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Aziyadé / Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. cover

Aziyadé / Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.

Chapter 115: LV
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About This Book

The narrator records an intense, clandestine love affair with a local woman encountered in a foreign port, presenting the story through diary entries, letters, and personal impressions. He interweaves intimate scenes and vivid descriptions of city life, ceremonies, and landscapes to evoke atmosphere and cultural distance. Supporting figures and household dynamics complicate devotion, loyalty, and secrecy, while recurring tensions of longing and imminent separation give the account a melancholic, reflective tone. The work balances sensual detail with travelogue-like observation.

XL

PLUMKETT A LOTI

Mon cher ami,

Je ne vous écrivais pas, tout simplement parce que je n'avais rien à vous dire. En pareil cas, j'ai l'habitude de me taire.

Qu'aurais-je pu vous raconter en effet? Que j'étais très préoccupé de choses nullement agréables; que j'étais empoigné par dame Réalité, étreinte dont il est fort dur de se débarrasser; que je languissais assez tristement au milieu de messieurs maritimes et coloniaux; que les liens sympathiques, les affinités mystérieuses qui, en certains moments, m'unissent si étroitement avec tout ce qui est aimable et beau, étaient rompus.

Je suis sûr que vous comprenez très bien ceci, car c'est là l'état dans lequel je vous ai vu plus d'une fois plongé.

Votre nature ressemble beaucoup à la mienne, ce qui m'explique fort bien la très grande sympathie que j'ai ressentie pour vous presque de prime abord.—Axiome: Ce que l'on aime le mieux chez les autres, c'est soi-même. Lorsque je rencontre un autre moi-même, il y a chez moi accroissement de forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un et l'autre s'ajoutent et que la sympathie ne soit que le désir, la tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de bonheur. Si vous le voulez bien, j'intitulerai ceci: le grand paradoxe sympathique.

Je vous parle un langage peu littéraire. Je m'en aperçois bien: j'emploie un vocabulaire emprunté à la dynamique et fort différent de celui de nos bons auteurs; mais il rend bien ma pensée.

Ces sympathies, nous les éprouvons d'une foule de manières différentes. Vous qui êtes musicien, vous les avez ressenties à l'égard de quoi, s'il vous plaît? Qu'est-ce qu'un son? Tout simplement une sensation qui naît en nous à l'occasion d'un mouvement vibratoire transmis par l'air à notre tympan et de là à notre nerf acoustique. Que se passe-t-il dans notre cervelle? Voyez donc ce phénomène bizarre: vous êtes impressionné par une suite de sons, vous entendez une phrase mélodique qui vous plaît. Pourquoi vous plaît-elle? Parce que les intervalles musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des nombres de vibrations du corps sonore, sont exprimés par certains chiffres plutôt que par certains autres; changez ces chiffres, votre sympathie n'est plus excitée; vous dites, vous, que cela n'est plus musical, que c'est une suite de sons incohérents. Plusieurs sons simultanés se font entendre, vous recevez une impression qui sera heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffrés, qui sont les rapports sympathiques d'un phénomène extérieur avec vous-même, être sensitif.

Il y a de véritables affinités, entre vous et certaines suites de sons, entre vous et certaines couleurs éclatantes, entre vous et certains miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes. Bien que les rapports de convenance entre toutes ces différentes choses et vous-même soient trop compliqués pour être exprimés, comme dans le cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent.

Pourquoi aime-t-on une femme? Bien souvent cela tient uniquement à ce que la courbe de son nez, l'arc de ses sourcils, l'ovale de son visage, que sais-je? ont ce je ne sais quoi auquel correspond en vous un autre je ne sais quoi qui fait le diable à quatre dans votre imagination. Ne vous récriez pas! la moitié du temps, votre amour ne tient à rien de plus.

Vous me direz qu'il y a chez cette femme un charme moral, une délicatesse de sentiment, une élévation de caractère qui sont la vraie cause de votre amour … Hélas! gardez-vous bien de confondre ce qui est en elle et ce qui est en vous. Toutes nos illusions viennent de là: attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs à ce qui nous plaît. Faire une châsse à la femme que l'on aime et prendre son ami pour un homme de génie.

J'ai été amoureux de la Vénus de Milo et d'une nymphe du Corrège. Ce n'étaient certes pas les charmes de leur conversation et la soif d'échange intellectuel qui m'attiraient vers elles; non, c'était l'affinité physique, le seul amour connu des anciens, l'amour qui faisait des artistes. Aujourd'hui, tout est devenu tellement compliqué, que l'on ne sait plus où donner de la tête; les neuf dixièmes des gens ne comprennent plus rien à quoi que ce soit.

Tout cela posé, passons à votre définition à vous, Loti. Il y a affinité entre tous les ordres de choses et vous. Vous êtes une nature très avide de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez être heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces émotions, il n'y a pas de bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces émotions, vous serez toujours un pauvre exilé.

Celui qui est apte à ressentir ces émotions d'un ordre supérieur, pour lesquelles la grande masse des individus n'a pas de sens, sera fort peu impressionné par tout ce qui sera en dessous de ses désirs. Qu'est-ce donc que l'attrait d'un bon dîner, d'une partie de chasse, d'une jolie fille pour celui qui a versé des larmes de ravissement en lisant les poètes, qui s'est délicieusement abandonné au courant d'une suave mélodie, qui s'est plongé dans cette rêverie qui n'est pas la pensée, qui est plus que la sensation, et qu'aucun mot n'exprime?

Qu'est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal proportionnés, emprisonnés dans des culottes ou des habits noirs, tout cela grouillant sur des pavés boueux, autour de murailles sales, de boîtes à fenêtre et de boutiques?

Votre imagination se resserre et la pensée se fige dans votre cerveau …

Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous entourent, s'il n'y a pas harmonie entre vos pensées et celles qu'ils expriment?

Si votre pensée s'élance dans l'espace et dans le temps; si elle embrasse l'infinie simultanéité des faits qui se passent sur toute la surface de la terre, qui n'est qu'une planète tournant autour du soleil, —qui n'est lui-même qu'un centre particulier au milieu de l'espace; si vous songez que cet infini simultané n'est qu'un instant de l'éternité, qui est un autre infini, que tout cela vous apparaît différemment, suivant le point de vue où vous vous placez, et qu'il y en a une infinité de points de vue; si vous songez que la raison de tout cela, l'essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans votre esprit ces éternels problèmes, qu'est-ce que tout cela? que suis-je moi-même au milieu de cet infini?

Vous aurez bien des chances pour ne pas être en communion intellectuelle avec ceux qui vous entourent.

Leur conversation ne vous touchera guère plus que celle d'une araignée qui vous raconterait qu'un plumeau dévastateur lui a détruit une partie de sa toile; ou que celle d'un crapaud qui vous annoncerait qu'il vient d'hériter d'un gros tas de plâtras dans lequel il pourra gîter tout à l'aise. (Un monsieur me disait aujourd'hui qu'il avait fait de mauvaises récoltes, et qu'il avait hérité d'une maison de campagne.)

