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Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie cover

Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

Chapter 20: XIV Comment l'assiégeant devint l'assiégé.
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About This Book

The narrative presents a sequence of humorous, exaggerated sea and overseas adventures centered on a bold young captain who offers his services to a learned society to recover a legendary sacred manuscript. Episodes alternate moments of comic satire of scientific and academic pretension with lively travel episodes that display the captain's language skills, daring, and companionship with his dog. The tone mixes tall-tale bravado, ironic commentary on institutions, and vivid descriptive set-pieces; chapters unfold as self-contained anecdotes, often illustrated, that combine adventure, social caricature, and whimsical invention.




XIII

La toilette du capitaine.

Dès cinq heures du matin la fraîcheur de la nuit avait éveillé tout le monde, et Corcoran le premier.

Il se leva, chargea ses armes avec soin, alla droit à la fenêtre où Louison était toujours étendue, indécise entre la veille et le sommeil, étendit les bras en bâillant et regarda l'horizon.

Il n'y avait pas un nuage au ciel; les étoiles seules brillaient encore d'un vif éclat avant de disparaître. La lune était déjà couchée.

A quelque distance, un ruisseau, qui tombait en cascade dans les rochers, faisait entendre le seul bruit qu'il y eût alors dans tout le pays.

Toute la nature semblait pacifique, et les hommes eux-mêmes, qui s'étiraient lentement les bras, ne paraissaient avoir aucune envie de se battre.

Mais le bouillant John Robarts en jugea autrement.

Ce gentleman avait rêvé toute la nuit aux dix mille livres sterling promises par le colonel Barclay. Il avait quelque part, en Écosse peut-être, d'autres disent en Angleterre,—oui, c'est en Angleterre, je m'en souviens maintenant,—à trois lieues de Cantorbéry, une tante rousse et laide.

Mais cette tante rousse et laide avait une fille blonde et jolie, la propre cousine de John Robarts, miss Julia, et cette cousine jouait du piano. Oh! jouer du piano, quel talent! Et entendre des jeunes filles blondes qui jouent du piano, quelle félicité!

Mais revenons à la cousine de John Robarts. Miss Julia chantait des chansons admirables et des romances sans fin, où la lune, les petits oiseaux, les hirondelles, les nuages, les sourires et les larmes jouaient le premier rôle,—tout comme dans nos admirables romances françaises,—ce qui fait qu'elle pensait toute la journée aux moustaches rousses de John Robarts, qui de son côté, pensait trois fois par semaine aux yeux bleus de Julia.

De cette coïncidence des pensées naquit, comme on devait s'y attendre, une sympathie réciproque.

Mais comme miss Julia était une héritière de quinze mille livres sterling, et comme Mme Robarts, tante de John, calculait fort bien, et comme elle savait que John n'avait pas un shelling vaillant en dehors du prix de son grade, mais qu'en revanche il devait cinq ou six cents livres sterling à son tailleur, son bottier, son passementier et ses autres fournisseurs,—John fut mis poliment à la porte du cottage délicieux où miss Julia passait ses jours en compagnie de sa mère.

De désespoir, John demanda à passer dans l'Inde, espérant y faire fortune, comme Clive, Hasting et tous les nababs.

Il obtint aisément cette faveur, grâce à la protection de sir Richard Barrowlinson, baronnet, dont nous avons déjà parlé, et l'un des directeurs de la compagnie.

Mais quoique John Robarts fut très-brave, il n'avait pas encore trouvé l'occasion de montrer son courage, et il en était réduit à désirer que tout l'Indoustan prît feu, afin que lui, Robarts, eût le plaisir d'éteindre l'incendie et d'égaler la gloire d'Arthur Wellesley, duc de Wellington. De là vient qu'il battait la campagne soir et matin avec tant d'ardeur, espérant toujours rencontrer le trésor nécessaire pour acheter le délicieux cottage qu'on voit près de Cantorbéry,—Robarts House,—et, avec le cottage, la jeune propriétaire.

De là vient qu'il courut avec tant d'ardeur sur les traces de Corcoran et de Sita.

Aussi fut-il sur pied en même temps que Corcoran.

«Allons, debout; paresseux! Inglis! Witworth! levez-vous! Le soleil va paraître. Barclay nous attend, et nous ne pouvons pas retourner au camp les mains vides.»

Son ardeur finit par éveiller tout le monde.

Chacun fit ses ablutions selon la mode ordinaire. On tira des porte-manteaux toutes sortes de peignes, de brosses, de savons et d'objets de parfumerie, et l'on fit sa toilette au grand jour, sous les yeux de Corcoran.

Ce spectacle, qui aurait dû réjouir les yeux du Breton, le rendait de fort mauvaise humeur.

«Sont-ils heureux, ces goddem, pensait-il, de pouvoir faire leur toilette comme à l'ordinaire, et de se tenir prêts à paraître devant les dames... Pour moi, je suis fagoté comme un chien crotté, sur ma parole. Mes habits sont couverts de poussière, mes cheveux sont entortillés l'un dans l'autre comme les phrases d'un roman de Balzac, et je dois avoir une mine hâve, pâle et fatiguée comme si j'avais peur ou comme si je m'ennuyais! Sita va s'éveiller tout à l'heure au bruit des coups de fusil, et, si par malheur je suis tué, il ne lui restera de moi que le souvenir d'un grand malpeigné.... Mais comment faire? comment éviter ce malheur?»

Il la regarda quelque temps d'un air attendri.

