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Aziyadé / Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. cover

Aziyadé / Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.

Chapter 38: XIII
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About This Book

The narrator records an intense, clandestine love affair with a local woman encountered in a foreign port, presenting the story through diary entries, letters, and personal impressions. He interweaves intimate scenes and vivid descriptions of city life, ceremonies, and landscapes to evoke atmosphere and cultural distance. Supporting figures and household dynamics complicate devotion, loyalty, and secrecy, while recurring tensions of longing and imminent separation give the account a melancholic, reflective tone. The work balances sensual detail with travelogue-like observation.

X

LOTI A WILLIAM BROWN

J'ai reçu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l'aviez adressée à bord du Prince-of-Wales, elle est allée me chercher à Tunis et ailleurs.

En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et vous les sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre malheur, vous avez reçu comme moi ce genre d'éducation qui développe le coeur et la sensibilité.

Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune femme que vous aimez. À quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en vertu de quelle morale? Si vous l'aimez à ce point et si elle vous aime, ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules; prenez-la à n'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, guéri après, et les conséquences sont secondaires.

Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitté; j'y ai rencontré une jeune femme étrangement charmante, du nom d'Aziyadé, qui m'a aidé à passer à Salonique mon temps d'exil,—et un vagabond, Samuel, que j'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound; j'y suis intermittent (comme certaines fièvres de Guinée), reparaissant tous les quatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case à Constantinople, dans un quartier où je suis inconnu; j'y mène une vie qui n'a pour règle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept ans est ma maîtresse du jour.

L'Orient a du charme encore; il est resté plus oriental qu'on ne pense. J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque; je porte fez et cafetan,—et je joue à l'effendi, comme les enfants jouent aux soldats.

Je riais autrefois de certains romans où l'on voit de braves gens perdre, après quelque catastrophe, la sensibilité et le sens moral; peut-être cependant ce cas-là est-il un peu le mien. Je ne souffre plus, je ne me souviens plus: je passerais indifférent à côté de ceux qu'autrefois j'ai adorés.

J'ai essayé d'être chrétien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime qui peut élever le courage de certains hommes, de certaines femmes,—nos mères par exemple,—jusqu'à l'héroïsme, cette illusion m'est refusée.

Les chrétiens du monde me font rire; si je l'étais, moi, le reste n'existerait plus à mes yeux; je me ferais missionnaire et m'en irais quelque part me faire tuer au service du Christ …

Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la débauche sont deux grands remèdes; le coeur s'engourdit à la longue, et c'est alors qu'on ne souffre plus. Cette vérité n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred de Musset vous l'eût beaucoup mieux accommodée; mais, de tous les vieux adages, que, de génération en génération, les hommes se repassent, celui-là est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous rêvez est une fiction comme l'amitié; oubliez celle que vous aimez pour une coureuse. Cette femme idéale vous échappe; éprenez-vous d'une fille de cirque qui aura de belles formes.

Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce qu'on nous a enseigné à respecter; il y a une vie qui passe, à laquelle il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant l'épouvante finale qui est la mort.

Les vraies misères, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse; ni vous ni moi, nous n'avons ces misères-là; nous pouvons avoir encore une foule de maîtresses, et jouir de la vie.

Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à personne, je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni espérance.

J'ai mis vingt-sept ans à en venir là; si je suis tombé plus bas que la moyenne des hommes j'étais aussi parti de plus haut.

Adieu, je vous embrasse.

LOTI.

XI

La mosquée d'Eyoub, située au fond de la Corne d'or, fut construite sous
Mahomet II, sur l'emplacement du tombeau d'Eyoub, compagnon du prophète.

L'accès en est de tout temps interdit aux chrétiens, et les abords mêmes n'en sont pas sûrs pour eux.

Ce monument est bâti en marbre blanc; il est placé dans un lieu solitaire, à la campagne, et entouré de cimetières de tous côtés. On voit à peine son dôme et ses minarets sortant d'une épaisse verdure, d'un massif de platanes gigantesques et de cyprès séculaires.

Les chemins de ces cimetières sont très ombragés et sombres, dallés en pierre ou en marbre, chemins creux pour la plupart. Ils sont bordés d'édifices de marbre fort anciens, dont la blancheur, encore inaltérée, tranche sur les teintes noires des cyprès.

Des centaines de tombes dorées et entourées de fleurs se pressent à l'ombre de ces sentiers; ce sont des tombes de morts vénérés, d'anciens pachas, de grands dignitaires musulmans. Les cheik-ul-islam ont leurs kiosques funéraires dans une de ces avenues tristes.

C'est dans la mosquée d'Eyoub que sont sacrés les sultans.

XII

Le 6 septembre, à six heures du matin, j'ai pu pénétrer dans la seconde cour intérieure de la mosquée d'Eyoub.

Le vieux monument était vide et silencieux; deux derviches m'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nous marchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosquée, à cette heure matinale, était d'une blancheur de neige; des centaines de pigeons ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires.

Les deux derviches, en robe de bure, soulevèrent la portière de cuir qui fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce lieu vénéré, le plus saint de Stamboul, où jamais chrétien n'a pu porter les yeux.

C'était la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid.

Je me souviens du jour où le nouveau sultan vint en grande pompe prendre possession du palais impérial. J'avais été un des premiers à le voir, quand il quitta cette retraite sombre du vieux sérail où l'on tient en Turquie les prétendants au trône; de grands caïques de gala étaient venus l'y chercher, et mon caïque touchait le sien.

Ces quelques jours de puissance ont déjà vieilli le sultan; il avait alors une expression de jeunesse et d'énergie qu'il a perdue depuis. L'extrême simplicité de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont on venait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurité relative pour le conduire au suprême pouvoir, semblait plongé dans une inquiète rêverie; il était maigre, pâle et tristement préoccupé, avec de grands yeux noirs cernés de bistre; sa physionomie était intelligente et distinguée.

