CHAPITRE XXV.
Contenant quelques détails relatifs aux coups de marteau, ainsi que diverses autres particularités, parmi lesquelles figurent, notablement, certaines découvertes concernant M. Snodgrass et une jeune lady.
L'objet qui se présenta aux yeux du clerc, était un jeune garçon prodigieusement gras, revêtu d'une livrée de domestique, et se tenant debout sur le paillasson, mais avec les yeux fermés comme pour dormir. Lowten n'avait jamais vu un jeune garçon aussi gras, et sa corpulence extraordinaire, jointe au repos complet de sa physionomie, si différente de celle qu'on aurait dû raisonnablement attendre d'un si intrépide frappeur, le remplirent d'étonnement.
«Que voulez-vous? demanda le clerc.»
L'enfant extraordinaire ne répondit point un seul mot, mais il baissa la tête, et Lowten s'imagina l'entendre ronfler faiblement.
«D'où venez-vous?» reprit le clerc. Le gros garçon respira profondément, mais il ne bougea point.
Le clerc répéta trois fois ses questions, et ne recevant aucune réponse, il se préparait à fermer la porte, quand tout à coup le jeune garçon ouvrit les yeux, les cligna plusieurs fois, éternua et étendit la main, comme pour recommencer à frapper. S'apercevant que la porte était ouverte, il regarda autour de lui avec stupéfaction, et, à la fin, fixa ses gros yeux ronds sur le visage de Lowten.
«Pourquoi diable frappez-vous comme cela? lui demanda le clerc avec colère.
—Comme quoi? répondit le gros garçon d'une voix endormie.
—Comme quarante cochers de place.
—Parce que mon maître m'a dit de ne pas arrêter de frapper jusqu'à ce qu'on ouvre la porte, de peur que je m'endorme.
—Eh bien! quel message apportez-vous?
—Il est en bas.
—Qui?
—Mon maître; il veut savoir si vous êtes à la maison.»
En ce moment, M. Lowten imagina de mettre la tête à la fenêtre. Voyant dans son carrosse ouvert un vieux gentleman qui regardait en l'air avec anxiété, il lui fit signe, et le vieux gentleman descendit immédiatement.
—C'est votre maître qui est dans la voiture, je suppose, dit Lowten.»
Le gros garçon baissa la tête d'une manière affirmative.
Toute autre question fut rendue inutile par l'apparition du vieux Wardle, qui, ayant monté lestement l'escalier et reconnu Lowten, passa immédiatement dans la chambre de Perker.
«Pickwick! s'écria-t-il, votre main, mon garçon. C'est d'hier seulement que j'ai appris que vous vous étiez laissé mettre en cage. Comment avez-vous souffert cela, Perker?
—Je n'ai pas pu l'empêcher, mon cher monsieur, répliqua le petit avoué avec un sourire et une prise de tabac. Vous savez comme il est obstiné.
—Certainement, je le sais, mais je suis enchanté de le voir malgré cela. Ce n'est pas de sitôt que je le perdrai de vue.»
Ayant ainsi parlé, Wardle serra de nouveau la main de M. Pickwick, puis celle de Perker, et se jeta dans un fauteuil, son joyeux visage brillant plus que jamais de bonne humeur et de santé.
«Eh bien! dit-il, voilà de jolies histoires! Une prise de tabac, Perker mon garçon. Avez-vous jamais rien vu de pareil, hein?
—Que voulez-vous dire? demanda M. Pickwick.
—Ma foi! je pense que toutes les filles ont perdu la tête. Vous direz peut-être que cela n'est pas bien nouveau, mais c'est vrai néanmoins.
—Eh! mon cher monsieur, dit Perker, est-ce que vous êtes venu à Londres tout exprès pour nous apprendre cela?
—Non, non, pas tout à fait; quoique ce soit la principale cause de mon voyage. Comment va Arabelle?
—Très-bien, répondit M. Pickwick; et elle sera charmée de vous voir, j'en suis sûr.
—La petite coquette aux yeux noirs! J'avais grandement idée de l'épouser moi-même un de ces beaux jours, mais néanmoins je suis charmé de cela, véritablement.
—Comment l'avez-vous appris? demanda M. Pickwick.
—Oh! par mes filles naturellement. Arabelle leur a écrit avant-hier qu'elle s'était mariée sans le consentement du père de son mari, et que vous étiez allé pour le lui demander, quand son refus ne pourrait plus empêcher le mariage, et tout cela. J'ai pensé que c'était un bon moment pour donner une petite leçon à mes filles, pour leur faire remarquer quelle chose terrible c'était quand les enfants se mariaient sans le consentement de leurs parents, et le reste. Mais baste! je n'ai pas pu faire la plus légère impression sur elles. Elles trouvaient mille fois plus terrible qu'il y eût eu un mariage sans demoiselles d'honneur, et j'aurais aussi bien fait de prêcher Joe lui-même.»
Ici le vieux gentleman s'arrêta pour rire, et quand il s'en fut donné tout son content, il reprit en ces termes:
«Mais ce n'est pas tout, à ce qu'il paraît. Ce n'est là que la moitié des complots et des amourettes qui se sont machinés. Depuis six mois nous marchons sur des mines, et elles ont éclaté à la fin.
—Qu'est-ce que vous voulez dire, s'écria M. Pickwick, en pâlissant. Pas d'autre mariage secret, j'espère.
—Non! non! pas tout à fait aussi mauvais que cela; non.
—Quoi donc alors! suis-je intéressé dans l'affaire?
—Dois-je répondre à cette question, Perker?
—Si vous ne vous compromettez pas, en y répondant, mon cher monsieur.
—Eh bien! alors, dit M. Wardle en se tournant vers M. Pickwick; eh bien alors, oui, vous y êtes intéressé.
—Comment cela, demanda celui-ci avec anxiété. En quelle manière?
—Réellement, vous êtes un jeune gaillard si emporté, que j'ai presque peur de vous le dire. Néanmoins, si Perker veut s'asseoir entre nous, pour prévenir un malheur, je m'y hasarderai.»
Ayant fermé la porte de la chambre, et s'étant fortifié par une autre descente dans la tabatière de Perker, le vieux gentleman commença sa grande révélation en ces termes:
«Le fait est que ma fille Bella... Bella qui a épousé le jeune Trundle, vous savez?
—Oui, oui, nous savons, dit M. Pickwick avec impatience.
—Ne m'intimidez pas dès le commencement. Ma fille Bella, l'autre soir, s'assit à côté de moi lorsque Émily fut allée se coucher, avec un mal de tête, après m'avoir lu la lettre d'Arabelle; et commença à me parler de ce mariage. «Eh bien! papa, dit-elle, qu'est-ce que vous en pensez.—Ma foi, ma chère, répondis-je, j'aime à croire que tout ira bien.» Il faut vous dire que j'étais assis devant un bon feu, buvant mon grog paisiblement, et que je comptais bien, en jetant de temps en temps un mot indécis, l'engager à continuer son charmant petit babil. Mes deux filles sont tout le portrait de leur pauvre chère mère et plus je deviens vieux, plus j'ai de plaisir à rester assis en tête à tête avec elles. Dans ces moments-là, leur voix, leur physionomie, me reportent au temps le plus agréable de ma vie, me rendent encore aussi jeune que je l'étais alors, quoique pas tout à fait aussi heureux. «C'est un véritable mariage d'inclination, dit Bella après un moment de silence.—Oui, ma chère, répondis-je; mais ce ne sont pas toujours ceux qui réussissent le mieux....»
—Je soutiens le contraire! interrompit M. Pickwick avec chaleur.
—Très-bien; soutenez ce que vous voudrez, quand ce sera votre tour à parler, mais ne m'interrompez pas.
—Je vous demande pardon.
—Accordé. «Papa, dit Bella en rougissant un peu, je suis fâchée de vous entendre parler contre les mariages d'inclination.—J'ai eu tort, ma chère, répondis-je en tapant ses joues aussi doucement que peut le faire un vieux gaillard comme moi. J'ai eu tort de parler ainsi, car votre mère a fait un mariage d'inclination, et vous aussi.—Ce n'est pas là ce que je voulais dire, papa, reprit Bella; le fait est que je voulais vous parler d'Émily.»
M. Pickwick tressaillit.
«Qu'est-ce qu'il y a maintenant? lui demanda M. Wardle en s'arrêtant dans sa narration.
—Rien, répondit le philosophe; continuez, je vous en prie.
