VI
Mais il était décidé que le brave capitaine ne dormirait pas tranquillement cette nuit-là, car à peine était-il étendu sur son lit, lorsqu'un grand bruit se fit entendre. Corcoran se leva, s'appuya sur un coude, siffla légèrement Louison et lui dit tout bas:
«Attention! Louison! Debout, paresseuse!»
Louison le regarda à son tour, prêta l'oreille, remua la queue doucement pour faire voir qu'elle avait compris l'appel du capitaine, se leva lentement sur ses pattes, alla droit à la porte de la chambre, écouta encore et revint tranquillement vers Corcoran, comme si elle avait attendu ses ordres.
«Bien! dit celui-ci, je t'entends, ma chérie. Tu veux dire que le danger n'est pas pressant? Tant mieux, car j'aimerais à dormir un peu. Et toi?»
La tigresse écarta légèrement ses lèvres surmontées de moustaches plus rudes que la pointe des épées: c'était sa manière de sourire.
Enfin des pas se firent entendre dans la galerie, et Louison retourna vers la porte; mais le danger ne lui parut sans doute pas digne d'elle, car elle revint se coucher aux pieds de son maître. On frappa à la porte.
Corcoran se leva à demi vêtu, prit son revolver et alla ouvrir. C'était Ali qui venait l'éveiller.
«Seigneur, dit celui-ci d'un air effrayé, le prince Holkar vous prie de descendre. Il est arrivé un grand malheur. Rao, qu'on croyait empalé, a corrompu ses gardiens, et a pris la fuite avec eux.
—Tiens, dit Corcoran, il n'est pas bête, ce Rao!»
Et tout en parlant, il finissait de s'habiller.
«Eh bien, seigneur, dit Ali, Son Altesse croit qu'il va rejoindre les Anglais, qui sont déjà dans le voisinage. Sougriva les a rencontrés.
—C'est bien, montre-moi le chemin. Je te suis.»
Holkar était assis sur un magnifique tapis de Perse et paraissait absorbé par ses réflexions. A l'entrée du capitaine, il leva la tête et lui fit signe de venir s'asseoir à côté de lui. Puis il ordonna aux esclaves de se retirer.
«Mon cher hôte, dit-il enfin, vous connaissez le malheur qui m'arrive?
—On me l'a dit, répondit Corcoran. Rao s'est échappé; mais ce n'est pas un malheur, cela. Rao est un coquin qui est allé se faire pendre ailleurs.
—Oui, mais il a emmené avec lui deux cents cavaliers de ma garde, et tous ensemble sont allés rejoindre les Anglais.
—Hum! Hum!» fit Corcoran d'un air pensif.
Et comme il vit que Holkar était fort abattu par cette trahison, il jugea nécessaire de lui rendre le courage.
«Eh bien, après tout, dit-il en souriant, ce sont deux cents traîtres de moins. Bonne affaire! Aimeriez-vous mieux qu'ils fussent avec vous dans Bhagavapour, tout prêts à vous livrer au colonel Barclay?
—Et dire, s'écria Holkar, qu'une heure auparavant j'avais reçu de si bonnes nouvelles!
—De votre Tantia Topee?
—De lui-même; écoutez-moi, capitaine.... après le service que vous m'avez rendu hier au soir, je ne puis plus avoir de secret pour vous.... Eh bien, l'Inde tout entière est prête à prendre les armes.
—Pourquoi faire?
—Pour chasser les Anglais.
—Ah! dit Corcoran, comme je comprends cette idée! Chasser les Anglais!... c'est-à-dire, seigneur Holkar, que s'ils étaient dans ma vieille Bretagne comme ils sont ici, je les prendrais un par un, au collet et à la ceinture, et je les jetterais à la mer pour engraisser les marsouins! Chasser les Anglais! mais j'en suis, seigneur Holkar, moi aussi j'en suis et je vous donnerai un bon coup de main.... Bon! j'oublie mes fonctions scientifiques et la lettre de sir William Barrowlinson.... et ma promesse de ne pas me mêler de politique tant que je serai entre les monts Himalaya et le cap Comorin. C'est égal, c'est une fameuse idée.... Et de qui vient-elle cette idée?
—De tout le monde, répondit Holkar, de Tantia Topee, de Nana-Sahib, de moi, de tout le monde enfin...
—De tout le monde! s'écria le Breton en riant. J'en étais sûr.... et vous dites qu'on va les mettre dehors?
—Nous l'espérons du moins, dit Holkar, mais j'ai peur de ne pas en être témoin. Ce Rao, il y a trois mois encore, mon premier ministre, a prévenu le colonel Barclay, dans l'espérance d'obtenir, pour prix de sa trahison, mes États et ma fille. J'ai eu quelque soupçon de l'histoire et je lui ai fait donner cinquante coups de bâton.... Voilà comment l'affaire s'est engagée....
—Comment! ce hideux magot espérait devenir votre gendre! demanda Corcoran indigné.
—Oui, dit Holkar, ce fils de chienne, qui a eu pour père un marchand parsi de Bombay, voulait épouser la fille du dernier des Raghouides, la plus noble race de l'Asie.»
Il faut avouer que le capitaine, qui jusque-là ne s'intéressait pas beaucoup au récit d'Holkar, commença à devenir très-attentif.
Dès lors il n'eut plus qu'un désir, celui de rattraper Rao et de l'asseoir sur un pal.... Aspirer à la main de Sita!... la plus belle fille de l'Inde!... un ange de grâce, de beauté, de candeur!... Ce Rao n'échapperait au pal que pour rencontrer la potence.
Telles furent les réflexions du capitaine. Et si vous vous étonnez de l'intérêt qu'il prenait à une jeune fille dont, la veille, il ne connaissait encore ni la figure ni le nom, je vous dirai qu'il était homme de premier mouvement, qu'il adorait les aventures (sans être un aventurier), et qu'il ne lui déplaisait pas de protéger une jeune et belle princesse opprimée, et surtout opprimée par les Anglais.
«Seigneur Holkar, dit-il enfin, il n'y a qu'un parti à prendre, remettre à un autre jour notre chasse au rhinocéros et poursuivre Rao jusqu'à la mort. Le coquin ne doit pas être bien loin.