«Qu'elle est belle! se disait-il. Elle rêve sans doute qu'elle est dans le palais de son père, et qu'elle a cent esclaves à son service.... Pauvre Sita! qui m'aurait dit avant-hier matin que j'aurais tant de bonheur à donner ma vie pour une femme?... Est-ce que je l'aime?... Bah! à quoi cela me servirait-il?... Allons, j'aurais mieux fait de chercher paisiblement le manuscrit des lois de Manou.»

Tout à coup, en regardant par la fenêtre, il lui vint une idée.

Les Anglais avaient déjà terminé leur toilette et allaient remettre leurs peignes et leurs brosses dans les porte-manteaux, lorsque Corcoran tira son mouchoir de sa poche et fit signe au factionnaire de s'approcher.

Celui-ci vint sous la fenêtre.

«Appelez M. John Robarts, dit Corcoran, j'ai une demande importante à lui faire.»

John Robarts s'approcha tout joyeux, croyant tenir ses dix mille livres sterling.

«Eh bien, dit-il d'un air de triomphe, vous voulez capituler, capitaine? Je savais bien que vous en viendriez là, tôt ou tard. Au reste, je ne vous ferai pas de trop dures conditions. Ouvrez seulement la porte, remettez-nous la fille d'Holkar et suivez-nous.... Je suis sûr que Barclay vous remettra en liberté en vous priant seulement de vous rembarquer pour l'Europe.... Au fond, Barclay est bon diable.»

Corcoran souriait.

«Ma foi, dit-il, mon cher Robarts, je suis bien aise de vous voir, vous et Barclay, dans ces dispositions; mais ce n'est pas cela dont il s'agit pour le moment. Vous avez ici-bas toutes vos aises, un clair ruisseau, des domestiques pour cirer vos bottes et battre vos habits. Seriez-vous assez bon pour me prêter....

—Parbleu! dit John Robarts, à qui l'aventure parut plaisante, tout ce que vous voudrez.»

Et il lui porta lui-même son nécessaire de voyage.

«Quant à la capitulation, ajouta-t-il....

—Oh! oh! dit Corcoran, je vous demande un quart d'heure de trêve pour réfléchir et prendre un parti.

—Rien n'est plus raisonnable, reprit l'Anglais.... Et, tenez, capitaine, vous me plaisez, je ne sais pourquoi, car vous avez fait dévorer cette nuit par votre tigre un de mes meilleurs amis, ce pauvre Waddington.

—Vous savez, répliqua Corcoran, que ce n'est pas ma faute, si Louison en a mangé. Cette pauvre bête n'avait pas encore dîné.

—Rendez-vous, répondit Robarts. On ne vous fera aucun mal, non plus qu'à la fille d'Holkar.... Est-ce que vous croyez que je fais la guerre aux femmes?... Est-ce que les Français font la guerre aux femmes?...

—Mon cher Robarts, dit le Breton, ne dépensons pas en des conversations inutiles le quart d'heure de trêve que vous m'avez accordé.»

Robarts s'éloigna. Aussitôt Corcoran commença sa toilette, qui fut assez sommaire, comme on pense, car il veillait toujours sur les Anglais, de peur de surprise.

Mais ses craintes étaient vaines. Personne n'essaya de l'attaquer par trahison.

Enfin ses préparatifs étaient terminés. Il regarda sa montre, le délai fixé expirait. Il voulut du moins, avant de mourir, dire un dernier adieu à la fille d'Holkar.

Quand il s'approcha d'elle, Sita ouvrit les yeux:

«Où suis-je?» demanda-t-elle d'un air étonné. Puis, reconnaissant la pagode et se rappelant les événements de la veille:

«Ah! dit-elle, mon rêve valait bien mieux.... j'étais à Bhagavapour, sur le trône de mon père.... vous étiez à mes côtés....

—Sita, chère Sita, je suis sûr que Sougriva a tenu sa promesse et que votre père va venir à votre secours... Puisse-t-il arriver assez tôt pour vous délivrer! Mais s'il m'arrivait quelque... accident....

—Oh! ne parlez pas ainsi, Corcoran, je sais, je suis sûre que vous serez vainqueur.... Mon songe me l'a dit, et les songes ne sont pas menteurs....

—Eh bien, dit Corcoran, jurez-moi que vous garderez de moi un éternel souvenir.

—Je jure, dit Sita, que je vous...»

Elle s'arrêta et reprit en rougissant:

«.... Que je ne vous oublierai jamais!»

Corcoran qui craignait de s'attendrir, courut à la fenêtre.

Déjà Robarts s'impatientait.

«Eh! capitaine, disait-il, la trêve est expirée, la fête va commencer. Il faut que nous soyons de retour au camp avant dix heures du matin, et il est déjà six heures.

—Je suis prêt.» cria Corcoran.

Et, en effet, il l'était, car il s'effaça très à propos pour éviter une grêle de balles qui tomba tout autour de lui. Les balles s'aplatirent contre le mur sans blesser personne.

Mais, comme les Anglais, pour l'ajuster, étaient forcés de se mettre à découvert, Corcoran mit Robarts en joue, et tira. Le coup partit: la balle fit un trou dans le chapeau de Robarts, et lui enleva une mèche de cheveux.

Robarts recula instinctivement et chercha un abri derrière l'arbre le plus voisin.

«Mon ami, lui cria Corcoran, voilà comment il faut viser quand on s'en mêle, je n'ai voulu que trouer votre chapeau.»