—Ma foi! Je n'ai jamais su filer une histoire, reprit le vieux gentleman brusquement. Il faut que cela vienne tôt ou tard, et ça nous épargnera beaucoup de temps, si ça vient tout de suite. Le fait est qu'à la fin Bella se décida à me dire qu'Émily était fort malheureuse; que depuis les dernières fêtes de Noël elle avait été en correspondance constante avec notre jeune ami Snodgrass; qu'elle s'était fort sagement décidée à s'enfuir avec lui, pour imiter la louable conduite de son amie; mais qu'ayant senti quelques retours de componction, à ce sujet, attendu que j'avais toujours été passablement bien disposé pour tous les deux, elle avait pensé qu'il valait mieux commencer par me faire l'honneur de me demander si je m'opposerais à ce qu'ils fussent mariés de la manière ordinaire et vulgaire. Voilà la chose; et maintenant, Pickwick, si vous voulez bien réduire vos yeux à leur grandeur habituelle, et me conseiller, je vous serai fort obligé.»
Cette dernière phrase, proférée d'une manière bourrue par l'honnête vieillard, n'était pas tout à fait sans motifs, car les traits de M. Pickwick avaient pris une expression de surprise et de perplexité tout à fait curieuse à voir.
«Snodgrass!... Depuis Noël....» murmura-t-il enfin, tout confondu.
—Depuis Noël, répliqua Wardle. Cela est clair, et il faut que nous ayons eu de bien mauvaises bésicles, pour ne pas le découvrir plus tôt.
—Je n'y comprends rien, reprit M. Pickwick en ruminant. Je n'y comprends rien.
—C'est pourtant assez facile à comprendre, rétorqua le colérique vieillard. Si vous aviez été plus jeune, vous auriez été dans le secret depuis longtemps. Et de plus, ajouta-t-il après un peu d'hésitation, je dois dire que ne sachant rien de cela, j'avais un peu pressé Émily, depuis quatre ou cinq mois, afin qu'elle reçût favorablement un jeune gentleman du voisinage; si elle le pouvait, toutefois, car je n'ai jamais voulu forcer son inclination. Je suis bien convaincu qu'en véritable jeune fille, pour rehausser sa valeur et pour augmenter l'ardeur de M. Snodgrass, elle lui aura représenté cela avec des couleurs très-sombres, et qu'ils auront tous deux fini par conclure qu'ils sont un couple bien persécuté, et qu'ils n'ont pas d'autre ressource qu'un mariage clandestin, ou un fourneau de charbon. Maintenant voilà la question: Qu'est-ce qu'il faut faire?
—Qu'est-ce que vous avez fait, demanda M. Pickwick?
—Moi?
—Je veux dire qu'est-ce que vous avez fait, quand vous avez appris cela de votre fille aînée?
—Oh! J'ai fait des sottises, naturellement.
—C'est juste, interrompit Perker, qui avait écouté ce dialogue en tortillant sa chaîne, en grattant son nez et en donnant divers autres signes d'impatience. Cela est très-naturel. Mais quelle espèce de sottises?
—Je me suis mis dans une grande colère, et j'ai si bien effrayé ma mère qu'elle s'en est trouvée mal.
—C'était judicieux, fit remarquer Perker. Et quoi encore, mon cher monsieur?
—J'ai grondé et crié toute la journée suivante; mais à la fin, lassé de rendre tout le monde, et moi-même, misérable, j'ai loué une voiture à Muggleton, et je suis venu ici sous prétexte d'amener Émily pour voir Arabelle.
—Miss Wardle est avec vous, alors? dit M. Pickwick.
—Certainement, elle est en ce moment à l'hôtel d'Osborne à moins que votre entreprenant ami ne l'ait enlevée depuis que je suis sorti.
—Vous êtes donc réconciliés? demanda Perker.
—Pas du tout; elle n'a fait que languir et pleurer depuis ce temps-là, excepté hier soir; entre le thé et le souper; car alors elle a fait grande parade d'écrire une lettre, ce dont j'ai fait semblant de ne point m'apercevoir.
—Vous voulez avoir mon avis dans cette affaire, à ce que je suppose? dit Perker en regardant successivement la physionomie réfléchie de M. Pickwick, et la contenance inquiète de Wardle, et en prenant plusieurs prises consécutives de son stimulant favori.
—Je le suppose, répondit Wardle, en regardant M. Pickwick.
—Certainement, répliqua celui-ci.
—Eh bien! alors, dit Perker en se levant et en repoussant sa chaise, mon avis est que vous vous en alliez tous les deux vous promener, à pied ou en voiture, comme vous voudrez; car vous m'ennuyez; vous causerez de cette affaire-là ensemble. Et si vous n'avez pas tout arrangé la première fois que je vous verrai, je vous dirai ce que vous avez à faire.
—Voilà quelque chose de satisfaisant, dit Wardle, qui ne savait pas trop s'il devait rire ou s'offenser.
—Bah! bah! mon cher monsieur, je vous connais tous les deux, beaucoup mieux que vous ne vous connaissez vous-mêmes. Vous avez déjà arrangé tout cela dans votre esprit.»
En parlant ainsi, le petit avoué bourra sa tabatière dans la poitrine de M. Pickwick et dans le gilet de M. Wardle; puis tous les trois se mirent à rire ensemble, mais surtout les deux derniers gentlemen, qui se prirent et se secouèrent la main sans aucune raison apparente.
«Vous dînez avec moi aujourd'hui? dit M. Wardle à Perker, pendant que celui-ci le reconduisait.
—Je ne peux pas vous le promettre, mon cher monsieur; je ne peux pas vous le promettre. En tout cas, je passerai chez vous ce soir.
—Je vous attendrai à cinq heures.
—Allons, Joe!» Et Joe ayant été éveillé, à grand'peine, les deux amis partirent dans le carrosse de M. Wardle. Joe monta derrière et s'établit sur le siége que son maître y avait fait placer par humanité; car s'il avait dû rester debout, il aurait roulé en bas et se serait tué, dès son premier somme.
Nos amis se firent conduire d'abord au George et Vautour. Là ils apprirent qu'Arabelle était partie avec sa femme de chambre, dans une voiture de place, pour aller voir Émily; dont elle avait reçu un petit billet. Alors, comme Wardle avait quelques affaires à arranger dans la cité, il renvoya la voiture et le gros bouffi à l'hôtel, afin de prévenir qu'il reviendrait à cinq heures avec M. Pickwick pour dîner.
Chargé de ce message, le gros bouffi s'en retourna, dormant sur son siége aussi paisiblement que s'il avait été sur un lit soutenu par des ressorts de montre. Par une espèce de miracle, il se réveilla de lui-même lorsque la voiture s'arrêta, et se secouant vigoureusement, pour aiguiser ses facultés, il monta l'escalier, afin d'exécuter sa commission.
Mais, soit que les secousses que s'était données le gros joufflu eussent embrouillé ses facultés, au lieu de les remettre sur un bon pied; soit qu'elles eussent éveillé en lui une quantité d'idées nouvelles, suffisantes pour lui faire oublier les cérémonies et les formalités ordinaires; soit (ce qui est encore possible) qu'elles n'eussent pas été suffisantes pour l'empêcher de se rendormir en montant l'escalier, le fait est qu'il entra dans le salon, sans avoir préalablement frappa à la porte, et aperçut ainsi un gentleman, assis amoureusement sur le sofa, auprès de miss Émily, en tenant un bras passé autour de sa taille, tandis qu'Arabelle et la jolie femme de chambre feignaient de regarder attentivement par une fenêtre, à l'autre bout de la chambre. À cette vue le gros joufflu laissa échapper une exclamation, les femmes jetèrent un cri, et le gentleman lâcha un juron, presque simultanément.
«Qui venez-vous chercher ici, petit misérable?» s'écria le gentleman, qui n'était autre que M. Snodgrass.
Le gros joufflu, prodigieusement épouvanté, répondit brièvement: «Maîtresse.»
«Que me voulez-vous, stupide créature? lui demanda Émily, en détournant la tête.
—Mon maître et M. Pickwick viennent dîner ici à cinq heures.
—Quittez cette chambre! reprit M. Snodgrass, dont les yeux lançaient des flammes sur le jeune homme stupéfié.
—Non! non! non! s'écria précipitamment Émily. Arabelle, ma chère, conseillez-moi.»
Émily et M. Snodgrass, Arabelle et Mary tinrent conseil dans un coin, et se mirent à parler vivement, à voix basse, pendant quelques minutes, durant lesquelles le gros joufflu sommeilla.
«Joe, dit à la fin Arabelle, en se retournant avec le plus séduisant sourire; comment vous portez-vous, Joe?
