinaire dans cette histoire, si vous ne voyez pas bien distinctement, dès le commencement, qu'il n'avait pas du tout l'esprit tourné au merveilleux, ni au romantique.
Mon oncle marchait donc, avec ses pouces dans les poches de son gilet, occupant le milieu de la rue à lui tout seul, et chantant tantôt un refrain d'amour, tantôt un refrain bachique; puis, quand il était fatigué de l'amour et du Bacchus, sifflant mélodieusement; lorsqu'il atteignit le pont du Nord, qui, en cet endroit, réunit la vieille ville d'Édimbourg à la ville nouvelle. Il s'y arrêta, pendant une minute, à considérer l'amas étrange et irrégulier de lumières, empilées si haut dans les airs, qu'on croirait voir des étoiles briller, d'un côté, sur les mures de la forteresse, et de l'autre sur Calton-Hill, pour illuminer des châteaux aériens. À leur pied, l'antique et pittoresque cité dormait pesamment dans son obscurité majestueuse, tandis que le vieux trône d'Arthur, qui s'élevait imposant et sombre, comme un puissant génie, semblait garder et protéger le château et la chapelle d'Holyrood. Je dis, gentlemen, que mon oncle s'arrête là une minute ou deux, pour regarder autour de lui. Ensuite faisant un doigt de compliment au temps qui s'était un peu éclairci, quoique la lune fut sur son déclin, il se remit à marcher aussi royalement qu'auparavant, occupant le milieu de la route, avec une grande dignité, et comme quelqu'un qui voudrait bien voir qu'on lui en disputât la possession. Pourtant, comme il ne se trouvait là personne qui fût disposé à ouvrir une contestation à ce sujet, il continua de marcher, avec les pouces dans les poches de son gilet, aussi paisible qu'un agneau. Quand mon oncle eut atteint la fin de Leith-Walk, il lui fallut traverser un grand terrain vague, au bout duquel, en ce temps-là, se trouvait un enclos, appartenant à un charron, qui rachetait à l'administration des postes les voitures hors de service. Mon oncle était grand amateur de voitures, vieilles, jeunes ou d'âge moyen, et il lui prit fantaisie de se déranger de sa route, sans autre but que d'aller lorgner, entre les palissades, une douzaine d'antiques malles-postes, qu'il se rappelait avoir vues la, en fort mauvais état et toutes démantibulées. Mon oncle, gentlemen, était d'un caractère décidé, et avait la tête chaude: ne pouvant pas voir à son aise à travers les pieux, il grimpa par-dessus, et, s'asseyant tranquillement sur un vieux timon, il commença à considérer les débris des carrosses avec une gravité remarquable.
Il y en avait peut-être une douzaine, ou même davantage; mon oncle n'était pas bien sûr de cela, et comme c'était un homme fort scrupuleux à propos de chiffres, il n'aimait point à en citer à la légère. Enfin ils étaient là tous, pêle-mêle, dans un état de désolation inimaginable. Les portières avaient été arrachées de leurs gonds, les garnitures enlevées; seulement de distance en distance, une loque pendait encore à un clou rouillé. Les lanternes étaient parties, les timons évanouis depuis longtemps, les ressorts brisés, les boiseries dépouillées de peinture. Le vent sifflait à travers les crevasses, et la pluie, qui s'était amassée sur les impériales, tombait goutte à goutte dans l'intérieur, avec un son lugubre et sourd: c'étaient enfin les squelettes des malles-postes décédées; et dans cette place solitaire, à cette heure de la mort, elles avaient quelque chose de lugubre et d'horrible.
