DEUXIÈME PARTIE
I
En racontant à sa femme qu'il avait rencontré chez son collègue le comte de Cheylus, ce vicomte de Mussidan, ce charmant homme du monde qui s'était trouvé là si à propos pour lui prêter cinquante mille francs, Adeline n'avait pas tout à fait dit la vérité.
En réalité, ce n'était point chez M. de Cheylus qu'il avait fait cette rencontre, c'était chez Raphaëlle, la maîtresse de ce collègue. Mais ce petit arrangement était pour lui sans conséquence. A quoi bon parler de Raphaëlle à une honnête femme qui ne savait rien de la vie parisienne? Elle aurait pu se tourmenter, se demander dans quel monde vivait son mari! Il aurait fallu des explications, des histoires à n'en plus finir. On ne peut pas demander à une bonne bourgeoise d'Elbeuf des idées qui ne sont ni de son éducation ni de son milieu. Elle n'aurait jamais compris qu'un député invitât ses amis chez sa maîtresse, et qu'il se trouvât des amis—alors surtout que c'étaient des députés—pour accepter cette invitation; la province a sur les maîtresses et sur les députés des opinions qu'il est bon de laisser intactes. Que serait l'existence d'une femme de député restant dans sa ville, si elle pouvait supposer que son mari ne se nourrit pas exclusivement de politique; s'il fait des farces, ce ne peut être qu'à la buvette, et s'il caquette, ce ne peut être qu'avec les amies arrivant de son arrondissement pour lui demander une bonne place de tribune.
Si Adeline allait parfois chez Raphaëlle, il ne faisait qu'imiter plusieurs de ses collègues qui, pas plus que lui, ne se trouvaient embarrassés à la table d'une ancienne cocotte. Bien au contraire, on était là plus à son aise, on faisait meilleure chère, on s'amusait plus que dans beaucoup d'autres maisons. En somme, qui les invitait? Le comte. C'était donc chez le comte qu'ils dînaient. Il ne serait venu à l'idée d'aucun d'eux que ce n'était pas le comte qui payait le loyer de cette aimable maison où ils étaient si bien reçus, et qui payait aussi cette bonne chère. Le comte était veuf, il recevait chez sa maîtresse, il aurait fallu un excès de puritanisme pour s'en fâcher.
A la vérité, ceux qui connaissaient leur Paris savaient que depuis longtemps déjà le comte de Cheylus n'était pas en état d'entretenir le train de maison d'une femme comme Raphaëlle, mais tous les députés qui connaissent à fond les dessous de la politique française et étrangère n'ont pas pénétré aussi profondément les dessous de la vie parisienne: ceux que M. de Cheylus invitait, en les choisissant d'ailleurs avec soin, voyaient ce qu'on leur montrait une maison agréable, une femme qui, pour n'être plus jeune, n'en conservait pas moins d'assez beaux restes et, ce qui valait mieux encore, une vieille célébrité, et ils n'en demandaient pas davantage: chez qui irait-on si l'on ne se contentait pas des apparences?
D'ailleurs on ne refusait pas le comte de Cheylus, qui était l'homme le plus aimable du monde et n'avait pas d'autre souci que de plaire à tous, amis comme adversaires, et même à ses adversaires plus encore qu'à ses amis peut-être. Préfet sous l'empire, il avait administré les départements par où il avait successivement passé avec de bonnes paroles, des sourires, des promesses, des compliments, des poignées de main et des banquets à toute occasion. Et quand, après vingt années de ce régime, la chute de son gouvernement l'avait mis à bas, il s'était trouvé un de ces arrondissements où les maires, les conseillers municipaux, les curés, les pompiers, les orphéonistes, les fanfaristes, tous ceux enfin qui l'avaient approché, étant restés ses amis, l'avaient envoyé à la Chambre en dehors de toute opinion politique? Que leur importait à lui et à eux la politique, il les avait convertis à son système: «Il n'y a pas d'opinion, il n'y a que des intérêts.» A la Chambre il avait continué ses sourires, ses amabilités, ses bonnes paroles; bien avec son parti, très bien avec ses ennemis, ce n'était pas lui qui faisait du boucan ou qui se laissait emporter par la passion: la main toujours tendue; et «mon cher collègue» plein la bouche, même avec ceux qui essayaient de le regarder du haut de leur austérité ou de leur mépris et qu'il finissait par adoucir.
«Mon cher collègue, soyez donc assez aimable pour venir dîner avec moi lundi prochain.»
Comment supposer qu'«avec moi» ne voulait pas dire chez moi, alors qu'on arrivait de province, et que jusqu'au jour bienheureux où les électeurs vous avaient envoyé à Paris, on avait été l'honneur du barreau de Carpentras ou la gloire de la fabrique elbeuvienne? On savait que depuis longtemps le comte de Cheylus était ruiné, mais puisqu'il donnait de bons dîners, c'est qu'il avait le moyen de les payer. On se disait qu'il y a ruine et ruine. Et la conclusion qu'on faisait pour les dîners, on la faisait pour la maîtresse.
Quelle surprise si un Parisien de Paris avait révélé la vérité, toute la vérité à ces honnêtes convives.
C'était vingt ans auparavant que le comte de Cheylus avait fait la connaissance de Raphaëlle, alors dans toute sa splendeur, et au mieux avec le duc de Naurouse, le prince Savine, Poupardin, de la Participation Poupardin, Allen et Cie, le prince de Kappel, en un mot avec toute la bohème tapageuse de cette époque; pour lui il n'était pas moins brillant, riche, bien en cour, en passe de devenir un personnage dans l'État. Lorsqu'ils s'étaient retrouvés, le comte avait dissipé toute sa fortune et il n'était plus qu'un simple député, sans aucune influence même dans son parti, où personne ne le prenait au sérieux; quant à Raphaëlle, si elle n'était pas ruinée, au moins avait-elle laissé dévorer par des spéculations aventureuses la plus grosse part de ce que son âpreté célèbre dans le monde de la galanterie lui avait fait gagner, et sur elle plus encore que sur le comte ces vingt ans avaient lourdement marqué leur passage: la maigriotte Parisienne s'était alourdie et épaissie, ses yeux rieurs s'étaient durcis, sa physionomie gaie et expressive toujours ouverte, toujours en mouvement, s'était immobilisée, les teintures avaient desséché les cheveux, les blancs, les rouges, les bleus avaient tanné la peau.
Mais en fait de beauté féminine les yeux sont esclaves des oreilles, et la tradition les rend aveugles à la réalité: quand pendant dix ans on a été la belle madame X... ou la charmante mademoiselle Z... pour les journaux et le monde, on a bien des chances pour l'être pendant vingt-cinq ou trente; il n'y a pas de raisons pour que ça finisse; il faut des catastrophes pour casser les lunettes qu'on s'est laissé mettre sur le nez. Cela s'était produit pour Raphaëlle, en qui M. de Cheylus n'avait vu que «la charmante Raphaëlle» d'autrefois. Elle comptait encore dans «tout Paris»; on parlait d'elle; les journaux citaient son nom dans les soirées théâtrales, on pouvait se montrer avec elle alors surtout qu'on n'avait pas d'autre fortune que la maigre allocation d'un député. Assurément, si elle lui revenait, ce n'était point par intérêt, et cette conviction ne pouvait que chatouiller la vanité d'un vieux beau: une femme comme elle acceptant un amant de soixante-huit ans, sans le sou, montrait qu'elle se connaissait en hommes, voilà tout; et vraiment il ne pouvait que lui être reconnaissant de cette preuve de goût.
—Amant de coeur à soixante-huit ans, hé! hé! il n'était donc pas si déplumé!
Son ennui était de ne pouvoir pas le crier sur les toits; mais l'orgueil de l'homme ruiné l'emportait sur la fatuité du triomphateur; de là sa formule d'invitation à ses chers collègues—«avec moi».
Elle était réellement une providence pour lui, cette bonne fille, et près d'elle il retrouvait dans son désastre un peu des satisfactions de son ancienne existence: un intérieur à la mode, une table bien servie et une femme, une maîtresse aussi élégante que celles qu'il avait aimées autrefois.
Et ce qu'il y avait d'admirable dans cette femme dont la réputation d'âpreté au gain s'était cependant établie sur tant de ruines, c'est qu'elle ne voulait rien accepter de lui. Deux ou trois fois il avait essayé d'employer en cadeaux les quelques louis que les chances d'un écarté heureux avaient mis dans sa poche, et elle les avait toujours refusés.
—Non, mon ami, je veux qu'entre nous il n'y ait même pas l'apparence de l'intérêt: une fleur quand vous voudrez, tant que vous voudrez, mais rien qu'une fleur.
Et il avait d'autant mieux cru à la fleur qu'une fois elle lui avait demandé quelque chose, encore ne s'agissait-il que d'une démarche, d'un acte de complaisance et de bonne amitié.