Vous avez été amoureux, vous l'êtes peut-être encore; vous avez senti qu'il existait un genre de vie tout spécial, un état particulier de votre être à la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects entièrement nouveaux.

Une sorte de révélation semble alors se faire; on dirait qu'on vient de naître une seconde fois, car dès lors on vit davantage, on fonctionne tout entier; tout ce qu'il y a en nous d'idées, de sentiments, se réveille et s'avive comme la flamme du punch que l'on agite. (Littérature de l'avenir!)

Bref, on s'épanouit, on est heureux, et tout ce qui est antérieur à ce bonheur disparaît dans une sorte de nuit. Il semble qu'on était dans les limbes; on vivait, relativement à la vie actuelle, comme l'enfant en bas âge par rapport au jeune homme. Les sentiments par lesquels on passe lorsque l'on est amoureux, on ne peut les décrire qu'au moment même où on les éprouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce moment-ci. Et pourtant, tenez, sapristi! je m'emballe en remuant toutes ces idées-là, je m'exalte, je perds la tête, je ne sais plus où j'en suis!… Quelle bonne chose d'aimer et d'être aimé! savoir qu'une nature d'élite a compris la vôtre; que quelqu'un rapporte toutes ses pensées, tous ses actes à vous; que vous êtes un centre, un but, en vue duquel une organisation aussi délicatement compliquée que la vôtre, vit, pense et agit! Voilà qui nous rend forts; voilà qui peut faire des hommes de génie.

Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est peut-être moins une réalité que le plus pur produit de notre imagination, et ce mélange d'impressions, physiques et morales, sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument indescriptibles que l'on ne peut que rappeler à l'esprit de celui qui les a déjà éprouvées,—impressions que vous causera, par suite d'une mystérieuse association d'idées, le moindre objet ayant appartenu à votre bien-aimée, son nom quand vous l'entendez prononcer, quand vous le voyez simplement écrit sur du papier, et mille autres sublimes niaiseries, qui sont peut-être tout ce qu'il y a de meilleur au monde.

Et l'amitié, qui est un sentiment plus sévère, plus solidement assis, puisqu'il repose sur tout ce qu'il y a de plus élevé en nous, la partie purement intellectuelle de nous-même. Quel bonheur de pouvoir dire tout ce que l'on sent à quelqu'un qui vous comprend jusqu'au bout et non pas seulement jusqu'à un certain point, à quelqu'un qui achève votre pensée avec le même mot qui était sur vos lèvres, dont la réplique fait jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d'idées. Un demi-mot de votre ami vous en dit plus que bien des phrases, car vous êtes habitué à penser avec lui. Vous comprenez tous les sentiments qui l'animent et il le sait. Vous êtes deux intelligences qui s'ajoutent et se complètent.

Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et à qui tout cela manque, est fort à plaindre.

Pas d'affections, personne qui pense à moi … À quoi bon avoir des idées pour n'avoir personne à qui les dire? à quoi bon avoir du talent s'il n'y a pas en ce monde une personne à l'estime de laquelle je tiens plus qu'à tout le reste? à quoi bon avoir de l'esprit avec des gens qui ne me comprendront pas?

On laisse tout aller; on a éprouvé des déceptions, on en éprouve tous les jours de nouvelles; on a vu que rien en ce monde n'était durable, qu'on ne pouvait compter absolument sur rien: on nie tout. On a les nerfs détendus, on ne pense plus que faiblement, le moi s'amoindrit à tel point que, lorsqu'on est seul, on est quelquefois à se demander si l'on veille ou si l'on dort. L'imagination s'arrête; donc, plus de châteaux en Espagne. Autant vaut dire plus d'espérance. On tombe dans la bravade, on parle cavalièrement de bien des choses dont on rit beaucoup quand on n'en pleure pas.

On n'aime rien, et pourtant on était fait pour tout aimer: on ne croit à rien et on pourrait peut-être encore bien croire à tout; on était bon à tout et on n'est bon à rien.

Avoir en soi une exubérance de facultés et sentir que l'on avorte, une excroissance de sensibilité, un excédent de sentiments, et ne savoir qu'en faire, c'est atroce! la vie, dans de telles conditions, est une souffrance de tous les jours: souffrance dont certains plaisirs peuvent vous distraire un instant (votre écuyère de cirque, l'odalisque Aziyadé et autres cocottes turques); mais c'est toujours pour retomber de nouveau, et plus contusionné que jamais.

Voilà votre profession de foi expliquée, développée, et considérablement augmentée par le drôle de type qui vous écrit.

La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous porte un très vif intérêt, moins peut-être à cause de ce que vous êtes, que pour ce que je sens que vous pourriez devenir.

Pourquoi avez-vous pris comme dérivatif à votre douleur la culture des muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous êtes clown, acrobate et bon tireur; il eût mieux valu être un grand artiste, mon cher Loti.

Je voudrais d'ailleurs vous pénétrer de cette idée en laquelle j'ai foi : il n'y a pas de douleur morale qui n'ait son remède. C'est à notre raison de le trouver et de l'appliquer suivant la nature du mal et le tempérament du sujet.

Le désespoir est un état complètement anormal; c'est une maladie aussi guérissable que beaucoup d'autres; son remède naturel est le temps. Si malheureux que vous soyez, faites en sorte d'avoir toujours un petit coin de vous-même que vous ne laissiez pas envahir par le mal: ce petit coin sera votre boîte à médicaments.—Amen!

PLUMKETT.

Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas à trois queues, etc. Je baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionné.

PLUMKETT.

XLI

LOTI A PLUMKETT

Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'étais malheureux? Je ne le crois pas, et assurément, si je vous ai dit cela, j'ai dû me tromper. Je rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'étais un des heureux de ce monde, et que ce monde aussi était bien beau. Je rentrais à cheval par une belle après-midi de janvier; le soleil couchant dorait les cyprès noirs, les vieilles murailles crénelées de Stamboul, et le toit de ma case ignorée, où Aziyadé m'attendait.

Un brasier réchauffait ma chambre, très parfumée d'essence de roses. Je tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croisées, position dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prépara deux narguilhés, l'un pour moi, l'autre pour lui-même, et posa à mes pieds un plateau de cuivre où brûlait une pastille du sérail.

Aziyadé entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur un tambour chargé de paillettes de métal; la fumée se mit à décrire dans l'air ses spirales bleuâtres, et peu à peu je perdis conscience de la vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et aimables à regarder: ma maîtresse, mon domestique et mon chat.

Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou déplaisants. Si quelques Turcs me visitent discrètement quand je les y invite, mes amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de frêne gardent si fidèlement mes fenêtres qu'à aucun moment du jour un regard curieux n'y saurait pénétrer.

Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls être chez eux; dans vos logis d'Europe, ouverts à tous venants, vous êtes chez vous comme on est ici dans la rue, en butte à l'espionnage des amis fâcheux et des indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilité de l'intérieur, ni le charme de ce mystère.

Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai été assez ridicule pour vous envoyer … Et pourtant je souffre encore de tout ce qui a été brisé dans mon coeur: je sens que l'heure présente n'est qu'un répit de ma destinée, que quelque chose de funèbre plane toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amènera fatalement un terrible lendemain. Ici même, et quand elle est près de moi, j'ai de ces instants de navrante tristesse, comparables à ces angoisses inexpliquées qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi à l'approche de la nuit.

Je suis heureux, Plumkett, et même je me sens rajeunir; je ne suis plus ce garçon de vingt-sept ans, qui avait tant roulé, tant vécu, et fait toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables.

On déciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou d'Aziyadé, ou même de Samuel. J'étais vieux et sceptique; auprès d'eux, j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies humaines sans que les années pussent marquer sur leur visage, et logeaient une vieille âme fatiguée dans un jeune corps de vingt ans.

Mais leur jeunesse rafraîchit mon coeur, et vous avez raison, je pourrais peut-être bien encore croire à tout, moi qui pensais ne plus croire à rien …

XLII

Une certaine après-midi de janvier, le ciel sur Constantinople était uniformément sombre; un vent froid chassait une fine pluie d'hiver, et le jour était pâle comme un jour britannique.

Je suivais à cheval une longue et large route, bordée d'interminables murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme des murailles de prison.

En un point de cette route, un pont voûté en marbre gris passait en l'air; il était supporté par des colonnes de marbre curieusement sculptées, et servait de communication entre la partie droite et la partie gauche de ces constructions tristes.

Ces murailles étaient celles du sérail de Tchéraghan. D'un côté étaient les jardins, de l'autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans être aperçues du dehors.

Trois portes s'ouvraient seulement à de longs intervalles dans ces remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des battants de fer, dorés et ciselés.

C'étaient d'ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant à deviner quelles pouvaient être les richesses cachées derrière la monotonie de ces murs.

Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrées défendues. Les styles de ces portiques semblait indiquer lui-même que le seuil en était dangereux à franchir; les colonnes et les frises de marbre, fouillées à jour dans le goût arabe, étaient couvertes de dessins étranges et d'enroulements mystérieux.

Une mosquée de marbre blanc, avec un dôme et des croissants d'or était adossée à des roches sombres où poussaient des broussailles sauvages. On eût dit qu'une baguette de péri l'avait d'un seul coup fait surgir avec sa neigeuse blancheur, en respectant à dessein l'aspect agreste et rude de la nature qui l'entourait.

Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues, dont l'une, sous son voile transparent, semblait d'une rare beauté.

Deux eunuques, chevauchant à leur suite, indiquaient que ces femmes étaient de grandes dames.

Ces trois Turques se tenaient fort mal, à la façon de toutes les hanums de grande maison qui ne craignent guère d'adresser aux Européens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus moqueurs.

Celle surtout qui était jolie m'avait souri avec tant de complaisance, que je tournai bride pour la suivre.

Alors commença une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la belle dame m'envoya par la portière ouverte la collection de ses plus délicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur tout son parcours, passant devant ou derrière, ralentissant ma course, ou galopant pour la dépasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles dans les opéras-comiques) considéraient ce manège avec bonhomie, et continuaient de trotter à leur poste, dans l'impassibilité la plus complète.

Nous passâmes Dolma-Bagtché, Sali-Bazar, Top-Hané, le bruyant quartier de Galata,—et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak antique, à la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arrêtèrent et descendirent.

La belle Séniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait été charmée de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure …

XLIII

Les femmes turques, les grandes dames surtout, font très bon marché de la fidélité qu'elles doivent à leurs époux. Les farouches surveillances de certains hommes, et la terreur du châtiment sont indispensables pour les retenir. Toujours oisives, dévorées d'ennui, physiquement obsédées de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier venu,—au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui les promène, s'il est beau et s'il leur plaît. Toutes sont fort curieuses des jeunes gens européens, et ceux-ci en profiteraient quelquefois s'ils les avaient, s'ils l'osaient, ou si plutôt ils étaient placés dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position à Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs,—ma porte isolée tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures,—étaient choses fort propices à ces sortes d'entreprises; et ma maison eût pu devenir sans doute, si je l'avais désiré, le rendez-vous des belles désoeuvrées des harems.

XLIV

Quelques jours plus tard, un gros nuage d'orage s'abattait sur ma case paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je n'avais cependant pas cessé de chérir. Aziyadé se révoltait contre un projet cynique que je lui exposais; elle me résistait avec une force de volonté qui voulait maîtriser la mienne, sans qu'une larme vînt dans ses yeux, ni un tremblement dans sa voix.

Je lui avais déclaré que le lendemain je ne voulais plus d'elle; qu'une autre allait pour quelques jours prendre sa place; qu'elle-même reviendrait ensuite, et m'aimerait encore après cette humiliation sans en garder même le souvenir.

Elle connaissait cette Séniha, célèbre dans les harems par ses scandales et son impunité; elle haïssait cette créature que Béhidjé-hanum chargeait d'anathèmes; l'idée d'être chassée pour cette femme la comblait d'amertume et de honte.

—C'est absolument décidé, Loti, disait-elle, quand cette Séniha sera venue, ce sera fini et je ne t'aimerai même plus. Mon âme est à toi et je t'appartiens; tu es libre de faire ta volonté. Mais, Loti, ce sera fini; j'en mourrai de chagrin peut-être, mais je ne te reverrai jamais.

XLV

Et, au bout d'une heure, à force d'amour, elle avait consenti à ce compromis insensé: elle partait et jurait de revenir—après quand l'autre s'en serait allée et qu'il me plairait de la faire demander.

Aziyadé partit, les joues empourprées et les yeux secs, et Achmet, qui marchait derrière elle, se retourna pour me dire qu'il ne reviendrait plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et j'entendis jusqu'à l'escalier traîner leurs babouches sur les tapis. Là, leurs pas s'arrêtèrent. Aziyadé s'était affaissée sur les marches pour fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu'à moi dans le silence de cette nuit.

Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir.

Je venais de le lui dire, et c'était vrai: je l'adorais, elle, et je n'aimais point cette Séniha; mes sens seulement avaient la fièvre et m'emportaient vers cet inconnu plein d'enivrements. Je songeais avec angoisse qu'en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois retranchée derrière les murs du harem, elle était à tout jamais perdue, et qu'aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J'entendis avec un indicible serrement de coeur la porte de la maison se refermer sur eux. Mais la pensée de cette créature qui allait venir brûlait mon sang: je restai là, et je ne les rappelai pas.

XLVI

Le lendemain soir, ma case était parée et parfumée, pour recevoir la grande dame qui avait désiré faire, en tout bien tout honneur, une visite à mon logis solitaire. La belle Séniha arriva très mystérieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul.

Elle enleva son voile et le féredjé de laine grise qui, par prudence, la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traîne d'une toilette française dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un goût douteux, plus coûteuse que moderne, allait mal à Séniha, qui s'en aperçut. Ayant manqué son effet, elle s'assit cependant avec aisance et parla avec volubilité. Sa voix était sans charme et ses yeux se promenaient avec curiosité sur ma chambre, dont elle louait très fort le bon air et l'originalité. Elle insistait surtout sur l'étrangeté de ma vie, et me posait sans réserve une foule de questions auxquelles j'évitais de répondre.

