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Barbe-bleue

Chapter 13: IV
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About This Book

The narrative follows a visiting nobleman who accepts an invitation to a secluded estate whose owner lives in strict solitude after his wife's unexplained death. Village gossip, a reticent physician, and an imposing mausoleum frame the host's furtive reputation, while conversations and observations gradually expose the household's guarded rhythms. The plot moves through social encounters and mounting curiosity, exploring themes of secrecy, mourning, isolation, and the power of rumor as neighbors and visitors try to reconcile outward respectability with hidden pasts.

«Je vous ai épousée il y a six mois. Pas un nuage ne s'est jamais élevé entre nous. Aujourd'hui sans aucun motif, vous saluez mon retour par des outrages, par des menaces! Je n'y comprends rien... Je m'y perds! Répondez! que vous ai-je fait?»

Pauline prit une plume et traça ces mots:

«Un hasard m'a tout appris!... Je sais qui vous êtes et ce que vous avez fait... Je ne puis plus être à vous. Ne voulant rien vous devoir, je ne vous serai point à charge... Le scandale et le bruit sont partout de trop. D'ici à une heure trouvez donc un prétexte honnête et plausible pour nous séparer.»

Et elle fit passer la lettre au baron par le moyen que le baron avait employé lui-même.

Pottemain, qui attendait, fondit sur le papier, déchira l'enveloppe en l'ouvrant, puis après en avoir lu rapidement le contenu, il froissa la lettre avec colère et la mit dans sa poche.

Un instant, il rêva; enfin, d'un visage un peu rasséréné et comme si une inspiration soudaine lui venait, il traça la réponse:

«Il a dû y avoir des fous dans votre famille et vous savez que la folie est héréditaire.

«Désirant éviter toute espèce de trouble, n'aimant ni le bruit, ni le scandale, je me range à votre avis et je souscris à votre proposition.

«Possédez-vous donc! Dissimulez devant nos gens... Je serai, je vous le promets, impénétrable pour vous donner l'exemple.»

Il porta la réponse, puis sonna. Un instant après, tintait la cloche du dîner.

La résolution de Pauline fut rapidement prise, car dix minutes plus tard, elle apparaissait sur le seuil de sa chambre, ayant changé de robe et rattaché ses cheveux.

Il faisait presque nuit. Tandis qu'un valet se tenait prêt, un flambeau à deux branches à la main, à descendre devant son maître en éclairant l'escalier, Pottemain tendit en souriant son bras à sa jeune épouse, qui, muette et sans trouble apparent, y posa sa main gantée et descendit avec lui.

Un seul détail trahissait en elle une recherche étrange; elle ne s'était parée d'aucun des bijoux de sa corbeille et ses boucles d'oreilles étaient celles que Berthe et Georges lui avaient offertes.

La galerie donna des forces aux acteurs pour jouer leurs rôles. Pauline plus encore que Pottemain en avait besoin.

Ils dînèrent sans manger, comme au théâtre, et comme au théâtre, ils se parlèrent sans penser.

A peine au dessert, le baron dit tout haut:

—Les tristes émotions de cette journée paraissent, mon amie, vous avoir éprouvée autant que moi-même. Peut-être désireriez-vous goûter de suite un peu de repos?

Pauline ayant fait un signe d'assentiment, il continua, s'adressant au valet:

—Qu'on s'assure de la clôture des portes et des barrières et qu'on m'apporte les clefs dans ma chambre. Madame va se retirer dans la sienne... Veillez à ce qu'il y ait grand feu dans l'une et l'autre et que le jardinier lâche les chiens avant d'aller dormir!

Là-dessus, il se leva, offrit son bras à la baronne avec autant d'empressement et de grâce que pour l'amener dans la salle à manger.

Du tour encore ouvert par lequel on passait les plats, Victorine lança au couple déjà désuni un regard de haine et de triomphe.

Peu après, il se fit un grand silence, à peine troublé par le tic tac d'une vieille horloge à poids, aux rouages énormes, dont la dent rongea lentement les heures de cette nuit sans sommeil et sans amour.

Pauline la passa sans se déshabiller, accoudée plutôt que couchée sur son lit et l'oreille au guet en dépit des assurances que lui avait réitérées le baron en lui souhaitant bonne nuit.

La pauvre fille avait lu des romans où des forçats du temps de la marque se trahissaient, après des années de bonheur conjugal, par quelque accident dramatique ou vulgaire, comme la soudaine invasion d'un gendarme ou la déchirure d'une chemise qui mettait leur épaule à nu...

Comment la pauvre institutrice se trouvait-elle transportée réellement en un clin d'œil au beau milieu d'une de ces situations tragiques, écloses dans l'esprit des romanciers? Comment ses protecteurs avaient-ils été aussi aveugles?

Mais il fallait sortir de là. Il fallait au risque de passer décidément pour folle, et même en affectant de l'être tout à coup devenue, recourir dès l'aube à Jacques de Guermanton et obtenir de lui une voiture et un cheval pour aller en courant s'ensevelir dans le premier cloître venu.

On laisserait Jeanne s'écrier une fois de plus:

—Mais c'est par trop extraordinaire!

Et Pauline, de peur d'être retenue par les petits bras des deux enfants, s'esquiverait avant le réveil.

Mais le couvent n'est pas une retraite pour une femme en puissance de mari, si elle ne plaide point en séparation et si elle ne veut articuler aucune plainte.

Le premier commissaire venu peut, au nom de la loi, la sommer de réintégrer le domicile conjugal.

La femme est la chose du mari, bien plus que ses domestiques qui donnent huit jours quand ils veulent se faire remplacer.

En paraissant céder provisoirement, le baron Pottemain n'avait pas dit qu'il abdiquât.

Jusqu'ici il n'avait rien avoué. Il avait même le beau rôle, ayant subi d'assez bonne grâce, en somme, ce qui ne pouvait être dans l'esprit de tous, que le caprice d'une exaltée.

Comment faire, alors?

Obtenir une séparation en règle, le divorce, c'était faire intervenir la loi. Et la loi française, qui ne veut pas connaître l'incompatibilité d'humeur ne pouvait être invoquée que si Pottemain, dénoncé pour ses crimes, était traduit en cour d'assises!

La mort! Il n'y avait donc, au fond, pour la pauvre abandonnée, que la mort! La mort seule, acceptée par Pauline, dénouait la situation d'une façon bizarre, mais muette...

Elle y songeait... elle en cherchait le moyen quand apparurent les premiers feux du jour, salués par le concert des oiseaux peuplant les bosquets.

Elle ouvrit sa fenêtre et éprouva une sorte de soulagement, comme si ce réveil de la nature entière lui était un encouragement à vivre.