L'affaire était des plus simples et telle qu'on ne pouvait pas la refuser à son influence: elle consistait à obtenir du préfet de police l'autorisation d'ouvrir un nouveau cercle, dont le besoin se faisait vraiment sentir; il serait facile de le démontrer.
Bien entendu, ce n'était pas pour elle qu'elle demandait cette autorisation. Qu'en ferait-elle? Dieu merci, il lui restait assez pour vivre, et elle ne tenait pas à gagner de l'argent; à quoi bon le superflu, quand on a le nécessaire? Elle était revenue de ses ambitions d'autrefois, car c'est le propre des bonnes natures de s'améliorer en vieillissant.
C'était pour un jeune homme, un fils de grande famille, le vicomte Frédéric de Mussidan, dont la soeur avait épousé Ernest Faré, l'auteur dramatique. Dans cette demande il n'y avait pas que du désintéressement, il y avait aussi un intérêt personnel qui la faisait insister: si elle obtenait cette autorisation, Faré, reconnaissant du service qu'elle aurait rendu à son beau-frère pauvre, lui donnerait un rôle dans sa pièce nouvelle; elle rentrerait au théâtre par une création importante, et aurait ainsi la joie de voir ses anciennes amies crever d'envie. Quant à lui, comte de Cheylus, pourquoi n'accepterait-il pas la présidence de ce cercle qui serait administré avec la plus rigoureuse délicatesse? cela lui vaudrait une vingtaine de mille francs bons à prendre.
Elle n'eût point parlé de ces vingt mille francs qu'il eût fait la démarche qui lui était demandée, il lui devait bien ça, à la bonne fille; mais les vingt mille francs donnèrent à sa parole une conviction et une chaleur qui ordinairement lui manquaient ce n'était plus le sceptique qui se moquait de lui-même et accompagnait des discours les plus pathétiques d'un sourire railleur: «Vous savez qu'au fond tout cela m'est bien égal, qu'il ne faut pas le prendre au sérieux plus que moi, et que vous n'en ferez que ce que vous voudrez.»
Jamais il n'avait été aussi éloquent, aussi persuasif, aussi entraînant que lorsqu'il présenta la demande à son ami le préfet de police, «à son cher préfet».
—Un cercle dont vous seriez le président, mon cher député, n'auriez-vous pas peur que votre bienveillance et votre indulgence le laissassent bien vite tourner au tripot?
—Pas plus que les autres.
—C'est qu'il y en a déjà bien assez, de ces autres.
Malgré ses instances, son éloquence, sa diplomatie, malgré ses retours, il n'avait rien pu obtenir.
C'était alors que les sentiments de Raphaëlle s'étaient affirmés dans toute leur beauté, et que son désintéressement avait éclaté—aux yeux de M. de Cheylus. Il s'attendait à des reproches ou tout au moins à du mécontentement; non seulement elle n'avait pas formulé le plus léger reproche, non seulement elle n'avait pas montré de mécontentement, mais encore c'était ce jour-là même qu'elle l'avait prié d'inviter quelques-uns de ses amis à venir dîner le lundi chez elle.
—Ici n'êtes-vous pas chez vous?
C'est qu'il n'était pas dans le caractère de Raphaëlle de se laisser jamais emporter par la colère ou la fâcherie, ni de compromettre ses intérêts.
Or, il y avait intérêt pour elle—un intérêt capital—à obtenir cette autorisation, et là où le comte de Cheylus, sur qui elle avait eu la simplicité de compter, échouait, d'autres réussiraient,—il lui amènerait ces autres, et, en les étudiant à sa table, elle choisirait celui qui serait en situation d'enlever de haute main cette autorisation sans craindre de se la voir refuser.
L'année précédente, à Biarritz, dans un cercle qu'elle dirigeait avec un ancien lutteur appelé Barthelasse, elle avait fait la connaissance du vicomte de Mussidan, que le malheur des temps et l'injustice du sort avaient fait échouer là comme croupier. Il était jeune, il était beau, il était noble, elle l'avait aimé, et elle s'était laissé affoler par l'envie de se faire épouser.
Vicomtesse de Mussidan! Quel rêve, quand de son vrai nom on s'appelle Françoise Hurpin, et qu'on a donné une notoriété vraiment trop tapageuse à celui de Raphaëlle! Deux de ses anciennes amies enrichies avaient épousé vieilles des jeunes gens, mais aucune n'avait pu se payer un vicomte. Elle avait eu des princes, des ducs, un fils de roi pour amants, mais ils ne lui avaient pas donné leur nom.
Dans l'état de détresse où se trouvait le vicomte de Mussidan, il semblait qu'il dût se laisser épouser par une femme qui le tirerait de la misère; mais quand elle avait adroitement abordé la question du mariage, il avait commencé par ne pas comprendre; puis, quand elle avait précisé de façon à ce qu'il lui fût impossible de s'échapper, il avait nettement répondu par la question de fortune.
—Qu'apportait-elle en mariage?
Tout compte fait, il s'était trouvé que cette fortune ne suffirait pas à la vie qu'il entendait mener.
Elle s'était désespérée, et, comme il était bon prince, il l'avait consolée.
—Il n'y avait qu'à la doubler, qu'à la tripler, cette fortune; le moyen était en somme, assez facile: elle avait des relations; qu'elle obtint pour lui l'autorisation d'ouvrir un cercle à Paris, et ils ne tarderaient pas, associés elle et lui, tous deux dans la coulisse, à gagner ce qui leur manquait. Alors ils se marieraient comme deux honnêtes fiancés qui ont travaillé pour leur dot.
II
C'était dans les dîners auxquels l'invitait «son cher collègue» qu'Adeline avait fait la connaissance du vicomte de Mussidan, l'homme du monde le plus affable et le plus aimable qu'il eût jamais rencontré, Comment, dans ce jeune homme élégant et distingué, d'une politesse exquise, de grandes manières, reconnaître «Frédéric», l'ancien croupier de Barthelasse? Personne n'en aurait eu l'idée, alors même qu'on l'aurait entendu prononcer les mots sacramentels: «Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait», qui d'ailleurs ne lui échappaient point, car on ne jouait pas chez Raphaëlle.
Ils étaient fort agréables, ces dîners, où, à l'exception du vicomte de Mussidan et du père de la maîtresse de la maison, un ancien militaire de belle prestance et décoré, on ne rencontrait que des collègues avec lesquels on continuait les conversations commencées au Palais-Bourbon; aussi était-il rare que les invitations de M. de Cheylus ne fussent pas acceptées avec empressement: c'était avenue d'Antin, à deux pas de la Chambre, que demeurait Raphaëlle; en sortant après la séance, on était tout de suite chez elle; et le soir, après le dîner, une promenade sous les arbres des Champs-Elysées, avant de rentrer chez soi, aidait la digestion des bonnes choses qu'on avait mangées et des bons vins qu'on avait bus.
Car on mangeait de bonnes choses dans cette maison hospitalière, et même on n'y mangeait que de très bonnes choses. Pendant qu'il était préfet de la Gironde, M. de Cheylus s'était fait de nombreux amis dans son département, et ceux-ci se rappelaient de temps en temps à son souvenir par l'envoi d'une caisse de ces vins de propriétaire qu'on ne trouve pas dans le commerce. De son côté, Raphaëlle qui pendant son passage à travers la haute noce avait appris à apprécier la bonne chère, savait quelle lassitude éprouvent ceux que les invitations accablent, en s'asseyant tous les soirs devant le même dîner—celui qui sort des quatre ou cinq grandes cuisines où un certain monde fait ses commandes, comme un autre fait les siennes au Bon Marché ou à la Belle Jardinière—et ce n'était point ce menu banal qu'elle offrait à ses convives. Pendant huit jours à l'avance, quand elle avait décidé de donner un dîner, elle faisait essayer par son cordon bleu, qui était une femme de mérite, les mets qu'elle voulait servir à ses hôtes; et ceux-là seuls qui étaient supérieurement réussis paraissaient sur sa table.
Que demander encore?
Plus d'un convive, en s'en allant le soir, confessait sa satisfaction à son compagnon de route, par un mot qui bien souvent avait été répété:
—Décidément on dîne bien chez les gueuses.
Et comme il n'était pas rare que celui qui s'exprimait ainsi fût un bon provincial, c'était avec une pointe de vanité libertine qu'il lâchait son mot; à Carpentras on ne faisait pas de ces petites débauches même quand on était l'honneur du barreau de cette ville célèbre, et à Elbeuf non plus, quand même on était la gloire de la fabrique elbeuvienne.
Quelquefois, il est vrai, un convive dyspeptique insinuait que M. Hurpin, le père de la maîtresse de maison, qui se carrait à table avec une si belle prestance, était bien vulgaire, et que sa manie de présenter son épaule gauche décorée du ruban rouge, quand on parlait d'honneur, était insupportable; que ses observations, lorsqu'il en lâchait, ce qui d'ailleurs était rare, car il n'ouvrait guère la bouche que pour manger, étaient stupides ou grossières, mais ces critiques ne portaient pas.
