WeRead Powered by ReaderPub
Aziyadé / Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. cover

Aziyadé / Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.

Chapter 134: VII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrator records an intense, clandestine love affair with a local woman encountered in a foreign port, presenting the story through diary entries, letters, and personal impressions. He interweaves intimate scenes and vivid descriptions of city life, ceremonies, and landscapes to evoke atmosphere and cultural distance. Supporting figures and household dynamics complicate devotion, loyalty, and secrecy, while recurring tensions of longing and imminent separation give the account a melancholic, reflective tone. The work balances sensual detail with travelogue-like observation.

LXI

Le voyage à Angora, capitale des chats, était depuis longtemps en question.

J'obtiens de mes chefs l'autorisation de partir (permission de dix jours), à la condition que je ne me mettrai là-bas dans aucune espèce de mauvais cas pouvant nécessiter l'intervention de mon ambassade.

La bande s'organise à Scutari par un temps sans nuage; les derviches Riza-effendi, Mahmoud-effendi, et plusieurs amis de Stamboul sont de l'expédition; il y a aussi des dames turques, des domestiques et un grand nombre de bagages. La caravane pittoresque défile au soleil, dans la longue avenue de cyprès qui traverse les grands cimetières de Scutari. Le site est là d'une majesté funèbre; on a, de ces hauteurs, une incomparable vue de Stamboul.

LXII

La neige retarde de plus en plus notre marche, à mesure que nous nous enfonçons plus avant dans les montagnes. Impossible d'atteindre avant deux semaines la capitale des chats.

Après trois jours de marche, je me décide à dire adieu à mes compagnons de route; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour visiter Nicomédie et Nicée, les vieilles villes de l'antiquité chrétienne.

J'emporte de cette première partie du voyage le souvenir d'une nature ombreuse et sauvage, de fraîches fontaines, de profondes vallées, tapissées de chênes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs, le tout par un beau temps d'hiver, et légèrement saupoudré de neige.

Nous couchons dans des hane, dans des bouges sans nom.

Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit à Mudurlu; nous montons au premier étage d'un vieux hane enfumé où dorment déjà pêle-mêle des tziganes et des montreurs d'ours. Immense pièce noire, si basse, que l'on y marche en courbant la tête. Voici la table d'hôte: une vaste marmite où des objets inqualifiables nagent dans une épaisse sauce; on la pose par terre, et chacun s'assied alentour. Une seule et même serviette, longue à la vérité de plusieurs mètres, fait le tour du public et sert à tout le monde.

Achmet déclare qu'il aime mieux périr de froid dehors que de dormir dans la malpropreté de ce bouge. Au bout d'une heure cependant, transis et harassés de fatigue, nous étions couchés et profondément endormis.

Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tête aux pieds, nous laver en plein vent, dans l'eau claire d'une fontaine.

LXIII

Le soir d'après, nous arrivons à Ismidt (Nicomédie) à la nuit tombante. Nous étions sans passeport et on nous arrête. Certain pacha est assez complaisant pour nous en fabriquer deux de fantaisie, et, après de longs pourparlers, nous réussissons à ne pas coucher au poste. Nos chevaux cependant sont saisis et dorment en fourrière.

Ismidt est une grande ville turque, assez civilisée, située au bord d'un golfe admirable; les bazars y sont animés et pittoresques. Il est interdit aux habitants de se promener après huit heures du soir, même en compagnie d'une lanterne.

J'ai bon souvenir de la matinée que nous passâmes dans ce pays, une première matinée de printemps, avec un soleil déjà chaud, dans un beau ciel bleu. Bien rassasiés tous deux d'un bon déjeuner de paysans, bien frais et dispos, et nos papiers en règle, nous commençons l'ascension d'Orkhan-djiami. Nous grimpons par de petites rues pleines d'herbes folles, aussi raides que des sentiers de chèvre. Les papillons se promènent et les insectes bourdonnent; les oiseaux chantent le printemps, et la brise est tiède. Les vieilles cases de bois, caduques et biscornues, sont peintes de fleurs et d'arabesques; les cigognes nichent partout sur les toits, avec tant de sans-gêne que leurs constructions empêchent plusieurs particuliers d'ouvrir leurs fenêtres.

Du haut de la djiami d'Orkhan, la vue plane sur le golfe d'Ismidt aux eaux bleues, sur les fertiles plaines d'Asie, et sur l'Olympe de Brousse qui dresse là-haut tout au loin sa grande cime neigeuse.

LXIV

D'Ismidt à Taouchandjil, de Taouchandjil à Kara-Moussar, deuxième étape où la pluie nous prend.

De Kara-Moussar à Nicée (Isnik), course à cheval dans des montagnes sombres, par temps de neige; l'hiver est revenu. Course semée de péripéties, un certain Ismaël, accompagné de trois zéibeks armés jusqu'aux dents, ayant eu l'intention de nous dévaliser. L'affaire s'arrange pour le mieux, grâce à une rencontre inattendue de bachibozouks, et nous arrivons à Nicée, crottés seulement. Je présente avec assurance mon passeport de sujet ottoman, fabrique du pacha d'Ismidt; l'autorité, malgré mon langage encore hésitant, se laisse prendre à mon chapelet et à mon costume; me voilà pour tout de bon un indiscutable effendi.

À Nicée, de vieux sanctuaires chrétiens des premiers siècles, une Aya-Sophia (Sainte-Sophie), soeur aînée de nos plus anciennes églises d'Occident. Encore des montreurs d'ours pour compagnons de chambrée.

Nous voulions rentrer par Brousse et Moudania; l'argent étant venu à manquer, nous retournons à Kara-Moussar, où nos dernières piastres passent à déjeuner. Nous tenons conseil, duquel conseil il résulte que je donne ma chemise à Achmet, qui va la vendre. Cet argent suffit à payer notre retour et nous nous embarquons le coeur léger, et la bourse aussi.

Nous voyons reparaître Stamboul avec joie. Ces quelques journées y ont changé l'aspect de la nature; de nouvelles plantes ont poussé sur le toit de ma case; toute une nichée de petits chiens, dernièrement nés sur le seuil de ma porte, commencent à japer et à remuer la queue; leur maman nous fait grand accueil.

LXV

Aziyadé arriva le soir, me racontant combien elle avait été inquiète, et combien de fois elle avait dit pour moi:

Allah! Sélamet versen Loti! (Allah! protège Loti!)

Elle m'apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite boîte, qui sentait l'eau de roses comme tout ce qui venait d'elle. Sa figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mystérieux, très soigneusement caché dans sa robe.

—Tiens, Loti, dit-elle, bon benden sana édié. (Ceci est un cadeau que je te fais.)

C'était une lourde bague en or martelé, sur laquelle était gravé son nom.