Les caïques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs formes ont l'élégance originale de l'Orient; ils sont d'une grande magnificence, entièrement ciselés et dorés, et portent à l'avant un éperon d'or. La livrée des laquais de la cour est verte et orange, couverte de dorures. Le trône du sultan, orné de plusieurs soleils, est placé sous un dais rouge et or.

XIII

Aujourd'hui, 7 septembre, a lieu la grande représentation du sacre d'un sultan.

Abd-ul-Hamid, à ce qu'il semble, est pressé de s'entourer du prestige des Khalifes; il se pourrait que son avènement ouvrît à l'islam une ère nouvelle, et qu'il apportât à la Turquie un peu de gloire encore et un dernier éclat.

Dans la mosquée sainte d'Eyoub, Abd-ul-Hamid est allé ceindre en grande pompe le sabre d'Othman.

Après quoi, suivi d'un long et magnifique cortège, le sultan a traversé Stamboul dans toute sa longueur pour se rendre au palais du vieux sérail, faisant une pause et disant une prière, comme il est d'usage, dans les mosquées et les kiosques funéraires qui se trouvaient sur son chemin.

Des hallebardiers ouvraient la marche, coiffés de plumets verts de deux mètres de haut, vêtus d'habits écarlates tout chamarrés d'or.

Abd-ul-Hamid s'avançait au milieu d'eux, monté sur un cheval blanc monumental, à l'allure lente et majestueuse, caparaçonné d'or et de pierreries.

Le cheik-ul-islam en manteau vert, les émirs en turban de cachemire, le suléma en turban blanc à bandelettes d'or, les grands pachas, les grands dignitaires, suivaient sur des chevaux étincelants de dorures,—grave et interminable cortège où défilaient de singulières physionomies! De sulémas octogénaires soutenus par des laquais sur leurs montures tranquilles, montraient au peuple des barbes blanches et de sombres regards empreints de fanatisme et d'obscurité.

Une foule innombrable se pressait sur tout ce parcours, une de ces foules turques auprès desquelles les plus luxueuses foules d'Occident paraîtraient laides et tristes. Des estrades disposées sur une étendue de plusieurs kilomètres pliaient sous le poids des curieux, et tous les costumes d'Europe et d'Asie s'y trouvaient mêlés.

Sur les hauteurs d'Eyoub s'étalait la masse mouvante des dames turques. Tous ces corps de femmes, enveloppés chacun jusqu'aux pieds de pièces de soie de couleurs éclatantes, toutes ces têtes blanches cachées sous les plis des yachmaks d'où sortaient des yeux noirs, se confondaient sous les cyprès avec les pierres peintes et historiées des tombes. Cela était si coloré et si bizarre, qu'on eût dit moins une réalité qu'une composition fantastique de quelque orientaliste halluciné.

XIV

Le retour de Samuel est venu apporter un peu de gaieté à ma triste case. La fortune me sourit aux roulettes de Péra, et l'automne est splendide en Orient. J'habite un des plus beaux pays du monde, et ma liberté est illimitée. Je puis courir, à ma guise, les villages, les montagnes, les bois de la côte d'Asie ou d'Europe, et beaucoup de pauvres gens vivraient une année des impressions et des péripéties d'un seul de mes jours.

Puisse Allah accorder longue vie au sultan Abd-ul-Hamid, qui fait revivre les grandes fêtes religieuses, les grandes solennités de l'islam; Stamboul illuminé chaque soir, le Bosphore éclairé aux feux de Bengale, les dernières lueurs de l'Orient qui s'en va, une féerie à grand spectacle que sans doute on ne reverra plus.

Malgré mon indifférence politique, mes sympathies sont pour ce beau pays qu'on veut supprimer, et tout doucement je deviens Turc sans m'en douter.

XV

… Des renseignements sur Samuel et sa nationalité: il est Turc d'occasion, israélite de foi, et Espagnol par ses pères.

À Salonique, il était un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici, comme là-bas, il exerce son métier sur les quais; comme il a meilleure mine que les autres, il a beaucoup de pratiques et fait de bonnes journées; le soir, il soupe d'un raisin et d'un morceau de pain, et rentre à la case, heureux de vivre.

La roulette ne donne plus, et nous voilà fort pauvres tous deux, mais si insouciants que cela compense; assez jeunes d'ailleurs pour avoir pour rien des satisfactions que d'autres payent fort cher.

Samuel met deux culottes percées l'une sur l'autre pour aller au travail; il se figure que les trous ne coïncident pas et qu'il est fort convenable ainsi.

Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notre narguilhé sous les platanes d'un café turc, ou bien nous allons au théâtre des ombres chinoises, voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous captive. Nous vivons en dehors de toutes les agitations, et la politique n'existe pas pour nous.

Il y a panique cependant parmi les chrétiens de Constantinople, et Stamboul est un objet d'effroi pour les gens de Péra, qui ne passent plus les ponts qu'en tremblant.

XVI

Je traversais hier au soir Stamboul à cheval, pour aller chez Izeddin-Ali. C'était la grande fête du Baïram, grande féerie orientale, dernier tableau du Ramazan: toutes les mosquées illuminées; les minarets étincelants jusqu'à leur extrême pointe; des versets du Koran en lettres lumineuses suspendus dans l'air; des milliers d'hommes criant à la fois, au bruit du canon, le nom vénéré d'Allah; une foule en habits de fête, promenant dans les rues des profusions de feux et de lanternes; des femmes voilées circulant par troupes, vêtues de soie, d'argent et d'or.

Après avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul, à trois heures du matin nous terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, où de jeunes garçons asiatiques, costumés en almées, exécutaient des danses lascives devant un public composé de tous les repris de la justice ottomane, saturnale d'une écoeurante nouveauté. Je demandai grâce pour la fin de ce spectacle, digne des beaux moments de Sodome, et nous rentrâmes au petit jour.

