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Baccara

Chapter 42: XVII
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About This Book

A provincial manufacturing family built its fortune around a tiny river that sustains a traditional cloth industry, and the narrative traces several generations as they expand their enterprise while keeping modest, work-focused habits. It describes the technical steps of small-scale textile production, the household rhythms that combine factory labor and domestic office work, and the acquisition of rural property that brings new comforts without overt aristocratic pretension. The account observes how cautious attitudes toward steam and modernization contrast with neighbors' larger industrial ventures, creating a subtle tension between conservative prudence and pressures toward greater luxury and change.

Quand, à la caisse on apporta les corbeilles où s'était entassé son gain dont on fit le compte, on trouva 87,000 francs.

XVII

Si solide que fût l'honorabilité d'Adeline, cette partie l'ébranla.

Dans la folie du jeu, on s'était bien un peu étonné de cette persistance de la veine, mais on n'avait pas eu le temps de réfléchir, il fallait se rattraper: ce n'est pas dans le feu de la bataille qu'on examine comment sont donnés les coups qu'on reçoit, on tâche de les rendre; après, on verra.

Après on avait vu que cette veine était vraiment bien extraordinaire, et telle qu'il n'y avait pas d'honorabilité, si solide qu'elle fût, qui pût la mettre à l'abri du soupçon.

Autour d'une table de baccara il n'y a pas que des joueurs affolés par l'émotion de la lutte ou paralysés par l'angoisse, incapables par conséquent de voir autre chose que ce qui leur est étroitement personnel: le point de leur tableau et celui du banquier; en plus de ces acteurs il y a les spectateurs, les curieux; il y a ceux qui piquent la carte et notent tous les coups dans l'espérance de saisir une veine qu'ils poursuivent pendant des heures, quelquefois jusqu'à l'aurore; il y a aussi les grecs de profession qui exercent une terrible surveillance non en vue d'empêcher les tricheries, mais simplement en vue de prendre une part dans celles qu'ils surprennent, et qu'ils peuvent dénoncer; enfin il y a encore le personnel du cercle, très expert aux choses de jeu, qui ouvre toujours les yeux et quelquefois les lèvres quand ce qu'il a remarqué sort de l'ordinaire.

Les tailles d'Adeline avaient été notées et, faisant suite à celles de Salzman, elles constituaient un ensemble révélateur: 1. 4. 0. 6. 6. 0. 5. 0.—0. 8. 0. 7. 6. 9.—3. 2. 0 .3. 2. 0. 8.—0. 3. 0. 1. 3. 7. 0. 2.—0. 8. 0. 7. 6. 9....

Cette série de chiffres qui se continuait était absolument incompréhensible pour un profane, mais, pour un affranchi, elle ressemblait terriblement à une séquence: ce n'était ni la surprenante, ni la foudroyante, ni l'invincible, ni la douceur, ni les quatre fers en l'air, ni la Toulousaine, ni la Marseillaise, ni aucune de celles qui sont classiques dans le monde de la grecquerie et qui par là sont trop usées pour qu'on ose s'en servir dans un monde un peu propre; mais elle sentait cependant la préparation d'une main plus complaisante que ne l'est ordinairement la main de la Fortune, un peu lourde, peut-être, et qui avait prodigué les sept, les huit et les neuf au banquier plus qu'il n'était adroit de le faire, si elle n'avait pas été inspirée par l'idée d'empêcher les hésitations de tirage.

Pour ceux qui admettaient la séquence, la question était de savoir si un homme du caractère et de l'honorabilité d'Adeline avait pu consentir à jouer avec des cartes séquencées.

C'était là-dessus que la discussion s'était engagée quand, après le premier moment de surprise, on avait commencé à discuter la victoire du président du Grand I et les moyens par lesquels elle avait été obtenue.

Aux premiers mots de séquence, tous ceux qui connaissaient Adeline s'étaient récriés:—Allons donc! à son âge! dans sa position! Et puis, à quels signes certains reconnaît-on une séquence? Toutes les fois qu'un banquier gagne plus que les pontes ne voudraient, il passe donc des séquences.—Mais à ces objections, les répliques n'avaient pas manqué, et ceux qui parlaient de séquence n'étaient pas restés court:—Ce n'est généralement pas à vingt ans qu'on triche: c'est plus tard, quand on y est peu à peu amené et qu'on n'a plus que cette ressource. La position d'Adeline était-elle assez bonne pour qu'il n'eût pas besoin de gagner quatre-vingt mille francs? Si oui, comment avait-il accepté d'être président d'un cercle, avec un traitement payé par la cagnotte?

D'ailleurs, tous ceux qui parlaient de cette partie ne connaissaient pas Adeline et n'avaient pas dès lors de raisons pour le défendre. Un président de cercle qui avait triché, c'était vrai. Une séquence, c'était vrai. Il y a tant de joueurs qui ont été écorchés vifs par ce genre de vol contre lequel la défense est à peu près impossible qu'ils voient des séquences partout et plus souvent encore que dans la réalité, où cependant elles se rencontrent si fréquemment. Et puis ce président n'était pas le premier venu; il avait un nom; il était député; on lisait ce nom dans les journaux, et dès lors les accusations devenaient plus vraisemblables; c'était drôle; il y aurait du scandale.

Une rumeur s'était élevée qui avait instantanément couru le tout-Paris des cercles et du boulevard:

—Le président du Grand I a passé une séquence à son cercle.

—Est-ce qu'il n'est pas député?

—Justement.

—Ah! elle est bien bonne!

—Si les présidents s'en mêlent!

C'était cette double qualité de député et de président qui donnait du piquant à la chose: pas intéressantes pour le boulevard, les histoires de gens que personne ne connaît. Il arrive assez souvent qu'il se gagne des sommes importantes, et d'une façon étonnante sans qu'on s'en occupe en dehors des cercles où ces parties ont été jouées, mais c'est qu'alors ceux qui ont opéré ne comptent pas pour le boulevard, n'existent pas pour lui, ils ne sont nulle part, comme disent les Anglais; Adeline était quelque part, au palais Bourbon, dans les journaux, et dès lors «elle était bien bonne»; ceux-là mêmes qui auraient haussé les épaules, si on leur avait parlé d'une séquence passée dans un des cercles les plus connus de Paris, sous les yeux de cent personnes, par un étranger du Pérou ou des Indes, devenaient attentifs quand on ajoutait que le coupable était un député, un homme en vue, c'était un événement parisien, et tout de suite, sans autre examen, ils se disaient: «C'est bien possible!» et cette possibilité, ils la faisaient partager aux autres en leur racontant cette histoire: «Un député, elle est bien bonne.»

A côté de ceux qui parlaient de cette histoire parce qu'elle était drôle, il y avait tout une catégorie de gens qui s'en occupaient, parce qu'elle les intéressait personnellement—celle qui vit du jeu et des joueurs, depuis les gros mangeurs, qui protègent les cercles et sont pour eux ce que les souteneurs sont pour les filles, jusqu'aux rameneurs, aux dîneurs, aux allumeurs-tapissiers: «Ah! le député Adeline en était là; cela était bon à savoir; on pourrait en tirer parti du député et en manger quelques morceaux!» On pourrait le mettre en avant pour arracher des autorisations d'ouverture de cercles dans les villes d'eaux quand les préfets se montraient récalcitrants; de même, on pourrait aussi l'employer pour prévenir des arrêtés de fermeture que prendraient ces préfets; au député influent, à l'ami des ministres, les préfets n'oseraient rien refuser; et lui-même le député n'oserait rien refuser à ceux qui le feraient chanter, «puisqu'il en était». C'est surtout dans ce monde qu'on se mange les uns les autres.

Cependant tout ce tapage scandaleux passait au-dessus de celui qui l'avait soulevé, sans qu'il en entendît rien et se doutât même qu'on pouvait s'occuper de lui autrement que pour le féliciter, et aussi pour lui faire quelques emprunts, comme cela était arrivé la première fois qu'il avait gagné une somme importante.

De ce côté, ces prévisions s'étaient réalisées, et la réalité avait même été au delà de ce qu'il imaginait.

