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Aziyadé / Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. cover

Aziyadé / Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.

Chapter 168: FIN
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About This Book

The narrator records an intense, clandestine love affair with a local woman encountered in a foreign port, presenting the story through diary entries, letters, and personal impressions. He interweaves intimate scenes and vivid descriptions of city life, ceremonies, and landscapes to evoke atmosphere and cultural distance. Supporting figures and household dynamics complicate devotion, loyalty, and secrecy, while recurring tensions of longing and imminent separation give the account a melancholic, reflective tone. The work balances sensual detail with travelogue-like observation.

XXV

—Loti, dit Achmet, explique-moi un peu le voyage que tu vas faire.

—Achmet, dis-je, quand j'aurai traversé la mer de Marmara, l'Ak-Déniz (la mer vieille), comme vous l'appelez, j'en traverserai une beaucoup plus grande pour aller au pays des Grecs, une plus grande encore pour aller au pays des Italiens, le pays de ta " madame ", et puis encore une plus grande pour atteindre la pointe d'Espagne. Si au moins je restais dans cette mer si bleue, la Méditerranée, je serais moins loin de vous; ce serait encore un peu votre ciel, et les bateaux qui font le va-et-vient du Levant m'apporteraient souvent des nouvelles de la Turquie! Mais j'entrerai dans une autre mer, tellement immense, que tu n'as aucune idée d'une étendue pareille, et il me faudra, là, naviguer plusieurs jours en remontant vers l'étoile (le nord) pour arriver dans mon pays—dans mon pays, où nous voyons plus souvent la pluie que le beau temps, et les nuages que le soleil.

"Je serai là-bas bien loin de vous et cette contrée ne ressemble guère à la tienne; tout y est plus pâle, et les couleurs de toute chose y sont plus ternes; c'est comme ici quand il fait de la brume, encore est-ce moins transparent.

"Le pays est si plat, que tu n'en as jamais vu de semblable, si ce n'est quand tu es allé en Arabie, faire à la Mecque le pèlerinage que tout bon musulman doit au tombeau du prophète; seulement, au lieu de sable, c'est de l'herbe verte et de grands champs labourés. Les maisons sont toutes carrées et pareilles; pour perspective, on n'a guère que le mur de son voisin, et souvent cette platitude vous étouffe, on voudrait s'élever pour voir plus loin.

"Encore n'y a-t-il pas, comme en Turquie, des escaliers pour monter sur les toits, et, moi qui te parle, ayant un jour eu l'idée de me promener sur ma maison, je me suis vu passer dans mon quartier pour un garçon excentrique.

"Tout le monde est à l'uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette, et c'est pis qu'à Péra. Tout est prévu, réglé, numéroté; il y a des lois sur tout et des règlements pour tout le monde, si bien que le dernier des cuistres, marchand de bonneterie ou garçon coiffeur, a les mêmes droits à vivre qu'un garçon intelligent et déterminé, comme toi ou moi par exemple.

"Enfin, croirais-tu, mon cher Achmedim, que, pour le quart de ce que nous faisons journellement à Stamboul, on aurait dans mon pays des pourparlers d'une heure avec le commissaire de police!

Achmet comprit très bien cet aperçu de civilisation occidentale, et resta un instant rêveur.

—Pourquoi, dit-il, après la guerre, n'amènerais-tu pas ta famille en
Turquie d'Asie, Loti?

—Loti, dit Achmet, je veux que tu emportes ce chapelet qui me vient de mon père Ibrahim, et promets-moi qu'il ne te quittera jamais. Je sais bien, reprit-il en pleurant, que je ne te reverrai plus. Dans un mois, nous aurons la guerre; c'est fini des pauvres Turcs, c'est fini de Stamboul, les Moscov nous détruiront tous, et, quand tu reviendras, Loti, ton Achmet sera mort.

"Son corps restera quelque part dans la campagne, du côté du Nord; il n'aura même pas une petite tombe en marbre gris, sous les cyprès, dans le cimetière de Kassim-Pacha; Aziyadé sera passée en Asie, et tu ne retrouveras plus sa trace, personne ne pourra plus te parler d'elle. Loti, dit-il en pleurant, reste avec ton frère!

