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Aziyadé / Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877. cover

Aziyadé / Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de Kars, le 27 octobre 1877.

Chapter 70: XV
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About This Book

The narrator records an intense, clandestine love affair with a local woman encountered in a foreign port, presenting the story through diary entries, letters, and personal impressions. He interweaves intimate scenes and vivid descriptions of city life, ceremonies, and landscapes to evoke atmosphere and cultural distance. Supporting figures and household dynamics complicate devotion, loyalty, and secrecy, while recurring tensions of longing and imminent separation give the account a melancholic, reflective tone. The work balances sensual detail with travelogue-like observation.

XIII

En vain chercherait-on dans tout l'islam un époux plus infortuné que le vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie; et quatre femmes dont la plus âgée a trente ans, quatre femmes qui, par extraordinaire, s'entendent comme des larrons habiles, et se gardent mutuellement le secret de leurs équipées.

Aziyadé elle-même n'est pas trop détestée, bien qu'elle soit de beaucoup la plus jeune et la plus jolie, et ses aînées ne la vendent pas.

Elle est leur égale d'ailleurs, une cérémonie dont la portée m'échappe, lui ayant donné, comme aux autres, le titre de dame et d'épouse.

XIV

Je disais à Aziyadé:

—Que fais-tu chez ton maître? À quoi passez-vous vos longues journées dans le harem?

—Moi? répondit-elle, je m'ennuie; je pense à toi, Loti; je regarde ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits objets à toi, que j'emporte d'ici pour me faire société là-bas.

Posséder les cheveux et le portrait de quelqu'un était pour Aziyadé une chose tout à fait singulière, à laquelle elle n'eût jamais songé sans moi; c'était une chose contraire à ses idées musulmanes, une innovation de giaour, à laquelle elle trouvait un charme mêlé d'une certaine frayeur.

Il avait fallu qu'elle m'aimât bien pour me permettre de prendre de ses cheveux à elle; la pensée qu'elle pouvait subitement mourir, avant qu'ils fussent repoussés, et paraître dans un autre monde avec une grosse mèche coupée tout ras par un infidèle, cette pensée la faisait frémir.

—Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivée en Turquie, que faisais-tu, Aziyadé?

—Dans ce temps-là, Loti, j'étais presque une petite fille. Quand pour la première fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'étais dans le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans mon appartement, assise sur mon divan, à fumer des cigarettes, ou du hachisch, à jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou à écouter des histoires très drôles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait raconter parfaitement.

"Fenzilé-hanum m'apprenait à broder, et puis nous avions les visites à rendre et à recevoir avec les dames des autres harems.

"Nous avions aussi notre service à faire auprès de notre maître, et enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous appartient en propre un jour à chacune: mais nous aimons mieux nous arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades.

"Nous nous entendons relativement fort bien.

"Fenzilé-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus âgée et la plus considérable du harem. Besmé est colère, et entre quelquefois dans de grands emportements, mais elle est facile à calmer et cela ne dure pas. Aïché est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son appartement!…

Cela avait été bien souvent mon rêve aussi, de pénétrer une fois dans l'appartement d'Aziyadé, pour avoir seulement une idée du lieu où ma bien-aimée passait son existence. Nous avions beaucoup discuté ce projet, au sujet duquel Fenzilé-hanum avait même été consultée; mais nous ne l'avions pas mis à exécution, et plus je suis au courant des coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise eût été folle.

—Notre harem, concluait Aziyadé, est réputé partout comme un modèle, pour notre patience mutuelle et le bon accord qui règne entre nous.

—Triste modèle en tout cas!

Y en a-t-il à Stamboul beaucoup comme celui-là?

Le mal y est entré d'abord par l'intermédiaire de la jolie Aïché-hanum. La contagion a fait en deux ans des progrès si rapides, que la maison de ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues où tous les serviteurs sont subornés. Cette grande cage si bien grillée et d'un si sévère aspect, est devenue une sorte de boîte à trucs, avec portes secrètes et escaliers dérobés; les oiseaux prisonniers en peuvent impunément sortir, et prennent leur volée dans toutes les directions du ciel.

XV

Stamboul, 25 décembre 1876.

Une belle nuit de Noël, bien claire, bien étoilée, bien froide.

À onze heures, je débarque du Deerhound au pied de la vieille mosquée de
Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune.

Achmet est là qui m'attend, et nous commençons aux lanternes l'ascension de Péra, par les rues biscornues des quartiers turcs.

Grande émotion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte fantastique illustré par Gustave Doré.

J'étais convié là-haut dans la ville européenne, à une fête de Christmas, pareille à celles qui se célèbrent à la même date dans tous les coins de la patrie.

Hélas! les nuits de Noël de mon enfance … quel doux souvenir j'en garde encore!…

XVI

LOTI À PLUMKETT

Eyoub, 27 septembre 1876.

Cher Plumkett,

Voilà cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! Où allons-nous? je vous le demande; et dans quel siècle avons-nous reçu le jour? Un sultan constitutionnel, cela déroute toutes les idées qu'on m'avait inculquées sur l'espèce.

À Eyoub, on est consterné de cet événement; tous les bons musulmans pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi qui considère comme facéties toutes les choses sérieuses, la politique surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalité, la Turquie perdra beaucoup à l'application de ce nouveau système.

J'étais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque funéraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique, tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain qui fit étrangler en sa présence son fils Mustapha, ni son épouse Roxelane qui inventa les nez en trompette, n'eussent admis la Constitution; la Turquie sera perdue par le régime parlementaire, cela est hors de doute.

XVII

Stamboul, 27 septembre.

7 Zi-il-iddjé 1293 de l'hégire.

J'étais entré, pour laisser passer une averse, dans un café turc près de la mosquée de Bayazid.

Rien que de vieux turbans dans ce café, et de vieilles barbes blanches. Des vieillards (des hadj-baba) étaient assis, occupés à lire les feuilles publiques, ou à regarder à travers les vitres enfumées les passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par l'ondée, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs babouches et leurs socques à patins. C'était dans la rue une grande confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait à torrents.