L'horizon qu'elle découvrait de là était prestigieux. Les coupoles vertes des grands arbres s'étageaient devant elle aux flancs du coteau, et plus loin, les plans contrariés de la forêt se perdaient dans l'azur.

A gauche, à près d'un kilomètre, sur une sorte de promontoire, également chargé d'arbres, il y avait un point blanc, et ce point blanc était surmonté d'une aiguille terminée par une petite croix.

Ce qu'elle avait entendu, que les restes de la première baronne Pottemain étaient ensevelis dans le parc, lui revint en mémoire et une curiosité maladive attira son attention de ce côté.

—Faisons connaissance, dit-elle, avec le port d'où elle s'est embarquée pour l'autre monde.

Il faisait un beau temps, presque tiède. Elle se vêtit d'une matinée, jeta sur ses épaules une mantille de guipure blanche et dissimula dans sa poche le revolver qu'elle avait gardé toute la nuit à sa portée et dont elle ne voulait plus se séparer.

Mais au moment de sortir pour accomplir ce pèlerinage, elle se souvint de l'ordre donné la veille et probablement tous les jours par l'ogre du château, de lui apporter les clés à l'heure du couvre-feu.

Les portes devaient être closes et verrouillées et plutôt que de demander les clés, elle serait restée prisonnière.

Elle attendit donc patiemment que les domestiques fussent levés et dès que de sa fenêtre elle eut reconnu aux allées et venues du personnel, que la consigne était levée, elle descendit sur le perron et se dirigea à pas lents vers le parc.

La marche à l'air pur et au soleil naissant rendit des forces à Pauline qui, après s'être orientée, s'achemina vers le mausolée.

Après l'avoir souvent perdu de vue, elle atteignit enfin la pente qui y conduisait en zigzags parmi les hêtres.

Là on entendait le bruit argentin des clochettes. C'étaient les vaches du prochain domaine broutant avec volupté des herbes fleuries dans la futaie.

Comme elle avait envié le sort des fauvettes des buissons, elle envia le sort de ces animaux, qui ne connaissent de la vie que le présent et qui ne meurent qu'une fois... tandis que, harcelé par l'attente ou par la mémoire, l'homme regrette ce qu'il n'aura plus ou redoute ce qui l'attend!

Encore quelques pas et elle allait toucher le but.

Le tombeau était une chapelle en pierre blanche, déjà verdie par l'humidité et dont chaque extrémité ouverte et bordée par un arceau, était close par une petite grille.

Par la première de ces grilles, elle vit un autel dont les vases contenaient encore quelques tiges de fleurs desséchées.

Puis élevé sur une stèle adossée à l'autel, elle considéra le buste de la défunte, qui semblait, par l'expression de son visage, lancer aux vivants un regard inexprimable de défi et leur dire:

—Réfugiée dans la mort, je suis désormais à l'abri de vos coups!

Cette composition ne pouvait être que l'œuvre d'un grand artiste, inspiré à coup sûr par une pensée singulière.

Car pour donner à cette figure l'air de se réjouir d'être morte, il fallait qu'il l'eût connue vivante et qu'il eût pénétré son secret.

Mais Pauline attribua l'idée que la vue de cette statue faisait naître en elle à l'état d'esprit particulier où elle se trouvait.

Elle se recueillit un instant et avança vers l'autre extrémité de la chapelle.

Comme elle l'atteignait presque, une voix s'éleva de derrière le monument:

—Hé!... Bas-Rouge!... Va... va!... Tou! tou! tou!

Et aussitôt, Pauline entendit l'aboiement d'un chien dans le fourré, puis le trot de quelques vaches surprises en maraude au milieu d'un taillis.

Un instant après, le chien parut, laissant pendre hors de sa gueule sa longue langue rose. C'était un mâtin de haute taille, au poil hérissé comme un loup.

—Couche ici, Bas-Rouge, reprit la voix.

Pauline, une main au mur, l'autre sur sa mantille croisée, se pencha légèrement pour découvrir l'être qui parlait et elle aperçut un pâtre de quatorze ans, déguenillé comme un mendiant, mais au visage doux, comme un berger de Théocrite, à moitié caché par une forêt de longs cheveux blonds épars.

Bien que la jeune femme ne fit aucun bruit, Bas-Rouge, averti par son instinct, tressaillit, gronda sourdement et l'enfant leva la tête.

A l'aspect de l'étrangère, il eut un petit geste de frayeur, et Pauline, pour le rassurer, lui dit:

—Ne crains rien, mon ami! je suis la baronne Pottemain, ta maîtresse...

Après un court silence, l'enfant secoua la tête lentement, puis:

—Non... Vous n'êtes pas Mme la baronne... Mme la baronne, elle est là!

Et du doigt, il désignait le monument.

—Oui, la première baronne, qui est morte, repose là en effet... Mais je suis la seconde baronne.

—Ah! fit simplement le pâtre.

—Comment t'appelles-tu? reprit Pauline.

—Jeannolin.

—Qu'est-ce que tu fais?

—Je garde les bêtes du domaine de Bois-Peillot... tiens!

Et l'enfant tourna la tête d'un air maussade comme s'il n'eût répondu qu'à regret et qu'il fût décidé à ne pas continuer la conversation.

Mais cet être bizarre intéressait Pauline.

Elle s'approcha et d'un ton caressant:

—Pourquoi me boudes-tu? demanda-t-elle. Je ne t'ai rien fait.

—Non!... Mais j'ai rien à dire... puisque vous êtes la femme du Sournois! répliqua le pâtre d'une voix bourrue.

Pauline ne se tint pas pour battue.

—Je ne suis pas méchante... moi! Voyons... pourquoi ne me réponds-tu pas? Tu n'aimes donc pas ton maître, le Sournois, comme tu l'appelles?

—Non!

—Pourquoi?

—Parce qu'il a fait du mal à ma bonne maîtresse, la baronne...

L'enfant regarda un instant la jeune femme, puis comme si cet examen eût tout à coup provoqué chez lui une subite sympathie pour son interlocutrice, il reprit:

—Il a fait du mal... beaucoup de mal à ma bonne maîtresse... et il vous en fera aussi à vous... vous verrez,.. Le Sournois est méchant pour tout le monde...

Pauline frissonna en entendant cette prophétie et l'enfant continua:

—Ils disent comme cela dans le pays que je suis berdin... mais je ne le suis point!... Mais dâ—non!,.. et je vois clair... Je l'aimais bien, ma bonne maîtresse, elle me donnait des habits, des gâteaux... et des sous... Le Sournois l'a fait mourir... Elle est là... Pastouret aussi était un bon garçon... Il m'emmenait à la chasse... Le Sournois l'a tué, l'autre jour... Je le sais bien... Et même qu'un ami du Sournois m'a tiré dessus...

—Tu dis que tu as vu?,.. interrompit Pauline suffoquée.

