WeRead Powered by ReaderPub
Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie cover

Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

Chapter 16: X A l'assaut! A l'assaut!
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrative presents a sequence of humorous, exaggerated sea and overseas adventures centered on a bold young captain who offers his services to a learned society to recover a legendary sacred manuscript. Episodes alternate moments of comic satire of scientific and academic pretension with lively travel episodes that display the captain's language skills, daring, and companionship with his dog. The tone mixes tall-tale bravado, ironic commentary on institutions, and vivid descriptive set-pieces; chapters unfold as self-contained anecdotes, often illustrated, that combine adventure, social caricature, and whimsical invention.




IX

Au galop! Au galop! Hurrah!

Pendant que la moitié de la cavalerie anglaise partait au galop, à la poursuite de Corcoran et de la belle Sita, le capitaine galopait aussi sur la route de Bhagavapour, ayant à ses côtés la fille d'Holkar et l'intrépide Louison.

Tous trois fort bien montés, les deux premiers sur les meilleurs chevaux du colonel Barclay, et Louison sur ses pattes, franchissaient avec la vitesse d'un train express les plaines, les collines, les vallées, et commençaient déjà à espérer d'échapper à leurs ennemis, lorsqu'un obstacle terrible, imprévu et presque insurmontable se dressa sur leur route.

Tout à coup Corcoran aperçut un groupe de cinq ou six habits rouges qui venaient à cheval au-devant de lui.

C'étaient des officiers anglais qui avaient quitté le camp pour aller chasser, et qui revenaient tranquillement, suivis d'une trentaine de serviteurs indiens et de plusieurs chariots chargés de gibier et de provisions.

A cette vue Corcoran et Sita firent halte, et Louison s'assit gravement sur ses pattes de derrière, toute prête à délibérer, puisqu'on assemblait le conseil.

Le capitaine n'aurait pas hésité s'il avait été seul; il aurait hardiment tenté l'aventure et passé au travers de cette petite troupe avec Louison; mais il craignait de hasarder sur un coup de dés la vie ou la liberté de Sita.

Peut-être Corcoran pensa-t-il aussi qu'il aurait mieux fait de rechercher, comme on l'en avait prié, le manuscrit des lois de Manou que de se mettre au service du pauvre Holkar, dont la cause paraissait tout à fait désespérée; mais il rejeta bientôt cette réflexion comme indigne de lui.

Cependant Sita le regardait avec une terrible anxiété.

«Eh bien, capitaine, qu'allons-nous faire? demanda-t-elle.

—Êtes-vous décidée à tout? répliqua Corcoran.

—Je le suis, dit Sita.

—Il s'agit, vous le savez, de passer par force ou par ruse. J'essayerai de la ruse, mais si les Anglais s'en aperçoivent, il faudra en tuer trois ou quatre ou périr. Êtes-vous prête? Ne craignez-vous rien?

—Capitaine, dit Sita en levant les yeux au ciel, je ne crains que de ne plus voir mon père et de retomber dans les mains de cet infâme Rao.

—Eh bien, dit alors le Breton, nous sommes sauvés. Mettez votre cheval au petit trot, sans affectation. Cela lui donnera le temps de souffler..., et tenez-vous prête.... Quand je dirai: Brahma et Vishnou! il faudra piquer des deux. Louison et moi nous ferons l'arrière-garde.»

Les trois fugitifs étaient alors dans une vallée assez large arrosée par le Hanouvéry, ruisseau profond qui va rejoindre la Nerbuddah.

Les deux pentes de la vallée sont couvertes de jungles et de gros palmiers où se cache tout le gros gibier de l'Inde,—les tigres y compris. Aussi n'est-il pas aisé de quitter le grand chemin et de s'enfoncer dans les rares sentiers, car on peut à tout moment se rencontrer nez à mufle avec les plus redoutables de tous les carnassiers, sans parler de ces terribles serpents dont le poison est foudroyant comme le curare ou l'acide prussique.

Cependant les officiers anglais s'avançaient au petit trot, d'un air nonchalant, comme des gens qui n'ont aucun ennemi à craindre ou à poursuivre. Ils avaient bien dîné, ils fumaient des cigares de la Havane, et commentaient paisiblement les articles du Times.

Ils ne parurent pas s'occuper de Corcoran, qui avait l'habit et la mine flegmatique d'un civilian, c'est-à-dire d'un employé civil de la Compagnie des Indes, mais ils furent éblouis de la rare beauté de Sita.

Quant à Louison, ils furent d'abord étonnés, mais comme ils étaient Anglais et sportsmen, ils comprirent bien vite ce genre d'excentricité, et l'un d'eux fut même tenté d'acheter la tigresse.

«Venez-vous du camp, monsieur? demanda-t-il à Corcoran.

—Oui, répliqua le Breton.

—Eh bien, a-t-on des nouvelles d'Angleterre? Les lettres de Londres devaient arriver à midi.

—Elles sont arrivées en effet, répondit Corcoran.

—Que dit-on dans le West-End? continua l'Anglais. Est-ce toujours lady Suzan Carpeth qui tient la corde dans Belgrave-square? ou bien a-t-elle cédé la place à lady Margaret Cranmouth?

—A vous dire le vrai,—répliqua le Breton, qui ne voulut pas, de peur d'exciter des soupçons, paraître se soucier peu de lady Suzan ou de lady Margaret,—je crains que miss Belinda Charters ne l'emporte bientôt sur ces deux dames.

—Oh! oh! dit le gentleman étonné. Miss Belinda Charters! quelle est cette beauté nouvelle dont je n'ai jamais entendu parler?

—Cher monsieur, dit Corcoran, cela n'est pas étonnant. M. William Charters est un gentleman qui a amassé en Australie, dans le commerce de la laine et de la poudre d'or, soixante-quinze ou quatre-vingt millions de francs et qui....

—Soixante-quinze ou quatre-vingt millions! s'écria le gentleman bavard et curieux. C'est une jolie somme!

—Oui, ajouta le Breton, et vous concevez que miss Belinda Charters, qui d'ailleurs est la beauté même, ne manque pas de soupirants! Au revoir, messieurs...»

Et il allait s'éloigner avec Sita et Louison, lorsque le gentleman le rappela.

