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Baccara

Chapter 30: V
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About This Book

A provincial manufacturing family built its fortune around a tiny river that sustains a traditional cloth industry, and the narrative traces several generations as they expand their enterprise while keeping modest, work-focused habits. It describes the technical steps of small-scale textile production, the household rhythms that combine factory labor and domestic office work, and the acquisition of rural property that brings new comforts without overt aristocratic pretension. The account observes how cautious attitudes toward steam and modernization contrast with neighbors' larger industrial ventures, creating a subtle tension between conservative prudence and pressures toward greater luxury and change.



TROISIÈME PARTIE



I

Le Grand I n'était ouvert que depuis quelques mois et déjà Adeline se demandait comment, pendant tant d'années il avait pu vivre à Paris ailleurs que dans un cercle.

Elles avaient été si longues pour lui, si vides, si mortellement ennuyeuses, les soirées qu'il passait à tourner dans son petit appartement de la rue Tronchet, ou à se promener mélancoliquement tout seul autour de la Madeleine, allant du boulevard à la gare Saint-Lazare et de la gare au boulevard en gagnant ainsi l'heure de se coucher! Que de fois, en entendant les sifflets des locomotives, avait-il eu la tentation de monter l'escalier de la ligne de Rouen et de s'asseoir dans le wagon qui l'emmènerait jusqu'à Elbeuf! Il manquerait la séance du lendemain, eh bien! tant pis, il se trouverait au moins, parmi les siens; il embrasserait sa fille à son réveil; quelle joie dans la vieille maison de l'impasse du Glayeul! Là étaient la liberté, la gaieté, le repos; Paris n'était qu'une prison où il faisait son temps, et ce temps était si dur, si morne, que, plus d'une fois, il avait pensé à se retirer de la politique pour vivre tranquille à Elbeuf, dans sa famille, avec ses amis, pendant la semaine surveillant sa fabrique, taillant ses rosiers du Thuit le dimanche, heureux, l'esprit occupé, le coeur rempli, entouré, enveloppé d'affection et de tendresse, comme il avait besoin de l'être.

Mais du jour où le Grand I avait été ouvert, cette existence monotone du provincial perdu dans Paris avait changé: plus de soirées vides, plus de dîners mélancoliques en tête à tête avec son verre, plus de déjeuners hâtés au hasard des courses et des rendez-vous d'affaires; il avait un chez lui, un nid chaud, capitonné, luxueux, joyeux,—son cercle, où toutes les mains se tendaient pour serrer la sienne, où les sourires les plus engageants accueillaient son entrée, où il était, pour tous «Monsieur le président.»

A sa table, qui ne ressemblait en rien à celle des restaurants médiocres qu'il avait jusque-là fréquentés avec la prudente économie d'un provincial, il était un vrai maître de maison; on l'écoutait, on le consultait, on le traitait avec une déférence dont les premiers jours il avait été un peu gêné, mais à laquelle il n'avait pas tardé à si bien s'habituer que ce n'était plus seulement pour les valets, empressés à lui prendre son pardessus et son chapeau, qu'il était «monsieur le président», il l'était devenu pour lui-même, croyant à son titre, le prenant au sérieux, s'imaginant «que c'était arrivé»; président! ne le fût-on que de la Société des bons drilles, on est toujours «Monsieur le président» pour quelqu'un et conséquemment pour soi.

Mais bien plus encore que les satisfactions de la vanité, celles de la camaraderie et de l'amitié l'avaient attaché à son cercle. En sortant de la Chambre il n'était plus seul sur le pavé de Paris, comme pendant si longtemps il l'avait été, il ne s'arrêtait plus sur le pont de la Concorde pour regarder l'eau couler en se demandant de quel côté il allait aller, à droite, à gauche, sans but, au hasard.

Il était rare que maintenant il sortît seul de la Chambre, presque tous les soirs Bunou-Bunou l'accompagnait, chargé d'un portefeuille bourré de paperasses, et toujours régulièrement M. de Cheylus, qui, mis à la porte par Raphaëlle le jour même où elle n'avait plus eu besoin de lui, était heureux de trouver au cercle un bon dîner qui ne lui coûtait rien,—le suif.

D'autres collègues aussi se joignaient à eux quelquefois, invités par Adeline, ou bien s'invitant eux-mêmes, quand ils étaient en disposition de s'offrir un dîner meilleur et moins cher que dans n'importe quel restaurant.

—Je vais dîner avec vous.

On partait en troupe, et par les Tuileries quand il faisait beau, par les arcades de la rue de Rivoli quand il pleuvait, on gagnait l'avenue de l'Opéra, en causant amicalement. Lorsqu'à travers les glaces de la porte à deux battants, le valet de service dans le vestibule avait vu qui arrivait, il se hâtait d'ouvrir en saluant bas, et par le grand escalier décoré de fleurs en toute saison, Adeline faisait monter ses invités devant lui; si quelqu'un, par déférence d'âge ou pour autre raison, voulait lui céder le pas, il n'acceptait jamais:

—Passez donc, je vous prie, je suis chez moi.

C'était chez lui qu'il recevait ses amis; c'était à lui les valets qui dans le hall s'empressaient autour de ses invités; à lui ces vitraux chauds aux yeux, ces tableaux signés de noms célèbres.

A vivre sous ces corniches dorées, à marcher sur ces tapis doux aux pieds, à s'engourdir dans des fauteuils savamment étudiés, à n'avoir qu'un signe à faire pour être compris et obéi, il s'était vite laissé gagner par le besoin de la vie facile et confortable qui exerce un attrait si puissant sur certains habitués des cercles qu'ils se trouvent mal à leur aise partout ailleurs que dans leur cercle. Et pour lui cette attraction avait été d'autant plus envahissante qu'il avait toujours vécu au milieu d'une simplicité patriarcale: point de tapis, point de vitraux à Elbeuf, et des domestiques qui ne comprenaient pas à demi-mot.

Mais ce qu'il n'avait jamais eu à Elbeuf, et ce qu'il avait trouvé dans son cercle, c'était la conversation facile et légère de ses dîners qui, en une heure, lui apprenait la vie de Paris avec ses dessous, ses scandales, ses histoires amusantes ou tragiques, ses drôleries ou ses douleurs. Bien qu'habitué aux propos graves et lourds de la province, qui partent de rien pour arriver à rien, il aimait cependant la raillerie fine et le mot vif, et quand il avait à sa table—ce qui d'ailleurs, arrivait souvent—des gens d'esprit à la langue aiguisée ou à la dent dure, aussi capables d'inventer ce qu'ils ne savaient point que de bien dire ce qu'ils répétaient, c'était pour lui un régal de les écouter. Un jour celui-ci, le lendemain celui-là, tous venaient lui donner leur représentation sans qu'il eût à se déranger; il n'avait qu'à leur sourire, qu'à les applaudir, ce qu'il faisait du reste avec une amabilité pleine de bonhomie.

Comme la nature l'avait doué de l'esprit de justice en même temps que d'une âme reconnaissante, il ne pouvait pas jouir de cette existence agréable sans se dire que c'était à Frédéric qu'il la devait.

Parfait le vicomte. Il avait rencontré en lui le collaborateur le plus zélé en même temps que le plus discret, deux qualités qui ordinairement s'excluent l'une l'autre.

Bien qu'il surveillât tout, bien qu'il fît tout, et ne quittât guère le cercle, jamais Frédéric ne se mettait en avant: Maurin, qui avait toujours le titre de gérant, était, il est vrai, bien effacé, mais ce qui importait à Adeline, c'était que lui, président, ne le fût point; c'était que la gestion financière n'empiétât point sur la direction morale, et, après dix mois d'exercice, il se sentait aussi maître de cette direction qu'au jour où, pour la première fois, il avait pris la présidence.

Pour les admissions, lui et son comité étaient restés les maîtres absolus, et jamais le gérant n'avait essayé de leur faire admettre des membres douteux, comme il arrive dans tant de cercles, où le souci de faire marcher la partie passe avant tout; et, comme il devait arriver au Grand I, lui avait-on prédit charitablement en l'avertissant de se bien tenir de ce côté; mais ces cercles avaient pour gérant un Maurin, non un vicomte de Mussidan!

D'autre part, jamais il ne lui était venu à lui ni à son comité des plaintes, ou simplement des réclamations, tant la machine administrative fonctionnait avec régularité.

C'était bien le cercle modèle dont le vicomte avait parlé dans leurs entretiens du soir sur les boulevards, et que, grâce à la sévérité de sa surveillance, ils avaient pu réaliser.

—Où diable a-t-il appris l'administration? demandait parfois Adeline en faisant son éloge aux membres du comité.

A quoi M. de Cheylus, feignant d'ignorer les liens qui attachaient Raphaëlle à Frédéric et aussi la part que celui-ci avait prise à son expulsion, répondait qu'on ne fait bien que ce qu'on n'a pas appris à faire; mais cette réponse, il l'accompagnait d'un sourire railleur qui démentait ses paroles. Venant de tout autre, ce sourire énigmatique eût inquiété Adeline: chez M. de Cheylus il n'avait aucune importance; c'était simplement la vengeance d'un... battu.