—Tiens! pardine, j'étais tout à côté de lui... quand le pauvre Pastouret est tombé... Pan! pan!... comme sur un lapin... Il me faisait peur, le Sournois! Alors, je me suis ensauvé et c'est là qu'un de ses amis m'a tiré dessus... Il m'a manqué, par exemple...

Pauline resta atterrée en écoutant cette confession inattendue.

—Ça m'est égal, reprit le petit pâtre, après une minute de réflexion, je me suis bien vengé du Sournois, et la baronne doit être contente.

—Qu'as-tu fait? demanda Pauline.

—Oh! pas vous... répliqua Jeannolin, l'autre baronne qui est là,.. dans la chapelle.

—Voyons, aie confiance en moi, qu'as-tu fait? demanda de nouveau la jeune femme.

Mais l'enfant secoua la tête.

—Non, pas vous! Vous, vous iriez le répéter au Sournois...

—Par l'âme de la morte, je te jure qu'il n'en saura rien... Aie confiance... et comme ton ancienne maîtresse que tu aimais tant, je te promets d'avoir soin de toi.

—Eh bien, puisque vous m'avez promis... de garder pour vous ce que je vous dirai... écoutez... Il a été bien attrapé, le Sournois, hier!... C'est moi qui ai mis le feu aux gerbes de blé...

Et le berdin éclata d'un rire nerveux et strident.

—Tais-toi! tais-toi! fit Pauline épouvantée en apercevant au loin, sur le perron, la silhouette de Victorine. Tous les jours, tu reviens faire paître tes vaches par ici?...

—Tous les jours... et je viens m'asseoir là, contre la chapelle de la baronne...

—Je reviendrai... à demain!...

Et Pauline s'éloigna, l'âme bouleversée de ce qu'elle venait d'apprendre, tandis que le berdin lançait Bas-Rouge de nouveau à la poursuite des bêtes qui s'éloignaient trop du pacage.

—Tou! tou! tou! Bas-Rouge! Ramène! ramène!

IV

Cependant le baron Pottemain n'avait pas mieux dormi que Pauline.

Il avait passé sa nuit à former des conjectures sur ce mot plein de menaces que lui avait jeté la jeune femme indignée:

Je sais tout!

Tout? Quoi?

Et ce qu'il pouvait y avoir d'affreux et de compromettant sur son compte, de quelle source le tenait-elle?

Le jour parut avant qu'il eût pu résoudre cet irritant problème. Pottemain se leva et, à l'heure même où Pauline accomplissait son pèlerinage au mausolée de la défunte baronne, il commença sa toilette.

Par un caprice bizarre et inexplicable, il abattit ses moustaches et tailla ses favoris à pleins ciseaux.

Sans doute trouvait-il qu'il s'était trop fait de violence aux jours de sa poursuite amoureuse, c'est-à-dire durant plusieurs mois, en sacrifiant, contre son habitude, au fer à friser et aux cosmétiques.

Victorine, qui, à cet instant même, apportait de l'eau chaude, resta stupéfaite. Toutefois, elle crut utile d'annoncer à son maître qu'on avait déjà vu Mme la baronne en course dans le parc, bien qu'il ne fût pas sept heures du matin.

—Madame sort de bien bonne heure! glissa sournoisement à l'oreille du baron l'ex-servante-maîtresse.

—C'est qu'elle aime la nature! répliqua le Normand, qui ne voulait pas paraître étonné.

Sans ajouter un mot, au grand étonnement de Victorine, il continua à se savonner le menton d'un geste ample et symétrique, se bouchant les lèvres avec la mousse du pinceau à barbe, ce qui lui donnait l'air d'un masque de plâtre fendu d'un coup de sabre.

Victorine pensa que son maître devait être bien préoccupé pour qu'il ne lui prît pas la taille, comme il le faisait aux bons jours.

—Oh! fit-elle d'un air pincé, comme vous voilà grave et sage, aujourd'hui!

Cette fois Pottemain se fâcha. Il interrompit son opération et, se retournant vers sa servante:

—J'en ai assez, s'écria-t-il, de tes observations et de tes familiarités. Tu sais à quelles conditions je t'ai gardée à mon service?

—Vous ne pouviez guère faire autrement... riposta aigrement Victorine, à moins de vous conduire avec moi comme avec ce pauvre Pastouret.

—Que veux-tu dire? cria le baron, menaçant.

—Moi? Oh! rien!

—Tant mieux! Mais tu sauras que je ne crains personne... et j'entends être le maître chez moi et savoir tout ce qui s'y passe... Je t'ai chargée du soin de me renseigner... Or, hier, en mon absence, pendant que j'étais à l'incendie de Sainclair... on a causé... quelque chose s'est passé que j'ignore... Qui la baronne a-t-elle vu après mon départ et qu'a-t-elle fait?

Victorine sourit imperceptiblement.

Elle comprit que sa trahison avait porté ses fruits, que la rupture entre les époux était sinon accomplie, du moins près de s'accomplir, et elle triompha. Mais elle sut cacher le contentement intérieur qu'elle éprouvait.

—Ce qui s'est passé hier? fit-elle, mais rien... rien du tout, sinon que madame, à qui j'offrais mes services après votre départ, m'a paru étrange, bizarre. Elle m'a renvoyée, puis elle a jeté un châle sur ses épaules et est partie toute seule, à travers bois... Je lui ai trouvé l'air un peu fou... Une heure après je l'ai vue revenir avec vous... Je ne sais rien de plus...

—Et tu n'as pas parlé? insista Pottemain, en regardant fixement dans les yeux la servante-maîtresse.

—Moi? que lui aurais-je dit? fit Victorine en soutenant hardiment le regard étincelant de son maître.

—Personne ne l'a approchée après mon départ?... Tu peux l'affirmer?

—J'affirme que je n'ai vu personne.

—Tout cela est bien extraordinaire, grommela Pottemain entre ses dents. Et ce matin, qu'a fait la baronne? Tu dis qu'elle est sortie?

—Oui... dès que les portes ont été ouvertes, elle est descendue au parc et s'est rendue du côté du monument de la défunte baronne. Je croyais que vous le saviez, ajouta-t-elle, d'un petit ton sarcastique.

Mais le baron ne releva pas cette pointe.

—Où est-elle à présent?

—Tenez, écoutez! fit Victorine, en étendant sa main vers la fenêtre.

On entendit à ce moment plusieurs détonations successives.

—Elle est au stand en train de se faire la main... Et, vous savez, en voilà une qui s'entend à tirer... Elle fait mouche à tout coup...

—C'est bon! fit Pottemain impatienté, tu peux te retirer, mais je te préviens que j'entends être tenu au courant de tout ce que fera et dira la baronne en mon absence. Arrange-toi pour qu'elle reste continuellement sous ta surveillance. J'ai mes raisons... Tu as compris? C'est entendu?