«Monsieur, excusez, je vous prie, mon indiscrétion; mais je dois vous avertir que vous êtes en pays ennemi, et que vous hasardez beaucoup en suivant cette route.

—Je vous remercie de cet avis, monsieur.

—Les éclaireurs d'Holkar battent la campagne, et vous pourriez être enlevé par eux.

—Ah! ah! En vérité! Eh bien, je serai prudent.»

Et Corcoran allait continuer sa route; mais l'Anglais, qui paraissait décidé à ne pas le lâcher avant le coucher du soleil, essaya encore de le retenir.

«Vous êtes sans doute, monsieur, employé au service de la Compagnie?

—Non, monsieur, je voyage pour mon plaisir.»

Le gentleman s'inclina respectueusement sur sa selle, persuadé qu'un homme qui va de l'Europe dans l'Inde pour son seul plaisir devait être un fort grand seigneur et pour le moins un lord, ou un membre influent de la Chambre des communes.

Il allait encore ouvrir la bouche, mais Corcoran l'interrompit. Il entendait derrière lui le bruit des cavaliers qui le poursuivaient et qui allaient l'atteindre.

«Excusez-moi, dit-il, je suis pressé.

—Au moins, reprit l'Anglais, vous me permettrez bien de vous offrir un cigare.

—Je ne fume pas en présence des dames,» répliqua Corcoran impatienté.

La conversation avait lieu en anglais, et le Breton connaissait fort bien cette langue; malheureusement, l'ennui de se voir arrêté par un bavard et de perdre des moments si précieux lui fit oublier son rôle, et il prononça ces dernières paroles en français.

«Mais, par le diable! s'écria l'officier, vous êtes Français, monsieur, et non pas Anglais! Que faites-vous sur cette route, et à cette heure?

Le moment décisif approchait. Corcoran jeta un coup d'oeil sur Sita pour l'avertir de se tenir prête pour la fuite.

Celle-ci avait les yeux fixés sur un des Indiens qui suivaient l'escorte et qui conduisaient les chariots anglais. Corcoran regarda du même côté et s'aperçut avec étonnement que l'Indien et la fille d'Holkar échangeaient, sans mot dire, des signes d'intelligence.

En regardant l'Indien avec plus d'attention, il reconnut Sougriva, ce brahmine qui avait été envoyé à Holkar par Tantia Topee.

Au reste, il n'eut pas beaucoup de temps pour réfléchir, car les dix officiers anglais l'entourèrent, et celui qui avait déjà parlé, ajouta:

«Monsieur, en attendant que votre présence dans le pays d'Holkar soit expliquée, vous êtes notre prisonnier.

—Prisonnier! dit Corcoran. Vous voulez rire, messieurs. Place donc, ou je vous tue!»

En même temps il tira de sa poche un revolver et l'arma en un clin d'oeil.

Aussi prompt que lui, l'Anglais s'arma d'un revolver, et tous deux allaient faire feu à bout portant, lorsqu'un incident inattendu décida la victoire.

Au bruit sec des deux revolvers qu'on armait, Louison comprit qu'on allait se battre. Elle bondit brusquement sur la croupe du cheval de l'Anglais, qui se cabra et désarçonna son cavalier; grand bonheur pour celui-ci et pour notre ami Corcoran, car à la distance où les deux adversaires étaient l'un de l'autre, les deux cervelles risquaient de sauter ensemble, comme les bouchons de deux bouteilles de vin de Champagne.

Cependant l'Anglais tira son coup de pistolet, mais la balle, détournée de son but par le bond prodigieux de Louison, emporta le chapeau d'un autre gentleman qui s'était avancé pour saisir Corcoran.

«Brahma et Vishnou!» cria tout à coup celui-ci.

A ce signal, Sita donna un coup d'éperon à son cheval, qui partit lancé comme une flèche. Corcoran la suivit en écartant rudement de la main un Anglais qui voulait le retenir; et Louison, voyant ses deux amis en fuite, s'élança sur leurs traces. A peine eut-on le temps de tirer sur eux cinq ou six coups de pistolet, dont un seul blessa le cheval de Corcoran.

Quant aux cipayes indiens qui conduisaient le chariot et qui étaient armés comme leurs maîtres, pas un ne bougea, soit pour aider Corcoran, soit pour le faire prisonnier.

Un seul, le brahmine Sougriva, à qui tous paraissaient obéir, fit faire aux chariots une manoeuvre assez singulière, qui retarda pendant trois ou quatre minutes la poursuite des Anglais. Il feignit de vouloir détourner le chariot qui occupait la tête de la colonne, et, dans son empressement, il le fit verser en travers du chemin.

Aussitôt les autres Indiens, comme s'ils avaient obéi à un mot d'ordre, quittèrent leurs chariots et vinrent se grouper autour de celui qui était renversé, remplissant l'étroit passage, enchevêtrant leurs chariots et leurs chevaux de trait l'un dans l'autre, et forçant les Anglais à s'arrêter devant ce mur vivant d'hommes et d'animaux.

Au même instant arrivaient les cavaliers partis du camp pour courir à la poursuite des fugitifs. En tête galopait le bouillant John Robarts.

«Avez-vous vu le capitaine? s'écria John Robarts.

—Quel capitaine?

—Eh! le maudit Corcoran que le ciel confonde! Barclay est dans une colère épouvantable. Il s'est laissé jouer comme un enfant, mais il n'en veut pas convenir, et il a promis dix mille livres sterling à celui qui lui ramènera le capitaine Corcoran et la fille d'Holkar.

—Comment s'écria l'un des gentlemen, c'était la fille d'Holkar et nous ne l'avons pas deviné! Je l'avais prise, à demi cachée sous son voile, pour une jeune miss anglaise qui fait le voyage de l'Inde en compagnie de son futur mari.

—Allons! allons! En route! dit l'impatient Robarts. Mille guinées à celui qui arrivera le premier.»

À ces mots, une ardeur magique s'empara de tous les coeurs. A coups de fouet, on força les Indiens de ranger le long du chemin leurs attelages disloqués, et l'on courut au triple galop sur les traces des fugitifs.

Le jour baissait rapidement, suivant l'usage des tropiques, et la poursuite était d'autant plus vive qu'elle ne pouvait pas durer très longtemps.