Et quand M. de Cheylus était absent, Adeline riait avec les autres membres du comité de cette petite traîtrise.

—Il n'en prend pas son parti, le comte.

—Dame! il y a de quoi!

—J'ignore si je m'abuse, mais il me semble qu'à la place de M. de Cheylus, au lieu d'en vouloir au vicomte, je lui en saurais gré. Peut-être trouverez-vous que ce que je dis là a l'air d'une naïveté; je vous affirme que c'est profond.

Cependant, devant la persistance du sourire de M. de Cheylus, Adeline, par excès de conscience plutôt que par curiosité, avait voulu savoir ce qu'il cachait, mais inutilement; M. de Cheylus n'avait rien répondu aux questions les plus pressantes; il n'avait rien voulu dire de plus que ce qu'il avait dit; il ne savait rien de plus sur le compte de «ce jeune homme» que ce que tout le monde savait.

Adeline eût eu le plus léger soupçon sur Frédéric qu'il eût cherché, au delà de ces sourires et de ces propos vagues, mais comment pouvait-il en avoir quand chaque jour se renouvelait sous ses yeux la preuve que le Grand I était le modèle des cercles?

On sait que l'été fait le vide dans les cercles comme dans les théâtres: avec la chaleur, la vie mondaine de Paris s'endort: on est à Trouville, à Dieppe, «en déplacement de sport ou de villégiature»; plus tard on chasse, on ne va pas à son cercle, et plus ce cercle est d'un rang élevé, plus il est abandonné par ses membres. Cependant tous ces membres ne restent pas sans venir à Paris pendant cinq ou six mois, et ceux qui n'y sont pas ramenés pour une raison quelconque de sentiment ou d'affaires, le traversent en se rendant du nord dans le midi, ou de l'est dans l'ouest. Où passer ses soirées? au théâtre? ils sont fermés; à son cercle! la partie y est morte faute de combattants. Ne pourrait-on donc pas en tailler une? Il y a longtemps qu'on n'a pas joué; les doigts vous démangent. Si alors on entend parler d'un cercle où la partie a gardé un peu d'entrain, on y court; qu'il soit de second ou de troisième ordre, qu'importe, puisqu'on n'y entre qu'en passant? deux parrains vous présentent, et l'on s'assied à la table du baccara.

C'était ainsi que, pendant la belle saison, alors que les autres cercles chômaient, Adeline avait eu la satisfaction de voir venir au Grand I les membres les plus connus des grands cercles. Frédéric ne manquait pas d'en faire la remarque, sans y insister plus qu'il ne fallait, d'ailleurs.

—Vous voyez comme on vient à nous.

Adeline était ébloui par les noms des ducs, des princes, des marquis qui défilaient sur les lèvres de son gérant, et quand il allait à Elbeuf il ne manquait pas de les répéter à sa femme.

—Tu vois comme on vient chez nous: nous sommes un centre, un terrain neutre, celui de la fusion, le trait d'union entre la France qui travaille et la France qui s'amuse, entre la bourgeoisie républicaine et le monde élégant.

Mais cela ne rassurait point madame Adeline; ce qu'elle voyait de plus clair, c'est que son mari venait moins souvent à Elbeuf; c'est que, quand il était chez lui, il ne se montrait plus aussi sensible qu'autrefois aux joies du foyer, rudoyant ses domestiques, boudant sa cuisine, blaguant son vieux mobilier qui, pour la première fois depuis quarante ans, lui semblait aussi peu confortable que ridicule.

II

Si grande que fût la satisfaction d'Adeline, elle n'était pourtant pas sans mélange.

Quand il se disait que Son Altesse le prince de... le duc de..., le marquis de..., étaient venus perdre quelques milliers de francs chez lui, il éprouvait un sentiment de vanité dont il ne pouvait se défendre; et quand il se disait aussi que le cercle qu'il présidait servait de trait d'union entre la bourgeoisie républicaine et le monde élégant, c'était un sentiment de juste fierté qui le portait et auquel il pouvait s'abandonner franchement, avec la conscience du devoir accompli.

Mais quand, d'autre part, il se disait qu'il devait près de cinquante mille francs à la caisse de son cercle, qui n'était pas sa caisse, par malheur, c'était un sentiment de honte qui l'anéantissait.

Comment avait-il pu se laisser entraîner à jouer?

C'était avec bonne foi, avec conviction qu'il avait rassuré sa femme lorsqu'elle avait manifesté la crainte qu'il ne devînt joueur.

—Moi, joueur!

Il se croyait alors d'autant plus sûrement à l'abri, qu'il avait joué dans sa jeunesse et que par expérience il connaissait les dangers du jeu.

Ce n'est pas quand on a été entraîné une première fois et qu'on a eu la chance de se sauver, qu'on se laisse prendre une seconde. A vingt ans on a une faiblesse et une ignorance, des emportements et des vaillances qu'on n'a plus à cinquante après avoir appris la vie.

Qu'il eût joué et perdu de grosses sommes en voyageant en Allemagne, il y avait eu alors toutes sortes de raisons et même d'excuses à sa faiblesse: sa maîtresse était joueuse; les casinos étaient devant lui avec leurs portes ouvertes et leurs tentations; l'argent qu'il risquait et qu'il n'avait point eu la peine de gagner ne lui coûtait rien, pas même un regret bien profond s'il le perdait, puisque cette perte était légère pour la fortune de ses parents.

Dans ces conditions, il avait pu jouer. Sa faute était simplement celle d'un jeune homme riche, d'un fils de famille qui s'amuse, sans faire grand mal à personne, ni à sa famille, ni à lui-même; ç'avait été une épreuve salutaire; s'il était entré dans la fournaise, il s'y était bronzé, et si complètement que depuis vingt-cinq ans il n'avait plus joué. Pourquoi eût-il joué? Il n'avait jamais eu le goût des cartes; s'asseoir pendant des heures devant un tapis vert, sous la lumière d'une lampe, rester immobile, ne pas parler, l'ennuyait; il était assez riche pour que l'argent gagné au jeu ne lui donnât aucun plaisir, et il ne l'était pas assez pour que celui perdu ne lui fût pas une cause de regret et de remords. Pendant vingt ans il n'avait cessé de répéter cette maxime aux jeunes gens qu'il voyait jouer:

—Que faites-vous là, jeunes fous? Voulez-vous bien vous sauver? Amusez-vous tant que vous voudrez, ne jouez pas.

Et voilà que lui, vieux fou, avait fait ce qu'il reprochait aux autres.

Comme il était sincère, pourtant, dans ses remontrances; comme il les trouvait misérables, ceux qui succombaient à la passion du jeu!

Encore ceux-là étaient-ils jusqu'à un point excusables, puisqu'ils étaient des passionnés, c'est-à-dire des êtres inconscients et par là des irresponsables; mais lui, quand pour la première fois il s'était assis à la table de baccara de son cercle, il n'avait pas été poussé par la main irrésistible de la passion.

C'était même cette absence de passion pour le jeu, cette certitude que les cartes l'ennuyaient acquise dans sa première jeunesse, et confirmée pendant plus de vingt-cinq ans par une abstention absolue, qui lui avaient inspiré une complète sécurité lorsqu'il avait discuté dans sa conscience la question de savoir s'il accepterait ou s'il refuserait les propositions de Frédéric.

Qu'il se décidât, et il était assuré à l'avance de n'avoir rien à craindre pour lui-même: on ne devient pas joueur parce qu'on vit au milieu des joueurs et qu'on voit jouer; le jeu n'est pas une maladie contagieuse qui se gagne par les yeux, alors surtout qu'on plaint ou qu'on méprise ceux qui ont le malheur d'en être infectés.

Comme ces fiévreux et ces agités lui paraissaient ridicules ou pitoyables: sur leurs visages convulsés, rouges ou pâles, selon le tempérament, dans leurs mouvements saccadés, dans leurs regards ivres de joie ou navrés de douleur, dans leur exaltation ou leur anéantissement, il s'amusait à suivre les sensations par lesquelles ils passaient.

Et avec la satisfaction égoïste de celui qui, du rivage, jouit de l'horreur d'une tempête, il se disait qu'heureusement pour lui il était à l'abri de ce danger.

—Qu'irait-il faire dans cette galère?

Mais comme l'égoïsme justement ne faisait pas du tout le fond de sa nature, comme il était au contraire bonhomme, et compatissait d'un coeur sensible à la douleur et au malheur, plus d'une fois il avait cru devoir adresser des avertissements à quelques-uns de ceux qui, pour une raison ou pour une autre, l'intéressaient plus particulièrement.