—C'est entendu!

—C'est bien!

Victorine sortit, fière de ce premier résultat qu'elle venait d'obtenir. Cette femme chez qui n'était accessible nul autre sentiment que l'intérêt personnel, trouvait un plaisir âpre à braver le danger.

Elle regrettait modérément Pastouret, surtout à la pensée que, si le succès couronnait ses efforts, à elle seule reviendrait la toute-puissance.

C'était un duel engagé entre elle et le baron, et elle était décidée à ne pas reculer d'un pas, à tout oser, même, au prix de sa sécurité propre.

Bois-Peillot méritait bien qu'on se compromît un peu et, après tout, qu'avait-elle à craindre? Rien ne serait plus difficile à prouver que sa complicité dans le cas où les affaires tourneraient mal.

Donc ayant tout à gagner, pas grand'chose à perdre, elle n'avait pas hésité à mettre le feu aux poudres et elle était résolue à poursuivre son œuvre.

Une fois sa toilette terminée, le baron descendit au jardin et s'achemina vers le stand où Pauline continuait à s'escrimer.

Il salua poliment sa femme, l'appelant de son prénom, de l'air le plus dégagé du monde.

A son approche, Pauline avait frémi. Elle lui répondit, néanmoins, sur le même ton et sans se déranger, quoique avec moins d'aisance.

—Oh! mais, vous tirez à ravir! fit le baron. Vous chassez volontiers... je parierais.

—Mon père, repartit Pauline, m'a donné l'habitude des armes à feu et je me suis fréquemment exercée, à Guermanton, avec une carabine de salon; mais je ne chasse pas... ayant horreur d'ôter aux êtres vivants ce que je ne puis leur rendre.

Ces paroles furent prononcées avec un accent net et cassant auquel le baron affecta de ne pas prendre garde.

Il reprit sans aucune ironie:

—Seriez-vous donc membre de la Société protectrice des animaux?

—Non, répliqua Pauline, et je sais à peine ce que c'est; mais j'ai, pour les animaux comme pour les humains, les sentiments de la nature.

—De quelques natures à part, devriez-vous dire, car la nature est essentiellement féroce et l'antagonisme est sa loi. Elle ne crée que pour détruire et tout ce qu'elle anime souffre... Mais pardon! la nature vous est chère et j'ai tort de parler ainsi, car, pour la contempler, vous sortez, paraît-il, d'assez bonne heure...

—Il est vrai, dit la jeune femme, sa vue console et raffermit mon cœur.

Pottemain écouta sans rien dire cette réponse, s'occupant à tracer sur le sable des arabesques avec le bout de sa canne.

Enfin, il soupira:

—Vous possédez à un degré très louable le respect du bien des autres... Que ce sentiment ne s'étend-il jusqu'au bonheur de votre mari!...

—Vous?... mon mari?... Ah! c'est vrai!

Et Pauline regarda le baron d'un air de telle hauteur et de tel mépris qu'il en frissonna, lui que rien n'effrayait trop sur la terre.

Dans ce coup d'œil, elle remarqua qu'il n'avait plus de barbe et que cette métamorphose mettait au jour la brutalité de ses traits. C'était un autre homme et comme la mise à nu de l'homme intérieur.

—Vous êtes changé, dit-elle involontairement.

—Mais prêt à recouvrer mes avantages, s'ils doivent me faire recouvrer votre sympathie. La barbe pousse vite. Seulement c'était un soin de plus et cela m'ennuyait. Cependant, je vous le répète, pour vous plaire...

—N'y songez plus, répliqua simplement Pauline.

—Voyons, dit tout à coup le baron, combien de temps cette triste plaisanterie durera-t-elle? Croyez-vous que je vous aie épousée avec la perspective d'être traité par vous comme un chenapan?

—Veuillez me dire, monsieur, qui de nous deux a trompé l'autre?

—Franchement, je ne puis m'expliquer l'horreur subite que je vous inspire depuis hier... Voyons, de quel manquement grave s'est rendu coupable, à votre endroit, ce pauvre baron? Racontez-lui cela comme s'il était un autre... et ne lui tenez pas plus longtemps rigueur.

Ce disant, il s'avança vers sa femme.

—Demeurez à distance, fit Pauline en reculant d'un pas.

Mais sans qu'elle s'en rendît exactement compte, par sa phrase empreinte en apparence d'une franche bonhomie, le baron venait de recouvrer une partie de son avantage.

A cet instant précis, un doute et la crainte vague d'une injustice criante envers un innocent calomnié traversèrent comme une étincelle électrique, et en dépit des témoignages accumulés, le cœur de Pauline, qui ne haïssait au fond que de désespoir de ne pouvoir aimer.

Quelque légère que fût la détente, le baron Pottemain en profita, en stratégiste de premier ordre, pour démasquer une nouvelle batterie.

Il s'approcha de nouveau de sa femme, la fit asseoir sur un banc de mousse et s'assit près d'elle.

—Je le sais, continua-t-il, j'en suis sûr... Hier, quelqu'un m'a calomnié auprès de vous... J'ai des ennemis, autour de moi peut-être, et dont je ne me doute pas... Nommez-les moi... Dites-moi ce qu'on vous a rapporté... que je puisse au moins me justifier...

Pauline se recueillit un instant, passant rapidement en revue, avec cette lucidité de conscience familière aux gens d'honneur, les dangers qu'elle ferait courir aux dénonciateurs par l'aveu de la dénonciation.

Ces dénonciateurs étaient au nombre de trois: Pastouret, Victorine, Jeannolin.

Le premier avait écrit la dénonciation. Il était mort, et dès lors à l'abri.

La seconde avait apporté la dénonciation et elle était bien vivante, celle-là.

Mais elle connaissait des secrets terribles et elle était femme à s'en servir, comme d'une arme empoisonnée. La nommer c'était la désigner à la colère et à la vengeance du baron. A moins d'un nouveau crime qui fermerait la bouche de la servante-maîtresse, l'éclat et le scandale étaient inévitables, et un scandale dans lequel sombreraient sa fortune et son avenir à elle, un scandale qui marquerait d'une tache ineffaçable le nom qu'elle était condamnée à porter à jamais.

Elle ne se sentit pas la force de reconquérir peut-être sa liberté à ce prix.

Quant au troisième, Jeannolin, qui, avec l'abandon et l'innocence de son âge, avait confirmé la dénonciation, Jeannolin qui avait vu, qui avait incendié Sainclair, il était perdu, si Pauline attachait un simple soupçon à sa trace.

En conséquence, la jeune femme restreignit son thème.