X

A l'assaut! A l'assaut!

De son côté, Corcoran ne s'endormait pas.

Il galopait à côté de Sita, maudissant la sotte curiosité de l'Anglais qui lui avait fait perdre un temps si précieux.

Cependant il espérait que l'approche de la nuit, l'éloignement du camp anglais, et quelque accident heureux, peut-être la rencontre de l'avant-garde d'Holkar, lui donneraient le loisir de regagner Bhagavapour. Ce qui le fâchait le plus, c'était d'être obligé de fuir.

«Fuir devant des Anglais! pensait-il, quelle honte! Que dirait mon père s'il me voyait! Pauvre père, qui n'a jamais rencontré un Anglais sans lui proposer une partie de boxe, ou de savate, ou de quelque autre divertissement semblable à ceux qui réjouissent ces gentlemen!... Et moi, je galope devant eux, et tout à l'heure, au lieu de prendre ce maudit bavard à la cravate et de le jeter dans le fossé, comme j'en avais envie et comme c'était mon devoir, je n'ai pensé qu'à lui laisser croire que j'étais un goddam comme lui! c'est à se briser la tête contre la muraille.»

Pendant ces réflexions, il s'aperçut tout à coup que son cheval faiblissait, que le galop se ralentissait et, malgré les coups d'éperon, se changeait en simple trot. Il se retourna et vit que sa botte était couverte de sang. Son cheval avait reçu une balle dans le flanc.

Ce nouveau malheur n'abattit pas le courage du Breton.

Il se hâta de mettre pied à terre.

«Que faites-vous? demanda Sita. Est-ce le moment de faire halte? Les Anglais sont sur nos traces.

—Ce n'est rien, dit Corcoran, mon cheval est blessé par la décharge que ces lâches coquins ont faite sur nous il y a un instant.... Sita, si vous voulez fuir, partez seule, Louison vous accompagnera et vous défendra....

—Oui, dit Sita, mais qui me défendra de Louison?...»

Corcoran parut frappé de cette réflexion.

«C'est vrai! dit-il, Louison n'a pas dîné; il est déjà tard. Je ne crains rien pour vous sans doute, mais je ne répondrais pas de votre cheval, ou peut-être Louison irait-elle chercher sa proie dans le voisinage.

—Capitaine, dit Sita en descendant de cheval, je reste avec vous; quel que soit le sort qui vous attend, nous le partagerons ensemble....

—Ah! dit Corcoran avec joie, voilà qui tranche toutes les difficultés! Qu'ils viennent, maintenant, tous les Anglais, et John Robarts, et Barclay, et les colonels, et les capitaines, et les majors, et tous les habits rouges de la création!»

En même temps, il chercha dans les fontes des selles des deux chevaux, et trouva deux revolvers tout chargés; celui qu'il avait à la ceinture était le troisième, et Corcoran avait des cartouches dans ses poches.

«Nous avons des armes et des munitions, dit-il, pour trente ou quarante coups de feu, et comme je compte bien ne tirer que de près et à coup sûr, je crois que tout ira bien.... Venez avec moi, Sita; et toi, Louison, va devant comme un éclaireur, et regarde s'il n'y a pas quelque ennemi caché dans le jungle.»

Le plan de Corcoran était très-simple. De la route où il était, il apercevait à quelque distance une petite pagode indienne abandonnée, à laquelle paraissait aboutir un sentier assez large tracé dans le jungle. C'est là qu'il voulait chercher un asile. Entrer dans la pagode, en refermer la porte sur eux, et barricader l'entrée avec des poutres qui se trouvaient par hasard dans le voisinage et percer des meurtrières à travers la porte, ce fut pour les fugitifs l'affaire d'un instant.

Louison regardait ces préparatifs avec étonnement. Elle était même un peu mécontente. Cela se comprend; elle adorait le grand air, les prairies les vastes forêts, les hautes montagnes; elle n'aimait pas à être enfermée, et surtout elle ne comprenait pas qu'on prît tant de peine pour s'enfermer soi-même. Aussi Corcoran prit soin de lui expliquer les raisons de sa conduite.

«Louison, ma chérie, lui dit-il, il n'est pas temps de vous livrer à vos caprices et de courir les champs, suivant votre détestable habitude.... si vous aviez rempli votre devoir ce matin, nous ne serions pas, vous et moi, à l'heure qu'il est, enfermés sans souper dans une méchante pagode où il n'y a pas le moindre gibier.... vous avez fait le mal, ma chérie.... il faut le réparer d'une façon éclatante. Donc, attention!... tenez-vous derrière cette fenêtre ouverte, et si quelque gentleman essaye de l'escalader, je vous le livre, ma chérie....»

Ayant donné ces ordres, que Louison promit d'exécuter ponctuellement, du moins on pouvait le deviner à la vivacité de son regard, et à la manière affectueuse dont elle remuait la queue et entr'ouvrait ses lèvres, Corcoran se retourna vers Sita pour l'encourager.

«Oh! ne prenez pas la peine de me rassurer, capitaine, dit-elle en lui tendant la main. Ce n'est pas pour ma vie que je crains..., c'est pour vous, qui allez donner la vôtre avec tant de générosité, et pour mon père qui ne survivrait pas, je le sais, au désespoir de me voir entre les mains des Anglais. Mais, ajouta-t-elle, les yeux brillants de fierté, soyez sûr que la fille d'Holkar ne sera pas reprise vivante par ces barbares aux cheveux roux. Ou je serai libre avec vous, ou je mourrai.»

Et elle tira de sa ceinture un petit flacon qui contenait un de ces poisons subtils dont l'Inde est remplie.

«Voilà, dit-elle, ce qui me sauvera de la servitude et du déshonneur d'épouser ce traître Rao.»

Comme elle finissait de parler, Corcoran entendit un bruit léger comme le sifflement du cobra capello, ce terrible serpent de l'Inde. Il se leva brusquement, mais Sita lui fit signe de se rasseoir.

À ce sifflement succéda le cri du colibri, puis un bruit de feuilles froissées.

«Qu'est cela! dit Corcoran.

—Ne craignez rien. C'est un ami, répliqua Sita, je reconnais ce signal.»