—Joe, reprit Émily, vous êtes un bon garçon. Je ne vous oublierai pas, Joe.
--Joe, poursuivit M. Snodgrass, en s'avançant vers l'enfant étonné, et en lui prenant la main, je ne vous avais pas reconnu. Voilà cinq shillings pour vous, Joe.
—Je vous en devrai cinq aussi, ajouta Arabelle, parce que nous sommes de vieilles connaissances, vous savez,» et elle accorda un second sourire, encore plus enchanteur, au corpulent intrus.
Les perceptions du gros bouffi étant peu rapides, il parut d'abord singulièrement intrigué par cette soudaine révolution qui s'opérait en sa faveur, et regarda même autour de lui, d'un air très-alarmé. À la fin, cependant, son large visage commença à montrer quelques symptômes d'un sourire proportionnellement large, puis, fourrant une demi-couronne dans chacun de ses goussets, et, ses mains et ses poignets par-dessus, il laissa échapper un éclat de rire enroué. C'est la première et ce fut la seule fois de sa vie qu'on l'entendit rire.
«Je vois qu'il nous comprend, dit Arabelle.
—Il faudrait lui faire manger quelque chose sur-le-champ,» fit observer Émily.
Il s'en fallut de peu que le gros bouffi ne rit encore en entendant cette proposition. Après quelques autres chuchotements, Mary sortit lestement du groupe et dit:
«Je vais dîner avec vous aujourd'hui, monsieur, si vous voulez bien?
—Par ici, répondit le jeune garçon avec empressement. Il y a un fameux pâté de viande en bas!»
À ces mots, le gros joufflu descendit l'escalier pour conduire Mary à l'office, et le long du chemin sa jolie compagne captivait l'attention de tous les garçons, et mettait de mauvaise humeur toutes les femmes de chambre.
Le pâté, dont le gros joufflu avait parlé avec tant de tendresse, se trouvait effectivement, encore dans l'office; on y ajouta un bifteck, un plat de pommes de terre, et un pot de porter.
«Asseyez-vous, dit Joe. Quelle chance! Le bon dîner! Comme j'ai faim!»
Ayant répété cinq ou six fois ces exclamations avec une sorte de ravissement, le jeune garçon s'assit au haut bout de la petite table, et Mary se plaça au bas bout.
«Voulez-vous un peu de cela? dit le gros joufflu, en plongeant dans le pâté son couteau et sa fourchette jusqu'au manche.
—Un peu, s'il vous plaît.»
Joe ayant servi à Mary un peu du pâté, et s'en étant servi beaucoup à lui-même, allait commencer à manger, quand, tout à coup il se pencha en avant sur sa chaise, en laissant ses mains, avec le couteau et la fourchette, tomber sur ses genoux, et dit très-lentement.
«Vous êtes gentille à croquer, savez-vous?»
Ceci était dit d'un air d'admiration très-flatteur, mais cependant il y avait encore, dans les yeux du jeune gentleman, quelque chose qui sentait le cannibale plus que l'amour passionné.
—Eh! mais, Joseph, s'écria Mary, en affectant de rougir, qu'est-ce que vous voulez dire?»
Le gros joufflu, reprenant graduellement sa première position, répliqua seulement par un profond soupir, resta pensif pendant quelques minutes, et but une longue gorgée de porter. Après quoi, il soupira encore, et s'appliqua très-solidement au pâté.
«Quelle aimable personne que miss Émily! dit Mary, après un long silence.
—J'en connais une plus aimable.
—En vérité?
—Oui, en vérité, répliqua le gros joufflu, avec une vivacité inaccoutumée.
—Comment s'appelle-t-elle?
—Comment vous appelez-vous?»
—Mary.
—C'est son nom. C'est vous.»
Le gros garçon, pour rendre ce compliment plus incisif, y joignit une grimace, et donna à ses deux prunelles une combinaison de loucherie, croyant ainsi, selon toute apparence, lancer une œillade meurtrière.
«Il ne faut pas me parler comme cela, dit Mary. Vous ne me parlez pas sérieusement.
—Bah! que si, je dis.
—Eh bien?
—Allez-vous venir ici régulièrement?
—Non, je m'en vais demain soir.
—Oh! reprit le gros joufflu, d'un ton prodigieusement sentimental, comme nous aurions eu du plaisir à manger ensemble, si vous étiez restée!
—Je pourrais peut-être venir quelquefois, ici, pour vous voir, si vous vouliez me rendre un service,» répondit Mary, en roulant la nappe pour jouer l'embarras.
Le gros joufflu regarda alternativement le pâté et la grillade, comme s'il avait pensé qu'un service devait être lié en quelque sorte avec des comestibles; puis, tirant de sa poche une de ses demi-couronnes, il la considéra avec inquiétude.
«Vous ne me comprenez pas?» poursuivit Mary, en regardant finement son large visage.
Il considéra sur nouveaux frais la demi-couronne, et répondit faiblement: non.
«Les ladies voudraient bien que vous ne parliez pas au vieux gentleman du jeune gentleman qui était là-haut; et moi je le voudrais bien aussi.
—C'est-il là tout? répondit le gros garçon, évidemment soulagé d'un grand poids, et rempochant sa demi-couronne. Je n'en dirai rien, bien sûr.
—Voyez-vous, M. Snodgrass aime beaucoup miss Émily; et miss Émily aime beaucoup M. Snodgrass; et si vous racontiez cela, le vieux gentleman vous emmènerait bien loin à la campagne, où vous ne pourriez plus voir personne.
—Non, non, je n'en dirai rien, répéta le gros joufflu, résolument.
—Vous serez bien gentil. Mais, à présent, il faut que je monte en haut, et que j'habille ma maîtresse pour le dîner.
—Ne vous en allez pas encore.
—Il le faut bien. Adieu, pour à présent.»
Le gros joufflu, avec la galanterie d'un jeune éléphant, étendit ses bras pour ravir un baiser; mais comme il ne fallait pas grande agilité pour lui échapper, son aimable vainqueur disparut, avant qu'il les eût refermés. Ainsi désappointé, l'apathique jeune homme mangea une livre ou deux de bifteck, avec une contenance sentimentale, et s'endormit profondément.
On avait tant de choses à se dire dans le salon, tant de plans à concerter pour le cas où la cruauté de M. Wardle rendrait nécessaires un enlèvement et un mariage secret, qu'il était quatre heures et demie quand M. Snodgrass fit ses derniers adieux. Les dames coururent pour s'habiller dans la chambre d'Émily, et le gentleman, ayant pris son chapeau, sortit du salon; mais à peine était-il sur le carré, qu'il entendit la voix de M. Wardle. Il regarda par-dessus la rampe et le vit monter, suivi de plusieurs autres personnes. Dans sa confusion, et ne connaissant point les êtres de l'hôtel, M. Snodgrass rentra précipitamment dans la chambre qu'il venait de quitter, puis passant de là dans une autre pièce, qui était la chambre à coucher de M. Wardle, il en ferma la porte doucement, juste comme les personnes qu'il avait aperçues entraient dans le salon. Il reconnut facilement leurs voix: c'étaient M. Wardle et M. Pickwick, M. Nathaniel Winkle et M. Benjamin Allen.
«C'est très-heureux que j'aie eu la présence d'esprit de les éviter, pensa M. Snodgrass avec un sourire, en marchant, sur la pointe du pied, vers une autre porte, située auprès du lit. Cette porte-ci ouvre sur le même corridor, et je puis m'en aller par là tranquillement et commodément.»
Il n'y avait qu'un seul obstacle à ce qu'il s'en allât tranquillement et commodément, c'est que la porte était fermée à double tour et la clef absente.
«Garçon! dit le vieux Wardle, en se frottant les mains; donnez-nous de votre meilleur vin, aujourd'hui.
—Oui, monsieur.
—Faites savoir à ces dames que nous sommes rentrés.
—Oui, monsieur.»
M. Snodgrass aussi désirait bien ardemment faire savoir à ces dames qu'il était rentré. Une fois même il se hasarda à chuchoter à travers le trou de la serrure: «Garçon!» Mais pensant qu'il pourrait évoquer quelque autre personne, et se rappelant avoir lu le matin, dans son journal, sous la rubrique Cours et Tribunaux, les infortunes d'un gentleman, arrêté dans un hôtel voisin, pour s'être trouvé dans une situation semblable à la sienne, il s'assit sur un porte-manteau, en tremblant violemment.
«Nous n'attendrons pas Perker une seule minute, dit Wardle en regardant sa montre. Il est toujours exact, il sera ici à l'heure juste s'il a l'intention de venir; sinon il est inutile de nous en occuper. Ah! Arabelle.