Tout à coup un incident tragique faillit mettre fin à l'assaut et introduire l'ennemi dans la place.

Un des Anglais, se glissant rapidement le long du mur, essaya de passer par la brèche ouverte la veille, et comme Corcoran avait mal barricadé l'entrée, faute de matériaux suffisants, l'Anglais aurait pénétré par là dans la pagode, et, suivant toute apparence, aurait mis fin au combat en frappant le Breton par derrière.

Heureusement, Louison veillait. Cachée derrière le battant de la porte, elle attendait l'Anglais. Tout à coup, d'un violent effort il poussa la barricade, renversa deux ou trois planches mal assujetties et pénétra à moitié dans la place, mais la tigresse le renversa d'un seul coup de patte et le mordit si furieusement à la gorge qu'il rendit le dernier soupir.

Cette vue et le goût du sang avaient mis Louison en appétit, et elle aurait peut-être sacrifié le plaisir de combattre au déjeuner, si un coup de sifflet de Corcoran ne l'eût rappelée à son poste.

Il commençait à s'inquiéter. Aucune nouvelle d'Holkar. Sougriva avait-il rempli sa mission?

Avec cela, ses munitions s'épuisaient.

Dès que Corcoran se montrait à la fenêtre, il était comme une cible pour quarante ou quarante-cinq carabines dont le feu protégeait ceux qui faisaient manoeuvrer la poutre; la grande porte allait céder tout entière. Les gonds étaient à demi descellés.

Corcoran, à travers l'ouverture, tira dans la masse des assaillants cinq coups de revolver. Aux malédictions qui s'élevèrent, il vit bien que les coups avaient porté; mais sa position n'en devenait pas meilleure.

«Montez vite l'escalier! cria-t-il à Sita, et ne vous effrayez de rien.»

Elle obéit. Lui-même la suivit aussitôt. Louison faisait l'arrière-garde.

Il était temps, la porte s'écroula avec un fracas immense, et par la brèche ouverte entrèrent à la fois tous les assaillants.

Mais leur surprise fut grande lorsqu'ils virent Louison seule à découvert sur l'escalier. Derrière elle on entendait le bruit du revolver que Corcoran rechargeait dans l'ombre, car l'escalier était tortueux et cachait Corcoran aux regards.

«Dieu me damne! s'écria Robarts en fureur, c'est un nouveau siége à faire. Rendez-vous, capitaine! toute résistance est impossible.

—Le mot impossible n'est pas français.

—Si l'on vous prend de force, vous serez fusillé.

—Fusillé! soit, dit le Breton. Et si je vous prends, moi, je vous couperai les oreilles.

—Apprêtez les armes!» cria Robarts.

Les soldats obéirent.

«Chère Sita, dit Corcoran, montez, je vous prie, quelques marches de plus, les balles pourraient frapper le mur et ricocher sur vous.»

Lui-même donna l'exemple et fut bientôt suivi de Louison. De cette façon, grâce à la construction de l'escalier, ils se trouvèrent à l'abri des balles, et quant à un combat corps à corps dans un espace aussi resserré, tout l'avantage était évidemment pour Corcoran et Louison.

Mais un évènement inattendu changea la face des affaires.

Tout à coup un soldat anglais, qui était resté dehors pour empêcher la fuite de Corcoran, entra brusquement dans la pagode en criant:

«Voici l'ennemi qui arrive!

—Quel ennemi! demanda Robarts. C'est le colonel Barclay qui nous envoie du renfort.

—C'est Holkar, j'ai vu leurs drapeaux.»

Effectivement on entendait le galop pesant de la cavalerie.

«Que le diable l'emporte! pensa Robarts. Voilà dix mille livres sterling jetées à l'eau, sans compter ce qu'Holkar nous réserve.»

Et tout haut:

«Hors d'ici tous! A cheval!»

Toute la troupe se hâta d'obéir.

«Et maintenant, dit Robarts, sabre en main et chargeons cette canaille! En avant pour la vieille Angleterre!»

Puis il s'avança au grand trot dans la direction d'Holkar.




XIV

Comment l'assiégeant devint l'assiégé.

Quoique les deux troupes fussent fort inégales en nombre, les chances du combat étaient assez partagées.

Outre que la cavalerie anglaise, toute composée d'Européens, était fort supérieure dans les luttes d'homme à homme à la cavalerie d'Holkar, la disposition du terrain ne permettait pas à Holkar d'envelopper les Anglais et d'user de l'avantage du nombre.

La pagode était située sur une éminence, au milieu d'un jungle épais, qui s'élevait fort au-dessus de la taille d'un homme ordinaire, et au travers duquel il était impossible à un cavalier de pénétrer.

Trois chemins tracés à travers le jungle, aboutissaient à cette éminence, et ces chemins, assez étroits, étaient faciles à défendre. Une fois engagée dans ces défilés, la cavalerie d'Holkar se trouvait face à face avec les Anglais, et l'issue du combat dépendait du courage individuel plus que du nombre des combattants.

Holkar frémissait de rage en voyant ces obstacles que la nature et la disposition du terrain lui opposaient.

Au reste, le premier choc des deux cavaleries n'était pas fait pour lui donner grande confiance. Les Indiens soutinrent assez bien la première décharge; mais quand ils virent les Anglais,—John Robarts en tête,—s'avancer sur eux au grand trot, le sabre nu, et prêts à les mettre en pièces, rien ne put retenir les fuyards.