En effet, après un court instant, une voix d'homme chanta doucement ces vers du Ramayanâ, par lesquels le roi Djanaka présenta la belle Sita la Vidéhaine, sa fille, à Rama, son fiancé:

«.... J'ai une fille, belle comme les déesses et douée de toutes les vertus; elle est appelée Sita, et je la réserve comme une digne récompense à la force. Très-souvent, des rois sont venus me la demander en mariage, et j'ai répondu à ces princes: Sa main est destinée en prix à la plus grande vigueur....»

Sita se leva alors, et récita, comme une réponse à la question qui lui venait du dehors, les belles paroles que la Vidéhaine adresse dans le poëme de Valmiki à Rama, son époux, lorsque, par la perfidie de Kékegi, ce héros invincible fut envoyé en exil et privé du trône:

«.... O toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales du lotus, pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?...»

—Ouvrez! cria alors la voix du dehors. Ouvrez, je suis Sougriva!»

Corcoran lui tendit la main par-dessus la fenêtre, et quand l'Indou, s'accrochant aux saillies du mur, fut parvenu jusqu'à cette main, le robuste Breton l'enleva comme une plume, et le déposa dans l'intérieur de la pagode.

A peine arrivé, Sougriva se prosterna devant la fille d'Holkar.

«Relève-toi, dit Sita. Où sont les Anglais?

—A cinq cents pas d'ici.

—Ils nous cherchent toujours?

—Oui.

—Et ils ont retrouvé nos traces?

—Oui. L'un des deux chevaux que vous montiez s'est abattu, frappé d'une balle. Ils en ont conclu que vous deviez être dans le voisinage.

—Et toi, qu'as-tu fait?»

L'Indou se mit à rire silencieusement.

«J'ai fait verser en travers de la route le chariot que je conduisais. Les autres coolies en ont fait autant. C'est un quart d'heure de gagné.»

Ici, Corcoran s'aperçut que la figure de Sougriva était ensanglantée.

«Qui t'a fait cela? demanda-t-il.

—Le seigneur John Robarts, répliqua l'Indou. Quand il a vu le chariot verser, il m'a donné un coup de cravache. Mais je le retrouverai, oh! oui, je le retrouverai avant trois jours, ce chien d'Anglais!

—Sougriva, dit la belle Sita, mon père te donnera la récompense que tu as si bien méritée....

—Oh! dit l'Indien, je ne donnerais pas ma vengeance pour tous les trésors du prince Holkar.... Mais elle est proche, je le sais.»

Et comme il voyait quelque doute dans le regard de Corcoran:

«Seigneur capitaine, dit-il, vous êtes des nôtres, puisque vous êtes l'ami d'Holkar. Avant trois mois il n'y aura plus un Anglais dans l'Inde.

—Oh! oh! dit Corcoran, j'ai entendu déjà bien des prophéties, et celle-là n'est pas plus sûre que toutes les autres.

—Sachez donc, dit Sougriva, que tous les cipayes de l'Inde ont fait serment d'exterminer les Anglais, et que le massacre a dû commencer il y a cinq jours à Meerut, à Lahore et à Bénarès.

—Qui te l'a dit?

—Je le sais. Je suis le messager de confiance de Nana-Sahib, le rajah de Bithoor.

—Mais ne crains-tu pas que j'avertisse les Anglais?

—Il est trop tard, répliqua l'Indou.

—Mais, reprit Corcoran encore, qu'es-tu venu faire ici?

—Seigneur capitaine, répliqua Sougriva, je vais partout où je pourrai nuire aux Anglais. Je ne voudrais pas que Robarts mourût d'une autre main que la mienne....»

A ces mots, il s'interrompit tout à coup.

«J'entends le bruit des chevaux qui trottent dans le sentier, dit-il, c'est la cavalerie anglaise qui arrive. Tenez-vous bien, car l'assaut sera rude.

—Bon! bon! dit Corcoran, je ne suis pas à ma première affaire.... Toi, charge les armes, et vous, Sita, invoquez pour nous la protection de Brahma.»

Quelques instants après, cinquante ou soixante cavaliers entourèrent la pagode et apprêtèrent leurs armes en silence. Tous les autres étaient retournés au camp.

Robarts, qui commandait le détachement, s'avança et dit d'une voix forte:

«Rendez-vous, capitaine, ou vous êtes mort!

—Et si je me rends, répliqua Corcoran, serai-je libre avec la fille d'Holkar?

—Par le diable! cria Robarts, vous êtes en notre pouvoir.... allez-vous nous dicter des conditions? Rendez-vous et vous aurez la vie sauve, voilà tout ce que je puis vous promettre.

—Eh bien, dit Corcoran, faites ce qu'il vous plaira. Je ferai de mon mieux. Et maintenant, commencez!»

A ce signal, les Anglais mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à des arbres et se préparèrent à enfoncer la porte de la pagode avec les crosses de leurs carabines.

Au premier coup de crosse, la porte trembla et chancela sur ses gonds.

«Vous l'avez voulu, dit Corcoran; qu'il soit fait suivant votre plaisir!

En même temps, il tira un premier coup de revolver par la fenêtre laissée entr'ouverte.

Un Anglais tomba, frappé mortellement.

Aussitôt Corcoran s'effaça contre le mur, et ce fut un grand bonheur pour lui, car à peine l'eut-on aperçu qu'on tira sur la fenêtre quinze ou vingt coups de carabine. Aucun ne l'atteignit.

«Mes enfants, dit-il, vous jetez votre poudre aux moineaux. Voici comment il faut viser.»

Et d'un second coup, il blessa un autre des assaillants.

A ce coup de revolver, les Anglais ripostèrent par une seconde décharge, qui fit aussi peu de mal à Corcoran que la première.

«Gentlemen, dit-il, vous ne faites rien ici que casser des vitres. N'allez-vous pas essayer quelque chose de plus sérieux?»

C'était bien l'intention des Anglais.

Pendant que le gros de la troupe tiraillait contre la porte et la fenêtre de la pagode, cinq ou six cavaliers étaient allés chercher un tronc d'arbre dans le voisinage et l'apportaient en triomphe.

«Diable! ça devient sérieux,» pensa Corcoran.