—Hélas! dit Holkar, j'y avais pensé, mais il a huit heures d'avance sur nous, et il aura rejoint sans doute l'armée anglaise.... Faisons mieux.... ne retardons rien... mes ordres pour la chasse sont donnés. Nous allons partir vers six heures, car c'est l'heure où le soleil se lève, et plus tard la chaleur est insupportable. Nous laisserons ma fille au palais, sous bonne garde, car Rao pourrait avoir des intelligences dans la place, et nous reviendrons vers dix heures.... Pendant ce temps Ali restera au palais, et Sougriva ira chercher des nouvelles et rôder dans le voisinage.
—Mais, dit Corcoran, qui nous force à chasser le rhinocéros aujourd'hui, si vous craignez quelque danger?
—Mon cher hôte, répliqua Holkar, le dernier des Raghouides ne veut pas périr, s'il doit périr, enfumé et caché dans son palais comme un ours dans sa tanière. Ce n'est pas l'exemple que m'a donné mon aïeul Rama, le vainqueur de Ravana, prince des démons.
—Eh bien, dit Corcoran, qui ne pouvait s'empêcher d'avoir des pressentiments fâcheux, voulez-vous au moins que je laisse à votre fille un garde du corps plus sûr et plus redoutable qu'Ali et que toute la garnison de Bhagavapour?
—Quel est cet ami si sûr et si redoutable?
—Louison, parbleu!»
En même temps la tigresse, qui vit qu'on parlait d'elle, se dressa debout sur ses pattes de derrière et appuya ses pattes de devant sur les épaules de Corcoran.
Sita arriva en ce moment.
«Ma chère enfant, dit Holkar, nous irons demain à la chasse du rhinocéros....
—Avec moi? interrompit la jeune fille.
—Non, tu resteras au palais. Ce traître Rao peut courir la campagne avec ses cavaliers, et je ne veux pas t'exposer à une rencontre....
—Mais, mon père, dit Sita, qui se promettait évidemment les plaisirs de la chasse, je monte très-bien à cheval, vous le savez, et je ne vous quitterai pas un instant.
—Peut-être, ajouta Corcoran, serait-elle plus en sûreté avec nous.... Je vous promets de veiller sur elle, et si Rao vient à portée, je le remettrai aux dents de Louison.
—Non, dit le vieillard, une rencontre est toujours hasardeuse.... et j'aime mieux accepter l'offre que vous m'avez faite de Louison.
—Comment! monsieur, dit Sita en frappant des mains avec joie, vous me donnez Louison pour toute la journée?
—Je vous la donnerais pour toujours, répliqua le Breton, si je pouvais croire qu'elle voulût se laisser donner; mais elle est un peu capricieuse et n'a jamais voulu écouter que moi.... Çà, Louison, vous n'êtes plus à moi, jusqu'à mon retour.... Vous veillerez sur cette belle princesse.... si quelqu'un lui parle, vous grognerez; si quelqu'un lui déplaît, vous en ferez votre déjeuner. Si elle veut se promener dans le jardin, vous l'accompagnerez, et vous la regarderez en tout temps comme votre maîtresse et souveraine.... connaissez-vous bien tous vos devoirs?»
Louison regardait alternativement son maître et Sita, et poussait de petits cris de joie.
«Vous m'avez compris, continua Corcoran. Montrez-le en vous couchant aux pieds de la princesse et en lui baisant la main.»
Louison n'hésita pas. Elle se coucha et répondit aux caresses de Sita en lui léchant les mains de sa langue un peu rude.
«Un tel gardien, dit Corcoran, vaut un escadron de cavalerie pour la vigilance et le courage; quant à l'intelligence, il n'y a personne qui l'égale.... elle ne commet jamais aucune indiscrétion.... elle n'aime pas les vaines flatteries.... elle sait distinguer ses vrais amis de ceux qui ne veulent que la tromper; elle n'est pas friande, et la moindre viande crue lui suffit.... Enfin elle a un tact particulier pour reconnaître les gens, et je l'ai vue cent fois me débarrasser des questions indiscrètes par un seul rugissement poussé à propos.
—Seigneur Corcoran, dit Sita, il n'y a pas de trésor qui puisse payer une telle amitié. Mais je l'accepte en échange de la mienne.»
Pendant qu'on délibérait, le jour était venu. Corcoran baisa une dernière fois le front de Louison, s'inclina respectueusement devant Sita et monta à cheval avec Holkar, suivi d'une troupe de quatre ou cinq cents hommes. Louison les regarda partir avec regret, mais enfin elle parut se résigner. Sur l'appel de Sita, elle rentra dans le palais, et, nonchalamment couchée sous la vérandah, elle attendit, comme la princesse, le retour des chasseurs.
VII
La chasse au rhinocéros.
Par malheur, Louison, malgré toutes ses belles qualités, était du sexe auquel les tigres doivent leurs mères, en sorte qu'elle n'eut pas plutôt vu disparaître à l'horizon la troupe des chasseurs et respiré le délicieux parfum des forêts que lui apportait la brise, qu'elle eut envie de partir au triple galop et de rejoindre le capitaine Corcoran, laissant là le palais et ses fonctions de garde du corps, dont elle ne devinait pas l'importance.
En deux mots, elle était capricieuse, vaniteuse, légère et amoureuse du plaisir. Peut-être rêvait-elle aussi de chasser le rhinocéros; c'est ce qu'on n'a jamais su, car parmi ses défauts elle n'avait pas celui de raconter ses pensées au premier venu.
Quoi qu'il en soit, elle bâilla si fortement, s'étira dans tous les sens avec tant de langueur, et commença même de petits rugissements qui laissaient voir un ennui si profond, que Sita, malgré tout son désir de la garder près d'elle, commença à s'inquiéter de ce voisinage, et finit par lui rendre la liberté.