Après sa banque, il n'avait pas quitté le cercle tout de suite pour aller se coucher tranquillement à quoi bon se coucher? Il était bien trop surexcité, trop troublé, trop emballé pour s'endormir, car, sans être un passionné du jeu, il jouait néanmoins en passionné, le coeur arrêté ou bondissant, les nerfs crispés, et il n'y avait aucun point de ressemblance entre lui et ces joueurs à l'estomac solide qui, après une nuit où ils ont été ballottés de la fortune à la ruine et de la ruine à la fortune, reprennent au matin leurs occupations ordinaires comme s'ils avaient simplement rêvé. Débarrassé des complimenteurs qui tout d'abord l'avaient enveloppé, il avait repris sa promenade à travers le cercle, en tâchant de calmer son irritation et de se retrouver. Mais on ne l'avait pas longtemps laissé libre; c'étaient les désintéressés qui tout d'abord s'étaient jetés en troupe sur lui, ceux qui vont au succès spontanément comme les mouches vont au rayon de soleil; d'autres, toujours à l'affût des bonnes occasions, avaient attendu qu'il fût seul pour l'aborder:

—Mon cher président....

Ils ne sont pas rares dans les cercles, les mendiants qui vivent là sans autres ressources que celle d'un adroit emprunt de temps en temps ou d'un jeton légèrement cueilli au passage. Pourvu qu'ils aient en poche le prix du déjeuner ou du dîner, ils ne quittent pas le cercle. Tout ce que l'on peut consommer pour le prix fixe, ils l'absorbent ou le dévorent, mais sans jamais se permettre la prodigalité d'un extra, même quand il ne coûte que quelques sous. A peine osent-ils plier le pied en marchant, de peur que leurs semelles usées ne quittent tout à fait l'empeigne de leurs bottines, mais ils n'en sont pas moins les plus exigeants à se faire passer leur pardessus par les valets de pied: «Valet de pied», ils sont fiers d'entendre cet appel dans leur bouche, et n'ont pas honte du sourire de mépris avec lequel on les sert.

—Mon cher président....

Adeline connaissait trop bien cette ritournelle pour ne pas deviner la chanson qu'elle allait amener: «Vingt-cinq louis, dix louis, un louis, mon cher président.» Il était difficile de refuser ces pauvres diables dont plusieurs portaient des noms autrefois honorables et que le jeu avait roulés dans ces bas-fonds.

Mais si ces demandes qu'il attendait jusqu'à un certain point ne l'avaient pas surpris, il y en avait une qui l'avait réellement stupéfié.

Comme, vers trois heures du matin, il se disposait enfin à rentrer chez lui, il avait trouvé, dans le hall Salzman, qui se disposait aussi à partir.

Ils avaient endossé leurs pardessus en même temps, et, en même temps aussi, ils avaient descendu l'escalier.

—Vous rentrez chez vous, mon président? demanda Salzman.

—Sans doute.

—Eh bien, si vous le voulez, nous irons ensemble jusqu'à la place de l'Opéra.

Ordinairement, Adeline rentrait à pied chez lui; après avoir joué, la marche le calmait et rafraîchissait son sang; quelquefois même, pour mieux se remettre, il prenait le chemin le plus long; mais c'était léger d'argent qu'il faisait cette promenade nocturne et les voleurs qui l'eussent arrêté auraient perdu leur temps; tandis que ce matin-là, il avait plus de quatre vingt mille francs en billets de banque dans ses poches.

—Je vais prendre une voiture, répondit-il.

—Alors, avant de nous séparer, je vous demande un moment d'entretien, deux minutes.

L'heure était étrangement choisie, alors surtout que quelques instants auparavant cet entretien pouvait avoir lieu plus commodément pour tous les deux; cependant Adeline ne refusa pas ces deux minutes.

—Volontiers.

Ils étaient arrivés sur le trottoir de l'avenue en ce moment complètement désert, tandis que sur la chaussée quelques coupés du cercle attendaient la sortie des joueurs.

—Vous conviendrez, mon cher président, dit Salzman, que celui qui vous a donné cette banque a la main heureuse.

—Cela, c'est vrai.

—Et vous conviendrez aussi, je pense, que l'inspiration que j'ai eue de vous laisser ma suite n'a pas été moins heureuse que la main... pour vous au moins.

Adeline, qui ne prévoyait guère la tournure qu'allait prendre cet entretien bizarre, devint attentif à ce mot.

—Mais si elle a été heureuse pour vous, continua Salzman, elle ne l'a guère été pour moi, car si j'avais taillé jusqu'au bout, les quatre-vingt-dix mille francs qui sont dans votre poche seraient dans la mienne... et franchement, ils y arriveraient à propos.

—Chacun taille à sa manière, répliqua Adeline, qui voulait prendre ses précautions.

—Sans doute, mais on ne peut tailler que ce qu'il y a dans les cartes, et dans ma suite il y avait une jolie série. Cependant, rassurez-vous, je ne viens pas vous proposer de partager, bien que j'en connaisse plus d'un qui, à ma place, n'aurait pas ma discrétion; Je viens seulement vous demander cinq cents louis, non comme partage, mais comme prêt, parce que j'en ai besoin, un extrême besoin.

Sans avoir aucun grief contre Salzman et sans rien savoir de mauvais sur son compte, Adeline ne l'aimait point, cette façon de demander ces cinq cents louis, en s'adressant à lui comme à un associé, acheva ce que les préventions avaient commencé.

—Je regrette de ne pouvoir pas faire ce que vous désirez, dit-il sèchement, mais cela m'est tout à fait impossible.

—Cependant....

—Tout à fait impossible.

Et Adeline se dirigea vers un des coupés dont il ouvrit la portière.

A ce moment, plusieurs joueurs descendant du cercle arrivaient sur le trottoir.

—Rue Tronchet, dit Adeline en refermant la portière.

Le coupé partit, laissant Salzman ébahi; sous les yeux des joueurs qu'il sentait sur lui, il n'avait pu ni rien ajouter, ni retenir Adeline.

XVIII

Cette façon de demander en faisant valoir des droits au partage avait exaspéré Adeline. Vraiment ce Salzman était trop impudent: pourquoi dix mille francs seulement, et non le tout? Est-ce que, si lui Adeline avait perdu au lieu de gagner, Salzman serait venu lui proposer de prendre une part dans sa perte?

D'ordinaire, il savait mal refuser, mais cette fois il avait répondu comme il fallait à ce drôle.

Heureusement il serait bientôt débarrassé de celui-là et des autres ses pareils, car s'il n'avait pas donné sa démission ce soir-là, après avoir payé sa dette à la caisse, il n'en était pas moins décidé à maintenir cette démission et à abandonner la Grand I aussitôt qu'il pourrait le faire décemment, sans paraître se sauver comme en ce moment: ce n'était plus maintenant qu'une affaire de jours; la partie de cette nuit serait vite oubliée; alors il sortirait du Grand I pour ne jamais remonter son escalier, ni celui-là, ni aucun escalier de cercle: l'expérience qu'il avait faite suffisait, il ne toucherait, plus à aucune carte.

Mais il se trompait en croyant qu'on oublierait vite cette partie: le lendemain, à la Chambre, on ne lui parla que de sa veine extraordinaire; il y eut même un de ses collègues qui lui demanda sérieusement s'il était vrai, comme on le racontait, qu'il eût gagné cinq cent mille francs. Adeline se récria.

—On ne parle que de ça!

Et aux regards qui le poursuivaient, Adeline vit qu'on s'occupait en effet de lui beaucoup plus qu'il n'aurait voulu: on chuchotait; on se taisait quand il approchait; il trouva qu'il passait vraiment trop à l'état de phénomène; la première fois qu'il avait fait un gros gain, ses amis l'en avaient plaisanté; maintenant, semblait-il, ce n'était plus de la plaisanterie, c'était de l'étonnement.

Qu'y avait-il d'étonnant à ce qu'il eût gagné près de quatre-vingt-dix mille francs? Était-ce un de ces gains extraordinaires qui peuvent provoquer la surprise?

Au cercle, il retrouva Salzman, et il eut la stupéfaction de voir celui-ci l'aborder comme s'il ne s'était rien passé entre eux dans la nuit.

—Je ne vous en veux pas, mon cher président, dit l'Américain, j'avoue même qu'à votre place j'aurais probablement répondu comme vous; seulement, il est bien entendu que si je vous repasse jamais une suite du même genre, nous ferons nos conditions avant, n'est-ce pas?

Si ces paroles étaient bizarres, le ton, qui était celui de la bonhomie et de la drôlerie, leur enlevait toute signification douteuse; Adeline ne chercha donc pas autre chose que ce qu'il avait compris: l'intention chez l'Américain de tourner en plaisanterie ce qui avait commencé par être sérieux, et n'avait pas réussi sous cette forme. Mais trois jours après se présenta un incident qui lui fit se demander s'il ne s'était pas trompé.