Depuis longtemps, elle rêvait de me donner une bague, sur laquelle j'emporterais dans mon pays son nom gravé. Mais la pauvre petite n'avait pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif; il lui était possible d'apporter chez moi des pièces de soie brodée, des coussins et différents objets dont elle disposait sans contrôle; mais on ne lui donnait que de petites sommes; tout passait à payer la discrétion d'Emineh, sa servante, et il lui était difficile d'acheter une bague sur ses économies. Alors elle avait songé à ses bijoux à elle; mais elle avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers, et il avait fallu recourir aux expédients. C'étaient ses propres bijoux, écrasés au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle m'apportait aujourd'hui, transformés en une énorme bague, irrégulière et massive.

Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait jamais, que je la porterais toute ma vie …

LXVI

C'était un matin radieux d'hiver,—de l'hiver si doux du Levant.

Aziyadé, qui avait quitté Eyoub une heure avant nous et descendu la Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre le harem de son maître, à Mehmed-Fatih.—Elle était gaie et souriante sous son voile blanc; la vieille Kadidja était auprès d'elle, et toutes deux étaient confortablement assises au fond de leur caïque effilé, dont l'avant était orné de perles et de dorures.

Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, étendus sur les coussins rouges d'un long caïque à deux rameurs.

C'était le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais et les mosquées, encore roses sous le soleil levant, se réfléchissaient dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de karabataks (de plongeons noirs) exécutaient des cabrioles fantastiques autour des barques des pêcheurs, et disparaissaient la tête la première dans l'eau froide et bleue.

Le hasard, ou la fantaisie de nos caiqdjis, fit que nos barques dorées passèrent l'une près de l'autre, si près même que nos avirons furent engagés. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser à cette occasion les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arrière-petit-fils de chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire à la dérobée, montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire.

Aziyadé, au contraire, passa sans sourciller.

Elle semblait uniquement occupée d'espiègleries de karabataks:

Neh cheytan haivan! disait-elle à Kadidja. (Quel oiseau malin!)

LXVII

"Qui sait, quand la belle saison finira, lequel de nous sera encore envie? " Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, elle ne durera pas. " Écoutez la chanson du rossignol: la saison vernale s'approche. " Le printemps a déployé un berceau de joie dans chaque bosquet. " Où l'amandier répand ses fleurs argentées." Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, elle ne durera pas " (Extrait d'une vieille poésie orientale)

… Encore un printemps, les amandiers fleurissent, et moi, je vois avec terreur, chaque saison qui m'entraîne plus avant dans la nuit, chaque année qui m'approche du gouffre … Où vais-je, mon Dieu?… Qu'y a-t-il après? et qui sera près de moi quand il faudra boire la sombre coupe !…

"C'est la saison de la joie et du plaisir: la saison vernale est arrivée. " Ne fais pas de prière avec moi, ô prêtre; cela a son propre temps."

………………

4

MANÉ, THÉCEL, PHARÈS

I

Stamboul, 19 mars 1877.

L'ordre de départ était arrivé comme un coup de foudre: le Deerhound était rappelé à Southampton. J'avais remué ciel et terre pour éluder cet ordre et prolonger mon séjour à Stamboul; j'avais frappé à toutes les portes, même à la porte de l'armée ottomane qui fut bien près de s'ouvrir pour moi.

—Mon cher ami, avait dit le pacha, dans un anglais très pur, et avec cet air de courtoisie parfaite des Turcs de bonne naissance, mon cher ami, avez-vous aussi l'intention d'embrasser l'islamisme?

—Non, Excellence, dis-je; il me serait indifférent de me faire naturaliser ottoman, de changer de nom et de patrie, mais, officiellement, je resterai chrétien.

—Bien, dit-il, j'aime mieux cela; l'islamisme n'est pas indispensable, et nous n'aimons guère les renégats. Je crois pouvoir vous affirmer, continua le pacha, que vos services ne seront pas admis à titre temporaire, votre gouvernement d'ailleurs s'y opposerait; mais ils pourraient être admis à titre définitif. Voyez si vous voulez nous rester. Il me semble difficile que vous ne partiez pas d'abord avec votre navire, car nous avons peu de temps pour ces démarches; cela vous permettrait d'ailleurs de réfléchir longuement à une détermination aussi grave, et vous nous reviendrez après. Si cependant vous le désirez, je puis faire dès ce soir présenter votre requête à Sa Majesté le Sultan, et j'ai tout lieu de croire que sa réponse vous sera favorable.

—Excellence, dis-je, j'aime mieux, si cela est possible, que la chose se décide immédiatement; plus tard, vous m'oublieriez. Je vous demanderai seulement ensuite un congé pour aller voir ma mère.

Je priai cependant qu'on m'accordât une heure, et je sortis pour réfléchir.

Cette heure me parut courte; les minutes s'enfuyaient comme des secondes, et mes pensées se pressaient avec tumulte.

Je marchais au hasard dans les rues du vieux quartier musulman qui couvre les hauteurs du Taxim, entre Péra et Foundoucli. Il faisait un temps sombre, lourd et tiède: les vieilles cases de bois variaient de nuances, entre le gris foncé, le noir et le brun rouge; sur les pavés secs, des femmes turques circulaient en petites pantoufles jaunes, en se tenant enveloppées jusqu'aux yeux dans des pièces de soie écarlate ou orange brodées d'or. On avait des échappées de perspective de trois cents mètres de haut, sur le sérail blanc et ses jardins de cyprès noirs, sur Scutariet sur le Bosphore, à demi voilés par des vapeurs bleues.

Abandonner son pays, abandonner son nom, c'est plus sérieux qu'on ne pense quand cela devient une réalité pressante, et qu'il faut avant une heure avoir tranché la question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul, quand j'y serai rivé pour la vie? L'Angleterre, le train monotone de l'existence britannique, les amis fâcheux, les ingrats, je laisse tout cela sans regrets et sans remords. Je m'attache à ce pays dans un instant de crise suprême; au printemps, la guerre décidera de son sort et du mien. Je serai le yuzbâchi Arif; aussi souvent que dans la marine de Sa Majesté, j'aurai des congés pour aller voir là-bas ceux que j'aime, pour aller m'asseoir encore au foyer, à Brightbury sous les vieux tilleuls.

Mon Dieu, oui!… pourquoi pas, yuzbâchi, turc pour de bon, et rester auprès d'elle …

Et je songeai à cet instant d'ivresse: rentrer à Eyoub, un beau jour, costumé en yuzbâchi, en lui annonçant que je ne m'en vais plus.

Au bout d'une heure, ma décision était prise et irrévocable: partir et l'abandonner me déchirait le coeur. Je me fis de nouveau introduire chez le pacha, pour lui donner le oui solennel qui devait me lier pour jamais à la Turquie, et le prier de faire, le soir même, présenter ma requête au sultan.

