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Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Chapter 5: TABLE DES MATIÈRES
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About This Book

A small expedition led by an obsessed astronomer ventures into interstellar space to seek a hypothesized planet beyond the known system. The narrative tracks his consuming scientific ambition, the technical debates that justify the voyage, and the mounting strain on family bonds and fellow passengers. Traversing vast cosmic deserts and uncanny regions provokes hallucinations, nightmares, and rising interpersonal tensions that test loyalties and ethics. Episodes of peril and revelation alternate with quarrels and rivalries, producing both professional triumphs and personal disappointments as the pursuit of astronomical truth collides with human frailty.

The Project Gutenberg eBook of Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

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Title: Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral

Author: Georges Le Faure

H. de Graffigny

Release date: March 27, 2008 [eBook #24924]

Language: French

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at DP Europe
(http://dp.rastko.net)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES D'UN SAVANT RUSSE; IV. LE DÉSERT SIDÉRAL ***


G. LE FAURE et H. DE GRAFFIGNY

Aventures Extraordinaires

D'UN

SAVANT RUSSE


IV. LE DÉSERT SIDÉRAL


200 compositions inédites de JOSÉ ROY

PARIS

Edinger, ÉDITEUR, 34, RUE DE LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE, 34,

1896

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.


Notre pensée se sent en communication latente avec ces mondes inaccessibles.

camille flammarion.
Les Terres du Ciel.


TABLE DES MATIÈRES

I.Le désert intersidéral
II.Dans la voie lactée
III.Au pôle austral du monde
IV.Dans lequel les choses se brouillent
V.Où Gontran et Fricoulet ont une explication sérieuse
VI.Les rapports entre les passagers se tendent de plus en plus
VII.Le cauchemar d'Ossipoff
VIII.La fin de tout
IX.Où le monde scientifique est dans la joie... et Fédor Sharp aussi
X.Le triomphe de Sharp continue
XI.La boîte à surprise
XII.Où tout le monde est content, sauf Jonathan Farenheit

Les

Aventures extraordinaires d'un Savant Russe

Ouvrage complet en 4 parties

première partie

La Lune, un volume in-8º, compositions inédites de L. VALLET.

deuxième partie

Le Soleil et les Planètes. Un volume in-8º, compositions inédites d'HENRIOT.

troisième partie

Les Mondes géants. Un volume in-8º, compositions inédites de JULES CAYRON.

quatrième partie

Le Désert Sidéral. Un volume in-8º, compositions inédites de JOSÉ ROY.


CHAPITRE PREMIER

LE DÉSERT INTERSIDÉRAL

urant un long moment, Mickhaïl Ossipoff demeura immobile, les yeux attachés, démesurément ouverts, sur les leviers que ses mains avaient abandonnés; il était en proie à une sorte d'hallucination, se demandant s'il était bien vrai qu'il eût fait ce qu'il venait de faire, se refusant à croire qu'il se fût véritablement rendu coupable de l'infâme trahison qu'il avait commise à l'égard de ses compagnons de voyage.

Quoi! tout à l'heure encore, il avait juré à sa fille, à celui qui devait être son fils, à ses amis, que c'en était fini de sa folie astronomique, que, puisque la nature était décidément contre lui, il renonçait à lutter plus longtemps!

À ses oreilles, bruissaient encore les remerciements émus de Séléna qui retrouvait enfin le père qu'elle croyait à jamais perdu pour elle, et sur ses joues il lui semblait sentir le doux effleurement des lèvres de la jeune fille. Et, malgré tout cela, en dépit de son serment, en dépit des promesses de Gontran, il avait été brusquement ressaisi par sa passion de l'espace, par l'ardente curiosité qui, depuis des mois, l'entraînait plus loin, toujours plus loin qu'il n'avait dit...

Et maintenant...

Mais, chez un homme comme lui, en lequel le désir de savoir dominait tous les autres sentiments, toutes les autres passions, cet accablement des premiers instants ne pouvait se prolonger: presque tout de suite il se trouva repris par la fièvre qui le consumait depuis si longtemps; le savant l'emporta une fois encore sur le père, la silhouette éplorée de Séléna s'évanouit, et toutes les forces de son esprit se trouvèrent concentrées sur l'ardu problème que crée au monde scientifique l'existence hypothétique d'Hypérion.

Oui, il le sentait, cet astre dont Babinet et Forbes ont affirmé l'existence gravitait dans la région où il se trouvait; il en était sûr!... quelle gloire immortelle devait rejaillir sur celui qui, le premier, posant son doigt sur une sphère céleste, assignerait sans hésiter au dernier monde du système solaire, un emplacement certain.

Il ne songeait pas qu'en escomptant à l'avance cette gloire en vue de laquelle il venait de commettre une action aussi insensée, il perdait la raison; car, en admettant même que les pressentiments scientifiques de Babinet et de Forbes fussent exacts, en admettant qu'il pût, pour ainsi dire, toucher du doigt cette planète mystérieuse et en étudier la route dans l'espace, pourrait-il jamais revenir des profondeurs de cet infini, où il se trouvait lancé à présent, pour dire à ceux de la Terre «j'ai voulu voir, j'ai vu, c'est ainsi».

Sa réflexion ne portait pas si loin; il n'y avait, pour lui, en ce moment, qu'une chose, et une chose inadmissible: c'était qu'il ne découvrit par de visu ce que d'autres avaient découvert par la seule puissance de la logique et du calcul.

Il savait bien, mieux que tout autre même, combien le monde savant était divisé par l'existence problématique de cette planète, que certains audacieux n'avaient pas hésité à baptiser du nom d'Hypérion, alors même qu'il n'était nullement prouvé qu'elle existât.

Mais, le lecteur a déjà eu occasion de s'en convaincre: Ossipoff était un emballé de l'espace, un halluciné de l'infini, et, ainsi que l'avait dit un jour Fricoulet, en parlant des théories exagérées du vieillard, en matière de planètes.

—Avec lui, quand il n'y en a plus, il y en a encore...

Il croyait donc à Hypérion; il y croyait de toute la puissance de son imagination, et de toute la force de sa science: comme il l'avait dit à Gontran, il préparait sur la mystérieuse planète un long ouvrage, destiné à prouver péremptoirement l'existence de ce monde hypothétique, et la préface de cet ouvrage contenait une énergique déclaration de guerre contre tous ceux du monde savant qui se permettaient de tourner en ridicule l'audace des parrains d'Hypérion.

«Il vous sied bien, s'écriait-il, de plaisanter le génie des Babinet et des Forbes, après avoir eu la honte de tourner en ridicule l'audacieux génie de Leverrier!

«N'est-ce point par la science seule, et en se basant sur la loi de Bode, que Leverrier, déduisant des perturbations remarquées dans la marche d'Uranus l'existence d'une planète inconnue, a cherché et trouvé Neptune à la distance 36.

«En dépit de vos sarcasmes et de vos plaisanteries, il vous a bien fallu cependant vous incliner devant les faits, et reconnaître la vérité des théories grâce auxquelles Leverrier a si démesurément étendu les dimensions du monde solaire. Pourquoi alors refuser à Babinet l'autorisation de procéder d'une manière analogue pour affirmer, au delà de Neptune, l'existence d'une sphère que nos instruments d'optique, jusqu'à présent imparfaits, ne nous permettent pas de découvrir! N'a-t-on pas constaté dans la marche de Neptune, tout comme Leverrier l'avait fait pour l'Uranus, des perturbations graves? et ces perturbations ne peuvent-elles être attribuées à l'influence, tantôt retardatrice, tantôt accélératrice, d'une sphère extérieure».

Partant de là, le vieux savant en arrivait à examiner les principes scientifiques différents de ceux de Babinet, sur lesquels d'autres astronomes, le docteur Forbes entre autres, se basaient pour déclarer qu'Hypérion existait.