C'était le soir, la partie était assez animée, et Salzman venait de prendre la banque; on avait apporté des cartes que Camy avait battues pendant que Salzman répétait d'un voix indifférente:

—Messieurs, faites votre jeu.

Et le jeu se faisait mal, les pontes ne paraissant pas disposés à aventurer de grosses sommes avec ce nouveau banquier.

Au montent où le croupier présentait les cartes à un joueur pour les faire couper, un autre joueur avança la main et les prit.

—Permettez, dit-il.

A ce moment même Adeline arrivait auprès de la table, et il vit le joueur qui avait pris les cartes se préparer à les battre sérieusement.

—Qu'est-ce à dire? demanda Salzman, qui avait eu un court instant d'hésitation, en homme qui se demande s'il va se fâcher de cette marque de défiance, ou s'il va ne pas la relever.

Bien que cette question eût été faite sur le ton de la provocation, ce fut avec calme et sans élever la voix que le joueur répondit:

—Rien autre chose que ce que je fais.

Et avec le même calme, il continua à battre les cartes, qui claquaient entre ses doigts.

Salzman était un grand gaillard d'Américain maigre, comme s'il était desséché dans l'alcool, qui, du haut de son fauteuil de banquier, paraissait plus grand encore; il essaya d'asséner à cet insolent un regard de défi, mais l'insolent, bien que tout petit et chétif; ne se laissa pas intimider, il soutint ce regard et lui répondit.

—Est-ce une querelle que vous me cherchez? demanda Salzman.

—Est-ce chercher une querelle que d'user de son droit?

—Messieurs, messieurs! dit Adeline en intervenant vivement.

—Ne craignez rien, mon cher président, dit Salzman, je cède la place à monsieur.

D'un air de dignité hautaine qui n'était pas précisément en accord avec ses paroles, il se leva de son fauteuil.

—Comme cela, l'affaire n'aura pas de suite, dit le joueur, qui décidément ne perdait pas la tête.

Tout à l'algarade qui venait de se produire et à laquelle il avait coupé court par son intervention, Adeline ne pensa pas immédiatement à ce dernier mot; ce ne fut que plus tard qu'il se le rappela et l'examina.

«L'affaire n'aura pas de suite.»

Que voulait dire cela?—Était-ce simplement le cri de triomphe d'un grincheux, constatant qu'on n'osait pas lui tenir tête? Ou bien n'était-ce pas une allusion à la suite que, lui, Adeline, avait prise quand Salzman avait abandonné sa banque?

Cette supposition le jeta dans un trouble profond.

Si elle était fondée, il y avait derrière elle une accusation qui s'adressait à lui.

Il resta étourdi sous le coup dont cette pensée le frappa: «L'affaire n'aura pas de suite!» On croyait donc que, comme il avait pris la suite de Salzman, il allait la prendre encore, et de nouveau gagner comme il avait gagné ce soir-là; c'est-à-dire que l'injure faite à Salzman en lui battant les cartes rejaillissait sur lui.

Il ne dormit pas cette nuit-là, et jusqu'au jour il tourna et retourna cette idée dans sa tête affolée.

Depuis qu'il vivait dans son cercle, il avait eu les oreilles rebattues d'histoires de tricheries, et vingt fois, cent fois il avait vu les soupçons s'attaquer aux gens qui à ses yeux étaient les plus honorables; cependant jamais l'idée ne lui était venue qu'un jour on pourrait le soupçonner lui-même.

Bien qu'il eût toujours été d'humeur pacifique et que l'âge n'eût fait que confirmer ses dispositions naturelles, il n'était pas homme cependant à répondre à ce soupçon qui montait jusqu'à lui, comme l'avait fait Salzman. Il attendit le matin impatiemment, et aussitôt que l'heure fut arrivée où il avait chance de rencontrer au cercle quelqu'un qui pût lui donner le nom et l'adresse de ce joueur qu'il ne connaissait point, il partit pour l'avenue de l'Opéra. Mais justement il ne rencontra personne pour lui répondre: tous ceux qui avaient assisté à la scène de la nuit étaient encore chez eux à dormir, et le personnel de service à cette heure matinale ne savait rien: un garçon croyait que ce joueur était un créole, mais il ne l'affirmait pas; par qui avait il été présenté ou amené? il l'ignorait; sans doute M. de Mussidan, M. Maurin, M. Barthelasse ou Camy le connaissaient.

Il fallut qu'Adeline attendit encore. Le premier qui arriva fut Maurin; mais comme à l'ordinaire il ne savait rien, car dans ce cercle dont il était gérant en nom, tout lui passait par-dessus la tête et Frédéric l'avait si bien annihilé, si bien terrorisé, qu'il avait pris la prudente habitude de ne rien voir, pas même ce qui lui crevait les yeux; comme cela il ne risquait pas de se compromettre: «Je chercherai, je réfléchirai, comptez sur moi», étaient les trois seules réponses qu'il se permît, lorsqu'on lui demandait quelque chose, et il n'en démordait pas. C'était auprès de Frédéric qu'il cherchait, et ce que celui-ci voulait qu'il dît, il le répétait consciencieusement, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. Ce fut ainsi qu'il se tira d'affaire avec Adeline: «Je chercherai, comptez sur moi, monsieur le président.»

Enfin Frédéric arriva, mais lui aussi ignorait le nom de ce joueur, et ne savait pas qui l'avait présenté.

Alors Adeline se fâcha:

—Comment! c'était ainsi qu'on entrait au Grand I. Alors, à quoi servait le comité? A quoi servait le président? S'il ne servait à rien, il n'avait qu'à se retirer. Un cercle ainsi administré n'était qu'une simple maison de jeu ouverte à tous; il ne la couvrirait pas de son nom... plus longtemps.

Frédéric, qui devait tant redouter cette démission, commençait justement à se rassurer et à croire que la séquence, ou plutôt le gain produit par elle, leur avait livré Adeline pour toujours: il avait si naïvement laissé paraître sa joie, le Puchotier, qu'il devait être pris, et bien pris; voilà que précisément cette menace de démission éclatait quand il s'imaginait qu'il n'en serait plus jamais question!

Heureusement il n'était pas homme à se laisser démonter, et tout de suite il se défendit: on le prenait à l'improviste, il n'avait pu interroger personne, ni faire aucune recherche; mais il promettait le nom de ce joueur et de ses parrains, pour le soir même; ce n'était pas dans un cercle comme le Grand I qu'il se passait rien d'irrégulier; il était de son honneur d'en faire la preuve, et il la ferait pour ce cas particulier comme pour tout.

Si belle que fût l'occasion pour se retirer, Adeline ne poussa pas les choses à l'extrême cependant, car il voulait voir ce qu'il y avait sous cette allusion «à la suite», et en donnant sa démission il s'enlevait tout moyen de recherches.

—Alors à ce soir, dit-il, et n'oubliez pas qu'il me faut ce nom.

Comme l'heure d'aller à la Chambre approchait, il ne poussa pas son enquête plus loin pour le moment, et se rendit au Palais-Bourbon.

Si les jours précédents, il avait été frappé de la façon dont on le regardait, il le fut bien plus vivement encore dans les dispositions où il se trouvait et avec les inquiétudes qui l'angoissaient.

Pourquoi cette curiosité?

Il ne pouvait pas le demander, cependant, pas même à ses meilleurs amis; et par cela seul il se trouva singulièrement embarrassé, confus, comme s'il se sentait coupable.

Sans se sauver, mais cependant avec un sentiment de soulagement, il entra tout de suite dans la salle des séances, bien que le président ne fût pas encore monté à son fauteuil, et gagna son banc, où il avait Bunou-Bunou pour voisin.

Comme tous les jours, celui-ci était penché sur son pupitre, écrivant, car c'était son habitude d'arriver une heure au moins avant l'ouverture de la séance et de se mettre à sa correspondance; de sorte qu'il était un sujet de récréation et de conversation pour le public des tribunes qui occupait les longues minutes de l'attente à regarder dans le vaste hémicycle désert où ne circulaient que de rares huissiers, ce vieux bonhomme à la tête blanche qui, collé sur son papier, écrivait, écrivait, écrivait.