Hélas! Je crains ces Moscov autant que lui-même, je tremble à cette idée horrible que je pourrais en effet perdre sa trace, et que je ne trouverais plus personne au monde qui pût jamais me parler d'elle!…

XXVI

Les muezzins montent à leurs minarets, c'est l'heure du namaze de midi; il est temps de partir.

En passant par Galata, je vais saluer leur " madame ". J'embrasserais presque cette vieille coquine.

Achmet me reconduit à bord, où nous nous disons adieu au milieu du tohu-bohu des visites et de l'appareillage.

Nous partons, et Stamboul s'éloigne …

XXVII

En mer, 27 mars 1877.

Un pâle soleil de mars se couche sur la mer de Marmara. L'air du large est vif et froid. Les côtes, tristes et nues, s'éloignent dans la brume du soir. Est-ce fini, mon Dieu, et ne la verrai-je plus?

Stamboul a disparu; les plus hauts dômes des plus hautes mosquées, tout s'est perdu dans l'éloignement, tout s'est effacé. Je voudrais seulement une minute la voir, je donnerais ma vie pour seulement toucher sa main; j'ai une envie folle de sa présence.

J'ai encore dans la tête tout le tapage de l'Orient, les foules de
Constantinople, l'agitation du départ, et ce calme de la mer m'oppresse.

Si elle était là, je pleurerais, ce que je n'ai pu faire; je mettrais ma tête sur ses genoux et je pleurerais comme un enfant; elle me verrait pleurer et elle aurait confiance. J'ai été bien tranquille et bien froid en lui disant adieu.

Et je l'adore pourtant. En dehors de toute ivresse, je l'aime, de l'affection la plus tendre et la plus pure; j'aime son âme et son cœur qui sont à moi; je l'aimerai encore au-delà de la jeunesse, au-delà du charme des sens, dans l'avenir mystérieux qui nous apportera la vieillesse et la mort.

Ce calme de la mer, ce ciel pâle de mars me serrent le coeur. Je souffre bien, mon Dieu; c'est une angoisse comme si je l'avais vue mourir. J'embrasse ce qui me vient d'elle; je voudrais pleurer, et je ne le puis même pas.

Elle est à cette heure dans son harem, ma bien-aimée, dans quelque appartement de cette demeure si sombre et si grillée, étendue, sans paroles et sans larmes, anéantie, à l'approche de la nuit.

Achmet est resté, nous suivant des yeux, assis sur le quai de
Foundoucli; je l'ai perdu de vue en même temps que ce coin familier de
Constantinople, où, chaque soir, Samuel ou lui venaient m'attendre.

Lui aussi pense que je ne reviendrai plus.

Pauvre petit ami Achmet, je l'aimais bien, celui-là encore; son amitié m'était douce et bienfaisante.

C'est fini de l'Orient, le rêve est achevé. La patrie est devant nous; dans ce paisible petit Brightbury là-bas, on m'attend avec bonheur. Moi aussi, je les aime tous, mais qu'il est triste ce foyer qui m'attend.

Je revois ce nid, chéri pourtant, où s'est passée mon enfance, les vieux murs et le lierre, le ciel gris du Yorkshire, les vieux toits, la mousse et les tilleuls, témoins d'autrefois, témoins des premiers rêves et du bonheur que rien dans le monde ne peut plus me rendre.

Souvent déjà j'y suis revenu, au foyer, le coeur tourmenté et déchiré; j'y ai rapporté bien des passions, bien des espérances, toujours brisées; il est rempli de poignants souvenirs, son calme béni n'a plus sur moi son action salutaire; j'étoufferai là, maintenant, comme une plante privée de soleil …

XXVIII

A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury, avril 1877.

Cher frère aimé, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans notre pays. Fasse Celui auquel je me confie que tu t'y trouves bien et que notre tendresse adoucisse tes peines! Il me semble que nous ne négligerons rien pour cela, nous sommes pleins de la joie de ton retour.

Je fais souvent la réflexion qu'alors qu'on est si aimé, si chéri, et qu'on est l'affection et la pensée dominante de tant de coeurs, il n'y a point de quoi se croire une vie maudite et déshéritée dans ce monde. Je t'ai écrit à Constantinople une longue lettre que tu ne recevras sans doute jamais. Je te disais combien je prenais part à tes peines, à tes douleurs même. Va, j'ai plus d'une fois versé des larmes en songeant à l'histoire d'Aziyadé.