II

Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa devant mes yeux:

—Je vous remercie, Excellence, dis-je; je n'accepte pas. Veuillez seulement vous souvenir de moi; quand je serai en Angleterre, peut-être vous écrirai-je …

III

Alors, il fallut pour tout de bon songer à partir.

Courant de porte en porte, j'expédiai le soir même les courses de Péra, remettant, sans demander mon reste, des cartes P. P. C.

Achmet, en tenue de cérémonie, suivait à trois pas, portant mon manteau:

—Ah! dit-il, ah! Loti, tu nous quittes et tu fais tes visites d'adieu; j'ai deviné cela, moi. Eh bien, s'il est vrai que tu nous aimes, nous, et que ceux-là t'ennuient; s'il est vrai que les conventions des autres ne sont pas faites pour toi, laisse-les; laisse ces habits noirs qui sont laids, et ce chapeau qui est drôle. Viens vite à Stamboul avec nous, et envoie promener tout ce monde.

Plusieurs de mes visites d'adieu furent manquées, par suite de ce discours d'Achmet.

IV

Stamboul, 20 mars 1877.

Une dernière promenade avec Samuel. Nos instants sont comptés. Le temps inexorable emporte ces dernières heures, après lesquelles nous nous séparerons pour jamais!—des heures d'hiver, grises et froides, avec des rafales de mars.

Il était convenu qu'il allait s'embarquer pour son pays avant mon départ pour l'Angleterre. Il m'avait demandé, comme dernière faveur, de le promener avec moi en voiture ouverte jusqu'au coup de sifflet du paquebot.

Cet Achmet qui avait pris sa place, et devait dans l'avenir me suivre en Angleterre, augmentait sa douleur; il était malade de chagrin. Il ne comprenait pas, le pauvre Samuel, qu'il y avait un abîme entre son affection à lui, si tourmentée, et l'affection limpide et fraternelle de Mihran-Achmet; que lui, Samuel, était une plante de serre chaude, impossible à transplanter là-bas, sous mon toit paisible.

L'arabahdji nous mène grand train, au grand trot de ses chevaux. Samuel est enveloppé comme un pacha dans mon manteau de fourrure, que je lui abandonne; sa belle tête est pâle et triste; il regarde en silence défiler les quartiers de Stamboul, les places immenses et désertes où poussent l'herbe et la mousse, les minarets gigantesques, les vieilles mosquées décrépites, blanches sur le ciel gris, les vieux monuments avec leur cachet d'antiquité et de délabrement, qui s'en vont en ruine comme l'islamisme.

Stamboul est désolé et mort sous ce dernier vent d'hiver; les muezzins chantent la prière de trois heures; c'est l'heure du départ.

Je l'aimais bien pourtant, mon pauvre Samuel; je lui dis, comme on dit aux enfants, que, pour lui aussi, je dois revenir, et que j'irai le voir à Salonique; mais il a compris, lui, qu'il ne me reverra jamais, et ses larmes me brisent un peu le coeur.

V

21 mars.

Pauvre chère petite Aziyadé! le courage m'avait manqué pour lui dire à elle: " Après-demain, je vais partir."

Je rentrai le soir à la case. Le soleil couchant éclairait ma chambre de ses beaux rayons rouges; le printemps était dans l'air. Les cafedjis s'étalaient dehors comme dans les jours d'été; tous les hommes du voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilhé sous les amandiers blancs de fleurs.

Achmet était dans la confidence de mon départ. Nous faisions l'un et l'autre des efforts inouïs de conversation; mais Aziyadé avait à moitié compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit vint, et nous trouva silencieux comme des morts.

À une heure à la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine vieille caisse qui, renversée, nous servait de table, et posa dessus notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac nous avaient laissés sans sou ni maille.)

C'était gai d'ordinaire, notre dîner à deux, et nous nous amusions nous-mêmes de notre misère: deux personnages souvent habillés de soie et d'or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le fond d'une vieille caisse.

Aziyadé s'était assise comme moi; mais sa part devant elle restait intacte; ses yeux étaient attachés sur moi avec une fixité étrange, et nous avions peur l'un et l'autre de rompre ce silence.

—J'ai compris, va, Loti, dit-elle … C'est la dernière fois, n'est-ce pas?

Et ses larmes pressées commencèrent à tomber sur son pain sec.

—Non, Aziyadé, non, ma chérie! Demain encore, et je te le jure.
Après, je ne sais plus …

Achmet vit que le souper était inutile. Il emporta sans rien dire la vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans l'obscurité …

VI

Le lendemain, c'était le jour de tout arracher, de tout démolir, dans cette chère petite case, meublée peu à peu avec amour, où chaque objet nous rappelait un souvenir.

Deux hamals que j'avais enrôlés pour cette besogne étaient là, attendant mes ordres pour s'y mettre; j'imaginai de les envoyer dîner pour gagner du temps et retarder cette destruction.

—Loti, dit Achmet, pourquoi ne dessines-tu pas ta chambre? Après les années, quand la vieillesse sera venue, tu la regarderas et tu te souviendras de nous.

Et j'employai cette dernière heure à dessiner ma chambre turque. Les années auront du mal à effacer le charme de ces souvenirs.

Quand Aziyadé vint, elle trouva des murailles nues, et tout en désarroi; c'était le commencement de la fin. Plus que des caisses, des paquets et du désordre; les aspects qu'elle avait aimés étaient détruits pour toujours. Les nattes blanches qui couvraient les planches, les tapis sur lesquels on se promenait nu-pieds, étaient partis chez les juifs, tout avait repris l'air triste et misérable.

Aziyadé entra presque gaie, s'étant monté la tête avec je ne sais quoi; elle ne put cependant supporter l'aspect de cette chambre dénudée, et fondit en larmes.

VII

Elle m'avait demandé cette grâce des condamnés à mort, de faire ce dernier jour tout ce qui lui plairait.

—Aujourd'hui, à tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais non. Je veux faire plusieurs choses à ma tête. Tu ne diras rien, et tu approuveras tout.

À neuf heures du soir, rentrant en caïque de Galata, j'entendis dans ma case un tapage inusité; il en sortait des chants et une musique originale.

Dans l'appartement récemment incendié, au milieu d'un tourbillon de poussière, s'agitait la chaîne d'une de ces danses turques qui ne finissent qu'après complet épuisement des acteurs; des gens quelconques, matelots grecs ou musulmans, ramassés sur la Corne d'or, dansaient avec fureur; on leur servait du raki, du mastic et du café.

Les habitués de la case, Suleïman, le vieux Riza, les derviches Hassan et Mahmoud, contemplaient ce spectacle avec stupéfaction.