—Justement, je vous écrivais, dit Bunou-Bunou, quand Adeline, après lui avoir serré la main, s'assit auprès de lui.

—Comment? quand nous devions nous voir?

—C'est une lettre officielle; lisez-la; vous allez voir de quoi il est question.

—Votre démission de membre du comité du Grand I, dit Adeline très ému, et pourquoi?

Bunou-Bunou se montra embarrassé.

—Je vous en prie, insista Adeline.

—Je suis fatigué le soir, j'ai besoin de me coucher de bonne heure; alors vous comprenez.

Adeline avait peur de comprendre, cependant il eut le courage d'insister; si cruelle que pût être la vérité, il devait la demander.

—Ce n'est pas là votre raison, dit-il, le coeur serré, votre raison vraie; je fais appel à votre amitié; parlez-moi franchement, comme à un... ami.

—Eh bien, j'ai entendu dire des choses graves, très graves.

Adeline pâlit.

—Vous savez mieux que moi qu'à Paris il est d'usage de donner des surnoms aux cercles: ainsi la Crémerie, les Mirlitons, le Grand I. Mais ces surnoms sont quelquefois accompagnés d'autres qui sont des... qualificatifs. Ainsi il paraît qu'il y en a un qui s'appelle l'Attique, un autre qu'on appelle la Béotie, et ces appellations empruntées à la Grèce sont significatives. Eh bien, ce n'est pas tout; il parait que le Grand I s'appelle l'Épire ou, dans la langue du boulevard, Le Pire. Alors j'aime mieux me retirer. Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qu'en restant je compromettrais ma réélection. Que ferais-je si je cessais d'être député? je ne suis plus bon à rien.

Bien que la chose fût grave, comme le disait Bunou-Bunou, elle l'était cependant moins qu'Adeline n'avait craint; il respira.

—Vous avez raison, dit-il, et je vous approuve si complètement que moi aussi je vais me retirer.

—Vous feriez cela?

—Nous avons réunion du comité mercredi, venez-y, nous donnerons nos deux démissions en même temps.

—Ah! mon cher ami, s'écria Bunou-Bunou, quel plaisir vous me faites!

Et les tribunes étonnées virent le député aux cheveux blancs serrer les mains de son voisin dans un transport d'effusion; mais on n'eut pas le temps de s'adresser des questions sur cette scène pathétique; un flot de députés envahissait la salle, et, au dehors, on entendait les tambours battre aux champs.

XIX

Frédéric ne s'était pas mépris sur le semblant de concession que lui avait fait Adeline en ne donnant pas immédiatement sa démission: ce n'était pas parce qu'il renonçait à son idée que le président retardait cette démission, c'était parce qu'il voulait obtenir auparavant le nom de ce joueur. Pour qui le connaissait, le doute n'était pas possible, et Frédéric commençait à bien le connaître.

Le danger était donc menaçant.

Comment l'empêcher d'éclater?

La question était assez grave pour qu'il ne voulût pas prendre la responsabilité de l'examiner et de la trancher tout seul; c'était entre associés qu'elle devait se décider.

Au lieu de s'occuper du joueur, aussitôt qu'Adeline fût parti, il alla prendre Barthelasse chez lui et le conduisit chez Raphaëlle: le joueur, on verrait plus tard.

Mais le conseil ne put pas s'ouvrir tout de suite, Raphaëlle recevant en ce moment même la visite de M. de Cheylus. Elle se prolongea cette visite, et plus d'une fois Barthelasse crut que Frédéric, dont l'impatience et le mécontentement étaient visibles, allait le quitter pour rompre ce tête-à-tête. A la fin, M. de Cheylus voulut bien partir, et Raphaëlle entra dans le petit salon où ils attendaient.

—Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle, inquiète de les voir.

Ce fut Frédéric qui expliqua ce qu'il y avait et ce qui les amenait.

Dans leur association, Raphaëlle jouait le rôle de l'associé qui rend les autres responsables de tout ce qui va mal, et porte à son avoir tout ce qui va bien.

—Il est joli, le résultat de votre séquence, dit-elle en se tournant vers Barthelasse.

—Ce n'est pas la séquence qui le fait donner sa démission, puisqu'il a attendu jusqu'à maintenant.

—Je n'en sais rien, mais, en tout cas, elle ne l'a pas retenu, vous le voyez; et pour moi, il n'est pas du tout prouvé que ce n'est pas votre séquence qui décide la démission qu'il balançait, et qu'il aurait, sans doute, balancée longtemps encore. Pourquoi aussi lui avez-vous fourni des coups si gros, des huit, des neuf; ne pouvait-il pas gagner avec des points moins forts, qui n'auraient pas provoqué la surprise?

—J'ai voulu empêcher des hésitations de tirage, ce qui, avec lui, était possible, puisqu'il taillait sans savoir qu'il devait gagner: quand on est d'accord avec le banquier, on fait ce qu'on veut, mais ce n'était pas le cass, et puis il me semblait qu'il n'était pas mauvais qu'il se sentît un peu compromis.

—Et voilà le résultat; il s'est si bien senti compromis qu'il s'en va.

Barthelasse secoua la tête par un geste énergique.

-C'est justement parce qu'il ne s'est pas senti assez compromis qu'il s'en vatt, s'écria-t-il; s'il avait vu qu'il ne pouvait aller nulle part, il serait resté avec nous.

—Ça, c'est une idée.

—Et une bonne, encore.

—Enfin, il s'en va, dit Frédéric pour prévenir une discussion inutile.

—Eh bien, zut, s'écria Raphaëlle, il nous embêtait, à la fin!

—C'est comme ça que tu le prends? fit Frédéric étonné.

—Faut-il s'en faire mourir? Il était devenu si hargneux qu'on ne pouvait plus vivre avec lui.

—Ce n'est pas là la question, fit Frédéric; il s'agit de savoir si nous pourrons vivre sans lui.

—Et comment? dit Barthelasse.

—Nous le remplacerons par un autre, dit Raphaëlle; il n'y a pas qu'un président au monde; j'y ai pensé.

—Il n'y en a pas beaucoup d'aussi bons que celui-là, dit Barthelasse.

—Et où vois-tu cet autre? demanda Frédéric.

—A la Chambre.

—Ce n'est pas M. de Cheylus?

—Au contraire, c'est lui, et c'est pour cela que je l'ai fait venir; je lui ai inventé une belle histoire, et il accepte si Adeline se retire.

—On va nous tomber sur le dos, et il ne pourra pas nous défendre.

—Pourquoi ne le pourrait-il pas? On se montre souvent plus complaisant pour ses adversaires que pour ses amis. C'est la raison qui m'a fait penser à M. de Cheylus, quand j'ai vu qu'un jour ou l'autre le Puchotier nous manquerait, et voilà pourquoi je l'ai fait venir. J'ajoute, pour vous mettre de belle humeur, qu'il se contentera de douze mille francs au lieu des trente-six mille que nous coûte le Puchotier; je lui ai dit que c'était parce que nous ne pouvions plus payer cette somme qu'Adeline se retirait.

—J'aime mieux Adeline à trente-six mille francs que Cheylus à douze mille, dit Barthelasse.

—Il ne s'agit pas de ce que vous aimez mieux, il s'agît de ce qui est possible; Adeline est mort, vive Cheylus!

—Êtes-vous sûr qu'il soit si mort que ça? interrompit Barthelasse.

—Malheureusement, répondit Frédéric.

—Voulez-vous me laisser essayer de le faire vivre encore? demanda Barthelasse.

—Ne dites donc pas de bêtises, répliqua Raphaëlle.

—Enfin, voulez-vous que j'essaye? Pour vous il est perdu, n'est-ce pas?

—Assurément.

—Et cela vous tourmente; vous seriez tous les deux bien aises qu'il restât notre président?

—Parbleu.

—Eh bien, laissez-moi faire.

—Quoi?

—Vous verrez. Puisqu'il est perdu, il n'y a rien à craindre, n'est-ce pas? Si je réussis, il reste. Si au contraire j'échoue, il ne s'en ira pas deux fois.

Une discussion s'engagea entre eux: Raphaëlle était agacée de voir Barthelasse qu'elle considérait comme un parfait imbécile, faire l'important; et de plus sa curiosité s'exaspérait qu'il ne voulût pas dire par quel moyen il comptait amener Adeline à ne pas donner sa démission.

—Ce que vous allez faire de bêtises! dit-elle au moment où il partait.

—C'est bon, nous verrons.