—Vous avez beau dire, mon cher, on dîne très bien chez les gueuses; et ce coquin de Cheylus est bien heureux!
Quant au vicomte de Mussidan, il n'y avait qu'un mot sur son compte: Charmant! Il était la joie et la jeunesse de ces dîners. Il en était le champagne—le mot avait été dit par l'honneur du barreau de Carpentras, qui se connaissait en esprit. Si le comte de Cheylus avait un inépuisable répertoire d'anecdotes curieuses et salées sur le monde du second Empire, le vicomte de Mussidan en avait un qu'il renouvelait tous les jours sur le monde actuel; il savait tout, il disait tout, et vous révélait un Paris qu'on ne soupçonnait même pas. Avec cela bon enfant, discret, modeste, ne se vantant jamais de sa fortune ni de ses aïeux. Si quelquefois le hasard de la conversation amenait le nom d'Ernest Faré, l'auteur dramatique qui était son beau-frère, il ne s'en parait point davantage, malgré les brillants succès que celui-ci avait obtenus en ces dernières années; tout au contraire, il laissait entendre, mais à demi-mot et discrètement, qu'il avait espéré un autre mariage pour sa soeur, héritière d'une des belles fortunes du Midi.
Évidemment, si ces convives avaient connu la bohème parisienne, ils auraient su que ce vieux militaire, qui tenait si bellement sa place à la table de sa fille, était simplement un ancien garde municipal, décoré à l'ancienneté, et non officier, comme ils l'avaient entendu dire; de même ils auraient su que le vicomte de Mussidan avait d'autres raisons que la modestie et la discrétion pour ne point parler de sa fortune; mais ils ne la connaissaient point, cette bohème, et s'en tenaient à ce qu'ils voyaient, à ce qu'ils entendaient, n'ayant pas d'intérêt à chercher s'il se cachait quelque choses de mystérieux sous les apparences.
—On dîne bien chez les gueuses.
Il y avait là un fait, et il était inutile d'aller au delà: de quoi se seraient-ils inquiétés? Si quelquefois on se demandait qu'elle était la situation vraie du comte de Cheylus et du vicomte de Mussidan dans la maison, on traitait la question en riant comme en un pareil sujet il convient à des gens qui voient clair.
—Pauvre comte de Cheylus!
—Dame, mon cher, que voulez-vous? à son âge!
Et l'on se faisait un plaisir de demander «au cher collègue» des nouvelles du jeune vicomte.
Le soir où le jeune vicomte avait reconduit Adeline rue Tronchet, en parlant de la faillite des frères Bouteillier, il était revenu vivement avenue d'Antin, après avoir mis le député chez lui, et il avait trouvé Raphaëlle l'attendant devant le feu.
—Comme tu as été longtemps! s'écria-t-elle en venant à lui. Est-ce fini, au moins?
—Non.
—Parce que?
—Ah! parce que!
—Tu n'as pas fait ce que je t'ai dit?
—Exactement.
—Eh bien, alors?
—Il s'est défendu.
—L'imbécile!
—C'était gros.
—Il fallait profiter de l'occasion; c'est pour cela que je t'ai tout de suite lâché sur lui.
—Sans doute, mais peut-être aurait-elle gagné à être préparée.
—C'est quand j'ai compris, à son air plus encore qu'à ses paroles, combien cette faillite l'atteignait gravement, que l'idée m'en est venue. Si nous attendions, il pouvait se tourner d'un autre côté et nous trouvions la place prise.
—Je ne dis pas que tu as tort, mais l'affaire n'en était pas moins délicate.
—Enfin, comment la chose s'est-elle passée? Que lui as-tu dit? Que t'a-t-il répondu?
Il s'était approché du feu et il présentait un pied à la flamme.
—Comme tu es mouillé! dit-elle.
—Il fait un temps à ne pas mettre un chien dehors, et pourtant je l'ai accompagné comme si j'avais conduit un aveugle; j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher de prendre une voiture.
—Je vais te donner tes pantoufles.
Elle ouvrit une armoire et resta assez longtemps penchée, cherchant.
—Ne te trompe pas, dit-il.
Elle se retourna, et le regardant avec l'air qu'on prend au théâtre pour traduire la dignité outragée:
—Crois-tu qu'il a les siennes ici? répliqua-telle.
—Enfin, il y a trop longtemps qu'il est ici, ce préfet déplumé.
—Sois tranquille, il n'y restera pas longtemps quand nous n'aurons plus besoin de lui.
Elle avait trouvé les pantoufles, elle revint à lui, et l'ayant fait asseoir, elle s'agenouilla pour le déchausser.
—Maintenant, raconte, dit-elle, en s'asseyant contre lui sur une petite chaise basse.
—En sortant, j'ai tout de suite mis la conversation sur les faillites, et à ce propos, je lui ai dit les choses les plus éloquentes sur l'infamie des commerçants qui font faillite tranquillement pour ne pas payer leurs dettes, alors que nous, gens du monde, nous nous brûlons la cervelle. Le sujet prêtait, j'ai démanché là-dessus.
—Et notre homme?
—Tu ne devinerais jamais ce qu'il m'a répondu: il s'est mis à m'expliquer qu'on ne faisait pas faillite tranquillement, qu'il n'y avait pas de plus grande douleur pour un commerçant, etc., etc. Alors voyant ça, je me suis retourné et j'ai dit comme lui,—le contraire de ce que je disais.
—Es-tu gentil?
Elle lui baisa la main.
—J'ai compris cette douleur, je l'ai partagée. Quel drame que celui qui se joue dans le crâne d'un commerçant faisant ses additions! Quelle situation! J'avais mon pont. Une faillite en entraîne dix autres, et, par le fait d'un seul commerçant, dix autres sont menacés, alors même qu'ils sont les plus solides. Tu vois la scène sans que je te la file. C'est à ce moment que j'ai mis à profit les leçons de Barthelasse et que je me suis rappelé l'exemple de ce vieux coquin, qui, sans avoir jamais prêté un sou à personne, a passé sa vie à offrir tout ce qu'il possède à tout le monde. Je n'ai pas offert tout ce que je possède à notre homme, c'eût été trop.
—Tu es adorable.
—...Mais j'ai été heureux de mettre à sa disposition une cinquantaine de mille francs... et même plus s'il en avait besoin.
—Et il a refusé?
—Parfaitement.
—Tu n'as pas insisté?
—Tant que j'ai pu; je me suis même fâché; ce refus était une offense à ma sympathie, à mon amitié, enfin tout ce qu'on peut dire.
—Il n'en a donc pas besoin?
—Crois-tu que mon enquête à Elbeuf a été mal menée? il est gêné, très gêné; s'il marche encore, il ne peut pas tarder à s'arrêter. Tandis que ses concurrents, les fabricants moins haut placés que lui, se sont conformés aux exigences du commerce et ont produit ce qu'on leur demandait, il s'est entêté à fabriquer le genre de sa maison, et on n'en veut plus, du genre de sa maison; il faisait bien, il veut continuer à bien faire; c'est grand, c'est noble, c'est sublime, seulement ça l'a mené où il est arrivé.
—Alors comment n'a-t-il pas accepté ton offre?
—Affaire de dignité; un homme comme lui n'accepte pas un prêt qu'il n'a pas demandé: il aurait fallu qu'à mon éloquence s'ajoutât la musique des fafiots.
Elle réfléchit un moment:
—Il faut recommencer.
—Toi?
—Non, toi.
—J'en arrive.
—Tu y retourneras, et dès demain matin; seulement cette fois tu pourras jouer du fafiot. Je vais te signer un chèque de cinquante mille francs; tu iras le toucher demain matin, à l'ouverture des bureaux, et aussitôt tu courras chez Adeline. Tu lui diras que tu as pensé à lui toute la nuit et que tu lui apportes les cinquante mille francs que tu lui as proposés, que c'est te fâcher de les refuser, enfin tout ce qui te passera par la tête.
—Il aura de la défiance.
—De quoi et pourquoi? tu ne lui as jamais rien demandé; quand plus tard il verra qu'on lui demande quelque chose, il sera si bien pris qu'il ne pourra plus se dépêtrer. Tu disais qu'il t'aurait fallu la musique des fafiots; tu l'auras; à toi d'en jouer de manière à réussir. Le moment est décisif, profitons-en. Jamais nous ne retrouverons un homme comme ce brave provincial qui, tout naïf qu'il soit, n'en a pas moins de l'influence à la Chambre et, ce qui vaut mieux, auprès des gens du gouvernement. Ce n'est pas à lui qu'on pourra répondre comme à ce pauvre Cheylus.