—Ma sœur! s'écria Benjamin Allen, en l'enveloppant de ses bras d'une manière fort dramatique.
—Oh! Ben, mon cher, comme tu sens le tabac! s'écria Arabelle, apparemment suffoquée par cette marque d'affection.
—Tu trouves? C'est possible... (C'était possible en effet, car il venait de quitter une charmante réunion de dix ou douze étudiants en médecine, entassés dans un arrière-parloir devant un énorme feu.) Combien je suis charmé de te voir! Dieu te bénisse, Arabelle.
—Là, dit Arabelle, en se penchant en avant et en tendant son visage à son frère; mais, mon cher Ben, ne me prends pas comme cela, tu me chiffonnes.»
En cet endroit de la réconciliation, M. Ben Allen se laissant vaincre par sa sensibilité, par les cigares et le porter, promena ses yeux sur tous les assistants à travers des lunettes humides.
«Est-ce qu'on ne me dira rien à moi? demanda M. Wardle en ouvrant ses bras.
—Au contraire, dit tout bas Arabelle, en recevant l'accolade et les cordiales félicitations du vieux gentlemen; vous êtes un méchant, un cruel, un monstre!
—Vous êtes une petite rebelle, répliqua Wardle du même ton; et je me verrai obligé de vous interdire ma maison. Les personnes comme vous, qui se sont mariées en dépit de tout le monde, devraient être séquestrées de la société. Mais, allons! ajouta-t-il tout haut, voici le dîner; vous vous mettrez à côté de moi.—Joe, damné garçon, comme il est éveillé!»
Au grand désespoir de son maître, le gros joufflu était effectivement dans un état de vigilance remarquable. Ses yeux se tenaient tout grands ouverts et ne paraissaient point avoir envie de se fermer. Il y avait aussi dans ses manières une vivacité également inexplicable! Chaque fois que ses regards rencontraient ceux d'Émily ou d'Arabelle, il souriait en grimaçant; et une fois Wardle aurait pu jurer qu'il l'avait vu cligner de l'œil.
Cette altération dans les manières du gros joufflu naissait du sentiment de sa nouvelle importance, et de la dignité qu'il avait acquise en se trouvant le confident des jeunes ladies. Ces sourires et ces clins d'œil étaient autant d'assurances condescendantes qu'elles pouvaient compter sur sa fidélité. Cependant comme ces signes étaient plus propres à inspirer les soupçons qu'à les apaiser, et comme ils étaient, en outre, légèrement embarrassants, Arabelle y répondait de temps en temps par un froncement de sourcils, par un geste de réprimande; mais le gros garçon ne voyant là qu'une invitation à se tenir sur ses gardes, recommençait à cligner de l'œil et à sourire avec encore plus d'assiduité, afin de prouver qu'il comprenait parfaitement.
«Joe, dit M. Wardle, après une recherche infructueuse dans toutes ses poches, ma tabatière est-elle sur le sofa?
—Non, monsieur.
—Oh! je m'en souviens; je l'ai laissée sur la toilette ce matin. Allez la chercher dans ma chambre.»
Le gros garçon alla dans la chambre voisine, et après quelques minutes d'absence revint avec la tabatière, mais aussi avec la figure la plus pâle qu'ait jamais portée un gros garçon.
«Qu'est-ce qui lui est donc arrivé? s'écria M. Wardle.
—Il ne m'est rien arrivé, répondit Joe avec inquiétude.
—Est-ce que vous avez vu des esprits? demanda le vieux gentleman.
—Ou bien est-ce que vous en avez bu? suggéra Ben Allen.
—Je pense que vous avez raison, chuchota Wardle à travers la table; il s'est grisé, j'en suis sûr.»
Ben Allen répondit qu'il le croyait; et comme il avait observé beaucoup de cas semblables, Wardle fut confirmé dans la pensée qui cherchait à s'insinuer dans son cerveau depuis une demi-heure, et arriva à la conclusion que le gros joufflu était tout à fait gris.
«Ayez l'œil sur lui pendant quelques minutes, murmura-t-il; nous verrons bientôt s'il a réellement bu.»
Le fait est que l'infortuné jeune homme avait seulement échangé une douzaine de paroles avec M. Snodgrass; que celui-ci l'avait supplié de s'adresser à quelque ami pour le faire mettre en liberté, puis l'avait poussé dehors avec la tabatière de peur qu'une absence trop prolongée n'éveillât des soupçons. Rentré dans la salle à manger, Joe était resté quelques instants à ruminer, avec une physionomie renversée, puis il avait quitté la chambre pour aller chercher Mary.
Mais Mary était retournée au Georges et Vautour, après avoir habillé sa maîtresse, et le gros joufflu était revenu, plus démonté qu'auparavant.
M. Wardle et Ben Allen échangèrent plusieurs coups d'œil.
«Joe, dit M. Wardle.
—Oui, monsieur.
—Pourquoi êtes-vous sorti?»
Le gros joufflu regarda d'un air troublé chacun des convives, et bégaya qu'il n'en savait rien.
«Oh! dit Wardle, vous n'en savez rien. Portez ce fromage à M. Pickwick.»
Or, M. Pickwick, se trouvant en parfaite santé et en parfaite humeur, s'était rendu universellement délicieux pendant tout le temps du dîner, et paraissait en ce moment, engagé dans une intéressante conversation avec Émily et M. Winkle. Courbant gracieusement sa tête du côté de ses auditeurs, et tout rayonnant de paisibles sourires, il agitait doucement sa main droite, pour donner plus de force à ses observations. Il prit un morceau de fromage sur l'assiette et allait se retourner pour continuer sa conversation, quand le gros garçon se baissant de manière à amener sa tête au même niveau que celle de M. Pickwick, dirigea son pouce par-dessus son épaule comme pour lui montrer quelque chose, et fit en même temps la grimace la plus hideuse qu'on ait jamais vue.
«Eh mais! s'écria M. Pickwick en tressaillant, voilà qui est... Eh...?» il s'arrêta court, car Joe venait de se redresser, et était ou prétendait être profondément endormi.
«Qu'est-ce qu'il y a? demanda M. Wardle.
—Votre jeune homme est si singulier, continua M. Pickwick en regardant Joe d'un air inquiet. Cela vous étonnera peut-être, mais sur ma parole, j'ai peur qu'il n'ait quelquefois l'esprit un peu dérangé.
—Oh! monsieur Pickwick ne dites point cela, s'écrièrent ensemble Émily et Arabelle.
—Je n'en répondrais pas, bien entendu, reprit le philosophe, au milieu d'un profond silence et d'une épouvante générale; mais ses manières avec moi, en ce moment, étaient vraiment alarmantes! Oh là là! cria M. Pickwick en sautant sur sa chaise. Je vous demande pardon, mesdames; mais il vient de m'enfoncer quelque chose de pointu dans la jambe.... Réellement, il est très-dangereux.
—Il est soûl! vociféra le vieux Wardle avec colère. Tirez la sonnette, appelez les garçons! il est soûl!...
—Je ne suis pas soûl! s'écria le gros bouffi en tombant à genoux, pendant que son maître le saisissait par le collet, je ne suis pas soûl!
—Alors vous êtes fou, ce qui est encore pis; appelez les garçons!
—Je ne suis pas fou, je suis très-raisonnable, répliqua Joe en commençant à pleurer.
—Alors pourquoi diable piquez-vous la jambe de M. Pickwick?
—Il ne voulait pas me regarder, j'avais quelque chose à lui dire.
—Que vouliez-vous lui dire?» demandèrent une demi-douzaine de voix à la fois.
Joe soupira, regarda la porte de la chambre à coucher, soupira encore, et essuya ses larmes avec les jointures de ses deux index.
«Qu'est-ce que vous vouliez lui dire? demanda M. Wardle en le secouant.
—Arrêtez! dit M. Pickwick, laissez-moi lui parler. Qu'est-ce que vous désiriez me communiquer, mon pauvre garçon?
—Je voulais vous parler tout bas.
—Vous vouliez lui mordre l'oreille, je suppose, interrompit M. Wardle; ne l'approchez pas, Pickwick, il est enragé. Tirez la sonnette pour qu'on l'emmène en bas.»
À l'instant où M. Winkle prenait le cordon de la sonnette, il fut arrêté par d'universelles exclamations de surprise. L'amant captif, avec un visage pourpre de confusion, était soudainement sorti de la chambre à coucher, et faisait un salut général à toute le compagnie.