Et je regardais Séniha-hanum …

C'était une bien splendide créature, aux chairs fraîches et veloutées, aux lèvres entr'ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tête en arrière, haute et fière, avec la conscience de sa beauté souveraine.

L'ardente volupté se pâmait dans le sourire de cette bouche, dans le mouvement lent de ces yeux noirs, à moitié cachés sous la frange de leurs cils. J'en avais rarement vu de plus belle, là, près de moi, attendant mon bon plaisir, dans la tiède solitude d'une chambre parfumée; et cependant il se livrait en moi-même une lutte inattendue; mes sens se débattaient contre ce quelque chose de moins défini qu'on est convenu d'appeler l'âme, et l'âme se débattait contre les sens. À ce moment, j'adorais la chère petite que j'avais chassée; mon coeur débordait pour elle de tendresse et de remords. La belle créature assise près de moi m'inspirait plus de dégoût que d'amour; je l'avais désirée, elle était venue; il ne tenait plus qu'à moi de l'avoir; je n'en demandais pas davantage et sa présence m'était odieuse.

La conversation languissait, et Séniha avait des intonations ironiques. Je me raidissais contre moi-même, ayant pris une résolution si forte, que cette femme n'avait plus le pouvoir de la vaincre.

—Madame, dis-je,—toujours en turc,—quand viendra le moment où vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire?

—Merci, dit-elle, j'ai quelqu'un.

C'était une femme à précautions: un aimable eunuque, habitué sans doute aux escapades de sa maîtresse, se tenait, à toute éventualité, près de la porte de ma maison.

La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire qui me fit monter la colère au visage, et je ne fus pas loin de saisir son bras rond pour la retenir.

Je me calmai cependant, en songeant que je ne m'étais nullement dérangé, et que, des deux rôles que nous avions joué, le plus drôle assurément n'était pas le mien.

XLVII

Achmet, qui ne devait plus revenir, se présenta le lendemain dès huit heures.

Il s'était composé une mine très bourrue, et me salua d'un air froid.

L'histoire de Séniha-hanum l'eut bientôt mis en grande gaieté; il en conclut, comme à l'ordinaire, que j'étais tchok chéytan (très malin) et s'assit dans un coin pour en rire plus à l'aise.

Quand plus tard, dans nos courses à cheval, nous rencontrions la voiture de Séniha-hanum, il prenait des airs si narquois, que je fus obligé de lui faire à ce sujet des représentations et un sermon.

XLVIII

J'expédiai Achmet à Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d'instruire cette macaque de confiance de la réception faite à Séniha; de la prier de dire à Aziyadé que j'implorais mon pardon, et que je désirais le soir même sa chère présence.

J'expédiai en même temps dans la campagne trois enfants chargés de me rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prît ce jour-là pour son retour un aspect inaccoutumé de joie et de fête.

Quand Aziyadé entra le soir, du seuil de la porte à l'entrée de notre chambre, elle trouva un tapis de fleurs; les jonquilles détachées de leurs tiges couvraient le sol d'une épaisse couche odorante; on était enivré de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait pleuré ne se voyaient plus.

Aucune réflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle sourit seulement en regardant ces fleurs; elle était bien assez intelligente pour saisir d'un seul coup tout ce qu'elles lui disaient de ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cernés par les larmes rayonnaient d'une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et fière comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu, ou comme Apsâra circulant dans le paradis fleuri des divinités indoues.

Les vraies apsâras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni plus fraîches, ni plus gracieuses ni plus charmantes …

L'épisode de Séniha-hanum était clos; il avait eu pour résultat de nous faire plus vivement nous aimer.

XLIX

C'était l'heure de la prière du soir, un soir d'hiver. Le muezzin chantait son éternelle chanson, et nous étions enfermés tous deux dans notre mystérieux logis d'Eyoub.

Je la vois encore, la chère petite Aziyadé, assise à terre sur un tapis rose et bleu que les juifs nous ont pris,—droite et sérieuse, les jambes croisées dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette expression presque prophétique qui contrastait si fort avec l'extrême jeunesse de son visage et la naïveté de ses idées; expression qu'elle prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tête quelque raisonnement à elle, appuyé le plus souvent sur quelque parabole orientale, dont l'effet devait être concluant et irrésistible.

Bak, Lotim, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds, Katebtané parmak bourada var?

Et elle montrait sa main, les doigts étendus.

(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a là?)

Et je répondis en riant:

—Cinq, Aziyadé.

—Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous semblables. Bou, boundan bir partcha kutchuk. (Celui-ci—le pouce —est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que le troisième, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de tous.)

Il était en effet très petit, le plus petit doigt d'Aziyadé. Son ongle, très rose à la base, dans la partie qui venait de pousser, était à sa partie supérieure teint tout comme les autres d'une couche de henné, d'un beau rouge orange.

—Eh bien, dit-elle, de même, et à plus forte raison, Loti, les créatures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes semblables; toutes les femmes ne sont pas les mêmes, ni tous les hommes non plus …

C'était une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres femmes aimées autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient trompé et abandonné, c'était une erreur de juger par eux toutes les femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyadé, n'était pas comme les autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-même m'aimerait certainement toujours.

—Donc, Loti, donc, reste avec nous …

Et puis elle songeait à l'avenir, à cet avenir inconnu et sombre qui fascinait sa pensée.

La vieillesse,—chose très lointaine, qu'elle ne se représentait pas bien … Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore; —s'aimer éternellement dans la vie, et après la vie.

Sen kodja, disait-elle (tu seras vieux); ben kodja (je serai vieille) …

Cette dernière phrase était à peine articulée, et, suivant son habitude, plutôt mimée que parlée. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur elle-même comme une petite vieille, courbant son corps si plein de jeunesse ardente et fraîche.

Zarar yok (cela ne fait rien), était la conclusion. Cela ne fait rien, Loti, nous nous aimerons toujours.

L

Eyoub, février 1877.

Singulier début, quand on y pense, que le début de notre histoire!

Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassées jour par jour pendant un mois, dans le but d'arriver à un résultat par lui-même impossible.

S'habiller en turc à Salonique, dans un costume qui, pour un oeil quelque peu attentif, péchait même par l'exactitude des détails; circuler ainsi par la ville, quand une simple question adressée par un passant eût pu trahir et perdre l'audacieux giaour; faire la cour à une femme musulmane sous son balcon, entreprise sans précédent dans les annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutôt pour tromper l'ennui de vivre, plutôt pour rester excentrique aux yeux de camarades désoeuvrés, plutôt par défi jeté à l'existence, plutôt par bravade que par amour.

Et le succès venant couronner ce comble d'imprudence, l'aventure réussissant par l'emploi des moyens les plus propres à la faire tourner en tragédie.