J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils portaient était eski, jusqu'à leurs grandes lunettes d'argent, jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. Eski, mot prononcé avec vénération, qui veut dire antique, et qui s'applique en Turquie aussi bien à de vieilles coutumes qu'à de vieilles formes de vêtement ou à de vieilles étoffes. Les Turcs ont l'amour du passé, l'amour de l'immobilité et de la stagnation.

On entendit tout à coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie du Séraskiérat; les vieillards échangèrent des signes d'intelligence et des sourires ironiques.

—Salut à la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en s'inclinant d'un air de moquerie.

—Des députés! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des représentations du peuple.

Voï, voï, voï, Allah!… et nos femmes ne couraient point en voile de gaze; et les croyants disaient plus régulièrement leurs prières; et les Moscow avaient moins d'insolence!

Cette salve d'artillerie annonçait aux musulmans que le padishah leur octroyait une constitution, plus large et plus libérale que toutes les constitutions européennes; et ces vieux Turcs accueillaient très froidement ce cadeau de leur souverain.

Cet événement, qu'Ignatief avait retardé de tout son pouvoir, était attendu depuis longtemps; on put, à dater de ce jour, considérer la guerre comme tacitement déclarée entre la Porte et le czar, et le sultan poussa ses armements avec ardeur.

Il était sept heures et demie à la turque (environ midi). La promulgation avait lieu à Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus sous ce déluge.

Les vizirs, les pachas, les généraux, tous les fonctionnaires, toutes les autorités, en grand costume tous, et chamarrés de dorures, étaient parqués sur la grande place de Top-Kapou, où étaient réunies les musiques de la cour.

Le ciel était noir et tourmenté; pluie et grêle tombaient abondamment et inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple lecture de la charte, et les vieilles murailles crénelées du sérail, qui fermaient le tableau, semblaient s'étonner beaucoup d'entendre proférer en plein Stamboul ces paroles subversives.

Des cris, des vivats et des fanfares terminèrent cette singulière cérémonie, et tous les assistants, trempés jusqu'aux os, se dispersèrent tumultueusement.

À la même heure, à l'autre bout de Constantinople, au palais de l'Amirauté, s'étaient réunis les membres de la conférence internationale.

C'était un effet combiné à dessein: les salves devaient se faire entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plénipotentiaires, et l'aider dans sa péroraison.

XVIII

    — L'Orient ! l'Orient ! qu'y voyez-vous, poètes ?
    Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux !
    " Hélas ! ont répondu leurs voix longtemps muettes,
    Nous voyons bien là-bas un jour mystérieux !

………………

C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore "

………………

(VICTOR HUGO, Chants du crépuscule.)

Je n'oublierai jamais l'aspect qu'avait pris, cette nuit-là, la grande place du Séraskiérat, esplanade immense sur la hauteur centrale de Stamboul, d'où, par-dessus les jardins du sérail, le regard s'étend dans le lointain jusqu'aux montagnes d'Asie. Les portiques arabes, la haute tour aux formes bizarres étaient illuminés comme aux soirs de grandes fêtes. Le déluge de la journée avait fait de ce lieu un vrai lac où se reflétaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon surgissaient dans le ciel les dômes des mosquées et les minarets aigus, longues tiges surmontées d'aériennes couronnes de lumières.

Un silence de mort régnait sur cette place; c'était un vrai désert.

Le ciel clair, balayé par un vent qu'on ne sentait pas, était traversé par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune était venue plaquer son croissant bleuâtre. C'était un de ces aspects à part que semble prendre la nature dans ces moments où va se consommer quelque grand événement de l'histoire des peuples.

Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des lanternes et des bannières; ils criaient: " Vive le sultan! vive Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre! " Ces hommes étaient comme enivrés de se croire libres; et, seuls, quelques vieux Turcs qui se souvenaient du passé haussaient les épaules en regardant courir ces foules exaltées.

—Allons saluer Midhat-pacha, s'écrièrent les softas.

Et ils prirent à gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre à l'habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait, quelques semaines après, partir pour l'exil.

Au nombre d'environ deux mille, les softas s'en allèrent ensemble prier dans la grande mosquée (la Suleimanieh) et de là passèrent la Corne d'or, pour aller, à Dolma-Bagtché, acclamer Abd-ul-Hamid.

Devant les grilles du palais, des députations de tous les corps, et une grande masse confuse d'hommes s'étaient réunis spontanément dans le but de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste.

Ces bandes revinrent à Stamboul par la grande rue de Péra, acclamant sur leur passage lord Salisbury (qui devait bientôt devenir si impopulaire), l'ambassade britannique et celle de France.

—Nos ancêtres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancêtres, qui n'étaient que quelques centaines d'hommes, ont conquis ce pays, il y a quatre siècles! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le laisserons-nous envahir par l'étranger? Mourons tous, musulmans et chrétiens, mourons pour la patrie ottomane, plutôt que d'accepter des conditions déshonorantes …

XIX

La mosquée du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conquérant) nous voit souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres grises, étendus tous deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant quelque rêve indécis, intraduisible en aucune langue humaine.

La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de grands espaces où circulent des promeneurs en cafetans de cachemire, coiffés de larges turbans blancs. La mosquée qui s'élève au centre est une des plus vastes de Constantinople et aussi une des plus vénérées.

L'immense place est entourée de murailles mystérieuses, que surmontent des files de dômes de pierres, semblables à des alignements de ruches d'abeilles; ce sont des demeures de softas, où les infidèles ne sont point admis.

Ce quartier est le centre d'un mouvement tout oriental; les chameaux le traversent de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes monotones; les derviches viennent s'y asseoir pour deviser des choses saintes, et rien n'y est encore arrivé d'Occident.

XX

Près de cette place est une rue sombre et sans passants, où pousse l'herbe verte et la mousse. Là est la demeure d'Aziyadé; là est le secret du charme de ce lieu. Les longues journées où je suis privé de sa présence, je les passe là, moins loin d'elle, ignoré de tous et à l'abri de tous les soupçons.

XXI

Aziyadé est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes.

—Qu'as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C'est à moi de l'être, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir.

Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de pénétration et de persistance, que je détournai la tête sous ce regard.

—Moi, dis-je, ma chérie! Je ne me plains de rien quand tu es là, et je suis plus heureux qu'un roi.

