3.
Rosemary
ROSEMARY
MME Aymeris, afin de garder son fils auprès d’elle jusqu’au terme d’une existence qu’il lui rendait supportable, convertit une orangerie, dans le parc, en un atelier où Georges ferait son œuvre. Quand le local fut orné de boiseries, blanches comme les pages d’un cahier neuf, l’artiste en y rentrant pour la première fois s’écria: «Est-ce donc ici que se passera ma vie? J’y ferai quelque chose d’énorme ou je crèverai!» Il y avait de la solennité dans cette prise de possession, Aymeris pénétrait dans ce local vierge, comme il eût épousé une femme: avec dévotion.
Darius Marcellot n’était pas encore admis au Jockey Club. Georges ne l’avait pas introduit dans le monde—mais le snobisme de Darius avait ravivé chez notre ami ce qui était son instinct: un goût des irréguliers et de ceux qu’on appelait alors les «humbles». Plus exactement, c’est de bohèmes qu’il s’entoura. La soi-disant Malabaraise ayant engendré une fille au lieu d’un fils, Darius essaya d’une Rosa, d’une Myrtille, d’une Dolorès. Ces compagnes du Directeur devinrent celles de Georges Aymeris.
Sur l’ordre de la Princesse Peglioso, le vide s’était fait autour de lui. Elle l’avait représenté comme un malotru, et qui sortait de son milieu bourgeois pour porter des coups de boutoir contre une société trop complaisante à cet orgueilleux sans talent. M. Blondel rampait toujours aux pieds de Lucia; il ne sut, ou ne voulut rien empêcher. Jean Dalfosse feignit d’avoir provoqué Georges en duel, pour insultes aux «Monstres» et à la Patronne; Blondel, en cette seule circonstance, s’était interposé par commisération pour les vieux Aymeris; ils ignorèrent la cabale dont leur fils était la victime. Les nombreuses illustrations que Georges entreprit pour la Revue Mauve de Darius qui était devenu marchand d’estampes, lui furent un prétexte à prendre des habitudes casanières. Il se dit fatigué, le soir, et sortit moins souvent. Il rédigea son journal, fit des vignettes pour d’autres revues d’avant-garde, exécuta une série de gravures sur bois, et s’occupa beaucoup de musique. Darius Marcellot et ses femmes l’accaparèrent. Il émigra dans le pays de bohème.
Mme Aymeris insistait:—Je ne verrai donc pas ta «mention» avant de mourir? Tu n’auras jamais de récompense au Salon!
Georges, pour ne point désobliger sa mère, lui céla que ses espérances, ses goûts étaient ailleurs; on ne le verrait jamais couvert de croix et de rubans honorifiques, comme les Beaudemont-Degetz et les Charlot. Son cœur filial était endolori par cette pensée: Maman à qui j’ai tout sacrifié, je ne puis même pas avoir d’illusions sur elle; de l’enfant sensible que j’étais, elle voulut faire un faux artiste, un Beaudemont. Elle m’a conduit chez ce charlatan, puis chez la Princesse! Ignoré de mon père, j’aurai été insuffisamment compris de maman; mal jugé par mes confrères et mes camarades: trouverais-je un jour, en une épouse, l’aide dont un artiste a besoin, la collaboratrice de toutes les minutes?
Cette préoccupation est bien marquée dans ces pages du journal.
Jour de Pâques.
Grasse, Grand Hôtel.
La toux de mon voisin de chambre m’a empêché de dormir. C’est à peine si je puis croire à ma présence dans cet hôtel, en compagnie de l’ex-Dolorès de Darius Marcellot, lequel exige six toiles pour juin et douze dessins pour la Revue. Pourquoi suis-je venu à Grasse? Pour prendre quelques vacances, après cet odieux «envoi au Salon» qui les agite tant là-bas, comme si mon nom devait figurer sur un misérable palmarès, aux dernières pages du catalogue officiel. Vinton, lui-même, croit encore à ces balivernes, lui qui a grandi à côté de Manet et des Impressionnistes! J’ai envie d’embrasser Degas, qui m’a dit:—Jeune Aymeris, on expose chez le marchand de vins. Il aurait pu ménager maman. Me voilà, après la trentaine, avec un nom connu, mal classé; déclassé, je le crains, et plus seul qu’aucun vagabond de la route, moi qui eus tant de «facilités» et d’occasions, pour devenir celui que j’eusse voulu être, et dans mon apparente félicité, ne serais-je qu’un mécontent? Bien pis qu’un raté inconscient: un mécontent sans bonnes raisons à donner aux autres de son aigreur. Pas une circonstance de ma vie n’est digne de pitié... mes essais de confidence m’ont appris à connaître les hommes. Et je recommencerai tout de même! Pour celui qui peine à placer sa copie, qu’il sorte du ruisseau ou qu’il chante son manoir démantelé, la gloire abolie de ses ancêtres—rien ne compte, hormis la gêne quotidienne; ceux-là ont leurs raisons, mon cœur est avec ceux qui ont faim. S’ils savaient les mille autres façons de souffrir communes à l’humanité entière, peut-être auraient-ils plus de patience envers ceux qu’ils appellent les heureux de ce monde. Evidemment, mon lit est mol, la chambre est claire, le paysage divin; la Méditerranée, ce matin, d’un bleu d’indigo, semble accrochée aux palmiers du parc; cette vieille petite ville si blanche et si rose pourrait être Tunis, l’odeur des orangers monte jusqu’ici étourdissante. Dans un instant, je sonnerai pour le déjeuner, une Luxembourgeoise me l’apportera avec de bons pains croquants et de la confiture de mirabelles; rien à faire, si ce n’est de «me plaire» ici jusqu’à ce soir, et demain, et une semaine, et quinze jours, et toujours si je le voulais. Impossible!