Je pense, cher petit frère, que ce n'est pas tout à fait ta faute, si tu laisses ainsi partout un morceau de ta pauvre existence. On se l'est bien disputée, cette existence, bien qu'elle ne soit pas longue encore … mais tu sais que je crois qu'il y aura bientôt quelqu'un qui la prendra tout à fait, et que tu t'en trouveras le mieux du monde.

Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton arrivée; tu ne pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait si nous allons pouvoir te garder un peu, pour te bien gâter.

Adieu; tous nos baisers, et à bientôt!

XXIX

Traduction d'un grimoire turc, écrit sous la dictée d'Achmet par un écrivain public de la place d'Emin-Ounou à Stamboul, et adressé à Loti, à Brightbury.

"ALLAH!

"Mon cher Loti,

"Achmet te fait beaucoup de salutations.

"J'ai fait remettre ta lettre de Mytilène à Aziyadé par la vieille Kadidja; elle l'a serrée dans sa robe, et n'a pas pu se la faire lire encore, parce qu'elle n'est pas sortie depuis ton départ.

"Le vieux Abeddin a soupçonné et tout deviné, car nous avions été sans prudence pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches, a dit Kadidja, et ne l'a pas chassée, parce qu'il l'aimait beaucoup. Seulement, il n'entre plus dans son appartement; il ne prend plus garde à elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes aussi du harem l'ont abandonnée, excepté Fenzilé-hanum, qui est allée pour elle consulter le hodja (le sorcier).

"Elle est malade depuis ton départ; cependant le grand ekime (médecin) qui l'a vue a dit qu'elle n'avait rien et n'est pas revenu.

"C'est la vieille qui avait un jour arrêté le sang de sa main qui la soigne; elle est sa confidente et je crois qu'elle l'a dénoncée pour de l'argent.

"Aziyadé te fait dire qu'elle ne vit pas sans toi; qu'elle ne voit pas le moment de ton retour à Constantinople; qu'elle ne croit pas qu'elle puisse jamais voir tes yeux face à face et qu'il lui semble qu'il n'y a plus de soleil.

"Loti, les paroles que tu m'as dites, ne les oublie pas; les promesses que tu m'as faites, ne les oublie jamais! Dans ta pensée, crois-tu que je peux être heureux un seul moment sans toi à Constantinople? Je ne le puis pas, et, quand tu es parti, mon coeur s'est brisé de peine.

"On ne m'a pas encore appelé pour la guerre, à cause de mon père, qui est très vieux; cependant je pense qu'on m'appellera bientôt.

"Je te salue

"Ton frère,

"ACHMET"

"P.-S.—Le feu a pris dans le quartier du Phanar cette dernière semaine. Le Phanar est tout brûlé."

XXX

LOTI A IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL

Brightbury, 20 mai 1877.

Mon cher Izzedin-Ali,

Me voici dans mon pays, bien différent du vôtre! sous les vieux tilleuls qui m'ont abrité enfant, dans ce petit Brightbury dont je vous parlais à Stamboul, au milieu de mes bois de chênes verts. C'est le printemps, mais un pâle printemps: de la pluie et de la brume, un peu comme est chez vous l'hiver.

J'ai repris l'uniforme d'Occident, chapeau et paletot gris, il me semble par instants que mon costume, c'est le vôtre, et que c'est à présent que je suis déguisé.

J'aime ce petit coin de la patrie cependant; j'aime ce foyer de la famille que j'ai tant de fois déserté; j'aime ceux qui m'aiment ici, et dont l'affection rendait douces et heureuses mes premières années. J'aime tout ce qui m'entoure, même cette campagne et ces vieux bois qui ont leur charme à eux, un grand charme pastoral, quelque chose qu'il m'est difficile de définir pour vous, charme du passé, charme d'autrefois et des anciens bergers.

Les nouvelles se succèdent, mon cher effendim, les nouvelles de la guerre; les événements se précipitent. J'avais espéré que le peuple anglais prendrait parti pour la Turquie, et je ne vis qu'à moitié, si loin de Stamboul. Vous avez mes sympathies ardentes; j'aime votre pays, je fais pour lui des voeux sincères, et sans doute vous me reverrez bientôt.