XVII

KARAGUEUZ

Les aventures et les méfaits du seigneur Karagueuz ont amusé un nombre incalculable de générations de Turcs, et rien ne fait présager que la faveur de ce personnage soit près de finir.

Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractère avec le vieux polichinelle français; après avoir battu tout le monde, y compris sa femme, il est battu lui-même par Chéytan,—le diable,—qui finalement l'emporte, à la grande joie des spectateurs.

Karagueuz est en carton ou en bois; il se présente au public sous forme de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est également drôle. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas soupçonnées; les caresses qu'il prodigue à madame Karagueuz sont d'un comique irrésistible.

Il arrive à Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses démêlés avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties tout à fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui scandaliseraient même un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y trouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la lanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupes de petits enfants. On offre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre, ferait rougir un corps de garde.

C'est là un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tenté d'en déduire que les musulmans sont beaucoup plus dépravés que nous-mêmes, conclusion qui serait absolument fausse.

Les théâtres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du
Ramazan et sont fort courus pendant trente jours.

Le mois fini, tout se ramasse et se démonte. Karagueuz rentre pour un an dans sa boîte et n'a plus, sous aucun prétexte, le droit d'en sortir.

XVIII

Péra m'ennuie et je déménage; je vais habiter dans le vieux Stamboul, même au-delà de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub.

Je m'appelle là-bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont inconnus. Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma nationalité; mais cela leur est égal, et à moi aussi.

Je suis là à deux heures du Deerhound, presque à la campagne, dans une case à moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible: une rue de village où règne dans le jour une animation originale; des bazars, des cafedjis, des tentes; et de graves derviches fumant leur narguilhé sous des amandiers.

Une place, ornée d'une vieille fontaine monumentale en marbre blanc, rendez-vous de tout ce qui nous arrive de l'intérieur, tziganes, saltimbanques, montreurs d'ours. Sur cette place, une case isolée, —c'est la nôtre.

En bas, un vestibule badigeonné à la chaux, blanc comme neige, un appartement vide. (Nous ne l'ouvrons que le soir, pour voir, avant de nous coucher, si personne n'est venu s'y cacher, et Samuel pense qu'il est hanté.)

Au premier, ma chambre, donnant par trois fenêtres sur la place déjà mentionnée; la petite chambre de Samuel, et le haremlike, ouvrant à l'est sur la Corne d'or.

On monte encore un étage, on est sur le toit, en terrasse comme un toit arabe; il est ombragé d'une vigne, déjà fort jaunie, hélas! par le vent de novembre.

Tout à côté de la case, une vieille mosquée de village. Quand le muezzin, qui est mon ami, monte à son minaret, il arrive à la hauteur de ma terrasse, et m'adresse, avant de chanter la prière, un salam amical.

La vue est belle de là-haut. Au fond de la Corne d'or, le sombre paysage d'Eyoub; la mosquée sainte émergeant avec sa blancheur de marbre d'un bas-fond mystérieux, d'un bois d'arbres antiques; et puis des collines tristes, teintées de nuances sombres et parsemées de marbres, des cimetières immenses, une vraie ville des morts.

À droite, la Corne d'or, sillonnée par des milliers de caïques dorés; tout Stamboul en raccourci, les mosquées enchevêtrées, confondant leurs dômes et leurs minarets.

Là-bas, tout au loin, une colline plantée de maisons blanches; c'est
Péra, la ville des chrétiens, et le Deerhound est derrière.

XIX

Le découragement m'avait pris, en présence de cette case vide, de ces murailles nues, de ces fenêtres disjointes et de ces portes sans serrures. C'était si loin d'ailleurs, si loin du Deerhound, et si peu pratique …

XX

Samuel passe huit jours à laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons clouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissent entièrement,—usage turc, propre et confortable.—Des rideaux aux fenêtres et un large divan couvert d'une étoffe à ramages rouges complètent cette première installation, qui est pour l'instant une installation modeste.

Déjà l'aspect a changé; j'entrevois la possibilité de faire un chez moi de cette case où soufflent tous les vents, et je la trouve moins désolée. Cependant il y faudrait sa présence à elle qui avait juré de venir, et peut-être est-ce pour elle seule que je me suis isolé du monde!

Je suis un peu à Eyoub l'enfant gâté du quartier, et Samuel aussi y est fort apprécié.

Mes voisins, méfiants d'abord, ont pris le parti de combler de prévenances l'aimable étranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour eux tout est énigmatique.

Le derviche Hassan-Effendi, à la suite d'une visite de deux heures, tire ainsi ses conclusions:

—Tu es un garçon invraisemblable, et tout ce que tu fais est étrange! Tu es très jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si complète indépendance, que les hommes d'un âge mûr ne savent pas toujours en conquérir de semblable. Nous ignorons d'où tu viens, et tu n'as aucun moyen connu d'existence. Tu as déjà couru tous les recoins des cinq parties du monde; tu possèdes un ensemble de connaissance plus grand que celui de nos ulémas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as vingt ans, vingt-deux peut-être, et une vie humaine ne suffirait pas à ton passé mystérieux. Ta place serait au premier rang dans la société européenne de Péra, et tu viens vivre à Eyoub, dans l'intimité singulièrement choisie d'un vagabond israélite. Tu es un garçon invraisemblable; mais j'ai du plaisir à te voir, et je suis charmé que tu sois venu t'établir parmi nous.

XXI

Septembre 1876

Cérémonie du Surré-humayoun. Départ des cadeaux impériaux pour la Mecque.

Le sultan, chaque année, expédie à la ville sainte une caravane chargée de présents.

Le cortège, parti du palais de Dolma-Bagtché va s'embarquer à l'échelle de Top-Hané, pour se rendre à Scutari d'Asie.

En tête, une bande d'Arabes dansent au son du tam-tam, en agitant en l'air de longues perches enroulées de banderoles d'or.