Mon oncle appuya sa tête sur ses mains, et se mit à penser aux gens actifs, affairés, qui avaient roulé autrefois dans ces vieilles voitures, et qui maintenant étaient aussi silencieux et aussi changés qu'elles-mêmes. Il pensa aux nombreux individus à qui ces carcasses vermoulues avaient apporté, pendant des années, à travers toutes les saisons, tant de nouvelles, impatiemment attendues: nouvelles d'heureux voyage et de bonne santé; envoi de lettres de change et d'argent. Le marchand, l'amant, l'épouse, la veuve, la mère, l'écolier, le bambin même qui se traînait à la porte, en entendant frapper le facteur; avec quelle anxiété chacun d'eux avait attendu l'arrivée de cette vieille malle-poste! Et maintenant, qu'étaient-ils tous devenus? Gentlemen, mon oncle disait qu'il avait pensé à tout cela; mais je soupçonne plutôt qu'il l'avait lu depuis dans quelque livre, car il déclarait positivement que, tout en regardant ces squelettes de voitures, il était tombé dans une espèce d'assoupissement, dont il avait été réveillé soudain par une cloche voisine qui sonnait deux heures. Or, mon oncle n'a jamais été distingué pour penser vite, et s'il avait réellement songé à toutes ces choses, je suis convaincu que cela l'aurait tenu, pour le moins, jusqu'à deux heures et demie. Je crois donc pouvoir affirmer que mon oncle tomba dans cette espèce d'assoupissement, sans avoir pensé à rien du tout.
Quoi qu'il en soit, l'horloge de l'église sonna deux heures. Mon oncle s'éveilla, frotta ses yeux, et sauta sur ses pieds, d'étonnement.
En un instant, dès que l'horloge eut sonné deux heures, cet endroit désert et abandonné devint plein de vie et d'activité. Les portières furent remises sur leurs gonds, les garnitures restaurées, les boiseries repeintes, les lampes allumées. Dos coussins, des houppelandes étaient placés sur chaque siége; les porteurs fourraient des paquets dans chaque coffre; les gardes rangeaient les sacs de lettres; les palefreniers jetaient des seaux d'eau sur les roues renouvelées; une quantité d'hommes se précipitaient de toutes parts, fixant des timons à chaque voiture. Les passagers arrivaient; les porte manteaux étaient emballés; les chevaux attelés; enfin il devenait évident que chaque malle allait partir sans retard. Gentlemen, mon oncle ouvrait de si grands yeux, en voyant tout cela, que jusqu'au dernier moment de sa vie, il ne pouvait s'expliquer comment il avait jamais été capable de les refermer.
«Allons, allons! dit une voix à côté de mon oncle, en même temps qu'il sentait une main se poser sur son épaule; vous êtes inscrit pour un intérieur, il est temps de monter.
—Moi inscrit! s'écria mon oncle en se retournant.
—Oui, certainement.»
Mon oncle, gentlemen ne put rien dire, tant il était étonné. La plus drôle de chose était que, quoiqu'il y eût là un si grand nombre de personnes, et quoique de nouveaux visages arrivassent à chaque instant, on ne pouvait pas dire d'où ils venaient; ils semblaient sortir mystérieusement de sous terre ou de l'air, et disparaître de la même manière. Dès qu'un commissionnaire avait mis son bagage dans la voiture et reçu son pourboire, il se retournait, et crac, il avait disparu! Avant que mon oncle eût eu le temps de s'inquiéter de ce qu'il était devenu, une demi-douzaine d'autres apparaissaient, chancelant sous le poids de paquets qui paraissaient assez gros pour les écraser. Une autre singularité, c'est que les voyageurs étaient tous habillés d'une manière étrange. Ils avaient de grands habits brodés, avec de larges basques, d'énormes parements, et pas de collets: enfin ils portaient de vastes perruques, avec un sac par derrière. Mon oncle n'y pouvait rien comprendre.
«Eh bien! allons-nous monter?» dit l'individu qui s'était déjà adressé à mon oncle.
Il était habillé comme un courrier de malle-poste, mais il avait une perruque sur la tête, et de prodigieux parements à ses manches. D'une main il tenait une lanterne, et de l'autre une grosse espingole.
«En finirez-vous de monter, Jack Martin? répéta le garde en approchant sa lanterne du visage de mon oncle.
—Par exemple! s'écria mon oncle en reculant d'un pas ou deux, voilà qui est familier.
—C'est comme cela sur la feuille de route, répliqua le courrier.