Ceux-là, emboîtant le pas à Leverrier, s'élevaient avec force contre les suppositions de Babinet; à eux, peu importaient la marche de Neptune et ses irrégularités. Le principe de leur recherche était fondé sur la théorie qui introduit, comme membres permanents, dans notre système solaire, les comètes considérées comme des corps de composition et de caractères particuliers, qui se meuvent à travers les espaces stellaires, sujets aux lois de l'attraction.

Si la comète approche d'une planète, avec un mouvement d'une vitesse accélérée, elle décrira une orbite hyperbolique et ne reviendra jamais vers le soleil; mais si l'action de la planète réduit la vitesse de translation du corps, elle l'entraînera dans une orbite elliptique, ayant pour foyer notre soleil.

En cataloguant les distances aphélies de toutes les orbites elliptiques connues, le docteur Forbes trouve qu'on peut les grouper de telle sorte qu'elles correspondent à la distance de certaines planètes, et qu'après Neptune, il n'y a que les distances 100 et 300 rayons terrestres qui forment des groupes nombreux; d'où il conclut qu'à ces distances existent des planètes.

Et combien de fois, se basant sur ces théories que, pour sa part, il adoptait avec une ferveur de croyant, Ossipoff n'avait-il pas fait tous les calculs nécessaires pour dresser l'état civil d'Hypérion d'aussi scrupuleuse façon, que s'il l'eût tenue dans le champ du grand équatorial de l'Observatoire de Pulkowa: c'était, d'après lui, une planète de la taille de Neptune, gravitant à la distance 47—toujours d'après la loi de Bode,—suivant une orbite inclinée de 5 degrés sur le plan de l'écliptique, et circulant autour du Soleil en 138.481 jours, ou 379 années terrestres.

On comprend qu'étant arrivé, par la puissance du raisonnement et des calculs, à posséder sur Hypérion des renseignements aussi précis, le vieux savant n'eût pu résister à la folie de se convaincre, par ses propres yeux, de l'exactitude de ses suppositions.

N'était-ce point, à peu près, comme si un provincial ne profitait pas de son passage à Paris pour s'en aller visiter les merveilles que contient la capitale?

Et maintenant que, sans avoir pour ainsi dire conscience de ce qu'il faisait, il avait détourné l'Éclair de la route convenue pour le lancer dans l'infini, il se disait qu'en vérité, il eût été bien fou de négliger une si extraordinaire occasion de soulever le voile de la nature.

Comme nous le disions au début de ce chapitre, la sorte d'hallucination à laquelle il avait été en proie, après avoir touché aux leviers, ne dura que quelques instants; presque aussitôt, il reprit possession de lui-même, et rapidement, arriva à établir la position certaine où devait se trouver s'il existait vraiment, le monde à la recherche duquel il se lançait.

Étant donné l'emplacement de l'Éclair, la position d'Hypérion dans le ciel ne pouvait être, relativement à la Terre, que par 174 degrés de longitude et 11 heures 40 minutes d'ascension droite.

Ayant donc mis le cap du vaisseau aérien sur ce point du ciel, Ossipoff s'en retourna dans sa cabine et braqua son télescope sur l'espace immuablement noir, qu'il traversait avec la rapidité de la lumière.

Il semblait que ce fût un gouffre dans lequel l'appareil tombait sans paraître en devoir jamais atteindre le fond: aucun point de repère qui indiquât la distance franchie; seules, là-bas, tout là-bas, les étoiles scintillaient, semblables à des clous d'acier sur une draperie mortuaire, mais bien trop lointaines pour qu'Ossipoff pût, même avec la rapidité avec laquelle il filait, juger du rapprochement progressif de ces mondes.

Six heures durant, le wagon de lithium vogua ainsi, droit sur l'infini, sans que le savant vît passer, dans le champ de la lunette, aucun corps ayant apparence de planète.

Les millions de lieues s'ajoutaient aux millions de lieues, et le vieillard, absorbé dans ses recherches, n'avait conscience ni du temps écoulé, ni de la distance parcourue.

Il arriva cependant un moment où, le cerveau enfiévré, les yeux troublés, les membres ankylosés par une si longue immobilité, Ossipoff s'écria, en pointant son doigt osseux vers l'espace étoilé qu'il apercevait à travers le hublot.

—Et cependant, il est là... je le sais... je le sens!...

Il ajouta, avec un accent consterné, comme s'il se rendait compte de l'invraisemblable chiffre que ses lèvres balbutiaient.

—1780 millions de lieues du Soleil!...

C'était la distance que devait, d'après ses calculs, suivre la route sidérale d'Hypérion.

Puis, lançant, dans un geste plein de rage ses deux poings crispés vers l'infini dont il sentait les mystères lui échapper, il poussa un cri, dans lequel s'exhalait l'aveu de son impuissance.

—Et pourtant, répéta-t-il, Babinet, Forbes et Todd n'ont pu se tromper tous les trois!... et rien!... toujours rien!

Une idée subite traversa sa cervelle, et, soudainement accablé, il se laissa tomber sur un escabeau, où il demeura comme écrasé, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains, fourrageant rageusement de ses doigts ses cheveux gris.

L'idée lui était venue que ce monde, à la découverte duquel il courait, entraînant traîtreusement avec lui ses compagnons inconscients de sa trahison, que ce monde de l'existence duquel il était certain, il ne le rencontrerait pas.

Hypérion n'était point à la place sur laquelle il avait dirigé l'Éclair; nul doute, puisque Babinet et les autres l'avaient décidé ainsi, que l'orbite de la problématique planète se trouvât bien à 174 degrés de longitude.

Mais, pour l'instant, Hypérion était peut-être, devait même être assurément, sur un autre point de son orbite; qui sait si, avec la mauvaise chance qui le poursuivait depuis longtemps, Ossipoff ne tournait pas diamétralement le dos à la planète vers laquelle il croyait se diriger.

S'il en était ainsi, à quoi bon avoir fait ce qu'il avait fait? il avait manqué à son serment, il avait compromis l'existence de tous les voyageurs que le wagon de lithium enfermait dans ses flancs, il avait brisé le bonheur de sa fille, car Gontran de Flammermont ne pardonnerait certainement pas à celui qui devait être son beau-père, la trahison dont il s'était rendu coupable.

Et tout cela, pour n'en savoir pas plus qu'il n'en savait à son départ de la Terre! n'y avait-il pas là de quoi affoler une cervelle mieux équilibrée que celle du vieillard.

Une main qui se posa sur son épaule l'arracha à ses pénibles méditations; il se leva d'un geste brusque, et recula instinctivement d'un pas, en voyant devant lui Fricoulet qui le regardait d'un air narquois.

—Eh bien! papa Ossipoff, dit railleusement l'ingénieur, le «quart» s'est bien passé?

—Ah! c'est vous, monsieur Fricoulet! balbutia le savant.

—C'est moi, oui; mais aurais-je par hasard quelque chose d'anormal dans le visage que vous me considérez avec un air si ahuri?


Il lui avait fallu subir un vigoureux shake-hand de la part de Farenheit (p. 13).

Et, partant d'un éclat de rire, il ajouta:

—Je vois ce que c'est: au lieu de faire votre quart, vous avez fait un somme, et j'ai interrompu un rêve peut-être fort agréable.

Le premier mouvement d'Ossipoff fut de protester énergiquement contre une supposition qui, pour lui, si féru de science, était presque une injure: dormir! lui! alors que la nature était là, avec ses insondables mystères qui, depuis si longtemps, provoquaient son ardente curiosité!

Mais, obéissant à son instinct, sans réfléchir que par son mensonge il n'arriverait qu'à retarder de quelques instants le moment où la vérité éclaterait à tous les yeux, il détourna la tête, baissant les yeux et balbutiant d'un air embarrassé:

—Quelle heure est-il donc?