Le Faune de Mallarmé voit le soleil à travers la peau du raisin, mais ma journée s’annonce «morale chrétienne» et peu conforme aux préceptes païens de Darius. Je pourrais connaître la joie, (je le sais maintenant), avec mes frénésies, mon optimisme indéracinable; mais je suis un heureux de ce monde, avec des menottes au poignet, bafoué, châtié dès que j’ouvre la bouche ou que je souris. La franchise n’est permise qu’à celui qui couchera, ce soir, sous les ponts...
Y aurait-il deux moi? L’un qui se dirige à gauche, et l’autre à droite? Je dois être un homme de dialogue et mon interlocuteur ne peut être que moi-même—ou Darius? Mais encore!...
Quelle fut l’influence de ces réflexions mélancoliques sur l’œuvre de mon ami? Comme un prisonnier, s’il fait le tour du préau, revenant sans cesse à son point de départ, il ne voit qu’à de rares instants les murailles dressées autour de lui. Donc, rempli de fierté, sentant sa force, il les veut abattre; il s’est évadé déjà. Il est parti. L’enfant prodigue était alors un sujet à la mode. Il se voit comme le biblique gardien de pourceaux dans le tableau de Puvis de Chavannes. Pourtant il est une épreuve dont il redoute le périodique événement: sa mère l’oblige à exposer ses œuvres au Salon annuel, ces graves assises dont l’importance sociale diminuait à peine à la fin du XIXe siècle. Un «Groupe de littérateurs de la Revue Mauve», le premier succès qui mit en évidence le nom d’Aymeris, avait rasséréné les centenaires de Passy.
A partir de ce printemps, l’absolution générale semblait acquise à Georges; on l’invitait à exposer aux «Sécessions» d’Allemagne où il avait vendu quelques toiles. Je l’abonnai à un service de Presse dont Mme Aymeris fit ses délices: une mère ne demeure pas indifférente à l’amusement de lire, chaque jour, imprimé le nom de son fils, qu’on le loue ou le critique en plusieurs langues. Georges «réfrigéra» Mme Aymeris:
—Ne te fais pas d’illusions, ma bonne chérie... la plupart de ceux qui signent ces «coupures», ne savent ce dont ils parlent. Si, par hasard, j’ai «conquis leurs suffrages», qu’importe? attends, ma prochaine toile fera oublier le groupe de la Revue Mauve; si elle le rappelle, on la trouvera inférieure à la précédente; si elle est différente, on dira que je ne suis plus le même. Il faudrait dorénavant peindre chaque année le même groupe, comme Vinton-Dufour, ou comme Didier-Puget ses bruyères. Si l’on surprend le public, un beau jour il ne vous permettra plus qu’on le surprenne, il associe une certaine image à votre nom.
Mme Aymeris s’avouait toute «requinquée» par les succès de Georges:—Enfin, je vois que j’avais raison de te rendre studieux malgré toi..... Ton père haussait les épaules:—Laisse-le donc tranquille! Il est si chétif, ne le fatigue pas, disait-il..... Or te voilà aussi robuste qu’un autre, et un homme connu, un artiste fêté!
Georges souriait:—Je ne voudrais pas te faire de la peine, mais «fêté» est de trop, maman. Il y a les bons petits amis, il y a.... ce qui n’arrive pas jusqu’à toi..... il y a.....
—Quoi? Qu’y a-t-il? Ne me mets pas martel en tête... Mais si, au fait, je veux savoir.
—Eh bien! il y a que je suis un des heureux de ce monde, comme ils disent, un privilégié, un amateur, un «fils à papa», l’ennemi!
—Ennemi de qui? Ton père et moi, que je sache, nous n’avons jamais fait que du bien. Pourquoi, mon adoré, aurions-nous des ennemis?
Georges se taisait comme sur chaque sujet brûlant et sur lequel, avec sa mère, il eût voulu s’étendre. Des silences opprimants se prolongeaient, la pensée fixe du fils et celle de la mère se rejoignaient sur ce seul point: bientôt, nous ne serons plus ensemble.
Or les années s’écoulaient, et Mme Aymeris était toujours là. M. Aymeris, trop parisien pour se tromper lui-même, redoutait pour son fils la revanche des confrères, après le succès du Salon de 90.
Magnard, directeur du Figaro, demeurait à Passy; M. Aymeris et son voisin, rentrant parfois à la même heure, faisaient un bout de route ensemble. Magnard proposa de conduire Albert Wolf chez Georges. Georges n’avait rien de prêt.
L’année suivante, il envoya douze «numéros» au Champ-de-Mars, Sécession française, où l’auteur du Groupe de la Revue Mauve, sociétaire-fondateur, avait droit à un nombre illimité de toiles; il exposa, entre autres, un groupe de jeunes filles qui disposaient une nature-morte sur une table; par la fenêtre on découvrait un paysage maritime, une plage où jouent des enfants. Vinton-Dufour était venu jusqu’à Passy pour juger de cet envoi, se déclara content, quoiqu’il préférât la composition du groupe de 90. Des marchands, des critiques défilèrent chez Georges, et à son grand déplaisir, mais il ne put s’opposer à cette invasion de barbares. Magnard prévint M. Aymeris que son critique d’art insistait; Georges refusa une deuxième fois l’honneur de sa visite; M. Aymeris le supplia de ne point mécontenter un éminent critique, dont il n’avait qu’à se louer.