—Est-ce qu'il n'y a pas un monsieur devant? demanda mon oncle; car il trouvait qu'un conducteur, qu'il ne connaissait pas, et qui l'appelait Jack Martin, tout court, prenait une liberté que l'administration de la poste n'aurait pas approuvée, si elle en avait été instruite.
—Non, il n'y en a pas, rétorqua le conducteur froidement.
—La place est-elle payée? demanda mon oncle.
—Bien entendu.
—Ah! ah! Eh bien, allons. Quelle voiture?
—Celle-ci, répondit le garde en montrant une malle-poste gothique, dont la portière était ouverte, le marchepied abaissé, et qui faisait le service d'Édimbourg à Londres.
—Attendez, voici d'autres voyageurs: laissez-les monter d'abord.»
Tandis qu'il parlait, mon oncle vit tout à coup apparaître en face de lui un jeune gentilhomme, avec une perruque poudrée et un habit bleu, brodé d'argent, dont les basques doublées de bougran étaient étonnamment carrées. Tiggin et Welps étaient dans les nouveautés, gentlemen, si bien que mon oncle reconnut du premier coup d'œil ces étoffes. L'étranger avait, en outre, une culotte de soie, des bas de soie et des souliers à boucles. Il portait à ses poignets des manchettes, sur sa tête un chapeau à trois cornes, et à son côté une épée très-mince. Les pans de son gilet couvraient à moitié ses cuisses, et les bouts de sa cravate descendaient jusqu'à sa ceinture. Il s'avança gravement vers la portière de la voiture, ôta son chapeau et le tint à bras tendu au-dessus de sa tête, arrondissant en même temps son petit doigt, comme le font quelques personnes maniérées, en prenant une tasse de thé. Puis il plaça ses pieds à la troisième position, fit un profond salut, et enfin tendit sa main gauche. Mon oncle allait s'avancer et la secouer cordialement, quand il s'aperçût que ces civilités n'étaient pas pour lui, mais pour une jeune lady, qui parut en ce moment au bas du marchepied. Elle avait une robe de velours vert, d'une coupe antique, avec une longue taille et un corsage lacé. Elle était coiffée en cheveux, et portait sur la tête un capuchon de soie noire. Elle se retourna un instant, et découvrit à mon oncle le plus beau visage qu'il eût jamais vu, même en peinture. Quand elle monta dans la voiture, elle releva sa robe d'une main, et, comme le disait mon oncle, avec un juron, chaque fois qu'il racontait cette histoire, il n'aurait jamais cru que des pieds et des jambes pussent atteindre cette perfection, s'il ne l'avait pas vu de ses propres yeux.
Cependant mon oncle s'était aperçu que la jeune dame paraissait épouvantée, et qu'elle avait jeté vers lui un regard suppliant. Il remarqua aussi que le jeune homme à la perruque poudrée, malgré toutes ses apparences de respect et de galanterie, lui avait étroitement serré le poignet, pour la faire monter, et l'avait suivie immédiatement. Un autre individu, de fort mauvaise mine, était avec eux. Il avait une petite perruque brune, un habit raisin de Corinthe, une énorme rapière à large coquille, et des bottes qui lui montaient jusqu'aux hanches. Quand il s'assit auprès de la charmante lady, elle se renfonça d'un air craintif, dans son coin, et mon oncle fut confirmé dans son idée première, qu'il allait se passer quelque drame sombre et mystérieux; ou, comme il le disait lui-même, qu'il y avait quelque chose qui clochait. En un clin d'œil, il se décida à secourir la jeune dame, si elle avait besoin d'assistance.
«Sang et tonnerre!» s'écria le jeune gentilhomme en mettant la main sur son épée lorsque mon oncle entra dans la voiture.
—«Mort et enfer!» vociféra l'autre individu en tirant sa rapière et en se fendant sur mon oncle, sans plus de cérémonies.
Mon oncle n'avait pas d'armes; mais, avec une grande dextérité, il enleva le chapeau à trois cornes de son adversaire, et recevant la pointe de l'épée juste au milieu de la forme, serra les deux cotés et empoigna solidement la lame.
—Piquez-le par derrière, s'écria l'homme de mauvaise mine à son compagnon, tout en s'efforçant de rattraper son épée.