La musique partait de ma chambre: j'y trouvai Aziyadé tournant elle-même la manivelle d'une de ces grandes machines assourdissantes, orgues de Barbarie du Levant qui jouent les danses turques sur des notes stridentes, avec accompagnement de sonnettes et de chapeaux chinois.

Aziyadé était dévoilée, et les danseurs pouvaient, par la portière entr'ouverte, apercevoir sa figure. C'était contraire à tous les usages, et aussi à la prudence la plus élémentaire. On n'avait jamais vu dans le saint quartier d'Eyoub pareille scène ni pareil scandale, et, si Achmet n'eût affirmé au public qu'elle était Arménienne, elle eût été perdue.

Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission; c'était drôle et c'était navrant; j'avais envie de rire, et son regard à elle me serrait le coeur. Les pauvres petites filles qui poussent sans père ni mère à l'ombre des harems, sont pardonnables de toutes leurs idées saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui régissent les femmes chrétiennes.

Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce grand meuble des sons extravagants.

On a défini la musique turque: les accès d'une gaieté déchirante, et je compris admirablement, ce soir-là, une si paradoxale définition.

Bientôt, intimidée de son oeuvre, intimidée de son propre tapage, et toute honteuse de se trouver sans voile à la vue de ces hommes, elle alla s'asseoir sur un large divan, seul meuble qui restât dans la case, et, après avoir ordonné au joueur d'orgue de continuer sa besogne, elle pria qu'on lui donnât comme aux autres une cigarette et du café.

VIII

On avait, suivant la couleur et la forme consacrées, apporté à Aziyadé son café turc dans une tasse bleue posée sur un pied de cuivre, et grande à peu près comme la moitié d'un oeuf.

Elle semblait plus calme et me regardait en souriant; ses yeux limpides et tristes me demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme; comme un enfant qui a conscience d'avoir fait des sottises, et qui se sait chéri, elle demandait grâce avec ses yeux, qui avaient plus de charme et de persuasion que toute parole humaine.

Elle avait fait pour cette soirée une toilette qui la rendait étrangement belle; la richesse orientale de son costume contrastait maintenant avec l'aspect de notre demeure, redevenue sombre et misérable. Elle portait une de ces vestes à longues basques dont les femmes turques d'aujourd'hui ont presque perdu le modèle, une veste de soie violette semée de roses d'or. Un pantalon de soie jaune descendait jusqu'à ses chevilles, jusqu'à ses petits pieds chaussés de pantoufles dorées. Sa chemise en gaze de Brousse lamée d'argent, laissait échapper ses bras ronds, d'une teinte mate et ambrée, frottés d'essence de roses. Ses cheveux bruns étaient divisés en huit nattes, si épaisses, que deux d'entre elles auraient suffi au bonheur d'une merveilleuse de Paris; ils s'étalaient à côté d'elle sur le divan, noués au bout par des rubans jaunes, et mêlés de fils d'or, à la manière des femmes arméniennes. Une masse d'autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient nimbe autour de ses joues rondes, d'une pâleur chaude et dorée. Des teintes d'un ambre plus foncé entouraient ses paupières; et ses sourcils, très rapprochés d'ordinaire, se rejoignaient ce soir-là avec une expression de profonde douleur.

Elle avait baissé les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses larges prunelles glauques, penchées vers la terre; ses dents étaient serrées, et sa lèvre rouge s'entr'ouvrait par une contraction nerveuse qui lui était familière. Ce mouvement qui eût rendu laide une autre femme, la rendait, elle, plus charmante; il indiquait chez elle la préoccupation ou la douleur, et découvrait deux rangées pareilles de toutes petites perles blanches. On eût vendu son âme pour embrasser ces perles blanches, et la contraction de cette lèvre rouge, et ces gencives qui semblaient faites de la pulpe d'une cerise mûre.

Et j'admirais ma maîtresse; je me pénétrais à la dernière heure de ses traits bien-aimés pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit déchirant de cette musique, la fumée aromatisée du narguilhé amenaient doucement l'ivresse, cette légère ivresse orientale qui est l'anéantissement du passé et l'oubli des heures sombres de la vie.

Et ce rêve insensé s'imposait à mon esprit: tout oublier, et rester près d'elle, jusqu'à l'heure froide du désenchantement ou de la mort …

IX

On entendit au milieu de ce tapage un léger craquement de porcelaine: Aziyadé était restée immobile, seulement elle venait de briser sa tasse dans sa main crispée, et les débris tombaient à terre.

Le mal n'était pas grand; le café épais après avoir désagréablement sali ses doigts, se répandit sur le plancher, et l'incident passa sans qu'aucun de nous fît mine de l'avoir remarqué.

Cependant la tache s'élargissait par terre, et un liquide sombre tombait toujours de sa main fermée, goutte à goutte d'abord, ensuite en mince filet noir. Une lanterne éclairait misérablement cette chambre. Je m'approchai pour regarder: il y avait près d'elle une mare de sang. La porcelaine brisée avait entaillé cruellement sa chair, et l'os seulement avait arrêté cette coupure profonde.

Le sang de ma chérie coula une demi-heure, sans qu'on trouvât aucun moyen de l'étancher.

On en emportait des cuvettes toutes rougies; on tenait sa main dans l'eau froide en comprimant les lèvres de cette plaie: rien n'arrêtait ce sang, et Aziyadé, blanche comme une jeune fille morte, s'était affaissée en fermant les yeux.

Achmet avait pris sa course pour aller réveiller une vieille femme à tête de sorcière qui l'arrêta enfin avec des plantes et de la cendre.

La vieille, après avoir recommandé de lui tenir toute la nuit le bras vertical, et réclamé trente piastres de salaire, fit quelques signes sur la blessure et disparut.

Il fallut ensuite congédier tous ces hommes et coucher l'enfant malade. Elle était pour l'instant aussi froide qu'une statue de marbre, et complètement évanouie.

La nuit qui suivit fut sans sommeil pour nous deux.

Je la sentais souffrir; tout son corps se raidissait de douleur. Il fallait tenir verticalement ce bras blessé, c'était la recommandation de l'affreuse vieille, et elle souffrait moins ainsi. Je tenais moi-même ce bras nu qui avait la fièvre; toutes les fibres vibraient et tremblaient, je les sentais aboutir à cette coupure profonde et béante; il me semblait souffrir moi-même, comme si ma propre chair eût été coupée jusqu'à l'os et non la sienne.

La lune éclairait des murailles nues, un plancher nu, une chambre vide; les meubles absents, les tables de planches grossières dépouillées de leurs couvertures de soie, éveillaient des idées de misère, de froid et de solitude; les chiens hurlaient au-dehors de cette manière lugubre qui, en Turquie comme en France est réputée présage de mort; le vent sifflait à notre porte, ou gémissait tout doucement comme un vieillard qui va mourir.