—En effet, qui est plus aimé que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien envier? Envierais-tu même le sultan?

Cela est vrai, le sultan, l'homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de la plus grande somme du bonheur sur la terre, n'est pas l'homme que je puis envier; il est fatigué et vieilli et, de plus il est constitutionnel.

—Je pense, Aziyadé, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu'il possède,—même son émeraude qui est aussi large qu'une main, même sa charte et son parlement,—pour avoir ma liberté et ma jeunesse.

J'avais envie de dire: " Pour t'avoir, toi!… " mais le padishah ferait sans doute bien peu de cas d'une jeune femme, si charmante qu'elle fût, et j'eus peur surtout de prononcer une rengaine d'opéra-comique. Mon costume y prêtait d'ailleurs: une glace m'envoyait une image déplaisante de moi-même, et je me faisais l'effet d'un jeune ténor, prêt à entonner un morceau d'Auber.

C'est ainsi que, par moments, je ne réussis plus à me prendre au sérieux dans mon rôle turc; Loti passe le bout de l'oreille sous le turban d'Arif, et je retombe sottement sur moi-même, impression maussade et insupportable.

XXII

J'ai été difficile et fier pour tout ce qui porte lévite ou chapeau noir; personne n'était pour moi assez brillant ni assez grand seigneur; j'ai beaucoup méprisé mes égaux et choisi mes amis parmi les plus raffinés. Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d'Eyoub; je m'accommode de la vie modeste des bateliers et des pêcheurs, même de leur société et de leurs plaisirs.

Au café turc, chez le cafedji Suleïman, on élargit le cercle autour du feu, quand j'arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main à tous les assistants, et je m'assieds pour écouter le conteur des veillées d'hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et où figurent les djinns et les génies). Les heures passent là sans fatigue et sans remords; je me trouve à l'aise au milieu d'eux, et nullement dépaysé.

Arif et Loti étant deux personnages très différents, il suffirait, le jour du départ du Deerhound, qu'Arif restât dans sa maison; personne sans doute ne viendrait l'y chercher; seulement, Loti aurait disparu, et disparu pour toujours.

Cette idée, qui est d'Aziyadé, se présente à mon esprit par instants sous des aspects étrangement admissibles.

Rester près d'elle, non plus à Stamboul, mais dans quelque village turc au bord de la mer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des hommes du peuple; vivre au jour le jour, sans créanciers et sans souci de l'avenir! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne; j'ai horreur de tout travail qui n'est pas du corps et des muscles; horreur de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes les obligations sociales de nos pays d'Occident.

Être batelier en veste dorée, quelque part au sud de la Turquie, là où le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud …

Ce serait possible, après tout, et je serais là moins malheureux qu'ailleurs.

—Je te jure, Aziyadé, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma position, mon nom et mon pays. Mes amis … je n'en ai pas et je m'en moque! Mais, vois-tu, j'ai une vieille mère.

Aziyadé ne dit plus rien pour me retenir, bien qu'elle ait compris peut-être que cela ne serait pas tout à fait impossible; mais elle sent par intuition ce que cela doit être qu'une vieille mère, elle, la pauvre petite qui n'en a jamais eu; et les idées qu'elle a sur la générosité et le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d'autres, parce qu'elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s'est inquiété de les lui donner.

XXIII

DE PLUMKETT A LOTI

Liverpool, 1876.

Mon cher Loti,

Figaro était un homme de génie: il riait si souvent, qu'il n'avait jamais le temps de pleurer.—Sa devise est la meilleure de toutes, et je le sais si bien, que je m'efforce de la mettre en pratique et y arrive tant bien que mal.

Malheureusement, il m'est fort difficile de rester trop longtemps le même individu. Trop souvent, la gaieté de Figaro m'abandonne, et c'est alors Jérémie, prophète de malheur, ou David, auguste désespéré sur lequel la main céleste s'est appesantie, qui s'empare de moi et me possède. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n'écris pas, je ne pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promène à grands pas en montrant le poing à un être imaginaire, à un bouc émissaire idéal, auquel je rapporte toutes mes douleurs; je commets toutes les extravagances possibles: je me livre à huis clos aux actes les plus insensés, après quoi, soulagé ou plutôt fatigué, je me calme et deviens raisonnable.

Vous allez me répéter encore que je suis un drôle de type; un fou, que sais-je? à quoi je répondrai: " Oui mais bien moins que vous ne croyez. Bien moins que vous, par exemple."

Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaître, me comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d'un individu, né raisonnable, le drôle de type que je suis. Nous sommes, voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions héréditaires, ou l'enjeu que nous apportons en paraissant sur la scène de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous façonnent, comme une matière plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce qui l'a touchée.—Les circonstances, pour moi, n'ont été que douloureuses; j'ai été, pour me servir de l'expression consacrée, formé à l'école du malheur:—tout ce que je sais, je l'ai appris à mes dépens; aussi je le sais bien; c'est pourquoi je l'exprime parfois d'une manière un peu tranchante. Si j'ai l'air parfois de dogmatiser, c'est que j'ai la prétention, moi qui ai souffert beaucoup, d'en savoir plus que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu'ils ne le pourraient faire en connaissance de cause.

Pour moi, il n'y a pas d'espoir en ce monde et je n'ai pas cette consolation de ceux qu'une foi ardente rend forts au milieu des luttes de la vie, et confiants dans la justice suprême du créateur.

Et, pourtant, je vis sans blasphémer.

Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions, l'enthousiasme et la fraîcheur morale de la jeunesse? Non, vous le savez bien; j'ai renoncé aux plaisirs de mon âge, qui ne sont déjà plus de mon goût, j'ai perdu l'aspect et les allures d'un jeune homme, et je vis désormais sans but comme sans espoir … Est-ce à dire pourtant que j'en sois réduit au même point que vous, dégoûté de tout, niant tout ce qui est bon, niant la vertu, niant l'amitié, niant tout ce qui peut nous rendre supérieurs à la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points, je pense tout autrement que vous. J'avoue que, malgré mon expérience des choses de ce monde (puissiez-vous n'en jamais acquérir une pareille, il en coûte trop cher!), je crois encore à tout cela, et à bien d'autres choses encore.