A peine la porte du palais était-elle ouverte lorsque la tigresse s'élança d'un bond, franchit la haie qui séparait le jardin du reste de la ville, passa par-dessus la tête du factionnaire épouvanté, traversa deux ou trois rues, renversa, sans dire gare, deux ou trois douzaines de bourgeois paisibles qui flânaient devant leurs boutiques, et arriva enfin à la porte principale de Bhagavapour, où les soldats du poste se gardèrent bien de l'arrêter, et lui rendirent les mêmes honneurs qu'à un officier supérieur, car ils se hâtèrent de rentrer dans leur caserne et de saisir leurs fusils pour faire une décharge générale, à laquelle Louison ne daigna pas répondre.
Tout en courant, elle ne négligeait pas de prendre des informations, regardant avec attention la piste des chevaux, et levant le nez en l'air, comme un bon chien de chasse qui cherche le gibier.
Pendant ce temps, le prince Holkar et le capitaine Corcoran étaient en chasse, et quoiqu'ils eussent bien des sujets d'inquiétude, ils causaient fort gaiement et semblaient ne penser qu'au rhinocéros.
«Avez-vous chassé quelquefois le rhinocéros? demanda Holkar au Breton.
—Jamais, répondit l'autre. J'ai chassé le tigre, l'éléphant, l'hippopotame, le lion, la panthère; mais le rhinocéros est un animal inconnu pour moi. Je ne l'ai jamais rencontré, même dans les ménageries.
—C'est un gibier très-rare et très-précieux, dit Holkar. Il est fort grand, lorsqu'il a atteint toute sa croissance. J'en ai vu deux ou trois qui n'avaient guère moins de six pieds de haut et de douze ou quinze pieds de long.
«Le rhinocéros est lourd, massif, il a la peau rugueuse et plus dure qu'une cuirasse, la tête courte, les oreilles droites et mobiles comme celles du cheval, le museau tronqué et surmonté d'une corne qui est son arme principale. Vous verrez avant une heure comme il s'en sert. Si nous sommes heureux dans cette chasse, ce qui n'est pas bien sûr, car sa peau est à l'épreuve de la balle, et il est plus robuste que tous les autres animaux, y compris même les éléphants, je vous promets à dîner un bifteck de rhinocéros, ce qui n'est pas à dédaigner. On n'en mange qu'à la table des princes....»
Tout en causant, Holkar et Corcoran arrivèrent à un carrefour qui se trouvait à l'entrée de la forêt.
Ce carrefour portait le nom de Carrefour des Quatre Palmiers.
«Arrêtons-nous ici, dit Holkar en descendant de cheval. Nos chevaux ne supporteraient ni la vue, ni l'odeur, ni le choc du rhinocéros; nous allons monter sur des éléphants.»
En effet, un relai d'éléphants tout préparés et harnachés d'avance attendait les principaux chasseurs.
«A quoi sert, demanda le capitaine, cet homme qui est là sur le devant et presque sur les oreilles de l'éléphant?
—C'est le conducteur, répliqua Holkar. Lui seul peut se faire entendre et obéir de l'animal.
—Et cet autre, continua le capitaine, qui se tient respectueusement derrière moi, et semble attendre mes ordres?
—Mon cher hôte, c'est celui qui doit être mangé.
—Mangé par qui? Je n'ai pas faim, et ce n'est pas le déjeuner que vous m'avez réservé, je pense?
—Mangé par le tigre, capitaine.
—Par le tigre! Quel tigre? Nous allons à la chasse du rhinocéros, je pense, et non à celle du tigre.
—Mon cher ami, dit Holkar en riant, c'est un usage anglais que nous avons adopté, et qui est excellent, comme vous allez voir. Les Anglais ont remarqué que l'on fait souvent dans nos forêts des rencontres auxquelles on ne s'attend pas,—celle d'un tigre, par exemple, ou d'un jaguar, ou d'une panthère. Or, cet animal qui se lève de grand matin, comme nous, qui a faim comme nous et plus que nous, qui vit de sa chasse et qui n'a pas d'autre moyen d'existence, attend souvent le voyageur au coin d'un sentier, dans l'espérance de déjeuner.... De plus, comme il n'aime pas à attaquer les gens en face, il saute presque toujours sur eux par derrière, au moment où on l'attend le moins, et vous emporte dans le jungle pour vous dévorer à son aise.
Or les Anglais, qui sont des gens très-sensés, très-prudents, vrais gentlemen, et qui regardent leur peau comme plus précieuse aux yeux de l'Éternel que celle de tous les autres individus de la race humaine,—les Anglais, dis-je, ont inventé de mettre à califourchon sur l'éléphant, quand ils vont à la chasse ou à la promenade, outre le cornac chargé de conduire l'animal, un pauvre diable qui doit servir de proie au tigre, si par hasard quelque malheureux rôde dans les environs, car enfin, disent-ils, il n'est pas juste qu'un gentlemen s'expose à être mangé comme un pauvre diable, et la divine Providence a dû créer les pauvres diables pour les faire manger à la place des gentlemen.
N'est-ce pas admirablement raisonné, mon cher ami, et ne serez-vous pas bien aise vous-même que ce garçon, qui est là derrière, serve de bifteck au tigre au lieu de vous?
—Ma foi non! dit Corcoran, et je le prie de descendre tout de suite et de retourner à Bhagavapour par le chemin le plus court. Si je dois servir de pâture à quelqu'un, homme ou bête, ce ne sera pas, je l'espère, sans m'être défendu, et.... Mais que veut dire ceci?»
Les éléphants élevaient leurs trompes et donnaient des signes d'une violente frayeur. Bientôt même les cornacs annoncèrent qu'ils n'en étaient plus maîtres.
«Ceci veut dire, répondit Holkar, qu'il y a près d'ici dans le jungle une chose que nous ne voyons pas encore, mais qui doit être fort dangereuse, à en juger par l'épouvante de nos éléphants. Tenez-vous prêt, capitaine, et regardez autour de vous.»
Au même instant les chevaux se cabrèrent avec violence, plusieurs cavaliers de l'escorte furent jetés par terre, et les éléphants prirent la fuite, malgré tous les efforts de leurs conducteurs.
C'est Louison qui était cause de tout ce désordre. Elle arrivait au grand galop, franchissant les fossés, les haies, les broussailles, avec la vitesse d'une locomotive lancée à toute vapeur.
