IV
Lord Henri Braddock, gouverneur général de l'Indoustan,
au colonel Barclay, résident, attaché à la personne
d'Holkar, prince des Mahrattes, à Bhagavapour,
sur la Nerbuddah.
Calcutta, 1er janvier 1857.
«On m'informe de divers côtés qu'il se prépare quelque chose contre nous, qu'on a surpris des signes mystérieux échangés entre les indigènes, à Luknow, à Patna, à Bénarès, à Delhi, chez les Radjpoutes et jusque chez les Sikhs.
«Si quelque révolte venait à éclater et à gagner les pays des Mahrattes, l'Inde entière serait en feu dans l'espace de trois semaines. C'est ce qu'il faut éviter à tout prix.
«Vous aurez donc soin, aussitôt la présente reçue, d'obliger, sous un prétexte quelconque, Holkar à désarmer ses forteresses et à remettre dans nos mains ses canons, ses fusils, ses munitions et son trésor. Par là, il sera hors d'état de nuire, et son trésor nous servira d'otage dans le cas où, malgré nos précautions, il voudrait faire quelque tentative désespérée. Justement, les coffres de la Compagnie sont vides, et ce renfort d'argent viendrait fort à propos.
«S'il refuse, c'est parce qu'il a de mauvais desseins, et dans ce cas, il ne doit mériter aucun pardon. Vous irez prendre aussitôt le commandement des 13e, 15e et 31e régiments d'infanterie européenne, que sir William Maxwell, gouverneur de Bombay, mettra sous vos ordres avec quatre ou cinq régiments de cavalerie indigène et d'infanterie cipaye. Vous ferez le siége de Bhagavapour, et, quelques conditions que vous demande Holkar, vous ne le recevrez qu'à discrétion. Le meilleur serait qu'il pérît dans l'assaut, comme Tippoo Saheb, car la Compagnie des Indes n'a que trop de ces vassaux indociles, et nous serions délivrés de l'ennui de faire une pension à des gens qui nous détesteront jusqu'à la fin des siècles.
«Au reste je m'en rapporte à votre prudence; mais hâtez-vous, car on commence à craindre une explosion, et il faut ôter d'avance aux insurgés (s'il doit y avoir insurrection) leurs chefs et leurs armes.
«BRADDOCK, gouverneur général.»
Le colonel Barclay, résident anglais,
au prince Holkar.
Bhagavapour, 18 janvier 1857.
«Le soussigné se fait un devoir de prévenir Son Altesse le prince Holkar qu'il est venu à sa connaissance que ledit prince a fait donner cinquante coups de bâton à son premier ministre Rao, sans qu'aucune action, connue du soussigné, ait pu valoir un traitement aussi cruel;
«Le soussigné doit aussi prévenir Son Altesse que, à plusieurs reprises, des charrettes pesamment chargées sont entrées pendant la nuit dans la forteresse de Bhagavapour, et que, à divers indices sur lesquels il ne croit pas nécessaire de s'expliquer, il a cru reconnaître des amas d'armes, de vivres et de munitions, ce qui est contraire aux traités et ne peut qu'exciter les justes soupçons de la très-haute et très-puissante Compagnie des Indes;
«En conséquence et après avoir pris les ordres du gouverneur général, le soussigné,—sans vouloir dépouiller le prince Holkar d'une autorité contre laquelle s'élève cependant tout le pays,—le soussigné, dis-je, veut bien pour cette fois fermer l'oreille à des rapports peut-être trop fidèles, et, pour offrir au prince Holkar une éclatante occasion de se justifier, se contentera aujourd'hui de demander à Son Altesse qu'elle remette ses armes, ses canons, ses fusils et son trésor particulier aux mains du soussigné, qui les enverra à Calcutta, où le gouverneur général gardera le tout provisoirement, jusqu'à ce qu'il ait acquis la preuve certaine de l'innocence d'Holkar.
«En outre, ledit prince Holkar est invité à remettre aux mains du soussigné sa fille unique Sita, qui sera conduite à Calcutta avec une suite nombreuse, et qui recevra tous les honneurs dus à son rang.
«Moyennant quoi Son Altesse conservera éternellement la bienveillante protection de la très-haute et très-puissante Compagnie des Indes.
«Colonel BARCLAY.»
Le prince Holkar au colonel Barclay, résident.
«Le soussigné se fait un devoir d'inviter le colonel Barclay à sortir immédiatement de Bhagavapour, s'il ne veut avoir la tête coupée avant vingt-quatre heures par ordre du soussigné.»
Le colonel Barclay à lord Henri Braddock,
gouverneur général.
«Mylord,
«J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Seigneurie une copie de la lettre que, suivant vos instructions, j'ai adressée au prince Holkar, et de la réponse dudit Holkar.
«Je pars à l'instant même pour Bombay, où je vais, conformément aux ordres de Votre Seigneurie, prendre le commandement du corps d'armée qui doit réduire Holkar à la raison.
«Agréez, mylord, etc.
«Colonel BARCLAY.»
Or, six semaines environ après que les lettres qu'on vient de lire eurent été échangées entre le seigneur Holkar, le colonel Barclay et lord Henri Braddock, Holkar était assis, tout pensif, sur un tapis de Perse, au sommet de la plus haute tour de son palais que baigne la Nerbuddah, et regardait mélancoliquement la haute cime des monts Vindhyâ, contemporains de Brahma. A côté de lui se tenait sa fille unique, la belle Sita, qui cherchait à lire dans les yeux de son père toutes ses pensées.
Holkar était un noble vieillard, de pure race indoue, et le descendant de ces princes mahrattes qui ont disputé la possession de l'Inde aux Anglais.
Par une exception assez rare, ses aïeux avaient échappé à la conquête des Persans et des Mogols, et gardaient derrière leurs montagnes la foi de Brahma. Holkar lui-même se vantait de descendre en droite ligne du célèbre Rama, le plus illustre des anciens héros et le vainqueur de Ravana. C'est en l'honneur de cette glorieuse origine qu'il avait donné à sa fille le nom de Sita.