—Qu'il ne s'en avise pas, s'écria mon oncle en relevant d'une manière menaçante le talon d'un de ses souliers ferrés, je lui ferais sauter la cervelle, s'il en a, ou s'il n'en a pas je lui briserais le crâne! Employant en même temps toute sa vigueur, il arracha l'épée de son adversaire et la jeta bravement par la portière.
—Sang et tonnerre!» cria sur nouveaux frais le jeune gentilhomme en mettant encore la main sur le pommeau de son épée, mais sans la tirer. Peut-être, comme le disait mon oncle avec un sourire, peut-être avait-il peur d'effrayer la jeune dame.
«Maintenant, gentlemen, dit mon oncle en prenant tranquillement sa place, il est inutile de parler de mort avec ou sans enfer, devant une dame, et nous avons eu assez de sang et de tonnerre pour notre voyage. Ainsi, s'il vous plaît, nous nous assiérons pacifiquement à nos places comme de paisibles voyageurs. Ici, conducteur! ramassez le couteau à découper de ce gentleman.»
«Mon oncle n'avait pas achevé ces mots, lorsque le conducteur parut à la portière avec l'épée. En la passant dans l'intérieur, il leva sa lanterne et regarda fixement mon oncle, qui, à sa grande surprise, aperçut autour de la voiture une fourmilière de conducteurs ayant tous les yeux rivés sur lui. Jamais, dans toute sa vie, il n'avait vu un si grand nombre de visages pâles, d'habits rouges et de regards fixes.
«Voilà la chose la plus étrange qui me soit arrivée jusqu'à ce jour, pensa mon oncle. Permettez-moi de vous rendre votre chapeau, monsieur.»
L'individu de mauvaise mine reçut en silence le chapeau à trois cornes, regarda attentivement le trou qui se trouvait au milieu, et, finalement, le plaça sur le sommet de sa perruque, avec une solennité dont l'effet fut cependant légèrement diminué par un violent éternuement qui fit retomber son tricorne sur ses genoux.
«En route!» cria la conducteur armé de la lanterne, en montant par derrière sur son petit siége. La voiture partit. Mon oncle, en sortant de la cour, regarda à travers les glaces, et vit que les autres malles, avec les cochers, les gardes, les chevaux et les voyageurs, tournaient en rond, au petit trot, avec une vitesse d'environ cinq milles à l'heure. Mon oncle bouillait d'indignation, gentlemen. Comme négociant il trouvait qu'on ne devait pas badiner avec les dépêches, et il résolut d'en écrire à la direction des postes aussitôt après son retour à Londres.
Bientôt cependant toutes ses pensées se concentrèrent sur la jeune dame, qui était assise à l'autre coin de l'intérieur, le visage soigneusement enveloppé dans son capuchon. Le gentilhomme à l'habit bleu se trouvait en face d'elle, et à côté d'elle, l'autre individu en habit raisin de Corinthe. Tous les deux la surveillaient attentivement. Si elle faisait frôler les plis de son capuchon, mon oncle entendait l'homme de mauvaise mine mettre la main sur sa rapière, et il était sûr, par la respiration du jeune matamore (car la nuit était trop noire pour distinguer les visages), qu'il lui faisait une moue et des yeux comme s'il avait voulu l'avaler. Ce manège irrita mon oncle de plus en plus, et il résolut d'en voir la fin à tout prix. Il avait une grande admiration pour les yeux brillants et pour les jolis visages, pour les pieds mignons et pour les jolies jambes; en un mot, il était passionné pour le sexe tout entier. Cela court dans le sang de la famille, gentlemen, je suis comme lui.