A cette vue chacun mit la main à ses armes, mais Corcoran rassura tout le monde:
«Eh! n'ayez peur de rien, dit-il, c'est ma chère Louison.... C'est vous, mademoiselle, ajouta-t-il en la regardant d'un air qu'il voulait rendre sévère, que venez-vous faire ici?»
Louison ne répondit pas, mais remua la queue d'une manière très-significative.
«Oui, je le vois bien.... vous vous ennuyiez au palais.... mademoiselle voulait chasser le rhinocéros.... Eh bien! à bas, Louison, je n'aime pas ces manières si familières quand on est en faute.... n'est-ce pas?... oui, je le lis dans vos yeux... Voyons, venez avec moi, suivez la chasse, soyez sage, et tâchez de n'effrayer personne.»
Ravie de cette permission et d'un accueil si favorable, Louison ne tarda pas à se faire pardonner son arrivée subite, et devint en peu de temps l'amie intime de toute l'escorte d'Holkar, bêtes et gens, ou du moins personne n'osa lui témoigner le plaisir qu'on aurait eu d'apprendre qu'elle était enfermée dans une bonne et solide cage, à quinze cents lieues marines de Bhagavapour.
Bientôt après, les cris des rabatteurs annoncèrent qu'on avait retrouvé la piste du rhinocéros, et qu'il allait déboucher bientôt par un sentier à l'entrée duquel se trouvaient plusieurs des chasseurs, et entre autres Holkar et le capitaine Corcoran.
En effet, l'animal ne tarda pas à paraître, poursuivi par les traqueurs qui jetaient des pierres sans lui faire, d'ailleurs, aucun mal. Ces pierres, si grosses qu'elles fussent, rebondissaient sur son épaisse cuirasse, comme des boulettes de mie de pain sur le casque d'un carabinier. Il s'avançait au petit trot sans paraître ému ou intimidé par le nombre de ses adversaires.
«Attention! rangez-vous, dit Holkar, le voici. Le seul endroit où vous puissiez le blesser est l'oeil ou l'oreille, et vous ne pouvez le frapper que par côté, car de face il est partout à couvert.»
Il avait à peine fini de parler lorsqu'une décharge générale de coups de fusil se fit entendre. Plus de soixante balles frappèrent à la fois le corps de l'animal sans entamer sa peau. Corcoran seul avait réservé son feu, et bien lui en prit.
Le rhinocéros, ébranlé enfin ou irrité par cette attaque, leva la tête, et se précipitant avec une promptitude et une roideur épouvantables, alla frapper de sa corne l'éléphant que montait Corcoran.
Sous ce choc imprévu, l'éléphant blessé chancela et essaya de saisir son ennemi avec sa trompe pour l'enlever de terre et le briser contre un arbre ou un rocher; mais le rhinocéros ne laissait aucune prise, et, d'un second coup de corne qui pénétra jusqu'au coeur, il renversa l'éléphant, qui tomba lourdement à terre comme un chêne déraciné.
En même temps le rhinocéros se dégagea de son adversaire et s'élança pour frapper Corcoran, qui venait d'être renversé comme sa monture.
La situation du capitaine était terrible. Les plus braves chasseurs n'osaient s'approcher, lui-même avait le pied engagé dans les harnais de l'éléphant et ne pouvait se tenir debout.
«A moi, Louison!» cria-t-il.
Heureusement la tigresse n'avait pas attendu cet appel. Elle suivait la chasse en amateur, et semblait venue seulement pour juger des coups. Mais dès qu'elle vit le danger où se trouvait son ami, elle s'élança d'un bond, tourna autour du rhinocéros, le saisit par les oreilles et le maintint presque immobile malgré tous ses efforts.
Grâce à ce prompt secours, Corcoran put se dégager et se trouva debout en face de son ennemi.
«Bravo! ma Louison, dit-il. Tiens-le bien.... c'est cela.... attends, laisse-moi chercher l'endroit vulnérable.... Ah! le voici.»
En même temps, il plaça le bout du canon de sa carabine dans l'oreille du rhinocéros et fit feu. L'animal, blessé à mort, eut une convulsion suprême, fit un effort qui rejeta Louison à quinze pas de là, sur les épaules de l'un des chasseurs, et tomba roide mort.
«Mon cher hôte, dit Holkar, vous avez tous les bonheurs, et je donnerais la moitié de mes États pour posséder un ami aussi attaché, aussi fidèle, aussi brave et aussi adroit que Louison.... Pour aujourd'hui la chasse est terminée. Demain nous vous trouverons peut-être quelque chose de meilleur.... En route.»
On releva le rhinocéros, on le plaça sur un chariot, et l'on reprit le chemin de Bhagavapour.
Pendant ce temps Louison recevait les remercîments de son maître et témoignait par ses bonds la joie qu'elle avait eue de le sauver.
Cependant le retour ne fut pas aussi gai qu'on s'y attendait. Chacun semblait avoir le pressentiment de quelque grand malheur. Corcoran, sans le dire, se reprochait d'avoir consenti à cette chasse; Holkar se reprochait encore davantage de l'avoir proposée et tous deux craignaient pour Sita.
Tout à coup, à une demi-lieue environ de Bhagavapour, du haut d'une colline d'où l'on voyait la vallée de Nerbuddah et la ville, on aperçut une épaisse fumée qui s'élevait des faubourgs, et l'on entendit un bruit confus, lointain et sourd, où dominaient le tonnerre de l'artillerie, la fusillade et les cris des femmes et des enfants.
«Seigneur Holkar, dit Corcoran, entendez-vous et voyez-vous? Bhagavapour brûle ou a été prise d'assaut.»
A cette vue, Holkar pâlit.
«Et ma fille, s'écria-t-il, ma pauvre Sita!»
En même temps il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et partit au grand galop. Corcoran le suivit avec une vitesse égale. Le reste de l'escorte, quoique lancé à toute bride, demeura fort loin en arrière.
Ils arrivèrent à la porte la plus voisine et voulurent interroger un officier.
«Seigneur, dit-il à Holkar, j'ignore ce qui s'est passé. Le feu s'est déclaré dans cinq ou six endroits à la fois, et jusque dans le palais de Votre Altesse, mais....»