Son désespoir me faisait mal, il était si profond et si résigné, qu'il eût attendri des pierres. J'étais tout pour elle, le seul qu'elle eût aimé, et le seul qui l'eût jamais aimée, et j'allais la quitter pour ne plus revenir.

—Pardon, Loti, disait-elle, de t'avoir donné ce tracas de me couper les doigts; je t'empêche de dormir. Mais dors, Loti, cela ne fait rien que je souffre, puisque c'est fini de moi-même.

—Écoute, lui dis-je, Aziyadé, ma bien-aimée, veux-tu que je revienne?…

X

Un moment après, nous étions assis tous deux sur le bord de ce lit; je tenais toujours son bras blessé, et aussi sa tête affaiblie, et suivant la formule musulmane des serments solennels, je lui jurais de revenir.

—Si tu es marié, Loti, disait-elle, cela ne fait rien. Je ne serai plus ta maîtresse, je serai ta soeur. Marie-toi, Loti; c'est secondaire, cela! J'aime mieux ton âme. Te revoir seulement, c'est tout ce que je demande à Allah. Après cela, je serai presque heureuse encore, je vivrai pour t'attendre, tout ne sera pas fini pour Aziyadé.

Ensuite, elle commença à s'endormir tout doucement; le jour se mit à poindre, et je la laissai, comme de coutume avant le soleil, dormant d'un bon sommeil tranquille.

XI

23 mars.

J'allai à bord et je revins à la hâte. Course de trois heures.
J'annonçai à Aziyadé un sursis de départ de deux jours.

C'est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l'existence, et qu'il faut se hâter de jouir l'un de l'autre comme si on allait mourir.

La nouvelle de mon départ avait déjà circulé et je reçus plusieurs visites d'adieu de mes voisins de Stamboul. Aziyadé s'enfermait dans la chambre de Samuel, et je l'entendais pleurer. Les visiteurs aussi l'entendaient bien un peu, mais sa présence fréquente chez moi avait déjà transpiré dans le voisinage, et elle était tacitement admise. Achmet, d'ailleurs, avait affirmé la veille au soir au public qu'elle était Arménienne; et cette assurance, donnée par un musulman, était sa sauvegarde.

—Nous nous étions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi, à vous voir disparaître ainsi, par une trappe ou un coup de baguette. Avant de partir, nous direz-vous, Arif ou Loti, qui vous êtes et ce que vous êtes venu faire parmi nous?

Hassan-effendi était de bonne foi; bien que lui et ses amis eussent désiré savoir qui j'étais, ils l'ignoraient absolument parce qu'ils ne m'avaient jamais épié. On n'a pas encore importé en Turquie le commissaire de police français, qui vous dépiste en trois heures; on est libre d'y vivre tranquille et inconnu.

Je déclinai à Hassan-effendi mes noms et qualités, et nous nous fîmes la promesse de nous écrire.

Aziyadé avait pleuré plusieurs heures; mais ses larmes étaient moins amères. L'idée de me revoir commençait à prendre consistance dans son esprit et la rendait plus calme. Elle commençait à dire: " Quand tu seras de retour …"

—Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras,—Allah seul le sait! Tous les jours je répéterai: Allah! sélamet versen Loti !(Allah! protège Loti!) et Allah ensuite fera selon sa volonté. Pourtant, reprenait-elle avec sérieux, comment pourrais-je t'attendre un an, Loti? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un jour, non pas même une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les jours où tu es de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou m'installer en visite chez ma mère Béhidjé, parce que de là on aperçoit de loin le Deerhound. Tu vois bien, Loti, que c'est impossible, et que, si tu reviens, Aziyadé sera morte …

XII

Achmet aura mission de me transmettre les lettres d'Aziyadé et de lui faire passer les miennes, voie de Kadidja, et il me faut une provision d'enveloppes à son adresse.

Or, Achmet ne sait point écrire, ni lui ni personne de sa famille; Aziyadé écrit trop mal pour affronter la poste, et nous voilà tous les trois assis sous la tente de l'écrivain public, faisant vignette d'Orient.

C'est très compliqué, l'adresse d'Achmet, et cela tient huit lignes:

"À Achmet, fils d'Ibrahim, qui demeure à Yedi-Koulé, dans une traverse donnant sur Arabahdjilar-Malessi, près de la mosquée. C'est la troisième maison après un tutundji, et à côté il y a une vieille Arménienne qui vend des remèdes, et, en face, un derviche."

Aziyadé fait confectionner huit enveloppes semblables, qu'elle paye de son argent, huit piastres blanches; après quoi, il lui faut de ma part le serment de m'en servir.

Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes: ce serment ne la rassure pas. D'abord, comment admettre qu'un papier parti tout seul de si loin puisse lui arriver jamais? Et puis elle sait bien, elle, qu'avant longtemps, " Aziyadé sera oubliée pour toujours "!

XIII

Le soir, nous remontions en caïque la Corne d'or; jamais nous n'avions tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se soucier d'aucune précaution, comme si tout était fini pour elle, et que le monde lui fût indifférent.

Nous avions pris un caïque à l'échelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le soleil se couchait derrière un ciel de tempête.

On voit rarement en Europe ciel si tourmenté et si noir; c'était, au nord, un de ces terribles nuages arqués, à l'aspect de cataclysme, qui annoncent en Afrique les grands orages.

—Regarde, dis-je à Aziyadé, voilà le ciel que je voyais chaque soir dans le pays des hommes noirs, où j'ai habité un an avec le frère que j'ai perdu!

Du côté opposé, Stamboul, avec ses pointes aiguës, se frangeait sur une grande déchirure jaune, d'une nuance éclatante et profonde,—éclairage fantastique et presque funèbre.

Un vent terrible se leva tout à coup sur la Corne d'or; la nuit tombait et nous étions transis de froid.

Les grands yeux d'Aziyadé étaient fixés sur les miens, regardant à une étrange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater à la lueur crépusculaire, et lire au fond de mon âme. Je ne lui avais jamais vu ce regard et il me causait une impression inconnue; c'était comme si les replis les plus secrets de moi-même eussent été tout à coup pénétrés par elle, et examinés au scalpel. Son regard me posait à la dernière heure cette interrogation suprême: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aimé? Serai-je oubliée bientôt comme une maîtresse de hasard, ou bien m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?"

Les yeux fermés, je retrouve encore ce regard, cette tête blanche, seulement indiquée sous les plis de mousseline du yachmak, et, par-derrière, cette silhouette de Stamboul, profilée sur ce ciel d'orage …

XIV

Nous débarquons encore une fois là-bas, sur cette petite place d'Eyoub que demain je ne verrai plus.

Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d'oeil à notre demeure.