À Londres, Georges m'a fait lire la lettre qu'il venait de recevoir de vous.

Vous la commencez gentiment par le récit, circonstancié et agrémenté de descriptions, d'une amourette à la turque. Nous vous suivons, Georges et moi, à travers les méandres fantasmagoriques d'une grande fourmilière orientale. Nous restons la bouche béante en face des tableaux que vous nous tracez; je songe à vos trois poignards, comme je songeais au bouclier d'Achille, si minutieusement chanté par Homère! Et puis enfin, peut-être parce que vous avez reçu un grain de poussière dans l'oeil, peut-être parce que votre lampe s'est mise à fumer comme vous acheviez votre lettre, peut-être pour moins que cela, vous terminez en nous lançant la série des lieux communs édités au siècle dernier! je crois vraiment que les lieux communs des frères ignorantins valent encore mieux que ceux du matérialisme, dont le résultat sera l'anéantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe siècle, ces idées matérialistes: Dieu était un préjugé; la morale était devenue l'intérêt bien entendu, la société un vaste champ d'exploitation pour l'homme habile. Tout cela séduisait beaucoup de gens par sa nouveauté et par la sanction qu'en recevaient les actes les plus immoraux. Heureuse époque où aucun frein ne vous retenait; où l'on pouvait tout faire; l'on pouvait rire de tout, même des choses les moins drôles, jusqu'au moment où tant de têtes tombèrent sous le couteau de la Révolution, que ceux qui conservèrent la leur commencèrent à réfléchir. Ensuite vint une époque de transition, où l'on vit apparaître une génération atteinte de phtisie morale, affligée de sensiblerie constitutionnelle, regrettant le passé qu'elle ne connaissait pas, maudissant le présent qu'elle ne comprenait pas, doutant de l'avenir qu'elle ne devinait pas. Une génération de romantiques, une génération de petits jeunes gens passant leur vie à rire, à pleurer, à prier, à blasphémer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en venir un beau jour à se faire sauter la cervelle.

Aujourd'hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus pratique: on se hâte, avant d'être devenu un homme, de devenir une espèce d'homme ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se fait sur toute chose des opinions ou des préjugés en rapport avec son état; on tombe dans un certain milieu de la société, on en prend les idées. Vous acquérez ainsi une certaine tournure d'esprit, ou, si vous aimez mieux, un genre de bêtise qui cadre bien avec le milieu dans lequel vous vivez; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez réellement un membre de leur corps. On se fait banquier, ingénieur, bureaucrate, épicier, militaire … Que sais-je? mais au moins on est quelque chose; on fait quelque chose; on a la tête quelque part et non ailleurs; on ne se perd pas dans des rêves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne de conduite toute tracée par les devoirs que l'on est tenu de remplir. Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en politique, les civilités puériles et honnêtes sont là pour les combler; ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous engrènent; vous vous trémoussez dans l'espace; vous vous abêtissez dans le temps, grâce à la vieillesse: vous faites des enfants qui seront aussi bêtes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de l'Église; votre cercueil est inondé d'eau bénite, on chante du latin en faux bourdon autour d'un catafalque à la lueur des cierges; ceux qui étaient habitués à vous voir vous regrettent si vous avez été bon durant votre vie, quelques-uns même vous pleurent sincèrement. Puis enfin, on hérite de vous.

Ainsi va le monde!

Tout cela n'empêche pas, mon ami, qu'il n'y ait sur cette terre de fort braves gens, des gens foncièrement honnêtes, organiquement bons, faisant le bien pour la satisfaction intime qu'ils en retirent: ne volant pas et n'assassinant pas, lors même qu'ils seraient sûrs de l'impunité, parce qu'ils ont une conscience qui est un contrôle perpétuel des actes auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens capables d'aimer, de se dévouer corps et âme, des prêtres croyant en Dieu et pratiquant la charité chrétienne, des médecins bravant les épidémies pour sauver quelques pauvres malades, des soeurs de charité allant au milieu des armées soigner de pauvres blessés, des banquiers à qui vous pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitié de la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui seraient peut-être capables, en dépit de tous vos blasphèmes, de vous offrir une affection et un dévouement illimités.

Cessez donc ces boutades d'enfant malade. Elles viennent de ce que vous rêvez au lieu de réfléchir; de ce que vous suivez la passion au lieu de la raison.

Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous vous y dépeignez, vous m'écririez aussitôt pour protester, pour me dire que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi; que ce n'est que la bravade d'un coeur plus tendre que les autres; que ce n'est que l'effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive contractée par la douleur.

Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas vous-même. Vous êtes bon, vous êtes aimant, vous êtes sensible et délicat; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et demeure une protestation vivante contre vos négations de tout ce qui est amitié, désintéressement, dévouement.

C'est votre vanité qui nie tout cela et non pas vous; votre fierté blessée vous fait cacher vos trésors et étaler à plaisir " l'être factice créé par votre orgueil et votre ennui ".

PLUMKETT.

XXIV

LOTI A WILLIAM BROWN

Eyoub, décembre 1876.

Mon cher ami,

Je viens vous rappeler que je suis au monde. J'habite, sous le nom de Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh, à Eyoub, et vous me feriez grand plaisir en voulant bien me donner signe de vie.

Vous débarquez à Constantinople, côté de Stamboul; vous enfilez quatre kilomètres de bazars et de mosquées, vous arrivez au saint faubourg d'Eyoub, où les enfants prennent pour cible à cailloux votre coiffure insolite; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l'on vous indique immédiatement; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre sous des amandiers, et ma case est à côté.

J'habite là en compagnie d'Aziyadé, cette jeune femme de Salonique de laquelle je vous avais autrefois parlé, et que je ne suis pas bien loin d'aimer. J'y vis presque heureux, dans l'oubli du passé et des ingrats.

Je ne vous raconterai point quelles circonstances m'ont amené dans ce recoin de l'Orient; ni comment j'en suis venu à adopter pour un temps le langage et les coutumes de la Turquie—même ses beaux habits de soie et d'or.