Et dans les premiers temps, amicalement, cordialement, en leur prenant le bras et en le passant sous le sien comme on fait avec un camarade, il leur avait dit ce qu'il croyait propre à leur ouvrir les yeux, les grondant, les chapitrant. Quelquefois même, dans des cas graves, il les avait fait comparaître dans son cabinet de président, et là, entre quatre yeux, il les avait sérieusement avertis: «Vous jouez trop gros jeu, mon jeune ami, et, permettez-moi de vous le dire, un jeu qui n'est pas en rapport avec vos ressources.»

Mais il ne lui avait pas fallu longtemps pour reconnaître que ses discours les plus affectueux étaient aussi peu efficaces que les semonces les plus vertes; tendres ou dures, ses paroles ne produisaient aucun effet.

Alors il avait renoncé aux discours, avec regret il est vrai, mais enfin il y avait renoncé, n'étant point homme à persister dans une tâche dont il reconnaissait lui-même l'inutilité.

—Ils sont trop bêtes! s'était-il dit.

Mais pour ne plus faire le Mentor, il ne renoncerait pas à faire le président: c'était lui qui avait la charge de l'honneur de son cercle, et l'honneur du Grand I était que le jeu y fût contenu dans des limites raisonnables.

Il veillerait à cela; il protégerait les joueurs malgré eux et contre eux: son cercle ne deviendrait pas un tripot.

Alors on l'avait vu rester tard au cercle et quelquefois même y passer la plus grande partie de la nuit: continuellement il circulait dans les salons, rôdant autour des tables, regardant le jeu comme s'il avait eu mission de le surveiller; parfois, on l'apercevait endormi dans un fauteuil, surpris par la fatigue; mais, aussitôt qu'il s'éveillait, il reprenait ses promenades en cherchant à savoir ce qui s'était passé pendant qu'il sommeillait.

Plus d'une fois il était arrivé que pendant qu'il se tenait debout, les mains dans ses poches à côté de la table de baccara, un joueur lui avait dit:

—Et vous, mon président, n'en taillez-vous donc pas une?

Et alors il avait répondu en haussant les épaules

—Le baccara! mais c'est à peine si je sais les règles de ce jeu, si simples cependant.

—C'est si facile.

—Plus facile qu'amusant: il y a des présidents dont c'est la force de ne pas toucher une carte... et je suis de ceux-là.

Jusqu'alors Frédéric, qui avait assisté aux tentatives que son président faisait pour détourner du jeu quelques jeunes joueurs, n'était jamais intervenu entre eux et lui, bien que cette campagne ne fût pas du tout pour lui plaire, puisqu'elle ne tendait à rien moins qu'à diminuer les produits de la cagnotte: il importait de le ménager, et d'ailleurs les probabilités n'étaient pas pour qu'il réussît dans ces tentatives. Qui a jamais empêché un joueur de jouer? c'était ce qu'il avait pu répondre à Raphaëlle furieuse contre Adeline.—Laissons-le faire, laissons le dire; cela n'est pas bien dangereux, et, d'autre part, cela peut nous être utile; il est bon qu'on sache dans Paris que le président du Grand I éloigne les joueurs au lieu de les attirer; ça vous pose bien.—Et s'il les détourne?—Je te promets qu'il n'en détournera pas un seul, tandis qu'il détournera peut-être quelqu'un que nous avons intérêt à éloigner de chez nous.—Le préfet de police?—C'est toi qui l'as nommé; comment veux-tu qu'on prenne jamais un arrêté de fermeture contre un cercle où le jeu est combattu par son président?—Ce n'est pas en discourant contre le jeu qu'il arrivera à jouer lui-même, et tu sais bien que nous ne le tiendrons que quand il sera endetté à la caisse; jusque-là j'ai peur qu'il ne nous manque dans la main; qui mettrions-nous à sa place?—Sois tranquille, il jouera, et il s'endettera... peut-être plus que tu ne voudras.—Pousse-le.

Le jour où Adeline s'était félicité de ne pas toucher aux cartes, Frédéric, cédant comme toujours à l'impulsion de Raphaëlle, avait relevé ce mot:

—Croyez-vous, mon cher président, dit-il de son ton le plus doux et avec ses manières les plus insinuantes, que l'homme qui a le plus d'influence sur un joueur soit celui qui ne joue pas lui-même? Savez-vous ce que j'ai entendu dire à un de ceux que vous avez dernièrement catéchisés—je vous demande la permission de ne pas le nommer—c'est que vous n'entendez rien au jeu.

—C'est parfaitement vrai.

—Très bien; mais vous comprenez que cela enlève beaucoup d'autorité à vos paroles; on ne voit dans votre intervention qu'une opposition systématique; ce n'est point pour celui qui joue que vous prenez parti, c'est contre le jeu lui-même; c'est de la théorie, ce n'est pas de la sympathie.

—J'ai joué autrefois.

—Alors il est bien étonnant que vous ne vous soyez pas remis au jeu; qui a joué jouera....

—Jamais de la vie.

—... Ce qui est aussi vrai que: qui a bu boira. Enfin je n'insiste pas; je dis seulement que vos paroles auraient plus d'influence si on voyait en vous un ami au lieu de voir un adversaire.

En effet, il n'insista pas, laissant au temps et à la réflexion le soin d'achever ce qu'il avait commencé: il connaissait son Adeline et savait avec quelle sûreté germait le grain qu'on semait en lui.

Avec l'expérience qu'il avait du monde et des choses du jeu, il savait combien sont rares les guérisons radicales chez les joueurs, et combien, au contraire, sont fréquentes les rechutes: que d'anciens joueurs qui étaient restés dix ans, vingt ans sans jouer, retournaient au jeu dans leur âge mur, alors que toute passion semblait morte en eux et que celle-là se réveillait d'autant plus forte qu'elle était seule désormais!

III

Autrefois Adeline eût ri de cet axiome: «qui a joué jouera», comme de tant d'autres qu'on répète sans trop savoir pourquoi, parce qu'ils sont monnaie courante, par habitude, sans y attacher la moindre importance, mais à cette heure il en était jusqu'à un certain point frappé.

Qui avait formulé ce proverbe? l'expérience évidemment, et comme les proverbes vont rarement seuls, il lui en était venu un autre qui s'imposait, dans les circonstances particulières où il se trouvait, et celui-là c'était «qu'il n'y a pas de fumée sans feu»; pour que l'expérience populaire se fût formulée en cette petite phrase: «qui a joué jouera», il fallait que bien des faits lui eussent donné naissance.

Il avait fait son examen de conscience bravement, loyalement, en homme qui veut lire en soi, et il avait vu que, depuis quelque temps, il suivait le jeu avec une curiosité qu'il n'avait pas aux premiers jours de l'ouverture de son cercle.

S'ils étaient encore coupables, les joueurs, ils n'étaient plus ridicules: il les comprenait, et admettait maintenant qu'on se passionnât pour ces luttes à coups de cartes, qui se passent en quelques minutes, et peuvent avoir pour résultat la ruine ou la fortune. Il en avait vu de ces ruines et de ces fortunes subites, et il en avait suivi les phases avec émotion—avec cette sympathie dont parlait Frédéric.

C'était un symptôme, cela.

En fallait-il conclure que, parce qu'il s'intéressait maintenant au jeu, il allait prendre les cartes lui-même.

Il ne le croyait pas, il se défendait de le croire, mais enfin il n'en était pas moins vrai qu'il y avait là quelque chose de caractéristique, ce serait mensonge et hypocrisie de ne pas en convenir.

Quand il avait vu des joueurs changer leurs jetons et leurs plaques à la caisse contre cent ou cent cinquante mille francs de billets de banque, il n'avait pas pu se défendre contre un certain sentiment d'envie et ne pas se dire que c'était de l'argent facilement, agréablement gagné en quelques heures.

De là à se dire que si cette bonne aubaine lui arrivait, elle serait la bienvenue, il n'y avait pas loin, et ce petit pas il l'avait franchi.

Le jeu a cela de bon qu'il n'exige pas un talent particulier pour y réussir, un long apprentissage, au moins dans le baccara, le gain comme la perte sont affaire de hasard, de chance personnelle: il y a des gens qui ont cette chance, et ils gagnent; il y en a qui ne l'ont pas, et ils perdent, voilà tout. Quand il était tout jeune, et qu'il jouait des billes à pair ou non avec ses camarades, il avait une chance constante, cela était un fait. Plus tard, pendant son voyage en Allemagne, lorsqu'il était entré à Bade dans la salle de la roulette, il avait mis un louis sur le 24, qui était le chiffre de son âge, et le 24 était sorti. A Hombourg, il avait en riant avec sa maîtresse recommencé la même expérience, et le 24 était sorti encore. Deux numéros pleins sortant ainsi exprès pour lui, à son appel pour ainsi dire, cela n'était-il pas particulier et ne constituait-il pas une chance personnelle? A la vérité, elle n'avait pas continué, et il avait perdu à la roulette et au trente et quarante plus, beaucoup plus que les soixante-douze louis qu'il avait tout d'abord gagnés. Mais cette perte n'était pas, semblait-il, caractéristique, comme son gain, et elle ne prouvait nullement qu'à un moment donné il n'avait pas eu la chance—une chance providentielle. S'use-t-elle? Quand on l'a eue et qu'on l'a égarée, ne revient-elle pas? C'étaient là des questions qu'il n'avait pas songé à examiner, puisqu'il avait renoncé au jeu pendant de longues années, mais qui maintenant lui revenaient.