Ce qui tendrait à prouver qu'il n'y a que les choses les plus notoirement folles qui viennent à bonne fin, qu'il y a une chance pour les fous, un Dieu pour les téméraires.

… Elle, la curiosité et l'inquiétude avaient été les premiers sentiments éveillés dans son coeur. La curiosité avait fixé aux treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au début plus d'étonnement que d'amour.

Elle avait tremblé pour lui d'abord, pour cet étranger qui changeait de costume comme feu Protée changeait de forme, et venait en Albanais tout doré se planter sous sa fenêtre.

Et puis elle avait songé qu'il fallait qu'il l'aimât bien, elle, l'esclave achetée, l'obscure Aziyadé, puisque, pour la contempler, il risquait si témérairement sa tête. Elle ne se doutait pas, la pauvre petite, que ce garçon si jeune de visage avait déjà abusé de toutes les choses de la vie, et ne lui apportait qu'un coeur blasé, en quête de quelque nouveauté originale; elle s'était dit qu'il devait faire bon être aimée ainsi,—et tout doucement elle avait glissé sur la pente qui devait l'amener dans les bras du giaour.

On ne lui avait appris aucun principe de morale qui pût la mettre en garde contre elle-même,—et peu à peu elle s'était laissée aller au charme de ce premier poème d'amour chanté pour elle, au charme terrible de ce danger. Elle avait donné sa main d'abord, à travers les grilles du yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis ses lèvres, jusqu'au soir où elle avait ouvert tout à fait sa fenêtre, et puis était descendue dans son jardin comme Marguerite,—comme Marguerite dont elle avait la jeunesse et la fraîche candeur.

Comme l'âme de Marguerite, son âme était pure et vierge, bien que son corps d'enfant, acheté par un vieillard, ne le fût déjà plus.

LI

Et maintenant que nous agissons d'une manière sûre et réfléchie, avec une connaissance complète de tous les usages turcs, de tous les détours de Stamboul, avec tous les perfectionnements de l'art de dissimuler, nous tremblons encore dans nos rendez-vous, et les souvenirs de ces premiers mois de Salonique nous semblent des souvenirs de rêves.

Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus raisonnables causent gravement de leurs sottises passées, nous causons de ces temps troublés de Salonique, de ces chaudes nuits d'orage pendant lesquelles nous errions dans la campagne comme des malfaiteurs,—ou sur la mer comme des insensés,—sans pouvoir encore échanger une pensée, ni même seulement une parole.

Le plus singulier de l'histoire est encore ceci, c'est que je l'aime. —La " petite fleur bleue de l'amour naïf " s'est de nouveau épanouie dans mon coeur, au contact de cette passion jeune et ardente. Du plus profond de mon âme, je l'aime et je l'adore …

LII

Un beau dimanche de janvier, rentrant à la case par un gai soleil d'hiver, je vis dans mon quartier cinq cents personnes et des pompes.

—Qu'est-ce qui brûle? demandai-je avec impatience.

J'avais toujours eu un pressentiment que ma maison brûlerait.

—Cours vite, Arif! me répondit un vieux Turc, cours vite, Arif! c'est ta maison!

Ce genre d'émotion m'était encore inconnu.

Je m'approchai pourtant d'un air indifférent de ce petit logis que nous avions arrangé l'un pour l'autre, elle pour moi, moi pour elle, avec tant d'amour.

La foule s'ouvrait sur mon passage, hostile et menaçante; de vieilles femmes en fureur excitaient les hommes et m'injuriaient; on avait senti des odeurs de soufre et vu des flammes vertes; on m'accusait de sorcellerie et de maléfices. Les vieilles méfiances n'étaient qu'endormies, et je recueillais les fruits d'être un personnage inquiétant et invraisemblable, ne pouvant se réclamer de personne et sans appui.

J'approchais lentement de notre case. Les portes étaient enfoncées, les vitres brisées, la fumée sortait par le toit; tout était au pillage, envahi par une de ces foules sinistres qui surgissent à Constantinople dans les heures de bagarre. J'entrai chez moi, il pleuvait de l'eau noire mêlée de suie, du plâtre calciné et des planches enflammées …

Le feu cependant était éteint. Un appartement brûlé, un plancher, deux portes et une cloison. Avec une grande dose de sang-froid j'avais dominé la situation; les bachibozouks avaient arraché aux pillards leur butin, fait évacuer la place et dispersé la foule.

Deux zaptiés en armes faisaient faction à ma porte enfoncée. Je leur confiai la garde de mes biens et m'embarquai pour Galata. J'allais y chercher Achmet, garçon de bon conseil, dont la présence amie m'eût été précieuse au milieu de ce désarroi.

Au bout d'une heure, j'arrivai dans ce centre du tapage et des estaminets; j'allai inutilement chez leur madame, et dans tous les bouges: Achmet ce soir-là fut introuvable.

Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni portes, roulé, par un froid mortel, dans des couvertures mouillées qui sentaient le roussi. Je dormis peu, et mes réflexions furent sombres; cette nuit fut une des nuits désagréables de ma vie.

LIII

Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les dégâts; ils étaient relativement minimes, et le mal pouvait aisément se réparer. La pièce détruite était vide et inhabitée; on eût imaginé un incendie de commande comme distraction, qu'on l'eût fait faire comme celui-là; les plus légers objets se retrouvaient partout, dérangés et salis, mais présents et intacts.

Achmet déployait une activité fiévreuse; trois vieilles juives rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scènes d'un haut comique.

Le jour suivant, tout était déblayé, lavé, séché, net et propre. Un trou noir béant remplaçait deux pièces; ce détail à part, la maison avait repris son assiette, et ma chambre, son aspect d'originale élégance.

Mes appartements étaient, ce soir-là même, disposés pour une grande réception; de nombreux plateaux supportaient des narguilhés, du ratlokoum et du café; il y avait même un orchestre, deux musiciens: un tambour et un hautbois.

Achmet avait voulu tous ces frais, et combiné cette mise en scène: à sept heures, je recevais les autorités et les notables qui allaient décider de mon sort.

Je craignais d'être obligé de me faire connaître, et de réclamer le secours de l'ambassade britannique: j'étais fort perplexe en attendant ma compagnie.

Cette façon de terminer l'aventure aurait eu pour conséquence forcée un ordre supérieur coupant court à ma vie de Stamboul, et je redoutais cette solution, plus encore que la justice ottomane.

Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes, gravement assis sur mes tapis; mon propriétaire, les notables, les voisins, les juges, la police et les derviches; l'orchestre faisant vacarme; et Achmet versant à pleins bords du mastic et du café.

Il s'agissait de me justifier de l'accusation d'incendiaire ou d'enchanteur; d'aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir failli brûler Eyoub; enfin, d'indemniser mon propriétaire et de réparer à mes frais.

Il ne faut guère compter que sur soi-même en Turquie, mais en général on réussit tout ce que l'on ose entreprendre et l'aplomb est toujours un moyen de succès. Toute la soirée, je tranchai du grand seigneur, je payai d'impertinence et d'audace; Achmet versait toujours et embrouillait à dessein les intérêts et les questions, magnifique dans son rôle;—l'orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la situation atteignait son paroxysme: mes hôtes ne se comprenaient plus et se disputaient entre eux, j'étais hors de cause.