Il ne voulut pas davantage s'expliquer avec Frédéric en revenant au cercle.

—Puisque nous ne risquons rien, laissez-moi faire.

Dans ces conditions, Frédéric n'avait qu'à chercher le nom qu'Adeline lui avait demandé, mais ce fut inutilement; ce joueur était-il venu avec une lettre d'invitation, car ces lettres continuaient à être largement distribuées un peu partout? avait-il été amené par quelqu'un qui s'était dispensé de la formalité du registre? toujours est-il qu'on ne trouva rien. Aussi, quand Adeline arriva vers une heure, Frédéric se contenta-t-il de répondre simplement qu'il comptait avoir ce nom dans la soirée.

Il n'y avait pas cinq minutes qu'Adeline était dans son cabinet quand Barthelasse frappa à la porte et entra:

—Puis-je vous dire quelques mots, monsieur le président?

Adeline voulut répondre qu'il était occupé, puis il se résigna, se disant qu'il aurait plus tôt fait d'écouter que d'éconduire Barthelasse, dont il connaissait la ténacité.

—Monsieur le président, dit Barthelasse en s'asseyant, me permettrez-vous de vous demander si un bruit qu'on m'a rapporté est fondé? Est-il vrai que vous seriez dans l'intention de donner votre démission?

—Oui, cela est vrai.

Et pourquoi, je vous le demande... si vous le permettez?

—Parce qu'il se passe ici des choses qui ne peuvent pas convenir à un honnête homme.

Barthelasse prit son ton le plus bonhomme, le plus insinuant:

—J'ai beaucoup voyagé, monsieur le président, et dans mes voyages j'ai entendu un mot qui m'a frappé c'est que la conscience est une méchante bête qui arme l'homme contre lui-même; ne seriez-vous pas mordu par cette vilaine bête? je vous le demande.

Le premier mouvement d'Adeline fut de mettre Barthelasse à la porte, mais il réfléchit qu'un entretien qui commençait de la sorte pouvait lui apprendre des choses qu'il avait intérêt à connaître, et il se retint, décidé à écouter jusqu'au bout.

—Voyez-vous, monsieur le président, continua Barthelasse, on a les plus fausses idées sur le jeu. Qu'est-ce que le jeu, je vous le demande? Une affaire d'adresse, rien de plus. Ceux qui sont adroits gagnent, ceux qui sont maladroits perdent. Ainsi, moi, si je n'avais pas été adroit, est-ce que j'aurais gagné les deux millions qui composent ma petite fortune, je vous le demande? Qu'est-ce que j'étais dans ma jeunesse? un pauvre diable de lutteur sans autre avenir que de me faire casser une côte de temps en temps ou les reinss un beau jour, et de mourir sur la paille. J'ai regardé autour de moi pour chercher si je ne pourrais pas trouver mieux. J'allais beaucoup au café et dans les petits cercles, la profession veut ça. J'ai ouvert les yeux et j'ai vu que les gagnants au jeu étaient ceux qui avaient de l'adresse, qui savaient filer la carte, pour dire les choses. Alors je me suis demandé ce que c'était qu'un voleur, et après avoir réfléchi, je me suis répondu que l'homme qui gagne de l'argent sans travail, sans peine, sans étude, était un voleur et qu'il méritait ce nom justement; mais que celui, au contraire, qui gagnait cet argent par son adresse, son industrie et son art, ne pouvait jamais être un voleur.

Barthelasse fit une pause et étudia sur le visage de son président l'effet qu'avait pu produire ce début.

—Continuez, dit Adeline.

Se voyant encouragé, Barthelasse qui, jusque-là, avait cherché ses mots, s'exprima plus librement et plus vite:

—Sûr de ne pas me tromper, je me suis mis au travail. Tout en continuant mon métier de lutteur, tous les soirs je me faisais les doigts sur une meule d'oculiste, car je n'avais pas, vous le pensez bien, les doigts doux d'un pianiste, et la nuit, dans ma petite chambre, je m'essayais à filer la carte, et sans lumière encore, car ce qui est difficile c'est d'opérer sans bruit, vous le savez comme moi: on ne voit pas filer la carte, on l'entend, et dans l'obscurité je ne pouvais pas me monter le coup, mes oreilles m'avertissaient. Pendant deux ans je n'ai pas dormi quatre heures par nuit. A la fin, le bon Dieu a récompensé ma persévérance: je ne m'entendais plus. C'était au moment de la guerre de Crimée; j'avais amassé un peu d'argent je me suis embarqué à Marseille pour Constantinople sur un vapeur qui portait des officiers. Nous n'étions pas en mer depuis douze heures qu'on s'ennuyait ferme. On a joué pour se distraire. C'était mon début; je puis dire, sans me vanter qu'il a été heureux. Les officiers avaient la bourse garnie pour la campagne. A Constantinople, je gagnais dix mille francs. Aussitôt je me suis rembarqué pour la France; il y avait aussi des officiers à bord qui rentraient en convalescence, et s'ils avaient moins d'argent que leurs camarades, ils en avaient cependant un peu... qu'ils perdirent. J'ai fait ainsi dix voyages et ça a été le commencement de mon petit avoir.

—Où voulez-vous en venir? murmura Adeline qui se tenait à quatre pour ne pas éclater.

—A ceci: je suppose que vous jouez cent mille francs, toute votre fortune, vous en perdrez nonante mille; il vous en reste dix mille, vous allez les jouer c'est la vie de votre famille que vous risquez, c'est votre honneur. Vous êtes bien ému, n'est-ce pas? autrement vous ne seriez pas un bon père, et vous en êtes un. A ce moment une petite fée se penche à votre oreille et vous dit: «Tu vas te piquer avec une épingle et te faire un peu de mal; mais tu vas gagner ces dix mille francs et les nonante mille que tu as perdus, et ainsi tu vas sauver ta famille, ton honneur, tu vas être un bon père.» Qu'est-ce que vous feriez?

Adeline ne se contenait plus, mais Barthelasse lui ferma la bouche avec son meilleur sourire:

—Ne me répondez pas: vous vous feriez un peu de mal; vous vous piqueriez; eh bien, souffrez cette petite piqûre, désagréable, j'en conviens, et laissez la petite fée, qui est moi, agir. Dans six mois, vous aurez gagné trois ou quatre cent mille francs et, dans un an, vous aurez votre petit million, avec lequel vous assurerez le bonheur de votre fille qui est une si charmante demoiselle. Hein, qu'en dites-vous?

Adeline étouffait d'indignation:

—Vous avez déjà commencé votre rôle de fée? dit-il.

—Une simple petite politesse, une prévenance, pour vous montrer ce qu'on peut faire dans ce genre, mais ce n'est vraiment pas la peine d'en parler; vous verrez mieux que cela.

—Et c'est d'accord avec M. de Mussidan?

—Il ne fait rien sans moi; je ne fais rien sans lui.

—Ah!

Ce cri troubla Barthelasse qui, jusque-là, avait pris l'indignation d'Adeline pour l'embarras d'un homme qui n'aime pas qu'on lui parle en face de certaines choses, aussi avait-il évité de le regarder pendant la fin de son discours. Que signifiait ce cri? Est-ce qu'il se fâchait, le président?

—Envoyez-moi M. de Mussidan, dit Adeline, c'est à lui que je répondrai.

—Mais...

—Envoyez-moi M. de Mussidan.

Barthelasse sortit, assez inquiet. Frédéric n'était pas loin.

—Eh bien?

—Je ne sais pas trop: ça a bien commencé, et puis ça paraît se fâcher; il est incompréhensible, cet homme; au reste, il va s'expliquer avec vous, il vous demande.

Frédéric entra dans le cabinet et trouva Adeline le visage convulsé.

—Le misérable a tout dit, s'écria Adeline les poings levés, vous, vous un Mussidan, vous avez fait de moi un voleur!...

Frédéric resta un moment décontenancé, puis se remettant:

—Voleur! Pourquoi voleur? Est-ce qu'au jeu il y a des voleurs!



QUATRIÈME PARTIE



I

Voleur!

C'était le mot qu'Adeline se répétait en suivant l'avenue de l'Opéra pour rentrer rue Tronchet; il rasait les maisons et marchait vite, son chapeau bas sur le front, n'osant lever les yeux de peur qu'on ne le reconnût et qu'on ne lui jetât le mot qu'il se répétait:

—Voleur!