Des chameaux s'avancent gravement, coiffés de plumes d'autruche, surmontés d'édifices de brocart d'or enrichis de pierreries; ces édifices contiennent les présents les plus précieux.

Des mulets empanachés portent le reste du tribut du Khalife, dans des caissons de velours rouge brodé d'or.

Les ulémas, les grands dignitaires, suivent à cheval, et les troupes forment la haie sur tout le parcours.

Il y a quarante jours de marche entre Stamboul et la ville sainte.

XXII

Eyoub est un pays bien funèbre par ces nuits de novembre; j'avais le coeur serré et rempli de sentiments étranges, les premières nuits que je passai dans cet isolement.

Ma porte fermée, quand l'obscurité eut envahi pour la première fois ma maison, une tristesse profonde s'étendit sur moi comme un suaire.

J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, à
Stamboul, les promeneurs sans fanal.)

Mais, passé sept heures du soir, tout est fermé et silencieux dans Eyoub; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur leurs portes.

De loin en loin, si une lampe dessine sur le pavé le grillage d'une fenêtre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe funéraire qui n'éclaire que de grands catafalques surmontés de turbans. On vous égorgerait là, devant cette fenêtre grillée, qu'aucun secours humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont moins rassurantes que l'obscurité.

À tous les coins de rue, on rencontre à Stamboul de ces habitations de cadavres.

Et là, tout près de nous, où finissent les rues, commencent les grands cimetières, hantés par ces bandes de malfaiteurs qui, après vous avoir dévalisé, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne jamais s'en mêler.

Un veilleur de nuit m'engagea à rentrer dans ma case, après s'être informé du motif de ma promenade, laquelle lui avait semblé tout à fait inexplicable et même un peu suspecte.

Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et celui-là en particulier, qui devait voir par la suite des allées et venues mystérieuses, fut toujours d'une irréprochable discrétion.

XXIII

"On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidèle."

"Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-être pas un ami …"

(Extrait d'une vieille poésie orientale.)

XXIV

LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY

Eyoub …, 1876.

… T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que chaque jour ton point de vue et le mien s'éloignent davantage. L'idée chrétienne était restée longtemps flottante dans mon imagination alors même que je ne croyais plus; elle avait un charme vague et consolant. Aujourd'hui, ce prestige est absolument tombé; je ne connais rien de si vain, de si mensonger, de si inadmissible.

J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu le sais.

J'avais désiré me marier, je te l'avais dit; je t'avais confié le soin de chercher une jeune fille qui fût digne de notre toit de famille et de notre vieille mère. Je te prie de n'y plus songer: je rendrais malheureuse la femme que j'épouserais, je préfère continuer une vie de plaisirs …

Je t'écris dans ma triste case d'Eyoub; à part un petit garçon nommé Yousouf, que même j'habitue à obéir par signes pour m'épargner l'ennui de parler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole à âme qui vive.

Je t'ai dit que je ne croyais à l'affection de personne; cela est vrai. J'ai quelques amis qui m'en témoignent beaucoup, mais je n'y crois pas. Samuel, qui vient de me quitter, est peut-être encore de tous celui qui tient le plus à moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant: c'est de sa part un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en fumée, et je me retrouverai seul.

Ton affection à toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure; affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire à quelque chose. Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir … J'ai besoin de me rattacher à quelqu'un; si c'est vrai, fais que je puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se fait autour de moi, et j'éprouve une angoisse profonde …

Tant que je conserverai ma chère vieille mère, je resterai en apparence ce que je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire adieu, et puis je disparaîtrai sans laisser trace de moi-même …

XXV

LOTI A PLUMKETT

Eyoub, 15 novembre 1876.

Derrière toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence, derrière Arif-Effendi, il y a un pauvre garçon triste qui se sent souvent un froid mortel au coeur. Il est peu de gens avec lesquels ce garçon, très renfermé par nature, cause quelquefois d'une manière un peu intime,—mais vous êtes de ces gens-là.—J'ai beau faire, Plumkett, je ne suis pas heureux; aucun expédient ne me réussit pour m'étourdir. J'ai le cœur plein de lassitude et d'amertume.

Dans mon isolement, je me suis beaucoup attaché à ce va-nu-pieds ramassé sur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensible et droit; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut enchâssé dans du fer. De plus, sa société est naïve et originale, et je m'ennuie moins quand je l'ai près de moi.

Je vous écris à cette heure navrante des crépuscules d'hiver; on n'entend dans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement, en l'honneur d'Allah, sa complainte séculaire. Les images du passé se présentent à mon esprit avec une netteté poignante; les objets qui m'entourent ont des aspects sinistres et désolés; et je me demande ce que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub.

Si encore elle était là,—elle, Aziyadé!…

Je l'attends toujours,—mais, hélas! comme attendait soeur Anne …

Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu: le décor change et mes idées aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse, enveloppé dans un manteau de fourrure, les pieds sur un épais tapis de Turquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse.

Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous distraire; il y a abondance de sujets; seulement, c'est l'embarras du choix. Et puis ce qui est passé est passé, n'est-ce pas? et ne vous intéresse plus.

Plusieurs maîtresses, desquelles je n'ai aimé aucune, beaucoup de péripéties, beaucoup d'excursions, à pied et à cheval, par monts et par vaux; partout des visages inconnus, indifférents ou antipathiques; beaucoup de dettes, des juifs à mes trousses; des habits brodés d'or jusqu'à la plante des pieds; la mort dans l'âme et le coeur vide.

Ce soir, 15 novembre, à dix heures, voici quelle est la situation:

C'est l'hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de ma triste case; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font, et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tête est la seule qui brûle à cette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur de l'islam; c'est ici qu'est la mosquée sainte où sont sacrés les sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le plus fanatique de tous …

Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien enveloppé dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendre pour un derviche.