À cette question, qui répondait de plus péremptoire façon que ne l'eussent pu faire tous les aveux du monde, à sa supposition, Fricoulet donna libre cours à son hilarité: le père Ossipoff, surpris en flagrant délit d'inattention astronomique! le père Ossipoff dormant près de son télescope alors que des merveilles stellaires s'offraient à son observation! voilà qui frisait l'invraisemblance.

Durant quelques secondes, il demeura comme pétrifié, bouche bée et les yeux écarquillés.

—Mais il est sept heures du matin... sur Terre, mon cher monsieur Ossipoff... du moins, si je me fie aux indications du chronomètre du bord.—Sept heures du matin! en entendant ces mots, le vieux savant supputait, à par lui, la distance vraiment vertigineuse que l'on avait parcourue, en huit heures, depuis le moment où l'Éclair, virant de bord, avait abandonné le courant cosmique qui l'emportait vers la Terre, pour se lancer dans l'infini.

La tête du savant s'était courbée davantage encore, et ses épaules semblaient comme écrasées sous le poids d'un fardeau qui se fût subitement abattu sur lui; et cette attitude confirmait de plus en plus Fricoulet dans son idée première.

Cependant, les éclats de rire de l'ingénieur, rebondissant en éclats sonores contre les parois métalliques du wagon de lithium, avaient tiré de leur sommeil les autres voyageurs et, tandis que Séléna apparaissait d'un côté, par une autre porte entraient, l'un derrière l'autre, Gontran et Farenheit.

By God! s'exclama celui-ci en s'avançant les mains tendues vers l'ingénieur, voilà une gaîté de bon augure.

Il tira sa montre, consulta le cadran et, tandis qu'un éclair joyeux brillait dans sa prunelle grise, il ajouta, s'adressant à Gontran:

—Si vos calculs sont exacts, mon cher savant, je crois que je ne tarderai pas à fouler du pied le trottoir de la Cinquième Avenue.

—Mais, riposta M. de Flammermont qui sentait attachés sur lui les regards d'Ossipoff, il n'y a aucune raison, mon cher monsieur, pour que mes calculs ne soient pas justes. J'ai dit que l'Éclair atteindrait la zone d'attraction terrestre dans 23 heures, et, à moins d'incidents indépendants de ma volonté, nous serons rentrés chez nous dans le délai prévu.

Il avait prononcé ces mots d'une voix brève et sèche, affectant de prendre un ton d'autant plus indigné qu'Ossipoff écoutait, et qu'il ne voulait pas avoir l'air, devant lui, de supporter qu'on mît en doute ses connaissances scientifiques.

Tout en parlant, il coulait un regard attendri sur Séléna, qui rougissait légèrement, tandis que Fricoulet avait toutes les peines du monde à tenir son sérieux.

Ce fut bien pis encore, lorsque, pour donner plus de force à la réponse qu'il venait de faire à l'Américain, Gontran écarta doucement Ossipoff pour prendre sa place au télescope: derrière lui, les voyageurs se groupèrent. Fricoulet, dissimulant imparfaitement le sourire que la comédie de son ami mettait sur ses lèvres, Farenheit, anxieux de savoir si la consultation des astres allait confirmer les heureux pronostics de M. de Flammermont, Séléna, toute radieuse à la perspective de voir enfin se terminer l'amoureux roman dont le dénouement traînait depuis si longtemps.

Quant à Ossipoff, retiré dans un coin, il suivait, non sans angoisse, les transformations par lesquelles passait le visage de son futur gendre.

Celui-ci, sans quitter de l'œil l'objectif, dit tout à coup:

—Eh bien! mon cher monsieur Farenheit, je puis maintenant vous affirmer que mes calculs étaient justes... ou, du moins, non, ils étaient faux...

By God! jura l'Américain en sursautant.

—...Oui, faux, répéta le jeune homme, car mes prévisions se trouvent fort au-dessous de la vérité.

—Qu'est-ce que tu chantes là? demanda tout bas Fricoulet en se penchant vers son ami, et en cherchant à l'écarter pour prendre sa place et voir sur quel phénomène astronomique Gontran se basait pour parler ainsi.

Mais le jeune diplomate était bien trop intéressé, paraît-il, par le spectacle qui s'offrait à lui, pour céder à la pression de Fricoulet, et, l'œil toujours rivé à l'oculaire, il poursuivit, parlant lentement, l'attention attirée par un point fixé, là-bas, dans l'infini:

—Oui, depuis hier, il me semble que nous avons fait un chemin de tous les diables... et, si nous continuons de ce train...

Il s'arrêta, demeura quelques secondes silencieux, et sans s'en apercevoir, réfléchissant tout haut.

—Voyons?... ce n'est ni Uranus, ni Saturne, ni Jupiter... ils sont loin derrière nous... Mars?... hum! autant que je puis me rappeler, son disque ne brille pas d'un semblable éclat;... oui... oui, c'est Vénus assurément, ce ne peut être que Vénus. Mais, sapristi, ce que je voudrais bien savoir, c'est où est passée la Terre?

Fricoulet, à ces mots, fit un haut-le-corps prodigieux, et approchant ses lèvres de l'oreille de son ami, à cause d'Ossipoff, toujours immobile dans son coin.

—Vénus!... murmura-t-il, tu es fou! si cela était, il faudrait admettre que l'Éclair marchât à une vitesse au moins décuple de celle de la lumière... Tiens, ôte-toi de là...

Ce disant, il repoussait amicalement Gontran et s'asseyait à son tour devant le télescope, sans remarquer la soudaine pâleur qui avait envahi le visage d'Ossipoff.

Quant à Séléna, radieuse de bonheur, il lui avait fallu subir un vigoureux shake-hand de la part de Farenheit qui, en entendant annoncer que Vénus était déjà en vue, Vénus, leur avant-dernière étape avant d'atteindre la planète natale, ne put résister au désir de témoigner sa joie par un vertigineux entrechat.

—Hip! hip! hurra!... Flammermont, for ever!

Et, abandonnant les mains de la jeune fille, il se jeta sur celles de Gontran qu'il secoua avec une énergie forcenée.

Puis il fut pris d'un subit attendrissement à la pensée qu'il allait revoir, plus tôt qu'il ne s'y attendait, New-York, l'Excentric-Club, et les actionnaires de la «Selene Company Limited» et, avant que son interlocuteur eût pu se soustraire à son étreinte, il le prenait dans ses bras et le serrait, à l'étouffer, sur sa poitrine, balbutiant.

—Vous êtes notre sauveur! mon jeune et digne ami!... que toutes les bénédictions du ciel s'écroulent sur votre tête!

Et, lorsque le jeune homme eut échappé à l'embrassade de l'Américain, ce fut pour subir les douces pressions de mains de Séléna qui lui dit, en l'enveloppant d'un regard plein de tendresse, dans lequel se lisait l'ivresse de l'imminence du bonheur, tant de fois reculé et si proche déjà.

—Ah! Gontran!... mon cher Gontran!...

Mais, l'attendrissement de la jeune fille, la satisfaction de Gontran et l'exhubérant emballement de Farenheit s'évanouirent comme par enchantement; et, d'une seconde à l'autre, les visages si radieux s'assombrirent.

—Saperlotte! venait de s'écrier tout à coup Fricoulet en faisant, sur l'escabeau qui lui servait de siège, un bond prodigieux.

Et, sur ses traits subitement contractés, se lisaient une telle stupeur, un tel ahurissement, et en même temps une telle anxiété, que tous les trois comprirent qu'une nouvelle désastreuse allait sortir de la bouche de l'ingénieur.

—Ça! Vénus! se décida enfin à dire celui-ci qui cherchait vainement à masquer sous son ton de sempiternelle blague l'angoisse qui l'étreignait, je veux que le diable me croque si ça a jamais ressemblé à Vénus!...