Il allait continuer, Holkar ne l'écoutait plus.
«Dans mon palais!» s'écria-t-il, et piquant des deux, il s'élança avec plus de furie que jamais dans cette direction. Sans dire un mot, Corcoran le suivait, et Louison courait à côté d'eux.
Tout était en désordre dans le palais. Sur les marches du grand escalier on voyait de larges flaques de sang répandu. Des cadavres étaient étendus dans les galeries. Presque tous les serviteurs d'Holkar étaient morts.
A cette vue le vieillard s'arracha les cheveux.
«Hélas! dit-il, où est Sita?»
Tout à coup Ali parut. Il avait reçu un coup de poignard dans la poitrine, mais le coup n'était pas mortel.
«Ali! Ali! qu'as-tu fait de ma fille? demanda Holkar d'une voix éclatante.
—Seigneur! s'écria Ali en se prosternant, faites grâce à votre esclave. Ils l'ont enlevée!
—On a enlevé ma fille! dit Holkar, et toi, face de chien, tu n'as rien fait pour la sauver! malheureux! Où est-elle? Qui l'a enlevée? Parle, mais parle donc!
—Seigneur, dit Ali, c'est Rao. Il avait des intelligences dans le palais. La princesse a été saisie par des hommes embusqués qui ont poignardé la plupart de vos serviteurs, et qui l'ont emportée malgré ses cris et ses pleurs dans un bateau tout prêt. Ils l'ont transportée sur la rive opposée du fleuve, où Rao les attendait avec ses cavaliers, et tous ensemble sont partis, on ne sait dans quelle direction, car ils avaient eu la précaution d'amarrer à l'autre rive toutes les barques, de sorte qu'on n'a pas pu les poursuivre.»
Holkar, accablé par son malheur, n'écoutait plus rien; mais Corcoran, quoique vivement ébranlé par ce coup inattendu, ne songeait qu'aux moyens de reprendre Sita.
«Et, dit-il, d'où vient cette fumée que nous avons aperçue au-dessus de Bhagavapour?
—Hélas! seigneur Corcoran, répondit Ali, ces bandits, pour assurer le succès de leur crime, avaient mis le feu dans cinq ou six quartiers de la ville; mais on l'a bientôt éteint.
—Eh bien, dit Corcoran, il faut aller à la nage chercher des barques sur la rive opposée, et nous nous mettrons à la poursuite des ravisseurs.
—Seigneur capitaine, le mal est encore plus grand que vous ne croyez, dit Ali. Nous venons d'apprendre en même temps que l'avant-garde de l'armée anglaise est à cinq lieues d'ici, et c'est probablement ce qui donne à ce misérable Rao l'audace de venir nous braver jusque dans Bhagavapour. Déjà l'on a vu un détachement de cavalerie dans les environs.
—Eh! qu'ils viennent maintenant! s'écria Holkar désespéré, qu'ils prennent ma ville, mon trésor et ma vie. J'ai perdu ma fille chérie, qui seule donnait du prix à tout cela. J'ai tout perdu.»
Corcoran lui prit la main et d'un ton ferme:
«Soyez homme, mon hôte, dit-il, et reprenez courage. Votre fille est enlevée; mais elle n'est ni morte, ni déshonorée. Nous la retrouverons, je vous le garantis. Ah! pourquoi Louison n'est-elle pas restée près d'elle?... ce n'est pas elle qu'on aurait poignardée, effrayée ou corrompue comme ces malheureux esclaves.... Ce qui devait arriver est arrivé.... Holkar, je vous quitte.
—Vous me quittez! Et dans quel moment!
—Mon cher hôte, je vous pardonne cet injuste soupçon. Je vais poursuivre le misérable Rao, le prendre et de ma propre main le pendre au premier arbre du chemin.
—Oui, vous avez raison, fit Holkar ranimé par l'espérance de retrouver sa fille, et je vais partir avec vous.
—Non! Restez ici! dit Corcoran, restez pour diriger les recherches et pour tenir tête aux Anglais qui vont assiéger votre ville. Moi, que rien ne retient, je vais chercher Sita et vous la ramener, je l'espère.... Allons, Louison, ma chère, c'est par ta faute que nous l'avons perdue; c'est à toi de la retrouver.... Va, cherche...»
En même temps il prit le voile de Sita, encore tout parfumé des senteurs de l'iris, et le fit flairer à la tigresse.
«C'est elle, c'est Sita qu'il faut retrouver, dit Corcoran, cherche!»
En même temps des bateliers qui s'étaient jetés à la nage ramenèrent le bateau même dans lequel on avait placé Sita. Sans hésiter, Louison s'embarqua avec son maître, un cheval et deux bateliers.
Corcoran, après avoir traversé la Nerbuddah, prit terre avec Louison et lui présenta de nouveau le voile de Sita. Ce second appel fait à l'intelligence de la tigresse fut parfaitement entendu, et sans hésiter elle s'engagea dans un sentier peu fréquenté qui aboutissait à une vaste clairière où il était aisé, aux piétinements qui avaient marqué le sol, de reconnaître le passage d'une troupe nombreuse de cavaliers.
De là, elle prit une route assez large et assez bien entretenue. Corcoran suivait toujours la tigresse au grand trot de son cheval.
A une lieue plus loin, Louison retrouva un morceau de la robe de Sita qui s'était sans doute accroché au buisson, et le désigna d'un coup d'oeil aux regards du capitaine. Celui-ci mit pied à terre, ramassa le précieux débris, le plaça sur son coeur, et continua sa route.
Enfin il entendit le bruit d'une troupe de cavaliers qui s'avançaient de son côté, et il espéra retrouver tout de suite Sita et son ravisseur. Mais il s'était trompé. C'était un escadron du 25e régiment de cavalerie anglaise qui battait la campagne.
Corcoran fit signe à Louison de rester immobile et s'avança à la rencontre des nouveaux venus.
«Qui vive? cria l'officier d'une voix forte.
—Ami! répondit Corcoran.
—Qui êtes-vous?» demanda l'officier anglais.