Le jour du vernissage était attendu avec impatience par la famille Aymeris. A l’heure où les journaux arrivent, M. Aymeris, qui se lève tôt, va lui-même ouvrir la boîte aux lettres, près de la loge du concierge. C’est un jour radieux, les cinéraires et les myosotis bordent la petite allée ombreuse qui conduit à la grille; la chienne Trilby, que réveille le soleil de mai, a quitté le lit de sa maîtresse pour suivre son maître. M. Aymeris fait sauter la bande du journal, s’asseoit sur un banc, les jambes molles; sa main un peu tremblante joue avec les clefs dans les poches de sa longue «robe de chambre-redingote», taquine le gland de sa calotte de soie, signe de trouble; parcourt les premières colonnes de l’article d’Albert Wolff. Rien! Rien! Rien dans le compte rendu des salles où il sait accrochées les toiles de Georges. Les yeux congestionnés, il va chercher sa loupe quand le nom de son fils apparaît en grosses lettres, et en tête d’un paragraphe, ce «chapeau»: Déchets. Et il lit ces lignes: «Nous serions-nous trompés en saluant l’an dernier, M. Georges Aymeris comme l’un des grands espoirs de l’Ecole Française? Nous nous sommes trop hâtés. Très rares les épaules assez solides pour résister au gros succès! Le morceau excellent que M. Georges Aymeris nous donna, il y a douze mois, et que l’Etat se hâta d’acquérir pour le Luxembourg, fut un ouvrage d’autant plus remarqué, que, chacun le sait dans Paris, l’auteur, fils de notre grand avocat, universellement célèbre, n’a pas besoin de son métier pour vivre. M. Georges Aymeris est un des heureux de ce monde, que les fées comblèrent à sa naissance. Son esprit facile était connu avant l’aurore de son talent de peintre. Que se passa-t-il depuis mai dernier? Nous ne voudrions pas encore renier ce que nous avons écrit alors, il eût été préférable de passer sous silence une erreur totale; mais les amis de l’artiste ne nous en laissèrent pas le loisir. Puisqu’on m’oblige à parler, je vous donne un conseil, M. Georges Aymeris: Travaillez, réfléchissez, brillant causeur, et ne vous croyez pas encore l’émule de Bastien Lepage. Excusez les critiques qui applaudirent trop tôt: nous ne vous savions pas le favori que vous êtes dans ce monde où l’on s’ennuie et dans celui où l’on s’amuse.»
M. Aymeris pâlit; il fit un effort, appela le jardinier qui l’aida pour se relever du banc.
M. Aymeris s’enferma dans son bureau, tandis qu’Antonin, envoyé par Mme Aymeris, impatiente d’avoir le Salon de M. Wolff cherchait son maître dans le jardin.
A l’heure où il recevait la visite de ses clients, maître Aymeris avait dit à Antonin:—Je n’y suis pour personne. Le patron écarta Antonin, s’habilla seul; dès midi, prétextant un rendez-vous, il s’en alla rue de la Ferme pour s’entretenir avec Mme Demaille sur l’inqualifiable «éreintement» du Figaro.
Le fidèle serviteur, plus courbé aujourd’hui, comme son patron, fouilla partout, mais ne trouva que le Gaulois, l’Echo de Paris et quelques «feuilles» à deux sous où Georges était «éreinté».
Les autres journaux du matin avaient pris le ton du juge suprême, qui rendait la justice; les trois semaines «d’accrochage» pendant lesquelles des professeurs de rhétorique préparaient «leur Salon», morceau de littérature alors dont Paris s’entretenait jusqu’aux grandes vacances. La bonne ou la mauvaise humeur du chroniqueur prussien, ses mots d’esprit faisaient loi. Georges, très fier, mais peiné par le souci de Mme Aymeris, qui s’était fait acheter le Figaro-Salon, s’employa de son mieux à la consoler. Hélas! chacun d’eux était dans un plan trop différent de l’autre... Quels reproches ne lui fit-elle pas!
—Pourquoi n’as-tu pas reçu ce Monsieur dans ton atelier? Tu lui aurais donné une étude! Tu feras toujours des bêtises, mon pauvre enfant! Que n’as-tu pris conseil de moi? Ton père a la haine de la publicité... Il me reproche sans cesse ma «manie», si je souhaite que tu te répandes. Je connais tes idées nouvelles, la bohème, les Indépendants, les «feutre-mou»... C’est la faute de Darius, de ta Revue Mauve; cette saleté de torchon! On ne voit plus ton Darius, mais il est toujours derrière toi, il te fait gigoter comme une marionnette! Ne me l’amène jamais! Il est trop ridicule.
Il faut avoir entendu le mot ridicule prononcé par nos parents. Ridicule était alors la pire de leurs injures.
—Maman, mon instinct me pousse à gauche, on m’a forcé d’aller à droite: aux uns je déplairai, j’inquiéterai les autres...
—Ça, Georges, c’est du Darius tout pur! Je me méfie des gens chez qui l’on dîne, sans potage, d’une langouste et d’une soupière de crème à la Chantilly... Quant aux parents, ils ont le mauvais rôle. Est-ce que je ne m’y connais pas, moi?
—Vieille chérie! Je vous adore et tiens tout ce que vous faites pour le meilleur du monde; mais ne vous rendez donc pas misérables, vous et papa, pour un article de journal! Et ne ris pas des modestes pique-niques de Darius, méchante!... la crème Chantilly est merveilleuse, chez lui, elle a un goût de vanille, si tu savais!