À cette déclaration répondit une triple exclamation qui trahissait la surprise de Gontran, la douleur de Séléna et la colère de Farenheit; tous les trois entouraient Fricoulet, penchés vers lui, cherchant à deviner, d'après l'expression de sa physionomie, comment il leur fallait traduire les paroles qu'il venait de prononcer, et ils étaient tellement absorbés, que ni les uns, ni les autres ne remarquèrent la silencieuse disparition d'Ossipoff.—Celui-ci, aussitôt l'exclamation poussée par l'ingénieur, avait senti perler, sur son front, une sueur froide, tandis qu'il lui semblait que ses jambes flageolantes allaient se dérober sous lui: c'est que l'instant de l'explication était arrivé, explication d'autant plus redoutable et d'autant plus pénible qu'il lui fallait avouer non seulement sa trahison, mais son erreur; et il ne savait au juste ce qu'il redoutait le plus, de la fureur de l'Américain, ou des sarcasmes méprisants de Gontran et de Fricoulet; aussi, profitant de ce que l'attention générale était fixée sur l'ingénieur, il s'esquiva sans bruit et gagna sa cabine dans laquelle il s'enferma à double tour.

—Pas Vénus! s'écria l'Américain, en empoignant Fricoulet par le collet de son habit et en le secouant avec force... Mais puisque M. de Flammermont a déclaré...

—Eh! Gontran s'est trompé, voilà tout.

Ce fut alors vers le jeune comte que se retourna Farenheit.

—Vous m'avez trompé! rugit-il! Ah, vous m'avez trompé!...

Mais Fricoulet n'était pas d'humeur à se laisser ahurir par les explosions de colère de son compagnon de voyage.

—Vous! fichez-nous la paix! déclara-t-il; nous avons, pour l'instant, autre chose à faire que de crier et de vociférer.

Pour le coup, la fureur de l'Américain arriva à son comble.

By God! elle est forte! Je ne sais pas où je vais, vous-même ne savez pas où vous me menez, vous ignorez peut-être où nous sommes... et je n'ai pas le droit de me plaindre!

D'un bond, Fricoulet se précipita à l'arrière, colla, durant un long moment, son visage à la lunette en permanence contre le hublot et regarda: là-bas, tout là-bas, dans la nuit stellaire, des points lumineux piquetaient, l'espace, et, avec sa connaissance approfondie de la carte céleste, en dépit de l'invraisemblance avec laquelle la vérité s'offrait à lui, il ne tarda pas à s'orienter.

—Ah! le misérable! le misérable! grommela-t-il entre ses dents, tandis que son poing crispé s'élevait au-dessus de sa tête, menaçant un invisible ennemi, c'est lui qui a fait le coup!

Ces paroles étaient trop indistinctement prononcées pour qu'elles fussent comprises de ceux qui l'entouraient; ceux-ci, d'ailleurs, ne songeaient pour l'instant qu'à une chose: savoir où l'on se trouvait.

Fricoulet, heureusement, n'était pas un garçon à se démonter, même devant les événements les plus graves; et apitoyé par la physionomie apeurée de Séléna, aussi bien que par la mine contristée de Gontran, il réussit à recouvrer son sang-froid et dit à son ami d'un ton de bonne humeur:

—Je crois, parbleu bien! que tu ne trouvais pas la Terre, en regardant à l'avant du wagon!... La Terre!... mais elle est par là, mon pauvre vieux.

Et il étendait la main vers le hublot.

—La Terre!... par là!... grommela Farenheit, dans les yeux duquel une flamme folle s'était allumée subitement.

—Oui, mon cher monsieur, ne vous en déplaise, la Terre est par là... et tout notre système solaire également.

—Mais qui? qui a fait cela?

—Dame, répondit l'ingénieur, c'est M. Ossipoff qui a été chargé, cette nuit, de surveiller la machinerie...

—Oh! monsieur Fricoulet! s'écria Séléna en joignant les mains, pourquoi accuser mon père, plutôt que d'attribuer ce qui nous arrive à quelque incident indépendant de sa volonté.

—En effet, dit à son tour Gontran, ému des regards suppliants que la jeune fille attachait sur lui, n'arrive-t-il pas fréquemment sur Terre, que des transatlantiques s'égarent au milieu de l'Océan?... à plus forte raison l'Éclair ne peut-il pas avoir dévié de la vraie route, sans que celui qui était de quart s'en aperçût.

L'ingénieur eut un haussement d'épaules plein de scepticisme et répondit avec assurance:


—Mais ce ne serait donc pas pour vous une satisfaction que de lui casser les reins avant de mourir? (p. 19).

—Inadmissible... Admettriez-vous qu'un transatlantique allant à New-York, se trouvât, d'une heure à l'autre, le cap tourné vers Le Havre?... Eh bien! c'est ce qui nous arrive; le Soleil, que nous avions hier en proue, nous l'avons maintenant en poupe. L'Éclair a viré bord pour bord, ce qui n'aurait pu se produire, si une main n'avait touché au gouvernail; et cette main ne peut être que celle de M. Ossipoff, qui, en dépit de sa promesse, n'a pu résister à la tentation de soulever le voile mystérieux qui enveloppe l'existence d'Hypérion.

Un silence profond accueillit tout d'abord ces paroles que Fricoulet avait prononcées d'une voix nette et calme, absolument comme s'il eût été désintéressé dans la question: Séléna avait caché son visage dans ses mains et, aux petits tressaillements nerveux qui la secouait, il était facile de deviner qu'elle pleurait; quant à Gontran, la tête perdue, il était tombé, accablé, sur un siège où la stupeur l'immobilisait: évanoui, le délicieux espoir qu'il avait eu de voir enfin, dans un avenir prochain, la main de Séléna tomber dans la sienne! C'en était fini des rêves de bonheur qu'il avait faits, et qui, pendant les années qui venaient de s'écouler, s'étaient tour à tour brisés et reformés, suivant que se faisait plus ou moins problématique la perspective du retour sur la planète natale.

Brusquement, la fureur de l'Américain, contenue durant quelques secondes, éclata: ce fut d'abord comme un torrent de jurons qui s'échappa de ses lèvres contractées; puis, roulant autour de lui des regards terribles, il s'écria:

—Où est-il?... où est-il que je l'étrangle!...

Séléna poussa un cri désespéré: elle savait par expérience jusqu'à quelles extrémités le caractère violent de Farenheit pouvait l'emporter, et elle se précipita devant lui, barrant de son corps frêle l'escalier qui conduisait à la cabine dans laquelle le vieillard s'était réfugié.

—Laissez-moi, laissez-moi! rugissait Farenheit, qui saisit la jeune fille par les poignets pour se faire livrer passage.

Mais, d'un bond, Flammermont fut sur lui et, avec l'aide de Fricoulet qui s'interposa également, le repoussa en arrière.

—Ah! ces gens d'Europe! gronda l'Américain, maintenu en respect par ses deux adversaires, ce n'est pas du sang, c'est du jus de carotte qu'ils ont dans les veines!... Voilà un vieux fou qui, non content de nous avoir entraînés dans la plus invraisemblable des aventures, se moque de ses serments et compromet notre vie au moment où nous allions être sauvés...

Il se croisa les bras, hurlant:

—Mais ce ne serait donc pas pour vous une satisfaction que de lui casser les reins avant de mourir?

Séléna poussa un gémissement et Fricoulet répondit avec sérénité:

—À vous dire vrai, mon cher monsieur Farenheit, non; cela ne me causerait aucune satisfaction, car je ne sais si vous avez eu occasion de le remarquer, je suis un esprit pratique, moi, et, dans la vie, je m'efforce de ne rien faire qui ne puisse avoir pour moi une conséquence utile ou agréable... or, je vous demande un peu de quel adjuvant pourraient être, en la circonstance, les os de M. Ossipoff.