Il a tiré les verrous de ses portes, et goûte le bien-être égoïste du chez soi, bien-être d'autant plus grand que l'on serait plus mal au-dehors, par cette tempête, dans ce pays peu sûr et inhospitalier.

La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles, porte aux rêves bizarres et aux méditations profondes; son plafond de chêne sculpté a dû jadis abriter de singuliers hôtes, et recouvrir plus d'un drame.

L'aspect d'ensemble est resté dans la couleur primitive. Le plancher disparaît sous des nattes et d'épais tapis, tout le luxe du logis; et, suivant l'usage turc, on se déchausse en entrant pour ne point les salir. Un divan très bas et des coussins qui traînent à terre composent à peu près tout l'ameublement de cette chambre, empreinte de la nonchalance sensuelle des peuples d'Orient. Des armes et des objets décoratifs fort anciens sont pendus aux murailles; des versets du Koran sont peints partout, mêlés à des fleurs et à des animaux fantastiques.

À côté, c'est le haremlike, comme nous disons en turc, l'appartement des femmes. Il est vide; lui aussi, il attend Aziyadé, qui devrait être déjà près de moi, si elle avait tenu sa promesse.

Une autre petite chambre, auprès de la mienne, est vide également: c'est celle de Samuel, qui est allé me chercher à Salonique des nouvelles de la jeune femme aux yeux verts. Et, pas plus qu'elle, il ne paraît revenir.

Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autre prendrait sa place. Mais l'effet produit serait fort différent. Je l'aimais presque, et c'est pour elle que je me suis fait Turc.

XXVI

A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury …, 1876.

Frère chéri,

Depuis hier, je traîne le désespoir dans lequel m'a mise ta lettre … Tu veux disparaître!… Un jour, peut-être prochain, où notre bien-aimée mère nous quittera, tu veux disparaître, m'abandonner pour toujours. Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passé,—la vieille case de Brightbury vendue, les objets chéris dispersés,—et toi qui ne seras pas mort …! qui seras là quelque part à végéter sous la griffe de Satan, quelque part où je ne saurai pas, mais où je sentirai que tu vieillis et que tu souffres!… Que Dieu plutôt te fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tête.

Ce que tu dis me révolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc, puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec, puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne suis plus rien dans ton existence … Ta vie est ma vie, il y a un recoin de moi-même où personne n'est … c'est ta place à toi, et quand tu me quitteras, elle sera vide et me brûlera.

J'ai perdu mon frère, je suis prévenue—affaire de temps, de quelques mois peut-être,—il est perdu pour le temps, et l'éternité, déjà mort de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voilà, l'enfant chéri qui plonge dans un abîme sans fond,—l'abîme des abîmes! Il souffre, l'air lui manque, la lumière, le soleil; mais il est sans force; ses yeux restent attachés au fond, à ses pieds; il ne relève plus sa tête, il ne peut plus, le prince des ténèbres le lui défend … Quelquefois pourtant il veut résister. Il entend une voix lointaine, celle qui a bercé son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge, vanité, folie! " et le pauvre enfant, lié, garrotté, au fond de son abîme, sanglant, éperdu, ayant appris de son maître à appeler le bien mal, et le mal bien, que fait-il?… il sourit.

Rien ne me surprend de ta pauvre âme travaillée et chargée, même pas le sourire moqueur de Satan … il le fallait bien!

Tu l'as même perdue, pauvre frère, cette soif d'honnêteté dont tu me parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste, fraîche, tendre et jolie, aimable, la mère de petits enfants que tu aurais aimés. Je la voyais, là, dans le vieux salon, assise sous les vieux portraits …

Un vent plein de corruption a passé là-dessus. Ce frère dont le coeur ne peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera là pour le chérir et égayer son front. Ses maîtresses se riront de lui, on ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonné, désespéré … alors, il mourra!

Plus tu es malheureux, troublé, ballotté, confiant, plus je t'aime. Ah! mon bien-aimé frère, mon chéri, si tu voulais revenir à la vie! si Dieu voulait! si tu voyais la désolation de mon coeur, si tu sentais la chaleur de mes prières!…

Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie chrétienne … La conversion, quel mot ignoble!… Des sermons ennuyeux, des gens absurdes, un méthodisme maussade, une austérité sans couleur, sans rayons, de grands mots, le patois de Chanaan!… Est-ce tout cela qui peut te séduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jésus, et le Jésus que tu crois n'est pas le maître radieux que je connais et que j'adore. De celui-là, tu n'auras ni peur, ni ennui, ni éloignement. Tu souffres étrangement, tu brûles de douleur … il pleurera avec toi.

Je prie à toute heure, bien-aimé; jamais ta pensée ne m'avait tant rempli le coeur … Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je sais que tu croiras un jour. Peut-être ne le saurai-je jamais,— peut-être mourrai-je bientôt,—mais j'espérerai et je prierai toujours!

Je pense que j'écris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur à lire! Mon bien-aimé a commencé à hausser les épaules. Viendra-t-il un jour où il ne me lira plus?…

XXVII

—Vieux Kaïroullah, dis-je, amène-moi des femmes!

Le vieux Kaïroullah était assis devant moi par terre. Il était ramassé sur lui-même, comme un insecte malfaisant et immonde; son crâne chauve et pointu luisait à la lueur de ma lampe.

Il était huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub était aussi noir et silencieux qu'un tombeau.

Le vieux Kaïroullah avait un fils de douze ans nommé Joseph, beau comme un ange, et qu'il élevait avec adoration. Ce détail à part, il était le plus accompli des misérables. Il exerçait tous les métiers ténébreux du vieux juif déclassé de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec le Yuzbâchi Suleïman, et plusieurs de mes amis musulmans.

Il était cependant admis et toléré partout, par cette raison que, depuis de longues années on s'était habitué à le voir. Quand on le rencontrait dans la rue, on disait: " Bonjour, Kaïroullah! " et on touchait même le bout de ses grands doigts velus.