Il avait autrefois combattu les Anglais. Son père avait été tué dans la bataille, et lui, bien jeune encore, avait gardé son héritage à condition de payer tribut. Pendant trente ans, il avait espéré se venger un jour; mais sa barbe avait blanchi, ses deux fils étaient morts sans postérité, et il ne songeait plus qu'à vivre en paix et à laisser sa principauté à sa fille unique, la belle Sita.
Il était environ cinq heures du soir. On n'entendait aucun bruit dans Bhagavapour, la capitale d'Holkar. Les sentinelles veillaient à leur poste, les yeux fixés sur l'horizon. Les soldats, accroupis sur leurs talons, jouaient aux échecs sans dire un seul mot. Quelques officiers à cheval, armés de longs cimeterres, parcouraient les rues et veillaient au maintien de l'ordre. Sur leur passage, tout le monde s'inclinait en silence. Une tristesse mortelle semblait avoir envahi Bhagavapour. Holkar lui-même était abattu. Il voyait venir la tempête. Il savait depuis longtemps que les Anglais voulaient le dépouiller, et il se désespérait en songeant à l'avenir de sa fille. Résigné pour lui-même à la volonté de Brahma, prêt à rentrer dans le grand Être et à retrouver la «Substance Éternelle,» il ne pouvait se résoudre à laisser Sita sans appui.
«Que la volonté de Brahma s'accomplisse!» dit-il enfin en répondant à sa pensée intérieure.
«Mon père, dit la belle Sita, à quoi songez-vous?»
On chercherait vainement entre le cap Comorin et les monts Himalaya une jeune fille plus charmante que Sita. Elle était droite comme un palmier, et ses yeux étaient comme la fleur du lotus. De plus, elle avait quinze ans à peine, ce qui est, dans l'Inde, l'âge de la suprême beauté.
«Je pense, dit Holkar, que maudit est le jour où je t'ai vue naître, toi, la joie de mes yeux et mon dernier amour sur la terre, puisque je vais mourir en te laissant aux mains de ces barbares roux!
—Mais, dit Sita, n'avez-vous aucun espoir de vaincre?
—Et quand j'aurais cet espoir, crois-tu que je pourrais le donner à mes soldats? La vue seule de ces hommes impurs, qui dévorent la vache sacrée et qui se repaissent de viande crue et de sang, épouvante nos brahmines. Ah! pourquoi ne suis-je pas mort avec mon dernier fils? Je n'aurais pas vu la ruine de tout ce qui m'est cher.
—Vous m'oubliez, dit Sita en se levant et entourant de ses bras le cou du vieillard.
—Je ne t'oublie pas, ma chère fille, mais je crains tout pour toi; et pour tes frères je ne craignais que la mort.... J'ai reçu aujourd'hui la nouvelle que le colonel Barclay s'avance dans la vallée de la Nerbuddah avec une armée. Il est à sept lieues d'ici, c'est-à-dire à deux jours de marche; car cette race pesante traîne avec elle tant d'animaux, de fourrages, de chariots, de canons et de munitions de toute espèce, qu'elle ne fait jamais plus de deux ou trois lieues par jour. Malheureusement, je n'ose leur livrer bataille le long de la rivière, n'étant pas assez sûr de mon armée. Je soupçonne ce misérable Rao de vouloir me trahir. Si j'en ai la preuve, le misérable me payera cher sa trahison!... Mais.... continua-t-il en regardant avec une longue-vue l'horizon, que signifie ce steamer que j'aperçois au détour de la rivière? Serait-ce déjà l'avant-garde de Barclay?»
Au même instant, un coup de canon retentit: c'était un artilleur de la forteresse qui faisait feu sur le bateau à vapeur et qui l'avertissait de s'arrêter. Le boulet passa par-dessus le bateau et s'enfonça en sifflant dans la rivière.
A ce signal, le capitaine du bateau à vapeur arbora le drapeau tricolore et s'avança, sans riposter, vers le rivage. Les Indous, étonnés, ne cherchèrent pas à contrarier sa manoeuvre, et le capitaine Corcoran (car c'était lui) mit pied à terre et s'avança d'un air assuré vers la porte du fort. Un sergent et quelques soldats voulurent croiser la baïonnette et lui barrer le passage; mais Corcoran, sans répondre à leurs questions et à leurs menaces (quoi qu'il entendît très-bien la langue du pays), se retourna lentement et appliqua à ses lèvres un sifflet qui était suspendu à sa ceinture.
Le coup de sifflet retentit, aigu comme la pointe d'une épée, et fit frémir tous les assistants. Mais leur frémissement devint de l'épouvante lorsqu'une magnifique tigresse se montra sur le pont du bateau et répondit au coup de sifflet par un «ronron» formidable.
«Ici, Louison!» cria Corcoran.
Et il siffla pour la seconde fois.
A ce second appel, Louison bondit hors du bateau à vapeur et se trouva sur la rive, où déjà Corcoran avait fait amarrer son bateau. Une minute après, les officiers, les soldats, les canonniers, les fantassins, les curieux, les hommes, les femmes et les petits enfants avaient pris la fuite dans toutes les directions et laissé là Corcoran, excepté un malheureux chef de poste, celui-là même qui avait fait tirer le coup de canon, et que notre ami le capitaine venait de saisir par la nuque.
«Lâchez-moi, disait l'Indou en se débattant de toutes ses forces; lâchez-moi, ou je vais appeler la garde!
—Et toi, dit Corcoran, si tu fais un pas sans ma permission, je vais te donner pour souper à Louison.»
Cette menace rendit le pauvre officier plus docile et plus doux qu'un agneau.
«Hélas! dit-il, seigneur tout-puissant que je ne connais pas, retenez votre tigresse, ou je suis un homme mort!»