Voici seulement, ce soir 30 décembre, quelle est la situation: Beau temps froid, clair de lune.—A la cantonade, les derviches psalmodient d'une voix monotone; c'est le bruit familier qui tinte chaque jour à mes oreilles. Mon chat Kédi-bey et mon domestique Yousouf se sont retirés, l'un portant l'autre, dans leur appartement commun.

Aziyadé, assise comme une fille de l'Orient sur une pile de tapis et de coussins, est occupée à teindre ses ongles en rouge orange, opération de la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de Londres, de toutes nos sottises,—et je vous écris en vous priant de vouloir bien me répondre.

Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au début de ma lettre, vous pourriez le supposer; je mène seulement de front deux personnalités différentes, et suis toujours officiellement, mais le moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine.

Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, écrivez-moi sous mon nom véritable, par le Deerhound ou l'ambassade britannique.

XXV

Stamboul, 1er janvier 1877.

L'année 77 débute par une journée radieuse, un temps printanier.

Ayant expédié dans la journée certaines visites, qu'un reste de condescendance pour les coutumes d'Occident m'obligeait à faire dans la colonie de Péra, je rentre le soir à cheval à Eyoub, par le Champ-des-Morts et Kassim-Pacha.

Je croise le coupé du terrible Ignatief, qui revient ventre à terre de la Conférence, sous nombreuse escorte de Croates à ses gages; un instant après, lord Salisbury et l'ambassadeur d'Angleterre rentrent aussi, fort agités l'un et l'autre: on s'est disputé à la séance, et tout est au plus mal.

Les pauvres Turcs refusent avec l'énergie du désespoir les conditions qu'on leur impose; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi.

Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant: " Sauve qui peut!" à la colonie d'Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande confusion et beaucoup de sang.

Puisse cette catastrophe passer loin de nous!…

Il faudrait—demain peut-être—quitter Eyoub pour n'y plus revenir …

XXVI

Nous descendions, par une soirée splendide, la rampe d'Oun-Capan.

Stamboul avait un aspect inaccoutumé; les hodjas dans tous les minarets chantaient des prières inconnues sur des airs étranges; ces voix aiguës, parties de si haut, à une heure insolite de la nuit inquiétaient l'imagination; et les musulmans, groupés sur leurs portes, semblaient regarder tous quelque point effrayant du ciel.

Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune que tout à l'heure nous avions vue si brillante sur le dôme de Sainte-Sophie, s'était éteinte là-haut dans l'immensité; ce n'était plus qu'une tache rouge, terne et sanglante.

Il n'est rien de si saisissant que les signes du ciel, et ma première impression, plus rapide que l'éclair, fut aussi une impression de frayeur. Je n'avais point prévu cet événement, ayant depuis longtemps négligé de consulter le calendrier.

Achmet m'explique combien c'est là un cas grave et sinistre: d'après la croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui la dévore. On peut la délivrer cependant, en intercédant auprès d'Allah, et en tirant à balle sur le monstre.

On récite en effet, dans toutes les mosquées, des prières de circonstance, et la fusillade commence à Stamboul. De toutes les fenêtres, de tous les toits, on tire des coups de fusil à la lune, dans le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phénomène.

Nous prenons un caïque au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous arrête en route. À mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zaptiés nous barre le passage: une nuit d'éclipse, se promener en caïque est interdit.

Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons, nous discutons, le prenant de très haut avec MM. les Zaptiés, et, une fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire.

Nous arrivons à la case, où Aziyadé nous attend dans la consternation et la terreur.

Les chiens hurlent à la lune d'une façon lamentable, qui complique encore la situation.

D'un air mystique, Achmet et Aziyadé m'apprennent que ces chiens hurlent ainsi pour demander à Allah un certain pain mystérieux qui leur est dispensé dans certaines circonstances solennelles,—et que les hommes ne peuvent voir.

L'éclipse continue sa marche, malgré la fusillade; le disque entier est même d'une nuance rouge extraordinairement prononcée,—coloration due à un état particulier de l'atmosphère.

J'essaye l'explication du phénomène au moyen d'une bougie, d'une orange et d'un miroir, vieux procédé d'école.

J'épuise ma logique, et mes élèves ne comprennent pas; devant cette hypothèse tout à fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyadé s'assied avec dignité, et refuse absolument de me prendre au sérieux. Je me fais l'effet d'un pédagogue, image horrible! et je suis pris de fou rire; je mange l'orange et j'abandonne ma démonstration …

À quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur ôterais-je la superstition qui les rend plus charmants?

Et nous voilà, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par la fenêtre, à la lune qui continue de faire là-haut un effet sanglant, au milieu des étoiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels!

XXVII

Vers onze heures, Achmet nous éveille pour nous annoncer que le traitement a réussi; la lune est eyu yapilmich (guérie).

En effet, la lune, tout à fait rétablie, brillait comme une splendide lampe bleue dans le beau ciel d'Orient.

XXVIII

"Ma mère Béhidjé " est une très extraordinaire vieille femme, octogénaire et infirme,—fille et veuve de pacha,—plus musulmane que le Koran, et plus raide que la loi du Chéri.

Feu Chefket-Daoub-pacha, époux de Béhidjé-hanum, fut un des favoris du sultan Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires. Béhidjé-hanum, admise à cette époque dans son conseil, l'y avait poussé de tout son pouvoir.

Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs du Taxim, habite la vieille Béhidjé-hanum. Son appartement, qui déjà surplombe des précipices, porte deux shaknisirs en saillie, soigneusement grillés de lattes de frêne.

De là, on domine d'aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de
Dolma-Bagtché et de Tchéraghan, la pointe du Sérail, le Bosphore, le
Deerhound, pareil à une coquille de noix posée sur une nappe bleue,—et
puis Scutari et toute la côte d'Asie.

Béhidjé-hanum passe ses journées à cet observatoire, étendue sur un fauteuil, et Aziyadé est souvent à ses pieds,—Aziyadé attentive au moindre signe de sa vieille amie, et dévorant ses paroles comme les arrêts divins d'un oracle.

C'est une anomalie que l'intimité de la jeune femme obscure et de la vieille cadine, rigide et fière, de noble souche et de grande maison.