—Allons, Loti, dit Achmet, les voilà tous à point et c'est mon oeuvre. Tu ne trouverais pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je te suis vraiment bien précieux.

La situation était compliquée et comique,—et Achmet, d'une gaieté folle et contagieuse; je cédai au besoin impérieux de faire une acrobatie, et, sautant sur les mains sans préambule, j'exécutai deux tours de clown devant l'assistance ahurie.

Achmet, ravi d'une pareille idée, tira profit de cette diversion; avec force saluts, il remit à chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne, et la séance fut dissoute sans que rien fût conclu.

Fin et moralité.—Je n'allai point en prison et ne payai point d'amende. Mon propriétaire fit réparer sa maison en remerciant Allah de lui en avoir laissé la moitié, et je demeurai l'enfant gâté du quartier.

Quand, deux jours après, Aziyadé revint au logis, elle le retrouva à son poste, en bon ordre et plein de fleurs.

Le feu prenant tout seul, au milieu d'une maison fermée, est un phénomène d'une explication difficile, et la cause première de l'incendie est toujours restée mystérieuse.

LIV

    L'essence de cette région est l'oubli…
    Quiconque est plongé dans l'Océan du coeur a trouvé
    le repos dans cet anéantissement.
    Le coeur n'y trouve autre chose que le ne pas être

(FERIDEDDIN ATTAR, poète persan.)

Il y avait réception chez Izeddin-Ali-effendi, au fond de Stamboul: la fumée des parfums, la fumée du tembaki, le tambour de basque aux paillettes de cuivre, et des voix d'hommes chantant comme en rêve les bizarres mélodies de l'Orient.

Ces soirées qui m'avaient paru d'abord d'une étrangeté barbare, peu à peu m'étaient devenues familières, et chez moi, plus tard, avaient lieu des réceptions semblables où l'on s'enivrait au bruit du tambour, avec des parfums et de la fumée.

On arrive le soir aux réceptions de Izeddin-Ali-effendi, pour ne repartir qu'au grand jour. Les distances sont grandes à Stamboul par une nuit de neige, et Izeddin entend très largement l'hospitalité.

La maison d'Izeddin-Ali, vieille et caduque au-dehors, renferme dans ses murailles noires les mystérieuses magnificences du luxe oriental. Izeddin-Ali professe d'ailleurs le culte exclusif de tout ce qui est eski, de tout ce qui rappelle les temps regrettés du passé, de tout ce qui est marqué au sceau d'autrefois,

On frappe à la porte, lourde et ferrée; deux petites esclaves circassiennes viennent sans bruit vous ouvrir.

On éteint sa lanterne, on se déchausse, opérations très bourgeoises voulues par les usages de la Turquie. Le chez soi, en Orient, n'est jamais souillé de la boue du dehors; on la laisse à la porte, et les tapis précieux que le petit-fils a reçus de l'aïeul, ne sont foulés que par des babouches ou des pieds nus.

Ces deux esclaves ont huit ans; elles sont à vendre et elles le savent. Leurs faces épanouies sont régulières et charmantes; des fleurs sont plantées dans leurs cheveux de bébé, relevés très haut sur le sommet de la tête. Avec respect elles vous prennent la main et la touchent doucement de leur front.

Aziyadé, qui avait été, elle aussi, une petite esclave circassienne, avait conservé cette manière de m'exprimer la soumission et l'amour …

On monte de vieux escaliers sombres, couverts de somptueux tapis de Perse; le haremlike s'entr'ouvre doucement et des yeux de femmes vous observent, par l'entrebâillement d'une porte incrustée de nacre.

Dans une grande pièce où les tapis sont si épais qu'on croirait marcher sur le dos d'un mouton de Kachemyre, cinq ou six jeunes hommes sont assis, les jambes croisées, dans des attitudes de nonchalance heureuse, et de tranquille rêverie. Un grand vase, de cuivre ciselé, rempli de braise, fait à cet appartement une atmosphère tiède, un tant soit peu lourde qui porte au sommeil. Des bougies sont suspendues par grappes au plafond de chêne sculpté; elles sont enfermées dans des tulipes d'opale, qui ne laissent filtrer qu'une lumière rose, discrète et voilée.

Les chaises, comme les femmes, sont inconnues dans ces soirées turques. Rien que des divans très bas, couverts de riches soies d'Asie; des coussins de brocart, de satin et d'or, des plateaux d'argent, où reposent de longs chibouks de jasmin; de petits meubles à huit pans, supportant des narguilhés que terminent de grosses boules d'ambre incrustées d'or.

Tout le monde n'est pas admis chez Izeddin-Ali, et ceux qui sont là sont choisis; non pas de ces fils de pacha, traînés sur les boulevards de Paris, gommeux et abêtis, mais tous enfants de la vieille Turquie élevés dans les Yalis dorés, à l'abri du vent égalitaire empesté de fumée de houille qui souffle d'Occident. L'oeil ne rencontre dans ces groupes que de sympathiques figures, au regard plein de flamme et de jeunesse.

Ces hommes qui, dans le jour, circulaient en costume européen, ont repris le soir, dans leur inviolable intérieur, la chemise de soie et le long cafetan en cachemire doublé de fourrure. Le paletot gris n'était qu'un déguisement passager et sans grâce, qui seyait mal à leurs organisations asiatiques.

… La fumée odorante décrit dans la tiède atmosphère des courbes changeantes et compliquées; on cause à voix basse, de la guerre souvent, d'Ignatief et des inquiétants " Moscov ", des destinées fatales que Allah prépare au khalife et à l'islam. Les toutes petites tasses de café d'Arabie ont été plusieurs fois remplies et vidées; les femmes du harem, qui rêvent de se montrer, entr'ouvrent la porte pour passer et reprendre elles-mêmes les plateaux d'argent. On aperçoit le bout de leurs doigts, un oeil quelquefois, ou un bras retiré furtivement; c'est tout, et, à la cinquième heure turque (dix heures), la porte du haremlike est close, les belles ne paraissent plus.

Le vin blanc d'Ismidt que le Koran n'a pas interdit est servi dans un verre unique, où, suivant l'usage, chacun boit à son tour.

On en boit si peu, qu'une jeune fille en demanderait davantage, et que ce vin est tout à fait étranger à ce qui va suivre.

Peu à peu, cependant, la tête devient plus lourde, et les idées plus incertaines se confondent en un rêve indécis.

Izeddin-Ali et Suleïman prennent en main des tambours de basque, et chantent d'une voix de somnambule de vieux airs venus d'Asie. On voit plus vaguement la fumée qui monte, les regards qui s'éteignent, les nacres qui brillent, la richesse du logis. Et tout doucement arrive l'ivresse, l'oubli désiré de toutes les choses humaines!

Les domestiques apportent les yatags, où chacun s'étend et s'endort …

… Le matin est rendu; le jour se faufile à travers les treillages de frêne, les stores peints et les rideaux de soie.