Il se tourna vers Sougriva et lui dit:

«La porte va être enfoncée; c'est clair. On donnera l'assaut.... Personne ne sait ce qui peut arriver. Emmène Sita dans quelque coin de la pagode à l'abri des balles.»

Sita, pleine d'admiration pour le courage de Corcoran, voulait rester à côté de lui, mais Sougriva l'emmena malgré elle et la cacha dans une encoignure.

Pendant ce temps, Louison ne disait rien.

L'intelligente bête devinait tous les désirs et toutes les pensées de Corcoran. Elle savait qu'on lui avait confié la garde de la fenêtre, et rien n'aurait pu la détourner de ce devoir. Du reste, suivant sa consigne, elle se taisait, et restait couchée à plat ventre, les pattes étendues, réfléchissant et attendant.

Cependant le tronc d'arbre qu'on avait apporté fut dirigé à grand renfort de bras contre la porte de la pagode. Dès le premier coup, la porte faillit s'écrouler. Au second, l'un des battants fut enfoncé et laissa ouvert un espace qui pouvait suffire au passage d'un homme.

Corcoran vit que le danger pressait, et laissant à Louison le soin de garder la fenêtre, il se précipita vers la brèche. Il était temps, car déjà un Anglais montrait sa tête rousse et avait engagé ses épaules dans l'ouverture. Heureusement, le passage était encore un peu étroit.

Quand l'Anglais vit approcher Corcoran, il voulut tirer sur lui un coup de carabine, mais il était tellement gêné par les battants de la porte, qu'il n'eut pas le temps d'ajuster et de faire feu. Corcoran, au contraire, libre et maître de ses mouvements, appuya le canon de son revolver sur le crâne de l'Anglais et lui brûla la cervelle.

Puis, comme il n'avait guère de munitions, il attira de son côté le cadavre de l'Anglais, lui prit sa giberne, ses cartouches, sa carabine, et, renfort plus précieux encore, une gourde d'eau-de-vie dont il avait grand besoin.

Cela fait, il replaça l'Anglais devant la porte pour refermer la brèche et attendit.

Cependant les assiégeants s'impatientaient.

Ils ne s'étaient pas attendus à rencontrer une résistance aussi sérieuse; ils avaient déjà deux morts et un blessé, et ils craignaient de faire des pertes plus considérables.

«Si nous mettions le feu à la pagode?» conseilla un lieutenant.

Heureusement, John Robarts n'entendait pas de cette oreille.

«Le colonel Barclay, dit-il, a promis dix mille livres sterling si on lui ramène vivante la fille d'Holkar. Mais nous n'avons rien à gagner si elle périt.... Allons! encore un effort, mes garçons! Est-ce qu'un Français tiendrait en échec la vieille Angleterre?... Si vous n'entrez point par la porte, entrez au moins par la fenêtre!»

On obéit aussitôt. Pendant que la moitié de la troupe continuait à tirailler au travers de la porte, l'autre moitié se précipita vers la fenêtre, qui était à douze pieds du sol.

Trois ou quatre soldats faisant la courte échelle à un sergent, celui-ci mit la main sur le bord de la fenêtre, s'enleva à la force des poignets et d'un élan vigoureux s'assit sur la fenêtre.

A cette vue, ses camarades crièrent:

«Hurrah!»

Mais le pauvre diable n'eut pas le temps de crier à son tour, car à peine avait-il ouvert la bouche, lorsque Louison se dressa debout sur ses pattes de derrière, appuya ses pattes de devant sur le bord de la fenêtre, saisit avec les dents le cou du malheureux sergent, le brisa et le rejeta sur ses camarades épouvantés.

Jusque-là, l'on avait oublié Louison; l'exploit de la tigresse refroidit singulièrement l'ardeur des cavaliers.

«Après tout, dit un officier, que faisons-nous là? Nous devrions être au camp. Si Barclay a laissé échapper la fille d'Holkar, c'est à lui de réparer sa faute et de la rattraper s'il peut.... Nous sommes là cinquante, occupés à canarder un gentleman que nous ne connaissons pas, qui ne nous avait fait aucun mal et qui ne nous en ferait aucun si nous consentions à le laisser tranquille. Franchement, cela n'a pas le sens commun.

—Barclay veut reprendre la fille d'Holkar, dit John Robarts, et Barclay doit avoir ses raisons. Je ne partirai pas sans avoir rempli ma mission.

—Eh bien, répliqua l'autre, rien ne presse. Nous prendrons la fille d'Holkar et son chevalier aussi aisément et bien plus commodément demain qu'aujourd'hui. La nuit va venir.... Faisons seulement bonne garde, la main sur nos armes; soupons et dormons. Corcoran n'a pas de vivres. Il sera bientôt forcé de se rendre.»

Le calcul était assez juste, et Corcoran, qui entendait la délibération, était inquiet de l'avenir.

Il vit les Anglais s'éloigner un peu de la pagode, mais sans la perdre de vue, poser des sentinelles de distance en distance et s'asseoir pour souper, car les coolies indous les avaient suivis à distance avec des chariots et venaient de déballer l'argenterie, les pâtés de venaison, les viandes froides et les bouteilles de claret.

Cette vue redoublait le supplice de Corcoran et lui tordait les entrailles, car il avait à peine déjeuné le matin, et la journée avait été remplie de tant d'événements, qu'il ne lui était pas resté une minute pour penser au dîner.

Mais ce n'était rien encore auprès de l'inquiétude qu'il avait pour sa chère Sita, élevée jusqu'ici dans le luxe et l'abondance d'un palais, et qui se trouvait tout à coup réduite aux extrémités de la fatigue et de la faim.

Un sujet d'alarme encore plus redoutable était Louison.

Certes, la tigresse était une amie dévouée; mais son appétit était encore plus grand que son dévouement.

Et qui pouvait le lui reprocher? Le ventre n'est-il pas, suivant les physiologistes, le maître et le souverain de la nature entière? Peut-on reprocher à une pauvre tigresse, à peine frottée de civilisation, de ne pas être maîtresse de ses passions et de son appétit, quand on voit tous les jours de très-grands princes, élevés avec soin par de savants gouverneurs et nourris dès l'enfance de la sagesse des philosophes, manquer d'une façon éclatante à tous les préceptes de la morale et de la philosophie!