Mon oncle employa bien des subterfuges pour attirer l'attention de la jeune dame, ou tout au moins pour engager la conversation avec ses mystérieux compagnons, mais ce fut en vain. Les gentlemen ne voulaient pas parler, et la jeune dame ne l'osait pas. De temps en temps mon oncle mettait la tête à la portière et demandait à haute voix pourquoi on n'allait pas plus vite; mais il avait beau s'enrouer à crier, personne ne faisait attention à lui. Il se renfonçait alors dans son coin et pensait au joli visage, au pied mignon, à la jambe fine de sa compagne de voyage; ceci réussissait à lui faire passer le temps, et l'empêchait de s'inquiéter de l'étrange situation où il se trouvait, allant toujours sans savoir où. Il est vrai que cela ne l'aurait pas beaucoup tourmenté de toute manière; car mon oncle, gentlemen, était un gaillard entreprenant, nomade, sans peur et sans souci.
Tout d'un coup la voiture s'arrêta:
«Ohé! cria mon onde, qu'est-ce qui nous arrive maintenant;
—Descendez ici, dit le conducteur en abattant le marchepied.
—Ici! fit mon oncle.
—Ici répéta le garde.
—Je n'en ferai rien.
—À la bonne heure, alors, restez où vous êtes.
—C'est mon intention.
—C'est bien.»
Les autres voyageurs avaient écouté ce colloque fort attentivement. Voyant que mon onde était déterminé à rester, le jeune gentilhomme passa devant lui, pour faire descendre la dame. Dans ce moment, l'homme de mauvaise mine inspectait minutieusement le trou qui déshonorait le fond de son tricorne. La jeune dame, en passant, laissa tomber son gant dans la main de mon oncle, et, approchant les lèvres de son visage, si près qu'il sentit sur son nez une tiède haleine, lui murmura tout bas ces deux mots:«Secourez-moi monsieur.» Mon oncle s'élança à bas de la voiture avec tant de violence qu'il la fit bondir sur ses ressorts.
«Ah! vous vous ravisez?» a dit le conducteur, quand il vit mon oncle sur ses jambes.
Mon oncle le regarda pendant quelques secondes, incertain s'il devait lui arracher son espingole, la tirer au visage du matamore, casser la tête du reste de la compagnie avec la crosse, saisir la jeune dame et disparaître au milieu de la fumée. En y réfléchissant, toutefois, il abandonna ce plan, comme d'une exécution un peu mélodramatique, et il se contenta de suivre les deux hommes mystérieux dans une vieille maison devant laquelle la voiture s'était arrêtée. Conduisant entre eux la jeune dame, ils tournèrent dans le corridor, et mon oncle s'y enfonça à leur suite.
De tous les endroits ruinés et désolés que mon oncle avait rencontrés dans sa vie, celui-ci était le plus désolé et le plus ruiné. On voyait que ç'avait été autrefois un vaste hôtel, mais le toit était ouvert dans plusieurs endroits, et les escaliers étaient raboteux et défoncés. Dans la chambre où les voyageurs entrèrent, il y avait une vaste cheminée, toute noire de fumée, quoiqu'elle ne fût égayée par aucun feu. La cendre blanchâtre du bois brûlé était encore répandue sur l'âtre, mais le foyer était froid, et tout paraissait sombre et triste.
«Voilà du joli, dit mon oncle en regardant autour de lui; une malle qui fait six milles et demi à l'heure, et qui s'arrête indéfiniment dans un trou comme celui-ci! C'est un peu fort! mais ça sera connu; j'en écrirai aux journaux.»
Mon oncle dit cela d'une voix assez élevée et d'une manière ouverte et sans réserve, pour tâcher d'engager la conversation avec les deux étrangers; mais ils se contentèrent de chuchoter entre eux, en lui lançant des regards farouches. La dame était à l'autre bout de la chambre, et elle s'aventura, une fois, à agiter sa main, comme pour demander l'assistance de mon oncle.
À la fin les deux étrangers s'avancèrent un peu, et la conversation commença.
«Mon brave homme, dit le gentilhomme en habit bleu, vous ne savez pas, je suppose, que ceci est une chambre particulière.
—Non, mon brave homme; je n'en sais rien, rétorqua mon oncle. Seulement si ceci est une chambre particulière, préparée exprès, j'imagine que la salle publique doit être joliment confortable!»
En disant cela, mon oncle s'établit dans un grand fauteuil et mesura de l'œil les deux gentlemen, si exactement, que Tiggin et Welps auraient pu leur fournir l'étoffe d'un habit, sans y mettre un pouce de plus ni de moins.