Effectivement, Louison, privée depuis longtemps de chair fraîche, tournait autour de l'Indou d'un air affamé. Elle le trouvait appétissant, ni trop jeune, ni trop vieux, ni trop gras, ni trop maigre, mais tendre, dodu et bien à point.
Heureusement Corcoran le rassura.
«Quel est ton grade? demanda-t-il.
—Lieutenant, seigneur, répondit l'Indou.
—Mène-moi au palais du prince Holkar.
—Avec votre.... amie? demanda l'Indou qui hésitait.
—Parbleu! répliqua Corcoran, crois-tu que je rougis de mes amis quand je vais à la cour?
—O Brahma et Bouddah! pensait le pauvre Indou, quelle fâcheuse idée ai-je eue de faire tirer un coup de canon sur ce bateau à vapeur qui ne pensait à rien! Quel besoin avais-je de demander son nom à ce passant qui ne me disait rien? O Rama, héros invincible, prête-moi ta force et ton arc pour que je perce Louison de mes flèches, ou prête-moi ton agilité pour que je puisse prendre mes jambes à mon cou et trouver un asile dans ma maison.
—Eh bien, dit Corcoran, as-tu terminé tes réflexions? Louison s'impatiente.
—Mais, seigneur, répliqua l'Indou, si je vous mène au palais du prince Holkar avec une tigresse sur vos talons,—ou plutôt, hélas! sur les miens,—Holkar vous fera couper le cou.
—Le crois-tu? demanda Corcoran.
—Si je le crois, seigneur! si je le crois! Mais le prince Holkar ne fait jamais sa prière du soir sans avoir fait empaler cinq ou six personnes dans la journée.
—Ah! ah! cet Holkar me plaît.... Je me décide; nous verrons lequel de lui ou de moi empalera l'autre.
—Mais, seigneur, il commencera par moi, certainement.
—Ah! que de raisons! Marche devant, ou je mets Louison à tes trousses.»
Cette menace rendit le courage à l'Indou. Après tout, il n'était pas bien sûr qu'Holkar le fît empaler, tandis qu'il voyait à six pouces de distance les dents et les griffes de Louison.
Il adressa donc intérieurement une dernière prière à Brahma, «Père de tous les êtres,» et marcha d'un pas rapide vers la porte du palais. Corcoran le suivait de près, et Louison, toute joyeuse, bondissait à côté de son maître comme un lévrier caressant.
Grâce à cette double escorte, Corcoran entra sans peine dans le palais. Tout le monde s'écartait sur son passage. Mais lorsqu'il fut arrivé au pied de la tour où le prince Holkar était assis avec sa fille, l'Indou refusa d'aller plus loin.
«Seigneur, dit-il, si je monte avec vous, ma mort est certaine. Avant que j'aie pu dire un seul mot pour me justifier, Holkar me fera couper la tête; et vous-même, seigneur, si vous persistez dans ce dessein téméraire, vous ferez bien....
—Bon! bon! répliqua Corcoran, Holkar n'est pas si méchant qu'on le dit, et j'en suis sûr. il ne refusera rien à mon amie Louison. Pour toi, c'est autre chose. Va-t'en, poltron!
—Seigneur, dit humblement l'Indou, aucune tête ne va aussi bien à mes épaules que la mienne propre, et s'il plaisait à ce grand prince de l'abattre, je ne connais aucun onguent qui pût la recoller.... Que Brahma et Bouddah soient avec vous!»
En même temps il s'enfuit.
Corcoran ne chercha pas à le retenir et monta sans s'arrêter les deux cent soixante marches qui conduisaient à la terrasse d'où le prince Holkar contemplait en silence la vallée de la Nerbuddah.
Louison précédait son maître et parut la première sur la terrasse.
A cette vue, la belle Sita poussa un cri de frayeur et le prince Holkar se leva brusquement, prit à sa ceinture un pistolet et fit feu sur Louison.
Heureusement la balle frappa sur le mur, s'aplatit et ricocha sur Corcoran, qui suivait de près son amie et qui reçut une légère contusion à la main.
«Vous êtes vif, seigneur Holkar! s'écria le capitaine sans s'étonner de l'accident.... Ici, Louison!»
Il était temps de retenir la tigresse, qui allait bondir sur son ennemi et le mettre en pièces.
«Ici, mon enfant! continua Corcoran. Là, c'est bien!... Couchez-vous à mes pieds!... Très-bien!... Et maintenant, allez, en rampant, présenter vos respects à la princesse.... Ne craignez rien, madame, Louison est douce comme un agneau.... Elle va vous demander pardon de vous avoir effrayée.... Va, Louison, va, ma chérie, demander pardon à cette belle princesse....»
Louison obéit, et Sita, rassurée, la caressa doucement de la main, ce qui parut flatter beaucoup la tigresse.
Cependant Holkar se tenait toujours sur la défensive.
«Qui êtes-vous? demanda-t-il avec hauteur. Comment avez-vous pénétré jusqu'ici? Suis-je déjà trahi par mes propres esclaves et livré aux Anglais?
—Seigneur, répliqua Corcoran d'un ton doux, vous n'êtes pas trahi; et s'il est une chose dont je remercie Dieu, après la bonté qu'il a eue de me faire Breton et de m'appeler Corcoran, c'est surtout de ne m'avoir pas fait Anglais.»
Holkar, sans lui répondre, prit un petit marteau d'argent et frappa sur un gong.
Personne ne parut.
«Seigneur Holkar, dit Corcoran en souriant, personne n'est à portée de vous entendre. A la vue de Louison, tout le monde a pris la fuite. Mais rassurez-vous. Louison est une fille bien élevée et qui sait se conduire.... Et maintenant, seigneur, quelle trahison craignez-vous?
—Si vous n'êtes pas Anglais, répliqua Holkar, qui êtes-vous et d'où venez-vous?