Cet officier était un grand jeune homme aux cheveux et aux favoris roux, aux épaules larges, qui avait tout l'air d'un excellent cavalier, d'un vigoureux boxeur et d'un bon joueur de cricket.
«Je suis Français, dit Corcoran.
—Que faites-vous ici?» demanda l'officier.
Le ton impérieux et brusque de l'Anglais ne plut pas au Breton, qui répondit sèchement:
«Je me promène.
—Monsieur, dit l'Anglais, je ne plaisante pas. Nous sommes en pays ennemi, et j'ai droit de savoir qui vous êtes.
—C'est trop juste, répliqua Corcoran. Eh bien, je suis venu chercher ici le fameux manuscrit des lois de Manou, le Gouroukamtâ, qu'on m'a dit être caché au fond d'un temple inconnu. Pourriez-vous m'indiquer où il est?»
L'Anglais le regarda d'un air indécis, ne sachant si Corcoran parlait sérieusement ou se moquait de lui.
«Vous avez sans doute des papiers qui attestent votre identité? demanda-t-il.
—Connaissez-vous ce cachet? dit Corcoran.
—Non.
—Eh bien, c'est celui de sir William Barrowlinson, directeur de la Compagnie des Indes et président de la Geographical, colonial, orographical, and photographical Society, et que vous devez connaître sans doute.
—Si je le connais! c'est lui qui m'a fait obtenir ma commission de lieutenant dans l'armée des Indes.
—Eh bien, reprit Corcoran, ceci est une lettre de recommandation que ce gentleman...
—Ce baronnet, voulez-vous dire, interrompit l'officier.
—Ce baronnet,—si cela vous plaît davantage,—m'a donnée pour le gouverneur général de Calcutta.
—C'est bien, dit l'officier. Et d'où venez-vous?
—De Bhagavapour.
—Ah! vous avez vu le rebelle Holkar? Eh bien, est-il prêt à se soumettre? est-il prêt à se battre?
—Monsieur, dit Corcoran, vous en jugerez mieux que moi quand vous serez plus près de Bhagavapour.
—Mais a-t-il au moins une armée nombreuse et bien disciplinée?
—Je n'entends rien à ces choses-là.... Et maintenant, messieurs, voulez-vous, je vous prie, me laisser continuer ma route?
—Patience, monsieur, dit l'officier; qui nous dit que vous n'êtes pas un espion d'Holkar?»
Corcoran regarda froidement et fixement l'Anglais.
«Monsieur, dit-il, si vous étiez en rase campagne seul avec moi, peut-être seriez-vous plus poli.
—Monsieur, dit l'Anglais à son tour, je ne m'inquiète pas d'être poli, mais de faire mon devoir. Suivez-nous au quartier général.
—J'allais vous prier de m'y conduire,» dit le Breton.
Et, en effet, il pensa que le meilleur moyen de voir où l'on avait transporté Sita était d'aller au quartier général de l'armée anglaise, où certainement Rao avait dû chercher un asile.
«Mais, ajouta-t-il, vous voudrez bien me permettre d'amener un ami.
—Assurément, monsieur, dit l'Anglais, tous les amis qu'il vous plaira amener.»
Corcoran siffla; au même instant Louison parut. Voir Corcoran, se précipiter et le rejoindre fut l'affaire d'un instant. Les chevaux de l'escadron, saisis d'une terreur presque insurmontable, s'agitèrent pour échapper à leurs cavaliers et courir à travers la plaine.
Quant aux cavaliers, aussi émus que leurs chevaux, mais retenus par l'honneur militaire, ils eurent beaucoup de peine à ne pas prendre la fuite.
Cependant ils firent assez bonne contenance.
«Monsieur, dit l'officier, la plaisanterie est un peu forte.... Où avez-vous choisi cet ami-là?
—Je m'étonne de votre étonnement, répliqua le Breton. Vous autres, Anglais, qui croyez connaître tous les genres de sport, vous courez après les chevaux, les chiens, les renards, les coqs et toutes les bêtes de la création.... moi, je préfère les tigres.... chacun son goût.... Est-ce que vous auriez peur d'un pareil compagnon, par hasard?
—Monsieur, dit l'Anglais en colère, un gentleman anglais n'a peur de rien; mais je me demande si la société d'un tigre est bien convenable pour un gentleman.
—Louison se fait peut-être en ce moment la même question, dit à son tour Corcoran, et se demande si la société d'un gentleman anglais est bien convenable pour elle. Mais enfin, faisons régulièrement les choses. Monsieur le lieutenant, quel est votre nom?
—John Robarts, monsieur, répondit l'Anglais d'un ton rogue et gourmé.
—Très-bien, continua Corcoran. Attention, Louison! Je vous présente le très-honorable John Robarts, lieutenant au 25e des hussards de la reine.... vous entendez.... et vous aurez soin de ne mettre sur lui ni la dent ni la griffe, excepté dans le cas de légitime défense....
—Monsieur, dit l'Anglais, aurez-vous bientôt terminé cette inconvenante comédie!
—Et à vous, lieutenant John Robarts, dit Corcoran sans s'émouvoir, j'ai l'honneur de présenter miss Louison, ma meilleure amie.... Maintenant, capitaine, s'il vous plaît de trouver que j'ai manqué de respect envers votre uniforme, je suis votre homme et tout prêt à vous en rendre raison ici même.
—C'est bon, monsieur, dit Robarts, nous verrons cela plus tard.... En route, et suivez-nous.»
Le voyage ne fut pas long.
A un quart de lieue de là se trouvait le camp anglais, au bord d'une petite rivière qui se jette un peu plus loin dans la Nerbuddah. Les chevaux, les soldats, les vivandières et tout l'attirail qui accompagne une armée dans l'Inde étaient groupés dans un désordre pittoresque.
John Robarts, accompagné de Corcoran et de Louison, entra dans la tente du colonel Barclay.
VIII
Conversation émouvante de Louison et du capitaine
Corcoran avec le colonel Barclay.