«Quittez cette chambre! dirent les deux hommes ensemble, en saisissant leurs épées.
—Hein? fit mon oncle, sans avoir l'air de comprendre ce qu'ils voulaient dire.
—Quittez cette chambre, ou vous êtes mort! dit l'homme de mauvaise mine, en mettant sa grande flamberge au vent, et en la faisant voltiger au-dessus de sa tête.
—Tue! tue! s'écria l'homme à l'habit bleu, en dégainant aussi son épée et en reculant deux ou trois pas. Tue! tue!»
La dame jeta un grand cri. Mon oncle, gentlemen, était remarquable pour sa hardiesse et pour sa présence d'esprit. Pendant tout le temps qu'il avait paru si indifférent à ce qui se passait, il était occupé à chercher, sans en faire semblant, quelques projectiles ou quelque arme défensive; et au moment même où les épées furent tirées, il aperçut, dans le coin de la cheminée, une vieille rapière à coquille, avec un fourreau rouillé. D'un seul bond, mon oncle l'atteignit, la tira, la fit tourner rapidement au-dessus de sa tête, cria à la jeune dame de se retirer dans un coin, lança le fourreau à l'homme de mauvaise mine, jeta une chaise au gentilhomme en habit bleu, et prenant avantage de leur confusion, tomba sur tous les deux, pêle-mêle.
Il y a une vieille histoire, qui n'en est pas moins bonne pour être vieille, concernant un jeune gentleman irlandais, à qui l'on demandait s'il jouait du violon: «Je n'en sais rien, répondit-il; car je n'ai jamais essayé.» Ceci pourrait fort bien s'appliquer à mon oncle et à son escrime. Il n'avait jamais tenu une épée dans sa main, si ce n'est une fois, en jouant Richard III sur un théâtre d'amateurs; et encore, dans cette occasion, il avait été convenu que Richmond le tuerait par derrière, sans faire le simulacre du combat; mais ici, voilà qu'il faisait assaut avec deux habiles tireurs, poussant de tierce et de quarte, parant, se fendant, et combattant enfin de la manière la plus courageuse et la plus adroite, quoique jusqu'à ce moment il ne se fût pas douté qu'il eût la plus légère notion de la science de l'escrime. Cela montra la vérité de ce vieux proverbe, qu'un homme ne sait pas ce qu'il peut faire tant qu'il ne l'a pas essayé.
Le bruit du combat était terrible. Les trois champions juraient comme des troupiers, et leurs épées faisaient un cliquetis plus bruyant que ne pourraient faire tous les couteaux et toutes les mécaniques à affiler du marché de Newport, s'entrechoquant en mesure. Au moment le plus animé, la jeune dame, sans doute pour encourager mon oncle, retira entièrement son chaperon, et lui fit voir une si éblouissante beauté qu'il aurait combattu contre cinquante démons pour obtenir d'elle un sourire, et mourir au même instant. Il avait fait des merveilles jusque-là, mais il commença alors à se détacher comme un géant enragé.
Le gentilhomme en habit bleu aperçut en se retournant que la jeune dame avait découvert son visage; il poussa une exclamation de rage et de jalousie, et, tournant son épée vers elle, il lui lança un coup de pointe, qui fit pousser à mon oncle un rugissement d'appréhension. Mais la jeune dame sauta légèrement de côté, et saisissant l'épée du jeune homme avant qu'il se fût redressé, la lui arracha, le poussa vers le mur, et lui passant l'épée en travers du corps, jusqu'à la garde, le cloua solidement dans la boiserie. C'était d'un magnifique exemple. Mon oncle, avec un cri de triomphe et une vigueur irrésistible, fit reculer son adversaire dans la même direction, et plongeant la vieille rapière juste au centre d'une des fleurs de son gilet, le cloua à côté de son ami. Ils étaient là tous les deux gentlemen, gigotant des bras et des jambes dans leur agonie, comme les pantins de carton que les enfants font mouvoir avec un fil. Mon oncle répétait souvent, dans la suite, que c'était là la manière la plus sûre de se débarrasser d'un ennemi, et qu'elle ne présentait qu'un seul inconvénient, c'était la dépense qu'elle entraînait, puisqu'il fallait perdre une épée pour chaque homme mis hors de combat.