—Vous vous souvenez, dit-elle, que nous avons arrêté, hier, les bases de notre séparation. Vous m'avez demandé de feindre pour éviter le scandale. Ainsi donc, vous tenez à l'éviter. Je m'y suis prêtée, m'y prête encore. Si vous respectez ma liberté absolue vis-à-vis de vous, je respecterai la vôtre. Donnant, donnant. Vous ne gagnerez rien au delà, ni par menaces, ni par promesses, ni par soumission. Si vous insistez, pour gagner un pouce de terrain, je regarderai le pacte comme rompu et alors commenceront le scandale et ses suites. Si vous me persécutez dans l'ombre, je crierai ce que vous êtes... et je le crierai sur les toits. Vous pourriez me tuer, pour m'imposer silence, j'en conviens, mais le silence ne se ferait point sur ma tombe. Dussé-je—et retenez bien mes paroles!—dussé-je, par l'effet de quelque subtil poison, ou tout autrement, sembler morte de mort naturelle, mes précautions sont déjà prises. J'ai mis quelque part les faits de ma cause et de la vôtre en sûreté!

Pauline mentait pour la première fois de sa vie. Mais elle mentait, comme on use, sur un champ de bataille, d'une ruse de guerre pour sauver une armée, c'est-à-dire avec l'aplomb et le courage du désespoir.

Le baron considéra sa femme d'un air d'étonnement stupide. Il se contraignit d'abord pour ne pas éclater.

Puis il finit par sourire avec une ironie triste et contenue:

—J'avais deviné juste, dit-il d'une voix parfaitement calme. Pauvre amie! Voulez-vous m'accorder la faveur de vous tâter le pouls?

—Faites! répondit Pauline d'un ton de défi.

—Il paraît, reprit le Normand en lui palpant le poignet d'une main douce et légère, que le climat des tropiques n'est pas sain à de trop jeunes cerveaux. A quel âge avez-vous quitté Ceylan? Avez-vous eu les fièvres de l'Inde? Avez-vous avalé, dans votre enfance, quelques-uns de ces subtils poisons dont vous parliez tout à l'heure?

—Je suis, repartit Pauline, aussi saine d'esprit que de corps.

—Trop arrêtée, dit Pottemain, cette opinion ne serait chez vous qu'un symptôme de plus, songez-y.

Pauline comprit, se troubla en pensant à certaine statistique qui range et dénombre, à côté des erreurs judiciaires, les erreurs volontaires ou non de quelques médicastres, prompts à enfermer des gens raisonnables, mais incommodes, dans des maisons d'aliénés.

—Ah! dit-elle en s'affermissant contre son émotion, ce serait là votre plan de campagne?

—Oh! certainement, dit le baron, je dépenserais jusqu'à ma dernière pistole plutôt que de laisser une maladie aussi grave, compromettre une santé—malgré tout—aussi chère, sans épuiser tous les moyens de la science, toutes les ressources de l'art!... Mais, voyez, il suffit souvent de la volonté, au début de ces affections funestes, pour en triompher pleinement. Essayez de vous raidir contre une aberration dangereuse. Quand cette malheureuse idée d'avoir en face de vous un étrangleur de l'Inde vous assiège, faites effort pour penser à autre chose. Vous parlez de la nature, vous l'aimez, fiez-vous à ses inspirations. Elle doit vous rapprocher d'un homme qui vous aime et qui vous en a donné la plus rare et la plus éclatante preuve, dans un siècle où le secret ressort de tous les actes n'est que l'intérêt. Venez alors à moi, rassurez-vous, en vous appuyant sur moi, contre vous-même. Tenez, je vous plains: je ne vous en veux pas. A force de me voir vivre à côté de vous en paix et en bonne amitié, à force de trouver en moi une obligeance continuelle et une inaltérable bienveillance, vous surmonterez votre mal et vous bannirez loin de vous les diables bleus!... Cela vous va-t-il? Que vous coûte un essai? Je vous défierais bien de me haïr et de me soupçonner, si vous aviez vécu un ou deux ans avec moi. Tenez, un exemple: quand aujourd'hui on viendrait vous dire que M. Jacques de Guermanton a fait cuire un petit enfant pour le manger, vous ririez au nez du dénonciateur... Si vous étiez un peu médecin, comme moi, vous connaîtriez l'influence occulte de certains viscères sur l'état cérébral. La femme plus que l'homme est en butte à ces influences et la jeune fille plus que la femme. Bien souvent sur la déclaration du médecin le criminaliste lui pardonne. Hé bien! vous sentez-vous un peu réconfortée et rassurée? Promenez-vous, prenez de la distraction, mangez et buvez largement, car les fonctions de l'estomac influent aussi sur la tête. Suppliez-vous d'être heureuse comme je vous en supplie moi-même et, pour y parvenir ne causez pas sans fin avec votre propre manie et votre propre douleur...

Ces paroles, qu'elles fussent hypocrites ou sincères, offraient à l'infortunée la seule chose qu'elle pût souhaiter à cette heure: le moyen de gagner du temps.

Appelant alors à son aide une diplomatie aussi contraire à son habitude de penser tout haut qu'à sa loyale humeur, elle dit à son geôlier:

—Si je suis folle, c'est de honte, de dépit, de chagrin!... Mais puisque vous m'offrez le temps de me guérir, j'accepte la proposition. Je vous prends au mot: je jouirai désormais de la plus complète indépendance. Cette porte de séparation de nos deux chambres sera exactement close. Je m'appliquerai à recouvrer le calme. Vous m'y aiderez par une humeur égale et par un respect absolu de mes caprices. A ce prix, je m'engage sur l'honneur à me conformer à tous mes devoirs apparents, à faire honneur à la maison qui m'abrite. A la première infraction de votre part, je saurai que tout est fini entre nous!

—Vous avez ma parole, comme je prends acte de la vôtre, répondit le baron d'un air de triomphe. A l'œuvre, maintenant!...

Ce fut paisiblement que l'on déjeuna. Mais, aussitôt après, Pottemain courut, sans rien dire, chez M. de Guermanton.

L'apparition de Pottemain à Guermanton fut saluée, par la famille, avec tout l'intérêt qu'inspirent les existences nouvelles.

Et, bien que les sentiments qui s'attachaient au départ de Pauline fussent très opposés chez Jacques et sa femme, tous deux confondirent les marques du plus vif attachement pour elle, dans les politesses qu'ils firent au baron.

Les enfants réclamaient déjà hautement Mlle Marzet, ne comprenant point qu'en devenant Mme Pottemain elle cessât d'être à eux.

L'air penché du nouveau marié n'échappa à personne. Il s'était avancé souriant avec effort et comme affaissé légèrement sous le fardeau de la destinée.

La récente métamorphose de ses traits fut aussi remarquée, et elle ne parut point à son avantage.