«Oh! ah! s'écria M. Wardle en lâchant le collet du gros joufflu et en reculant d'un pas, qu'est-ce que cela signifie?
—Monsieur, répliqua M. Snodgrass, je suis caché dans la chambre voisine depuis votre retour.
—Émily, ma fille, dit M. Wardle d'un ton de reproche, vous savez pourtant bien que je déteste les cachoteries et les mensonges. Ceci est tout à fait indélicat et inexcusable. Je ne méritais pas cela de votre part, Émily, en vérité.
—Cher papa, dit Émily, j'ignorais qu'il était là. Arabelle peut vous le dire, et Joe aussi, et tout le monde. Auguste, au nom du ciel, expliquez-vous!»
M. Snodgrass, qui avait attendu seulement qu'on voulût bien l'entendre, raconta immédiatement comment il avait été placé dans cette position embarrassante; comment la crainte d'exciter des dissensions domestiques l'avait seule engagé à éviter la rencontre de M. Wardle; comment il voulait simplement s'en aller par une autre porte, et comment, la trouvant fermée, il avait été forcé de rester, contre sa volonté. Il termina en disant qu'il se trouvait placé dans une situation pénible; mais qu'il le regrettait moins maintenant, puisque c'était une occasion de déclarer devant leurs amis communs qu'il aimait profondément et sincèrement la fille de M. Wardle; qu'il était orgueilleux d'avouer que leur penchant était mutuel, et que, quand même il serait séparé d'elle par des milliers de lieues, quand même l'Océan roulerait entre eux ses ondes infinies, il n'oublierait jamais un seul instant cet heureux jour où, pour la première fois, etc., etc., etc.
Ayant péroré de cette manière, M. Snodgrass salua encore, regarda dans son chapeau, et se dirigea vers la porte.
«Arrêtez! s'écria M. Wardle. Pourquoi, au nom de tout ce qui est....
—Inflammable, suggéra doucement M. Pickwick, pensant qu'il allait venir quelque chose de pis.
—Eh bien! au nom de tout ce qui est inflammable, dit M. Wardle en adoptant cette variante, pourquoi ne m'avez-vous pas dit cela, à moi, en premier lieu?
—Ou pourquoi ne vous êtes-vous pas confié à moi? ajouta M. Pickwick.
—Voyons, dit Arabelle, en se chargeant de la défense, à quoi sert de faire tant de questions; maintenant surtout, quand vous savez que vous aviez choisi, dans des vues intéressées, un beau-fils beaucoup plus riche, et que vous êtes si méchant et si emporté, que tout le monde a peur de vous, excepté moi? Donnez-lui une poignée de mains, et faites-lui servir quelque chose à manger, pour l'amour du ciel! Vous voyez bien son air affamé! et, je vous en prie, faites apporter votre vin tout de suite, car vous ne serez pas supportable jusqu'à ce que vous ayez bu vos deux bouteilles, au moins.»
Le digne vieillard tira Arabelle par l'oreille, l'embrassa sans le plus léger scrupule, embrassa également sa fille avec une grande affection, et secoua cordialement la main de M. Snodgrass.
«Elle a raison sur un point, tout au moins, dit-il joyeusement; sonnez pour le vin.»
Le vin arriva, et Perker entra en même temps. M. Snodgrass fut servi sur une petite table, et quand il eut dépêché son dîner, il tira sa chaise auprès d'Émily, sans la plus légère opposition de la part du vieux gentleman.
La soirée fut
charmante. Le petit Perker était tout à fait en train. Il
raconta plusieurs histoires comiques, et chanta une chanson
sérieuse qui
parut presque aussi comique que ses anecdotes. Arabelle fut ravissante,
M. Wardle jovial, M. Pickwick harmonieux, M. Ben Allen bruyant, les
amants silencieux, M. Winkle bavard, et toute la société
fort heureuse.
CHAPITRE XXVI.
M. Salomon Pell, assisté par un comité choisi de cochers, arrange les affaires de M. Weller senior.
«Samivel, dit M. Weller en accostant son fils, le lendemain des funérailles, je l'ai trouvé; je pensais bien qu'il était ici.
—Qu'est-ce que vous avez trouvé?
—Le testament de ta belle-mère, Sammy, qui fait ces arrangements dont je t'ai parlé, pour les fontes.
«Quoi! elle ne vous avait pas dit où il était?
—Pas un brin, Sammy. Nous étions en train d'ajuster nos petits différents, et je la remontais, et je l'engageais à se remettre sur pieds, si bien que j'ai oublié de lui parler de cela. Ensuite, je ne sais pas trop si j'en aurais parlé, quand même je m'en serais souvenu, car c'est une drôle de chose, Sammy, de tourmenter quelqu'un pour sa propriété, quand vous l'assistez dans une maladie. C'est comme si vous mettiez la main dans la poche d'un voyageur de l'impériale, qui a été jeté par terre, pendant que vous l'aidez à se relever, et que vous lui demandez, avec un soupir, comment il se porte.»
Après avoir donné cette illustration figurée de sa pensée, M. Weller ouvrit son portefeuille, et en tira une feuille de papier à lettre, passablement malpropre, et sur laquelle étaient inscrits divers caractères, amoncelés dans une remarquable confusion.
«Voilà ici le document, Sammy; je l'ai trouvé dans la petite théière noire, sur la planche de l'armoire du comptoir. C'est là qu'elle mettait ses bank-notes avant d'être mariée, Sammy; j'y en ai vu prendre bien des fois. Pauvre créature! elle aurait pu remplir de testaments toutes les théières de la maison, sans se gêner beaucoup, car elle ne prenait guère de cette boisson-là dans les derniers temps, excepté dans les soirées de tempérance, ous-ce qu'elle mettait une fondation de thé pour poser les esprits par-dessus.
—Qu'est-ce qu'il dit? demanda Sam.
—Juste ce que je t'ai raconté, mon garçon: deux cents livres sterling dans les fontes, à mon beau-fils Samivel, et tout le reste de mes propriétés de toute sorte à mon mari, M. Tony Veller, que je nomme mon seul équateur.
—Est-ce tout?
—C'est tout. Et comme c'est clair et satisfaisant pour vous et pour moi, qui sont les seules parties intéressées, je suppose que nous pourrons aussi bien mettre ce morceau de papier ici dans le feu.
—Qu'est-ce que vous allez faire, lunatique? s'écria Sam en saisissant le testament, tandis que son père attisait innocemment le feu avant de l'y jeter. Vous êtes un joli exécuteur, véritablement.
—Pourquoi pas? demanda M. Weller en se retournant d'un air sévère, avec le fourgon dans sa main.
—Pourquoi pas! Parce qu'il faut qu'il soit égalisé, et falziflé, et juré, et toutes sortes de manières de formalités.
—C'est-y sérieux tout ça? demanda M. Weller en déposant le fourgon.»
Sam boutonna soigneusement le testament dans sa poche, en intimant, par un geste, qu'il parlait fort sérieusement.
«Alors je vas te dire la chose, reprit M. Weller après une courte méditation; voilà une affaire qui regarde l'ami intime du chancelier. I faut que Pell mette son nez là dedans. C'est un fameux gaillard dans une question de loi difficile. Nous allons faire produire ça sur-le-champ devant la Cour des insolvables, Sammy.
—Je n'ai jamais vu une vieille créature aussi écervelée! s'écria Sam colériquement. Old Baileys, et la Cour des insolvables, et les alébis, et toute sorte de fariboles qui se brouillent dans sa cervelle. Vous feriez mieux de mettre votre habit du dimanche et de venir avec moi à la ville, pour arranger cette affaire ici, que de rester là à prêcher sur ce que vous n'entendez pas.
—Très-bien, Sammy, je suis tout à fait concordant à ce qui pourra expédier les affaires. Mais fais attention à ceci, mon garçon, il n'y a que Pell, il n'y a que Pell, dans une affaire législative.
—Je n'en demande pas un autre; mais êtes-vous prêt à venir?
—Attends une minute, Sammy, répliqua M. Weller en attachant son châle à l'aide d'une petite glace accrochée à la fenêtre; attends une minute, Sammy, poursuivit-il en s'efforçant d'entrer dans son habit au moyen des plus étonnantes contorsions; quand tu seras devenu aussi vieux que ton père, tu n'entreras pas dans ta veste aussi aisément qu'à présent, mon garçon.
—Si je ne pouvais pas y entrer plus aisément que cela, je veux être pendu si j'en mettais jamais une.