Ils tournèrent bride sur le champ et revinrent sur la route de Bhagavapour. Là, Holkar les rallia, et leur montrant le petit nombre des Anglais, leur rendit la confiance et l'audace.

John Robarts, emporté par son ardeur, voulut pousser plus loin son avantage et crut mettre ses ennemis en déroute; mais arrivé sur la grande route, à l'entrée d'une vaste plaine où Holkar pouvait l'envelopper sans peine, il changea de dessein et revint sur ses pas au petit trot.

Holkar le poursuivit mollement.

Sougriva s'approcha de lui.

«Je n'entends rien, dit Holkar. Est-ce que Corcoran aurait péri, ou bien serait-il prisonnier avec ma fille?

—Seigneur, dit Sougriva, je vais m'en assurer. A coup sûr, votre fille est vivante, car les Anglais ont trop d'intérêt à la garder pour toucher à un seul cheveu de sa tête, et quant au capitaine, je l'ai vu à l'oeuvre, et la balle qui doit le tuer n'est pas encore fondue.»

Comme il finissait de parler, on entendit une grande clameur poussée par les Anglais. C'était Corcoran qui s'échappait de la pagode, précédé de Louison et de la belle Sita. Le Breton faisait l'arrière-garde.

En voyant les Anglais sortir de la pagode, il s'était bien douté de l'arrivée d'Holkar; mais comme il n'avait pas grande confiance dans la valeur des malheureux Indous, il n'espérait pas être délivré de vive force. Avant de rien tenter, il voulut consulter Sita.

«Nous sommes à cinq cents pas de votre père, dit-il, voulez-vous le rejoindre à tout prix?»

Pour toute réponse, elle se tint prête à le suivre.

«Faites bien attention! dit Corcoran, la bataille est commencée, et les balles ne connaissent personne, je vais lancer Louison en avant dans le chemin de gauche qui est à peine gardé.... A la vue de Louison, les cinq ou six cavaliers qui sont là en éclaireurs s'écarteront, vous ne pouvez en douter.... Vous suivrez Louison, et moi je vous suivrai.»

Et, en effet, profitant de la distraction des Anglais, dont toute l'attention était tournée du côté d'Holkar, tous trois traversèrent heureusement l'espace découvert qui les séparait du jungle, s'engagèrent dans les broussailles, et guidés par le bruit des coups de feu, rejoignirent sains et saufs Holkar et sa cavalerie.

En revoyant sa fille délivrée, Holkar, plein de joie, la serra dans ses bras, et se tournant vers Corcoran:

«Ah! capitaine, dit-il, comment ferai-je pour m'acquitter envers vous?

—Seigneur Holkar, répliqua le Breton, aussitôt que vous aurez quelque loisir je vous prierai de chercher avec moi le fameux manuscrit des lois de Manou que l'Académie de Lyon redemande à cor et à cri: mais aujourd'hui nous avons d'autres affaires. Si vous m'en croyez, nous allons faire retraite vers Bhagavapour. L'armée anglaise doit être en marche, à l'heure qu'il est, sous le commandement du colonel Barclay; il ne faudrait pas beaucoup de temps à un officier plus actif pour nous couper la retraite..... Partez, et partez vite!...

—Et vous? demanda Holkar.

—Oh! moi, c'est autre chose.... Si vous voulez me laisser un de vos deux régiments, je vous promets d'enfermer John Robarts dans la pagode et de l'enfumer comme un renard. Ah! il voulait me fusiller, ce gentleman! Eh bien, je vais, moi, lui apprendre à vivre.»

Cette idée plut beaucoup à Holkar.

«Capitaine, dit-il à Corcoran, c'est à vous d'accompagner Sita, et à moi de couper la gorge à John Robarts!

—En toute autre occasion, j'accompagnerais Sita avec plaisir; mais aujourd'hui, je n'en ferai rien.... Robarts m'a provoqué, je suis tout à Robarts!

—Eh bien! dit Holkar, je reste.

—Au moins, ajouta Corcoran, envoyez des éclaireurs au-devant des Anglais, afin d'être prévenu de leur arrivée.»

Et, en effet, Sougriva fut chargé, avec une trentaine de cavaliers, de surveiller les mouvements de l'ennemi:

«Maintenant, dit Corcoran, que Sita monte dans son palanquin, et que l'éléphant soit retenu sous bonne garde, hors de la portée des balles, et en avant sur ce maudit Robarts!»

Animés par l'exemple d'Holkar et du capitaine qui marchaient au premier rang, les Indous s'avancèrent assez fièrement à la rencontre de l'ennemi. Celui-ci, de son côté, fit retraite.

John Robarts, dès l'arrivée d'Holkar, avait envoyé un soldat qui devait rejoindre le colonel Barclay et l'avertir du danger de son lieutenant.

Dès qu'il vit que Corcoran s'était échappé, il devina que sa position allait devenir très-critique. Aussi, sans attendre d'y être forcé, John Robarts chercha un asile dans la pagode qui avait servi de forteresse à Corcoran.

Il répara tant bien que mal les brèches que sa propre troupe avait faites. Il releva et referma la porte, entassant des meubles de toute espèce pour la barricader.

Quand les soldats d'Holkar parurent, quarante-trois carabines anglaises se montrèrent à travers les meurtrières et firent une décharge générale. Il y eut quelques morts et dix blessés parmi les Indous, et ce début fâcheux refroidit un peu leur ardeur.

«Je promets mille roupies, dit Holkar, au premier qui mettra le pied dans la pagode.»