Béhidjé-hanum ne m'est connue que par ouï-dire: les infidèles ne sont point admis dans sa demeure.

Elle est belle encore, affirme Aziyadé, malgré ses quatre-vingts ans, "belle comme les beaux soirs d'hiver"

Et, chaque fois qu'Aziyadé m'exprime quelque idée neuve, quelque notion nette et profonde sur des choses qu'elle semblerait devoir ignorer absolument, et que je lui demande: " Qui t'a appris cela, ma chérie? "—Aziyadé répond: " C'est ma mère Béhidjé."

"Ma mère " et " mon père " sont des titres de respect qu'on emploie en Turquie lorsqu'on parle de personnes âgées, même lorsque ces personnes vous sont indifférentes ou inconnues.

Béhidjé-hanum n'est point une mère pour Aziyadé. Tout au moins est-ce une mère imprudente, qui ne craint pas d'exalter terriblement la jeune imagination de son enfant.

Elle l'exalte au point de vue religieux d'abord, tant et si bien, que la pauvre petite abandonnée verse souvent des larmes très amères sur son amour pour un infidèle.

Elle l'exalte au point de vue romanesque aussi, par le récit de longues histoires, contées avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit, par les lèvres fraîches de ma bien-aimée.

Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des anciens héros du désert, légendes persanes ou tartares, où l'on voit de jeunes princesses, persécutées par les génies, accomplir des prodiges de fidélité et de courage.

Et, quand Aziyadé arrive le soir, l'imagination plus surexcitée que de coutume, je puis en toute sûreté lui dire:

—Tu as passé ta journée, ma chère petite amie, aux pieds de ta mère
Béhidjé!

XXIX

Janvier 1877.

Huit jours à Buyukdéré, dans le haut Bosphore, à l'entrée de la mer Noire. Le Deerhound est mouillé près des grands cuirassés turcs, qui sont postés là comme des chiens de garde, à l'intention de la Russie. Cette situation du Deerhound, qui m'éloigne de Stamboul, coïncide avec un séjour du vieil Abeddin dans sa demeure; tout est pour le mieux, et cette séparation nous tient lieu de prudence.

Il fait froid, il pleut, les journées se passent à courir dans la forêt de Belgrade, et ces courses sous bois me ramènent aux temps heureux de mon enfance.

Des chênes antiques, des houx, de la mousse et des fougères, presque la végétation du Yorkshire. À part qu'il y pousse aussi des ours, on se croirait dans les bons vieux bois de la patrie.

XXX

Samuel a peur des kédis (des chats). Le jour, les kédis lui inspirent des idées drôles; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient très respectueux, et s'en tient à distance.

Je m'habillais pour un bal d'ambassade. Samuel, qui m'avait laissé pour aller dormir, revint tout à coup frapper à ma porte.

Bir madame kédi, disait-il d'un air effaré, bir madame kédi (une madame chat; lisez: chatte) qui portate ses piccolos dormir com Samuel (qui a apporté ses petits pour dormir avec Samuel)!

Et il continuait à la cantonade, avec un sérieux imperturbable:

—Chez nous, dans ma famille, ceux-là qui dérangent les chats, dans le mois même ils doivent mourir! Monsieur Loti, comment faire?

Quand ma toilette fut achevée, je me décidai à prêter main-forte à mon ami, et j'entrai dans sa chambre.

Une dame kédi était en effet postée sur l'oreiller de Samuel, tout au milieu. C'était une personne de beaucoup d'embonpoint, revêtue d'une belle pelure jaune. Avec un air de dignité et de triomphe, assise sur son innommable, elle contemplait tour à tour Samuel immobile, et ses petits qui s'ébattaient sur la couverture.

Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait à cette scène de famille dans une attitude de consternation résignée; il attendait que je vinsse à son secours.

Cette madame Kédi m'était inconnue. Elle ne fit aucune difficulté cependant pour se laisser prendre à mon cou et porter dehors avec ses enfants. Après quoi, Samuel, ayant soigneusement épousseté sa couverture, fit mine de s'aller coucher.

Je ne devais point rentrer cette nuit-là. J'arrivai à l'improviste à deux heures du matin.

Samuel avait ouvert toute grande la fenêtre de sa chambre, et disposé des cordes sur lesquelles il avait étendu ses couvertures, afin de les purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-même s'était installé dans mon lit, où il dormait du sommeil des têtes jeunes et des consciences pures. Pour lui, c'était bien là son cas.

Le lendemain, nous apprîmes que cette madame Kédi était la bête adorée, mais coureuse, d'un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs.

XXXI

C'était Noël à la grecque; le vieux Phanar était en fête.

Des bandes d'enfants promenaient des lanternes, des girandoles de papier, de toutes les formes et de toutes les couleurs; ils frappaient à toutes les portes, à tour de bras, et donnaient des sérénades terribles, avec accompagnement de tambour.

Achmet, qui passait avec moi, témoignait un grand mépris pour ces réjouissances d'infidèles.

Le vieux Phanar, même au milieu de ce bruit, ne pouvait s'empêcher d'avoir l'air sinistre.

On voyait cependant s'ouvrir toutes les petites portes byzantines, rongées de vétusté, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des jeunes filles, vêtues comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens des piastres de cuivre.

Ce fut bien pis quand nous arrivâmes à Galata; jamais, dans aucun pays du monde, il ne fut donné d'ouïr un vacarme plus discordant, ni de contempler un spectacle plus misérable.

C'était un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait en grande majorité l'élément grec. L'immonde population grecque affluait en masses compactes; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution, de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se figurer tout ce qu'il y avait là d'hommes et de femmes ivres, tout ce qu'on y entendait de braillements avinés, de cris écoeurants.

Et quelques bons musulmans s'y trouvaient aussi, venus pour rire tranquillement aux dépens des infidèles, pour voir comment ces chrétiens du Levant sur le sort desquels on a attendri l'Europe, par de si pathétiques discours, célébraient la naissance de leur prophète.

Tous ces hommes qui avaient si grande peur d'être obligés d'aller se battre comme des Turcs, depuis que la Constitution leur conférait le titre immérité de citoyens, s'en donnaient à coeur joie de chanter et de boire.