Corcoran s'inquiétait donc, et avec raison, de l'avenir. Il voyait les yeux de Louison se tourner avec convoitise sur le malheureux Sougriva et il craignait un accident irréparable.

Cependant il n'avait guère que le choix des victimes, car Louison voulait souper à tout prix; elle s'agitait, elle bondissait sans motif et sans but apparent. Évidemment, elle avait faim.

Enfin Corcoran prit son parti.

«Ma foi, pensa-t-il, il vaut mieux qu'elle soupe d'un Anglais que de ne pas souper du tout ou de souper de mon malheureux ami Sougriva.»

Sur cette pensée, il appela l'Indou.

«As-tu faim? demanda Corcoran.

—Oh! oui.

—As-tu des vivres?

—Non.

—Veux-tu souper?»

Sougriva le regarda comme s'il ne comprenait pas.

«Oui, j'entends bien, dit Corcoran. Tu demandes où est le souper. Eh bien, regarde.»

Et, de la main, il lui montra les Anglais qui déjà étaient assis sur des tapis et qui avaient commencé à manger.

«Mon ami, continua Corcoran, Louison va sortir. Elle saisira une sentinelle. L'autre criera. On courra aux armes. Tu te glisseras adroitement dans l'herbe, tu prendras le souper des Anglais et tu l'apporteras ici le plus vite qu'il te sera possible. Comprends-tu maintenant? Moi, si c'est nécessaire, je ferai une sortie les armes à la main pour protéger ton retour.... C'est une affaire décidée?....

—C'est décidé,» dit le brahmine.

Louison reçut à son tour ses instructions, que Corcoran lui donna à voix basse, plus par gestes que par paroles.

Au reste, la tigresse était si intelligente, qu'elle devina tout de suite le but de sa sortie; elle se coula joyeusement par la porte entre-bâillée, et fut suivi de Sougriva.

Les Anglais, ne s'attendant pas à une sortie et se fiant d'ailleurs au nombre, n'étaient pas sur leurs gardes et buvaient joyeusement. La lune, qui s'était déjà levée, éclairait pleinement tous ces mouvements.

Le factionnaire qui veillait devant la porte de la pagode, était à dix pas environ de l'ouverture. En deux bonds, Louison sauta sur lui, le désarma d'un coup de griffe et lui ouvrit la tête avec ses dents.

A ce bruit, au cri du factionnaire mourant, tous les Anglais prirent leurs armes et se mirent à chercher l'ennemi. La vue de Louison fit reculer un instant les plus braves. Mais pendant ce temps, Sougriva, qui était presque nu, suivant la coutume des Indous, profitait du désordre et de l'obscurité, se glissait à plat ventre jusqu'au lieu du festin, se hâtait d'empiler le pain, la viande et quelques bouteilles de vin, et revenait sans avoir été vu.

Pour attirer d'un autre côté l'attention des Anglais, Corcoran tira par la fenêtre deux coups de revolver qui n'atteignirent personne. On lui répondit par une décharge de quarante coups de carabine. Les balles s'aplatirent sur le mur de la pagode. Aussitôt Sougriva traversa en courant l'espace de cinquante pas environ qui le séparait de la porte, et se glissa à travers l'ouverture avec son butin.

La sortie avait admirablement réussi, mais Louison ne voulait pas rentrer. C'est en vain que le capitaine faisait entendre son sifflement habituel; Louison tenait son Anglais et ne voulait pas lâcher prise.

Les autres Anglais firent sur elle une décharge générale, mais à distance et dans l'obscurité; car aucun d'eux ne voulait se hasarder la nuit à tirer à bout portant sur un tel adversaire. Corcoran frémit. Outre la tendresse réciproque qui l'unissait à Louison, c'est d'elle surtout qu'il attendait son salut.




XI

Sortie des assiégés.

Il y eut un moment de pénible anxiété. Louison avait poussé un rugissement sourd en recevant la décharge et s'était aplatie le ventre contre terre. Était-elle morte ou blessée? ou feignait-elle de l'être pour rendre la sécurité à ses ennemis? Corcoran regardait par la fenêtre et ne distinguait rien. De leur côté, les Anglais ne paraissaient pas fort rassurés. Postés en cercle autour de la pagode, à cinq ou six pas l'un de l'autre, ils rechargeaient leurs carabines, tout prêts à faire feu de nouveau.

Tout à coup un cri de détresse retentit dans le silence de la nuit. Louison, rampant dans les ténèbres, avait forcé la ligne des chasseurs, renversé l'un d'eux, l'avait saisi par devant, et, enfonçant ses dents au plus profond de la cuisse de l'Anglais, le rapportait à sa gueule vers la pagode.

Aussitôt Corcoran se précipita vers la brèche, fit lâcher prise à Louison, sur qui personne n'osait tirer, de peur de blesser ou de tuer l'homme qu'elle emportait, et fit rentrer Louison, en rendant au malheureux sa liberté.

Mais le pauvre diable ne fut pas d'abord très-sensible à la générosité du vainqueur, car il avait la cuisse broyée par les dents de la tigresse, et il était évanoui.

«Messieurs, cria Corcoran après l'avoir dépouillé de sa carabine, de son revolver et de ses munitions, vous pouvez venir reprendre votre ami. Il n'est que blessé.

—Chien de Français! cria John Robarts, qui envoya aussitôt chercher le blessé par deux de ses compagnons et le fit transporter en sûreté, chien de Français, sont-ce là des armes et des alliés dignes d'un gentleman?

—Mais, chien d'Anglais! répliqua Corcoran, pourquoi êtes-vous cinquante ou soixante contre moi? Et pourquoi venez-vous me fusiller, quand je ne demande qu'à vivre en paix avec vous et avec la terre entière?»

Tout en parlant il réparait la brèche faite à la porte, et entassait, avec le secours de Sougriva, tout ce qui pouvait servir à former une barricade.

«Or ça, dit ensuite Corcoran, voyons si le vin de ces hérétiques est bon.... C'est du claret.... Remercions Brahma et Wichnou.... Je craignais que ce ne fût une bouteille de pale ale de la fabrique de M. Alsopp.... Dieu soit loué! Le pâté est excellent.... mangez, Sita.... Et toi, Sougriva, ne ménage rien. Demain matin nous serons tués ou délivrés....