—Pourquoi diable l'as-tu pris, celui-là?
—On se sert de qui on peut; j'avais celui-là, je l'ai pris. Nous avons Adeline, ne le laissons pas nous échapper des mains. Où retrouver son pareil? Il n'entend rien au jeu; il ne connaît pas la vie parisienne, il n'a que des relations politiques; il a des amis à la Chambre; on le croit riche; tout le monde l'estime; il a de l'honorabilité à revendre et à couvrir dix mauvaises affaires, c'est une perle. Le hasard fait qu'il se trouve dans une position embarrassée, où nous pouvons l'aider. Prenons-le de force. Fais-moi un reçu de cinquante mille francs, je signe le chèque.
Il ne se montra pas offusqué de cette demande de reçu, et tout de suite il l'écrivit sur une petite table volante qu'elle lui apporta pour qu'il n'eût pas à se déranger.
—Maintenant, tu peux dormir tranquille, dit-elle, je me charge de te réveiller à temps.
En effet, le lendemain, elle le réveilla à huit heures, et, après s'être habillé, il partit pour aller toucher les 50,000 francs au Crédit lyonnais, où, depuis un certain temps déjà, ils attendaient l'occasion d'être employés.
Au bout de deux heures, il revint: sa physionomie toute différente de celle de la veille, disait qu'il avait réussi.
Elle lui prit les deux mains follement:
—Alors, nous pouvons danser le pas des fiançailles; nous le tenons.
Et elle l'entraîna.
III
Pour être risquée, la combinaison de Raphaëlle n'en était pas moins assez simple: Adeline, embarrassé dans ses affaires, aurait de la peine à rendre les cinquante mille francs, et alors on exploitait adroitement sa situation.
Mais pour que cette exploitation fût possible, il fallait qu'elle fût menée d'une main légère, sans quoi il regimberait, et, en voyant où on voulait le conduire, il se déroberait. Pour le prêt on avait pu le prendre de force; mais ce moyen aventureux, qui avait réussi une fois, échouerait infailliblement si on l'employait de nouveau: ce serait folie de vouloir encore jouer le même jeu; sans la faillite Bouteillier, qui lui avait forcé la main, elle n'eût assurément pas procédé de cette façon; cela n'était pas dans sa manière; quand elle avait réussi une affaire, ç'avait toujours été par la douceur, par l'enveloppement, en prenant son temps, ses précautions et ses distances, et ceux dont elle avait triomphé étaient plus forts que ce bon bourgeois. Il est vrai qu'alors elle opérait elle-même; tandis que maintenant elle était bien forcée de s'en remettre aux autres qui, eux, n'avaient point une main de femme: on serait vraiment bien venu de proposer à cet honnête provincial une association avec une ex-comédienne! Il fallait qu'elle se tînt dans la coulisse et que Frédéric seul parût en scène. Heureusement, elle pouvait lui faire répéter son rôle et au besoin le souffler; il était intelligent; ce qui valait mieux encore, il était féminin, félin; il irait.
Depuis que Frédéric lui avait mis en tête cette idée de fonder un cercle à Paris, ils n'avaient pas laissé passer un jour sans travailler à son organisation. L'appartement même où ils l'installeraient était choisi et dans des conditions à assurer le succès de l'entreprise, comme s'il s'agissait d'un restaurant ou d'un magasin quelconque: avenue de l'Opéra, en plein Paris, de façon qu'on n'eût que quelques pas à faire, lorsqu'on sortait le matin des grands cercles, pour venir y tenter sa dernière chance; superbe avec ses vingt fenêtres de façade au premier étage sur l'avenue; luxueux à éblouir un étranger, et en même temps assez sévère pour disposer à la confiance le naïf qui monterait son escalier sonore. Il importait de ne pas laisser échapper cette occasion unique, car, malgré son désir de louer à un cercle, c'est-à-dire à un locataire qui ne marchande pas, le propriétaire se lasserait d'attendre et de sacrifier à un avenir douteux un présent certain. Ils avaient bien essayé sur lui le système de la participation mis en oeuvre par eux avec tous ceux qui devaient prendre part à leur affaire: tapissiers, marchands de tableaux, cuisiniers, marchands de vins; c'est-à-dire qu'en plus de son loyer, il toucherait un tant pour cent sur les vertigineux bénéfices de la cagnotte; mais ce mirage irrésistible pour des fournisseurs plus ou moins gênés avait échoué avec ce bourgeois de Paris assez riche pour ne pas spéculer sur la chance et assez défiant pour n'avoir pas une foi aveugle dans la probité de ceux qui gardent les clefs de cette cagnotte.
Il fallait donc se hâter, ne pas perdre un jour, ne pas perdre une heure.
A son retour d'Elbeuf, Adeline avait trouvé chez lui un billet «du charmant vicomte» le prévenant que, le lendemain, aurait lieu aux Français une première représentation qui serait une des grandes premières de la saison, celle d'une comédie de son beau-frère Faré, et que, pour cette représentation, il était heureux de mettre un fauteuil d'orchestre à sa disposition.
«Au moins n'allez pas vous imaginer, cher monsieur, que j'ai eu de la peine à obtenir ce billet, si courus qu'ils soient. J'aurais voulu me donner le plaisir de vaincre des difficultés pour vous; mais la vérité m'oblige à déclarer que je ne les ai point rencontrées. Au premier mot que j'ai adressé, à mon beau-frère pour le prier d'ajouter un fauteuil à celui qu'il me donnait, il a cependant répondu nettement par un refus, mais quand j'ai prononcé votre nom, ce refus s'est changé en la plus gracieuse des offres.—Dites bien à M. Adeline—ce sont les propres paroles de mon beau-frère que je vous rapporte—que je considérerai comme un honneur qu'il veuille bien assister à ma pièce; avec un public composé d'hommes comme lui, on aurait de l'originalité et l'on oserait aller jusqu'au bout de son originalité.»
Adeline n'était point un habitué des premières, et s'il voyait une pièce c'était ordinairement lorsque le chiffre de la centième lui permettait de s'aventurer sans trop de risques, de même que, s'il allait au Salon de peinture, c'était après que les médailles étaient données et affichées; mais comment refuser cette invitation qui, faite dans cette forme, était vraiment flatteuse? Il avait raison, cet auteur dramatique. Si les théâtres, au lieu de se laisser envahir par les filles, composaient mieux leur salle de première représentation, le niveau de l'art ne tarderait pas à s'élever,—c'était une observation qu'il avait présentée lui-même plus d'une fois à la commission du budget lors de la discussion de la subvention des théâtres, et il lui plaisait de la retrouver dans la lettre du «cher vicomte»,—qui, bien évidemment, répétait les paroles mêmes de Paré.
La salle était brillante, c'était bien une grande première, comme l'avait annoncé Frédéric, qui, placé à côté d'Adeline, lui nomma le Tout-Paris qu'ils avaient devant les yeux. Le député n'était pas assez provincial pour ne pas connaître les noms que Frédéric dévidait comme un montreur de figures de cire, mais c'était la première fois qu'il voyait la plupart de ces célébrités, vraies ou fausses, et qu'il entendait les histoires qu'on racontait sur elles à demi-mot. Tous ces noms et toutes ces histoires défilaient sur les lèvres de Frédéric, légèrement; pour deux seulement il insista: sa soeur, madame Faré, cachée au fond d'une baignoire, et le colonel Chamberlain, le riche Américain, qui occupait une avant-scène avec sa femme.
Bien qu'on aperçût difficilement madame Faré, Adeline cependant la vit assez pour remarquer la grâce et le charme de sa physionomie; il en fit compliment à Frédéric, qui répondit aussitôt:
—Cette physionomie n'est pas trompeuse, on ne peut la voir sans se laisser gagner par elle; ma soeur est réellement une charmeuse, et je le sais mieux que personne, puisque l'expérience en a été faite à mes dépens. Mon frère et moi, nous étions les héritiers d'une tante que nous avons dans le Midi, à Cordes, et qui devait nous laisser à chacun quelque chose comme deux millions; sans que nous ayons rien fait pour lui déplaire et sans que notre petite soeur ait rien fait de son côté pour nous nuire, ma tante a, par contrat de mariage, fait donation de toute sa fortune... à sa nièce, simplement parce que celle-ci l'a charmée. Cela est vif, n'est-ce pas? mais ce qui l'est bien plus encore, c'est que ni mon frère ni moi nous n'avons eu un seul instant un mauvais sentiment contre notre soeur, l'aimant après comme nous l'aimions auparavant. Il est vrai que dans notre famille nous avons le malheur de ne jamais nous inquiéter des choses d'argent. Pour moi, ce que je regrette dans cet héritage, c'est une vieille maison, construite par notre aïeul Guillaume de Puylaurens, qui fut ministre du dernier comte de Toulouse; laquelle maison, par un miracle, est restée telle qu'elle était du temps de notre aïeul; j'avoue que j'aurais aimé à passer un mois de villégiature dans une maison du treizième siècle, meublée de meubles de l'époque.