—Je crains pour ton père, avec ces «coupures» de presse, les propos rapportés par je ne sais quels maladroits! Ton père change à vue d’œil. On m’a crue malade depuis dix ans, ne dis pas le contraire! Je le sais! Eh bien, c’est moi qui dois encore remonter ton père, car je ne me sens pas tout à fait au bout de mon rouleau. Quant à tes tantes... un mur à créneaux avec des mousquets chargés.
Je devins son confident, Georges me raconta ces scènes.
Léon Maillac dans sa sérénité olympienne, presque aveugle, souffrant les pires douleurs physiques, heureux cependant, puisqu’il était encore sur cette terre, présentait un admirable exemple de philosophie à Georges qui sentait la disproportion de ses peines, comparées à celles de ce sage. Il voulut partir en voyage, fuir Paris avec Darius. Sa mère le supplia:
—Mon fils, ne m’abandonne pas! Tu as encore si longtemps à vivre...
Nous avions rendez-vous chez la comtesse Pokiloff pour que Darius lui présentât Whistler. Femme de l’ambassadeur de Russie, la comtesse donnait des séances de spiritisme,—ce soir-là, une réception en l’honneur d’Oscar Wilde qui ferait une conférence, non pas à l’ambassade, mais à Neuilly, dans un hôtel avec jardin où la comtesse, morphinomane, faisait tourner les tables et évoquait l’esprit de Platon et d’Alcibiade. Une foule bigarrée de journalistes, de peintres amateurs; des douairières et des diplomates circulaient dans les salons où fulgurait l’organisateur de ce gala, Darius Marcellot, en gilet rouge, pantalon gris et frac à boutons d’or. Georges se garait de cette cohue, quand s’avança M. Carolus Duran, frisé, la poitrine étincelante de croix et de plaques, comme s’il était chez Son Excellence l’Ambassadeur.
Georges avait pour ce virtuose un peu moins de vénération que le maître n’en exigeait de ses cadets, comme de ses clientes; mon ami hésita s’il saluerait Carolus. Beaudemont vint prendre l’illustre mandoliniste par la taille, lui glissa quelque fadaise, puis, nous apercevant, M. Duran, dans un geste de défi:
—Ah! vous voilà monsieur Aymeris... Eh bien, vous n’êtes pas très content? Vous êtes trop fécond, mon cher!..... et vos toiles ont un kilomètre de long..... on n’a pas pu accrocher votre groupe de femmes dans les galeries... mais il tranche, en montant l’escalier, parmi les projets d’architecture.
—Je ne me suis pas plaint, s’écria Georges.
Alors le peintre hispano-lillois bondit sur Aymeris, et de sa voix grasse de baryton:
—Monsieur Aymeris—dit-il—je tiens à ce que vous le sachiez, j’ai moi-même donné l’ordre de vous mettre dehors, puisque les amis de votre honoré père ont eu la faiblesse de vous nommer Sociétaire, avec l’élite de notre profession; c’est moi-même qui ai relégué votre scandaleuse tartine dans les pourtours, puisque le règlement s’oppose à ce qu’on la refuse. Votre assurance n’égale que l’impertinence de vos jugements sur vos maîtres. Je prends ici nos confrères à témoin. Vous devriez être prudent, car on rapporte vos propos. Ne niez pas, on ne prête qu’aux riches!
On faisait cercle autour de nous, et c’était une troisième édition du «shampooing» dont MM. Bouguereau et Gérome avaient lavé la tête de Georges.
Le vice-président de la Société Nationale s’échauffait:
—Messieurs, n’êtes-vous pas de mon avis? M. Aymeris devrait être mis au ban de notre chère Société!...
Le bonhomme s’emportait dans une colère comique.
Oscar Wilde commençait sa conférence. Georges, pâle, d’une voix blanche, balbutia de vagues paroles. Je l’emmenai. Carolus Duran nous poursuivit jusque dans le vestibule, vociférant, trépignant. Des dames crièrent: Silence, silence, Maître!
Cette anecdote fit encore une fois le tour de Paris. Georges observa dorénavant une retraite rigoureuse. Mme Aymeris pensa: Toujours la faute de son Darius! Le plus atteint fut M. Aymeris: il prit en peu de temps l’apparence d’un spectre.
Sur ces entrefaites le critique du Figaro vint à mourir. Francis Magnard raconta à son voisin ce que l’amitié lui avait dicté de faire.
—Il avait conçu une véritable haine pour votre fils. J’ai pris sur son bureau, le lendemain de sa mort, une chronique folle; votre fils aurait, du coup, été célèbre comme Nicolini. Vous n’aimez pas cette gloire-là, mon cher Maître? donc, ma foi! la corbeille à papier! Mais, voyez-vous, Aymeris, il faut comprendre l’état d’esprit actuel. Les peintres abusent, il n’y en a que pour eux, dans nos colonnes! ils prennent une place aussi prépondérante que celle du théâtre, cette magnifique source de revenus pour nos actionnaires. Les amateurs, les hommes qui font de la peinture par plaisir, tout en se donnant pour des professionnels, vous l’avouerai-je... enfin... notre critique, notre spirituel mais très nerveux chroniqueur, allait entamer une campagne contre eux. Je ne veux pas que votre nom soit prononcé... Que votre fils prenne donc un pseudonyme!
—Je vous arrête, mon cher voisin, fit Me Aymeris, mon fils n’est ni brillant, ni heureux, sans amis; et moi...
Nous étions à l’heure où allaient s’établir des rapports quotidiens entre les artistes, la Presse et le Monde. La maison Aymeris ne s’ouvrit plus aux visiteurs. Georges allait disparaître. Darius loua pour notre ami un atelier à Montparnasse.