—Seigneur capitaine, dit Sougriva, ayons bonne espérance.... je viens de faire une découverte.

—Laquelle?

—Tout à l'heure, en cherchant une planche pour boucher cette maudite brèche qu'ils ont faite à la porte d'entrée, j'ai senti que je mettais le pied sur une trappe.

—Eh bien?

—Seigneur capitaine, cette trappe doit conduire à quelque souterrain, et le souterrain a peut-être une issue sur la campagne. Dans ce cas, nous sommes sauvés.

—Sauvés, dis-tu?.... Toi, oui; mais Sita, non. Tu vois bien que la pauvre enfant est à bout de forces et hors d'état de marcher....

—Seigneur, si je trouve le souterrain comme j'ai trouvé la trappe, et si ce souterrain aboutit, comme je l'espère, en rase campagne, Holkar sera averti dès le milieu de la nuit.»

Corcoran se leva aussitôt.

Sougriva ne s'était pas trompé. Sous la trappe, qu'il souleva avec beaucoup de peine, derrière l'autel de Wichnou, se trouvait un escalier de trente marches.

«Descends seul, dit Corcoran, il faut que je veille.»

Par bonheur, il avait dans sa poche un briquet et il parvint à allumer un des cierges de l'autel. Sougriva le prit et descendit avec précaution. Au bout de quelques minutes il revint.

«Le souterrain est un corridor, dit-il, et ce corridor aboutit à une grille, à cent pas d'ici, derrière le bivouac des Anglais. Je suis sûr maintenant d'arriver à Bhagavapour, si quelque tigre ne rôde pas sur la route.

—Souviens-toi, dit Corcoran, que si la nuit est tranquille, la matinée sera orageuse, et dis à Holkar de se hâter.

—Sougriva, ajouta la belle Sita, dis à mon père, Holkar, que sa fille est sous la garde du plus brave et du plus généreux des hommes. Et vous, capitaine, dormez un instant, c'est à moi de veiller sur nous....»

Sougriva se prosterna, éleva ses mains en forme de coupe et partit.

Corcoran, resté seul avec la fille d'Holkar, s'assit près d'elle et lui dit:

«Chère Sita, je me souviendrai longtemps du bonheur que je goûte ce soir près de vous....

—Seigneur Corcoran, répondit la princesse, il me semble que j'ai toujours vécu ainsi, et que ma vie passée, si paisible et si douce, n'était qu'un rêve auprès de ce que j'ai vu et senti depuis hier.

—Et qu'avez-vous senti? demanda le Breton.

—Je ne sais, répondit-elle naïvement. J'ai eu peur. J'ai cru qu'on voulait me tuer. J'ai cru que je me tuerais moi-même pour échapper à cet infâme Rao; j'ai espéré vivre, en vous retrouvant dans le camp anglais, et j'en ai été sûre quand j'ai vu avec quel courage et quel sang-froid vous aviez bravé tous les dangers.»

Corcoran souriait en écoutant ces paroles naïves.

«Quelle fille charmante! pensait-il, et qu'il vaut mieux passer la nuit dans cette pagode en causant paisiblement de Brahma, de Siva et de Wichnou (malgré la présence des Anglais et leurs carabines), que de chercher sottement le propre manuscrit du seigneur Manou, le plus sage des Indiens, et celui que respecte le plus l'Académie des sciences de Lyon.... Ah! il n'est rien de tel au monde que de sauver les belles princesses ou de donner sa vie pour elles.»

Pendant ces réflexions le sommeil venait. Le danger ne paraissait pas d'ailleurs très-grand, à cause de la fatigue des Anglais.

Enfin Louison veillait, ou si elle dormait c'était d'un oeil, comme les chats, ses cousins germains; et l'autre oeil, à demi ouvert, distinguait les plus petits objets dans l'épaisseur des ténèbres. Enfin, à défaut de ses yeux, ses oreilles entendaient jusqu'au moindre son.

C'est pourquoi, voyant que tout était tranquille, et que Sita elle-même succombait à la fatigue, Corcoran s'étendit sur une natte et dormit jusqu'au jour.




XII

Donnez-moi cet Anglais.—Que veux-tu en faire?
Le pendre.—Bien volontiers.

Pendant qu'à l'intérieur de la pagode et à l'extérieur tout le monde dormait, excepté Louison et deux factionnaires, Sougriva, suivant toujours le corridor souterrain, arriva à la grille. Mais là, on ne voyait point de serrure.

Il chercha longtemps par quel moyen on pouvait sortir, et enfin, à force de tâtonner, il poussa du pied une petite statuette qui représentait Brahma sans pieds ni mains, soutenant l'univers sur ses épaules.

La statuette grinça légèrement, tourna sur elle-même, et la grille s'ouvrit. Aussitôt Sougriva éteignit son cierge, referma sans bruit la grille, se glissa dans les broussailles et disparut pendant quelques instants.

Il avait son projet. Il fit avec précaution le tour du bivouac des Anglais qui dormaient négligemment, se fiant à la vigilance des deux factionnaires.

En rampant comme un serpent dans les jungles, il fut aperçu par l'un des coolies indiens. Celui-ci allait donner l'alarme, mais Sougriva lui fit, avec deux doigts levés de la main droite, un signe cabalistique.

Aussitôt l'autre garda le silence.

Sougriva cherchait deux choses: un cheval pour remplir son message, et John Robarts pour lui couper la tête.

Par bonheur, ce gentleman dormait paisiblement près du bivouac à demi éteint, au milieu de dix ou douze autres gentlemen dont les bras et les jambes étaient enchevêtrés de la plus pittoresque façon.

Sougriva tenait son ennemi; mais s'il l'avait tué, toute la troupe se serait éveillée et sa mission aurait été manquée. Il consentit donc, pour le moment, à prendre patience, se promettant bien d'ailleurs de retrouver John Robarts un jour ou l'autre.

Puis il détacha avec précaution un des chevaux qui étaient entravés, lui remit sa bride, accrochée négligemment à un arbre voisin, et pour empêcher le bruit, lui enveloppa les pieds avec des morceaux d'une couverture de feutre qui se trouva là par hasard. Ensuite il s'éloigna lentement du bivouac en tenant son cheval par la bride.