Adeline avait déjà entendu quelques allusions à cet héritage perdu, mais c'était la première fois qu'on lui en faisait l'histoire complète, et la présence de l'héroïne la rendait plus saisissante: vraiment le vicomte était bon enfant de n'en avoir pas voulu à sa soeur, et aussi bien désintéressé: il fallait, comme il le disait, que les choses d'argent eussent peu d'intérêt pour lui, et comme son frère était dans le même cas, il y avait là sans doute une disposition héréditaire.
L'histoire du colonel Chamberlain occupa l'entr'acte suivant, mais celle-là ne touchait en rien Frédéric, et s'il la raconta, ce fut évidemment pour le plaisir de conter et pour amuser son voisin.
—Vous ne savez peut-être pas que c'est chez Raphaëlle que ce colonel, maintenant si connu, a fait pour la première fois parler de lui à Paris. C'était il y a quelques années.
Il se garda de préciser l'année—1867—ce qui eût un peu trop vieilli Raphaëlle.
—C'était il y a quelques années, Raphaëlle, qui était déjà une comédienne de grand talent, donnait une soirée. Le colonel, qui arrivait d'Amérique, fut conduit chez elle, où il se rencontra avec un joueur dont vous avez sûrement entendu parler: Amenzaga, célèbre pour avoir fait sauter les banques du Rhin.
Quand Amenzaga était quelque part, on jouait, qu'on en eût ou qu'on n'en eût pas envie. On joua donc, et en quelques minutes le colonel avait perdu trois cent mille francs, ou plutôt Amenzaga lui avait volé trois cent mille francs. Naturellement le colonel ne s'était aperçu de rien, mais un curieux avait vu le tour d'Amenzaga, qui opérait au moyen de portées ou de séquences, c'est-à-dire de cartes préparées à l'avance et ajoutées au talon. On se jeta sur Amenzaga, on lui déchira ses vêtements, et on lui reprit l'argent qu'il avait volé; enfin un scandale épouvantable. Depuis ce jour on ne joue plus chez Raphaëlle, car, en femme d'expérience, elle sait que partout où il y a des joueurs il peut se glisser des filous, si sévère qu'on soit sur les invitations. Le soir où ce scandale est arrivé, elle avait, à l'exception d'Amenzaga, l'élite du monde parisien, la fine fleur du panier, et cependant... l'histoire du colonel. Je n'en sais pas de plus instructive et qui prouve mieux l'urgence qu'il y a à rétablir les jeux, ou tout au moins à ouvrir des cercles dans lesquels les joueurs puissent jouer avec une sécurité complète. Si j'étais député, ce serait une question qui m'occuperait.
—Rétablir les jeux! c'est bien grave!
—C'est plus grave encore de les interdire. Je comprends que l'entrée des maisons de jeu ne soit pas libre, et là-dessus je suis d'accord avec vous. Mais comme le jeu est une passion que la loi ne peut pas plus supprimer que les autres passions, je voudrais qu'on offrît à ceux qui en sont affligés d'honnêtes lieux de réunion où ils seraient assurés de n'être pas volés. C'est une question de moralité, de salubrité publique. Songez donc que dans les cercles autorisés ou tolérés la police n'a rien à voir et ne pénètre pas, de sorte que, si les directeurs de ces cercles ne sont pas honnêtes, les joueurs y sont volés comme dans un bois, sans que personne vienne à leur secours. Or, ces directeurs sont-ils honnêtes?
Le rideau en se levant coupa court à ce discours, qui ne recommença pas ce soir-là, car Adeline s'était laissé prendre à l'intérêt de la pièce, et il se donnait à elle tout entier, heureux d'applaudir au succès du beau-frère de son ami. Quand de longs applaudissements saluèrent le nom de Faré, il se passa cela de caractéristique dans le coeur d'Adeline que sa sympathie et son amitié pour Frédéric de Mussidan s'en trouvèrent augmentés.
Deux jours après, comme Adeline sortait de chez lui un soir pour faire une courte promenade avant de se coucher, il se trouva face à face avec Frédéric, qui par hasard passait rue Tronchet, se promenant aussi, et tous deux bras dessus bras dessous, ils s'en allèrent flâner sur les boulevards: le temps était doux, les passants se montraient assez rares, on pouvait causer librement.
Cette rareté des passants fournit à Frédéric le point de départ pour ce qu'il voulait dire:
—N'êtes-vous point frappé, mon cher député, de la transformation qui s'opère à Paris? Il n'est pas dix heures, et nous avons déjà vu je ne sais combien de magasins qui ont fermé leur devanture et éteint leur gaz. Certainement il y a du monde sur les trottoirs, mais vous voyez qu'on n'est plus coudoyé et bousculé comme autrefois. Il y a là un changement qui, me semble-t-il, doit inquiéter un homme de gouvernement comme vous.
—Que voulez-vous que le gouvernement fasse à cela?
—Il pourrait faire beaucoup: c'est un fait, n'est-ce pas, que Paris perd de son élégance, de son mouvement, de son bruit, et qu'il n'est plus l'auberge du monde qu'il a été? On ne s'amuse plus. Il n'y a plus personne pour donner le ton, et dans notre monde de plus en plus bourgeois, il n'y a plus que des bourgeois qui s'ennuient bourgeoisement et qui ennuient les autres. Cela est grave, très grave, pour la prospérité du pays et pour la fortune publique, car c'est une des causes de la crise commerciale dont tout le monde souffre, les riches comme les pauvres. Pour la crise que traverse votre industrie, les explications ne vous manquent point, n'est-ce pas? c'est le remède que vous n'avez point. Eh bien, un des remèdes à ce mal serait de rendre à Paris son animation d'autrefois. Que se passait-il quand des quatre parties du monde les étrangers affluaient à Paris pour s'y amuser et y faire la fête? c'est que pendant leur séjour ici ils achetaient tous les objets de luxe dont ils avaient besoin chez eux: leurs meubles, leurs bijoux, leurs vêtements. C'était du drap d'Elbeuf que nos tailleurs employaient pour ces vêtements, c'était avec des soieries et des velours de Lyon que nos couturières habillaient leurs femmes. Rentrés dans leurs pays, ils y exhibaient fièrement leurs achats, et, pour les imiter, leurs compatriotes demandaient à la France des produits français. D'où la fortune d'Elbeuf, de Lyon et des autres villes de fabrique. Voilà pourquoi il faut ramener les étrangers à Paris; et pour cela il n'y a qu'un moyen efficace: en faire une ville de plaisir, où chacun trouve à s'amuser selon ses goûts plus que partout ailleurs,—afin de ne pas aller ailleurs. Pour moi, j'ai des idées là-dessus, dont je vous ferai part un jour ou l'autre, quand elles seront mûres. Assurément mon nom, ma famille, mes ancêtres, mon éducation, mes convictions, mes principes devraient m'empêcher de travailler à la consolidation du gouvernement,—mais l'intérêt de la France avant tout.
IV
En rentrant d'Elbeuf à Paris, Adeline avait tout de suite visité quelques-uns de ceux qui autrefois lui avaient proposé des affaires; mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on s'improvise faiseur, surtout si l'on entend se réserver la liberté de choisir. Naguère, on était venu le chercher, le prier; quand à son tour il s'était offert, on l'avait écouté avec une certaine défiance. Que signifiait ce changement? Il n'était donc plus l'homme qu'on avait cru? Alors? L'occasion manquée, il fallait laisser au temps d'en amener de nouvelles et les attendre.
Cela était trop conforme à la logique des choses pour qu'Adeline s'en étonnât; il n'avait jamais eu la naïveté de s'imaginer qu'il n'aurait qu'à se présenter pour que toutes les portes s'ouvrissent devant lui et pour que ceux qui étaient à table fussent heureux de lui faire sa part au gâteau. Ce n'était pas à date fixe que devait se faire le mariage de Berthe, et quelques mois, quelques semaines de plus ou de moins n'avaient pas d'importance; le mot du père Eck, qu'il ne se rappelait qu'en riant, était là pour le rassurer: «J'ai été fiancé avec ma femme pendant quatre ans, et quand nous nous sommes mariés j'aurais bien attendu encore.»
Les cinquante mille francs du vicomte l'avaient débarrassé des échéances pressantes qui menaçaient sa maison; avant qu'il en revint d'autres il avait le temps de se retourner, et d'ici là la probabilité était, et même la certitude, pour que l'affaire Bouteillier s'arrangeât. Alors il rembourserait ces cinquante mille francs, car le payement d'une dette de cette espèce ne devait pas traîner. Assurément cet argent ne lui pesait pas, tant il avait été galamment offert, mais cependant, par une bizarrerie d'impression qu'il ne s'expliquait pas lui-même, il éprouverait du soulagement à ne plus le devoir.