XXXII

Je me souviens de cette nuit où le bay-kouch (le hibou), suivit notre caïque sur la Corne d'or.

C'était une froide nuit de janvier; une brume glaciale embrouillait les grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos têtes. Nous ramions, Achmet et moi, à tour de rôle, dans le caïque qui nous menait à Eyoub.

À l'échelle du Phanar, nous abordâmes avec précaution dans la nuit noire, au milieu de pieux, d'épaves et de milliers de caïques échoués sur la vase.

On était là au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de Constantinople, lieu qui n'est fréquenté à pareille heure par aucun être humain. Deux femmes pourtant s'y tenaient blotties, deux ombres à tête blanche, cachées dans certain recoin obscur qui nous était familier, sous le balcon d'une maison en ruine … C'étaient Aziyadé, et la vieille, la fidèle Kadidja.

Quand Aziyadé fut assise dans notre barque, nous repartîmes.

La distance était grande encore, de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub. De loin en loin, une rare lumière, partie d'une maison grecque, laissait tomber dans l'eau trouble une traînée jaune; autrement, c'était partout la nuit profonde.

Passant devant une antique maison bardée de fer, nous entendîmes le bruit d'un orchestre et d'un bal. C'était une de ces grandes habitations, noires au-dehors, somptueuses au-dedans, où les anciens Grecs, les Phanariotes, cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes.

… Puis le bruit de la fête se perdit dans la brume, et nous retombâmes dans le silence et l'obscurité.

Un oiseau volait lourdement autour de notre caïque, passant et repassant sur nous.

Bou fena (mauvaise affaire)! dit Achmet en hochant la tête.

Bay-Kouch mî? lui demanda Aziyadé, tout encapuchonnée et emmaillotée. (Est-ce point le hibou?)

Quand il s'agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils avaient coutume de s'entretenir tous les deux, et de ne me compter pour rien.

Bou tchok fena Loti, dit-elle ensuite en me prenant la main; ammâ sen … bilmezsen! (C'est très mauvais, cela Loti, mais toi …, tu ne sais pas!…)

C'était singulier au moins, de voir circuler cette bête une nuit d'hiver, et elle nous suivit sans trêve, pendant plus d'une heure que nous mîmes à remonter de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub.

Il y avait un courant terrible, cette nuit-là, sur la Corne d'or; la pluie tombait toujours, fine et glaciale; notre lanterne s'était éteinte, et cela nous exposait à être arrêtés par des bachibozouks de patrouille, ce qui eût été notre perte à tous les trois.

Par le travers de Balata, nous rencontrâmes des caïques remplis de iaoudis (de juifs). Les iaoudis qui occupent en ce point les deux rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la grande synagogue, et ce lieu est le seul où l'on trouve, la nuit, du mouvement sur la Corne d'or.

Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos têtes, et Aziyadé pleurait, de froid et de frayeur.

Quelle joie ce fut, quand nous amarrâmes sans bruit, dans l'obscurité profonde, notre caïque à l'échelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en aveugles), traverser la petite place déserte, faire tourner doucement les serrures et les verrous, et refermer le tout derrière nous trois; passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussée, le dessous de l'escalier, la cuisine, l'intérieur du four; laisser nos chaussures pleines de boue et nos vêtements mouillés; monter pieds nus sur les nattes blanches, donner le bonsoir à Achmet, qui se retirait dans son appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore à clef; laisser tomber derrière nous la portière arabe blanche et rouge; nous asseoir sur les tapis épais, devant le brasero de cuivre qui couvait depuis le matin, et répandait une douce chaleur, embaumée de pastilles du sérail et d'eau de roses; … c'était pour au moins vingt-quatre heures, la sécurité, et l'immense bonheur d'être ensemble!

Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit à chanter dans un platane sous nos fenêtres.

Et Aziyadé, brisée de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en pleurant à chaudes larmes.

XXXIII

Leur " madame " était une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe et fait tous les métiers; leur " madame " (la madame de Samuel et d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: bizum madame, notre madame); leur madame parlait toutes les langues et tenait un café borgne dans le quartier de Galata.

Le café de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il était très profond et très vaste; il avait une porte de derrière sur une impasse mal famée des quais de Galata, laquelle impasse servait de débouché à plusieurs mauvais lieux. Ce café était surtout le rendez-vous de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marchés, et il était prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver.

Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'était ordinairement elle qui préparait à manger à mes deux amis, leurs affaires les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame" était remplie pour nous d'attentions maternelles.

Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un coffre qui me servaient aux changements de décors. J'entrais en vêtements européens par la grande porte, et je sortais en Turc par l'impasse.

Leur " madame " était italienne.

XXXIV

Eyoub, 20 janvier.

Hier finit en queue de rat la grande facétie internationale des conférenciers. La chose ayant raté, les Excellences s'en vont, les ambassadeurs aussi plient bagage, et voilà les Turcs hors la loi.

Bon voyage à tout ce monde! heureusement nous, nous restons. À Eyoub, on est fort calme et assez résolu. Dans les cafés turcs, le soir, même dans les plus modestes, se réunissent indifféremment les riches et les pauvres, les pachas et les hommes du peuple … (O Égalité! inconnue à notre nation démocratique, à nos républiques occidentales!) Un érudit est là qui déchiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour; chacun écoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions bruyantes, à l'ale et à l'absinthe, qui sont d'usage dans nos estaminets de barrières; on fait à Eyoub de la politique avec sincérité et recueillement.

On ne doit pas désespérer d'un peuple qui a conservé tant de croyances et de sérieuse honnêteté.

XXXV

Aujourd'hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de l'empire, réunis en séance solennelle à la Sublime Porte, ont décidé à l'unanimité de repousser les propositions de l'Europe sous lesquelles ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de félicitations arrivent de tous les coins de l'empire aux hommes qui ont pris cette résolution désespérée.

L'enthousiasme national était grand dans cette assemblée où l'on vit pour la première fois cette chose insolite: des chrétiens siégeant à côté de musulmans; des prélats arméniens, à côté des derviches et du cheik-ul-islam; où l'on entendit pour la première fois sortir de bouches mahométanes cette parole inouïe: " Nos frères chrétiens."