Comme cela arrangerait ses affaires si, en quelques coups de cartes, il gagnait deux cent mille francs: quelle joie pour Berthe, car ils seraient pour elle; et s'il est vrai, comme on le dit, que la chance est aux jeunes, ne serait-ce pas la chance de Berthe qui réglerait cette partie qu'il ne jouerait pas pour lui-même? En somme, il y a une justice supérieure qui dirige les choses et les destinées en ce monde, et cette justice ne pouvait pas permettre qu'une bonne et brave fille comme Berthe, qui n'avait jamais fait que du bien, fût malheureuse.

Il avait alors été frappé d'une remarque qui, jusqu'à ce jour, ne s'était pas présentée à son esprit. C'est que celui qui a de la fortune ou qui gagne largement, sûrement, ce qui est nécessaire à ses besoins, ne considère pas le jeu au même point de vue que celui qui est gêné et qui, quoi qu'il fasse, se retrouve toujours devant un trou. Les gains du jeu eussent été de peu d'intérêt pour lui quand il possédait sa fortune héréditaire qu'augmentaient tous les ans les bénéfices de sa maison de commerce, tandis que maintenant que cette fortune avait disparu et que sa maison ne donnait plus de bénéfices, ces gains arriveraient bien à propos pour combler le trou qu'il voyait sans cesse devant lui.

Et de temps en temps, pendant que ce travail se faisait en lui, retentissait à son oreille la phrase qu'il était habitué à entendre:

—Eh bien, mon président, vous ne jouez jamais!—Quel beau banquier vous feriez!

Le beau banquier est celui qui gagne sans que sa physionomie riante, ses gestes désordonnés, ses éclats de voix insultent au malheur des pontes, et qui, quand il a neuf en main, ne s'amuse pas à étudier longuement son point pour torturer à l'avance ceux que dans quelques secondes il va saigner à blanc.

Et, bien qu'il ne fût pas vaniteux, Adeline était flatté qu'on ne crût pas, que, s'il jouait, il serait un de ces pauvres diables de pontes qui viennent misérablement au cercle pour jouer la matérielle, c'est-à-dire tâcher de gagner quelques louis qu'il leur faut pour la vie au jour le jour; recommençant le lendemain ce qu'ils ont fait la veille, attelés à ce labeur aussi dur que n'importe quel travail et qui, en usant les nerfs par une tension constante, conduit au gâtisme ceux qui le continuent longtemps.—Banquier et beau banquier même, certainement il le serait... s'il voulait, mais il ne voulait pas l'être, pas plus que ponte d'ailleurs.

Quand Raphaëlle avait fondé son cercle, car dans l'intimité elle disait son cercle, comme Frédéric et Adeline le disaient eux-mêmes, elle aurait voulu être la seule à mettre de l'argent dans l'affaire, de manière à toucher seule les bénéfices. Malheureusement cela lui avait été impossible, et elle avait dû accepter de ses amis ce qui lui manquait, ou plutôt d'un ami de Frédéric, son ancien patron, le vieux Barthelasse. Brûlé partout, aussi bien comme joueur; que comme directeur de cercle, Barthelasse en était réduit dans sa vieillesse, ce qui était un grand chagrin pour lui—à faire valoir par les mains des autres la fortune que quarante années de travail lui avaient acquise—c'était lui qui disait travail. Au lieu d'apporter son argent à Raphaëlle, il aurait voulu, lui, être le chef de partie du cercle, c'est-à-dire le caissier prêteur auquel le joueur décavé fait des emprunts pour continuer de jouer. Mais Raphaëlle n'avait pas été assez naïve pour accepter cette combinaison, qui met dans la poche du chef de partie, le plus net des bénéfices qu'on peut faire dans un cercle. C'était elle qui voulait être chef de partie, et en acceptant l'argent de Barthelasse, elle ne consentait à accorder à celui-ci qu'une part proportionnelle à son apport. Ils s'étaient fortement querellés sur ce point, ils s'étaient non moins fortement injuriés, puis ils avaient fini par s'entendre et s'associer; un homme leur appartenant remplirait ce rôle de chef de partie en prêtant non son argent, mais le leur à elle et à lui, et à eux deux ils se partageraient les bénéfices.

Pour surveiller cette opération des plus délicates, puisqu'il s'agit d'accorder ou de refuser de grosses sommes par oui ou par non, et instantanément, sans avoir le temps d'étudier la solvabilité et l'honnêteté de l'emprunteur, Barthelasse ne quittait pas le cercle tant qu'on y jouait. Et, par les salons, on le voyait rouler ses larges épaules d'ancien lutteur. Que faisait-il là, on n'en savait trop rien; il semblait être un surveillant aux fonctions assez mal définies. Mais qu'un emprunteur s'adressât à Auguste, le chef de partie, Barthelasse survenait, et, à distance, sans en avoir l'air, d'un signe convenu, il disait lui-même le oui ou le non, que le chef de partie répétait.

Plusieurs fois, se trouvant seul avec Adeline—car, en public, il ne se permettait pas de lui adresser la parole—il lui avait dit le mot que tout le monde répétait: «Vous ne jouez pas, monsieur le président?» mais sans jamais insister; un jour, cependant, qu'Adeline répondit à cette invite par un sourire, il alla plus loin:

—Mais un présidint qui ne touche jamais aux cartes dans son cercle, dit-il avec son accent provençal le plus pur, c'est un pâtissier qui ne mange jamais de ses gâteaux.—Et pourquoi? se dit-on.—Je vous le demande? Alors il s'en trouve qui disent: «C'est qu'ils sont empoisonnés.» D'autres: «C'est qu'ils sont faits malpropremint

Adeline se répéta ce «malproprement» plus d'une fois. Etait-il possible qu'on crût dans le monde qu'à son cercle il se passait des choses malpropres? Evidemment son abstention systématique pouvait être mal interprétée. De même pouvaient être mal interprétés aussi ses discours contre le jeu; ne pouvait-on pas se dire que s'il ne jouait pas lui-même, et s'il cherchait à détourner du jeu ceux à qui il s'intéressait, c'était parce qu'il savait que dans son cercle on ne jouait pas loyalement?

Mais alors?

Justement cette intervention de Barthelasse avait eu lieu au moment où il venait d'être fortement ébranlé par une partie qui s'était jouée sous ses yeux: un commerçant de ses amis, qu'il savait gêné dans ses affaires et plus près de la faillite que de la fortune, avait gagné deux cent mille francs qui le sauvaient. Et en présence de cette veine heureuse Adeline s'était tout naturellement demandé si elle n'aurait pas pu être pour lui. Qu'il prît la banque à la place de son ami, et il gagnait ces deux cent mille francs. Puisque la fortune avait eu des yeux cette nuit-là, elle aurait aussi bien pu en avoir pour lui que pour son ami.

Mais était-ce bien la fortune? Si l'on voit la main de la fatalité dans un injuste malheur, ne peut-on pas voir celle de la Providence dans un bonheur mérité?

On va vite sur cette pente: de là à se dire qu'il était vraiment trop timide en ne tentant pas la chance, il n'y avait pas loin.

Il ne s'agissait pas de devenir joueur comme il en voyait tant, qui ne vivaient que par le jeu et pour le jeu.

Il s'agissait simplement de tenter la chance une fois.

Il ne serait pas ruiné parce qu'il aurait perdu quelques milliers de francs; avec le calme et la raison qui étaient son caractère même, il n'y avait pas à craindre qu'il se laissât entraîner au delà du chiffre qu'à l'avance il se serait décidé de risquer; à la vérité ce serait une perte, mais enfin elle n'irait pas loin.

Tandis que, si la chance le favorisait comme cela pouvait arriver, comme il lui semblait juste que cela arrivât, son gain pouvait être considérable.

Et, gain ou perte, il s'en tiendrait là: un homme comme lui ne s'emballe pas; il se connaissait bien.

Il jouerait donc,—une fois, rien qu'une fois, et après ce serait fini: on n'est pas joueur parce qu'on prend un billet de loterie.

Cependant, cette résolution arrêtée, il ne la mit pas tout de suite à exécution, et il passa bien des heures autour de la table de baccara, se disant que ce serait pour ce soir-là, sans que ce fût jamais pour ce soir-là.

Enfin, un soir que la partie languissait en attendant la sortie des théâtres et que le croupier venait de prononcer la phrase sacramentelle:

—Qui prend la banque?