—Au pays de la bohème! dit Mme Aymeris, qui ne désarmait pas et intriguait dans l’ombre. Les «études» ne lui représentaient rien de sérieux; elle croyait innocemment aux tableaux «vendables», aux commandes de l’Etat ou du Conseil Municipal. L’Hôtel de Ville, livré aux peintres, chaque plafond, chaque pan de mur allait être un champ de bataille. Se rappelant les œuvres de Delacroix et de M. Ingres, qu’avaient détruites les incendies de la Commune, elle imagina que Georges serait «pris au sérieux» le jour où il serait un peintre d’Histoire, comme ces grands hommes de jadis; et complota avec le professeur Blondel, ami de plusieurs ministres, membre de l’Académie des Sciences, pour que son fils fût chargé d’exécuter un plafond ou plusieurs. Cette tentative échoua.
Parmi les maintes sultanes qui succédèrent à la Malabaraise sur les divans de la Revue Mauve, était une Rose-Mary que Darius avait poussée à «faire du théâtre»; disons de la pantomime... Plusieurs dents manquaient à cette fille, son bredouillement eût peut-être convenu pour la farce; or son visage était tragique. Sur les grosses lèvres de Darius, collées par la salive, ce nom moyenageux sonnait comme un olifant: Rosemary! Il me disait avec mystère:—Pourquoi, dites, cher, pourquoi notre ami Aymeris ne peint-il pas des portraits de cette étonnante taciturne, plus suggestive que les damnées de Baudelaire, avec sa peau de miel, ses yeux qui commandent le suicide? Ne la verriez-vous pas, cher, avec, dans une main, la boule de verre où nos Destins se marquent, et dans l’autre, la balance de la Mélancholia de Dürer? Ou en Demoiselle Elue? Très préraphaélite, n’est-ce pas?
Georges, pour lui donner du travail, la peignit en clownesse, et non point en Mélancholia; d’abord par complaisance pour Darius, il la prit à la semaine, mais il se sentit bientôt attiré par de l’inconnu. Ayant découvert que cette créature, rebelle à divulguer ses origines, était la fille naturelle d’un banquier de Hong-Kong,—si cette histoire était banale, l’imagination d’Aymeris allait en faire un roman magnifique de mystère, de douleur, d’injustice sociale. Abandonnée à quatorze ans avec une demi-instruction, Rosie avait «travaillé» dans un «tea room» de Marseille. Certains parents, négociants à Londres et à Bordeaux, assurait-elle, l’avaient appelée tour à tour, mais vite elle s’était enfuie pour venir à Paris «vivre sa vie». Elle rapportait de chez ses bienfaiteurs le mépris et l’effroi de la richesse, un besoin d’insulter ceux qu’elle croyait être ses supérieurs. Modiste sans adresse, incapable plumassière, partout insuffisante et déplacée, il était fatal qu’elle échouât chez un peintre et se fît modèle. Elle n’y manqua pas et, pour ses débuts, posa devant Toulouse-Lautrec.
Elle avait hérité de ses ancêtres anglais son sens du devoir. «My duty», disait-elle, et le sien était un peu celui du mercenaire exact, régulier dans son emploi, le «duty» des serviteurs britanniques, et qu’accompagne une orgueilleuse humilité, parfois si gênante pour leurs maîtres. Rosemary était ponctuelle; mais n’eût point dépassé de cinq minutes le «temps dû» pour les cinq francs que coûtait alors une séance.
Elle rappelait à Georges, par ses silences embarrassants, sa Jessie Mac Farren. Plutôt laide, selon l’idéal parisien, Rosie avait un type de bar-maid irlandaise. Son masque ravagé, mais d’une blancheur laiteuse de rousse, était, je l’avoue, pictural. Ses lèvres pâles pinçaient une moue délicieusement ironique, quoique l’ironie fût bien le dernier de ses défauts. Ses cheveux roux et mats étaient tordus derrière sa tête en un «bun» de coster girl. Elle aurait pu être une chiffonnière de White-Chapel, tant elle était mal tenue, mais préparait bien le thé et nettoyait les pinceaux à la perfection, ce qui n’est pas facile, vous diront les peintres.
Fallait-il que Georges fût abandonné par le monde, et tout à l’étude, pour qu’il louât le studio, à son intention choisi par Darius au fond de ce Montparnasse que Rosie appelait Montpernot! Il n’en sortait plus, et c’était moi qui l’entraînais à présent vers son père et sa mère. Nous restâmes en froid, quelques semaines, parce qu’il me reprochait d’être un «mouchard».
Un soir, j’allai au bout de l’avenue du Maine conclure la paix avec Georges. A la terrasse d’un mastroquet, il était attablé avec Rosemary. Je les aperçus silencieux, elle devant un verre d’absinthe, lui devant une menthe à l’eau. Je m’assis et entrepris—pourquoi? à propos des vieux parents et de Passy?—une fraternelle discussion qui dégénéra en une controverse sur le portrait de la mère de Whistler. Rosemary avait le nez court et les pommettes saillantes de la «Maud», un autre chef-d’œuvre du maître américain, mais qu’Aymeris ne connaissait pas.
Aux tables voisines, des Gugusses du quartier rigolaient avec des filles; Rosie s’ennuyait avec nous.
Je lui demandai, bêtement, si elle avait posé pour Whistler. Elle me répondit avec colère:—Qu’est-ce que c’est ça?
Georges, comme si je n’étais plus avec lui:
—Rosie, pourquoi cet air si mécontent?
et en anglais:
—You have a dissatisfied look, too pathetic! tell me dear, what’s the matter?