—Seigneur, dit Corcoran, il y a dans ce vaste univers deux espèces d'hommes, ou, si vous le voulez, deux races principales,—sans compter la vôtre,—c'est le Français et l'Anglais, qui sont l'un à l'autre ce que le dogue est au loup, ce que le tigre est au buffle, ce que la panthère est au serpent à sonnettes. Ce sont deux races affamées, l'une de louanges, l'autre d'argent,—mais toutes deux également batailleuses et prêtes à se mêler des affaires d'autrui sans y être invitées. J'appartiens à la première de ces deux races. Je suis le capitaine Corcoran....
—Quoi! dit Holkar, vous êtes ce célèbre capitaine qui commandait le brick du Fils de la Tempête?....
—Célèbre ou non, dit le Breton, je suis ce capitaine Corcoran.
—Et c'est vous, demanda encore Holkar, qui avez, surpris près de Singapore par deux cents pirates malais et n'ayant avec vous que sept hommes d'équipage, jeté ces brigands à la mer?
—C'est moi, dit Corcoran. Où donc avez-vous lu cette histoire?
—Dans le Bombay-Times. Car ces coquins d'Anglais sont instruits les premiers de tout ce qui se fait sur l'Océan, et même ils avaient pendant quelque temps essayé de faire croire que ce Corcoran était un Anglais.
—Un Anglais! Moi! s'écria le capitaine avec indignation.
—Oui, mais l'erreur n'a pas duré longtemps. On pendit, comme vous devez le savoir, une douzaine de ces coquins de Malais.... Mais un treizième échappa pendant qu'on le conduisait à la potence, se glissa dans les rues de Singapore, y resta caché quelque temps et trouva moyen de s'embarquer sur un bateau chinois, d'où il passa à Calcutta, et de Calcutta il est venu chercher un asile ici. C'est un Indou musulman. C'est lui qui a raconté par quelle aventure il s'était rencontré face à face avec vous, et.... tenez.... le voici....»
En effet, un esclave paraissait en ce moment sur le seuil de la terrasse. C'était un homme assez grand, bien fait et même beau à la manière des Européens, mais avec des membres un peu grêles et qui indiquaient plus d'agilité que de force.
A la vue de Corcoran et surtout de Louison qui poussa un rugissement formidable, l'esclave parut prêt à fuir, mais Holkar le rappela.
«Ali! dit-il.
—Seigneur!
—Regarde bien cet étranger au teint blanc. Le connais-tu?»
Ali s'avança d'un air indécis; mais à peine eut-il regardé Corcoran, qu'il s'écria:
«Maître, c'est lui!
—Qui? lui!
—Le capitaine! Et c'est elle! ajouta-t-il en montrant la tigresse.... Seigneur, seigneur, ne me perdez pas!
—Bon! dit gaiement Corcoran, est-ce que nous avons de la rancune, Louison et moi? Va, mon brave, tu aurais pu être pendu; tu as su retirer à temps ta tête du noeud coulant qui déjà serrait ton cou. Je ne t'en veux pas; et le prince Holkar a bien fait de te prendre à son service, s'il aime les gens de sac et de corde.
—Mais, dit Holkar, d'où vient ce désordre que je vois d'ici dans les rues de Bhagavapour? Qu'est-ce que tous ces cris que j'entends, ces coups de fusil et ces roulements de tambour?
—Seigneur, dit Ali, c'est pour vous en avertir que je suis venu ici sans y être appelé. Quand le capitaine Corcoran a mis pied à terre sur le quai, on a cru que c'était un envoyé des Anglais. Votre ancien ministre Rao a répandu le bruit que vous aviez été tué d'un coup de pistolet et que l'armée anglaise était à deux lieues de la ville. Il a soulevé une partie des troupes et parle de ses droits à la couronne.
—Ah! le traître! dit Holkar. Je vais le faire empaler.
—En attendant, il assure qu'il a l'appui des Anglais, et il a commencé le siége du palais.
—Ah! ah! fit Corcoran, la situation devient intéressante.»
Jusque-là la belle Sita avait gardé le plus profond silence; mais en voyant le danger que courait son père, elle s'élança au-devant du capitaine Corcoran, et lui prenant les mains:
«Ah! seigneur! dit-elle en pleurant, sauvez-le!
—Parbleu! dit Corcoran, il ne sera pas dit que j'aurai résisté aux prières et aux larmes de deux si beaux yeux! Seigneur Holkar, pouvez-vous me faire donner un revolver et une cravache?... Avec ces deux armes, je réponds de tout et en particulier du traître Rao.
Ali se hâta d'apporter le revolver et la cravache. Puis le prince, Corcoran et Ali descendirent les marches de l'escalier, pendant que la belle Sita, prosternée, invoquait pour ses défenseurs la protection de Brahma.
Un petit nombre de soldats défendaient l'entrée du palais et paraissaient près de céder à l'effort de la foule. Trois régiments de cipayes assiégeaient les portes et faisaient entendre des cris séditieux. Rao à cheval les commandait et les excitait à tenter l'assaut. Les balles sifflaient de tous côtés et les rebelles amenaient des canons pour enfoncer les portes. Corcoran jugea qu'il n'y avait pas une minute à perdre.
«Ouvrez les portes! dit-il, je réponds de tout.»
L'air assuré du capitaine rendit la confiance à son hôte. Il fit ouvrir les portes, et cette action étonna tellement les cipayes, qui craignaient un piége, qu'ils reculèrent instinctivement. La fusillade cessa aussitôt et un grand silence se fit sur la place.
Corcoran demanda d'une voix forte:
«Où est le seigneur Rao?
—Me voici, répliqua Rao qui s'avança à cheval, suivi de son état-major. Est-ce que Holkar se rend à discrétion?
—Parbleu! dit Corcoran, voilà un impudent drôle!»
En même temps, il siffla légèrement.
A ce coup de sifflet, Louison parut.
«Ma chérie, dit Corcoran, va me cueillir ce coquin sur son cheval; ne lui fais aucun mal. Prends-le délicatement entre la mâchoire supérieure et l'inférieure, sans le casser ni le déchirer, et apporte-le-moi ici.... Tu m'entends bien, chérie?...»