Un grand esprit de fraternité et d'union rapprochait alors les différentes communions religieuses de l'empire ottoman, en face d'un péril commun, et le prélat arménien-catholique prononça dans cette assemblée cet étrange discours guerrier:

"Effendis!

"Les cendres de nos pères à tous reposent depuis cinq siècles dans cette terre de la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de défendre ce sol qui nous est échu en héritage. La mort a lieu, en vertu d'une loi de nature. L'histoire nous montre de grands États qui ont tour à tour paru et disparu dans la scène du monde. Si donc les décrets de la Providence ont fixé le terme de l'existence de notre patrie, nous n'avons qu'à nous incliner devant son arrêt; mais autre chose est de s'éteindre honteusement ou de faire une fin glorieuse. Si nous devons périr d'une balle meurtrière ne renonçons donc pas à l'honneur de la recevoir en pleine poitrine et non dans le dos; au moins alors le nom de notre pays figurera glorieusement dans l'histoire. Naguère encore, nous n'étions qu'un corps inerte; la charte qui nous a été octroyée est venue vivifier et consolider ce corps.—Aujourd'hui, pour la première fois, nous sommes invités à ce conseil; grâces en soient rendues à Sa Majesté le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte! désormais, que la question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience! que le musulman aille à sa mosquée et le chrétien à son église; mais, en face de l'intérêt de tous, en face de l'ennemi public, soyons et demeurons tous unis!"

XXXVI

Aziyadé, qui était fidèle à la petite babouche de maroquin jaune des bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien trois paires par semaine; il y en avait toujours de rechange, traînant dans tous les recoins de la maison, et elle écrivait son nom dans l'intérieur, sous prétexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre.

Celles qui avaient servi étaient condamnées à un supplice affreux: lancées dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et précipitées dans la Corne d'or. Cela s'appelait le kourban des pâpoutchs, le sacrifice des babouches.

C'était un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et nous menait sur les toits, et, là au beau clair de lune, mahitabda, après nous être assurés que tout sommeillait alentour, de consommer le kourban, et faire pirouetter dans l'air, une par une, les babouches condamnées.

Tombera-t-elle dans l'eau, la pâpoutch, ou sur la vase, ou bien encore sur la tête d'un chat en maraude?

Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous deux avait deviné juste, et gagné le pari.

Il faisait bon être là-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si tranquilles, souvent piétinant sur une blanche couche de neige, et dominant le vieux Stamboul endormi. Nous étions privés, nous, de jouir ensemble de la lumière du jour dont jouissent tant d'autres qui s'en vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprécier leur bonheur. Là-haut était notre lieu de promenade; là, nous allions respirer l'air pur et vif des belles nuits d'hiver, en société de la lune, compagne discrète qui tantôt s'abaissait lentement à l'ouest sur les pays des infidèles, tantôt se levait toute rouge à l'orient, dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Péra.

XXXVII

Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement?

(VICTOR HUGO, Chants du crépuscule.)

L'animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et partent, chargés de soldats qui s'en vont en guerre. Il en vient de partout, des soldats et des rédifs, du fond de l'Asie, des frontières de Perse, même de l'Arabie et de l'Égypte. On les équipe à la hâte pour les expédier sur le Danube, ou dans les camps de la Géorgie. De bruyantes fanfares, des cris terribles en l'honneur d'Allah, saluent chaque jour leur départ. La Turquie ne s'était jamais vu tant d'hommes sous les armes, tant d'hommes si décidés et si braves. Allah sait ce que deviendront ces multitudes!

XXXVIII

Eyoub, 29 janvier 1877.

Je n'aurais pas pardonné aux Excellences leurs pasquinades diplomatiques, si elles avaient dérangé ma vie.

Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu'un instant j'avais eu peur de quitter.

Il est minuit, la lune promène sur mon papier sa lumière bleue, et les coqs ont commencé leur chanson nocturne. On est bien loin de ses semblables à Eyoub, bien isolé la nuit, mais aussi bien paisible. J'ai peine à croire, souvent, que Arif-Effendi, c'est moi; mais je suis si las de moi-même, depuis vingt-sept ans que je me connais, que j'aime assez pouvoir me prendre un peu pour un autre.

Aziyadé est en Asie; elle est en visite, avec son harem, dans un harem d'Ismidt, et me reviendra dans cinq jours.

Samuel est là près de moi, qui dort par terre, d'un sommeil aussi tranquille que celui des petits enfants. Il a vu dans la journée repêcher un noyé, lequel était, il paraît, si vilain et lui a fait tant de peur, que, par prudence, il a apporté dans ma chambre sa couverture et son matelas.

Demain matin, dès l'aubette, les rédifs qui s'en vont en guerre feront tapage, et il y aura foule dans la mosquée. Volontiers je partirais avec eux, me faire tuer aussi quelque part au service du Sultan. C'est une chose belle et entraînante que la lutte d'un peuple qui ne veut pas mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet élan que je sentirais pour mon pays, s'il était menacé comme elle, et en danger de mort.

XXXIX

Nous étions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquée du Sultan Sélim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fumée de nos chibouks qui montait en spirale dans l'air pur.

La place du Sultan Sélim est entourée d'une antique muraille, dans laquelle s'ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y sont rares, et quelques tombes s'y abritent sous des cyprès; on est là en bon quartier turc, et on peut aisément s'y tromper de deux siècles.

—Moi, disait Achmet d'un air frondeur, je sais bien ce que je ferai, Loti, quand tu seras parti: je mènerai joyeuse vie et je me griserai tous les jours; un joueur d'orgue me suivra, et me fera de la musique du matin jusqu'au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m'est égal (zarar yok).Je suis comme Aziyadé, quand tu seras parti, ce sera fini aussi de ton Achmet.

Et il fallut lui faire jurer d'être sage; ce qui ne fut point une facile affaire.

—Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras marié et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai là-bas ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu'à Stamboul, mais je serai près de toi, et c'est tout ce que je demande.

Je promis à Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier mes petits enfants.

Cette perspective d'élever mes bébés et de les coiffer en fez suffit à le remettre en joie, et nous nous perdîmes toute la soirée en projets d'éducation, basés sur des méthodes extrêmement originales.