—Et la vengeance!

—Oui, je sais, on a prétendu que c'était le plaisir des Dieux; moi je prétends que tout plaisir platonique n'est digne que des imbéciles.

Farenheit sursauta.

—Et je le prouve, ajouta l'ingénieur imperturbablement.

Il tira sa montre et en consulta le cadran qu'il mit, d'un air narquois, sous le nez de l'Américain.

—Voilà près d'un quart d'heure—13 minutes, pour être tout à fait exact,—dit-il, que vous nous faites perdre avec vos fureurs et vos emportements... or, savez-vous ce que représente chacune des secondes de ce quart d'heure?... non! oh! mon Dieu, presque rien, la bagatelle de 500,000 lieues... Vous voyez de quelle distance, grâce à vous, nous sommes enfoncés davantage encore dans le désert intersidéral où nous a lancés la folie de M. Ossipoff.

Bien que l'Américain ne fût point fort en calcul, il vit instantanément danser devant ses yeux une longue kyrielle de chiffres représentant la distance dont parlait Fricoulet et une lueur effarée brilla dans ses regards.

—Après tout, balbutia-t-il au bout de quelques secondes, mourir ici ou mourir plus loin...

—Mais qui vous parle de ça? clama l'ingénieur; nous sommes perdus, mais ce n'est pas une raison pour dire que nous sommes morts... n'est-ce pas, Gontran?

Celui-ci, qui avait fini par prendre son parti de la situation, plaisanta d'un ton cependant amer:

—Si encore M. Ossipoff s'était inspiré de l'exemple du Petit-Poucet et avait semé des cailloux sur la route parcourue par l'Éclair.

Fricoulet étendit le bras vers le hublot, montrant les points brillants qui scintillaient dans le ciel noir.

—Mais les voilà, les cailloux qui nous aideront à retrouver notre chemin, s'écria-t-il, et des cailloux lumineux encore!... qu'est-ce qu'il faut de plus?

—Est-ce que tu croirais vraiment possible, interrogea Gontran, de réparer la folie de M. Ossipoff?

En ce moment l'ingénieur vit Farenheit qui, depuis un instant griffonnait hâtivement sur un carnet tiré de sa poche, s'arracher les cheveux avec désespoir.

—Qu'avez-vous donc, mon cher monsieur, interrogea-t-il.

—J'ai... j'ai... tenez, regardez un peu ça...

Il lui montra le feuillet de son carnet, que des chiffres noircissaient du haut en bas, ajoutant d'un ton navré:

—Et je n'ai pas fini!

C'étaient les calculs destinés à établir ce qu'à raison de 500,000 lieues par seconde, représentait le quart d'heure perdu par sa faute.

Fricoulet lui frappa amicalement sur l'épaule et lui dit:

—Baste! ne vous désolez pas ainsi; la distance faite n'est pas perdue. Nous n'avons marché que durant un quart d'heure, et il faut que nous continuions à filer de la sorte, en droite ligne, pendant douze heures.

Ce fut un ahurissement chez l'Américain, égal d'ailleurs chez Gontran et chez Séléna: douze heures! à raison de 500,000 lieues à la seconde! mais cela représentait une distance invraisemblable!

Ah çà! est-ce que Fricoulet, lui aussi, aurait été frappé d'insanité?

—Comment! s'écria Gontran, tu prétends que le Soleil vers lequel nous voulons nous diriger est dans notre dos, et tu parles de nous en éloigner encore de plusieurs millions de lieues.

—Tenez-le bien, déclara Farenheit, pendant que je cours au gouvernail pour virer de bord.

Flammermont regarda son ami: celui-ci, hochant la tête, souriait d'un air narquois.

—À votre aise, dit-il, seulement vous ne devez pas ignorer qu'un des principes élémentaires de la navigation est que le pilote mette le cap de son navire sur un point désigné à l'avance... Or, sans être indiscret, je voudrais bien savoir quel point de direction vous allez prendre?

—Eh! By God!... le Soleil!... N'avez-vous pas déclaré, tout à l'heure, que cette étoile si brillante, là, à l'arrière du wagon, c'était le Soleil.

—Oh! pardon, j'ai déclaré qu'il me semblait que... mais je n'ai pas été aussi affirmatif, surtout alors que les circonstances m'interdisent de l'être.

Ces quelques mots, prononcés froidement, produisirent sur l'emballement de Farenheit le même effet qu'un seau d'eau froide sur un brasier ardent.

—Mais alors, fit-il, avouez donc franchement que nous sommes perdus.

—Sapristi! s'exclama Fricoulet, je me tue à vous le dire depuis une demi-heure;... oui... nous... sommes... perdus. Mais j'espère que nous ne le serons plus si vous me laissez établir la parallaxe de l'étoile que Gontran prenait pour Vénus: cela me fixera en même temps sur l'identité de l'astre qui se trouve à l'arrière et dans lequel il me semble bien reconnaître le centre de notre système planétaire.

—La parallaxe! répéta Farenheit dont les yeux s'étaient démesurément ouverts et trahissaient l'ahurissement que lui causait cette expression, toute nouvelle pour lui.

—Oui, fit alors l'ingénieur, c'est ainsi qu'on appelle l'opération mathématique à l'aide de laquelle les astronomes terrestres essayent de déterminer la distance des étoiles.

Quelque préoccupé qu'il fût par la situation critique dans laquelle il se trouvait, l'Américain ne put retenir un homérique éclat de rire.

—Vous voudriez me faire croire, déclara-t-il, qu'il est possible d'estimer les espaces considérables qui séparent entre eux les mondes de l'infini stellaire?

—Notez bien, répondit Fricoulet, que j'ai dit «essayent», ce qui signifie que les savants n'ont pas la prétention de donner des mesures aussi exactes qu'un employé du cadastre en peut donner avec sa chaîne d'arpenteur.

—La preuve, ajouta alors Gontran, ce sont les différences résultant des observations de plusieurs savants sur la même étoile.

—Fort juste, dit Fricoulet, et pour n'en citer que deux, il y a d'abord Sirius, la plus brillante des étoiles que les Terriens puissent admirer, qui a donné les résultats suivants: 34 centièmes de secondes à Henderson, 16 centièmes à Maclear, 19 centièmes à Gylden et 27 centièmes à Abbe.

Séléna, qui avait repris ses esprits depuis que s'était apaisée la colère de Farenheit, dit alors avec un petit ton malicieux:

—Vous oubliez d'ajouter, monsieur Fricoulet, que Henderson et Maclear, observant ensemble Sirius, ont trouvé, eux, 23 centièmes de secondes, alors qu'ils avaient trouvé séparément, l'un 34 et l'autre 16... Je me rappelle même que toutes les fois qu'à Pétersbourg la conversation venait sur ce sujet, entre ces messieurs de l'Observatoire, mon pauvre père rentrait à la maison dans un état d'irritation inconcevable.

Farenheit se mit à rire.

—Je reconnais bien là le digne M. Ossipoff; se mettre en colère à cause de quelques centièmes de secondes! Il n'avait qu'à faire comme les caissiers des grandes banques, chez nous, qui estiment le temps à sa véritable valeur, et qui au lieu de perdre des heures à rechercher quelques centimes, comme on fait chez vous, les passent purement et simplement par profits et pertes.

—Ce que c'est que de ne pas être de la partie! ricana l'ingénieur; vous venez, sans vous en douter, de dire la plus grosse énormité qui soit jamais tombée des lèvres d'un homme sérieux... Tenez... c'est absolument comme si vous conseilliez à l'un de ces caissiers, dont vous parliez tout à l'heure, de passer par profits et pertes une erreur de plusieurs millions.