Mais cette offre ne tenta personne. Les malheureux Indous se voyaient exposés, sans abri, à un feu terrible. Au contraire, l'ennemi était à couvert.

«Voyons, dit Corcoran à Holkar, il faut donner l'exemple, car ces pauvres diables ont une peur terrible d'aller voir Brahma et Wichnou face à face.»

Il mit pied à terre, et, suivi d'une vingtaine d'hommes, alla ramasser le tronc d'arbre qui avait déjà servi aux Anglais contre lui. Il le poussa comme un bélier contre la porte de la pagode, qui céda du coup et fut à demi renversée sur la barricade qui la soutenait par derrière.

A cette vue, les Indous poussèrent un cri de joie; mais cette joie fut courte, car les carabines anglaises s'abaissèrent de nouveau dans la direction des assaillants, et cette fois à une si courte distance, que les plus braves s'arrêtèrent n'osant franchir cette redoutable brèche.

Corcoran, qui vit leur hésitation, se hâta de commander le feu; mais une double décharge enveloppa les combattants d'un nuage de fumée. Cinq Anglais étaient renversés, morts ou mourants. Dix ou douze Indous avaient eu le même sort. Le reste, découragé par ce mauvais succès, inclinait visiblement vers la retraite. Holkar lui-même paraissait indécis.

«Ah! pensa le Breton en soupirant, si j'avais seulement avec moi deux ou trois bons matelots du Fils de la Tempête, comme nous monterions tout de suite à l'abordage! mais avec ces poules mouillées, il n'y a rien à faire. Encore, dit-il à Holkar, si vous aviez amené un canon!

—Mais, répliqua Holkar, si nous mettions le feu à la pagode? Qu'en dites-vous?

—J'aurais aimé, dit Corcoran, oui, j'aurais aimé à prendre vivant ce gentleman mal élevé qui voulait me faire fusiller.... Enfin! puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement, grillons-le.»

Aussitôt les Indous se hâtèrent de couper les herbes sèches du jungle et de les entasser tout autour de la pagode. Mais, au moment où l'un d'eux y mettait le feu, on entendit quelques coups de fusil dans le lointain.

A ce bruit, Corcoran et Holkar prêtèrent l'oreille.

«Laissez là ces Anglais et votre vengeance, dit le Breton, et reprenons au grand trot le chemin de Bhagavapour; ces coups de feu doivent venir de l'avant-garde de Barclay.»

Au même instant Holkar donna ordre de tourner bride, de revenir sur la grande route, de se former en bataille et d'attendre là les événements.




XV

Comment Louison s'étendit à la manière des chats sur le dos du puissant Scindiah, aux pieds de la belle Sita.

Sougriva ne tarda guère à paraître, chaudement poursuivi par l'avant-garde du colonel Barclay.

Celui-ci, qui déjà levait son camp pour marcher sur Bhagavapour, avait appris avec un étonnement mêlé d'indignation le danger qui menaçait Robarts, et avait pris les devants avec sa cavalerie pour venir au secours de son lieutenant.

Sougriva, en essayant de résister à la charge impétueuse des Anglais, avait perdu la moitié de sa troupe, et regagnait Holkar à grand'peine, car les Anglais ne lui laissaient aucun repos.

Cependant, à la vue des deux régiments d'Holkar disposés en ordre de bataille et paraissant les attendre de pied ferme, l'élan de la cavalerie anglaise se ralentit.

A l'ordonnance et à la fermeté des cavaliers d'Holkar, le colonel Barclay reconnut sans peine que le commandement devait être entre les mains d'un officier plus exercé ou plus habile que le dernier des Raghouides. Aussi fit-il ses dispositions pour déborder l'aile droite des Indous, tourner leur centre et les prendre entre deux feux. Si son projet réussissait, Holkar, coupé de Bhagavapour, sa capitale et sa forteresse principale, serait mis en déroute, et ce seul coup pouvait terminer la guerre; chose d'autant plus importante pour le colonel Barclay, qu'on n'aurait pas le temps de lui enlever le fruit de sa victoire, et de donner à un autre la gloire d'une expédition si prompte et si bien menée. De son côté, Corcoran réfléchissait profondément. Il voyait sans peine que, excepté lui et peut-être Sougriva, personne n'était en état de commander les troupes d'Holkar. Le vieux prince n'avait jamais été un grand guerrier, bien qu'il fût brave. Il manquait de ce sang froid que donne la nature ou l'habitude des batailles. De plus, il était troublé par l'idée du danger où sa fille allait retomber par son imprudence, à lui Holkar; enfin il avait la plus grande confiance dans son ami Corcoran.

«Seigneur Holkar, dit le Breton, nous avons fait une faute très-grave: vous en assiégeant cette maudite pagode et ce coquin de Robarts (que le ciel confonde), et moi en vous laissant faire.

—Ne vous excusez pas, répondit Holkar; c'est moi qui suis un vieux fou de risquer la liberté de ma fille et mon trône pour le plaisir de brûler quarante ou cinquante Anglais.

—N'en parlons plus, interrompit le Breton; ne parlons jamais du passé, pensons à l'avenir. Rien n'est perdu, si vos cavaliers veulent tenir ferme. Vous, seigneur Holkar, prenez le commandement de la droite. Vous aurez en face la cavalerie des cipayes, parmi lesquels Sougriva a des amis qui l'aideront peut-être au moment décisif. Je garde pour moi la gauche, où je vois que le colonel Barclay veut porter tout son effort, car c'est là qu'il a réuni le régiment européen.... Vous, ne vous laissez jamais entourer, et allez hardiment.... Si vous êtes tourné, ne vous effrayez pas, et ne lâchez pas pied. Dans tous les cas, la retraite est assurée.