Et—que les pressentiments soient des courants véritables, ou que le changement survenu dans la figure de Pottemain mît plus en évidence son caractère réel—Jacques ne présagea rien de bon de cette visite.

Il devina un serpent sous l'herbe et il n'avança qu'avec précaution dans la voie des épanchements.

—Peut-on causer avec vous? demanda Pottemain en regardant Berthe et Georges avec embarras.

Sur un signe de leur mère, les deux mignons diablotins partirent en recommandant qu'on leur amenât Pauline une autre fois.

—Dites-moi, chers voisins, dit le baron en formant avec eux sur trois sièges rapprochés un triangle étroit dont il occupait le sommet, avez-vous remarqué que notre chère amie fût sujette à des accès bizarres de mélancolie ou de fièvre?

—Non, répondirent le mari et la femme d'une seule voix.

—Hé! pourtant, reprit Pottemain d'un air soucieux, le séjour d'un climat extrême comme celui de la presqu'île asiatique doit avoir exercé sur son enfance une influence néfaste!

Et il regardait le plafond, attendant une réponse.

—Pauline est très romanesque! dit enfin Jeanne. C'est une fleur animée pour ainsi dire, sujette à toutes les variations de l'atmosphère et du jour... C'est une de ses grâces! ajouta la jeune femme en voyant se froncer légèrement le front de son mari.

—Mais enfin est-elle parfois en proie à des hallucinations? Croit-elle tout à coup, par exemple, qu'on veut lui nuire... l'assassiner?...

—Elle a eu des terreurs folles dans son enfance, dit Jacques; elle a failli, toute petite, mourir de mort violente avec ses parents, dans les jungles de l'Asie méridionale; mais ici, en pleine sécurité, entourée d'égards et de soins affectueux, comment croirait-elle?...

—L'entendait-on tout à coup traverser les taillis avec les cheveux en désordre, en criant... que sais-je? «Jacques! Jacques!» Non, à Guermanton, elle ne faisait pas cela?

Pottemain regarda tour à tour Jacques, qui devint très sérieux, et Jeanne, qui rougit excessivement, mais qui ne répondirent ni l'un ni l'autre.

—Voyons, reprit bonnement Pottemain, aidez-moi, cette pauvre Pauline a quelque chose de dérangé dans le cerveau.

Le Normand avait bien pesé le mot abominable qu'il venait de jeter dans la conversation. Il examina en dessous M. et Mme de Guermanton.

—Expliquez-vous plus nettement, dit Jacques impatienté, ou laissez ces particularités dans l'ombre!

—J'y viens, reprit le baron. Hier un sinistre dont vous avez sans doute entendu parler...

—Oui, dit vivement Mme de Guermanton, un incendie à deux lieues d'ici. Mais nous n'avons encore aucun détail.

—L'incendie, madame, c'était quarante mille gerbes de froment à moi qui brûlaient! J'y volai, défendant à Pauline de me suivre. Pourquoi l'affliger d'un pareil spectacle? Pourquoi lui faire courir avec moi quelque danger? Bref, quand je revins, triste, impatient de la revoir, elle courait dans le bois. Je pensai que c'était à ma rencontre... Mais ce n'était pas moi qu'elle appelait... J'ai mal entendu, peut-être!

—Vous aurez mal entendu et cela pour deux raisons, dit froidement le père de famille: la première est que, jamais ici, Mlle Marzet n'a été avec nous sur le pied d'une semblable familiarité; la seconde est qu'aucune explication de cette course à travers bois et de cette impatience n'est admissible, à moins que votre absence prolongée n'en fût la cause?

—C'est vrai, c'est bien vrai! dit Pottemain, comme se conseillant à lui-même de se rassurer.

—Est-ce là, poursuivit Jacques sur le ton d'un aimable persiflage, le seul nuage qui se soit élevé entre vous depuis que vous êtes unis?

Le baron répondit d'un ton bas, mystérieux, péniblement résigné:

—Hélas non!

—C'est singulier, dit Jeanne d'un air étrangement contrit.

—Des vapeurs! dit le baron, il faudra peut-être voyager!... Mais je voulais vous parler à cœur ouvert auparavant, vous consulter...

—Il faudrait voyager, en effet, s'écria Jeanne, poussée à bout par des préoccupations nouvelles, aggravées de sa jalousie conjugale.

—C'est votre sentiment? dit Pottemain. Et vous, mon bon voisin? demanda-t-il à Jacques.

—C'est aussi mon sentiment! répéta Jacques d'un ton bref et sévère qui ne lui était pas habituel.

—J'avais pensé à autre chose, reprit le baron. J'avais pensé à vous prier de provoquer une explication, des confidences. Je ne connais pas assez le terrain: vous l'auriez sondé pour moi!

—Je m'y refuse, dit M. de Guermanton sur le même ton. Entre l'arbre et l'écorce, il ne faut pas mettre le doigt.

—Moi, dit Jeanne, je n'offrirais mon intervention qu'à regret, surtout après le refus de mon mari. Je connais Pauline: elle n'avait point de secret pour moi; toute ombre d'investigation pourrait la blesser!... C'est une âme claire, habituellement joyeuse, que d'amers souvenirs ont pourtant le droit d'attrister quelquefois!... Mais votre confiance en elle est bien placée. Croyez-en la mère de famille.

L'exquise délicatesse de cette réponse charma Jacques, qui remercia sa femme d'un long regard et qui toisa ensuite Pottemain d'un coup d'œil froid et altier.

—Ce que vous cherchiez n'est pas ici! lui dit-il en s'efforçant de sourire.

—Vous entendez: le mot de l'énigme, n'est-ce pas?

—Oui, j'entends cela! répliqua M. de Guermanton. Soyez heureux avec votre charmante femme. Restez, vous ferez bien. Voyagez, vous ferez encore mieux. Mais nous n'interviendrons jamais, par respect pour Pauline, pour vous, pour nous-mêmes.

—C'est ce que je craignais! dit le Normand. Vous auriez pu me bien aider! Mais... je conçois certains scrupules, la prudence... Ah! si je savais que Pauline ne fût pas heureuse... Car je ne l'ai épousée que pour être la source du bonheur de quelqu'un!...

Il s'attendrit et, comme dans le cimetière, en prononçant l'oraison funèbre de feu Pastouret, il cacha son visage dans un mouchoir.

Cet attendrissement toucha Jeanne et laissa Jacques impassible.

La visite ne pouvait se terminer que par une invitation à l'adresse de Pauline et de son mari, invitation d'autant plus urgente, que le départ du baron pouvait être plus proche.