L'Américain sursauta, attachant sur son interlocuteur un regard effaré, balbutiant:

—Plusieurs millions!

—Dame, dit Fricoulet gouailleur, savez-vous ce que représente cette seconde qui est employée par les astronomes comme base pour mesurer entre elles la distance des étoiles? Tout simplement une distance égale à 200,000 fois celle du Soleil à la Terre.

Et, pour augmenter davantage encore l'ahurissement dans lequel cette révélation venait de plonger l'Américain, il ajouta:

—Ce qui représente une course de la Lumière, pendant trois ans et trois mois.

Farenheit se grattait le bout du nez d'un air perplexe, tandis que Gontran disait railleusement:

—Je parierais un sou contre un louis qu'il s'est trouvé des gens jouissant d'un loisir suffisant pour calculer la distance parcourue par la lumière pendant un an!

—Et tu gagnerais ton pari: ce sont deux physiciens français, Fizeau et Cornu, qui se sont livrés à ce petit travail qui leur a donné les résultats suivants: la distance parcourue par la lumière étant, pour une seconde, de 300,400 kilomètres, soit 75,000 lieues, cela donne, pour l'année composée autant que je puis me le rappeler de 32 millions 266,000 secondes, un total de 2 trillions 420 milliards de lieues.

L'Américain prit sa tête à deux mains, dans un geste véritablement effaré, et Fricoulet l'entendit murmurer:

—Incommensurable...

—C'est donc trois fois cette distance de 2 trillions, etc., etc., que représente une seconde... vous voyez maintenant que même un centième de seconde représente une distance appréciable, et que les astronomes ont lieu de s'émouvoir lorsqu'il se trouve, entre leurs travaux respectifs, une différence même minime.

—Et c'est à une opération aussi délicate, qu'il faut que vous vous livriez pour établir où nous sommes? interrogea l'Américain avec quelque inquiétude.

—Mon Dieu oui, car je ne connais pas d'autre moyen.

En ce moment, Gontran prit son ami par le bras, et l'attirant un peu à l'écart, lui dit tout bas:


En haut, sur le carré, ils trouvèrent Farenheit qui s'acharnait vainement contre la porte de métal (p. 29).

—Tu viens de nous donner la signification du mot parallaxe, c'est fort joli; mais ce que je voudrais bien savoir, c'est ce en quoi consiste l'opération. Je ne me rappelle pas avoir lu, dans les Continents Célestes, rien qui ait trait à cela, et il se pourrait très bien que le père Ossipoff me poussât une «colle» à ce sujet-là.

Fricoulet se mit à sourire.

—Suppose, dit-il, que je représente par l'enceinte des fortifications de Paris l'orbite de Neptune, la dernière planète connue du système solaire l'orbite de la Terre occupera, au centre de cet espace, une aire à peu près égale à celle de la place de la Concorde; or, à cette échelle comparative il faudrait, pour atteindre l'étoile la plus voisine du système solaire, nous éloigner de plus de 30,000 kilomètres, c'est-à-dire à la distance de la Chine, en passant par le cap Horn.

—Nous éloigner! répéta Gontran, tout ahuri, pourquoi faire?

—Mais pour établir la parallaxe, malheureux!

Et Fricoulet, se croisant les bras, regarda son ami d'un air de pitié méprisante.

—Qu'est-ce qu'on vous apprend donc, grand Dieu! dans la diplomatie pour que tu ne saches pas qu'établir une parallaxe consiste à prendre aux extrémités d'une ligne de longueur déterminée, deux visées sur le point considéré, de façon à former un triangle...

Gontran l'interrompit en riant.

—Je me rappelle maintenant, dit-il, on nous a appris ça au lycée: un triangle, dont on connaît un côté, et deux angles adjacents, ce qui permet d'en calculer aisément les autres éléments, et entre autres la bissectrice...

—...Dont la hauteur représente l'éloignement du point visé. C. Q. F. D... Seulement tu te rends compte alors,—l'orbite de la Terre étant représenté par la place de la Concorde,—de la petitesse des angles obtenus si, des deux coins de la place on braque une lunette sur un phare situé en Chine.

—Surtout, ajouta en riant le jeune diplomate, si, avant d'arriver en Chine, le rayon visuel doit passer par le cap Horn!... gymnastique oculaire à laquelle, d'ailleurs, la nature est absolument réfractaire.

Puis, frappant sur l'épaule de l'ingénieur, il ajouta.

—Mon vieux, c'est compris; et si, par hasard, il prenait fantaisie, au vieil Ossipoff de m'interroger là-dessus, je pourrais tirer à ses yeux un véritable feu d'artifice d'érudition.

Cependant Farenheit donnait, depuis quelques instants, les signes d'une visible impatience: le visage collé au hublot, les regards fixés sur l'espace, il piétinait sur place, tandis que ses mains, croisées derrière le dos, se crispaient dans des contractions nerveuses.

—Et alors, dit-il en se retournant brusquement, nous allons marcher comme ça pendant 12 heures?

—Mon Dieu, oui; tout à l'heure, sans que vous vous en aperceviez, j'ai pris la visée de la soi-disant Vénus, remarquée par M. de Flammermont. Au bout de 12 heures, je prendrai une nouvelle visée, et ayant ainsi un triangle dont je connaîtrai la base et deux des angles, il me sera facile de déterminer la distance qui nous sépare de l'astre en question, et par suite de connaître son identité. Alors, sachant où nous sommes, et ayant cet astre comme point de repère, nous pourrons retrouver notre route.

Les sourcils de l'Américain se contractèrent.

—Mais cela va nous emmener aux cinq cent mille diables! vociféra-t-il, et c'est un singulier système qui consiste à se perdre davantage pour se retrouver ensuite plus facilement.

—En avez-vous un autre, de système? interrogea narquoisement l'ingénieur; pour ma part, je suis prêt à le suivre, au cas où il serait meilleur que le mien.

—Oui, j'en ai un! déclara Farenheit.

Fricoulet et Gontran firent un haut-le-corps de surprise.

—Ah bah! murmura l'ingénieur tout ébahi, et ce moyen?...

—Consiste tout simplement à demander à ce misérable Ossipoff ce qu'il a fait de nous pendant notre sommeil.

Séléna, alors, intervint.

—Oh! monsieur Farenheit, s'exclama-t-elle, croyez-vous vraiment que mon père?...

L'Américain bondit et, d'un geste circulaire du bras, indiquant la machinerie.

—Sa disparition, répliqua-t-il avec un mauvais ricanement, n'est-elle pas la meilleure preuve de la trahison infâme dont il s'est rendu coupable vis-à-vis de nous.

Il bondit jusqu'à l'escalier dont il gravit les marches en quelques enjambées, et se mit à frapper comme un forcené à coups de poings contre la paroi de lithium qui servait de porte à la cabine du vieux savant.

—Son moyen est en effet le plus simple, murmura tout bas Gontran à l'oreille de Fricoulet, et je m'étonne qu'aucun de nous.....

—C'est l'histoire de l'œuf de Christophe Colomb, répondit l'ingénieur en haussant les épaules... il fallait y songer.

Il ajouta avec un sourire sceptique:

—Le tout maintenant est de savoir quel accueil le vieil Ossipoff va faire à l'interview de Farenheit.

Il tendit la main vers l'escalier par lequel arrivait l'écho d'un tapage infernal, et il ajouta:

—Jusqu'à présent le résultat est plutôt négatif... Écoute-moi ça!...

L'Éclair était secoué dans toute son armature par les poings puissants de l'Américain qui battaient la porte, ainsi que des catapultes.

Dans un coin, Séléna, les mains jointes, ne cessait de répéter:

—Mon Dieu!... mon Dieu!

Gontran, ému de l'attitude pitoyable de sa fiancée, dit alors à Fricoulet:

—Il faut monter, cet enragé serait capable de donner un mauvais coup à Ossipoff.