—Qu’est-ce que ça voo regarde, Georges? Fiche-moi le paix! Est-ce que je te demande pourquoi vous avez ce ravine le long de ta joue et ton air stioupide? Si on disait ses affaires aux autres, on ne pourrait pas toujours se tenir. Est-ce que je vous embête jamais, moi?
Georges supplia:
—Dis, tout de même! Tu sais que je voudrais tous les gens heureux autour de moi. Tu t’ennuies.....?
Georges, j’en suis certain, profitait de ma présence pour lui parler ainsi. Il s’enhardit, comme je lui faisais signe de ne pas se gêner. Viendrait-il dîner avec moi, emmènerions-nous Rosie? Il n’était que six heures. Je fis semblant de lire mon journal en attendant qu’il en fût au moins sept.
Georges reprit:
—Mais, vois-tu, tu n’as pas les façons des autres femmes, il y a du mystère plein toi, je ne sais quelle réserve dont on aimerait à te faire sortir... Enfin qui es-tu? A certains instants, tu nous lâches des lambeaux de phrases et puis tu te tais! J’adore ta pudeur. Mais parle!
Et s’adressant à moi et à elle, tour à tour:
—N’est-ce pas qu’elle est belle? J’ai pour toi, ma vieille, une franche sympathie, je veux que tu le saches! Ah! si plus souvent elle m’exprimait ses petites idées! Elle en a de si jolies! Oui, je t’assure. Mais on ne t’a pas encore permis d’être toi. Ils sont méchants! Tu es une brave bougresse! Je ne suis pas méchant non plus, n’est-ce pas? Dis à monsieur comme nous passons des journées entières, gentiment, l’un avec l’autre. Eh bien, quoi? Dis? Je voudrais autre chose que cette indifférence extérieure! Ce n’est qu’une apparence, je le sais bien, je suis certain que je peux compter sur toi, comme tu peux compter sur moi. Nous sommes deux cœurs purs, n’est-ce pas Rosie? Tu le sais, dis que tu le sais?
Georges lui avait donné un bon baiser par-dessus la table. Les clients du bistro faisaient des plaisanteries. Rosie l’écarta rageusement:
—Je ne suis pas une de ces filles qui courent les ateliers, comme celles-là! Si je suis avec toi, c’est que j’ai à gagner mon pain, j’ai pas envie de me le procurer autrement qu’en posant, puisque je suis modèle; je fais mon besogne pour les dix francs par jour, ce que tu me payes; c’est comme si je servais dans une café ou dans un maison particulière; croyez-vous que je me laisserais peloter par la cliente! Je suis une «lady», moi, et aussi fière que tu l’es de ta famille, j’ai des parents aussi chics que les tiens: mais on fait ce qu’on peut, n’est-ce pas, quand on est pauvre?
Georges me regarda comme pour que j’attestasse qu’il disait vrai:
—Dis donc à Rosie que je n’ai aucune prévention de ce genre. Rosemary! Je vois toute l’humanité sur le même plan. Je ne méprise que les hypocrites. Les méchants? Il y a des êtres cruels...... mais il s’agirait de savoir s’ils n’ont pas une excuse.....
Rosie interrompit:—Ça est vrai!—Et Georges encouragé:
—On a ses raisons, tu crois aussi? Je suis sûr que nous nous entendrions... Tu dissimules, à quoi bon? J’ai souffert aussi... Parle donc, parle! ma vieille, je t’en conjure.
—Taisez voo, imbécile! N’est-ce pas que Georges est stioupide, monsieur?
Je m’aperçus que Georges en était encore aux préliminaires d’un nouvel amour. La suite n’allait plus être du service commandé par Darius Marcellot. Rosie renversa son verre qui se brisa. Elle avala une autre absinthe, et ordonna à Georges, encore une fois, de se taire. Il s’excusait:
—J’ai une trop longue habitude de me renfermer, pour commettre l’imprudence de la perdre, ainsi, et devant un ami à moi... Plus qu’un mot: alors, je ne suis pas ton copain, Rosie, ton ami à toi?... réponds... je suis si sincère, Rosie!
—Aoh immbécile! sincerity! Cela est pour les pauvres!
Je commençais à regretter d’être venu; cette scène aurait-elle eu lieu, sans moi? Georges était de ceux qui parlent devant un tiers et ne se livrent pas dans le tête-à-tête avec la femme aimée; il profitait de ma présence, eût voulu que je me portasse garant de sa sincérité, et il m’expliqua Rosie comme un jeune auteur fait d’un manuscrit dont il n’est pas sûr, en le lisant à des amis plus expérimentés, et qui défend surtout les parties qu’il sait les plus faibles.
Elle se leva:
—Un copain? Aymeris, tu seras toujours, pour moi, le patron. I know what my duty is! Chacun à sa place! Je ne suis pas une oie! (I am not a goose). Moi, j’ai mon honneur. Tu as toujours été chic avec moi. Tiens, voilà ma main, shake hands! Vous entendez, monsieur? Allez donc dîner avec Georges au boulevard! Moi j’ai trimé, je prendrai un bouillon et je me coucherai. A demain matin, Georges: je serai «punctual»! half past eight, sharp.
Rosemary tendait à Georges ses mains osseuses, il les baisa. Elle perla un rire enfantin, qui dut persuader Georges de l’innocence de cette âme primitive, selon lui, mais non point pour moi, qui la devinais complexe; et je tâchai d’emmener le pauvre garçon vers de la lumière et de la gaîté. Il m’accompagna quelques minutes.
Il fit avec moi quelques pas, puis:
—Ah! non! un autre soir, reviens—dit-il—je suis trop fatigué, je rentre aussi.