Pendant ce temps le coolie indien, qui ne le perdait pas de vue, s'approcha de lui et lui dit à voix basse:

«Quel jour?

—Bientôt! répondit Sougriva.

—Où vas-tu?

—Au camp d'Holkar.

—Veux-tu que je te suive?

—C'est inutile. Reste ici; quand j'aurai besoin de toi, je t'avertirai. La grande nouvelle arrivera avant une semaine.

—Que Siva en soit louée!» répliqua l'Indou.

Là-dessus il retourna à son poste, se coucha tranquillement près de ses camarades, et Sougriva, se mettant en selle, partit au pas d'abord, puis au petit trot, puis, quand il crut être assez loin des Anglais, au grand galop, se dirigeant vers Bhagavapour.

Il n'eut, grâce au ciel, aucun accident sur la route, et ne rencontra même personne.

Comme on s'attendait à une bataille entre Holkar et les Anglais, tous les habitants des villages situés entre le camp anglais et Bhagavapour avaient abandonné leurs maisons de peur du pillage, du meurtre, de l'incendie et de tous les autres exploits qui assaisonnent habituellement la guerre et marquent le passage des héros.

Dès que Sougriva fut arrivé aux avant-postes, on l'interrogea avec curiosité.

«Avant tout, dit-il, où est Holkar?»

On le conduisit au palais.

Le malheureux prince était à demi couché sur un tapis, mais il ne dormait pas. Depuis l'enlèvement de sa fille il n'avait eu qu'une seule pensée, et dans son désespoir il avait failli se poignarder lui-même; mais le désir de la vengeance le soutenait encore.

«Qui es-tu? dit-il en soulevant sa tête appesantie. Quel nouveau malheur viens-tu m'annoncer?

—Seigneur Holkar, dit le messager; reconnaissez-moi. Je suis Sougriva, l'ami de Tantia-Topee et le vôtre.

—Ah! Tantia-Topee! Il arrivera trop tard!.... Et d'où viens-tu, Sougriva?

—Du camp anglais.

—Tu as vu les Anglais! s'écria Holkar ranimé par la colère. Où sont-ils? que font-ils? C'est à eux que je dois la perte de ma fille, de ma pauvre Sita!»

De grosses larmes coulèrent des yeux du vieillard.

«Seigneur, dit Sougriva, votre fille est retrouvée.

—Où est-elle? Entre les mains du colonel Barclay, ou de cet infâme Rao?

—Elle est en sûreté, seigneur, du moins pour le moment. Ce brave Français, votre hôte, l'a retrouvée et l'a prise sous sa garde.»

En même temps Sougriva fit en peu de mots le récit de la fuite de Corcoran et de Sita.

«Il n'y a pas un moment à perdre pour les secourir, dit-il en terminant. Demain matin les Anglais peuvent recevoir du renfort, et alors il faudrait livrer une véritable bataille dont le succès est incertain.

—Bien! dit Holkar. Appelle Ali!»

Ali, qui veillait, le sabre nu, derrière la porte, entra sur-le-champ.

«Ali, dit le prince, fais sonner le boute-selle pour la cavalerie. Qu'avant une demi-heure tout le monde soit prêt à partir.»

En un clin d'oeil l'ordre fut exécuté; la trompette retentit dans les rues de la ville. Les cavaliers se rassemblèrent, et l'on se hâta de harnacher l'éléphant favori d'Holkar.

«C'est celui sur lequel elle aimait à monter, dit le malheureux père.... Toi, Sougriva, prends un cheval et sers-nous de guide.

—Au moins, seigneur, dit l'Indou, en échange du service que je vous rends, vous m'accorderez une grâce.

—Dix! cent! mille! la moitié de mes États si tu me fais retrouver ma fille! s'écria Holkar.

—Non, seigneur, je n'ai pas tant d'ambition. Ce que je veux, c'est la vie du lieutenant John Robarts.

—Tu veux sauver ce Feringhee?

—Moi! s'écria Sougriva en riant d'un rire sauvage, le sauver! Que je sois à jamais privé de la vue de Wichnou, si j'ai pensé à sauver un Anglais!

—Oh! alors, c'est facile, dit Holkar. Je te le donne, et dix autres avec lui.»

En même temps, pendant qu'on achevait les préparatifs du départ, il fit quelques questions à Sougriva sur la force et la position de l'armée anglaise.

«Seigneur, dit l'Indien, j'ai tout vu. Avant-hier au soir, je sortis de Bhagavapour afin de rendre visite au 2le régiment de cipayes, où j'ai des amis et des intelligences. Comme j'étais sous l'habit d'un mendiant, aucun des habits rouges ne s'occupa de moi. On me laissa tranquillement errer dans le camp, et réciter mes prières à Wichnou. C'est alors que je pus parler à plusieurs cipayes, dont l'un est sergent et affilié à notre conspiration. Ah! seigneur, c'est un plaisir de voir comme ils haïssent et méprisent ces maudits Anglais!... Tout en eux est horrible! Leurs blasphèmes, leur voracité, leur habitude de manger des mets consacrés, leur impiété, les sermons de leurs prêtres, la brutalité des chefs, la sévérité de la discipline.... Croiriez-vous, seigneur, qu'ils font fouetter des brahmines, des hommes de haute caste, comme de jeunes enfants?...

«Enfin, en quelques heures, je fus au courant de tout, je donnai le mot d'ordre à tout le monde, et j'allais partir, lorsque je vis arriver au camp la princesse Sita, votre fille, enlevée par ce traître Rao.»

A ce souvenir, Holkar poussa un profond soupir.

«Oh! dit-il, quand je pense que j'ai tenu ce misérable à mes genoux, que je pouvais le faire empaler, et que je ne l'ai pas fait! Partons!» ajouta-t-il.

En même temps il se mit en selle et s'élança au grand trot, suivi de deux régiments de cavalerie.

Comme la distance qui séparait Bhagavapour de la pagode où Corcoran soutenait un siège était à peine de trois lieues de France, Holkar arriva un peu après le point du jour sur le champ de bataille.