Le vieux Kaïroullah réfléchit longuement à ma demande et répondit:

—Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coûtent très cher. Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins coûteuses, que je puis ce soir même vous offrir, monsieur Marketo … Un peu de musique, par exemple, vous sera agréable sans doute …

Sur cette phrase énigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses socques, et disparut.

Une demi-heure après, la portière de ma chambre se soulevait pour donner passage à six jeunes garçons israélites, vêtus de robes fourrées, rouges, bleues, vertes et orange. Kaïroullah les accompagnait avec un autre vieillard plus hideux que lui-même, et tout ce monde s'assit à terre avec force révérences, tandis que je restais aussi impassible et immobile qu'une idole égyptienne.

Ces enfants portaient de petites harpes dorées sur lesquelles ils se mirent à promener leurs doigts chargés de bagues de clinquant. Il en résulta une musique originale que j'écoutai quelques minutes en silence.

—Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kaïroullah en se penchant à mon oreille.

J'avais déjà compris la situation et je ne manifestai aucune surprise; j'eus seulement la curiosité de pousser plus loin cette étude d'abjection humaine.

—Vieux Kaïroullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux …

Le vieux Kaïroullah réfléchit un instant et répondit:

—Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain …

… Quand j'eus chassé tout ce monde comme une troupe de bêtes galeuses, je vis de nouveau paraître la tête allongée du vieux Kaïroullah, soulevant sans bruit la draperie de ma porte.

—Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitié de moi! Je demeure très loin et on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me mettre à la porte à pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir.

Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fût mort de froid et de peur, en admettant qu'on ne l'eût point assassiné. Je me contentai de lui assigner un coin de ma maison, où il resta accroupi toute une nuit glaciale, pelotonné comme un vieux cloporte dans sa pelisse râpée. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa poitrine comme un râle; et j'en eus tant de pitié, que je me levai encore pour lui jeter un tapis qui lui servît de couverture.

Dès que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparaître, avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se retrouver même jamais nulle part sur mon chemin.

* * * * *

3

EYOUB À DEUX

I

Eyoub, le 4 décembre 1876.

On m'avait dit: " Elle est arrivée! "—et depuis deux jours, je vivais dans la fièvre de l'attente.

—Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille négresse qui, à Salonique, accompagnait la nuit Aziyadé dans sa barque et risquait sa vie pour sa maîtresse), ce soir, un caïque l'amènera à l'échelle d'Eyoub, devant ta maison.

Et j'attendais là depuis trois heures.

La journée avait été belle et lumineuse; le va-et-vient de la Corne d'or avait une activité inusitée; à la tombée du jour, des milliers de caïques abordaient à l'échelle d'Eyoub, ramenant dans leur quartier tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appelés dans les centres populeux de Constantinople, à Galata ou au grand bazar.

On commençait à me connaître à Eyoub, et à dire:

—Bonsoir, Arif; qu'attendez-vous donc ainsi?

On savait bien que je ne pouvais pas m'appeler Arif, et que j'étais un chrétien venu d'Occident; mais ma fantaisie orientale ne portait plus ombrage à personne, et on me donnait quand même ce nom que j'avais choisi.

II

Portia! flambeau du ciel! Portia! ta main, c'est moi!

(ALFRED DE MUSSET, Portia.)

Le soleil était couché depuis deux heures quand un dernier caïque s'avança seul, parti d'Azar-Kapou; Samuel était aux avirons; une femme voilée était assise à l'arrière sur des coussins. Je vis que c'était elle.

Quand ils arrivèrent, la place de la mosquée était devenue déserte, et la nuit froide.

Je pris sa main sans mot dire, et l'entraînai en courant vers ma maison, oubliant le pauvre Samuel, qui resta dehors …

Et, quand le rêve impossible fut accompli, quand elle fut là, dans cette chambre préparée pour elle, seule avec moi, derrière deux portes garnies de fer, je ne sus que me laisser tomber près d'elle, embrassant ses genoux. Je sentis que je l'avais follement désirée: j'étais comme anéanti.

Alors j'entendis sa voix. Pour la première fois, elle parlait et je comprenais,—ravissement encore inconnu!—Et je ne trouvais plus un seul mot de cette langue turque que j'avais apprise pour elle; je lui répondais dans la vieille langue anglaise des choses incohérentes que je n'entendais même plus!

Severim seni, Lotim! (Je t'aime, Loti, disait-elle, je t'aime!)

On me les avait dits avant Aziyadé, ces mots éternels; mais cette douce musique de l'amour frappait pour la première fois mes oreilles en langue turque. Délicieuse musique que j'avais oubliée, est-ce bien possible que je l'entende encore partir avec tant d'ivresse du fond d'un coeur pur de jeune femme; tellement, qu'il me semble ne l'avoir entendue jamais; tellement qu'elle vibre comme un chant du ciel dans mon âme blasée …

Alors, je la soulevai dans mes bras, je plaçai sa tête sous un rayon de lumière pour la regarder, et je lui dis comme Roméo:

—Répète encore! redis-le!

Et je commençais à lui dire beaucoup de choses qu'elle devait comprendre; la parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais une foule de questions en lui disant:

—Réponds-moi!

Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tête n'y était plus, et que je parlais dans le vide.

—Aziyadé, dis-je, tu ne m'entends pas?

—Non, répondit-elle.

Et elle me dit d'une voix grave ces mots doux et sauvages:

—Je voudrais manger les paroles de ta bouche! Senin laf yemek isterim! (Loti! je voudrais manger le son de ta voix!)

III

Eyoub, décembre 1876.

Aziyadé parle peu; elle sourit souvent, mais ne rit jamais; son pas ne fait aucun bruit; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles, et ne s'entendent pas. C'est bien là cette petite personne mystérieuse, qui le plus souvent s'évanouit quand paraît le jour, et que la nuit ramène ensuite, à l'heure des djinns et des fantômes.