M. de Guermanton la fit d'une manière trop succincte pour ne pas laisser à Pottemain toute latitude de refuser.

Il refusa en effet et, se contentant d'annoncer une visite d'adieux que peut-être il ne voulait pas faire, il se retira bien assuré que le cercle était fermé de nouveau autour de Bois-Peillot et que, de dépit d'une allusion faite par le baron à quelque secrète sympathie pour Pauline, M. de Guermanton ne remettrait pas les pieds au château.

C'était peut-être ce qu'il souhaitait!

V

Le baron, de retour à Bois-Peillot, trouva sa femme occupée dans la lingerie à ajuster de vieux vêtements à la taille d'un jeune garçon.

—Que faites-vous? dit-il d'un air qu'il voulut rendre aimable. Vous voilà tailleur à présent?

—Je désire simplement, repartit Pauline, si toutefois vous m'y autorisez, habiller un petit pauvre.

—Oh! rien de mieux, ma chère amie... dit Pottemain. Serait-ce lui, par hasard, qui s'appelle Jacques!

Pauline se pencha sur son travail en changeant de couleur et répondit:

—Il s'appelle Jeannolin. C'est un de vos bergers, et vous le connaissez sans doute.

—Peut-être! fit le baron. Et à propos, continua-t-il, j'ai deux mauvaises nouvelles à vous apprendre. Je viens de Guermanton, où j'ai été reçu fraîchement, je n'imagine pas pourquoi. J'espérais que des relations suivies avec vos amis vous seraient agréables... Ils se dérobent. Vous voilà, malgré moi, bien isolée... L'autre nouvelle est que décidément le feu a été mis exprès à ma grange de Sainclair. Décidément, nous excitons des sympathies partout!... Ah! il est vrai que votre amour me reste pour me consoler... C'est quelque chose... Habillez les pâtres, ma chère! Quant à moi, je vais m'occuper à faire prendre et à faire pendre l'auteur du méfait. Je mets la maréchaussée sur pied à dix lieues à la ronde. Cela va m'occuper huit jours. Après quoi, si vous n'allez décidément pas mieux, nous bouclerons les malles et nous jetterons une plume au vent...

Et, après ce petit discours, empreint d'un léger persifflage, le baron Pottemain tourna les talons, laissant Pauline à son travail.

La jeune femme, si seule dans ce manoir plein de visages louches, s'était prise pour Jeannolin d'une affection singulière.

Elle avait résolu de conquérir l'amitié de ce petit sauvage, bien moins berdin qu'on ne voulait le dire, mais dont l'intelligence fruste avait besoin d'être développée et cultivée.

Elle continuerait ainsi la tâche de la défunte châtelaine, à laquelle le pauvre être avait gardé un souvenir si reconnaissant.

Aussi le danger couru par Jeannolin, auteur de l'incendie de Sainclair, fit, s'il se peut, plus de peine à Pauline que l'abandon de la famille de Guermanton.

Le premier de ces malheurs était pressant et pouvait devenir tragique.

Le second était tempéré, dans l'esprit de la jeune femme, par l'indignation que lui causait la pensée d'avoir été livrée par ses hôtes à un scélérat et de ne pouvoir plus désormais trouver auprès d'eux aucun appui.

Le silence était même imposé d'avance à toute plainte. Eux qui ne lui devaient rien que des égards avaient fait, pour la marier et se séparer d'elle, un sacrifice qui pesait maintenant à sa délicatesse et auquel mille fois elle aurait préféré un sourire ou une poignée de main.

Le baron, tandis que Pauline travaillait avec une douce charité à vêtir le vrai coupable, adressa une plainte au parquet.

C'est toujours une bonne fortune pour un parquet de province qu'une ténébreuse affaire et c'est tout naturel. De quoi serviraient, sans la guerre, les officiers et les soldats?

Une enquête eut lieu.

Ce même substitut, qui tenait les chevreuils de Guermanton en si haute estime, se trouva chargé des préliminaires.

Il vint à Bois-Peillot, assisté de son greffier, dans une voiture de louage.

Cette circonstance lui permit de voir Pauline, transformée en baronne Pottemain.

Jusque-là, pour lui, elle n'avait été personne, mais maintenant elle était riche et par conséquent elle était quelqu'un.

—Ah! c'est pour cela, madame, lui dit le jeune magistrat d'un ton malin, qu'il y a six mois, à Guermanton, vous vous informiez si volontiers de Bois-Peillot et du château un peu délabré alors, mais magnifique aujourd'hui... grâce à vous. Tous mes compliments, madame la baronne!...

Tandis que parlait le substitut, dont les épaules hautes et maigres faisaient l'effet d'un porte-manteau, tandis que, la tête rejetée en arrière comme ses cheveux, il cherchait à résoudre le problème d'apercevoir les objets à travers le pince-nez juché sur les tendons extrêmes de son appareil olfactif, Pauline cherchait, dans son cœur meurtri et saignant, comment elle pourrait dérober un pauvre enfant, coupable d'un gros forfait, aux menottes de la prévention criminelle.

Le substitut, lui aussi, avait trempé dans l'espèce de conspiration qui avait donné à Pauline Pottemain pour époux.

Raison de plus pour le dépister dans des recherches et même pour croire qu'il serait possible de le dépister, car il ne brillait pas par la judiciaire, à en juger par la façon dont il appréciait les physionomies.

Mais Pauline comptait peut-être sans cette habitude contractée dès l'abord au parquet par les jeunes magistrats, de voir partout des coupables et de spéculer à perte de vue sur les antécédents et sur l'attitude des malheureux, comme si rien faisait foi d'un fait, comme le fait lui-même, et comme si une induction devait jamais servir à faire tomber une tête.

Quoi qu'il en soit, elle sentit, de prime abord, que la lutte, à l'occasion de Jeannolin, était entre le substitut et elle. Et comme elle était brave, elle marcha de l'avant, l'oreille et l'œil bien ouverts.

La mort de Pastouret créait une vacance dans le personnel domestique de Bois-Peillot.

Le plus profond taillis n'était pas sûr pour le pauvre Jeannolin, que ses stations avec son troupeau avaient conduit et conduiraient encore sur le théâtre de l'incendie.

Elle eut un éclair de génie féminin, elle demanda Jeannolin au baron pour tenir provisoirement l'emploi de valet au château et, de peur de se voir opposer un refus, elle travailla toute la nuit de façon à ne produire son candidat que proprement vêtu des pieds à la tête.

Jeannolin était de ces enfants de l'amour, qui, n'ayant ni père ni mère, ont, par exception, obtenu grâce, dès leurs premières années, par leur gentillesse.

Le fermier de Bois-Peillot lui avait servi de tuteur et il était couché et nourri (Dieu sait comme!) à charge par lui de garder les troupeaux.

Livré à lui-même, personne ne s'étant jamais avisé de son éducation, il s'était élevé solitairement et sa nature restée fruste avait fait croire dans le pays qu'on était en présence d'un simple d'esprit, un innocent, un berdin...