Et puis, vous l'avez deviné, effendim, je l'aime, elle, dont vous aviez soupçonné et toléré la présence. Votre coeur est grand; vous êtes au-dessus de toutes les conventions, de tous les préjugés. Je puis bien vous dire à vous que je l'aime, et que, pour elle surtout, je reviendrai bientôt.

XXXI

Brightbury, mai 1877.

J'étais assis à Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une mésange à tête bleue chantait au-dessus de ma tête une chanson compliquée et fort longue; elle y mettait toute son âme de mésange, et son chant réveillait chez moi un monde de souvenirs.

C'était confus d'abord, comme les souvenirs lointains; puis peu à peu les images vinrent, plus nettes et plus précises, je m'y retrouvai tout à fait.

Oui, c'était là-bas, à Stamboul,—une de nos grandes imprudences, un
de nos jours d'école buissonnière et de témérité. Mais c'est si grand,
Stamboul! on y est si inconnu!… Et le vieil Abeddin, qui était à
Andrinople!…

C'était une belle après-midi d'hiver, et nous nous promenions tous deux, elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne.

Il était triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi: nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par excellence, et où tout semble s'être immobilisé depuis les derniers empereurs byzantins.

La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses murs antiques le silence est aussi complet qu'aux abords d'une nécropole. Si, de loin en loin, quelques portes s'ouvrent dans les épaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n'y passe et qu'il eût autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes basses, contournées, mystérieuses, surmontées d'inscriptions dorées et d'ornements bizarres.

Entre la partie habitée de la ville et ses fortifications s'étendent de vastes terrains vagues occupés par des masures inquiétantes, des ruines éboulées de tous les âges de l'histoire.

Et rien au-dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces murailles; à peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige blanche; toujours les mêmes créneaux, toujours les mêmes tours, la même teinte sombre apportée par les siècles,—les mêmes lignes régulières, qui s'en vont, droites et funèbres, se perdre dans l'extrême horizon.

Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour de nous, dans la campagne, c'étaient des bois de ces cyprès gigantesques, hauts comme des cathédrales, à l'ombre desquels par milliers se pressaient les sépultures des Osmanlis. Je n'ai vu nulle part autant de cimetières que dans ce pays, ni autant de tombes, ni autant de morts.

—Ces lieux, disait Aziyadé, étaient affectionnés d'Azraël qui, la nuit, y arrêtait son vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait comme un homme sous ces ombrages terribles.

Cette campagne était silencieuse, ces sites imposants et solennels.

Et cependant nous étions gais, tous les deux, heureux de notre escapade, heureux d'être jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en plein vent comme tout le monde, et sous le beau ciel bleu.

Son yachmak, très épais, était ramené sur ses yeux jusqu'à dérober tout son front; à peine voyait-on, par l'ouverture du voile, rouler ses prunelles, si limpides et si mobiles; son féredjé d'emprunt était d'une couleur foncée, d'une coupe sévère, que n'adoptent point d'ordinaire les femmes élégantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-même ne l'eût point reconnue.

Nous marchions d'un pas souple et rapide, frôlant les modestes marguerites blanches et l'herbe courte de janvier, respirant à pleine poitrine le bon air vif et piquant des beaux jours d'hiver.

Tout à coup, dans ce grand silence, nous entendîmes un délicieux chant de mésange, en tout semblable à celui d'aujourd'hui; les petits oiseaux de même espèce répètent dans tous les coins du monde la même chanson.

Aziyadé s'arrêta court, étonnée; avec une mine de stupéfaction comique, du bout de son doigt teint de henné, elle me montrait le petit chanteur posé près de nous sur une branche de cyprès. Ce petit oiseau, tout petit, tout seul, se donnait tant de mal pour faire tout ce bruit, il se démenait d'un air si important et si joyeux, que, de bon coeur, nous nous mîmes à rire.

Et nous restâmes là longtemps à l'écouter, jusqu'au moment où il prit son vol, effrayé par six grands chameaux qui s'avançaient d'une allure bête, attachés à la queue leu leu par des ficelles.