—Et ma fille? dit le vieillard.

—Qu'elle monte sur son éléphant et qu'elle fasse lentement sa retraite sur Bhagavapour sous la garde de Sougriva. Il ne s'agit pas pour nous de gagner une bataille sur la cavalerie anglaise, mais de faire bonne contenance et de regagner Bhagavapour sans désordre. Si nous tardions trop longtemps, l'infanterie du colonel Barclay aurait le temps d'arriver, et nous serions enveloppés et taillés en pièces. Demain, avec toutes nos forces, nous pourrons présenter la bataille à forces égales, et, ce jour-là, je réponds de la victoire. Allons, Holkar, quand on s'est mis dans le danger par sa faute il faut en sortir par un coup de vigueur. Sabre en main, corbleu! et souvenez-vous que votre aïeul Rama aurait avalé dix mille Anglais comme un oeuf à la coque.»

Puis, se tournant vers la belle Sita qui était déjà montée sur son éléphant:

«Sita, dit Corcoran, je vous laisse Louison. Aujourd'hui elle connaît ses devoirs et saura les remplir comme il faut. Louison! voici votre maîtresse.... Vous lui devez respect, amour, fidélité, obéissance.... Si vous y manquez un seul jour, notre amitié est rompue....»

Mais l'éléphant de Sita ne voulait pas du voisinage de Louison. Il regardait de travers la tigresse et l'écartait avec sa trompe. Louison, qui n'était pas patiente, pouvait à la fin s'irriter. Corcoran jugea nécessaire de la calmer.

«Ma chérie, dit-il, quand vos bonnes qualités seront connues de tout le monde aussi bien que de moi, Scindiah (c'était le nom de l'éléphant) vous fera le meilleur accueil; mais il faut faire connaissance.»

De son côté, Sita, qui avait beaucoup d'empire sur son favori Scindiah, le força de contracter alliance avec la tigresse, et même fit monter celle-ci dans le palanquin. Louison se coucha aux pieds de la princesse en se pelotonnant joyeusement et mollement comme un chat angora. De temps en temps, le gros Scindiah tournait sa tête énorme pour regarder Sita, et paraissait jaloux de la faveur dont jouissait Louison.

C'est après avoir pris tous ces arrangements, et forcé Sita de partir avec son escorte, que Corcoran, libre de tout soin, ne pensa plus qu'à couvrir la retraite, car il ne voulait pas livrer bataille ce jour-là.

Le temps pressait, les Anglais allaient charger. Barclay, après avoir laissé respirer ses chevaux, essoufflés d'une course trop précipitée, donna le signal de l'attaque.

Le premier choc de la cavalerie anglaise fut si impétueux, qu'elle traversa la première ligne de Corcoran et se préparait à enfoncer la seconde; mais le Breton avait placé un escadron en embuscade derrière un pli de terrain. Dès que la cavalerie anglaise eut dépassé l'embuscade, Corcoran la chargea en flanc avec cet escadron, et y jeta le désordre. Les Indous, ralliés et ramenés au combat, repoussèrent à leur tour les Anglais. Corcoran donnait partout l'exemple, et ne s'épargnait pas. De son côté, Barclay, étonné d'une résistance à laquelle il ne s'attendait pas, excitait ses soldats à bien faire.

Dans le fort de la mêlée les deux chefs se reconnurent.

«Monsieur Corcoran, dit Barclay, voilà comme vous cherchez le manuscrit des lois de Manou. Si je vous prends, vous serez fusillé, monsieur le savant!

—Colonel Barclay, si je vous prends, vous serez pendu!

—Pendu! moi! un gentleman! s'écria Barclay furieux. Pendu!»

Et il tira un coup de revolver sur Corcoran. Celui-ci fut légèrement blessé à l'épaule.

«Maladroit! dit-il. Voici qui est plus sûr.»

Et il tira à son tour; mais le colonel fit cabrer à propos son cheval, qui reçut la balle dans le poitrail, et, rendu fou de douleur, emporta son maître hors de la mêlée.

Les escadrons anglais firent lentement leur retraite. Ils étaient mollement poursuivis, Corcoran redoutant toujours l'arrivée de l'infanterie de Barclay.

Mais à l'autre extrémité du champ de bataille la fortune était moins favorable. La gauche des Anglais était défendue par le traître Rao, qui avait rejoint l'armée anglaise avec les déserteurs d'Holkar.

Holkar résista vaillamment, et même il serait venu à bout de Rao, lorsqu'un renfort inattendu fit pencher la balance contre les Indous.

Ce renfort n'était autre que la petite troupe de John Robarts, qui, voyant la retraite de Corcoran et d'Holkar, était sortie de la pagode, avait repris ses chevaux et, guidée par la fusillade, venait se jeter dans la mêlée.

Aussitôt les soldats d'Holkar commencèrent à reculer, lentement d'abord, puis en désordre, et à se pelotonner autour de l'éléphant de Sita, qui continuait sa route vers Bhagavapour. Là, le combat devint terrible. Les cipayes au service de la compagnie des Indes, conduits par John Robarts, montrèrent un grand acharnement. Les cavaliers d'Holkar, n'espérant presque plus atteindre Bhagavapour, combattaient avec fureur.

Enfin Holkar fut renversé de son cheval par un coup de sabre et tomba sous les pieds de Scindiah.