En haut, sur le carré, ils trouvèrent Farenheit, le visage congestionné et ruisselant de sueur, les yeux hors de la tête, qui s'acharnait vainement contre la porte de métal; il s'était ensanglanté les poings sans arriver seulement à ébranler l'un des gonds, d'apparence si fragile.

By God! rugit-il en les apercevant, il est terré là-dedans comme un colimaçon dans sa coquille, et si l'on ne peut emporter la cabine d'assaut, il faudra le prendre par la famine.

—Vous êtes fou! voilà un moyen qui serait autrement plus long que le mien, riposta Fricoulet, l'homme peut résister à la faim pendant trois jours; on a même vu des sujets capables de prolonger leur endurance plus longtemps encore... vous voyez où ça nous mènerait, à raison de 500,000 lieues par secondes...

—Sans compter, dit alors Gontran, en prenant devant l'Américain une pose agressive, que jamais, moi vivant, je n'autoriserai qui que ce soit à porter préjudice à M. Ossipoff.

—Laissez-moi faire, je m'en vais tâcher de parlementer.

Ayant dit, Fricoulet s'approcha de la porte, y heurta doucement du doigt.

—Monsieur Ossipoff, fit-il avec une douceur engageante, voulez-vous, s'il vous plaît, me recevoir chez vous? J'aurais un simple renseignement à vous demander.

Il attendit quelques secondes qu'une réponse lui fût donnée; puis, n'entendant rien, il appliqua son oreille contre la porte et écouta.

Rien: aucun bruit; il semblait que la cabine fût inhabitée.

—Vous voyez bien! clama l'Américain, le vieux sournois ne veut rien dire... enfonçons!... enfonçons!...

Et il se préparait à se ruer de nouveau contre la porte, lorsque l'arrêtant au passage, Fricoulet lui dit:

—Eh, saperlotte! vous êtes assommant avec vos violences! pour ce à quoi elles ont servi jusqu'à présent, je vous conseille d'en user... restez donc tranquille, je vous prie...

Encore une fois, il heurta à la porte.

—Monsieur Ossipoff, je vous affirme qu'on ne vous veut aucun mal; nous désirons simplement savoir vers quel point de l'espace vous avez dirigé l'Éclair, et quelle est notre situation approximative dans le ciel.

Quelques secondes s'écoulèrent, quelques minutes même; mais pas plus que précédemment, aucune réponse ne parvint à l'ingénieur.

Les lèvres de Fricoulet s'allongèrent en une moue significative.

—Hum! murmura-t-il, pas bavard le père Ossipoff, ce matin...

Et, s'adressant à Farenheit:

—Je commence à croire que nous serons obligés de revenir à mon idée de la parallaxe.

Farenheit poussa un rugissement, et tirant sa montre:

—Trois quarts d'heure déjà! à raison de 500,000 lieues à la seconde? encore 11 heures et quart à marcher de la sorte... jamais! jamais!

Et, à ses compagnons:

—Tentons toujours d'enfoncer la porte! si nous parvenons à faire parler le vieux, ce sera toujours quelques millions de lieues de gagnées.

Et, sans attendre leur réponse, il empoigna un escabeau avec lequel il se mit à battre la paroi de lithium, comme si c'eût été un bélier.

Fricoulet et Gontran secouèrent la tête.

—Ça ou rien, fit l'ingénieur, c'est la même chose, le lithium a une élasticité telle que les coups rebondissent sur sa surface sans réussir à l'ébranler... On s'userait vainement les muscles, que l'on serait impuissant à faire bouger cette porte d'une ligne.

—Sais-tu, dit alors Gontran en s'adressant à Fricoulet, que je commence à être inquiet; ce silence de la part d'Ossipoff me paraît inexplicable; je le connais assez pour ne pouvoir le croire intimidé par les menaces de Farenheit, et, d'autre part, il nous connaît assez tous les deux pour nous savoir hommes à ne pas permettre qu'on lui fasse le moindre mal.

—Que supposes-tu donc, alors?

—Dame! si ce que tu crois est vrai, si réellement, dans un accès de folie scientifique, il a détourné l'Éclair de la route qu'il devait suivre pour le lancer dans l'infini, peut-être, la réflexion lui venant, a-t-il été pris de remords, et s'est-il...

—... Suicidé! s'exclama l'ingénieur.

Un gémissement douloureux les fit se retourner, et ils virent Séléna qui, pâle et défaillante, ayant entendu les derniers mots prononcés, s'adossait à la paroi du wagon pour ne pas tomber, et murmurait:

—Mon père... mon pauvre père.

Les deux jeunes gens coururent à elle, et cherchèrent à la rassurer.

—Mais non, mademoiselle, dit Fricoulet, la supposition de Gontran est idiote!... le père Ossipoff se tuer au moment où la Nature s'apprête à lui dévoiler ses plus profonds mystères!... Ah! c'est bien mal connaître les savants.

Mais cette argumentation ne pouvait avoir sur la terreur de Séléna aucune influence; la jeune fille avait saisi le bras de son fiancé et, les lèvres agitées d'un tremblement convulsif, ne cessait de répéter:

—Gontran, j'ai peur... j'ai peur...

Alors, tout apitoyé, le jeune homme regarda son ami d'un air qui semblait le supplier de trouver un moyen de rassurer Séléna.

—Mes enfants, dit l'ingénieur, il n'y a que la dynamite qui puisse avoir raison de cette porte-là; Gontran, va-t-en dans la machinerie me chercher ce qu'il faut.

En quelques minutes, le jeune homme fut de retour, rapportant une cartouche dont Fricoulet eut tôt fait de réduire les dimensions de façon à ce que l'explosif, tout en ayant raison de l'obstacle qu'il s'agissait de renverser, ne pût nuire en rien à l'organisme même du véhicule.

Cette cartouche, ainsi réduite, fut placée par l'ingénieur entre la porte et le chambranle, à l'endroit même de la serrure, et il y fixa une mèche qu'il fit se dérouler jusqu'à l'entrée de l'escalier; ensuite, ayant obligé ses compagnons à se reculer sur les marches, il mit le feu à la mèche.

Une flamme courte, semblable à un feu follet, courut sur le plancher et en moins d'une seconde, atteignant la cartouche, y mit le feu.

Une détonation formidable retentit, la serrure sauta en mille miettes, et, sous la force de l'explosion, la porte s'ouvrit violemment.


Farenheit sauta sur Ossipoff et le souleva de terre aussi facilement que s'il n'eût pas plus pesé qu'une plume (p. 35).


CHAPITRE II

DANS LA VOIE LACTÉE

'un bond, Fricoulet fut dans la cabine et, sur ses pas, Farenheit et Gontran se précipitèrent, suivis de Séléna.

Mais, tout comme avait fait l'ingénieur, ils s'arrêtèrent brusquement, presque aussitôt après avoir franchi le seuil.

C'est qu'en vérité le spectacle qui s'offrait à eux était bien fait pour les frapper de stupeur.

Ossipoff était bien tranquillement assis à la place qu'il avait coutume d'occuper dans la cabine, c'est-à-dire devant le hublot, et, l'œil collé à l'oculaire de son télescope, le corps penché en avant dans une attitude d'ardente curiosité, sondant l'espace, avec une quiétude qui semblait faire croire qu'il n'avait entendu ni l'épouvantable vacarme fait depuis un quart d'heure par Farenheit, ni même le bruit formidable de l'explosion.

Et l'ingénieur, en présence de cette impassibilité, n'était pas loin de comparer le vieil Ossipoff au célèbre Archimède qui, surpris par les ennemis de sa patrie, tandis qu'il était occupé à résoudre un problème, dédaigna non seulement de chercher à fuir, mais encore d'interrompre ses calculs, et se fit tuer stoïquement.