L'entrée en était encombrée de caisses et de paquets, et il y faisait déjà nuit. Achmet découvrit dans un coin une vieille lanterne qu'il promena tristement dans notre chambre vide. J'avais hâte de partir: je pris Aziyadé par la main et l'entraînai dehors.

Le ciel était toujours étrangement noir, menaçant d'un déluge; les cases et les pavés se détachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par eux-mêmes. La rue était déserte et balayée par des rafales qui faisaient tout trembler; deux femmes turques étaient blotties dans une porte et nous examinaient curieusement. Je tournai la tête pour voir encore cette demeure où je ne devais plus revenir, jeter un coup d'oeil dernier sur ce coin de la terre où j'avais trouvé un peu de bonheur …

XV

Nous traversons la petite place de la mosquée pour nous embarquer de nouveau. Un caïque nous emporte à Azar-kapou, d'où nous devons rejoindre Galata, et puis Top-hané, Foundoucli, et le Deerhound.

Aziyadé a voulu venir me conduire; elle a juré d'être sage; elle est à cette dernière heure d'un calme inattendu.

Nous traversons tout le tumulte de Galata; on ne nous avait jamais vus circuler ensemble dans ces quartiers européens. Leur " madame " est sur sa porte à nous voir passer; la présence de cette jeune femme voilée lui donne le mot de l'énigme qu'elle avait depuis longtemps cherché.

Nous passons Top-hané, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires de Sali-Bazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems.

Enfin, voici Foundoucli, où nous devons nous dire adieu.

Une voiture est là qui stationne, commandée par Achmet, pour ramener
Aziyadé dans sa demeure.

Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble détaché du fond de Stamboul: petite place dallée, au bord de la mer, antique mosquée à croissant d'or, entourée de tombes de derviches, et de sombres retraites d'oulémas.

L'orage est passé et le temps est radieux; on n'entend que le bruit lointain des chiens errants qui jappent dans le silence du soir.

Huit heures sonnent à bord du Deerhound, l'heure à laquelle je dois rentrer. Un coup de sifflet m'annonce qu'un canot du bord va venir ici me prendre. Le voilà qui se détache de la masse noire du navire, et qui lentement s'approche de nous. C'est l'heure triste, l'heure inexorable des adieux!

J'embrasse ses lèvres et ses mains. Ses mains tremblent légèrement; cela à part, elle est aussi calme que moi-même, et sa chair est glacée.

Le canot est rendu: elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de la mosquée; je pars, et je les perds de vue!

Un instant après, j'entends le roulement rapide de la voiture qui emporte pour toujours ma bien-aimée!… bruit aussi sinistre que celui de la terre qui roule sur une tombe chérie.

C'est bien fini sans retour! si je reviens jamais comme je l'ai juré, les années auront secoué sur tout cela leur cendre, ou bien j'aurai creusé l'abîme entre nous deux en en épousant une autre, et elle ne m'appartiendra plus.

Et il me prit une rage folle de courir après cette voiture, de retenir ma chérie dans mes bras, de nouer mes bras autour d'elle, pendant que nous nous aimions encore de toute la force de notre âme, et de ne plus les ouvrir qu'à l'heure de la mort.

………………

XVI

24 mars.

Un matin pluvieux de mars, un vieux juif déménage la maison d'Arif.
Achmet surveille cette opération d'un oeil morne.

—Achmet, où va votre maître? disent les voisins matineux sortis sur leur porte.

—Je ne sais pas, répond Achmet.

Des caisses mouillées, des paquets trempés de pluie, s'embarquent dans un caïque, et s'en vont on ne sait où, descendant la Corne d'or du côté de lamer.

Et c'est fini d'Arif, le personnage a cessé d'exister.

Tout ce rêve oriental est achevé; cette étape de mon existence, la dernière sans doute qui aura du charme, est passée sans retour, et le temps peut-être en balayera jusqu'au souvenir.

XVII

Quand Achmet vint à bord, escortant ce convoi de bagages, je lui annonçai qu'un nouveau sursis nous était accordé, de vingt-quatre heures au moins. Il ventait tempête du côté de Marmara.

—Allons encore courir Stamboul, lui dis-je; ce sera comme une promenade posthume, qui aura son charme de tristesse. Mais elle, je ne la reverrai plus!

Et j'allai déposer mes habits européens chez leur " madame "; Arif-effendi en personne sortit encore une fois de ce bouge, et passa les ponts, un chapelet à la main, avec l'air grave et la tenue correcte des bons musulmans qui se prennent au sérieux et s'en vont pieusement faire leurs prières. Achmet marchait à côté de lui, revêtu de ses plus beaux habits. Il avait demandé de régler lui-même le programme de cette dernière journée, et se renfermait pour l'instant dans un deuil silencieux.

XVIII

Après avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fumé un grand nombre de narguilhés et fait station à toutes les mosquées, nous nous retrouvons le soir à Eyoub, ramenés encore une fois vers ce lieu, où je ne suis plus qu'un étranger sans gîte, dont le souvenir même sera bientôt effacé.

Mon entrée au café de Suleïman produit sensation: on m'avait considéré comme un personnage disparu, éteint pour tout de bon et pour jamais.

L'assistance, ce soir, y est nombreuse et fort mêlée: beaucoup de têtes entièrement nouvelles, de provenance inconnue; un public de cour des Miracles, ou peu s'en faut.

Achmet cependant organise pour moi une fête d'adieu et commande un orchestre: deux hautbois à l'aigre voix de cornemuse, un orgue et une grosse caisse.

Je consens à ces préparatifs sur la promesse formelle qu'on ne brisera rien, et que je ne verrai pas couler de sang.

Nous allons nous étourdir ce soir; pour mon compte, je ne demande pas mieux.

On m'apporte mon narguilhé et ma tasse de café turc, qu'un enfant est chargé de renouveler tous les quarts d'heure, et Achmet, prenant les assistants par la main, les forme en cercle et les invite à danser.

Une longue chaîne de figures bizarres commence à s'agiter devant moi, à la lueur troublée des lanternes; une musique assourdissante fait trembler les poutres de cette masure; les ustensiles de cuivre pendus aux murailles noires s'ébranlent et donnent des vibrations métalliques; les hautbois poussent des notes stridentes, et la gaieté déchirante éclate avec frénésie.

Au bout d'une heure, tous étaient grisés de mouvement et de tapage; la fête était à souhait.

Je n'y voyais plus moi-même qu'à travers un nuage, ma tête s'emplissait de pensées étranges et incohérentes. Les groupes, exténués et haletants, passaient et repassaient dans l'obscurité. La danse tourbillonnait toujours, et Achmet, à chaque tour, brisait une vitre du revers de sa main.

Une à une, toutes les vitres de l'établissement tombaient à terre, et se pulvérisaient sous les pieds des danseurs; les mains d'Achmet, labourées de coupures profondes, ensanglantaient le plancher.