«La malle! la malle! cria la jeune dame, en se précipitant vers mon oncle, et en lui jetant ses beaux bras autour du cou; nous pouvons encore nous sauver!
—Vraiment, ma chère, dit mon oncle, cala ne me paraît guère douteux. Il me semble qu'il n'y a plus personne à tuer.»
Mon oncle était un peu désappointé, gentlemen; car il pensait qu'un petit intermède d'amour eût été fort agréable après ce massacre, quand ce n'eût été qu'à cause du contraste.
«Nous n'avons pas un instant à perdre ici, reprit la jeune lady. Celui-ci (montrant le gentilhomme en habit bleu) est le fils du puissant marquis de Filleteville.
—Eh bien! ma chère, j'ai peur qu'il n'en porte jamais le titre, répondit mon oncle, en regardant froidement le jeune homme, qui était piqué contre le mur comme un papillon. Vous avez éteint le majorat, mon amour.
—J'ai été enlevée à ma famille, à mes amis, par ce scélérat, s'écria la jeune dame, dont le regard brillait d'indignation. Ce misérable m'aurait épousée de force avant une heure.
—L'impudent coquin! dit mon oncle en jetant un coup d'œil méprisant à l'héritier moribond des Filleteville.
—Comme vous pouvez en juger par ce que vous avez vu, leurs complices sont prêts à m'assassiner, si vous invoquez l'assistance de quelqu'un. S'ils nous trouvent ici, nous sommes perdus! Dans deux minutes il sera peut-être trop tard pour fuir. La malle! la malle!»
En prononçant ces mots, la jeune dame, épuisée par son émotion et par l'effort qu'elle avait fait en embrochant le marquis de Filleteville, se laissa tomber dans les bras de mon oncle, qui l'emporta aussitôt devant la porte de la maison. La malle était là, attelée de quatre chevaux noirs à tout crin, mais sans cocher, sans conducteur, et même sans palefrenier à la tête des chevaux.
Gentlemen, j'espère que ne je fais pas tort à la mémoire de mon oncle en disant que, quoique garçon, il avait tenu, avant ce moment-là, quelques dames dans ses bras. Je crois même qu'il avait l'habitude d'embrasser les filles d'auberge, et je sais que deux ou trois fois il a été vu par des témoins dignes de foi déposant un baiser sur le cou d'une maîtresse d'hôtel d'une manière très perceptible. Je mentionne ces circonstances afin que vous jugiez combien la beauté de cette jeune lady devait être incomparable pour affecter mon oncle comme elle le fit: il disait souvent qu'en voyant ses longs cheveux noirs flotter sur son bras et ses beaux yeux noirs se tourner vers lui, lorsqu'elle revint à elle, il s'était senti si agité, si drôle, que ses jambes en tremblaient sous lui. Mais qui peut regarder une paire de jolis yeux noirs sans se sentir tout drôle? Pour moi, je ne le puis, gentlemen, et je connais certains yeux que je n'oserais pas regarder, parole d'honneur!
«Vous ne me quitterez jamais, murmura la jeune dame.
—Jamais! répondit mon oncle. Et il le pensait comme il le disait.
—Mon brave libérateur, mon excellent, mon cher libérateur!
—Ne me dites donc pas de ces choses-là!
—Pourquoi pas?
—Parce que votre bouche est si séduisante quand vous parlez que j'ai peur d'être assez impertinent pour la baiser.»
La jeune femme leva sa main comme pour avertir mon oncle de n'en rien faire et dit... non, elle ne dit rien, elle sourit. Quand vous regardez une paire de lèvres les plus délicieuses du monde, et quand elles s'épanouissent doucement en un sourire fripon, si vous êtes assez près d'elles et sans témoin, vous ne pouvez mieux témoigner votre admiration de leur forme et de leur couleur charmante qu'en les baisant: c'est ce que fit mon oncle, et je l'honore pour cela.