Il se décida à quitter la place où il semblait cloué, et, s'avançant vers la table:

—Moi, dit-il.

IV

—Le président prend la banque!

C'était le cri qui instantanément avait couru dans tout le cercle.

Même dans les salons des jeux de commerce, les joueurs de whist et d'écarté, les joueurs de billard aussi, de tric-trac, même d'échecs, avaient quitté leur partie pour voir cette curiosité: le président taillant une banque; éveillés par ce brouhaha, ceux qui sommeillaient dans le salon de lecture ou çà et là dans les coins sombres, avaient suivi le courant qui se dirigeait vers la salle de baccara:

—Auguste, six mille.

A cette demande de son président, Auguste, le chef de partie, sans même consulter Barthelasse du regard, ce qui ne lui était jamais arrivé, s'était empressé d'apporter en jetons et en plaques sur un plateau les six mille francs, et respectueusement, religieusement, avec une génuflexion de sacristain devant l'autel, il les avait déposés sur la table.

C'était chose tellement extraordinaire, tellement stupéfiante de voir «M. le président» tailler une banque, que Julien le croupier oubliait de presser la marche de la partie. Il attendait qu'autour de la table chacun eût trouvé sa place, ce qui était difficile, car ceux qui occupaient déjà des sièges n'avaient eu garde de les abandonner.

Dans cette salle ordinairement silencieuse où sous ce haut plafond régnait toujours une sorte de recueillement comme dans une église ou un tribunal, s'était élevé un brouhaha tout à fait insolite.

Cependant Adeline s'était assis sur sa chaise de banquier, un peu surpris de se trouver si élevé au-dessus des pontes assis autour de la table; son coeur battait fort, et il regardait autour de lui vaguement, sans trop voir, car c'était au delà de cette table qu'étaient son esprit et sa pensée.

En attendant que le jeu commençât, un de ceux qui se tenaient à côté de sa chaise se pencha sur son épaule, et d'une voix moqueuse:

—Tenez-vous bien, mon président, la lutte sera terrible: Frimaux revient de l'Odéon.

Un éclat de rire courut autour de la table et tous les yeux s'arrêtèrent sur un joueur assis à côté du croupier et qui n'était autre que Frimaux, le plus grand féticheur du cercle. Au théâtre, où il avait fait représenter quelques pièces avec des fortunes diverses, des chutes écrasantes ou de solides succès, selon les hasards de la collaboration, Frimaux n'avait qu'un souci: donner ses premières un vendredi ou tout au moins un 13. Au cercle, où régulièrement il passait quatre heures par jour, du 1er janvier au 31 décembre, pour gagner sa pauvre existence à la sueur de son front, comme il le disait lui-même, c'est-à-dire les quatre ou cinq louis nécessaires à sa vie—la matérielle—il ne jouait que dans certaines circonstances particulières qui devaient lui donner la veine: pendant trois mois il avait été convaincu qu'il ne pouvait gagner que s'il tournait le dos à l'avenue de l'Opéra: toutes les fois qu'il lui faisait face, il tirait des bûches, c'était fatal; maintenant il ne gagnait que quand il revenait de l'Odéon; aussi tous les soirs après son dîner descendait-il des hauteurs des Batignolles où il demeurait pour s'en aller à l'Odéon, dont il faisait sept fois le tour en monologuant comme un personnage de l'ancien répertoire: «J'aurai la veine ce soir»; puis il revenait au Grand I, où pendant quatre heures il restait inébranlable dans sa foi, malgré la déveine qui souvent s'acharnait sur lui, trouvant toujours les raisons les plus sérieuses pour se l'expliquer sans jamais ébranler sa confiance en son fétiche, aussi solide que les pierres mêmes de l'Odéon. Pour tout le reste parfaitement incrédule d'ailleurs, sans foi ni loi, se moquant de Dieu comme du diable, et ne croyant même pas à sa paternité, bien que madame Frimaux fût la plus honnête femme du monde.

—Parfaitement, dit Frimaux d'un ton sec, car il n'aimait pas qu'on se moquât de lui.

—Vous n'avez pas besoin de le dire, ça se voit.

En effet, Frimaux, qui pour son pieux pèlerinage ne prenait jamais de voiture—le fiacre n'est pas mascotte—était crotté comme un chien.

Cependant peu à peu l'ordre s'était fait parmi ceux qui se pressaient autour de la table:

—Messieurs, faites votre jeu....

Du haut de son siège, Adeline voyait tous les yeux ramassés sur lui et particulièrement ceux de Frédéric, placé en face de lui, derrière trois rangs de joueurs et de curieux que sa haute taille lui permettait de dépasser.

—Rien ne va plus?

Adeline, qui avait usé son émotion d'avance, était maintenant assez calme: ce fut bellement, en beau banquier, qu'il donna les cartes aux deux tableaux et se donna les siennes, et comme il avait un abatage, c'est-à-dire une figure et un neuf (le plus haut point pour gagner), ce fut aussi en beau banquier, sans faire languir la galerie et sans empressement de mauvais goût, qu'il mit ses cartes sur la table.

Il n'y eut qu'un cri:

—Et il ne voulait pas jouer!

Bien qu'Adeline s'efforçât de se contenir, il exultait, car sa joie allait au delà du coup gagné, qui par lui-même ne donnait réellement qu'un résultat peu important: il avait la chance; maintenant la preuve était faite, et elle confirmait ses pressentiments basés sur les espérances de sa jeunesse: quelle faute il eût commise de ne point tenter l'aventure!

Ce fut avec une parfaite sérénité qu'il donna les cartes pour le second coup; jamais on n'avait vu un banquier aussi tranquille; c'était à croire que le gain comme la perte lui étaient indifférents; les vieux joueurs qui l'examinaient d'un oeil curieux étaient démontés par son assurance:

—Qui aurait cru cela de lui?

Pour eux comme pour beaucoup d'autres d'ailleurs, il avait été admis jusqu'à ce moment que, s'il ne jouait pas, c'était tout simplement parce qu'il n'était pas en situation de supporter une perte de quelque importance.

Le second coup fut insignifiant, le banquier perdit au tableau de droite et gagna au tableau de gauche; le troisième, le quatrième furent pour lui, quand il arriva à sa dernière taille, il était en bénéfice d'environ une vingtaine de mille francs.

Alors sa sérénité s'envola et de nouveau l'émotion lui étreignit le coeur, des gouttes de sueur lui coulèrent dans le cou: sans doute ce n'était point une fortune, celle dont il avait rêvé quand il balançait la question de savoir s'il jouerait ou ne jouerait point, mais c'était une somme, et le dernier coup qui lui restait pouvait la doubler ou la réduire à rien; enfin, ce dernier coup allait décider si oui ou non il avait la chance,—ce qui était le grand point.

Cette fois ce ne fut pas en beau banquier qu'il donna les cartes; il semblait qu'elles ne pouvaient se détacher de ses doigts, comme s'il espérait, en les gardant dans ses mains, leur donner le temps de devenir ce qu'il désirait qu'elles fussent: lentement, il releva les siennes, n'osant pas les regarder.

Il avait cinq.

La situation était critique; qu'allaient faire ses adversaires? Ils ne demandèrent de cartes ni l'un ni l'autre.

Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait les oreilles rebattues par les discussions sur le tirage à cinq: doit-on ou ne doit-on pas tirer? Mais de tout ce qu'il avait entendu sur ce point délicat, il ne lui était pas resté grand'chose de précis dans l'esprit, et il n'était pas en état en ce moment de se rappeler la théorie et de la raisonner.

Ce qui fait l'intensité des angoisses du jeu, c'est la rapidité avec laquelle les résolutions doivent se prendre: avait-il intérêt à s'en tenir à cinq ou à se donner une carte? S'il se donnait un deux, un trois ou un quatre, il améliorait son point et le rapprochait de neuf; mais s'il se donnait un cinq, un six, un sept, il avait dix, onze ou douze et perdait. Un vieux joueur aurait instantanément résolu théoriquement la question; mais il n'était pas un vieux joueur, il s'en fallait de tout, et il n'avait qu'une ou deux secondes pour la décider.

Jamais appel à la chance ne s'était présenté dans des conditions plus caractéristiques: il devait donc prendre une carte, ce serait elle qui rendrait l'arrêt.

Ce fut un trois qu'il tira; ce qui lui donna huit; le tableau de droite avait cinq, celui de gauche sept; les quarante mille francs étaient à lui.

Décidément la preuve était faite, l'arrêt était rendu: il avait la chance.

Ce fut d'ailleurs le cri de tous.

Parmi ceux qui s'empressaient à le féliciter, Frédéric ne fut pas le dernier, et il sut le faire plus intelligemment (pour lui) que les autres.