Les hôtes d'Izeddin-Ali s'en vont faire leur toilette, chacun dans un cabinet de marbre blanc, à l'aide de serviettes si brodées et dorées qu'en Angleterre on oserait à peine s'en servir.

Ils fument une cigarette, réunis autour du brasero de cuivre, et se disent adieu.

Le réveil est maussade… On s'imagine avoir été visité par quelque rêve des Mille et Une Nuits, quand on se retrouve le matin, pataugeant dans la boue de Stamboul, dans l'activité des rues et des bazars.

LV

Tous ces bruits des nuits de Constantinople sont restés dans ma mémoire, mêlés au son de sa voix à elle, qui souvent m'en donnait des explications étranges.

Le plus sinistre de tous était le cri des beckdjis, le cri des veilleurs de nuit annonçant l'incendie, le terrible yangun vâr! si prolongé, si lugubre, répété dans tous les quartiers de Stamboul, au milieu du silence profond.

Et puis, le matin, c'était le chant sonore, l'aubade des coqs, précédant de peu la prière des muezzins, chant triste parce qu'il annonçait le jour, et que, demain, pour revenir, tout serait de nouveau en question, tout, même sa vie!

Une des premières nuits qu'elle passa dans cette case isolée d'Eyoub, un bruit rapproché, dans l'escalier même du vieux logis, nous fit tous deux frémir. Tous deux nous crûmes entendre à notre porte une troupe de djinns, ou des hommes à turban, rampant sur les marches vermoulues, avec des poignards et des yatagans dégainés. Nous avions tout à craindre, quand nous étions réunis, et il nous était permis de trembler.

Mais le bruit s'était renouvelé, plus distinct et moins terrible, si caractéristique même qu'il ne laissait plus d'équivoque:

Setchan! (Les souris!) dit-elle en riant, et tout à fait rassurée …

Le fait est que la vieille masure en était pleine, et qu'elles s'y livraient, la nuit, des batailles rangées fort meurtrières.

Tchok setchan var senin evdé, Lotim! disait-elle souvent. (Il y a beaucoup de souris dans ta maison, Loti!)

C'est pourquoi, un beau soir, elle me fit présent du jeune Kédi-bey.

Kédi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un énorme et très imposant matou, avait alors à peine un mois; c'était une toute petite boule jaune, ornée de gros yeux verts, et très gourmande.

Elle me l'avait apporté en surprise, un soir, dans un de ces cabas de velours brodé d'or dont se servent les enfants turcs qui vont à l'école.

Ce cabas avait été le sien, à l'époque où elle allait, jambes nues et sans voile, faire son instruction très incomplète chez le vieux pédagogue à turban du village de Canlidja, sur la côte asiatique du Bosphore. Elle avait très peu profité des leçons de ce maître, et écrivait fort mal; ce qui ne m'empêchait point d'aimer ce pauvre cabas fané, qui avait été le compagnon de sa petite enfance …

Kédi-bey, le soir où il me fut offert, était emmailloté en outre dans une serviette de soie, où la frayeur du voyage lui avait fait commettre toute sorte d'incongruités.

Aziyadé, qui avait pris la peine de lui broder un collier à paillettes d'or fut tout à fait désolée de voir son élève dans une situation si pénible. Il avait si singulière mine, elle-même était si désappointée, que nous fûmes, Achmet et moi, pris d'un accès de fou rire en présence de ce déballage.

Cette présentation de Kédi-bey est restée un des souvenirs que de ma vie je ne pourrai oublier.

LVI

Allah illah Allah, vé Mohammed! reçoul Allah (Dieu seul est Dieu, et Mahomet est son prophète!).

Tous les jours, depuis des siècles, à la même heure, sur les mêmes notes, du haut du minaret de la djiami, la même phrase retentit au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique, une régularité fatale.

Ceux-là qui ne sont déjà plus qu'un peu de cendre l'entendaient à cette même place, tout comme nous qui sommes nés d'hier. Et sans trêve, depuis trois cents ans, à l'aube incertaine des jours d'hiver, aux beaux levers du soleil d'été, la phrase sacramentelle de l'islam éclate dans la sonorité matinale, mêlée au chant des coqs, aux premiers bruits de la vie qui s'éveille. Diane lugubre, triste réveil à nos nuits blanches, à nos nuits d'amour. Et alors, il faut partir, précipitamment nous dire adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain quelque révélation subite, quelque vengeance d'un vieillard trompé par quatre femmes, ne viendra pas nous séparer pour toujours, si demain ne se jouera pas quelqu'un de ces sombres drames de harem, contre lesquels toute justice humaine est impuissante, tout secours matériel, impossible.

Elle s'en va, ma chère petite Aziyadé, affublée comme une femme du bas peuple d'une grossière robe de laine grise fabriquée dans ma maison, courbant sa taille flexible,—appuyée sur un bâton quelquefois, et cachant son visage sous un épais yachmak.

Un caïque l'emmène, là-bas, dans le quartier populeux des bazars, d'où elle rejoint au grand jour le harem de son maître, après avoir repris chez Kadidja ses vêtements de cadine. Elle rapporte de sa promenade, pour un peu sauvegarder les apparences, quelques objets pouvant ressembler à des achats de fleurs ou de rubans …

LVII

…Achmet était très important et très solennel: nous accomplissions tous deux une expédition pleine de mystère, et lui était nanti des instructions d'Aziyadé, tandis que moi, j'avais juré de me laisser mener et d'obéir.

À l'échelle d'Eyoub, Achmet débattit le prix d'un caïque pour
Azar-kapou. Le marché conclu, il me fit embarquer. Il me dit gravement:

—Assieds-toi, Loti.

Et nous partîmes.

À Azar-kapou, je dus le suivre dans d'immondes ruelles de truands, boueuses, noires, sinistres, occupées par des marchands de goudron, de vieilles poulies et de peaux de lapin; de porte en porte, nous demandions un certain vieux Dimitraki, que nous finîmes par trouver, au fond d'un bouge inénarrable.

C'était un vieux Grec en haillons, à barbe blanche, à mine de bandit.

Achmet lui présenta un papier sur lequel était calligraphié le nom d'Aziyadé, et lui tint, dans la langue d'Homère, un long discours que je ne compris pas.

Le vieux tira d'un coffre sordide une manière de trousse pleine de petits stylets, parmi lesquels il parut choisir les plus affilés, préparatifs peu rassurants!

Il dit à Achmet ces mots, que mes souvenirs classiques me permirent cependant de comprendre:

—Montrez-moi la place.

Et Achmet, ouvrant ma chemise, posa le doigt du côté gauche, sur l'emplacement du coeur …

LVIII

L'opération s'acheva sans grande souffrance, et Achmet remit à l'artiste un papier-monnaie de dix piastres, provenant de la bourse d'Aziyadé.

Le vieux Dimitraki exerçait l'invraisemblable métier de tatoueur pour marins grecs. Il avait une légèreté de touche, et une sûreté de dessin très remarquables.