Malheureusement, de ce côté, les choses ne marchèrent point comme il l'avait espéré: l'affaire Bouteillier ne s'arrangea pas, tout au contraire, et, après plusieurs réunions, qui se succédèrent de plus en plus orageuses, la faillite fut prononcée à la requête de quelques créanciers que le luxe des Bouteillier avait trop longtemps humiliés.
Le coup avait été cruel pour Adeline, qui, mieux que personne, connaissait la procédure des faillites: de combien serait le premier dividende et quand le toucherait-on?
Il fallait donc se retourner d'un autre côté, ce qui, dans sa position, était difficile, car, bien que le vicomte n'eût jamais fait la plus légère allusion à son prêt, il était évident que ce prêt ne pouvait pas être considéré comme un placement à échéance plus ou moins longue dans lequel le créancier aussi bien que le débiteur trouvent un égal intérêt; c'était un service rendu, et rien que cela.
Comme il se demandait par quel moyen il sortirait à bref délai de cet embarras, il crut remarquer que le vicomte était moins à l'aise avec lui, moins libre, moins gai, moins ouvert. La cause de ce changement n'était que trop facile à deviner: il s'étonnait de n'être pas encore remboursé, et il s'en fâchait.
Quand on a tout jeune lutté contre la misère, on a appris à ne pas s'inquiéter des dettes et à manoeuvrer avec les créanciers de façon à les payer, quand l'argent manque, en bonnes paroles qui les font patienter. Mais ce n'était pas le cas d'Adeline, qui, entré dans la vie avec de la fortune, était arrivé à près de cinquante ans sans devoir un sou à personne. Si le vicomte était gêné avec lui, de son côté il était confus avec le vicomte, ne sachant quelle contenance tenir, ne trouvant pas un mot à dire, honteux de son silence même. N'aurait-il donc pas la force d'aborder nettement la question et de s'expliquer franchement: «Ne croyez pas que je vous oublie, seulement les rentrées sur lesquelles je comptais ne s'effectuent pas, mais bientôt...» C'était ce bientôt qui lui fermait les lèvres. Il n'avait jamais pris un engagement sans le tenir, comme il n'avait jamais fait une promesse qui ne fût sincère. Quel engagement pouvait-il prendre, quelle promesse pouvait-il donner quand il ne savait pas lui-même à quelle époque il serait en état de payer ces cinquante mille francs; bientôt sans doute, d'un jour à l'autre peut-être; mais ce bientôt, il ne pouvait pas encore le traduire par une date précise.
Il en était là quand un soir, en sortant de dîner chez Raphaëlle, le vicomte lui prit le bras, et, comme le jour où il lui avait offert ces cinquante mille francs, il voulut le reconduire rue Tronchet.
—Ne vous détournez pas de votre chemin, dit Adeline qui aurait voulu échapper à l'entretien dont il se sentait menacé; il fait froid ce soir.
—J'ai affaire par là.
—Alors, marchons vite, dit Adeline.
Puis, voulant donner une explication à ce mot qui était sorti de ses lèvres sans qu'il eût le temps de le retenir:
—Nous nous réchaufferons.
Le vicomte marchait près d'Adeline, la tête basse, silencieux, dans l'attitude d'un amoureux qui n'ose pas risquer sa déclaration, ou plutôt d'un fils respectueux qui a une confession délicate à faire à son père.
Enfin, il se décida:
—Vous me voyez bien embarrassé, mon cher député.
Il fallait bien qu'Adeline répondît quelque chose:
—Avec moi?
—Précisément parce que c'est à vous que je m'adresse. Ah! si c'était un autre! Mais avec vous, pour qui j'ai une si haute estime, tant d'amitié, permettez-moi le mot, je suis tout confus.
—Mais parlez donc, je vous en prie... mon cher ami.
Cependant, malgré cet encouragement, il y eut encore un silence:
—Pardonnez à ma fierté, dit-il; c'est elle qui souffre, honteuse de risquer une chose qui n'est pas correcte, et rien n'est moins correct que de rappeler un service qu'on a eu le plaisir de rendre à un ami. En un mot, il s'agit des cinquante mille francs que vous avez bien voulu me faire l'honneur d'accepter il y a quelque temps et dont j'aurais besoin....
Il y eut une pause:
—Oh! pas ce soir, se hâta-t-il d'ajouter en riant, pas demain, mais dans un délai que vous fixerez vous-même, si toutefois cela ne vous gêne point.
L'embarras et l'humiliation d'Adeline étaient cruels, et bien qu'il eût souvent pensé au moment où cette question se poserait, il n'avait point imaginé qu'il serait aussi pénible.
—C'est à vous de me pardonner, dit-il; j'aurais dû, depuis longtemps, vous rendre cet argent, mais certaines circonstances se sont présentées... j'ai compté sur des affaires qui ne se sont point réalisées... sur des rentrées qui ne se sont point effectuées; bref, j'ai attendu; mais puisque vous en avez besoin....
Le vicomte lui coupa la parole:
—Je ne serais pas sincère, je ne serais pas digne de votre amitié si je ne vous disais pas comment ce besoin se produit,—c'est mon excuse, si tant est que je puisse en avoir une.
—Je vous en prie.
—C'est moi qui vous prie de m'écouter; vous savez combien je suis peu homme d'argent, cela tient peut-être à ce que je n'ai pas de fortune, ce qui s'appelle une fortune assise; mon père en a dévoré trois ou quatre, et moi-même j'ai fortement entamé celle qui m'est venue de ma mère. Je comptais sur celle de ma tante du Midi, mais vous savez comment elle est passée à ma soeur. Je vis de ce qui me reste, et il m'arrive assez souvent de me trouver à court; ce qui est mon cas présentement. Dans ces conditions, je serais bien aise d'augmenter mon revenu; et comme justement une occasion se présente, en mettant quelques fonds dans une affaire excellente, de le tripler, de le quadrupler, l'idée m'est venue de m'adresser à vous.
—Demain vous aurez vos fonds, répondit Adeline décidé à se procurer ces cinquante mille francs à quelque prix que ce fût.
—Demain, cher monsieur! Et qui parle de demain? Croyez-vous que je sois homme à user de pareils procédés? L'affaire dont je vous parle n'est pas faite, elle n'est qu'à l'étude, et il me suffit de savoir qu'à une date précise, celle que vous prendrez, j'aurai mes fonds. C'est là tout ce que je vous demande. Et jamais, faites-moi l'honneur de me croire, je n'aurais demandé davantage.
Adeline respira.
—Je vais étudier mes échéances, demain je vous donnerai cette date, ou, ce qui est mieux, je vous enverrai un billet.
Mais le vicomte ne voulut pas de billet; est-ce que dans son monde on faisait des billets? un simple mot, cela suffisait; puis, tout à coup, s'arrêtant et changeant de sujet:
—Une idée me vient, s'écria-t-il: pourquoi ne feriez-vous pas vous-même cette affaire?
—Quelle affaire?
—La mienne.
—Je n'ai pas de fonds libres.
—Pour vous, il ne s'agirait pas d'une mise de fonds, au contraire.
—Je n'y suis pas du tout.
—Je vous ai entretenu plusieurs fois de la nécessité de fonder un nouveau cercle, et je vous ai démontré de quelle utilité sera cette fondation à tous les points de vue; cette idée ne m'est pas personnelle: elle est dans l'air, et bien d'autres que moi, l'ont eue, comme il arrive toujours pour les choses à point. Mais c'est une si grosse affaire que la fondation d'un cercle à Paris, que je ne pouvais pas l'entreprendre tout seul. D'abord, il faut une autorisation, et je ne veux rien demander au gouvernement. Ensuite, il faut un gros capital que je n'ai pas. Vous imaginez-vous un peu quelle doit être l'importance de ce capital?
—Pas du tout; vous savez que je ne connais rien à ces choses.
—Eh bien, il faut près d'un million; savez-vous que le Jockey a 130,000 francs de loyer, le Cercle agricole 90,000 francs, le Cercle impérial 200,000 francs, la Crémerie 45,000 francs, les Mirlitons 70,000? Au Jockey, les gages du personnel coûtent 60,000 francs, aux Ganaches 50,000 francs; au Jockey, la perte sur la table se chiffre par 40,000 francs, à l'Union par 15,000 francs. Les frais de premier établissement ne reviennent pas à moins de 300,000 francs; et cette somme ne suffit pas en caisse, car il faut que cette caisse ait un capital respectable sur lequel on puisse prêter aux joueurs; le succès est là. Un joueur qui a 500,000 francs au Comptoir d'escompte ou ailleurs ne tire pas un billet de mille francs de sa poche pour jouer; il emprunte à la caisse du Cercle; il ne faut donc pas que cette caisse reste jamais à sec, ou la partie ne marche pas; et on ne va que là où elle marche... follement. J'avoue sans honte que je n'ai pas ce million. Alors j'apportais à ceux qui veulent faire l'affaire et qui ne l'ont pas non plus, ce million, les fonds dont je pouvais disposer. C'est pour cela que je vous ai adressé ma demande. Mais maintenant je la retire, et je la remplace par une autre: prenez la direction de la fondation du Cercle tel que je le comprends, celui qui doit moraliser le jeu et pour sa part rendre à Paris sa vie brillante, présentez la demande d'autorisation qui ne peut pas être refusée à un homme tel que vous, soyez son président.