Sita poussa un cri de douleur.

Aussitôt le sage et grave Scindiah saisit délicatement avec sa trompe le pauvre Holkar et le déposa dans le palanquin à côté de sa fille. Puis, comprenant le danger que courait sa chère maîtresse, il opposa sa masse énorme au flot des fuyards et des assaillants. Autour de lui éclatait la fusillade; mais lui, impassible comme un dieu, écartait avec sa trompe les ennemis les plus avancés, ou les foulait aux pieds, et recevait une pluie de balles sans en être ébranlé.

D'un autre côté, la vue de Louison épouvantait les plus braves. La cuirasse naturelle de Scindiah et les grilles puissantes de la tigresse étaient pour Holkar et Sita un formidable rempart.

Mais enfin ils allaient céder au nombre. Déjà le brave Sougriva, commandant de l'escorte, renversé sous son cheval mort, venait d'être fait prisonnier. Holkar, grièvement blessé, ne pouvait plus donner d'ordres; et les Indous commençaient à fuir, lorsque Corcoran, regardant autour de lui, courut au secours de son aile droite en danger et surtout de l'infortunée Sita.

Jusque-là il n'avait pensé qu'à faire sa retraite en bon ordre; mais quand il vit Sita près de retomber aux mains de ses ravisseurs, il se sentit transporté de fureur, et, rassemblant autour de lui ses meilleurs cavaliers, il se précipita avec toute sa troupe sur le malheureux Rao, rompit sa cavalerie et le mit dans une déroute complète. Il jeta à terre d'un coup de pointe Rao lui-même, qui tomba mourant sous les pieds des chevaux, et il allait délivrer Sougriva, mais John Robarts et le petit nombre d'Anglais qui le suivaient, tout en reculant devant la charge irrésistible de Corcoran, se retirèrent assez fièrement et sans être entamés.

Dans leur retraite ils emmenaient Sougriva prisonnier les mains liées derrière le dos. A cette vue, Corcoran se jeta avec quelques cavaliers sur John Robarts et ses compagnons, et il commençait déjà à couper avec son sabre les liens de Sougriva; mais il fut bien étonné d'entendre celui-ci lui dire à voix basse:

«Que faites-vous, capitaine?... Ne voyez-vous pas que je vais chercher des renseignements?... Vous me reverrez dans trois ou quatre jours, et j'espère alors vous apprendre de bonnes nouvelles.»

En même temps, il jeta un regard de travers sur John Robarts, qui revenait à toute bride pour reprendre son prisonnier.

«Ma foi, pensa Corcoran, ce brave Indou fait la guerre comme moi, en amateur, pourquoi l'en empêcher? Et que m'importe que Robarts soit pendu ou meure d'un coup de sabre dans la bataille? Il faudrait être casuiste pour en voir la différence.»

Sur cette réflexion, il laissa aller Sougriva et rejoignit le puissant Scindiah, qui s'avançait d'un pas grave et majestueux, ne se hâtant pas plus que s'il eût défilé à la parade.

Louison marchait à côté de lui, moins gravement, sans doute, car elle avait un caractère plus capricieux et plus gai, mais gardant néanmoins sa part de gloire, et fière d'avoir, elle aussi, contribué au salut de l'empire.

Corcoran couvrait la retraite et commandait l'arrière-garde, qui fut d'ailleurs très-peu inquiétée. En se rapprochant de Bhagavapour, le colonel Barclay craignait un piége, et, de peur de s'engager dans quelque embuscade, il fit halte à une lieue de la ville.

Il avait d'ailleurs besoin d'infanterie et d'artillerie pour entamer un siége régulier. Ce n'est pas que la place fût très-forte. Ses remparts dataient du temps où les ancêtres d'Holkar, princes de la confédération des Mahrattes, tenaient tête à la cavalerie tartare de Tamerlan.

Depuis ce temps, on avait creusé des fossés plus profonds, réparé quelques brèches, garni de canons les vieilles tours et les murailles.

Enfin, telle qu'elle était, Holkar résolut de défendre la place contre les Anglais, et Corcoran, plein de confiance dans son génie et dans les paroles de Sougriva, osa promettre qu'il en ferait lever le siége. Sa première précaution fut de faire remonter la Nerbuddah à son propre brick, le Fils de la Tempête, et de le cacher dans un coude du fleuve, afin d'en ôter la possession aux Anglais et de pouvoir à son gré passer sur l'une ou l'autre rive.




XVI

Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses
du chat aux neuf queues.

Dès le lendemain du combat, le colonel Barclay, rejoint par ses canons et son infanterie, essaya de brusquer l'assaut, croyant n'avoir affaire qu'à un rempart dont les pierres, renversées par l'artillerie, combleraient le fossé et laisseraient une brèche praticable.

Mais il avait compté sans la vigilance et l'habileté de Corcoran. Celui-ci, dans un duel d'artillerie qui dura environ deux heures, démonta une vingtaine de canons anglais et mit le feu aux caissons de munitions. L'explosion fit périr deux ou trois cents Anglais et cipayes, et Barclay vit bien qu'il faudrait faire un siége régulier.

Il ouvrit donc la tranchée; mais les cipayes sont des ouvriers médiocres, plus agiles que robustes. Les Européens, accablés par la chaleur du climat et déjà malades de la fièvre, faisaient peu de besogne. De plus, ils étaient découragés par les fréquentes sorties de Corcoran.