Après … après, nous vîmes poindre une troupe de femmes en deuil qui se dirigeaient vers nous.

C'étaient des femmes grecques; deux popes marchaient en tête; elles portaient un petit cadavre, à découvert sur une civière, suivant leur rite national.

Bir guzel tchoudjouk (Un joli petit enfant!), dit Aziyadé devenue sérieuse.

En effet, c'était une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une délicieuse poupée de cire qui semblait endormie sur des coussins. Elle était vêtue d'une élégante robe de mousseline blanche et portait sur la tête une couronne de fleurs d'or.

Il y avait une fosse creusée au bord du chemin. On enterre ainsi les morts n'importe où, le long des routes ou au pied des murs …

—Approchons-nous, dit Aziyadé, redevenue enfant; on nous donnera des bonbons.

On avait dérangé pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas être fort ancien; la terre qui en était sortie était pleine d'ossements et de lambeaux de diverses étoffes. Il y avait surtout un bras, plié à angle droit, dont les os, encore rouges, se tenaient au coude par quelque chose que la terre n'avait pas eu le temps de dévorer.

Il y avait là deux popes à grands cheveux de femme, couverts de sordides oripeaux dorés, sales, patibulaires, assistés de quatre mauvais drôles d'enfants de choeur.

Ils marmottèrent quelque chose sur l'enfant mort, et puis la mère lui enleva sa couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds dans un petit bonnet de nuit, toilette qui nous eût fait sourire, si elle n'eût pas été faite par cette mère.

Quand elle fut couchée tout au fond sur le sol humide, sans planches, sans bière, on jeta sur elle cette terre malsaine; tout tomba dans le trou, sur la jolie petite figure de cire, y compris les vieux os et le vieux coude; et elle fut promptement enfouie.

On nous donna des bonbons en effet; j'ignorais cet usage grec.

Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de dragées blanches, en remit une poignée à chacun des assistants, et nous en eûmes aussi, bien que nous fussions Turcs.

Quand Aziyadé tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux étaient pleins de larmes …

XXXII

Le fait est que ce petit oiseau était drôle de se trouver si heureux de vivre, et d'être si gai au milieu de ce site funèbre!…

………………

* * * * *

5

AZRAËL

I

20 mai 1877.

… C'est bien le ciel pur et la mer bleue du Levant. Là-bas, quelque chose se dessine; l'horizon se frange de mosquées et de minarets;—mon coeur bat, c'est Stamboul!

Je mets pied à terre.—C'est une émotion vive que de me retrouver dans ce pays …

Achmet n'est plus là, à son poste, caracolant à Top-Hané sur son cheval blanc. Galata même est mort; on voit que quelque chose de terrible comme une guerre d'extermination se passe au-dehors.

… J'ai repris mes habits turcs. Je cours à Azarkapou. Je monte dans le premier caïque qui passe. Le caïqdji me reconnaît.

—Et Achmet?… dis-je.

—Parti, parti pour la guerre!

J'arrive chez Eriknaz, sa soeur.

—Oui, parti, dit-elle. Il était à Batoum, et, depuis la bataille, nous sommes sans nouvelles.

Les sourcils noirs d'Eriknaz s'étaient contractés avec douleur; elle pleurait amèrement ce frère que les hommes lui avaient ravi, et la petite Alemshah pleurait en regardant sa mère.

Je me rendis à la case de Kadidja; mais la vieille avait déménagé, et personne ne put m'indiquer sa demeure.

II

Alors, je me dirigeai seul vers la mosquée de Mehmed-Fatih, vers la maison d'Aziyadé, sans arrêter aucun projet dans ma tête troublée, sans songer même à ce que j'allais faire, poussé seulement par le besoin de m'approcher d'elle et de la voir!…

Je traversai ce monceau de ruines et de cendres qui avait été autrefois l'opulent Phanar; ce n'était plus qu'une grande dévastation, une longue suite de rues funèbres, encombrées de débris noirs et calcinés. C'était ce Phanar que, chaque soir, je traversais gaiement pour aller à Eyoub, où m'attendait ma chérie …

On criait dans ces rues; des groupes d'hommes à peine vêtus, levés pour la guerre, à moitié armés, à moitié sauvages, aiguisaient leurs yatagans sur les pierres, et promenaient de vieux drapeaux verts, zébrés d'inscriptions blanches.