Pourquoi allait-il chez lui? Il n'en savait rien. Pour se cacher. Parce qu'il avait besoin d'être seul. Pour qu'on ne le vît point; pour qu'on ne lui parlât point.

Tout le monde ne savait-il pas qu'il était un voleur? L'allusion de ce joueur à la «suite» le prouvait bien; et par cela seul qu'il ne l'avait pas immédiatement relevée, il avait passé condamnation, exactement comme ce Salzman qui sous le coup de cette injure avait si piteusement courbé le front.

Comment prouver qu'au lieu d'être complice de ce vol il en était lui-même victime? Où trouverait-il quelqu'un, même parmi ceux qui le connaissaient, même parmi ses amis, pour accepter une justification aussi invraisemblable? Qui le connaîtrait maintenant, ou plutôt qui le reconnaîtrait? Qui aurait le courage de continuer à rester son ami?

Arrivé chez lui, il n'alluma pas de lumière, mais, se laissant tomber dans un fauteuil, il resta là anéanti; un flot de larmes jaillit de ses yeux; comme un enfant qui vient de perdre sa mère, comme un amant de vingt ans abandonné par sa maîtresse, il pleurait misérablement, désespérément, abîmé dans sa faiblesse: c'étaient sa fierté, sa dignité, son honneur, sa vie qui étaient perdus à jamais, c'étaient la vie, la dignité, l'honneur des siens; sa fille, fille d'un voleur!

Ce moment de défaillance et d'affolement ne dura pas; la honte le prit de se trouver si faible; ce n'était pas en s'abandonnant qu'il rachèterait sa faute, si elle pouvait être rachetée.

Il avait gagné, il avait volé quatre-vingt-sept mille francs; avant tout, il devait les rendre à ceux qu'il avait dépouillés; après, il verrait à se défendre contre ceux qui l'accuseraient.

Mais tout de suite il se heurtait à une difficulté; où trouver, où chercher ceux qui avaient perdu ces quatre-vingt-sept mille francs? Trente, quarante, cinquante personnes peut-être avaient joué contre lui dans cette banque. Quelles étaient-elles? Et à l'exception de cinq ou six qu'il avait remarquées, il ne savait pas le nom des autres, il ne se rappelait pas leur signalement: des joueurs, qu'il n'avait même pas regardés dans son agitation, et qu'il avait à peine vus à travers un brouillard; il retrouvait bien quelques figures; des yeux qui s'étaient fixés sur lui quand il abattait les 9: des effarements, des convulsions de physionomie quand il avait gagné de gros coups; mais tout cela se brouillait dans sa mémoire? Qui avait perdu les gros coups, qui avait perdu les petits? A qui devait-il dix mille francs; à qui devait-il deux louis?

Une seule chose certaine: il devait quatre-vingt-sept mille francs.

Entre quelles mains les payer?

Si le Grand I avait été le cercle qu'il avait cru fonder, il ne serait pas impossible de retrouver ces mains: il n'aurait joué que contre des membres de ce cercle, c'est-à-dire contre des gens qu'il connaîtrait; mais combien d'inconnus avait-il vus défiler qui s'étaient montrés une fois, deux fois, huit jours, et qui n'étaient jamais revenus! sans doute ceux qu'il avait dépouillés étaient de ces passants.

Et cependant il fallait qu'il leur restituât ce qu'il leur avait pris.

Comment?

Il eut beau tourner et retourner cette question, il ne lui trouva pas de réponse.

Parmi ces joueurs il y avait, cela était bien certain, des étrangers qui avaient déjà quitté la France: où les chercher? en Russie, en Amérique? l'impossible. Pour ceux qui étaient encore à Paris, comment les prévenir? Il ne pouvait pas cependant publier un avis dans les journaux pour avertir les personnes qui avaient joué contre lui qu'elles pouvaient se présenter rue Tronchet, où il rembourserait à vue ce qu'elles avaient perdu; combien s'en présenterait-il, et ce ne serait pas les moins exigeantes, qui n'auraient rien perdu du tout? Pour quatre-vingt-sept mille francs qu'il était prêt à restituer, combien de millions ne lui demanderait-on pas!

Cependant il voulut tenter quelque chose, et comme il ne pouvait pas retourner au Grand I, le lendemain il irait chez Camy, et avec lui il reconstituerait autant que possible sa partie; quand il connaîtrait les noms de ses créanciers, il les chercherait et leur rendrait ce qu'il leur devait.

Cette idée le calma un peu; si son honneur était perdu, au moins sa conscience serait déchargée du poids qui l'écrasait.

Mais quand, dans le calme de la nuit, au réveil du matin il examina cette idée qui tout d'abord lui avait paru réalisable, il n'en vit plus que l'absurdité. Quelle raison donnerait-il pour expliquer cette restitution? La vraie? Il ne le pourrait jamais; au premier mot la honte l'étoufferait.

Peut-être un caractère plus ferme et plus digne que lui accepterait cette expiation, mais il s'en sentait incapable: jamais il n'aurait la force de s'infliger cette humiliation.

Comme l'idée de restitution entrée dans son esprit et dans son coeur ne le lâchait plus, il chercha quelque autre moyen de la satisfaire, et après bien des angoisses il s'arrêta à porter cet argent au directeur de l'Assistance publique; sans doute ce ne serait pas le rendre à ceux à qui il appartenait, mais au moins les pauvres en profiteraient et il ne salirait plus ses mains. Un autre à sa place trouverait peut-être mieux, mais il était si bouleversé qu'il ne pouvait pas sagement peser le pour et le contre de sa résolution; et telle était sa situation qu'il ne pouvait prendre conseil de personne.

En se levant il écrivit au président de la Chambre pour demander un congé de quinze jours, puis, quand l'heure de l'ouverture des bureaux fut arrivée, il se rendit à l'Assistance publique, emportant ce que les emprunteurs lui avaient laissé sur les quatre-vingt-sept mille francs, c'est-à-dire près de quatre-vingt-cinq mille francs.

Aussitôt qu'il eut fait passer sa carte, il fut reçu par le directeur, mais avec la prudente réserve d'un fonctionnaire qui va avoir à défendre son administration contre les sollicitations d'un député.

—Je suis chargé, dit Adeline en ouvrant sa serviette d'où il tira huit paquets de dix mille francs, de vous verser une somme de quatre-vingt-quatre mille sept cents francs, qui devront être employés en secours à domicile; la personne dont je suis l'intermédiaire entend n'être pas connue, elle désire seulement que l'insertion de ce versement figure au Journal officiel.

L'attitude du directeur s'était modifiée, passant de la réserve à l'épanouissement; mais Adeline n'avait pas de remerciements à recevoir, il se retira, pour aller prendre tout de suite le train à la gare Saint-Lazare; ce serait seulement à Elbeuf, entouré des siens, qu'il respirerait.

Depuis qu'il était député et qu'il faisait si souvent cette route, il avait toujours quitté Paris avec allègement, comme si l'air qu'il respirait après les fortifications était plus pur, plus léger et plus sain, mais jamais ce sentiment de soulagement n'avait été aussi vif que lorsque par la glace de son wagon il vit l'Arc-de-Triomphe s'estomper dans les brumes du lointain. Par malheur ce soulagement, au lieu d'aller en augmentant comme d'ordinaire à mesure qu'il s'éloignait de Paris, alla en diminuant; il n'avait pas laissé à Paris le souvenir de cette terrible nuit, il l'avait emporté avec lui, et de nouveau il pesait de tout son poids sur sa conscience:

—Voleur!

Avant de quitter Paris, il avait annoncé son arrivée par une dépêche. Quand il descendit de wagon, il aperçut Berthe, qui était venue au-devant de lui toute seule dans la charrette anglaise qu'elle conduisait elle-même.

—Te voilà!

—Maman a bien voulu me laisser venir.

L'étreinte dans laquelle il la serra fut longue et passionnée, jamais il ne l'avait embrassée avec cet élan, avec cette émotion.

—Tu vas bien? demanda-t-elle avec surprise.

—Mais oui. Pourquoi me demandes-tu cela? Ai-je donc l'air malade?

—Je te trouve pâle.

Il fallait expliquer cette pâleur.

—Je suis fatigué, dit-il; pour me remettre je vais passer une quinzaine avec vous; j'ai pris un congé.

—Quel bonheur!

Et ce fut elle à son tour qui l'embrassa tendrement. Ils montèrent en voiture, et Berthe prit les guides.