Elle tient un peu de la vision, et il semble qu'elle illumine les lieux par lesquels elle passe. On cherche des rayons autour de sa tête enfantine et sérieuse, et on en trouve en effet, quand la lumière tombe sur certains petits cheveux impalpables, rebelles à toutes les coiffures, qui entourent délicieusement ses joues et son front.

Elle considère comme très inconvenants ces petits cheveux, et passe chaque matin une heure en efforts tout à fait sans succès pour les aplatir. Ce travail et celui qui consiste à teindre ses ongles en rouge orange sont ses deux principales occupations.

Elle est paresseuse, comme toutes les femmes élevées en Turquie; cependant elle sait broder, faire de l'eau de rose et écrire son nom. Elle l'écrit partout sur les murs, avec autant de sérieux que s'il s'agissait d'une opération d'importance, et épointe tous mes crayons à ce travail.

Aziyadé me communique ses pensées plus avec ses yeux qu'avec sa bouche; son expression est étonnamment changeante et mobile. Elle est si forte en pantomime du regard, qu'elle pourrait parler beaucoup plus rarement encore ou même s'en dispenser tout à fait.

Il lui arrive souvent de répondre à certaines situations en chantant des passages de quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui serait insipide chez une femme européenne, a chez elle un singulier charme oriental.

Sa voix est grave, bien que très jeune et fraîche; elle la prend du reste toujours dans ses notes basses, et les aspirations de la langue turque la font un peu rauque quelquefois.

Aziyadé est âgée de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de prendre elle-même et brusquement des résolutions extrêmes, et de les suivre après, coûte que coûte, jusqu'à la mort.

IV

Autrefois à Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la mienne pour passer auprès d'elle seulement une heure, j'avais fait ce rêve insensé: habiter avec elle, quelque part en Orient, dans un recoin ignoré, où le pauvre Samuel aussi viendrait avec nous. J'ai réalisé à peu près ce rêve, contraire à toutes les idées musulmanes, impossible à tous égards.

Constantinople était le seul endroit où pareille chose pût être tentée; c'est le vrai désert d'hommes dont Paris était autrefois le type, un assemblage de plusieurs grandes villes où chacun vit à sa guise et sans contrôle,—où l'on peut mener de front plusieurs personnalités différentes,—Loti, Arif et Marketo.

… Laissons souffler le vent d'hiver; laissons les rafales de décembre ébranler les ferrures de notre porte et les grilles de nos fenêtres. Protégés par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d'armes chargées,—par l'inviolabilité du domicile turc,—assis devant le brasero de cuivre … petite Aziyadé, qu'on est bien chez nous!

V

LOTI A SA SOEUR, A BRIGHBURY

Chère petite soeur,

J'ai été dur et ingrat de ne pas t'écrire plus tôt. Je t'ai fait beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que j'ai écrit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu.

Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient à défaut d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais.

Il faudrait m'intéresser à quelque chose, dis-tu? à quelque chose de bon et d'honnête, et le prendre à coeur. Mais j'ai ma pauvre chère vieille mère; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me suis donné à moi-même. Pour elle, je me compose une certaine gaieté, un certain courage: pour elle, je maintiens le côté positif et raisonnable de mon existence, je reste Loti, officier de marine.

Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un vieux débauché qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne. Mais je ne serai point cet objet-là: quand je ne serai plus bien portant, ni jeune, ni aimé, c'est alors que je disparaîtrai.

Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai mort.

Pour vous, pour toi, à mon retour, je ferai un suprême effort. Quand je serai au milieu de vous, mes idées changeront; si vous me choisissez une jeune fille que vous aimiez, je tâcherai de l'aimer, et de me fixer, pour l'amour de vous, dans cette affection-là.

Puisque je t'ai parlé d'Aziyadé, je puis bien te dire qu'elle est arrivée.—Elle m'aime de toute son âme, et ne pense pas que je puisse me décider à la quitter jamais.—Samuel est revenu aussi; tous deux m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le passé et les ingrats,—un peu aussi les absents …

VI

Peu à peu, de modeste qu'elle était, la maison d'Arif-Effendi est devenue luxueuse: des tapis de Perse, des portières de Smyrne, des faïences, des armes. Tous ces objets sont venus un par un, non sans peine, et ce mode de recrutement leur donne plus de charme.

La roulette a fourni des tentures de satin bleu brodé de roses rouges, défroques du sérail; et les murailles, qui jadis étaient nues, sont aujourd'hui tapissées de soie. Ce luxe, caché dans une masure isolée, semble une vision fantastique.

Aziyadé aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau; la maison d'Abeddin-Effendi est un capharnaüm rempli de vieilles choses précieuses, et les femmes ont le droit, dit-elle, de faire des emprunts aux réserves de leurs maîtres.

Elle reprendra tout cela quand le rêve sera fini, et ce qui est à moi sera vendu.

VII

Qui me rendra ma vie d'Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues promenades sans but, et le tapage de Stamboul?

Partir le matin de l'Atmeïdan, pour aboutir la nuit à Eyoub; faire, un chapelet à la main, la tournée des mosquées; s'arrêter à tous les cafedjis, aux turbés, aux mausolées, aux bains et sur les places; boire le café de Turquie dans les microscopiques tasses bleues à pied de cuivre; s'asseoir au soleil, et s'étourdir doucement à la fumée d'un narguilhé; causer avec les derviches ou les passants; être soi-même une partie de ce tableau plein de mouvement et de lumière; être libre, insouciant et inconnu; et penser qu'au logis la bien-aimée vous attendra le soir.

Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou rêveur, homme du peuple et poétique à l'excès, riant à tout bout de champ et dévoué jusqu'à la mort!