Le colonel Barclay, qui faisait ce jour-là les fonctions de brigadier général, était l'un des plus braves officiers de toute l'armée des Indes. Il avait gagné fort péniblement tous ses grades, et n'avait jamais cessé, soit en paix, soit en guerre, d'être employé dans les missions les plus difficiles. Tantôt commandant un régiment sur la frontière, tantôt surveillant, avec le titre de résident, les démarches, le gouvernement et les préparatifs des princes tributaires de la Compagnie comme Holkar, il possédait la confiance des soldats, et il connaissait à fond tous les ressorts de la politique anglaise dans l'Inde. Mais n'étant frère, oncle, ou fils ou neveu d'aucun des directeurs de la Compagnie, il ne recevait que les missions rebutantes ou périlleuses.
C'est à ce titre qu'on l'avait chargé d'attaquer Holkar.
S'il réussissait, on tenait tout prêt un général de parade, bien apparenté, qui devait venir prendre le commandement de l'armée et recueillir le fruit de la victoire de Barclay. De là, chez le colonel, une mauvaise humeur continuelle et un juste ressentiment contre les favoris de la très-haute et très-puissante Compagnie des Indes, qui ne l'empêchait pas néanmoins de remplir rigoureusement tous ses devoirs militaires.
Lorsque John Robarts entra dans sa tente, le vieux Barclay se retourna et dit:
«Qu'y a-t-il de nouveau, Robarts?
—Nous avons fait une capture importante, colonel. C'est un Français, qui est, je crois, l'espion d'Holkar.
—C'est bien. Faites entrer.
—Mais, dit Robarts, il n'est pas seul.
—C'est bien. Faites entrer aussi les autres et mettez deux factionnaires à la porte de la tente.
—Mais, colonel....
—Faites ce que je vous dis, et ne répliquez pas.
—Après tout, pensa Robarts, puisqu'il ne veut pas entendre mes explications, c'est son affaire.»
Et faisant signe à Corcoran:
«Entrez!» dit-il.
Corcoran entra, précédé de Louison, qui, sur un geste, alla se coucher à ses pieds. Elle était cachée par la table qui séparait Corcoran du colonel Barclay.
Celui-ci, le dos tourné, affectait de ne pas voir et de ne pas entendre Corcoran. Par suite de cette affectation, il ne s'aperçut pas de la présence de Louison.
Il y eut un instant de silence. Corcoran, voyant que le colonel ne lui parlait pas et ne lui disait pas de s'asseoir, s'assit sans y être invité, prit un livre sur la table et feignit de lire avec attention.
Enfin Barclay s'aperçut que le prisonnier n'était pas de ceux qu'on intimide aisément, et se retournant vers lui:
«Qui êtes-vous? demanda-t-il d'une voix brève.
—Français.
—Votre nom?
—Corcoran.
—Votre profession?
—Marin et savant.
—Qu'appelez-vous savant?
—Je cherche le manuscrit des lois de Manou pour le compte de l'Académie des sciences de Lyon.
—Où alliez-vous quand on vous a rencontré?
—A la recherche d'une jeune fille qu'un brigand a enlevée à son père.
—Est-ce une Indienne ou une Anglaise?
—C'est la fille d'Holkar, prince des Mahrattes.
Le colonel Barclay regarda Corcoran d'un oeil défiant.
«Quel intérêt prenez-vous aux affaires d'Holkar? demanda-t-il.
—Je suis son hôte, répondit Corcoran d'un ton ferme.
—Bien! dit Barclay. Avez-vous quelque papier qui vous recommande?»
Corcoran tendit la lettre de sir William Barrowlinson.
«C'est bien! dit Barclay après l'avoir lue. Je vois que vous êtes un gentleman. Vous pouvez rassurer Holkar sur le sort de sa fille. Elle est dans mon camp. Rao l'y a conduite, il y a deux heures à peine. C'est un otage précieux pour nous; mais on ne lui a fait et on ne lui fera aucun mal. L'honneur de l'armée anglaise en répond, d'ailleurs, Rao lui-même la respecte, car il doit l'épouser, c'est le prix de son concours....
—Dites plutôt de son infâme trahison.
—Comme il vous plaira, je ne tiens pas aux mots.... Et maintenant, monsieur Corcoran, si vous voulez voir vous-même la belle Sita et annoncer à son père qu'elle est saine et sauve et dans des mains loyales, je ne m'y oppose pas. Je vais la faire appeler.
—Je n'osais pas vous le demander, colonel, et je vous remercie de me l'avoir offert.»
Le colonel frappa sur un gong. John Robarts parut aussitôt. Il attendait avec impatience et curiosité la fin de l'entretien. Il fut très-surpris de voir Corcoran paisiblement assis près de la table, en face du colonel, et Louison entre les deux, cachée au colonel par le tapis qui recouvrait la table.
«Robarts, dit Barclay, allez chercher miss Sita, et amenez-la ici avec tous les égards qu'un gentleman anglais doit à une dame de la plus haute naissance.
—Mais, colonel.... répondit Robarts, qui voulait prévenir Barclay de la présence de Louison.
—Vous n'êtes pas encore parti, monsieur?» dit Barclay avec un flegme hautain.
Robarts, forcé d'obéir, sortit la tête basse.
«Vous ne connaissez pas la vallée de la Nerbuddah, monsieur? demanda Barclay du ton d'un touriste qui vante la beauté d'un paysage. C'est un pays enchanteur. On y trouve des sites mille fois plus beaux que dans les Alpes ou dans les Pyrénées.... Vous pouvez m'en croire, monsieur, car j'y ai vécu neuf ans, sans autre société que les pierres des montagnes et les espions qui me rendaient compte de toutes les actions d'Holkar.... Ah! monsieur, quel ennuyeux métier que celui de recevoir, d'analyser, de classer et d'apprécier des rapports de police. Si vous êtes un peu géologue comme moi.... Êtes-vous géologue?—Non.—Tant pis.... La géologie, c'est ma passion favorite.... Ah! si vous aviez été géologue, quelles bonnes parties nous aurions faites ensemble dans huit jours, car il ne me faudra pas plus de huit jours pour renverser Holkar. Cela vous contrarie peut-être à cause de votre amitié pour lui. C'est bien, n'en parlons plus.... J'espère, monsieur, que vous me ferez l'honneur de dîner aujourd'hui avec moi.»