—Tu penses comme ça, maintenant, répliqua M. Weller avec la gravité de l'âge; mais tu t'apercevras que tu deviendras plus sage quand tu deviendras plus gros. La grosseur et la sagesse vont toujours ensemble, Sammy.»
Ayant débité cette infaillible maxime, résultat de beaucoup d'années et d'observations personnelles, M. Weller parvint, par une habile inflexion de son corps, à boutonner le premier bouton de sa lourde redingote. Ensuite, s'étant reposé quelques secondes pour reprendre haleine, il brossa son chapeau avec son coude, et déclara qu'il était prêt.
«Comme quatre têtes valent mieux que deux, Sammy, dit M. Weller en conduisant sa carriole sur la route de Londres, et comme cette propriété ici est une tentation pour un gentleman de la justice, nous prendrons deux de mes amis avec nous qui seront bientôt sur ses talons, s'il veut faire qué'que chose d'inconvenant: deux de ceux que tu as vus à la prison l'autre jour. C'est les meilleurs connaisseurs en chevaux que tu aies jamais rencontrés.
—Et en hommes d'affaires aussi?
—L'homme qui sait former un jugement judiciaire d'un cheval peut former un jugement judiciaire de n'importe quoi,» répondit M. Weller si dogmatiquement, que Sam n'osa point contester cet aphorisme.
En conséquence de cette notable résolution, M. Weller mit en réquisition les services du gentleman au teint marbré et ceux de deux autres très-gros cochers, choisis apparemment à cause de leur ampleur et de leur sagesse proportionnelle. Le quintette se rendit alors à la taverne du Portugal-Street, d'où un messager fut dépêché à la Cour des insolvables, pour requérir la présence immédiate de M. Salomon Pell.
Le messager le trouva dans la salle, occupé à prendre une petite collation froide, composée d'un biscuit et d'un cervelas. Les affaires étaient un peu languissantes en ce moment; aussi à peine le message lui eut-il été soufflé dans l'oreille qu'il fourra les restes de son déjeuner dans sa poche parmi plusieurs autres documents professionnels, et se dirigea vers ses clients avec tant de vivacité qu'il avait atteint le parloir de la taverne avant que le messager se fût dégagé de la salle d'audience.
«Gentlemen, dit M. Pell en touchant son chapeau, je vous offre mes services. Je ne dis pas cela pour vous flatter, gentlemen, mais il n'y a pas dans le monde cinq autres personnes pour qui je fusse sorti de la cour aujourd'hui.
—Fort occupé? dit Sam.
—Occupé par-dessus les épaules, comme mon ami le défunt lord chancelier me disait souvent, quand il venait d'entendre des appels dans la chambre des Lords. Il n'était pas bien robuste, et il se ressentait beaucoup de ces appels. J'ai pensé bien des fois qu'il ne pourrait pas y résister, en vérité.»
En achevant ces paroles, M. Pell branla la tête et s'arrêta. Aussitôt M. Weller, poussant du coude son voisin pour lui faire remarquer les connaissances distinguées de l'homme d'affaires, demanda à celui-ci si les fatigues en question avaient produit quelques mauvais effets permanents sur la constitution de son noble ami.
«Je ne pense pas qu'il s'en soit jamais remis, répliqua Pell. En fait, je suis sûr que non. «Pell, me disait-il souvent, comment diable pouvez-vous soutenir tout le travail que vous faites? C'est un mystère pour moi.—Ma foi, répondais-je, sur ma vie, je ne le sais pas moi-même.—Pell, ajoutait-il en soupirant et en me regardant avec un peu d'envie.... une envie amicale, comme vous voyez, gentlemen, pure envie amicale.... je n'y faisais pas attention; Pell, disait-il, vous êtes étonnant, vraiment étonnant.» Ah! vous l'auriez beaucoup, aimé si vous l'aviez connu, gentlemen. Apportez-moi pour trois pence de rhum, ma chère.»
Ayant adressé cette dernière phrase à la servante d'un ton de douleur comprimée, M. Pell soupira, regarda ses souliers, puis le plafond, but son rhum et tirant sa chaise plus près de la table: «Quoi qu'il en soit, un homme de ma profession n'a pas le droit de penser à ses amitiés privées, quand son assistance légale est requise. Par parenthèse, gentlemen, depuis la dernière fois que je vous ai vus, nous avons eu à pleurer sur une mélancolique circonstance. (M. Pell tira son mouchoir en prononçant le mot pleurer, mais il n'en fit pas d'autre usage que d'essuyer une légère goutte de rhum qui teignait sa lèvre supérieure.) J'ai vu cela dans l'Advertiser, monsieur Weller, poursuivit-il. Et dire qu'elle n'avait pas plus de cinquante-deux ans!»
Ces exclamations d'un esprit pensif étaient adressées à l'homme au teint marbré, dont M. Pell avait fortuitement rencontré le regard. Malheureusement, la conception de celui-ci était, en général, d'une nature fort nuageuse. Il s'agita d'un air inquiet sur sa chaise en déclarant qu'en vérité.... quant à cela.... il n'y avait pas moyen de dire comment les choses en étaient venues là: proposition subtile, difficile à détruire par des arguments, et qui, en conséquence, ne fut controversée par personne.
«J'ai entendu dire que c'était une bien belle femme, monsieur Weller, ajouta-t-il d'un air de sympathie.
—Oui, monsieur, c'est vrai, répliqua le cocher, quoiqu'il n'aimât pas trop cette manière d'entamer le sujet; mais il pensait que l'homme d'affaires, vu sa longue intimité avec le défunt lord chancelier, devait se connaître mieux que lui en politesse et en bonnes manières. Elle était fort belle femme quand je l'ai connue, monsieur; elle était veuve alors.
—Voilà qui est curieux, dit Pell, en regardant les assistants avec un douloureux sourire; Mme Pell, aussi, était une veuve.
—C'est un fait fort extraordinaire, fit observer l'homme au teint marbré.
—Oui, c'est une singulière coïncidence, reprit Pell.
—Pas du tout reprit M. Weller d'un ton bourru, il a y plus de veuves que de filles qui se marient.
—Très-bien, très-bien, répondit Pell, vous avez tout à fait raison, monsieur Weller. Mme Pell était une femme élégante et accomplie; ses manières faisaient l'admiration générale du voisinage. J'étais orgueilleux quand je la voyais danser. Il y avait quelque chose de si ferme, de si noble, et cependant de si naturel dans son maintien! Sa tournure, gentlemen, était la simplicité même.... Ah! hélas!—Permettez-moi cette question, monsieur Samuel, poursuivit l'avoué d'une voix plus basse, votre belle-mère était-elle grande?
—Pas trop.
—Mme Pell était grande; c'était une femme superbe, d'une magnifique figure, et dont le nez, gentlemen, avait été fait pour commander. Elle m'était fort attachée, fort! Elle avait de plus une famille distinguée: le frère de sa mère, gentlemen, avait fait une faillite de huit cents livres sterling comme Law stationer[24].
—Maintenant, interrompit M. Weller, qui s'était montré inquiet et agité pendant cette discussion, maintenant, pour parler d'affaires....»
Ces paroles furent une délicieuse musique aux oreilles de M. Pell. Il cherchait depuis longtemps à deviner s'il y avait quelque affaire à traiter, ou s'il avait été simplement invité pour prendre sa part d'un bol de punch ou de grog; et le doute se trouvait résolu sans qu'il eût témoigné aucun empressement capable de le compromettre. Il posa son chapeau sur la table et ses yeux brillaient en disant:
«Quelle est l'affaire sur laquelle.... hum?—Y a-t-il un de ces gentlemen qui désire passer devant la cour? Nous avons besoin d'une arrestation: une arrestation amicale fera l'affaire. Nous sommes tous amis ici, je suppose?
—Donne-moi le document Sammy, dit M. Weller à son fils, qui paraissait jouir étonnamment de cette scène. Ce que nous désirons, mossieu, c'est vétrification de ceci.
—Une vérification, mon cher monsieur; vérification, fit observer Pell.
—C'est bien, mossieu, reprit M. Weller aigrement; vérification, ou vétrification, c'est toujours la même chose. Si vous ne me comprenez pas, j'espère que je trouverai quelqu'un qui me comprendra.
—Il n'y a pas d'offense, monsieur Weller, répondit Pell d'un ton doux. Vous êtes l'exécuteur à ce que je vois, ajouta-t-il en jetant les yeux sur le papier.
—Oui, mossieu.
—Ces autres gentlemen sont légataires, à ce que je présume? demanda Pell avec un sourire congratulatoire.