Et du geste, il désignait le malheureux Rao.
Aussitôt celui-ci voulut tourner bride; malheureusement son cheval se cabra et se mit à ruer. Les chevaux de l'état-major ne montrèrent pas plus de calme. Les officiers généraux tournèrent le dos promptement et se mirent à galoper en désordre au travers des rangs de l'infanterie, de peur d'être confondus par Louison avec le traître Rao.
Celui-ci aurait bien voulu suivre cet exemple, mais le destin ne le permit pas. Déjà Louison avait bondi sur la croupe de son cheval. Elle saisit le malheureux par la ceinture et sauta à terre en le désarçonnant. Puis, comme un chat qui tient dans sa gueule une souris, et qui ne veut pas la tuer tout de suite, elle le déposa à demi évanoui aux pieds du capitaine.
«C'est bien, mon enfant, dit affectueusement Corcoran.... Je te donnerai du sucre à souper.... Ali, désarme-moi ce vieux coquin et garde-le prisonnier, pendant que je vais parler à ces imbéciles.»
Puis, s'avançant, cravache en main, à cinq pas du premier rang des cipayes, dont les fusils étaient chargés et prêts à faire feu:
«Est-il quelqu'un de vous, dit-il, qui veuille être pendu, ou empalé, ou décapité, ou écorché vif, ou livré à Louison... Personne ne répond?»
En effet, la frayeur était générale. La seule vue du capitaine, qui semblait tomber du ciel, étonnait les superstitieux Indous. Les griffes et les dents de Louison les effrayaient encore davantage. Et enfin pourquoi et pour qui se révolter, Rao étant aux mains d'Holkar?
Aussi tout le monde s'empressa de crier «Vive le prince Holkar!»
«C'est bien! dit Corcoran. Je vois que vous êtes restés fidèles à votre prince légitime.... Maintenant désarmez-moi les trois colonels, les trois lieutenants colonels et les trois majors....
—C'est bien.... attachez-leur les pieds et les mains et couchez-les sur ce pavé.... C'est parfait.... Et vous, mes enfants, retournez tranquillement dans vos casernes, et si j'entends dire qu'un seul de vous a murmuré, je le donnerai pour déjeuner à Louison.... Bonne nuit, mes enfants; et nous, seigneur Holkar, allons souper.»
V
La table était dressée dans une cour intérieure, près d'un jet d'eau qui rafraîchissait l'air sous la voûte étoilée du ciel. Holkar, sa fille aux yeux de lotus et le capitaine Corcoran étaient seuls assis à la mode européenne. Une vingtaine de serviteurs servaient et desservaient autour d'eux. Les convives mangeaient en silence avec la gravité des souverains d'Asie.
A côté d'eux, Louison, couchée entre son maître et la belle Sita, recevait d'eux sa nourriture et promenait de l'un à l'autre ses regards caressants.
Sita, reconnaissante du service rendu et fière de l'obéissance de la tigresse, la traitait comme un lévrier favori, lui prodiguant le sucre et les flatteries; et Louison, trop intelligente pour ne pas comprendre les bonnes intentions de Sita, lui témoignait sa reconnaissance en remuant doucement la queue et en allongeant voluptueusement le cou lorsque la jeune fille posait sa main sur la tête de sa nouvelle amie.
Enfin Holkar fit un signe; les esclaves se retirèrent et le laissèrent seul avec sa fille et Corcoran.
«Capitaine, dit Holkar en tendant la main à celui-ci, vous venez de sauver ma vie et mon trône. Comment pourrai-je vous en témoigner ma reconnaissance?»
Corcoran leva la tête d'un air étonné:
«Seigneur Holkar, dit-il, le service que je vous ai rendu est si peu de chose, qu'en vérité nous ferons mieux, vous et moi, de n'en rien dire. Dans tous les cas, la meilleure part en revient à Louison, qui a montré dans toute cette affaire un tact et une délicatesse qu'on ne saurait trop louer. Elle avait mal déjeuné. Elle avait faim. Elle était, quoique tigresse, d'une humeur de dogue. Vous veniez de tirer sur elle un coup de pistolet.... Je ne vous le reproche pas. C'est l'effet d'une erreur bien excusable.... Vous l'aviez manquée; elle aurait pu ne faire de vous qu'une bouchée. Elle a su contenir son appétit, réprimer ses passions brutales. C'est beaucoup, si vous songez à la mauvaise éducation qu'elle avait reçue dans les forêts de Java.... Sur ces entrefaites, un coquin ameute vos cipayes, ce qui, entre nous, ne me paraît pas difficile, et les lance contre vous. Là-dessus, vous voulez sortir du palais et vous faire égorger comme un poulet; mais Louison devine votre dessein; elle s'élance, elle saisit le malheureux Rao par derrière, aux environs de la ceinture...... (hélas! je crains bien qu'il ne puisse plus jamais s'asseoir) et elle le dépose à vos pieds.... Franchement, s'il y a un bienfaiteur ici, c'est Louison. Pour moi, je n'ai fait que suivre le chemin tracé par elle.
—Seigneur Corcoran, dit la belle Sita, je vous dois la vie et l'honneur. Je ne l'oublierai jamais.»
Et elle tendit la main au capitaine, qui la prit et la baisa avec respect.
«Je sais, capitaine, dit Holkar, que vous êtes d'une nation généreuse et que vous ne faites point payer vos services; mais ne puis-je à mon tour vous être utile en rien?