—Veux-tu me laisser conduire? dit-elle, j'espère qu'on me regardera un peu moins au retour, puisque je ne serai pas seule.

En effet, ç'avait été un événement pour Elbeuf de voir mademoiselle Adeline traverser la ville toute seule dans sa charrette.

Il y a deux gares à Elbeuf, l'une dans la ville même, l'autre où descendent les voyageurs qui viennent de Paris, à une assez grande distance, au milieu d'une plaine; ils avaient donc toute cette plaine de Saint-Aubin à traverser, c'est-à-dire un bon bout de chemin où ils pouvaient causer librement.

—Tu m'as fait grand plaisir en venant au-devant de moi, dit Adeline.

—Je voulais te voir... et puis, je voulais te parler.

—Qu'est-ce qu'il y a?

Il se tourna vers elle pour la regarder: le visage souriant et heureux qu'il venait de voir s'était rembruni et attristé.

—J'ai peur, dit-elle.

—Michel?

—Ce n'est pas Michel qui me fait peur; il est plus aimable, plus tendre que jamais; c'est M. Eck, c'est madame Eck, la grand'maman.

—Que se passe-t-il?

—Je ne sais pas: Michel, qui me disait que sa grand'mère s'adoucissait et qu'elle semblait disposée à consentir à notre mariage, m'a prévenu hier en deux mots, les seuls que nous ayons pu échanger, qu'il y avait un revirement et que madame Eck paraissait fâchée contre lui et contre moi.

Adeline aussi eut peur: savait-on déjà quelque chose à Elbeuf? En se perdant, avait-il perdu sa fille avec lui?

Berthe continuait:

—Je n'imagine pas du tout en quoi j'ai pu blesser madame Eck et par là changer ses dispositions à mon égard; quant à Michel, il n'a rien fait qui puisse déplaire à sa grand'mère, cela est bien certain.

—Sans doute, ce n'est ni contre toi ni contre son petit-fils qu'elle est fâchée.

—Contre qui l'est-elle alors?

—Contre moi.

—Pourquoi le serait-elle contre toi.

Pourquoi le serait-elle? Il ne pouvait pas répondre à cette question; il n'osait même pas l'examiner.

—A cause de notre situation embarrassée.

—J'ai bien pensé à cela, et j'ai questionné maman, qui m'a dit que les affaires seraient meilleures cette année qu'elles ne l'avaient été l'année dernière. Madame Eck doit le savoir.

—Peut-être ne le sait-elle pas.

—Sois tranquille de ce côté, Michel l'en aura avertie.

—Alors, que veux-tu que je te dise?

—Rien; c'est moi qui t'explique ce qui se passe.

Il voulut la rassurer et aussi se rassurer lui-même.

—Peut-être ta grand'mère aura-t-elle dit quelque chose qui aura été rapporté à madame Eck.

-Je ne crois pas: pour grand'maman, je suis comme si j'étais morte ou encore au maillot; je n'existe plus; elle ne parle jamais de moi.

Ce qu'elle disait là, Adeline le savait comme elle; il fallait donc renoncer à cette explication.

Ils arrivaient au bout du pont, et devant eux, sur l'autre rive, se montrait Elbeuf avec sa confusion de maisons et de hautes cheminées qui vomissaient des nuages de fumée noire que le vent d'est chassait vers la forêt de la Lande où ils se déchiraient aux branches des arbres avant d'avoir pu s'élever au-dessus de la colline; encore quelques minutes et ils allaient entrer dans la ville.

—Tu vas me descendre au bout du pont, dit Adeline, et tu continueras seule jusqu'à la maison.

—Et maman?

—Tu diras à ta mère que je suis chez M. Eck.

Berthe laissa échapper une exclamation de joie.

—Ah! papa.

—Je ne veux pas te laisser dans l'inquiétude, je ne veux pas y rester moi-même; le mieux est donc d'avoir tout de suite une explication avec M. Eck.

—Que vas-tu lui dire.

—C'est lui qui doit avoir à me dire, et il est trop loyal pour ne pas s'expliquer franchement.

Ils avaient traversé la Seine, ils allaient entrer dans la ville neuve; Berthe arrêta son cheval.

—Il me semblait que quand tu serais là j'aurais moins peur, dit-elle, et voilà que mon angoisse n'a jamais été plus forte.

Il descendit de voiture.

—Sois certaine que je la ferai durer le moins longtemps qu'il me sera possible. A tout à l'heure.

Tandis qu'elle tournait à droite pour entrer dans la vieille ville, il suivait droit son chemin pour gagner la ville neuve.

II

Si l'angoisse de Berthe était forte, celle d'Adeline ne l'était pas moins, car il ne prévoyait que trop sûrement ce qui se dirait dans cet entretien: averti de ce qui s'était passé au cercle, le père Eck ne voulait pas que son neveu épousât la fille d'un voleur.

C'était cette réponse qu'il allait chercher lui-même, sinon dans ces termes au moins concluant à ce résultat: le mariage de Berthe manqué.

Et il avait quitté Paris pour fuir cette accusation.

Sa main tremblait quand il frappa à la porte du bureau du père Eck.

Endrez.

Il entra:

—Ah! monsieur Ateline!

Il y avait plus de surprise que de contentement dans cette exclamation.

—J'allais justement faire demander à madame Ateline quand vous deviez venir à Elpeuf.

—Vous avez à me parler?

Le père Eck hésita un moment

Voui.

L'heure avait sonné pour Adeline.

—C'est de nos projets que je voulais vous entretenir, dit le père Eck. Depuis le jour où je vous ai temandé la main de mademoiselle Perthe, je n'ai cessé de peser sur ma mère pour la décider à ce mariage, tantôt directement, tantôt par des moyens détournés. Et c'était difficile, très difficile, car c'est la première fois que dans notre famille l'un de nous veut épouser une chrétienne. Et puis il y avait l'éducation, les préjugés, si vous voulez, enfin, ce qui est plus respectable, il y avait la foi religieuse chez ma mère, vous le safez très vive, et telle qu'on ne la rencontre plus que bien rarement aussi ardente. Enfin, tous les jours j'agissais, et je tois dire que l'estime que vous lui afiez inspirée m'était d'un puissant secours. Ah! s'il avait été question d'un autre que de M. Ateline, elle m'aurait fermé la bouche au premier mot et de telle sorte qu'il m'aurait été défendu de l'oufrir. Mais sans vous montrer, sans agir, par cela seul que vous étiez fous, fous agissiez plus que moi: la jeune fille que Michel voulait épouser n'était plus une chrétienne, elle était mademoiselle Ateline, la fille de Constant Ateline; et en faveur de votre nom les principes de ma mère fléchissaient. Les choses en étaient là, et je n'avais blus qu'une défense à emporter ou plutôt qu'un engagement à obtenir de fous, lorsqu'une indiscrétion, un propos fâcheux est venu tout rompre.

Bien qu'il fût préparé, Adeline sentit le rouge lui monter au visage et ce ne fut plus que dans une sorte de brouillard qu'il vit le père Eck.

—Vous vous rappelez peut-être, continua celui-ci, que, lors de mon voyage à Paris, je vous ai conseillé d'abandonner votre cercle, de laisser ces gens-là à leurs plaisirs qui n'étaient pas les vôtres, et que j'ai insisté autant que les convenances le permettaient; vous vous le rappelez, n'est-ce bas?

—Parfaitement.

—Eh pien, j'avais mes raisons; ce n'était pas seulement en mon nom que je parlais. Depuis mon retour, ma mère a vu des amis de Paris qui lui ont parlé de vous... et qui lui ont dit que vous jouiez dans votre cercle.

Le père Eck fit une pause, mais Adeline, qui avait baissé les yeux et les tenait attachés sur une feuille du parquet, n'osa pas les relever pour regarder ce qu'il y avait sous ce silence.

—On a rapporté beaucoup de choses à ma mère, continua le père Eck; beaucoup trop de choses.

Il dit cela tristement, avec embarras.

—Et alors ma mère a changé de sentiment sur ce mariage, vous comprenez?

Adeline ne répondit pas; que pouvait-il dire, d'ailleurs? la honte le serrait à la gorge et l'étouffait.

—Je suis tésespéré de vous parler ainsi, mon cher monsieur Ateline, mais que voulez-vous, je vous le demande, hein, que voulez-vous?

—Rien, murmura Adeline accablé.