Le tableau s'assombrit à mesure qu'on s'enfonce dans le vieux Stamboul, qu'on s'approche du saint quartier d'Eyoub et des grands cimetières. Encore des échappées sur la nappe bleue de Marmara, les îles ou les montagnes d'Asie, mais les passants rares et les cases tristes;—un sceau de vétusté et de mystère,—et les objets extérieurs racontant les histoires farouches de la vieille Turquie.

Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons à Eyoub, après avoir dîné n'importe où, dans quelqu'une de ces petites échoppes turques où Achmet vérifie lui-même la propreté des ingrédients et en surveille la préparation.

Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis,—ce petit logis si perdu et si paisible, dont l'éloignement même est un des charmes.

VIII

Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux père Ibrahim; vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mère Fatma; les Turcs ne savent jamais leur âge. Physiquement, c'est un drôle de garçon, de petite taille, bâti en hercule; pour qui ne le saurait pas, sa figure maigre et bronzée ferait supposer une constitution délicate;—tout petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour à tour pleins d'une douceur triste, ou pétillants de gaieté et d'esprit. Dans l'ensemble, un attrait original.

Singulier garçon, gai comme un oiseau;—les idées les plus comiques, exprimées d'une manière tout à fait neuve; sentiments exagérés d'honnêteté et d'honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie à cheval. Le coeur ouvert comme la main: la moitié de son revenu est distribué aux vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu'il loue au public composent tout son avoir.

Achmet a mis deux jours à découvrir qui j'étais et m'a promis le secret de ce qu'il est seul à savoir, à condition d'être à l'avenir reçu dans l'intimité. Peu à peu il s'est imposé comme ami, et a pris sa place au foyer. Chevalier servant d'Aziyadé qu'il adore, il est jaloux pour elle, plus qu'elle, et m'épie à son service, avec l'adresse d'un vieux policier.

—Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce petit Yousouf, qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui donnes, si tu tiens à me donner quelque chose; je serai un peu domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m'amusera.

Yousouf reçut le lendemain son congé et Achmet prit possession de la place.

IX

Un mois après, d'un air embarrassé, j'offris deux medjidiés de salaire à Achmet, qui est la patience même; il entra dans une colère bleue et enfonça deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer à ses frais. La question de ses gages se trouva réglée de cette manière.

X

Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied.

Sen tchok chéytan, Loti!… Anlamadum séni! (Toi beaucoup le diable, Loti! Tu es très malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!)

Son bras agitait avec colère sa large manche blanche; sa petite tête faisait danser furieusement le gland de soie de son fez.

Il avait comploté ceci avec Aziyadé pour me faire rester: m'offrir la moitié de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour cela, j'étais tchok chéytan, et incompréhensible.

À dater de cette soirée, je l'ai aimé sincèrement.

Chère petite Aziyadé! elle avait dépensé sa logique et ses larmes pour me retenir à Stamboul; l'instant prévu de mon départ passait comme un nuage noir sur son bonheur.

Et, quand elle eut tout épuisé:

Benim djan senin, Loti. (Mon âme est à toi, Loti.) Tu es mon Dieu, mon frère, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini d'Aziyadé; ses yeux seront fermés, Aziyadé sera morte.—Maintenant, fais ce que tu voudras, toi, tu sais!

Toi, tu sais, phrase intraduisible, qui veut dire à peu près ceci: "Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je m'incline devant ta décision, et je l'adore."

Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je chanterai pour toi ma chanson:

    Chéytanlar , djinler,
    Kaplanlar, duchmanlar,
    Arslandar, etc…

(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent loin de mon ami …) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en chantant ma chanson pour toi.

Suivait la chanson, chantée chaque soir d'une voix douce, chanson longue, monotone, composée sur un rythme étrange, avec les intervalles impossibles, et les finales tristes de l'Orient.

Quand j'aurai quitté Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours, longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyadé.

XI

A LOTI, DE SA SOEUR

Brightbury, décembre 1876.

Chère frère,

Je l'ai lue, et relue, ta lettre! C'est tout ce que je puis demander pour le moment, et je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort: "Tout va bien!"

Ton pauvre coeur est plein de contradictions, ainsi que tous les cœurs troublés qui flottent sans boussole. Tu jettes des cris de désespoir, tu dis que tout t'échappe, tu en appelles passionnément à ma tendresse, et, quand je t'en assure moi-même, avec passion, je trouve que tu oublies les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de l'Orient que tu voudrais toujours voir durer cet Éden. Mais voilà, moi, c'est permanent, immuable; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oubliées pour faire place à d'autres, et peut-être en feras-tu plus tard plus de cas que tu ne penses.

Cher frère, tu es à moi, tu es à Dieu, tu es à nous. Je le sens, un jour, bientôt peut-être, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu verras combien cette erreur est douce et délicieuse, précieuse et bienfaisante. Oh! mensonge mille fois béni, que celui qui me fait vivre et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur! qui mène le monde depuis des siècles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples, qui change le deuil en allégresse, qui crie partout: " Amour, liberté et charité!"

………………

XII

Aujourd'hui, 10 décembre, visite au padishah.

Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtché, même le sol: quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre; les gardes du sultan en costume écarlate, les musiciens vêtus de bleu de ciel et chamarrés d'or, les laquais vert-pomme doublés de jaune-capucine tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur.

Les acrotères et les corniches du palais servent de perchoir à des familles de goélands, de plongeons et de cigognes.

Intérieurement, c'est une grande splendeur.

Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous leurs grands plumets, comme des momies dorées. Des officiers des gardes, costumés un peu comme feu Aladdim, les commandent par signes.

Le sultan est grave, pâle, fatigué, affaissé.

Réception courte, profonds saluts; on se retire à reculons, courbés jusqu'à terre.

Le café est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore.

Des serviteurs à genoux vous allument des chibouks de deux mètres de long à bout d'ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux reposent sur des plateaux d'argent.

Les zarfs (pieds des tasses à café) sont d'argent ciselé, entourés de gros diamants taillés en rose, et d'une quantité de pierres précieuses.