—Utile, cher seigneur! s'écria Corcoran; mais vous m'êtes tout à fait nécessaire.... Savez-vous que je suis venu chercher ici un vieux manuscrit dont la seule pensée fait tressaillir de joie tous les docteurs de France et d'Angleterre! Savez-vous que l'Académie des sciences de Lyon a fait les frais de mon voyage, de sorte que Louison et moi nous voyageons dans l'intérêt de la science, sous la protection du gouvernement français; que nous avons des lettres de recommandation pour tous les hauts fonctionnaires du gouvernement anglais dans l'Inde, et que j'ai pour vous-même une lettre du célèbre sir William Barrowlinson, président de la Geographical, colonial, statistical, geological, orographical, hydrographical and photographical Society, dont le siége est à Londres, dans Oxford street, 183! Tenez, la voici.»
En même temps, il tira de son portefeuille une lettre fermée par un large cachet rouge, orné des armoiries du savant baronnet et de sa devise, qui date (il l'assure du moins) de son grand-père, compagnon d'armes de Guillaume le Conquérant: Regi meo fidus.
(Et, en effet, sir William Barrowlinson avait mille raisons d'être fidèle à son roy, comme l'annonçait la devise, car ledit roi avait fait dudit Barrowlinson, dès l'âge de vingt ans, l'un des plus grands seigneurs de la Compagnie des Indes, et avait accumulé sur lui de tels honoraires et des fonctions si importantes, que, si une déplorable gastrite ne s'était pas jetée au travers et n'avait pas entravé l'avancement de sir William, on l'aurait vu, vers trente-deux ou trente-trois ans, vice roi de l'Inde, c'est-à-dire maître à peu près absolu de cent millions d'hommes. Mais la gastrite le força de retourner en Angleterre avec une pension viagère de trois cent mille francs. Moyennant quoi, il fut membre du Parlement, traduisit tant bien que mal quinze ou dix-huit pages des Védas, fit continuer la traduction sous son nom par un secrétaire, daigna présider la Geographical, colonial, statistical, orographical, hydrographical and photographical Society et devint membre correspondant de l'Institut de France.)
C'est de ce puissant seigneur que venait la lettre de recommandation présentée au prince Holkar par le capitaine Corcoran. Elle était conçue en ces termes:
«Londres.... 1857.
«Le soussigné, sir William Barrowlinson, a l'honneur de prévenir Son Altesse le prince Holkar du passage d'un jeune savant français, M. Corcoran, qui se propose, sur les indications de l'Académie des sciences de Lyon et sur les nôtres, de rechercher le manuscrit original du Ramabagavattanâ, qu'on croit avoir été déposé vers les sources de la Nerbuddah, dans un asile que Son Altesse le prince Holkar (c'est du moins l'avis du soussigné) doit connaître mieux que personne. Le soussigné ose se flatter que les relations intimes de bonne amitié et de bon voisinage qui ont toujours existé et qui ne cesseront jamais d'exister (du moins c'est la ferme espérance du soussigné) entre Son Altesse Sérénissime le prince Holkar et la très-haute, très-sublime, très-puissante et très-invincible Compagnie des Indes, engageront Son Altesse à favoriser par tous les moyens possibles les recherches scientifiques dont le capitaine Corcoran a été chargé par l'Académie des sciences de Lyon et avec l'autorisation de Sa très-gracieuse et très-noble Majesté Victoria, première du nom, souveraine des trois royaumes unis d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande.
«A cet effet, le soussigné, sir William Barrowlinson, président de la Geographical, colonial, statistical, geological, orographical, hydrographical and photographical Society, se fait un devoir de prier Son Altesse Sérénissime de mettre à la disposition dudit capitaine tous les moyens matériels, tels que chevaux, éléphants, palanquins, ouvriers, cavaliers, sowars, cipayes, et généralement tous les instruments dont il croira avoir besoin pour son expédition;—s'engageant, ledit sir William Barrowlinson, tant en son nom qu'au nom de l'Académie des sciences de Lyon, à couvrir les frais et rembourser les sommes dont Son Altesse pourra, grâce à sa complaisance, créditer le jeune et savant voyageur.
«Le soussigné croit devoir, en outre, prévenir Son Altesse que la mission du capitaine Corcoran (il en répond sur son honneur) est et demeurera étrangère à la politique.
«Enfin le soussigné a la confiance que le gentleman qu'il demande respectueusement la permission de présenter à Son Altesse, fera de toute manière honneur à la noble nation dont il est citoyen, à la nation glorieuse qui le protège, à la science qu'il sert, à l'illustre et savante assemblée qui l'envoie, au soussigné qui le recommande.
«C'est dans ces sentiments que le soussigné se rappelle respectueusement et affectueusement au souvenir de Son Altesse, espérant que le temps n'a pas affaibli l'amitié dont le prince Holkar a bien voulu autrefois favoriser le soussigné, et dont le soussigné a gardé et gardera éternellement au fond du coeur le plus reconnaissant souvenir.
«Sir WILLIAM BARROWLINSON, baronnet, M.P.»
Dès que le prince Holkar eut terminé sa lecture, il tendit la main à Corcoran et lui dit:
«Mon cher ami, entre nous il n'est plus besoin de ces lettres, et celle de sir William Barrowlinson, dans les termes où j'en suis aujourd'hui avec les Anglais, ne vous aurait pas rendu grand service, si je ne savais d'ailleurs qui vous êtes et si je n'avais vu avec quel courage vous m'avez sauvé la vie. Par malheur, le colonel Barclay est en marche, je le sais, sur Bhagavapour, et, si je l'ignorais, la trahison déclarée de Rao me l'aurait appris ce soir; en sorte que je ne puis pas vous aider beaucoup dans vos recherches. Je crains même que mon amitié ne vous nuise auprès des anglais.
—Seigneur Holkar, dit le capitaine, ne vous occupez ni de moi ni des Anglais. Si le colonel Barclay me traite autrement qu'en ami, fût-il au milieu de trente régiments, il apprendra de quelle pesanteur est ma main quand elle frappe. N'ayez donc aucun souci de moi; peut-être, au contraire, pourrai-je vous servir et faire votre paix....