Dès ce moment, c’en était fait! Ces deux êtres si disparates, que rien n’eût jamais dû rapprocher, et si éloignés, peut-être encore, quand je les avais vus à la terrasse du bistro, je les avais unis pour leur mutuelle punition. J’entrevis tout de suite les mornes tableaux d’un lamentable collage, l’ennui, le brouillard, le gris d’une existence médiocre, désaccordée, et dont cette scène n’était que le prélude: un de ceux où le compositeur pose les premières notes des thèmes qu’il entremêlera au cours de l’ouvrage, qui éclateront ensemble, de tout leur pathétique, avant la chute du rideau, pour la mort du héros.
Le sentiment de Georges s’était formé comme une tumeur interne; depuis des mois atteint, il l’ignorait. Sa passion avait grandi, cruelle, violente et haineuse; je crus à un de ces amours dont nous guérissons quand ils ne nous tuent pas. D’abord, et c’en fut une peut-être, je crus à une crise d’altruisme, aggravée de littérature—bien de l’époque d’Un amateur d’âmes; à une soif de sympathie qu’aurait mon ami, pour un être plus à plaindre qu’il ne l’était lui-même à ses yeux (et aux miens). Rosie avait la bizarrerie que goûtaient tant les artistes d’alors; elle n’était point parmi les «heureux de ce monde», et de quels abîmes, de quelle fange n’était-elle pas sortie, humiliée et vengeresse, pour venir, de Hong-Kong, s’échouer dans un bouge de Montparnasse! Georges, en fils de bourgeois, était subjugué par le mélange de cynisme et d’innocence, par la verdeur de langue, toute métisse, comme par la vision des choses, directe, disait-on, qu’avait cette fille garçonnière et si féminine, dont la peau, telle qu’un camélia, se duvetait de reflets verts, ou se colorait d’un rose métallique, sous une crinière violette et jaune, réservoir d’effluves que les plus durables parfums échouaient à dominer. Quand elle arrivait avant son peintre à l’atelier, et que nous revenions ensemble de chez Lavenue, Georges me disait, dès le seuil: Je suis en retard, je sens sa peau!
J’appris, d’un de mes modèles, que Rosie avait un amant, typographe; qu’elle amassait de l’argent et le plaçait pour lui à la caisse d’épargne, s’occupant chez elle à des travaux de broderies ecclésiastiques dont elle apportait de menues pièces chez «ses» artistes. Une moitié de chasuble à fond d’or, sur papier de soie, traîna toute une semaine dans le cabinet de Georges. Darius fit suivre Rosette, apprit que «le typo» abusait d’elle, la maltraitait, et qu’elle ne pouvait se passer de ces rudes hommages.
Voyant Georges s’engloutir dans cette amitié qu’il croyait sans partage, convenait-il d’exciter sa jalousie? L’affaire Peglioso m’avait révélé un Aymeris incendiaire. Darius le jugea trop oublieux de la Revue Mauve, et, s’avisant qu’il faudrait le distraire de Rosemary, lui révéla, bien mal à propos, que l’innocent n’avait que «les restes d’un autre».
—Cher ami, me dit-il, mais c’est plein de péril, cet envoûtement! Bon pour le Drageoir aux épices de notre Joris-Karl Huysmans! Notre ami y perdra sa distinction native!
Darius fit surprendre le typo et Rosie chez le traiteur où ils se retrouvaient après le travail.
Georges n’en ressentit que plus de pitié. Comment la sauverait-il? Comment pourrait-il jamais élever cette fille au-dessus du bas-fond où elle semblait vouloir croupir? Soudain Georges, admirateur de Dostoïevski, s’exalta sur la religion de Tolstoï, nous dit que son père avait, lui aussi, le «culte des infortunes». Georges devenait un prudhomme fort ennuyeux; il parla d’art utilitaire, d’art populaire, d’éducation des humbles.
Rosemary avait un faible: le théâtre. Où Georges pourrait-il l’envoyer pour l’instruire? Il l’avait jusqu’ici conduite dans les boui-bouis et les music-halls où personne de son monde ne les rencontrerait, comme il avait tout de même honte de sa compagne. Rosie insinuait: l’Opéra-Comique, le «Français»; elle n’avait que trop l’habitude des «boîtes» des quartiers extérieurs, des revues, des saynètes dont elle fredonnait les refrains imbéciles. Comment lui ferait-il perdre cette manie de chantonner, sans gestes, en insistant sur les paroles tendres ou grivoises? Rosemary ne riait pas et gardait sans cesse le front plissé par la dernière ou pour la prochaine colère.
Pauvre petite! Elle avait une trop bonne mémoire... Le «patron» la pressa d’apprendre des vers par cœur, elle choisit la Grève des Forgerons et l’Hymne à l’Epée, toute fière de déclamer du François Coppée et des strophes de la Fille de Roland.
Georges insista pour la poésie anglaise, relut, en songeant à elle, les Idylles du Roi, par Tennyson; Rosie les absorba comme du Bornier; mais il s’en lassait à mesure que Rosemary se familiarisait avec les Elaines et les Marjories préraphaélites auxquelles elle donnait trop de langueur, dont elle faisait des «Mimis». Il risqua les ballades de Kipling; l’argot soldatesque de la marine devenait savoureusement comique avec l’accent, plus anglais que français, mais ni l’un ni l’autre en somme, et montmartrois plutôt, de la «bar-maid».