Quand Adeline lui répéta que c'était la première fois qu'il jouait, il ne fut pas assez sot pour douter de cette affirmation, voyant tout de suite le parti qu'il en pouvait tirer:

—La façon dont vous avez joué prouve une chose, qui est que vous avez le génie du jeu; et votre gain en prouve une autre, qui est que vous avez la chance: avec ces deux dons extraordinaires, il faut vraiment que vous méprisiez bien la fortune pour ne pas jouer.

Malheureusement pour sa bourse, Adeline n'eut pas à répondre qu'aux complimenteurs; les emprunteurs s'abattirent aussi sur lui, M. de Cheylus en tête, qui lui tira cinquante louis; puis cinq ou six autres, et enfin Frimaux, qui se fit rendre les cinq louis qu'il avait perdus.

Adeline n'avait pas l'esprit tourné à la raillerie, et ce soir-là moins que jamais; cependant il ne put pas s'empêcher de lancer une légère allusion à l'Odéon.

—L'Odéon! s'écria Frimaux, ils l'ont gratté! alors, vous comprenez!

Le lendemain, à la Chambre, les félicitations recommencèrent. Les amis d'Adeline ne parlaient que de sa chance; ce n'était pas quarante mille francs qu'il avait gagnés, c'était deux cent mille, trois cent mille.

De peur de se laisser entraîner à risquer ses quarante mille francs ou ce qui lui en restait, c'est-à-dire trente-cinq mille francs, Adeline, en homme sage qui veut faire la part du feu, les envoya à Elbeuf, où ils seraient plus en sûreté qu'entre ses mains. Seulement, il se garda bien de dire à sa femme d'où ils venaient; pour qu'elle ne s'inquiétât point, il lui inventa une histoire vraisemblable: ils avaient subi assez de faillites en ces derniers temps et d'assez grosses pour qu'il fût tout naturel d'admettre que dans l'une d'elles s'était trouvée cette somme: les débiteurs qui payent intégralement ce qu'ils doivent pour obtenir leur réhabilitation sont rares, mais enfin on en trouve.

Quand Adeline arriva à son cercle, ceux qu'il avait battus la veille l'entourèrent:

—Vous allez nous donner notre revanche, mon cher président.

—Il faut que vous nous rendiez un peu de l'argent que vous nous avez enlevé hier si joliment.

Il répondit en riant que cela était impossible, attendu que cet argent roulait vers Elbeuf; puis sérieusement il expliqua qu'il n'était pas joueur et ne voulait pas le devenir; il n'avait consenti, la veille à tailler une banque qu'en cédant aux sollicitations de ceux qui le tourmentaient, non pour lui, mais pour eux, pour leur être agréable, pour le plaisir du cercle.

—Eh bien, et nous, ne ferez-vous rien pour nous? ne nous devez-vous rien?

Après tout, puisqu'il avait la chance, pourquoi ne pas en profiter? Il ne méprisait pas la fortune comme le croyait Frédéric,—loin de là.

Mais ce soir-là il ne retrouva point la chance, sa chance, celle qui lui appartenait et lui était personnelle; elle l'abandonna au moins en partie; c'est-à-dire qu'après des hauts et des bas, sa banque se termina par une perte de six mille francs.

Comme il n'avait pas cette somme sur lui, il dit à la caisse qu'il payerait le lendemain.

—La caisse n'acceptera pas votre argent, mon cher président, dit Frédéric, ce n'est pas pour vous que vous avez joué aujourd'hui, c'est pour le cercle. C'est vous même qui l'avez dit; je vous rapporte vos propres paroles: le jour où vous vous serez refait, si vous tenez à rembourser ces six mille francs, nous ne pourrons pas les refuser: mais, jusque-là, la caisse vous est fermée... pour recevoir, avec votre chance, avec votre génie du jeu, votre revanche sera facile: vous rattraperez vos six mille francs, et bien d'autres avec.

C'était ainsi qu'il avait été pris,—en se laissant incorporer dans la troupe des joueurs la plus nombreuse, celle qui court après son argent.

V

Si le féticheur trouve toujours de bonnes raisons pour expliquer comment son fétiche, infaillible hier, ne vaut plus rien aujourd'hui, le joueur n'en trouve pas de moins bonnes pour justifier sa perte et se prouver à lui-même à grand renfort de «si» qu'elle pouvait être évitée.

Cela était arrivé pour Adeline: quand il avait gagné, il avait bien joué; au contraire, il avait mal joué quand il avait perdu.

—Si....

Quand on reconnaît ses torts, on est bien près de les réparer; évidemment il avait la chance; seulement, que peut la chance si elle est contrariée? et il avait contrarié la sienne par son ignorance plus encore que par la maladresse; mais cette ignorance n'était-elle pas toute naturelle chez quelqu'un qui jouait pour la seconde fois? Ce n'est pas la théorie qui enseigne à bien jouer, c'est la pratique; ce n'est pas la théorie qui donne le coup d'oeil, le sang-froid et la décision, c'est la pratique.

Cette pratique, ce métier, il aurait pu les apprendre en prenant place tout simplement devant l'un ou l'autre des deux tableaux, et en pontant sagement quelques louis risqués avec prudence, ce qui ne l'eût ni appauvri ni enrichi; mais pour n'avoir taillé que deux banques, il n'en avait pas moins gagné une maladie d'un genre spécial, que le contact seul du cuir sur lequel s'assied le banquier communique à tant de joueurs, sans que rien, si ce n'est la ruine complète, puisse désormais les en guérir—celle qui consiste à vouloir toujours et toujours être banquier.

A remplir ce rôle, les esprits les plus fermes se laissent éblouir, les natures les plus calmes se laissent fasciner. C'est la bataille avec l'affolement de la mêlée, non celle où l'on fait le coup de fusil en soldat, mais celle où l'on commande et où, sous le panache, on ressent toutes les angoisses orgueilleuses de la responsabilité. Du haut du fauteuil où il trône, le banquier tient tête à l'assaut et brave les regards braqués sur lui de trente ou quarante joueurs qui veulent le dévorer: «dix manants contre un gentilhomme.»

Il n'y avait rien du gentilhomme ni du spadassin dans Adeline, pas plus qu'il n'y avait sur sa tête le moindre panache; cependant, comme tant d'autres qui n'ont point eu le dégoût de s'asseoir sur ce cuir chaud, il avait subi ces éblouissements et ces fascinations: banquier toujours, ponte jamais.

Et il avait taillé; malheureusement sa chance ne lui avait pas été fidèle constamment, et plus d'une fois elle avait passé du côté des manants, si bien que, de petites sommes en petites sommes, par trois, par cinq mille francs, il en était arrivé à devoir cinquante mille francs à son cercle.

Quand il avait perdu, Frédéric se trouvait là à point pour le réconforter:

—Vous vous rattraperez.

Et quand il avait gagné se trouvaient là non moins à point quelques besoigneux pour lui faire une saignée:

—Mon cher président...

La voix était si dolente, l'histoire si touchante qu'il ne pouvait pas refuser, bien qu'il eût vu plus d'une fois les quelques louis qu'il venait de prêter changés aussitôt en jetons et tomber sur le tapis vert: eux aussi, les emprunteurs, croyaient au rattrapage; comment les en blâmer?

Et le matin, pâle, les yeux bouffis, on le voyait à moitié endormi descendre le noble escalier de son cercle, dont les marches s'enfonçaient sous ses pieds; dans la rue, le frisson du matin le secouait, le réveillait, et honteux, fâché contre les autres, il regagnait son petit logement de la rue Tronchet, où il avait si tranquillement dormi autrefois, et où maintenant il n'avait à passer avant la Chambre que quelques heures agitées.

Quelquefois, dans ces heures du matin qui pour beaucoup d'hommes sont celles où la voix de la conscience prend le plus de force, il s'était dit qu'il devait renoncer à son cercle et donner sa démission,—seul moyen sûr de ne pas céder à la tentation. Mais il fallait commencer par rembourser ce qu'il devait à la caisse, et il n'avait pas cet argent.

Et puis la déveine qui le poursuivait depuis quelque temps prouvait-elle vraiment qu'il avait perdu sa chance? S'il avait gagné quarante mille francs le jour où, pour la première fois, il avait taillé une banque alors qu'il ne savait pas ce qu'il faisait, pourquoi n'en gagnerait-il pas cinquante mille, cent mille, maintenant qu'il connaissait toutes les combinaisons du baccara? En réalité, il ne s'était endetté que d'une quinzaine de mille francs, puisqu'il en avait envoyé trente-cinq mille à Elbeuf qui, Dieu merci, étaient intacts. Pour quinze mille francs aventurés, devait-il renoncer à toutes ses espérances? Que fallait-il pour qu'elles pussent se réaliser, au delà même de ce qu'il avait promis à Berthe? Quelques minutes de veine! Était-il fou de croire qu'elles ne se représenteraient pas pour lui!

Et puis, d'autre part, sa présence, sa présidence étaient indispensables à son cercle qu'il aimait.