Celui-ci, grâce à son brick, dont le tirant d'eau était peu considérable, allait et venait à volonté, passant de l'une à l'autre rive de la Nerbuddah, employant ses douze matelots et son second à manoeuvrer tantôt le brick et tantôt l'artillerie des remparts.

Grâce à ce puissant auxiliaire, il bravait impunément les Anglais, les harcelait avec un corps de cavalerie, ou bien descendait la Nerbuddah avec quelques compagnies d'infanterie portées sur des barques légères, et commençait à faire craindre au colonel Barclay d'être forcé de lever le siége de Bhagavapour, faute de vivres et de munitions.

Mais le courage et l'activité de Corcoran ne pouvaient l'emporter sur la discipline et la fermeté inébranlable des Anglais. Après un siége qui avait déjà duré quinze jours, le capitaine, mal secondé par ses soldats indous, ne pouvait plus douter du destin de Bhagavapour et d'Holkar. Déjà l'on commençait dans la ville à prévoir le dernier assaut et à désirer une capitulation. En l'absence de Corcoran, les soldats d'Holkar paraissaient prêts à se révolter et à livrer la ville au colonel Barclay.

Un soir enfin, les Anglais, ayant terminé leurs tranchées et mis en position leurs batteries, commencèrent à canonner si vivement la porte de la ville du côté de la rivière, que le mur s'écroula et qu'une large brèche livra passage aux assaillants. Holkar, encore souffrant de sa blessure, tint conseil avec Corcoran en présence de Sita.

«Mon ami, dit Holkar, tout est désespéré. La brèche a plus de quinze pas de long, et nous aurons un assaut cette nuit ou demain. Que faut-il faire?

—Ma foi, répondit Corcoran, je ne vois guère que trois partis à prendre: ou capituler....»

Holkar fit un geste d'horreur.

«Très-bien! continua le Breton.... Vous ne voulez être prisonnier des Anglais à aucun prix.... Et pourtant, seigneur Holkar, la Compagnie des Indes est composée de philanthropes qui seront heureux de vous faire une pension pour assurer la tranquillité de vos vieux jours: trois ou quatre mille francs de rente, par exemple....

—J'aimerais mieux mourir, dit Holkar.

—Vous avez raison, et ce premier parti ne vaut rien. Le second est de monter sur mon brick, le Fils de la Tempête, avec Sita, d'emporter vos diamants, votre or et tout ce que vous avez de plus précieux, de descendre la rivière pendant la nuit, de traverser la mer des Indes avant que les Anglais aient eu le temps d'y prendre garde, de passer en Égypte et de vous embarquer tout doucement à Alexandrie sur le bateau à vapeur l'Oxus, dont mon ami Antoine Kerhoël est capitaine, et qui fait la traversée d'Alexandrie à Marseille.

—Partez avec Sita, interrompit Holkar, capitaine, je vous confie ma fille, ce que j'ai de plus cher au monde... Pour moi, je reste.... Le dernier des Rhagouides doit être enseveli sous les ruines de sa capitale. Je mourrai les armes à la main, comme Tippoo-Saëb, mais je ne fuirai pas.

—Allons donc! s'écria Corcoran, voilà ce que j'attendais! Restons ici, et faisons à ces coquins d'Anglais un tel accueil, qu'aucun d'eux ne puisse retourner à Londres pour le raconter aux badauds de son pays.... Mais pour n'avoir aucune inquiétude, il faut d'avance embarquer Sita sur mon brick. Ali l'accompagnera.... S'il arrive quelque malheur, elle sera du moins en sûreté.

—Capitaine, dit Sita d'une voix émue, croyez-vous que je veuille vivre sans mon père et....»

Elle allait ajouter: Et sans vous; mais elle se reprit et ajouta: «Ou nous périrons, ou nous vaincrons ensemble.

—Parbleu! dit le capitaine, les Anglais n'ont qu'à se bien tenir.»

Comme il sortait pour se rendre sur la brèche, un cipaye parut, demandant à lui parler.

«Qui es-tu? demanda le Breton; quel est ton nom?

—Bérar.

—Qui t'envoie?

—Sougriva.

—La preuve?

—Voyez cet anneau.

—Et que dit Sougriva?

—Il vous envoie cette lettre.»

Corcoran ouvrit la lettre et lut:

«Seigneur capitaine, Bérar, l'ami qui vous portera cette lettre, est sûr; il déteste les Anglais autant que vous-même.... Demain matin à cinq heures, on donnera l'assaut. J'ai entendu la conversation du colonel Barclay et du lieutenant Robarts. Aucun des deux ne me croyait si près de lui.... Il est arrivé de grandes nouvelles du Bengale. La garnison cipaye de Meerut a pris les armes et tiré sur ses officiers européens. De là, elle est allée à Delhi, où elle a proclamé le dernier Grand Mogol. On a massacré cinq ou six cents Anglais.... Ce sont ces nouvelles qui ont décidé Barclay à tout risquer pour le succès de l'assaut. Le gouverneur de Bombay lui mande de finir à tout prix avec Holkar et de revenir. Si l'assaut de demain ne réussit pas, la retraite est décidée. De mon côté, je ne suis pas resté inactif. J'ai pris les dépêches sur la table du colonel Barclay, et je les ai fait lire à cinq ou six de mes amis cipayes, qui ont répandu la nouvelle dans tout le camp. Vous jugerez de l'effet. Je regrette de ne pas être avec vous sur la brèche; mais je vous serai plus utile au camp. Ayez bonne espérance et attendez-vous à tout.