Comme maîtresse de Georges, elle dégageait très fort la mélancolie spéciale des êtres inférieurs et incultes dont l’amitié est si pesante pour ceux même qui les aiment; et Georges, honteux, ne m’attira plus chez lui, à moins qu’il ne fût davantage en peine que de coutume, et il me disait alors:—Tu ne peux juger Rosie comme moi qui vis avec elle. Elle est extrêmement intelligente! Ses parents sont ignobles de l’avoir abandonnée... Elle a des raffinements, une délicatesse dans des riens... Je vais de découverte en surprise, elle est rafraîchissante comme une pluie douce en août.
Je demandais, discrètement, des exemples.
—D’abord, elle refuse tout de moi, ayant l’horreur de l’argent; je règle ses notes, mais elle exige que ce soit anonymement! J’adresse le montant de sa semaine de pose, à la poste restante. Du jour où elle m’eut accordé quelque chose, elle me défendit que je la payasse de la main à la main.
—Prends garde, mon ami, lui disais-je, tu deviens...
—Gâteux? Tais-toi! Tu ne comprends rien aux choses simples! Elle est si près de la nature, si humaine! Vous êtes tous sophistiqués.
—Je ne trouve pas cela humain, Aymeris! mais imbécile, comment voir ce à quoi riment ces pudeurs?...
—Peu importe... mais ne parlons que de son intelligence. Elle fait des remarques si justes! Comme les gosses!
—Exemple?
—Eh bien, Rosie a un sens épatant de la forme! Elle m’a dit: «Tu m’as fait la cuisse plus courte que le mollet, parce que, pour peindre, tu t’étais assis au dessous de moi.» Est-ce étonnant? Quel œil! Elle me corrige! Elle a l’instinct de la forme... même pour les vers. Elle m’a dit (je lui ai fait entendre le Cid et Phèdre), elle m’a dit:—Ton Corneille, c’est de la rocaille, au lieu que Racine c’est doux, ça vous chatouille comme le zéphir. Pas joli...? Voyons! Naturellement, zéphir lui vient de quelque chansonnette... mais l’emploi qu’elle en fait est bien exquis. C’est ainsi que l’art se renouvelle. Elle est moderne!
Il la parait de toutes sortes de falots petits mérites modestes, s’étonnant de ses «réponses inattendues» dans les occasions les plus banales, et pâlissait si par malheur une réplique sans aucun sens lui faisait, dans un éclair, voir qu’elle était vraiment, irrémédiablement condamnée à l’épaisse torpeur faubourienne; mais prêtais-je à Georges des pensées qui ne lui venaient pas? Il reconstruisait les phrases de son modèle, en donnait des gloses comme d’un sonnet de Mallarmé ou, si elle ne disait rien, il me priait de regarder les yeux verts de cette «chatte de Baudelaire», en lesquels sommeillait un monde que lui seul avait su découvrir.
Darius et moi définissions les silences de Rosemary, ceux d’une boîte qu’on secoue et qui est vide.
Georges étant si épris d’elle, Darius invitait le morne couple à de petits dîners de littérature, dans l’espoir d’entretenir une intelligence supérieure d’artiste, qui s’alourdissait.
Un soir, devant Mallarmé, Darius fit réciter par Rosie quelques vers d’Hérodiade. Bientôt elle se rebiffa:
—Tout cela vaut-il la peine que je me grouille? On ne se f... pas du peuple comme ça. Moi, j’aime la Grève des Forgerons. Un de mes amis l’a dit, c’est superbe!
—Quel ami? demanda-t-on.
—Sauras... sauras pas! Un copain de Montpernot!
On devinait que Georges avait froid à l’échine. Cette fois, je crus qu’il avait envie de s’en aller sans elle; il me dit en sortant:—Pauvre petite! Si je l’avais connue il y a dix ans, quelle artiste en eussé-je fait! Elle était intimidée, la pauvre petite, car elle peut être sublime dans Hérodiade, quand elle ne se trouble pas.
Le plus souvent ils s’entretenaient en anglais. Aymeris me donnait alors des explications, flatteuses et puériles, du vocabulaire indigent de sa protégée. Sa chaleureuse pitié insensiblement substituait à Rosie un personnage idéal qu’il fabriquait de toutes pièces; autour de la «fière et malheureuse épave» il dessina un jardin magnifique: la richesse des plantations la recouvrit, les fleurs parfumaient l’atmosphère pour le maître paysagiste, mais non point pour les promeneurs.
Un de nos plaisirs consistait à choisir pour Rosie des livres dont Georges lui lisait certains fragments, la suppliant de les achever quand il serait dehors. Mary, vaniteuse, s’efforça de lire, mais ne dépassait pas souvent le premier quart d’un volume; parfois encore, au retour d’un spectacle classique où elle prétendait s’être plu, Georges la priait, par façon d’exercice, de lui résumer l’ouvrage, de lui expliquer le scénario à sa manière; et quel bonheur trahissait-il au moindre signe de compréhension quand elle enchaînait quelques phrases qui eussent un sens.
—La pauvre enfant, qu’elle est judicieuse!
Combien de fois Georges et moi la laissâmes-nous seule dans l’atelier, non sans qu’il lui recommandât de «lire ferme» et, comme M. Aymeris à Mme Demaille, de n’aller pas dehors sans être bien couverte. Elle s’enrhumait facilement, ne savait prendre pour elle-même les plus élémentaires précautions, et moquait Georges qui avait été élevé dans de l’«ouate rose»; car si toute femme, même sans se l’avouer, est au début flattée par les prévenances, les attentions gentilles d’un homme, Rosie qui s’était d’abord laissé choyer, se lassa vite, si bien qu’à une question affectueuse de Georges, elle répondit devant moi:—Tu m’emm...es avec ton insistance! Les riches croient tout savoir, même la médecine, mais nous autres, on en sait plus long qu’eux, en pratique.