—Moi!
—Parfaitement, vous, Constant Adeline, connu par son honorabilité et la haute position qu'il occupe dans l'industrie, dans le commerce, dans la politique, et vous groupez autour de votre nom cinq cents personnes... (il hésita un moment cherchant son mot...) fières de votre initiative. Vous parliez l'autre jour, de grandes affaires que vous vouliez entreprendre, par le seul fait de votre présidence elles viennent à vous, et vous n'avez pas à aller à elles. Dans la politique vous êtes un centre; et on doit compter avec votre influence.
—Mais je n'ai rien de ce qu'il faut pour présider un cercle parisien, moi, le plus provincial des provinciaux.
—C'est chez les provinciaux que se trouve maintenant la première qualité qu'il faut pour présider un cercle à Paris.
—Laquelle?
—L'honnêteté. Ce qui écarte bien des gens des cercles, c'est la crainte d'être volé; quand on se met à une table de jeu pour son plaisir, on n'aime pas à faire le métier d'agent de police et à surveiller ses voisins; avec un président comme vous à la tête d'un cercle, on aurait toute sécurité, et par cela seul le succès de ce cercle serait assuré; au jeu, on ne vole guère que là où l'on trouve des complices.
—Si j'ai celle-là, il me manquerait toutes les autres; quand ce ne serait que le temps.
—Il est certain que cette présidence vous prendrait un certain temps, mais pas autant que vous pouvez le croire; d'ailleurs, si on vous demandait quelques heures, ce ne serait pas sans vous offrir des avantages en échange: ces fonctions sont rémunérées: il y a des présidents qui touchent trois mille francs par mois, c'est quelque chose.
Ils étaient arrivés devant la maison d'Adeline.
—Adieu! dit celui-ci.
Mais le vicomte ne lui permit pas de se dégager:
—Donnez-moi encore quelques instants, dit-il, la proposition, je vous assure, mérite d'être examinée sérieusement.
V
Ils revinrent sur la place de la Madeleine.
—Ce n'est pas à vous qu'il est besoin de dire, reprit le vicomte, que tout avantage se paye. Un cercle est une affaire comme une autre; elle donne des produits qui doivent servir, avant tout à rémunérer ceux qui les procurent. Quand vous apportez à une société une concession quelconque que vous avez obtenue par votre intelligence ou votre influence, cet apport s'estime en argent, n'est-ce pas? Et je suis certain que l'autorisation qui donnerait naissance à notre cercle ne serait pas comptée pour moins de soixante à soixante-quinze mille francs; c'est le prix courant; de sorte que les rôles seraient changés: vous ne seriez plus mon débiteur, c'est-à-dire que la société serait le vôtre.
La scène que le vicomte jouait avec Adeline avait été longuement répétée avec Raphaëlle, et il avait été convenu qu'en cet endroit il se ferait un silence de façon à laisser à la réflexion le temps d'agir. Ils connaissaient la situation d'Adeline comme il la connaissait lui-même, et savaient quel soulagement serait pour lui la perspective de n'avoir pas à payer à cette heure ces cinquante mille francs. Ils avaient très bien prévu que l'offre d'un traitement de trois mille francs ne suffirait pas, par cette raison qu'elle était à terme, tandis que le non-payement des cinquante mille francs, qui donnait un résultat immédiat, serait ce qu'on appelle au théâtre un effet sûr.
Les choses s'exécutèrent comme elles avaient été réglées, et ce fut seulement après un moment de silence que Frédéric reprit:
—Je vais au-devant d'une objection que je vois sur vos lèvres: vous ne voulez pas, vous ne pouvez pas administrer un cercle.
—Et cela pour beaucoup de raisons dont une seule suffit: on ne peut administrer que ce que l'on connaît, et je ne connais rien aux affaires d'un cercle.
—Aussi n'est-il jamais entré dans mon idée de vous donner cette administration: vous êtes président de notre cercle, comme le comte de Mortemart l'est du Cercle agricole, le marquis de Biron, du Jockey, le duc de la Trémoille, du cercle de la rue Royale, mais vous n'êtes que président, c'est-à-dire quelque chose comme un président de la République ou un roi constitutionnel, l'honneur de notre cercle, à qui vous assurez la stabilité, vous régnez, mais vous ne gouvernez pas; à côté de vous, sous vous, il y a des ministres; autrement dit la gestion financière du cercle s'exerce par une société en commandite représentée par un gérant responsable. Vous et votre comité, composé de hautes notabilités, vous avez la direction du cercle et seul vous votez sur les admissions—ce qui est une garantie absolue de choix irréprochables. Les questions financières ne vous regardent en rien et n'entraînent pour vous aucune responsabilité—ce qui est le grand point; vous touchez, vous ne payez pas.
Pour ce couplet, Raphaëlle ne s'en était pas plus rapportée à l'improvisation de Frédéric que pour le précédent; il avait été répété aussi, car il importait qu'il fût débité rapidement, «enlevé avec feu», de façon à étourdir Adeline et à empêcher toute objection. Si son assimilation aux présidents des grands cercles devait agir sur lui,—et ils n'en doutaient pas,—c'était à condition qu'on ne lui laissât pas le temps de réfléchir et de comprendre par conséquent qu'il n'y avait aucun rapport entre ces grands cercles s'administrant eux-mêmes, ne faisant pas de bénéfices, n'ayant pas de présidents payés, et celui qu'on lui proposait de fonder, qui vivrait de sa cagnotte, en enrichissant ses gérants avec l'argent prélevé sur les joueurs. Pour quelqu'un qui aurait connu les cercles, cette assimilation aurait été grossière et ridicule, mais pour ce provincial elle pouvait passer; c'était un argument comme ceux qu'emploient les avocats, au hasard. Il y avait des chances pour que sa vanité bourgeoise se laissât griser par ces grands noms qu'il se répéterait.
—Pour vous rassurer complètement, continua Frédéric, et pour que vous dormiez sur vos deux oreilles, j'accepterais la gestion administrative; mais pas en mon nom; vous comprenez que je ne veuille pas le mettre en avant dans les affaires, non seulement par respect pour moi-même, mais aussi pour mon père, pour ma famille; et puis il y a encore une autre raison... politique celle-là, et sur laquelle il est inutile d'insister.
Comme Adeline ne répondait rien, et ne paraissait point enlevé par cette offre cependant si tentante, Frédéric lança son dernier argument, celui qui devait briser les dernières résistances.
—Il est bien certain que vous ne rencontrerez pas les objections qui ont été opposées à M. de Cheylus.
—Ah! Cheylus s'est occupé de cette création?
—Il devait demander l'autorisation de notre cercle dont il serait le président, et il l'a demandée en effet; mais on la lui a refusée—vous devinez pour quelles raisons, affaires de parti tout simplement; on n'a pas voulu le laisser créer un centre de réunion qui devait lui donner une influence dangereuse. Tout d'abord, j'avoue que nous avons été irrités de ce refus, car, pour l'amabilité, le charme des manières, l'esprit, l'entrain, nous ne pouvions pas souhaiter un meilleur président que le comte. Mais, en réfléchissant, cette irritation s'est calmée, et j'avoue—mais tout bas entre nous—que je suis bien aise aujourd'hui que M. de Cheylus n'aie pas réussi. Toute chose a sa contre-partie: l'amabilité du comte eût dégénéré en faiblesse, il n'aurait rien su refuser, et notre cercle eût perdu le caractère de respectabilité sévère qu'il gardera avec vous.
Ils étaient revenus rue Tronchet, devant la porte d'Adeline. Sur ce dernier mot, et sans rien ajouter, le vicomte se sépara de «son cher député».
—Ouf! se dit-il en retournant avenue d'Autin, si l'affaire n'est pas dans le sac, j'y renonce; voilà un bonhomme qui certainement dormira moins bien que moi.
En cela, il avait raison, car Adeline ne dormit guère, tandis que lui-même fut bercé par le bon et calme sommeil que donne le travail accompli.
De tout le flot de paroles qui l'avait enveloppé, un fait se dégageait pour Adeline, si menaçant qu'il ne voyait que lui: l'échéance immédiate de ces cinquante mille francs. Elle avait enfin sonné, cette heure qui, tant de fois, avait tinté à ses oreilles; ce n'était plus: «J'aurai à payer» qu'il se disait, c'était: «J'ai à payer».