—Faire ma paix avec ces barbares! s'écria Holkar dont les yeux brillèrent de fureur. Ils ont tué mon père et mes deux frères; ils ont pris la moitié de mes États et pillé l'autre; par le resplendissant Indra, dont le char traverse le firmament et porte la lumière aux extrémités les plus reculées de l'univers, s'il ne fallait que donner mes trésors et ma vie pour jeter le dernier de ces barbares roux au fond de la mer, je n'hésiterais pas une minute; oui, je le jure, et j'irais dès aujourd'hui rejoindre comme mes aïeux la Substance éternelle et incorruptible.
—Et tu me laisserais seule sur la terre! interrompit la belle Sita avec un accent de doux reproche.
—Ah! pardonne, mon enfant chérie, dit le vieillard en serrant sa fille sur son coeur. Le nom seul de ces Anglais me cause de l'horreur. Je prie le capitaine de m'excuser....
—Faites, mon cher hôte, dit Corcoran, et ne vous gênez pas pour maudire les Anglais. Pour moi, excepté sir William Barrowlinson, qui m'a paru un fort brave homme, bien qu'un peu prolixe dans ses explications, je ne fais pas plus de cas d'un Anglais que d'un hareng saur ou d'une sardine à l'huile. Je suis Breton et marin, c'est tout dire. Entre la race saxonne et moi, il n'y a pas de tendresse perdue.
—Ah! vous me faites plaisir, capitaine, dit Holkar; j'avais peur d'abord que vous ne fussiez de leurs amis, et quand je pense à l'avenir qu'ils réservent à ma pauvre Sita, mon sang bout de fureur dans mes vieilles veines, et je voudrais couper la tête de tous les Anglais qui sont dans l'Inde.... Mais n'en parlons plus, et toi, ma chère Sita, pour calmer cet emportement, lis-moi, je te prie, quelques passages de l'un de ces beaux livres qui ont célébré la gloire et charmé les loisirs de nos ancêtres.
—Veux-tu, dit Sita, que je te lise un passage du Ramayana, et les plaintes si touchantes du roi Daçaratha, lorsque, étant à son lit de mort, il s'affligeait de n'avoir pas près de lui Rama, son fils chéri, ce héros invincible, et qu'il s'accusait lui-même d'avoir mérité ce châtiment des dieux pour avoir commis dans sa jeunesse un meurtre involontaire?
—Eh bien, lis,» répliqua Holkar.
Aussitôt Sita se leva, alla chercher le livre et lut:
«J'arrivai sur les rives désertes de la rivière Carayou où m'attirait le désir de tirer sur une bête, sans la voir, au bruit seul, grâce à ma grande habitude des exercices de l'arc. Là, je me tenais caché dans les ténèbres, mon arc toujours bandé en main, près de l'abreuvoir solitaire où la soif amenait, pendant la nuit, les quadrupèdes habitants des forêts.
«Alors, j'entendis le son d'une cruche qui se remplissait d'eau, bruit tout semblable au bruit que murmure un éléphant. Moi, aussitôt d'encocher à mon arc une flèche perçante, bien empennée, et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveuglé par le destin, sur le point d'où m'était venu ce bruit.
«Dans le moment que mon trait lancé toucha le but, j'entendis une voix jetée par un homme qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je suis mort! Comment se peut-il qu'on ait décoché une flèche sur un ascète de ma sorte? A qui est la main si cruelle qui a dirigé son dard contre moi? J'étais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans le fleuve solitaire. A qui donc ai-je fait ici une offense?»
«Il dit, et moi, à ces lamentables paroles, l'âme troublée et tremblant de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai échapper les armes que je tenais à la main. Je me précipitai vers lui, et je vis, tombé dans l'eau, frappé au coeur, un jeune infortuné, portant la peau d'antilope et le djatâ des panthères.
«Lui, profondément blessé, il fixa les yeux sur moi, comme s'il eût voulu me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté:
«Quelle offense ai-je commise envers toi, dit-il, Kchatriya, moi solitaire, habitant des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une flèche, quand je voulais prendre ici de l'eau pour mon père? Les vieux auteurs de mes jours, sans appui dans la forêt déserte, ils attendent maintenant, ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance de mon retour. Tu as tué par ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois, mon père, ma mère et moi: pour quelle raison?
«Va promptement, fils de Raghon, va trouver mon père et raconte-lui cet événement fatal, de peur que sa malédiction ne te consume, comme le feu dévore un bois sec! Le sentier que tu vois mène à l'ermitage de mon père; hâte-toi de t'y rendre, mais avant retire-moi vite la flèche.»
«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme. A sa vue j'étais tombé dans un extrême abattement.
«Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-coeur, mais avec un soin égal en mon désir extrême de lui conserver la vie, cette flèche entrée dans le sein du jeune ermite; mais à peine mon trait fut-il ôté de la blessure, que le fils de l'anachorète, épuisé de souffrances, et respirant d'un souffle qui s'échappait en douloureux sanglots, eut quelques convulsions, roula ses yeux et rendit le dernier soupir.
«Alors je pris sa cruche, et je me dirigeai vers l'ermitage de son père.
«Là, je vis ses deux parents, vieillards infortunés, aveugles, n'ayant personne qui les servît, et semblables à deux oiseaux les ailes coupées. Assis, désirant leur fils, ces deux vieillards affligés s'entretenaient de lui.
«Comme il entendit le bruit de mes pas, l'anachorète m'adressa la parole: «Pourquoi as-tu tardé si longtemps, mon fils? ta bonne mère, et moi aussi, nous étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait, ou même si ta mère a fait une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois plus désormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le pied de moi, qui ne peux marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir; mais pourquoi ne me parles-tu pas?»
«A ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard, les mains jointes, la gorge pleine de sanglots, tremblant et d'une voix que la terreur faisait balbutier:
«Je suis un Kchatriya, lui dis-je. On m'appelle Daçaratha, je ne suis pas ton fils, je viens chez toi parce que j'ai commis un forfait épouvantable.» Et je lui racontai le meurtre du jeune anachorète.