Je marchai longtemps. Je traversai les quartiers solitaires de l'Eski-Stamboul.

J'approchais toujours. J'étais dans la rue sombre qui monte à
Mehmed-Fatih, la rue qu'elle habitait!…

Les objets extérieurs étalaient au soleil des aspects sinistres qui me serraient le coeur. Personne dans cette rue triste; un grand silence, et rien que le bruit de mes pas …

Sur les pavés, sur l'herbe verte, apparut une tournure de vieille, rasant les murailles; sous les plis de son manteau passaient ses jambes maigres et nues, d'un noir d'ébène; elle trottinait tête basse, et se parlait à elle-même … C'était Kadidja.

Kadidja me reconnut. Elle poussa un intraduisible Ah! avec une intonation aiguë de négresse ou de macaque, et un ricanement de moquerie.

—Aziyadé? dis-je.

Eûlû! eûlû! dit-elle en appuyant à plaisir sur ces mots bizarrement sauvages qui, dans la langue tartare, désignent la mort.

Eûlû! eûlmûch! criait-elle, comme à quelqu'un qui ne comprend pas.

Et, avec un ricanement de haine et de satisfaction, elle me poursuivait sans pitié de ce mot funèbre:

—Morte! Morte!… elle est morte!

On ne comprend pas de suite un mot semblable, qui tombe inattendu comme un coup de foudre; il faut un moment à la souffrance, pour vous étreindre et vous mordre au coeur. Je marchais toujours, j'avais horreur d'être si calme. Et la vieille me suivait pas à pas, comme une furie, avec son horrible Eûlû! eûlû!

Je sentais derrière moi la haine exaspérée de cette créature, qui adorait sa maîtresse que j'avais fait mourir. J'avais peur de me retourner pour la voir, peur de l'interroger, peur d'une preuve et d'une certitude, et je marchais toujours, comme un homme ivre …

………………

III

Je me retrouvai appuyé contre une fontaine de marbre, près de la maison peinte de tulipes et de papillons jaunes qu'Aziyadé avait habitée; j'étais assis et la tête me tournait; les maisons sombres et désertes dansaient devant mes yeux une danse macabre; mon front frappait sur le marbre et s'ensanglantait; une vieille main noire, trempée dans l'eau froide de la fontaine, faisait matelas à ma tête … Alors, je vis la vieille Kadidja près de moi qui pleurait; je serrai ses mains ridées de singe;—elle continuait de verser de l'eau sur mon front …

Des hommes qui passaient ne prenaient pas garde à nous; ils causaient avec animation, en lisant des papiers qu'on distribuait dans les rues, des nouvelles de la première bataille de Kars. On était aux mauvais jours des débuts de la guerre, et les destinées de l'islam semblaient déjà perdues.

IV

    Je veille, et, nuit et jour, mon front rêve enflammé,
    Ma joue en pleurs ruisselle,
    Depuis qu'Albaydé dans la tombe a fermé
    Ses beaux yeux de gazelle.
    (VICTOR HUGO, Orientales.)

La chose froide que je tenais serrée dans mes bras était une borne de marbre plantée dans le sol.

Ce marbre était peint en bleu d'azur, et terminé en haut par un relief de fleurs d'or. Je vois encore ces fleurs et ces lettres dorées en saillie, que machinalement je lisais …

C'était une de ces pierres tumulaires qui sont en Turquie particulières aux femmes, et j'étais assis sur la terre, dans le grand cimetière de Kassim-Pacha.

La terre rouge et fraîchement remuée formait une bosse de la longueur d'un corps humain; de petites plantes déracinées par la bêche étaient posées sur ce guéret les racines en l'air; tout alentour, c'étaient la mousse et l'herbe fine, des fleurs sauvages odorantes.—On ne porte ni bouquets ni couronnes sur les tombes turques.

Ce cimetière n'avait pas l'horreur de nos cimetières d'Europe; sa tristesse orientale était plus douce, et aussi plus grandiose. De grandes solitudes mornes, des collines stériles, çà et là plantées de cyprès noirs; de loin en loin, à l'ombre de ces arbres immenses, des mottes de terre retournées de la veille, d'antiques bornes funéraires, de bizarres tombes turques, coiffées de tarbouchs et de turbans.