Il paraît qu'il faut du bruit et du sang aux douleurs turques.

J'étais écoeuré de cette fête, inquiet aussi pour l'avenir de voir Achmet faire de pareilles sottises et se soucier si peu de ses promesses.

Je me levai pour sortir; Achmet comprit et me suivit en silence. L'air froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-mêmes.

—Loti, dit Achmet, où vas-tu?

—À bord, répondis-je; je ne te connais plus; je tiendrai mes promesses comme tu as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais.

Et j'allai plus loin discuter avec un batelier attardé le prix d'un passage pour Galata.

—Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton frère!

Et il commença à me supplier en pleurant.

Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j'avais jugé qu'une pénitence et une semonce lui étaient nécessaires, et je restais inexorable.

Alors, il chercha à me retenir avec ses mains pleines de sang, et s'accrocha à moi avec désespoir. Je le repoussai violemment et le lançai contre une pile de bois qui s'écroula avec fracas. Des bachibozouks de patrouille qui passaient nous prirent pour des malfaiteurs, et s'approchèrent avec un fanal.

Nous étions au bord de l'eau, dans un endroit solitaire de la banlieue, loin des murs de Stamboul, et ces mains rouges représentaient mal.

—Ce n'est rien, dis-je; seulement, ce garçon a bu, et je le ramenais chez lui.

Alors, je pris Achmet par la main, et l'emmenai chez sa soeur Eriknaz, qui, après avoir pansé ses doigts, lui fit un long sermon et l'envoya coucher.

XIX

26 mars.

Encore un jour,—dernier sursis de notre départ.

Encore un jour, encore une toilette chez leur " madame " et je me retrouve à Stamboul.

Il fait temps sombre d'orage, la brise est tiède et douce. Nous fumons un narguilhé de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du Sultan-Sélim.—Les colonnades blanches, déformées par les années, alternent avec les kiosques funéraires et les alignements de tombeaux. Des branches d'arbres, toutes roses de fleurs, passent par-dessus les murailles grises; de fraîches plantes croissent partout, et courent gaiement sur les vieux marbres sacrés.

J'aime ce pays, et tous ces détails me charment; je l'aime parce que c'est le sien et qu'elle a tout animé de sa présence,—elle qui est encore là tout près, et que cependant je ne verrai plus.

Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosquée de Mehmed-Fatih, sur certain banc où nous avons autrefois passé de longues heures. Par-ci, par-là, des groupes de musulmans, éparpillés sur l'immense place, fument en causant, et goûtent avec nonchalance les charmes d'une soirée de printemps.

Le ciel est redevenu calme et sans nuages; j'aime ce lieu, j'aime cette vie d'Orient, j'ai peine à me figurer qu'elle est finie et que je vais partir.

Je regarde ce vieux portique noir, là-bas, et cette rue déserte qui s'enfonce dans un bas-fond sombre. C'est là qu'elle habite, et, en m'avançant de quelques pas, je verrais encore sa demeure.

Achmet a suivi mon regard et m'examine avec inquiétude: il a deviné ce que je pense, et compris ce que je veux faire.

—Ah! dit-il, Loti, aie pitié d'elle si tu l'aimes! Tu lui as dit adieu; à présent, laisse-la!

Mais j'avais résolu de la voir, et j'étais sans force contre moi-même.

Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause même du simple bon sens: Abeddin était là, le vieil Abeddin, son maître, et toute tentative pour la voir devenait insensée.

—D'ailleurs, disait-il, si même elle sortait, tu n'as plus de maison pour la recevoir. Où trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l'hospitalité pour toi et la femme d'un autre? Si elle te voit ou si les femmes lui disent que tu es là, elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la laisseras dans la rue. Cela t'est égal, à toi qui vas partir; mais, Loti, si tu fais cela, je te déteste et tu n'as pas de coeur.

Achmet baissa la tête, et se mit à frapper du pied contre le sol, parti qu'il avait coutume de prendre quand ma volonté dominait la sienne.

Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique.

Je m'adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et déserte: on eût dit la rue d'une ville morte.

Pas une fenêtre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de l'herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pavé, deux carcasses desséchées de chiens morts.

C'était un quartier aristocratique: les vieilles maisons, bâties en planches de nuances foncées, décelaient une opulence mystérieuse; des balcons fermés, des shaknisirs en grande saillie, débordant sur la rue triste; derrière les grilles de fer, des treillages discrets en lattes de frêne, sur lesquels des artistes d'autrefois avaient peint des arbres et des oiseaux. Toutes les fenêtres de Stamboul sont peintes et fermées de cette manière.

Dans les villes d'Occident, la vie du dedans se devine au-dehors; les passants, par l'ouverture des rideaux, découvrent des têtes humaines, jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses.

Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s'ouvre pour laisser passer un visiteur, elle s'entrebâille seulement; quelqu'un est derrière, qui la referme aussitôt. L'intérieur ne se devine jamais.

Cette grande maison là-bas, peinte en rouge sombre, c'est celle d'Aziyadé. La porte est surmontée d'un soleil, d'une étoile et d'un croissant; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les treillages des shaknisirs représentent des tulipes bleues mêlées à des papillons jaunes. Pas un mouvement n'indique qu'un être vivant l'habite; on ne sait jamais si, des fenêtres d'une maison turque, quelqu'un vous regarde ou ne vous regarde pas.

Derrière moi, là-haut, la grande place est dorée par le soleil couchant; ici, dans la rue, tout est déjà dans l'ombre.

Je me cache à moitié derrière un pan de muraille, je regarde cette maison, et mon coeur bat terriblement.

Je pense à ce jour où je l'avais vue, et pour la première fois de ma vie, derrière les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce que je veux, ni ce que je suis venu chercher; j'ai peur que les autres femmes ne rient de moi; j'ai peur d'être ridicule, et surtout j'ai peur de la perdre …

XX

Quand je remontais sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en plein l'immense mosquée, les portiques arabes et les minarets gigantesques. Les oulémas qui sortaient de la prière du soir s'étaient tous arrêtés sur le seuil, et s'étageaient dans la lumière sur les grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait : au milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme qui avait une admirable tête mystique. Le turban blanc des oulémas entourait son beau front large; son visage était pâle, sa barbe et ses grands yeux étaient noirs comme de l'ébène.

Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la profondeur du ciel bleu et disait:

—Voilà Dieu! Regardez tous! Je vois Allah! Je vois l'Éternel!

Et nous courûmes, Achmet et moi, comme la foule, auprès de l'ouléma qui voyait Allah.

XXI

Nous ne vîmes rien, hélas! Nous en aurions eu besoin cependant. Alors, comme toujours, j'aurais donné ma vie pour cette vision divine, ma vie seulement pour un signe du ciel, ma vie pour une simple manifestation du surnaturel.