Si sa direction et sa surveillance avaient été utiles dans les premiers temps, elles l'étaient maintenant encore et même plus que jamais. Son cercle, c'était lui. A la Chambre, ses amis ne disaient pas: «Allons au Grand International» ou simplement comme les boulevardiers. «Allons au Grand I», ils disaient familièrement: «Allons chez Adeline»; cela lui créait des devoirs en même temps qu'une responsabilité.

Déjà le Grand I n'était plus ce qu'on l'avait vu à l'ouverture et des changements s'étaient faits, inappréciables sans doute pour tout le monde, mais qui n'échappaient pas à ses yeux de père toujours attentif.

A sa table d'hôte paraissaient maintenant des figures qui ne s'y montraient pas autrefois et qui l'étonnaient; corrects, ils l'étaient trop; décorés, ils avaient plus de croix et de cordons qu'il n'est décent d'en porter; avec cela des noms et des titres plus longs, mieux faits, plus retentissants qu'il ne s'en trouve dans la réalité.

D'où venaient ces gens-là? Quand il avait fait des recherches, il avait trouvé qu'ils étaient le plus souvent présentés par des parrains suffisants, ou membres réguliers de plusieurs cercles. A la vérité, il surveillait toujours avec la même sévérité les admissions des membres permanents, et sous sa direction les votes avaient toujours été sérieux. Mais un article des statuts disait que, comme cela se fait dans tous les cercles, un membre permanent pouvait amener un invité; et cette petite porte entr'ouverte, qui n'a l'air de rien et qui est en réalité plus fréquentée que la grand'porte, avait laissé passer plus d'un nouveau venu qui l'inquiétait.

Il ne les eût vus qu'une fois à sa table qu'il ne s'en serait pas autrement tourmenté, des invités sans doute; mais au contraire ils venaient régulièrement et ils amenaient avec eux des invités à l'air généralement honnête et simple, des braves gens ceux-là à coup sûr, qui ne faisaient pas long feu au cercle: ils dînaient une fois ou deux, jouaient le soir et disparaissaient pour ne se remontrer jamais. Il avait essayé d'obtenir des explications de Frédéric, mais inutilement: malgré sa connaissance du monde parisien, Frédéric n'en savait pas plus que lui: tout ce qu'il pouvait affirmer c'est que ces gens si corrects et si décorés n'étaient pas des rameneurs comme on aurait pu le supposer dans un autre cercle que le Grand I, c'est-à-dire des racoleurs chargés d'amener des pigeons que le baccara planterait. Au Grand I ces moeurs n'étaient pas en usage, et d'ailleurs il ne fallait pas croire tout ce qu'on racontait des voleries qui se passaient dans les cercles; c'étaient là des histoires de journaux; pour lui qui avait beaucoup vécu dans les cercles à Paris, il n'avait jamais vu une vraie volerie...

Et comme alors Adeline lui avait fait observer que ces paroles étaient en contradiction avec les histoires qu'il lui avait racontées autrefois, Frédéric s'était rejeté sur la province:

A Nice, à Biarritz, dans les villes d'eaux, là où on ne se connaît pas, tout est possible; mais à Paris! dans un cercle comme le Grand I, où il n'y a que des amis, avec des parrains comme les leurs!

Ce qui tourmentait Adeline, c'était que précisément le Grand I ne fût pas exclusivement composé, comme il l'avait espéré, sinon d'amis, au moins de membres ayant entre eux des relations d'intimité qui créent une sorte de solidarité et de responsabilité collective. Il aurait voulu qu'on n'y vînt que pour s'y réunir, pour s'y grouper en un noyau de gens ayant tous un même but, et ce qu'il voyait chaque jour lui donnait à craindre qu'on n'y vint que pour y jouer. Quelques mois passés dans son cercle lui en avaient plus appris sur la vie parisienne que plusieurs années à la Chambre; Il voyait maintenant quelle place considérable le jeu tient dans un certain monde où la gêne est la règle à peu près commune, où l'on dépense chaque mois plus qu'on n'a, et où l'on ne compte que sur une bonne chance pour combler le déficit qui, de jour en jour, s'est agrandi, et il ne voulait pas que le Grand I fût le lieu de rendez-vous de ces besoigneux; justement parce qu'il en était un lui-même, il ne voulait pas que les autres trouvassent chez lui les occasions et les facilités qui l'avaient perdu.

Au lieu d'être un sujet de contentement pour lui, les bénéfices de la cagnotte en étaient un de contrariété: il eût voulu qu'elle donnât moins, puisque les produits étaient en proportion du jeu: un louis pour une banque de vingt-cinq louis, trois louis pour une banque de cent. Un matin qu'il assistait à l'ouverture de cette fameuse cagnotte, il avait été stupéfait de ce quelle contenait en jetons et en plaques: près de dix mille francs. Dix mille francs de bénéfices pour une nuit de jeu!

Son étonnement avait été si grand qu'il l'avait franchement montré à Frédéric, occupé à compter les jetons et les plaques: le cercle était vide, il ne restait dans la salle de baccara, sombre et silencieuse, que lui, Frédéric, Barthelasse, Maurin, le caissier, et quelques employés.

—Dix mille francs! est-ce possible?

Frédéric l'avait regardé d'une façon étrange, sans répondre, avec un sourire énigmatique.

A la fin, il s'était décidé:

—Vous voyez, mon cher président.

De nouveau ils s'étaient regardés, et Adeline avait baissé les yeux, n'osant pas insister: n'était-ce pas avouer qu'il croyait possible le bourrage de la cagnotte, ce fameux bourrage dont il avait plus d'une fois entendu parler, et qui consiste dans l'introduction de jetons et de plaques par le croupier au détriment des joueurs; mais, pour que ce bourrage puisse se faire, il faut la complicité du gérant et des croupiers, et rien ne lui permettait de soupçonner Frédéric d'une pareille infamie.

—Faut-il les refuser? demanda Frédéric en plaisantant.

—Puisqu'ils y sont! répondit Adeline.

—Je suis heureux de voir, acheva Frédéric, que nous sommes d'accord.

D'accord! d'accord! Ils ne l'étaient plus toujours comme au commencement.

Un jour, sur le boulevard, Adeline rencontra un commerçant de Bordeaux, avec qui il avait eu autrefois des relations: celui-ci vint à lui en souriant, les mains tendues:

—Vous êtes bien aimable de m'avoir invité à dîner, ce soir, à votre cercle, dit le commerçant.

—Je vous ai invité? dit Adeline stupéfait, pour ce soir?

—Voici votre lettre; n'est-ce pas pour ce soir?

C'était une invitation lithographiée avec élégance et sur beau bristol, signée: «le président Adeline.»

Seule l'adresse était manuscrite.

J'ai été bien surpris quand le garçon de l'hôtel m'a remis cette lettre, car je ne suis arrivé que d'hier dans la nuit.

—A ce soir, dit Adeline qui avait hâte d'échapper à des explications plus qu'embarrassantes.

Ces explications, c'était à Frédéric de les lui donner: comment, les garçons d'hôtel distribuaient des invitations signées de son nom: «le président Adeline!»

—Mais, mon cher président, répondit Frédéric en essayant de rire, ce qui vous étonne se fait partout.

—Eh bien, monsieur, cela ne se fera pas dans mon cercle.

—Alors, monsieur, nous fermerons la porte; avec quoi voulez-vous que nous payions nos frais si la partie ne marche pas? Pour qu'elle marche, il faut des joueurs.

—Mon nom ne servira pas à les attirer.

VI

L'histoire de la cagnotte avait jeté l'inquiétude dans l'association Mussidan, Raphaëlle, Barthelasse et Cie; qu'allait devenir l'affaire si ce président s'avisait de fourrer son nez dans ce qui ne le regardait pas?

L'histoire de la lettre d'invitation y jeta le désarroi quand Frédéric raconta l'algarade qui venait de lui être faite.

—Qu'as-tu répondu? demanda Raphaëlle.

—Rien.

Vous ne lui avez pas cassé les rinss? s'écria Barthelasse, dont le premier mouvement était toujours de revenir à son ancien métier de lutteur, malgré les efforts que de bonne foi il faisait pour se contenir et se calmer... à Pariss....

Raphaëlle haussa les épaules:

—On ne casse pas les reins aux gens dont on a besoin.

—C'est selon. Moi, quand les gens élevaient trop la voix, je n'avais qu'à faire ça:—il plia les jarrets, se ramassa sur lui-même, enfonça son cou court dans ses larges épaules en tendant ses deux bras en avant dans l'attitude de l'homme qui attend l'attaque de son adversaire dans l'arène;—et tout de suite c'était fini; on lui permet trop de faire ce qui lui plaît, à ce député. Pourquoi est-ce que nous lui donnons trente-six mille francs? Est-ce pour nous embêter? Je vous le demande. Hein!

—C'est à lui qu'il faut le demander, répliqua Frédéric impatienté.

—Je suis prêt quand vous voudrez, mon bon; si vous croyez que j'en ai peur.