Il est probable que si l'ingénieur eût pu lire ce qui se passait dans l'esprit du vieillard, il eût rabattu beaucoup de son admiration: car la vérité était qu'Ossipoff savait parfaitement bien n'avoir rien à craindre de la part de ses compagnons de voyage: quand Farenheit aurait bien juré et tempêté, quand Fricoulet l'aurait plaisanté, et quand Gontran, contenu d'ailleurs par son amour pour Séléna, aurait, suivant son habitude, protesté avec sa dignité de diplomate, les choses n'iraient pas plus loin.

Seulement, ce qui était certain, c'est qu'aussitôt qu'ils s'apercevraient de sa trahison, Fricoulet et les autres exigeraient de faire machine en arrière, et le savant se rendait bien compte que, seul, il ne pourrait lutter contre eux; c'est pourquoi, afin de gagner du temps, il avait fait la sourde oreille aux menaces de Farenheit, comme aux questions de Fricoulet, se disant que chaque seconde écoulée le rapprochait de 500,000 lieues du mystère qu'il voulait pénétrer.

Comme on le voit, c'était l'égoïsme le plus pur qui, cette fois encore, dictait sa conduite.

Mais la stupeur en laquelle l'attitude inattendue du vieillard avait plongé les voyageurs ne dura que quelques secondes et Farenheit, ressaisi d'une colère d'autant plus grande que cette immobilité l'exaspérait davantage, sauta sur Ossipoff, l'empoigna par le collet de son vêtement, et le souleva de terre aussi facilement que s'il n'eût pas plus pesé qu'une plume.

—Maintenant, vieux coquin, hurla-t-il, répondras-tu?... qu'as-tu fait cette nuit?... et où sommes-nous?

Le vieillard cherchait vainement à se dégager; mais il s'agitait comme un pantin impuissant au bout des doigts musculeux de l'Américain.

—Monsieur Farenheit, implorait-il, laissez-moi regarder... chaque minute... chaque seconde perdue pour moi... je vous répondrai, je vous le jure, tout en consultant l'espace.

Farenheit lui riposta par un éclat de rire strident.

—Point de ça, mon brave monsieur, répondez, ou je jure Dieu que je vous étrangle...

Alors, Gontran et Fricoulet intervinrent et, s'adressant à Farenheit:

—Laissez-le; c'est un maniaque duquel on ne pourra rien tirer par l'intimidation; puisqu'il a promis de répondre si on le rendait à son cher télescope, lâchez-le.

Les mains de l'Américain abandonnèrent leur proie et, en moins d'une seconde, Ossipoff se retrouva assis, l'œil rivé à l'oculaire, le regard fouillant l'immensité.

—Oui, dit-il alors d'une voix brève, en hachant ses phrases, oui, j'ai détourné l'Éclair de sa route, je comprends votre mécontentement, mais cela était plus fort que moi. Il y a, dans cet infini, comme une puissance magnétique qui m'attire et à laquelle je ne puis résister...

—En tout cas, ricana Fricoulet, vous ne nous parlerez pas de l'aimant d'Hypérion, car vous n'avez guère dû en trouver de traces?

Une furtive rougeur passa sur le front de l'astronome déconfit qui murmura:

—Et cependant, mon cher Gontran, la position exacte d'Hypérion dans l'espace, quand l'appareil a quitté le courant astéroïdal dans lequel il naviguait, était bien, n'est-ce pas, par rapport à la terre, 174 degrés de longitude et onze heures quarante minutes d'ascension droite?

Fricoulet tressaillit, une flamme brilla dans sa prunelle, et il murmura tout bas à l'oreille de Flammermont:

—Voilà le renseignement que je voulais.

Cependant, ne recevant pas de réponse de son futur gendre, Ossipoff se détourna légèrement et le regardant bien en face.

—Qu'en pensez-vous?

On juge si cette question embarrassait le jeune homme: en dépit des nombreux «examens» que depuis trois ans de vie commune Ossipoff lui avait fait subir, en dépit de la lecture plusieurs fois recommencée des Continents Célestes (le malheureux les savait presque par cœur), il ignorait absolument ce que pouvaient bien représenter 174 degrés de longitude, et onze heures quarante minutes d'ascension droite.

Mais comme ce n'était pas l'aplomb qui lui manquait, il prit un air soucieux et répondit du bout des lèvres:

—Tout cela dépend, mon cher monsieur, de l'heure à laquelle l'Éclair a viré de bord.

—Il était exactement minuit trente-cinq minutes et vingt-cinq secondes.

Gontran hocha la tête à plusieurs reprises, agita muettement les lèvres, comme il arrive lorsqu'on est plongé dans de profondes réflexions.

—Il se pourrait bien que vos calculs fussent exacts, finit-il par dire, sans vouloir trop s'engager.

Pendant ce temps, Fricoulet, qui avait inscrit furtivement sur son carnet les renseignements fournis par Ossipoff, calculait rapidement, et le chemin déjà parcouru par l'appareil, et la situation dans l'espace du point problématique sur lequel le vieux savant avait mis le cap; mais le résultat obtenu ne paraissait pas le satisfaire, il claquait de la langue avec impatience, fourrageait nerveusement ses cheveux, et bientôt on put l'entendre murmurer d'une voix rageuse:

—Et cependant, à raison de 2 milliards de lieues par heure...

Le vieillard sursauta; mais sans cependant abandonner le télescope, il riposta:

—Deux milliards! vous êtes loin du compte, mon cher monsieur Fricoulet; durant cette nuit j'ai mesuré notre vitesse, et j'ai pu me convaincre qu'elle est de beaucoup supérieure à ce que vous aviez prévu. L'Éclair parcourt bien deux milliards de lieues, mais à la minute, et non pas à l'heure.

Très froidement Fricoulet inclina la tête, se contentant de dire, comme si le chiffre énorme qui venait de lui être communiqué ne le surprenait en aucune façon:

—Parbleu!... voilà d'où vient mon erreur.

Et il se remit tranquillement à refaire ses calculs.

Mais ni Gontran, ni surtout Farenheit, n'étaient doués d'une dose de philosophie suffisante pour accueillir, sans protester, une semblable nouvelle: autant ils eussent applaudi à cette rapidité vertigineuse si, grâce à elle, l'Éclair eût pu les transporter dans leur planète natale en un espace de temps plus court que celui prévu tout d'abord, autant ils la maudissaient, cette rapidité qui les jetait dans l'infini, leur enlevant à tout jamais l'espoir de retourner chez eux.

—Deux milliards! s'écria l'Américain littéralement affolé, deux milliards! mais cela fait...

—Cela fait exactement, mon cher monsieur, dit alors très placidement Fricoulet, dont les calculs étaient terminés, un trillion de lieues ou quatre milliards de kilomètres, en un peu plus de trente heures.

—Mais où sommes-nous? où sommes-nous? gémit Gontran.

—À quelque chose comme 1,200 milliards de lieues de notre Soleil, répondit l'ingénieur; car maintenant j'ai la certitude que cette étoile si brillante, aperçue à l'arrière du wagon, n'est autre que le centre de notre système planétaire.

Farenheit lança ses poings fermés dans la direction d'Ossipoff.

—Ah! bandit! clama-t-il; ah! brigand!

Mais, impassible, le vieillard répondit:

—C'est cette inconcevable rapidité qui m'a poussé à faire ce que j'ai fait; j'y ai vu le doigt de la Providence qui ne voulait pas laisser mon œuvre inachevée et me mettait à même d'explorer les principales régions stellaires, sans que cela nous causât un retard bien appréciable.

—Eh! cria Gontran, auquel la patience finissait par échapper, du train dont nous marchons, qui sait si nous pourrons jamais revenir sur terre.

—Songez, poursuivit imperturbablement le vieillard, que dans huit jours, pas davantage...