—Comment répondre à ma mère et la combattre, quand... j'ai le chagrin de le dire... je pense comme elle? C'était un grand effort que ma mère faisait en donnant son consentement à ce mariage, mais elle s'y décidait par estime pour fous, monsieur Ateline tandis qu'il est au-dessus de ses forces de se résigner à ce que son petit-fils entre dans une famille dont le chef....

Adeline sentit le parquet s'enfoncer sous sa chaise.

—... Dont le chef joue; et tant que vous serez président de ce cercle, vous jouerez, cela est fatal.

—Président du cercle, murmura Adeline, c'est la présidence du cercle que madame Eck me reproche?

—Et que foulez-vous que ce soit? C'est assez, hélas!

—Mais je ne le suis plus.

Fous n'êtes plus président du Grand I?

—J'ai donné ma démission; et je ne rentrerai jamais dans ce cercle... ni dans aucun autre.

—Jamais?

—Je le jure.

Le père Eck fit un bond et venant à Adeline les deux mains tendues:

—Votre main, que je la serre, mon cher ami. Ah! quel soulagement!

Ce n'était pas seulement le père Eck qui était soulagé. Adeline renaissait; de l'abîme au fond duquel il se noyait, il remontait à la lumière.

—Dites à madame Eck que jamais je ne toucherai une carte, s'écria Adeline, et que le jeu me fait horreur, vous entendez, horreur!

—Elle le saura, et il va de soi que ses sentiments d'il y a quelques jours seront ceux de temain: le mariage est fait. Obtenez le consentement de la Maman, et tans un mois nos enfants seront mariés, je vous le promets. Si ma mère a cédé, il me semble que la vôtre cédera bien aussi: les conditions ne sont-elles bas les mêmes? Je dois vous tire que ma mère tient à ce consentement, et qu'elle retirerait le sien si madame Ateline persistait dans son hostilité: elle veut l'union des familles, et cela est trop chuste pour que nous ne respections pas sa volonté. Quant aux affaires, nous les arrangerons ensemble.

Dans son trouble de joie, Adeline avait oublié cette terrible question des affaires; ce mot le rejeta durement dans la réalité.

—Je dois vous dire....

Mais le père Eck lui ferma la bouche:

—Un seul mot: Avez-fous d'autres dettes que celles qui grèvent la propriété du Thuit; des dettes personnelles, par exemple?

—Non.

—Eh pien, les affaires s'arrangeront. Je sais que vous ne pouvez pas donner de dot à mademoiselle Perthe en ce moment. Je connais fotre situation. Nous nous en passerons. Mademoiselle Perthe est une fille qui vaut encore six cent mille francs, en mettant les choses au pire; c'est assez, si vous voulez bien donner votre concours à Michel pour la fabrique que nous allons établir, et qui remplacera la vieille fabrique «en chambre» Ateline, par la fabrique «industrielle» Eck et Debs-Ateline. Dans six mois, nous marchons. Nous pouvons avoir pour soixante-quinze mille francs les bâtiments de l'établissement Vincent, qui en ont coûté quatre cent mille il y a six ans; nous y installons nos métiers; nos essais sont faits; nos échantillons sont prêts; dans six mois, je fous le tis, nous filons et nous battons; pas de tâtonnements, pas de coûteuses expériences. Nous ferons venir de Roubaix les ouvriers qui nous manqueront; assez d'ouvriers ont émigré d'Elpeuf à Roubaix, pour que nous fassions revenir quelques-uns de ces pauvres émigrés; cela sera trôle.

Il se mit à rire, enchanté de ce bon tour de concurrence commerciale.

—L'engouement du peigné commence à se calmer, on s'aperçoit que deux toiles appliquées l'une contre l'autre sans que la laine soit mélangée se coupent vite à l'usage; on s'aperçoit aussi que les couleurs vives qui plaisent chez le tailleur virent et passent exposées à l'air, et betit à betit on revient au foulé; le chour où l'évolution sera complète, nous serons là monsieur Ateline, et nous livrerons conforme. Ah! ah!

Il parlait en marchant de long en large dans son bureau, alerte, léger comme s'il avait trente ans et commençait la vie avec l'élan de la jeunesse: Ah! ah! cela serait drôle! Peut-être ne pensait-il guère à Berthe et à Michel, en ce moment, mais à coup sûr, il voyait les broches de son nouvel établissement tourner et il entendait ses métiers battre.

—Il faudra reprendre la marmotte, monsieur Ateline, et avec votre gendre visiter la clientèle parisienne: Eck et Debs-Ateline; nous livrons conforme; la vieille maison Ateline revit, et il faut croire qu'elle ne s'éteindra pas de sitôt; maintenant cela dépend de fous; allez trouver fotre mère. A bientôt, mon cher ami; mes amitiés à mademoiselle Perthe.

Quel revirement! Adeline était entré le désespoir au coeur et la honte au front; il sortit relevé, rayonnant; sa vie finie recommençait avec sa fille et par son gendre.

S'il avait osé, il aurait couru pour être plus tôt auprès de Berthe, mais qu'eût dit Elbeuf s'il avait vu courir son député?

Au moins marcha-t-il aussi vite que possible, pour ne pas se laisser retenir par les gens qui voulaient l'aborder, saluant à droite et à gauche, sans se donner le temps de reconnaître ceux à qui il distribuait ses coups de chapeau.

Certes, oui, il reprendrait la marmotte et avec joie. Berthe mariée, mariée à l'homme qu'elle aimait, quel apaisement, quelle tranquillité! il la verrait heureuse; les broches de la nouvelle fabrique tournaient aussi devant ses yeux, et les métiers battaient à ses oreilles: la langue que le père Eck venait de lui parler l'avait rajeuni de vingt ans; comme elle sonnait mieux que l'éternel: «Messieurs, faites votre jeu; le jeu est fait, rien ne va plus?»

Sous prétexte de faire nettoyer la charrette devant elle, Berthe était restée dans la cour; quand elle aperçut son père, elle courut à lui.

Mais, avant d'arriver, elle lut dans les yeux de son père que c'était une bonne nouvelle qu'il apportait.

En deux mots il lui raconta ce qui s'était passé: le consentement donné par madame Eck, la création de la fabrique nouvelle dans les établissements Vincent.

—Dans un mois tu peux être mariée, avant six mois la fabrique peut marcher.

Elle lui sauta au cou et le serra dans une longue étreinte.

—Mais il nous faut maintenant le consentement de ta grand'mère.

—Le donnera-t-elle? dit Berthe avec angoisse.

—Puisque madame Eck a donné le sien, il me semble impossible qu'elle le refuse.

Mais ce ne fut pas le sentiment de madame Adeline quand il lui exprima cette espérance.

—Maman ne voudra pas nous faire ce chagrin, dit-il.

—On est peu sensible au chagrin qu'on fait aux gens, quand on est convaincu que c'est dans leur intérêt qu'on agit et pour leur bien,—et cette conviction est celle de ta mère. Au reste elle t'attend dans sa chambre; va tout de suite lui parler.

—Bonjour, mon garçon, dit la Maman en le voyant entrer. Berthe m'a annoncé que tu venais passer quinze jours avec nous, cela va nous faire du bon temps à tous; je suis bien heureuse de cela.

Elle l'attira et l'embrassa.

—Quand on est jeune, on peut rester séparé de ceux qu'on aime, dit-elle, qu'importe? on a devant soi de beaux jours pour se rattraper; mais à mon âge, quand les heures sont comptées, celles de l'absence sont bien longues.

—Tu pourras faire ce bon temps meilleur encore, dit-il.

—Moi, mon garçon, et comment?

Il expliqua comment: aux premiers mots, la Maman voulut lui couper la parole:

—Il ne devait jamais être question de ce mariage entre nous, dit-elle vivement.

—Il n'en a pas été question tant que les conditions ont été les mêmes, mais aujourd'hui elles sont changées.

Et il dit quels étaient les changements qu'apportaient à ces conditions le consentement donné par madame Eck et l'acquisition des établissements Vincent.

—Je crois bien qu'elle consent, cette vieille juive, s'écria la Maman, voilà vraiment un beau sacrifice.

—Elle peut être aussi attachée à sa religion que tu l'es à la tienne.

—Est-ce que c'est une religion? Et puis, si elle était attachée à sa religion, comme tu dis, elle ne céderait pas plus que je peux céder moi-même. Il ne manquerait plus que j'imite une juive! Peux-tu me le demander?