—Sammy est locataire, répliqua M. Weller. Ces autres gentlemen sont de mes amis, venus avec moi pour voir que tout se passe comme il faut, des espèces d'arbitres.
—Oh! très-bien; je n'ai aucune raison pour m'opposer à cela, assurément. Je vous demanderai la légère somme de cinq livres sterling[25] avant de commencer, ha! ha! ha!»
Le comité ayant décidé que les cinq livres sterling pouvaient être avancées, M. Weller produisit cette somme. Ensuite on tint, à propos de rien, une longue consultation, dans laquelle M. Pell démontra, à la parfaite satisfaction des arbitres, que si le soin de cette affaire avait été confié à tout autre qu'à lui, elle aurait tourné de travers pour des raisons qu'il n'expliquait pas clairement, mais qui étaient, sans aucun doute, satisfaisantes. Ce point important dépêché, l'homme de loi prit pour se restaurer trois côtelettes, arrosées de bière et d'eau-de-vie, puis ensuite toute la troupe se dirigea vers Doctor's Commons.
Le lendemain, on fit une autre visite à Doctors' Commons, mais les attestations nécessaires furent un peu enrayées par un palfrenier ivre, qui se refusait obstinément à jurer autre chose que des jurons profanes, au grand scandale d'un procureur et d'un délégué du lord chancelier. La semaine suivante, il fallut faire encore d'autres visites à Doctor's Commons, puis au bureau des droits d'héritage; puis il fallut rédiger au contrat pour la vente de l'auberge, ratifier ledit contrat, dresser des inventaires, accumuler des masses de papier, expédier des déjeuners, avaler des dîners, et faire enfin une foule d'autres choses également nécessaires et profitables. Aussi M. Salomon Pell, et son garçon, et son sac bleu par-dessus le marché, se remplumèrent-ils si bien qu'on aurait eu infiniment de peine à les reconnaître pour le même homme, le même garçon et le même sac, qui flânaient à vide, quelques jours auparavant, dans Portugal-Street.
À la fin, toutes ces importantes affaires ayant été arrangées, un jour fut fixé pour la vente et le transfert en rentes qui devais être fait par les soins de Wilkins Flasher, esquire[26], agent de change, demeurant aux environs de la Banque, lequel avait été recommandé par M. Salomon Pell.
C'était une sorte de jour de fête, et nos amis n'avaient pas manqué de se costumer en conséquence. Les bottes de M. Weller étaient fraîchement cirées et ses vêtements arrangés avec un soin particulier. Le gentleman au teint marbré portait à la boutonnière de son habit un énorme dalhia garni de quelques feuilles, et les habits de ses deux amis étaient ornés de bouquets de laurier et d'autres arbres verts. Tous les trois avaient mis leur costume de fête, c'est-à-dire qu'ils étaient enveloppés jusqu'au menton, et portaient la plus grande quantité possible de vêtements; ce qui a toujours été le nec-plus-ultra de la toilette pour les cochers de voitures publiques, depuis que les voitures publiques ont été inventées.
M. Pell les attendait à l'heure désignée, dans le lieu de réunion ordinaire. Lui aussi avait mis une paire de gants et une chemise blanche, malheureusement éraillée au col et aux poignets par de trop fréquents lavages.
«Deux heures moins un quart, dit-il en regardant l'horloge de la salle. Le meilleur moment pour aller chez M. Flasher c'est deux heures un quart.
—Que pensez-vous d'une goutte de bière, gentlemen? suggéra l'homme au teint marbré.
—Et d'un petit morceau de bœuf froid? dit le second cocher.
—Écoutez! écoutez! cria Pell.
—Ou bien d'une huître? ajouta le troisième cocher, qui était un gentleman enroué, supporté par des piliers énormes.
—Afin de féliciter monsieur Weller sur sa nouvelle propriété, continua l'habile homme d'affaires. Eh! ha! hi! hi! hi!
—J'y suis tout à fait consentant, gentlemen, répondit M. Weller. Sammy, tirez la sonnette.»
Sam obéit, et le porter, le bœuf froid et les huîtres ayant été promptement apportés, furent aussi promptement dépêchés. Dans une opération où chacun prit une part si active, il serait peut-être inconvenant de signaler quelque distinction; pourtant, si un individu montra plus de capacités qu'un autre, ce fut le cocher à la voix enrouée, car il prit une pinte de vinaigre avec ses huîtres sans trahir la moindre émotion.
Lorsque les coquilles d'huîtres eurent été emportées, un verre d'eau et d'eau-de-vie fut placé devant chacun des gentlemen.
«Monsieur Pell, dit M. Weller en remuant son grog, c'était mon intention de proposer un toast en l'honneur des fontes dans cette occasion; mais Samivel m'a soufflé tout bas (ici M. Samuel Weller qui, jusqu'alors avait mangé ses huîtres avec de tranquilles sourires, cria tout à coup d'une voix sonore: Écoutez!) m'a soufflé tout bas qu'il vaudrait mieux dévouer la liqueur à vous souhaiter toutes sortes de succès et de prospérité, et à vous remercier de la manière dont vous avez conduit mon affaire. À vot'santé, mossieu.
—Arrêtez un instant, s'écria le gentleman au teint marbré avec une énergie soudaine; regardez-moi, gentlemen!»
En parlant ainsi, le gentleman au teint marbré se leva, et ses compagnons en firent autant. Il promena ses regards sur toute la compagnie, puis il leva lentement sa main, et en même temps chaque gentleman présent prit une longue haleine et porta son verre à sa bouche. Au bout d'un instant, le coryphée abaissa la main, et chaque verre fut déposé sur la table complétement vide. Il est impossible de décrire l'effet électrique de cette imposante cérémonie. À la fois simple, frappante et pleine de dignité, elle combinait tous les éléments de grandeur.
«Eh bien! gentlemen, fit alors M. Pell, tout ce que je puis dire, c'est que de telles marques de confiance sont bien honorables pour un homme d'affaires. Je ne voudrais point avoir l'air d'un égoïste, gentlemen; mais je suis charmé, dans votre propre intérêt, que vous vous soyez adressés à moi: voilà tout. Si vous étiez tombés entre les griffes de quelques membres infimes de la profession, vous vous seriez trouvés depuis longtemps dans la rue des enfoncés. Plût à Dieu que mon noble ami eût été vivant pour voir comment j'ai conduit cette affaire! Je ne dis pas cela par amour-propre, mais je pense... mais non, gentlemen, je ne vous fatiguerai pas de mon opinion à cet égard. On me trouve généralement ici, gentlemen; mais si je ne suis pas ici, au bien de l'autre côté de la rue, voilà mon adresse. Vous trouverez mes prix fort modérés et fort raisonnables. Il n'y a pas d'homme qui s'occupe plus que moi de ses clients, et je me flatte, en outre, de connaître suffisamment ma profession. Si vous pouvez me recommander à vos amis, gentlemen, je vous en serai très-obligé, et ils vous seront obligés aussi quand ils me connaîtront. À votre santé, gentlemen.»
Ayant ainsi exprimé ses sentiments, M. Salomon Pell plaça trois petites cartes devant les amis de M. Weller, et regardant de nouveau l'horloge, manifesta la crainte qu'il ne fût temps de partir. Comprenant cette insinuation, M. Weller paya les frais; puis l'exécuteur, le légataire, l'homme d'affaires et les arbitres, dirigèrent leurs pas vers la cité.
Le bureau de Wilkins Flasher, esquire, agent de change, était au premier étage, dans une cour, derrière la Banque d'Angleterre; la maison de Wilkins Flasher, esquire, était à Brixton, Surrey; le cheval et le stanhope de Wilkins Flasher, esquire, étaient dans une écurie et une remise adjacente; le groom de Wilkins Flasher, esquire, était en route vers le West-End pour y porter du gibier; le clerc de Wilkins Flasher, esquire, était allé dîner; et ainsi ce fut Wilkins Flasher lui-même qui cria: Entrez! lorsque M. Pell et ses compagnons frappèrent à la porte de son bureau.
«Bonjour, monsieur, dit Pell en saluant obséquieusement. Nous désirerions faire un petit transfert, s'il vous plaît.
—Bien, bien, entrez, répondit M. Flasher. Asseyez-vous une minute, je suis à vous sur-le-champ.
—Merci, monsieur, reprit Pell; il n'y a pas de presse.—Prenez une chaise, monsieur Weller.»
M. Weller prit une chaise, et Sam prit une boîte, et les arbitres prirent ce qu'ils purent trouver, et se mirent à contempler un almanach et deux ou trois papiers, collés sur le mur, avec d'aussi grands yeux et autant de révérence que si ç'avaient été les plus belles productions des anciens maîtres.