—Il ment, disait Achmet; quel est l'homme qui a jamais vu Allah?

—Ah! c'est vous, Loti, dit l'ouléma Izzet; vous aussi, vous voulez voir Allah? Allah, dit-il en souriant, ne se montre pas aux infidèles.

—Il est fou, dirent les derviches.

Et on emmena le visionnaire dans sa cellule.

Achmet avait profité de cette diversion pour m'entraîner sur le versant de Marmara, le plus loin d'elle possible. La nuit vint et nous trouva à moitié égarés.

XXII

Nous dînons sous les porches de la rue du Sultan-Sélim. Il est déjà tard pour Stamboul; les Turcs se couchent avec le soleil.

L'une après l'autre, les étoiles s'allument dans le ciel pur; la lune éclaire la rue large et déserte, les arcades arabes et les vieilles tombes. De loin en loin un café turc encore ouvert jette une lueur rouge sur les pavés gris; les passants sont rares et circulent le fanal à la main; par-ci par-là, de petites lampes tristes brûlent dans les kiosques funéraires. Je vois pour la dernière fois ces tableaux familiers; demain, à pareille heure, je serai loin de ce pays.

—Nous allons descendre jusqu'à Oun-Capan, dit Achmet, qui a ce soir encore l'autorisation de faire le programme; nous prendrons des chevaux jusqu'à Balate, un caïque jusqu'à Pri-pacha, et nous irons coucher chez Eriknaz qui nous attend.

Nous nous perdons pour aller à Oun-Capan, et les chiens aboient après nos lanternes; nous connaissons bien cependant notre Stamboul, mais les vieux Turcs eux-mêmes se perdent la nuit dans ces dédales. Personne pour nous indiquer la route; toujours les mêmes petites rues, qui montent, descendent et se contournent sans motif plausible, comme les sentiers d'un labyrinthe.

À Oun-Capan, à l'entrée du Phanar, deux chevaux nous attendent.

Un coureur nous précède, porteur d'un fanal de deux mètres de haut, et nous partons comme le vent.

Le sombre et interminable Phanar est endormi; tout y est silencieux. Dans les rues où nous courons, le soleil en plein midi hésite à descendre, et deux chevaux ont peine à passer de front. D'un côté, c'est la grande muraille de Stamboul; de l'autre, de hautes maisons bardées de fer et plus vieilles que l'islam, qui s'élargissent par le haut, et font voûte sur la ruelle humide. Il faut courber la tête en passant à cheval sous les balcons des maisons byzantines, qui tendent au-dessus de vous dans l'obscurité profonde leurs gros bras de pierre.

C'est le chemin que nous faisions chaque soir pour rejoindre le logis d'Eyoub; arrivés à Balate, nous en sommes bien près, mais ce logis n'existe plus …

Nous réveillons un batelier qui nous mène en caïque sur l'autre rive …

Là, c'est la campagne, et de grands cyprès noirs se dressent au milieu des platanes.

Nous commençons aux lanternes l'ascension des sentiers qui mènent à la case d'Eriknaz.

XXIII

Eriknaz-hanum est d'une laideur agréable et distinguée, blanche comme de la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l'aile du corbeau. Elle nous reçoit sans voile, comme une femme franque.

Tout son intérieur respire l'ordre, l'aisance, et la plus stricte propreté. Ses amies Murrah et Fenzilé, qui veillaient avec elle, à notre arrivée prennent la fuite en se cachant le visage. Elles étaient occupées à broder de paillettes d'or de petites pantoufles rouges, à bouts retroussés comme des trompettes.

Mon amie Alemshah, fille d'Eriknaz et nièce d'Achmet, vient prendre sa place habituelle sur mes genoux et s'y endort; c'est une jolie petite créature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette comme une poupée.

Après le café et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux yatags blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz et Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous endormons tous deux d'un profond sommeil.

Un soleil radieux vient de grand matin nous éveiller, et quatre à quatre nous dégringolons les sentiers qui mènent à la Corne d'or. Un caïque matinal est là qui nous attend.

La multitude des cases noires de Pri-pacha, étagées là-haut en pyramide, baignent dans la lumière orangée, et toutes les vitres étincellent. Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perchées, en robes rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison.

Voici Eyoub qui passe, voici le café de Suleïman, la petite place de la mosquée, et la case d'Arif-effendi, en pleine lumière du matin. Personne au bord de l'eau; tout encore est clos et endormi.

Ma demeure, que j'ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et le vent du nord, me laisse comme dernière image un éblouissement de soleil.

Ce dernier lever du jour est d'une splendeur inaccoutumée; tout le long de la Corne d'or, depuis Eyoub jusqu'au sérail, les dômes et les minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisées. Les caïques dorés commencent à circuler par centaines, chargés de passants pittoresques ou de femmes voilées.

Au bout d'une heure, nous sommes à bord. Tout y est sens dessus dessous, et c'est bien le départ cette fois.

Il est fixé pour midi.

XXIV

—Viens, Loti, dit Achmet; allons encore à Stamboul, fumer notre narguilhé ensemble pour la dernière fois …

Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophané, Galata. Nous voici au pont de Stamboul.

La foule se presse sous un soleil brûlant; c'est bien le printemps, pour tout de bon, qui arrive comme moi je m'en vais. La grande lumière de midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de dômes et de minarets, qui couronnent là-haut Stamboul; elle s'éparpille sur une foule bariolée, vêtue des couleurs les plus voyantes de l'arc-en-ciel.

Les bateaux arrivent et partent, chargés d'un public pittoresque; les marchands ambulants hurlent à tue-tête, en bousculant la foule.

Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportés à tous les points du Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les échoppes, tous les passants, même tous les mendiants, la collection complète des estropiés, aveugles, manchots, becs-de-lièvre et culs-de-jatte! Toute la truanderie turque est aujourd'hui sur pied; je distribue des aumônes à tout ce monde, et recueille toute une kyrielle de bénédictions et de salams.

Nous nous arrêtons à Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant la mosquée. Pour la dernière fois de ma vie, je jouis du plaisir d'être en Turc, assis à côté de mon ami Achmet, fumant un narguilhé au milieu de ce décor oriental.

Aujourd'hui, c'est une vraie fête du printemps, un étalage de costumes et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes, autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se couvriront bientôt de feuilles tendres. Les barbiers ont établi leurs ateliers dans la rue et opèrent en plein air; les bons musulmans se font gravement raser la tête, en réservant au sommet la mèche par laquelle Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis.

… Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m'ennuie, quelque part où rien ne changera plus, quelque part où je ne serai pas perpétuellement séparé de ce que j'aime ou de ce que j'ai aimé?

Si quelqu'un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme j'irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophète!

—Digression stupide, à propos d'une queue réservée sur le sommet de la tête …