Comment?
Depuis deux ans il avait plus d'une fois accompli le tour de force des commerçants aux abois, de trouver vingt ou vingt-cinq mille francs du jour au lendemain pour ses échéances; et c'était là ce qui précisément le rendait difficile à recommencer; les sources où il avait puisé s'étaient taries; il ne pourrait leur demander quelque chose qu'en compromettant plus encore son crédit déjà si ébranlé, et encore sans être certain à l'avance d'obtenir les cinquante mille francs qu'il lui fallait.
Assurément, si le vicomte ne lui avait pas parlé de la fondation de son cercle, il n'aurait pensé qu'aux moyens de trouver cette somme; il fallait payer, et à n'importe quel prix il s'exécutait.
Mais Raphaëlle avait calculé juste en comptant que le mirage de cette fondation produirait une diversion favorable; tant de difficultés d'un côté pour se procurer de l'argent, de l'autre tant de facilités pour en gagner!
Un mot à dire, un oui, et c'était tout; non seulement il s'acquittait, non seulement il gagnait un traitement de trente-six mille francs par an; mais encore il se trouvait en position de réaliser son plan, de faire des affaires qui viendraient à lui sans qu'il eût à prendre la peine d'aller les chercher.
En dehors de ceux qui vivent de la vie des clubs, on ne sait guère quelle différence il y a entre le cercle qui s'administre lui-même et celui dont la gestion financière s'exerce par un gérant; entre celui qui n'a pas d'autre but que l'agrément de ses membres, et celui, au contraire, qui n'a pas d'autre raison d'être que de gagner de l'argent par la cagnotte; entre celui qui est une association d'amis, et celui qui est une exploitation industrielle. Mais pour le gros public ce sont là des nuances; rien de plus: un cercle est un cercle pour lui, tous se valent ou à peu près.
Là-dessus Adeline était gros public, comme il l'était d'ailleurs pour bien d'autres points de la vie parisienne, et Raphaëlle avait deviné juste en pensant qu'on pouvait effrontément lui citer quelques grands noms qui l'éblouiraient.
—Si ceux qui portaient de grands noms acceptaient d'être présidents, pourquoi, lui, refuserait-il?
Ce qui pour lui faisait l'honorabilité d'un cercle, c'était celle de ses membres et aussi celle de son président: puisque les admissions seraient prononcées par lui et par le comité qu'il aurait composé, il n'avait rien à craindre, il saurait leur garder le caractère de respectabilité sévère dont parlait le vicomte: entre honnêtes gens il ne se passe rien que d'honnête; il n'y aurait donc, pas à redouter que son cercle—il disait déjà son cercle—devînt un tripot comme ceux dont il avait vaguement entendu parler.
Les arguments dont le vicomte l'avait en ces derniers temps accablé, lui rebattant les oreilles jusqu'à l'en étourdir, se représentaient à son esprit, prenant, par cela seul qu'ils devenaient personnels, une importance qu'ils n'avaient pas eue jusqu'alors.
Comme c'était vrai, ce que le vicomte lui avait dit du rôle que Paris jouait dans la crise commerciale, et comme il serait patriotique de s'associer à tout ce qui pourrait faire cesser cette crise! Sans doute ce serait naïveté de s'imaginer que la fondation de son cercle pût produire à elle seule ce résultat; mais si une hirondelle ne fait pas le printemps, au moins l'annonce-t-elle; d'autres efforts se joindraient au sien; l'exemple serait donné; il en aurait l'honneur.
Les étapes de Raphaëlle à travers la vie lui avaient appris à la connaître pratiquement, et elle savait que le meilleur moyen d'entraîner les gens dans une faiblesse ou une faute est de leur montrer au delà un but noble ou désintéressé. Adeline ne se fût peut-être pas laissé prendre par le non-payement des 50,000 francs qu'il devait et par l'appât du traitement de 36,000, mais il devait être enlevé par l'argument commercial. «Quand on est fier de la bêtise qu'on fait, avait-elle dit à Frédéric, on la pousse jusqu'au bout, alors même qu'on voit que c'est une bêtise.»
Cependant, malgré la fierté qu'il éprouvait et toutes les raisons personnelles qui s'ajoutaient à ce sentiment, Adeline ne s'était point décidé à accepter les propositions du vicomte, pas plus d'ailleurs qu'à les refuser; il fallait voir, attendre, s'éclairer, prendre avis de ceux qui savaient ce que lui-même ignorait.
De ceux qu'il pouvait consulter à ce sujet, personne n'était plus autorisé pour lui répondre que son collègue le comte de Cheylus, si bien au courant de la vie parisienne. Puisque la présidence de ce cercle lui avait été proposée, il connaissait l'affaire et l'avait pesée avec ses bons et ses mauvais côtés. Il fallait donc l'interroger; ce qu'il fit le lendemain même.
—Et vous hésitez? s'écria M. de Cheylus, quand il lui eut rapporté la proposition du vicomte. J'avoue que je n'ai pas eu vos scrupules, et que, quand l'affaire m'a été proposée, j'ai tout de suite demandé l'autorisation au préfet de police... qui tout de suite me l'a refusée.
—Est-il indiscret de vous demander les raisons qu'il vous a données pour expliquer son refus?
—Pas du tout; il m'a dit qu'avec moi pour président, ce cercle deviendrait en quelques mois un tripot; que j'étais trop faible, trop indulgent, trop aimable: que je serais trompé, débordé, en un mot tout ce qu'on peut trouver quand on ne veut pas donner les raisons vraies d'un refus.
—Et ces raisons vraies?
—Vous les devinez sans peine. On ne voulait pas donner un moyen d'influence à un adversaire; et, d'autre part, on ne voulait pas se faire accuser d'accorder à un ennemi une faveur qu'on refusait à des amis.
—Alors?
—Si vous voulez me prendre dans votre comité, j'accepte. Que vous dire de plus?
Ce que M. de Cheylus ne voulait pas dire de plus, c'est que, sans être jaloux de Frédéric,—il n'avait jamais eu la naïveté d'être jaloux,—il commençait à trouver que le vicomte tenait beaucoup trop de place dans la maison de Raphaëlle, et que le meilleur moyen de se débarrasser de lui était de lui faire avoir un cercle où il passerait ses journées et... ses nuits.
VI
C'était un grand point pour Raphaëlle et Frédéric d'avoir un président en situation d'obtenir du préfet de police l'autorisation d'ouvrir leur cercle, mais ce n'était pas tout: il fallait que la demande qu'on adresserait au préfet fût signée par vingt membres fondateurs, et il était de leur intérêt de ne pas laisser le choix de ces membres à Adeline, qui ne saurait où les chercher, et qui, les trouvât-il, les choisirait mal. A la vérité, il devait avoir la haute direction dans la composition du cercle, mais, en manoeuvrant adroitement, on lui ferait prendre, sans qu'il se doutât de rien, ceux-là mêmes qu'on voudrait qu'il prît.
Raphaëlle voulait des noms chics.
Frédéric voulait des noms sérieux.
Mais, malgré cette divergence, ils ne se querellaient point là-dessus; en bons associés qu'ils étaient, ils se faisaient des concessions.
—Mêlons les noms chics aux noms sérieux.
Et constamment ils faisaient cette salade, mais en l'épluchant sévèrement: on n'était jamais assez chic pour Frédéric, et pour Raphaëlle on n'était jamais assez sérieux,—au moins en théorie, car dans la pratique, c'est-à-dire au moment où s'agitait la question de savoir s'ils pourraient avoir réellement ces noms sur leur liste, ils étaient bien obligés d'abaisser leurs prétentions et de se faire mutuellement des concessions.
—Il est vrai qu'il n'est pas très chic, mais à la rigueur il peut passer.
—Je t'accorde qu'il n'est pas trop sérieux, mais, si nous sommes trop difficiles, nous finirons par n'avoir personne.
Chez Raphaëlle, cette composition de sa liste était une véritable obsession, elle en rêvait, et plus d'une fois le matin elle avait réveillé Frédéric pour l'entretenir des idées qui lui étaient venues dans la nuit.
—Tu ne dors pas, chéri?
—Si, je dors.
-Non, tu ne dors pas. Ecoute un peu... écoute donc.
—Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?
—Nous n'avons pas de duc.
—Pourquoi faire un duc?
—Pour notre liste; il nous en faut au moins deux; le Jockey en a trente-six.
—Les Ganaches n'en ont pas.
—La Crémerie en a bien un.
—Eh bien, cherche-les, laisse-moi dormir; en même temps tâche de trouver un lord, ça serait plus sérieux: on en a bien abusé, des ducs; d'ailleurs si tu y tiens tant, je t'en fournirai un; seulement il est espagnol: le duc d'Arcala, un ami de mon père.