Et j'emportais sur ma poitrine une petite plaque endolorie, rouge, labourée de milliers d'égratignures—qui, en se cicatrisant ensuite, représentèrent en beau bleu le nom turc d'Aziyadé.

Suivant la croyance musulmane, ce tatouage, comme toute autre marque ou défaut de mon corps terrestre, devait me suivre dans l'éternité.

LIX

LOTI A PLUMKETT

Février 1877.

Oh! la belle nuit qu'il faisait … Plumkett, comme Stamboul était beau!

À huit heures, j'avais quitté le Deerhound.

Quand, après avoir marché bien longtemps, j'arrivai à Galata, j'entrai chez leur " madame " prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux nous nous acheminâmes vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers musulmans.

Là, Plumkett, deux chemins se présentent à nous chaque soir, entre lesquels nous devons choisir pour rejoindre Eyoub.

Traverser le grand pont de bateau qui mène à Stamboul, s'en aller à pied par le Phanar, Balate et les cimetières, est une route directe et originale; mais c'est aussi, la nuit, une route dangereuse que nous n'entreprenons guère qu'à trois, quand nous avons avec nous notre fidèle Samuel.

Ce soir-là, nous avions pris un caïque au pont de Kara-Keui, pour nous rendre par mer tranquillement à domicile.

Pas un souffle dans l'air, pas un mouvement sur l'eau, pas un bruit!
Stamboul était enveloppé d'un immense suaire de neige.

C'était un aspect imposant et septentrional, qu'on n'attendait point de la ville du soleil et du ciel bleu.

Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases noires, défilaient en silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une monotone et sinistre teinte blanche.

Au-dessus de ces fourmilières humaines ensevelies sous la neige, se dressaient les masses grandioses des mosquées grises, et les pointes aiguës des minarets.

La lune, voilée dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumière indécise et bleue.

Quand nous arrivâmes à Eyoub, nous vîmes qu'une lueur filtrait à travers les carreaux, les treillages et les épais rideaux de nos fenêtres: elle était là; la première, elle était rendue au logis …

Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d'Europe, bêtement accessibles à vous-mêmes et aux autres, vous ne pouvez point soupçonner ce bonheur d'arriver, qui vaut à lui seul toutes les fatigues et tous les dangers …

LX

Un temps viendra où, de tout ce rêve d'amour, rien ne restera plus; un temps viendra, où tout sera englouti avec nous-mêmes dans la nuit profonde; où tout ce qui était nous aura disparu, tout jusqu'à nos noms gravés sur la pierre …

Il est un pays que j'aime et que je voudrais voir: la Circassie, avec ses sombres montagnes et ses grandes forêts. Cette contrée exerce sur mon imagination un charme qui lui vient d'Aziyadé: là, elle a pris son sang et sa vie.

Quand je vois passer les farouches Circassiens, à moitié sauvages, enveloppés de peaux de bêtes, quelque chose m'attire vers ces inconnus, parce que le sang de leurs veines est pareil à celui de ma chérie.

Elle, elle se souvient d'un grand lac, au bord duquel elle pense qu'elle était née, d'un village perdu dans les bois dont elle ne sait plus le nom, d'une plage où elle jouait en plein air, avec les autres petits enfants des montagnards …

On voudrait reprendre sur le temps le passé de la bien-aimée, on voudrait avoir vu sa figure d'enfant, sa figure de tous les âges; on voudrait l'avoir chérie petite fille, l'avoir vue grandir dans ses bras à soi, sans que d'autres aient eu ses caresses, sans qu'aucun autre ne l'ait possédée, ni aimée, ni touchée, ni vue. On est jaloux de son passé, jaloux de tout ce qui, avant vous, a été donné à d'autres; jaloux des moindres sentiments de son coeur, et des moindres paroles de sa bouche, que, avant vous, d'autres ont entendues. L'heure présente ne suffit pas; il faudrait aussi tout le passé, et encore tout l'avenir. On est là, les mains dans les mains; les poitrines se touchent, les lèvres se pressent; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points à la fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu'un seul être et se fondre l'un dans l'autre …

—Aziyadé, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton enfance, et parle-moi du vieux maître d'école de Canlidja.

Aziyadé sourit, et cherche dans sa tête quelque histoire nouvelle, entremêlée de réflexions fraîches et de parenthèses bizarres. Les plus aimées de ces histoires, où les hodjas (les sorciers) jouent ordinairement les grands premiers rôles, les plus aimées sont les plus anciennes, celles qui sont déjà à moitié perdues dans sa mémoire, et ne sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance.

—À toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue; nous en étions restés à quand tu avais seize ans …

Hélas!… Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans d'autres langues, je l'avais dit à d'autres! Tout ce qu'elle me dit, d'autres me l'avaient dit avant elle! Tous ces mots sans suite, délicieusement insensés, qui s'entendent à peine, avant Aziyadé, d'autres me les avaient répétés!

Sous le charme d'autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon coeur, j'ai aimé d'autres pays, d'autres sites, d'autres lieux, et tout est passé!

J'avais fait avec une autre ce rêve d'amour infini: nous nous étions juré qu'après nous être adorés sur la terre, nous être fondus ensemble tant qu'il y aurait de la vie dans nos veines, nous irions encore dormir dans la même fosse, et que la même terre nous reprendrait, pour que nos cendres fussent mêlées éternellement. Et tout cela est passé, effacé, balayé!…Je suis bien jeune encore, et je ne m'en souviens plus.

S'il y a une éternité, avec laquelle irai-je revivre ailleurs? Sera-ce avec elle, petite Aziyadé, ou bien avec toi?

Qui pourrait bien démêler, dans ces extases inexpliquées, dans ces ivresses dévorantes, qui pourrait bien démêler ce qui vient des sens, de ce qui vient du coeur? Est-ce l'effort suprême de l'âme vers le ciel, ou la puissance aveugle de la nature, qui veut se recréer et revivre? Perpétuelle question, que tous ceux qui ont vécu se sont posée, tellement que c'est divaguer que de se la poser encore.

Nous croyons presque à l'union immatérielle et sans fin, parce que nous nous aimons. Mais combien de milliers d'êtres qui y ont cru, depuis des milliers d'années que les générations passent, combien qui se sont aimés et qui, tout illuminés d'espoir, se sont endormis confiants, au mirage trompeur de la mort! Hélas! dans vingt ans, dans dix ans peut-être, où serons-nous, pauvre Aziyadé? Couchés en terre, deux débris ignorés, des centaines de lieues sans doute sépareront nos tombes,—et qui se souviendra encore que nous nous sommes aimés?

Un temps viendra où, de tout ce rêve d'amour, rien ne restera plus. Un temps viendra où nous serons perdus tous deux dans la nuit profonde, où rien ne survivra de nous-mêmes, où tout s'effacera, tout jusqu'à nos noms écrits sur nos pierres.

Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes dans les harems de Constantinople. La chanson triste du muezzin retentira toujours dans le silence des matinées d'hiver,—seulement, elle ne nous réveillera plus!

………………