«Écoutez, s'écria la jeune dame en tressaillant, entendez-vous le bruit des roues et des chevaux?
—C'est vrai,» dit mon oncle en se baissant.
Il avait l'oreille fine et était habitué à reconnaître le roulement des voitures; mais celles qui s'approchaient vers eux paraissaient si nombreuses et faisaient tant de fracas qu'il lui fut impossible d'en deviner le nombre. Il semblait qu'il y eût cinquante carrosses emportés chacun par six chevaux.
«Nous sommes poursuivis! s'écria la jeune dame en tordant ses mains. Nous sommes poursuivis! Je n'ai plus d'espoir qu'en vous seul!»
Il y avait une telle expression de terreur sur son charmant visage que mon oncle se décida tout d'un coup. Il la porta dans la voiture, lui dit de ne pas s'effrayer, pressa encore uns fois ses lèvres sur les siennes, et l'ayant engagée à lever les glaces pour sa préserver du froid, monta sur le siége.
«Attendez, mon sauveur, dit la jeune lady.
—Qu'est-ce qu'il y a? demanda mon oncle de son siége.
—Je voudrais vous parler. Un mot, un seul mot, mon chéri!
—Faut-il que je descende?» demanda mon oncle.
La jeune dame ne fit pas de réponse, mais elle sourit encore, et d'un si joli sourire, gentlemen, qu'il enfonçait l'autre complétement. Mon oncle fut par terre en un clin d'œil.
«Qu'est-ce qu'il y a ma chère?» dit-il en mettant la tête à la portière.
La dame s'y penchait en même temps par hasard, et elle lui parut plus belle que jamais. Il était fort près d'elle dans ce moment-là; ainsi il ne pouvait pas se tromper.
«Qu'est-ce qu'il y a, ma chère? demanda mon oncle.
—Vous n'aimerez jamais d'autre femme que moi? Vous n'en épouserez jamais d'autre?»
Mon oncle jura ses grands dieux qu'il n'épouserait jamais une autre femme, et la jeune lady retira sa tête et releva la glace. Mon oncle s'élança de nouveau sur le siége, équarrit ses coudes, ajusta les rênes, prit le fouet sur l'impériale, le fit claquer savamment, et en route! Les quatre chevaux noirs à tout crin s'élancèrent avec la vieille malle derrière eux, dévorant quinze bons milles en une heure. Brrr! brrrr! comme ils galopaient!
Pourtant le bruit des voitures devenait plus fort par derrière. Le vieux carrosse avait beau aller vite, ceux qui le poursuivaient allaient plus vite encore. Les hommes, les chevaux, les chiens, semblaient ligués pour l'atteindre; le fracas était épouvantable, mais par-dessus tout s'élevait la voix de la jeune dame, excitant mon oncle, et lui criant: «Plus vite! plus vite! plus vite!»
Ils volaient comme l'éclair. Les arbres sombres, les meules de foin, les maisons, les églises, tous les objets fuyaient à droite et à gauche, comme des brins de paille emportés par un ouragan. Leurs roues retentissaient comme un torrent qui déchire ses digues, et pourtant le bruit de la poursuite devenait plus fort, et mon oncle entendait encore la jeune lady crier d'une voix déchirante: «Plus vite! plus vite! plus vite!»
Mon oncle employait le fouet et les rênes, et les chevaux détalaient avec tant de rapidité, qu'ils étaient tout blancs d'écume, et cependant la jeune dame criait encore: «Plus vite! plus vite!» Dans l'excitation du moment, mon oncle donna un violent coup sur le marchepied avec le talon de sa botte... et il s'aperçut que l'aube blanchissait, et qu'il était assis sur le siége d'une vieille malle d'Édimbourg, dans l'enclos du carrossier, grelottant de froid et d'humidité, et frappant ses pieds pour les réchauffer. Il descendit avec empressement, et chercha la charmante jeune lady dans l'intérieur.... Hélas! il n'y avait ni portière, ni coussin à la voiture, c'était une simple carcasse.