Corcoran s'excusa de ne pouvoir accepter cette invitation.
«Bon! Vous craignez de faire un mauvais dîner.... Je vois ce que c'est.... Mais rassurez-vous... Nous avons d'excellent vin de France, et des pâtés de France, et des puddings d'Angleterre, et tout ce que le globe terrestre produit de délicat et d'exquis pour le plaisir des gentlemen.... Allons, est-ce dit?
—Colonel, dit Corcoran, je regrette de ne pouvoir accepter une offre si cordiale, mais je suis pressé de rassurer Holkar.
—Rassurer Holkar, cher monsieur! Vous n'y pensez pas! Je vous tiens; je vous garde. Vous écrirez à Holkar, cela suffira. Croyez-vous que je vais vous laisser retourner dans le camp ennemi après que vous avez vu le mien?... Je vous rendrai la liberté quand nous aurons pris Bhagavapour.
—Et si vous ne le prenez jamais, colonel? demanda Corcoran, qui commençait à s'indigner d'être traité en prisonnier de guerre.
—Si nous ne le prenons jamais, répliqua le colonel, eh bien, vous n'y rentrerez jamais, c'est moi qui vous le dis, quand l'Académie des sciences de Lyon et toutes les académies qui sont sous le soleil devraient renoncer à lire le manuscrit des lois de Manou....
—Colonel, dit Corcoran, vous violez le droit des nations!
—Plaît-il?» demanda Barclay.
Au même instant Sita parut, et sa présence apaisa la querelle, qui commençait à devenir très-vive.
«Ah! s'écria-t-elle en regardant Corcoran avec des yeux pleins de joie, je savais bien que vous viendriez me chercher jusqu'ici!»
Cette première parole remplit d'une joie immense le coeur du capitaine Corcoran. C'est donc sur lui qu'elle avait compté! c'est de lui qu'elle attendait son salut!
Mais ce n'était pas le moment de s'expliquer. D'ailleurs Corcoran craignait à tout moment que l'entrée de Robarts ou de quelque autre importun de l'état-major n'empêchât l'exécution du projet de délivrance qu'il venait de combiner.
«Colonel, dit-il enfin, vous refusez de me rendre la liberté?
—Je refuse, dit Barclay.
—Vous gardez contre toute justice la princesse Sita, enlevée à son père par un coquin dont vous voulez faire son mari?
—Vous m'interrogez, je crois! dit Barclay d'un air hautain, et il avança la main pour frapper sur le gong.
—Eh bien donc, s'écria Corcoran en se levant, qu'il en soit ce que le ciel aura décidé.»
Et avant que Barclay eût pu appeler personne, Corcoran saisit le gong, le mit hors de portée, tira de sa poche un revolver, et couchant en joue le colonel, il s'écria:
«Si vous appelez, je vous brûle la cervelle.»
Barclay se croisa les bras d'un air de mépris.
«Ai-je affaire à un assassin? dit-il.
—Non, répliqua Corcoran; car si vous appelez, je serai tué, et, dans ce cas, c'est moi qui serai l'assassiné et vous qui serez l'assassin. Ce sont deux rôles également fâcheux.... Faisons un traité, si vous voulez....
—Un traité! dit Barclay. Je ne traite pas avec un homme que j'ai reçu en gentleman, presque en ami, et qui m'en récompense en menaçant de m'assassiner.
—Encore ce mot-là, colonel! dit Corcoran. Eh bien, ne faisons aucun traité, aussi bien n'en ai-je pas besoin. Debout, Louison!»
A ces mots, la tigresse se leva et se montra pour la première fois aux yeux étonnés de Barclay. Mais l'étonnement fit bientôt place à la frayeur.
«Louison, continua Corcoran, tu vois bien monsieur le colonel.... S'il fait un pas hors de la tente avant que la princesse et moi nous soyons en selle, je te le livre.»
La menace de Corcoran était fort sérieuse et Barclay le voyait bien. Il se décida à capituler.
«Enfin que voulez-vous? demanda-t-il.
—Je veux, dit Corcoran, qu'on m'amène ici vos deux meilleurs chevaux. Nous monterons à cheval, la princesse et moi. Quand nous aurons dépassé les limites du camp, je sifflerai. A ce signal, la tigresse viendra me rejoindre, et alors vous serez libre de lancer sur nous toute votre cavalerie, y compris M. le lieutenant John Robarts, du 25e de hussards, avec qui j'ai un petit compte à régler. Est-ce une affaire convenue?
—C'est convenu, dit Barclay.
—Et ne comptez pas manquer impunément à la foi jurée, ajouta Corcoran, car Louison, qui est plus intelligente que beaucoup de chrétiens, s'en apercevrait tout de suite et vous étranglerait en un clin d'oeil.
—Monsieur, dit Barclay avec hauteur, vous pouvez avoir confiance dans l'honneur d'un gentleman anglais.»
Et en effet, sans quitter sa tente, il ordonna à Robarts de faire seller, brider et amener deux beaux chevaux; il regarda Corcoran et Sita se mettre en selle, reçut d'un air impassible le salut d'adieu qu'ils lui firent, et attendit patiemment que le coup de sifflet eût retenti.
Mais alors, et aussitôt que Louison, qui faisait des bonds prodigieux et qui épouvantait tout le camp, eut pris le même chemin que Corcoran, il cria:
«Dix mille livres sterling pour celui qui me ramènera cet homme et cette femme vivants!»
A ces mots, tout le camp fut en rumeur. Tous les cavaliers se hâtèrent de brider leurs chevaux, sans prendre la peine de les seller, de peur de perdre du temps. Quant aux fantassins, ils couraient déjà sur la trace des fugitifs et semblaient avoir des ailes.
Seul, le lieutenant Robarts, tout en bridant son cheval comme les autres, hasarda cette remarque séditieuse:
«Pourquoi donc le colonel Barclay les a-t-il laissés fuir, s'il tenait tant à les reprendre?»
A quoi le colonel répliqua en infligeant à l'orateur des arrêts d'un mois.
C'est bien fait. Quand le chef a fait une sottise, c'est aux subordonnés de se taire. Il est toujours dangereux d'avoir plus d'esprit que son chef.