—Il ne s'agit pas de ça, interrompit Raphaëlle sèchement, nous avons besoin de lui, il faut manoeuvrer en conséquence.

—Je vous l'ai déjà dit et je vous le répète, continua Barthelasse, on ne sera sûr de lui que quand on l'aura affranchi; le jour où il filera la carte, il sera à nous.

—Et vous croyez qu'il acceptera vos leçons?

—Pourquoi non? D'autres qui le valent bien les ont demandées, et je puis dire sans me vanter qu'ils s'en sont bien trouvés.

Plus d'une fois des discussions avaient eu lieu entre eux à ce sujet, car du jour où Adeline avait accepté la présidence du cercle, ils s'étaient demandé comment ils le garderaient à la tête de leur affaire. Tant qu'il ne connaissait rien aux dessous de la vie des cercles, ils pouvaient être tranquilles. Mais à mesure que ses yeux s'ouvriraient, et il n'était pas possible qu'ils ne s'ouvrissent point, sinon tout à coup, au moins peu à peu, la situation changerait.

—Nous l'affranchirons, avait dit Barthelasse, se servant de ce mot de l'argot de la philosophie qui vient sans doute d'une allusion aux préjugés dont sont encombrés les imbéciles et dont les grecs sont affranchis.

—Et vous vous imaginez qu'il se laissera affranchir? avait répondu Raphaëlle qui, mieux que Barthelasse, connaissait la nature de son président.

Mon Dieu, oui, il se l'imaginait, et il n'imaginait même pas qu'il en pût être autrement. De quoi s'agissait-il? De gagner à coup sûr et sans danger, en opérant soi-même, sans complice, avec une sécurité égale à celle de l'acrobate sur la corde raide, qui a appris à travailler. Alors pourquoi refuserait-il? Barthelasse ne le voyait pas, attendu qu'il n'y a rien de plus doux et de plus agréable que l'argent gagné par le travail.

Mais Raphaëlle et Frédéric, qui, sans être au fond beaucoup plus embarrassés de préjugés que Barthelasse, ne croyaient pas que tout le monde en fût arrivé comme eux à envisager la vie avec cette philosophie pratique qui enseigne à ne voir que l'argent gagné sans se soucier de la façon dont on le gagne, étaient certains du refus d'Adeline et même de son indignation, si on lui proposait tout simplement de lui apprendre à travailler pour jouer à coup sûr. Ce n'était point ainsi qu'il fallait procéder avec celui que d'un air de mépris ils appelaient «Puchotier» depuis qu'Adeline, se défendant un jour de ses ignorances parisiennes, s'était lui-même donné ce nom en disant qu'à Elbeuf les Puchotiers sont les encroûtés de la ville, ceux qui repoussent tout progrès en ne jurant que par leur vieux Puchot. Quelle chance de se faire écouter si on lui parlait franchement?

Il fallait vraiment être Puchotier pour avoir la naïveté de croire qu'avec des cotisations de cent francs et les produits d'une honnête cagnotte on pouvait payer quatre-vingt mille francs de loyer, d'assurances, vingt mille francs d'impôts, vingt-cinq mille francs d'éclairage et de chauffage, soixante mille francs de gages au personnel, trente-six mille francs de traitement au président, trente mille francs pour perte sur la table et tous les autres frais pour abonnements aux journaux, impressions, concerts, fêtes, c'est-à-dire d'une dépense annuelle de plus de trois cent mille francs. Pour couvrir ces dépenses et pour donner un bénéfice suffisant à ceux qui avaient fondé l'affaire, gérant, tapissiers, marchands de vin, fournisseurs de comestibles, croupiers, bailleurs de fonds, protecteurs plus ou moins influents ou, comme on dit dans ce monde, mangeurs, qui se font payer leur protection en un tant pour cent, il fallait que la partie marchât, et non simplement, tranquillement, mais follement au contraire, avec tous les avantages qu'une administration habile peut en tirer.—Il serait souvent monotone, le dîner de plus d'un cercle, si on ne s'était pas procuré des convives en lançant, partout où l'on a chance de rencontrer un naïf, des invitations comme celle qui avait indigné Adeline. Encore ces invitations ne suffisent-elles pas et faut-il entretenir un personnel de rameneurs qui, membres réguliers du cercle, gentlemen en apparence, besoigneux en réalité, répandus dans le monde ou plutôt dans un certain monde, ont pour mission de racoler au hasard de leurs connaissances ou d'une heureuse rencontre ceux qui, bien nourris à la table d'hôte, seront une heure après dévorés à celle du baccara et apporteront à la cagnotte un aliment plus sérieux que les seigneurs des choeurs qui font la tapisserie, et jouent avec des jetons prêtés, prenant des attitudes de comédiens; ivres de joie quand ils gagnent, à deux pas du suicide quand ils ont perdu. Et cette cagnotte donnerait-elle des bénéfices suffisants si dans le feu de la partie les croupiers «aux doigts légers»—l'épithète est du plus grand des grecs—ne bourraient pas son coffre capitonné de jetons d'ivoire et de nacre qui tombent là sans bruit? Et le change de la monnaie, que donnerait-il si le croupier ne le faisait pas avec des doigts de plus en plus légers: «Adolphe, vingt-cinq louis de monnaie»; et tandis que le valet de pied apporte ces vingt-cinq louis au croupier, qui n'a pas quitté la table, celui-ci, par-dessus son épaule, lui passe deux plaques au lieu d'une. Ce sont ces moyens et bien d'autres qui font un cercle prospère—sinon modèle.

Mais pour les employer sans qu'Adeline les découvrit, il avait fallu toute la dextérité de Frédéric et toute sa souplesse de caractère.

Et voilà que le truc de la cagnotte semblait gravement compromis et que celui des invitations devait être abandonné.

Au moins ce fut le conseil de Raphaëlle, qui n'était pas pour qu'on attaquât jamais de front les difficultés.

—Cède, dit-elle à Frédéric.

—Comment, céder! s'écria Barthelasse.

—Il faut renoncer à ces invitations, ou nous auront un éclat, peut-être une rupture.

—Et comment comptez-vous rabattre le gibier? dites un peu, mon bon! Comptez-vous qu'il va vous tomber tout rôti sur votre table, hein? Je vous le dis et je vous le répète, vous prenez trop de précautions avec ce président; vous le gâtez. Voyons, croyez-vous qu'il ne savait pas comment les 10,000 francs étaient venus dans la cagnotte. Je vous le demande, hein? Il vous l'a faite au président qui ne veut rien voir, qui ne veut rien savoir. Oh, mon Dieu, je le comprends, il est député, il est décoré, il est considéré, il faut bien qu'il ménage sa réputation... pour lui-même. Mais au fond du coeur il en sait autant que nous. Autrement! Il a bien avalé la cagnotte—il n'en reparle plus, de la cagnotte,—il avalera bien les invitations. Ça se passera tacitement; ça lui est plus commode à cet homme, c'est son genre: il faut le prendre comme il est ou s'en passer; il n'y a qu'à continuer, puisque vous ne voulez pas qu'on l'affranchisse, ce qui pour nous serait bien plus facile.

Cependant, malgré le plaidoyer de Barthelasse, ce fut comme toujours d'ailleurs, l'avis de Raphaëlle qui l'emporta: on céderait.

Le lendemain, Frédéric, qui était toujours le porte-parole de la participation, fit ses excuses à son cher président.

—Pardonnez-moi la façon un peu vive dont je vous ai répondu hier. J'ai eu tort. J'ai réfléchi, je le reconnais. Ce qui m'avait entraîné, c'est que la chose dont vous vous plaignez se fait partout, et que bien d'autres présidents signent ces lettres. Mais vous n'êtes pas de ces présidents-là, j'en conviens. Votre haute situation, votre respectabilité, votre nom si honoré rendent légitimes toutes les susceptibilités.

Il était entré dans le cabinet de son président en tenant dans sa main gauche un paquet de papier:

—Voici ce qui nous reste de ces lettres, dit-il. Il les jeta dans la cheminée, où brûlait un feu de bois.

Adeline avait écouté le commencement de ce petit discours avec une attitude raide, en homme fâché,—et il l'était en effet;—il fut attendri.

On ne pouvait pas reconnaître ses torts plus galamment: tous les griefs qu'il avait entassés contre le vicomte s'évanouirent.

—Vous savez bien que je ne veux que l'honneur de notre cercle, dit-il en tendant la main à Frédéric.

—Et moi donc! s'écria celui-ci.

Adeline eut une pensée de prévoyance pour Frédéric, à laquelle se mêlait un vague sentiment d'inquiétude:

—Vous me disiez hier que vous fermeriez la porte.

—Vous savez comme le premier mouvement court aux extrêmes. Il est certain, cependant, que nous allons nous trouver dans un certain embarras, mais enfin, avec votre aide, nous pouvons encore en sortir... au moins je l'espère.