«Eh bien! voulez-vous parier une demi-douzaine de vin de Bordeaux,» dit Wilkins Flasher, esquire, en reprenant la conversation que l'entrée de M. Pell et de ses compagnons, avait interrompue un instant.
Ceci s'adressait à un jeune gentleman fort élégant, qui portait son chapeau sur son favori droit, et qui, nonchalamment appuyé sur un bureau, s'occupait à tuer des mouches avec une règle. Wilkins Flasher, esquire, se balançait sur deux des pieds d'un tabouret fort élevé, frappant avec grande dextérité, de la pointe d'un canif, le contre d'un petit pain à cacheter rouge, collé sur une boîte de carton. Les deux gentlemen avaient des gilets très-ouverts et des collets très-rabattus, de très-petites bottes et de très-gros anneaux, de très-petites montres et de très-grosses chaînes, des pantalons très-symétriques et des mouchoirs parfumés.
«Je ne parie jamais une demi-douzaine. Une douzaine, si vous voulez?
—Tenu. Simmery, tenu!
—Première qualité.
—Naturellement, répliqua Wilkins Flasher, esquire; et il inscrivit le pari sur un petit carnet, avec un porte crayon d'or. L'autre gentleman l'inscrivit également, sur un autre petit carnet, avec un autre porte crayon d'or.
—J'ai lu ce matin un avis concernant Boffer, dit ensuite M. Simmery. Pauvre diable! il est exécuté.
—Je vous parie dix guinées contre cinq, qu'il se coupe la gorge.
—Tenu.
—Attendez! Je me ravise, reprit Wilkins Flasher d'un air pensif. Il se pendra peut-être.
—Très-bien! répliqua M. Simmery, en tirant le porte crayon d'or. Je consens à cela. Disons qu'il se détruira.
—Qu'il se suicidera.
—Précisément. Flasher, dix guinées contre cinq; Boffer se suicidera. Dans quel espace de temps dirons-nous?
—Une quinzaine.
—Non pas! répliqua M. Simmery, en s'arrêtant un instant pour tuer une mouche. Disons une semaine.
—Partageons la différence; mettons dix jours.
—Bien dix jours.»
Ainsi il fut enregistré sur le petit carnet, que Boffer devait se suicider dans l'espace de dix jours; sans quoi Wilkins Flasher, esquire, payerait à Frank Simmery, esquire, la somme de dix guinées; mais que si Boffer se suicidait dans cet intervalle, Frank Simmery, esquire, payerait cinq guinées à Wilkins Flasher, esquire.
«Je suis très-fâché qu'il ait sauté, reprit Wilkins Flasher, esquire. Quels fameux dîners il donnait.
—Quel bon porter il avait! J'envoie demain notre maître d'hôtel à la vente, pour acheter quelques bouteilles de son soixante-quatre.
—Diantre! mon homme doit y aller aussi. Cinq guinées que mon homme couvre l'enchère du votre.
—Tenu.»
Une autre inscription fut faite sur les petits carnets, et M. Simmery, ayant tués toutes les mouches et tenu tous les paris, se dandina jusqu'à la Bourse, pour voir ce qui s'y passait.
Wilkins Flasher, esquire, condescendit alors à recevoir les instructions de M. Salomon Pell, et, ayant rempli quelques imprimés, engagea la société à le suivre à la Banque. Durant le chemin, M. Weller et ses amis ouvraient de grands yeux, pleins d'étonnement, à tout ce qu'ils voyaient, tandis que Sam examinait toutes choses avec un sang froid que rien ne pouvait troubler.
Ayant traversé une cour remplie de mouvement et de bruit, et passé près de deux portiers qui paraissaient habillés pour rivaliser avec la pompe à incendie peinte en rouge et reléguée dans un coin, nos personnages arrivèrent dans le bureau où leur affaire devait être expédiée, et où Pell et Flasher les laissèrent quelques instants, pour monter au bureau des testaments.
«Qu'est-ce que c'est donc que cet endroit-ci? murmura l'homme au teint marbré à l'oreille de M. Weller senior.
—Le bureau des consolidés, répliqua tout bas l'exécuteur testamentaire.
—Qu'est-ce que c'est que ces gentlemen qui s'tiennent derrière les comptoirs? demanda le cocher enroué.
—Des consolidés réduits, je suppose, répondit M. Weller. C'est-t'il pas des consolidés réduits, Samivel?
—Comment? vous ne supposez pas que les consolidés sont vivants? dit Sam avec quelque dédain.
—Est-ce que je sais, moi, reprit M. Weller. Qu'est-ce que c'est alors?
—Des employés, répondit Sam.
—Pourquoi donc qu'ils mangent tous des sandwiches au jambon?
—Parce que c'est dans leur devoir, je suppose. C'est une partie du système. Ils ne font que ça toute la journée.»
M. Weller et ses amis eurent à peine un moment pour réfléchir sur cette singulière particularité du système financier de l'Angleterre, car ils furent rejoints aussitôt par Pell et par Wilkins Flasher, esquire, qui les conduisirent vers la partie du comptoir au-dessus de laquelle un gros W était inscrit sur son écriteau noir.
«Pourquoi c'est-il, cela? demanda M. Weller à M. Pell, en dirigeant son attention vers l'écriteau en question.
—La première lettre du nom de la défunte, répliqua l'homme d'affaires.
—Ça ne peut pas marcher comme ça, dit M. Weller en se tournant vers les arbitres. Il y a quelque chose qui ne va pas bien. V est notre lettre. Ça ne peut pas aller comme ça.»
Les arbitres, interpellés, donnèrent immédiatement leur opinion que l'affaire ne pouvait pas être légalement terminée sous la lettre W; et, suivant toutes les probabilités, elle aurait été retardée d'un jour, au moins, si Sam n'avait pas pris sur-le-champ un parti peu respectueux, en apparence, mais décisif. Saisissant son père par le collet de son habit, il le tira vers le comptoir et l'y tint cloué jusqu'à ce qu'il eût apposé sa signature sur une couple d'instruments; ce qui n'était pas une petite affaire, vu l'habitude qu'avait M. Weller de n'écrire qu'en lettres moulées. Aussi, pendant cette opération, l'employé eut-il le temps de couper et de peler trois pommes de reinette.
Comme M. Weller insistait pour vendre sa portion, sur-le-champ, toute la bande se rendit de la Banque à la porte de la Bourse.
Après une courte absence, Wilkins Flasher, esquire, revint vers nos amis, apportant, sur Smith Payne et Smith, un mandat de cinq cent trente livres sterling, lesquelles cinq cent trente livres sterling représentaient, au cours du jour, la portion des rentes de la seconde madame Weller, afférente à M. Weller senior.
Les deux cents livres sterling de Sam restèrent inscrites en son nom, et Wilkins Flasher, esquire, ayant reçu sa commission, la laissa tomber nonchalamment dans sa poche et se dandina vers son bureau.
M. Weller était d'abord obstinément décidé à ne toucher son mandat qu'en souverains; mais les arbitres lui ayant représenté qu'il serait obligé de faire la dépense d'un sac, pour les emporter, il consentit à recevoir la somme en billets de cinq livres sterling.
«Mon fils et moi, dit-il en sortant de chez le banquier, mon fils et moi nous avons un engagement très-particulier pour cette après-dîner, et je voudrais bien enfoncer cette affaire ici complètement. Ainsi, allons-nous-en tout droit quelque part pour finir nos comptes.»
Une salle tranquille ayant été trouvée dans le voisinage, les comptes furent produits et examinés. Le mémoire de M. Pell fut taxé par Sam, et quelques-uns des articles ne furent pas alloués par les arbitres; mais quoique M. Pell leur eût déclaré, avec de solennelles assurances, qu'ils étaient trop durs pour lui, ce fut certainement l'opération la plus profitable qu'il eût jamais faite, et elle servit à défrayer pendant plus de six mois son logement, sa nourriture et son blanchissage.
Les arbitres ayant pris la goutte, donnèrent des poignées de main et partirent, car ils devaient conduire le soir même. M. Salomon voyant qu'il n'y avait plus rien à boire ni à manger, prit congé de la manière la plus amicale, et Sam fut laissé seul avec son père.
«Mon garçon, dit M. Weller, en mettant son portefeuille dans sa poche de côté, il y a là onze cent quatre-vingts livres sterling, y compris les billets pour la cession du bail et le reste. Maintenant Samivel, tournez la tête du cheval du côté du George et Vautour.»