«A ces paroles, le vieillard demeura un instant comme pétrifié; mais quand il eut repris l'usage de ses sens:
«Si, devenu coupable d'une mauvaise action, me dit-il, tu ne me l'avais confessée d'un mouvement spontané, ton peuple même en eût porté le châtiment, et je l'eusse consumé par le feu d'une malédiction!
«Ce crime eût bientôt précipité Brahma de son trône, où il est cependant fermement assis. Dans ta famille, le paradis fermerait ses portes à sept de tes descendants et à sept de tes ancêtres.
«Mais tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour cela que tu n'as pas cessé d'être. Allons, cruel! conduis-moi au lieu où ta flèche a tué cet enfant, où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait à me guider!»
«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles à ce lieu funèbre, où je fis toucher à l'anachorète comme à son épouse le corps gisant de leur fils.
«Impuissants à soutenir le poids de ce chagrin, à peine ont-ils porté la main sur lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se laissent tomber sur leur fils étendu par terre. La mère, baisant le pâle visage de son enfant, se met à gémir, comme une tendre vache à qui l'on vient d'arracher son jeune veau.
«Yadjnadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chère que la vie? Comment ne me parles-tu pas au moment où tu pars, auguste enfant, pour un si long voyage? Donne à ta mère un baiser maintenant, et tu partiras après que tu m'auras embrassée; est-ce que tu es fâché contre moi, ami, que tu ne me parles pas?»
«Et le père affligé, et tout malade même de sa douleur, tint à son fils mort, comme s'il était vivant, ce triste langage, en touchant çà et là ses membres glacés:
«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu ici avec ta mère? Lève-toi maintenant. Viens, prends, mon ami, nos cous réunis dans tes bras. Qui désormais nous apportera des bois la racine et le fruit sauvage? Et cette pénitente aveugle, courbée sous le poids des années, ta mère, mon fils, comment la nourrirai-je, moi qui suis aveugle comme elle?
«Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux: demain tu partiras, mon fils, avec ta mère et moi.»
Ici la belle Sita interrompit sa lecture. Holkar l'écoutait d'un air pensif. Corcoran lui-même se sentait ému et regardait avec admiration le visage doux et charmant de la jeune fille.
Cependant il était déjà minuit, et Holkar allait congédier son hôte, lorsqu'Ali entra dans la cour et, sans dire une parole, s'avança vers son maître, les mains élevées en forme de coupe.
«Qui est là? Que veux-tu? demanda Holkar
—Puis-je parler?» répliqua l'esclave en désignant Corcoran d'un regard.
Celui-ci allait se retirer par discrétion, mais Holkar le retint.
«Restez, dit-il, vous n'êtes pas de trop.... Et toi, parle vite.
—Seigneur, dit Ali, il vient d'arriver un message de Tantia Topee.
—De Tantia Topee! s'écria Holkar, dans les yeux de qui brilla une lueur de joie. Qu'il vienne!»
Le messager entra dans la cour. C'était un fakir, à demi nu, de la couleur du bronze, et dont la physionomie impassible semblait ne connaître ni la douleur ni le plaisir.
Il se prosterna devant Holkar et attendit en silence que celui-ci lui eût donné l'ordre de se relever.
«Qui es-tu? dit Holkar.
—Je m'appelle Sougriva.
—Brahmine, ou non?
—Brahmine. C'est Tantia Topee qui m'envoie.
—Quel est le signe de ta mission demanda Holkar.
—Le voici,» répondit le fakir.
En même temps il retira, de la pagne qui lui servait de vêtement, une sorte de mouchoir bizarrement découpé, sur lequel étaient tracés des mots sanscrits.
«Ah! Ah! s'écria Holkar après avoir regardé le mouchoir avec attention, le moment approche.
—Oui, dit le fakir. L'affaire doit être commencée dès aujourd'hui à Meerut.
—Capitaine, dit Holkar, vous m'aviez dit que vous n'aimiez pas les Anglais?
—Je ne les déteste pas non plus, dit Corcoran, mais je ne me soucie guère de ce qui peut leur arriver.
—Eh bien! capitaine, avant peu vous verrez du nouveau, et le colonel Barclay pourrait bien tourner bride avec son armée avant la fin du mois.
—En vérité! dit Corcoran, et c'est de ce moricaud que vous tenez ces nouvelles?
—Oui, dit Holkar. Ce moricaud est un homme sûr qui sert de messager à mon ami Tantia Topee.
—Et qu'est-ce que votre ami Tantia Topee?
—Je vous le dirai demain. Le colonel Barclay ne sera pas ici avant trois jours; nous avons donc encore deux jours de liberté. Demain, si vous voulez, nous irons à la chasse du rhinocéros. Le rhinocéros est un gibier de prince, et l'on n'en trouverait peut-être pas deux cents dans toute l'Inde. Au revoir, capitaine.
—A propos, dit Corcoran, qu'avez-vous fait de ce Rao? Ne voulez-vous pas le faire juger?
—Rao! dit Holkar. Il est jugé, capitaine. Avant souper, j'ai donné des ordres pour qu'il fût empalé.
—Peste! s'écria Corcoran, vous êtes expéditif, seigneur Holkar.
—Mon ami, dit Holkar, aussitôt pris, aussitôt empalé; c'est ma maxime. Ne voudriez-vous pas que j'eusse assemblé une Cour de justice comme celle de Calcutta? Avant que le procureur eût parlé, que l'avocat eût répliqué, que les juges eussent délibéré, les Anglais seraient peut-être entrés dans Bhagavapour et auraient sauvé la vie à ce coquin, leur complice. Non, non, il s'est laissé prendre; il paye pour tous.
—Après tout, dit Corcoran en étendant les bras, car il avait une grande envie de dormir, je n'en parlais que par curiosité. Au revoir, seigneur Holkar.»
Et suivant Ali qui lui montrait le chemin, il alla tranquillement se coucher.