Tout au loin, à mes pieds, la Corne d'or, la silhouette familière de
Stamboul, et là-bas … Eyoub!

C'était un soir d'été; la terre, l'herbe sèche, tout était tiède, à part ce marbre autour duquel j'avais noué mes bras, qui était resté froid; sa base plongeait en terre, et se refroidissait au contact de la mort.

Les objets extérieurs avaient ces aspects inaccoutumés que prennent les choses, quand les destinées des hommes ou des empires touchent aux grandes crises décisives, quand les destinées s'achèvent.

On entendait au loin les fanfares des troupes qui partaient pour la guerre sainte, ces étranges fanfares turques, unisson strident et sonore, timbre inconnu à nos cuivres d'Europe; on eût dit le suprême hallali de l'islamisme et de l'Orient, le chant de mort de la grande race de Tchengiz.

Le yatagan turc traînait à mon côté, je portais l'uniforme de yuzbâchi; celui qui était là ne s'appelait plus Loti, mais Arif, le yuzbâchi Arif-Ussam;—j'avais sollicité d'être envoyé aux avant-postes, je partais le lendemain …

Une tristesse immense et recueillie planait sur cette terre sacrée de l'islam; le soleil couchant dorait les vieux marbres verdâtres des tombes, il promenait des lueurs roses sur les grands cyprès, sur leurs troncs séculaires, sur leur mélancolique ramure grise. Ce cimetière était comme un temple gigantesque d'Allah; il en avait le calme mystérieux, et portait à la prière.

J'y voyais comme à travers un voile funèbre, et toute ma vie passée tourbillonnait dans ma tête avec le vague désordre des rêves; tous les coins du monde où j'ai vécu et aimé, mes amis, mon frère, des femmes de diverses couleurs que j'ai adorées, et puis, hélas! le foyer bien-aimé que j'ai déserté pour jamais, l'ombre de nos tilleuls, et ma vieille mère …

Pour elle qui est là couchée, j'ai tout oublié!… Elle m'aimait, elle, de l'amour le plus profond et le plus pur, le plus humble aussi: et tout doucement, lentement, derrière les grilles dorées du harem, elle est morte de douleur, sans m'envoyer une plainte. J'entends encore sa voix grave me dire: " Je ne suis qu'une petite esclave circassienne, moi … Mais, toi, tu sais; pars, Loti, si tu le veux; fais suivant ta volonté!"

Les fanfares retentissaient dans le lointain, sonores comme les fanfares bibliques du jugement dernier; des milliers d'hommes criaient ensemble le nom terrible d'Allah, leur clameur lointaine montait jusqu'à moi et remplissait les grands cimetières de rumeurs étranges.

Le soleil s'était couché derrière la colline sacrée d'Eyoub, et la nuit d'été descendait transparente sur l'héritage d'Othman …

… Cette chose sinistre qui est là-dessous, si près de moi que j'en frémis, cette chose sinistre déjà dévorée par la terre, et que j'aime encore … Est-ce tout, mon Dieu?… Ou bien y a-t-il un reste indéfini, une âme, qui plane ici dans l'air pur du soir, quelque chose qui peut me voir encore pleurant là sur cette terre?…

Mon Dieu, pour elle je suis près de prier, mon coeur qui s'était durci et fermé dans la comédie de la vie, s'ouvre à présent à toutes les erreurs délicieuses des religions humaines, et mes larmes tombent sans amertume sur cette terre nue. Si tout n'est pas fini dans la sombre poussière, je le saurai bientôt peut-être, je vais tenter de mourir pour le savoir …

V

CONCLUSION

On lit dans le Djerideï-havadis, journal de Stamboul:

"Parmi les morts de la dernière bataille de Kars, on a retrouvé le corps d'un jeune officier de la marine anglaise, récemment engagé au service de la Turquie sous le nom de Arif-Ussam-effendi.

"Il a été inhumé parmi les braves défenseurs de l'islam (que Mahomet protège!), aux pieds du Kizil-Tépé, dans les plaines de Karadjémir."

FIN