De son vivant, la première baronne l'avait aimé et choyé de son mieux. Mais depuis trois ans, il avait subi le sort commun des choses à Bois-Peillot; il allait pieds nus parce que Mme Pottemain était morte, que les murs avaient des lézardes et que les ronces avaient poussé partout.

Quand Pauline le présenta timidement au baron avec sa supplique, celui-ci ne le reconnut pas, tant il était changé.

Pauline l'avait peigné et attifé elle-même après lui avoir prescrit les ablutions nécessaires. Jeannolin était vêtu de gris des pieds à la tête; il avait de bons bas bleus des souliers neufs et un vieux ruban rouge, trouvé par Pauline au fond de sa toilette, formait au col de l'adolescent un petit nœud qui éclatait comme un corail sur une chemise de grosse toile d'une blancheur éblouissante.

Le baron examina le petit berger d'un œil assez narquois et dit à Pauline:

—Il vous plaît, madame, d'avoir pour page ce Jeannolin? Soit, essayez-en, mais conseillez-lui de ne pas fracasser ma vaisselle, car il doit être moins habitué à servir un thé qu'à gauler des noix...

—Je me charge de son éducation, dit la jeune femme. Vous n'accuserez que moi de ses fautes.

Le pauvre criminel n'avait pas osé lever les yeux sur le Sournois. Toutefois, c'était déjà une première victoire.

Pauline s'occupa de suite d'initier le nouveau domestique aux détails de son service.

—C'est toi, lui dit-elle, qui serviras à table et voici comment tu devras t'y prendre. Il faut avoir la serviette sous le bras gauche avec l'assiette à donner. Tu prends l'assiette à enlever de la main droite, tu la passes comme ceci dans la gauche, et tu présentes la nouvelle assiette que tu tenais sous ton bras. Marche sans bruit pour faire ton service. Glisse comme une ombre autour de la table. Offre du pain sans que l'on t'en demande et nomme d'une voix brève, à demi-basse et très nette, près de l'oreille droite du convive, le cru dont tu vas remplir son verre. L'important est de ne pas se tromper de verre. Il y en a plusieurs pour chaque personne.

—Jamais je ne me reconnaîtrai là-dedans, soupirait Jeannolin, surtout si M. le baron me regarde... Ça me trouble, voyez-vous...

—Ne le regarde pas...

—Mais s'il me parle?

—Préviens ses ordres, il ne te parlera pas.

—J'ai peur...

—Il faut t'armer de courage... Tu ne seras en sûreté qu'ici.

Deux jours, trois jours se passèrent, d'une longueur mortelle pour les deux complices, car Pauline s'était faite la complice du petit incendiaire en épousant sa cause.

Et l'enquête se poursuivait toujours.

L'assurance ne couvrant pas le sinistre, l'idée de la culpabilité du fermier avait été rapidement écartée. De tous les gens soupçonnés, pas un n'avouait.

Pauline ne perdait pas un mot des rapports, ni des rumeurs, tout en feignant de ne songer qu'au ménage.

Enfin, un soir, le baron, le substitut et le greffier arrivèrent de la ferme de Sainclair avec une satisfaction visible.

Le greffier ployait sous le faix des dossiers déjà formés par de volumineux interrogatoires.

Intervenu comme expert, le docteur Marsay était de la partie.

On se mit à table aussitôt et le baron invita ses hôtes à considérer Bois-Peillot comme leur propre demeure.

—Vous paraissez triomphants, messieurs, leur dit Pauline, pleine d'anxiété. Avez-vous trouvé quelque chose?

—J'ai, dit le substitut d'un air de suffisance et de mystère, mis, je crois, la main sur un garçon suspect et je l'ai expédié en prison à tout événement.

—Et vous le croyez coupable? demanda Mme Pottemain, en feignant de s'occuper beaucoup moins de la conversation que du potage.

—Madame la baronne, répondit le substitut avec une pédanterie enjouée, ceci est le secret de Dieu. Notre rôle consiste à interroger, selon notre sagacité, Pierre, Paul ou Jacques sur le fait délictueux. Celui qui se coupe, se trouble, s'enferre et ne peut prouver immédiatement son alibi, passe à l'état de prévenu. On l'écroue. Puis le ministère public le tenaille et, s'il passe, par sa faute, de l'état de prévenu à celui d'inculpé, il est renvoyé devant la chambre des mises en accusation. Si la chambre confirme, l'inculpé devient accusé et comparaît devant les tribunaux.

—Et ainsi, repartit Pauline, vous tenez le prévenu?

—Et nous le tenons bien! dit gaiement l'homme de justice, en laissant tomber son pince-nez pour déguster son madère.

—Et pourrait-on savoir son nom?

—Facile! dit le substitut. C'est un pâtre, le nommé Bertrand Cassecou...

Jeannolin, qui, à ce moment, offrait du poisson au substitut, laissa tomber le plat qui se brisa sur les dalles. Le magistrat, éclaboussé, se retourna d'un air très contrarié et toisa Jeannolin des pieds à la tête.

Pauline avait poussé un cri.

Il résulta de la chute du turbot un certain trouble et un mélange confus d'exclamations, de plaintes et d'excuses.

—Voilà ce que c'est, murmura Victorine en réparant le désordre, tandis que l'enfant, plus mort que vif, la regardait faire en songeant à Bertrand Cassecou, au turbot et à d'autres calamités encore. Voilà ce que c'est que de se faire servir à table par un berger!

Cette critique adressée au pauvre Jeannolin n'échappa pas au substitut et, pour rompre les chiens,—car le mécontentement du baron menaçait d'éclater—il dit:

—Y a-t-il longtemps, mon ami, que vous ne gardez plus les troupeaux? S'il n'y a pas longtemps, vous êtes excusable.

Jeannolin regarda Pauline, transie de peur en songeant à la réponse probable de l'enfant et il puisa, dans ce regard, plus de force qu'elle n'en avait elle-même.

—Depuis pas assez de temps, répliqua-t-il hardiment, pour n'être pas sûr que Bertrand Cassecou n'est pas coupable...

—Vous le savez? dit vivement le magistrat.

—Je suis sûr que Cassecou n'a rien fait... j'en mettrais ma main dans le feu...

—C'est un de vos camarades? demanda le substitut.

—Oui, dit Jeannolin, nous avons gardé les bêtes ensemble... Pas méchant du tout... Berdin si l'on veut, mais faire du mal à qui que ce soit, jamais!

—Mais, enfin, sur quoi bases-tu cette opinion qu'il n'est que berdin, puisque berdin il y a? demanda le baron intrigué.

Jeannolin essaya, sans y réussir, de regarder le baron en face; il se recueillit, puis:

—Oh! nous autres, dans les bois, ça nous connaît! Les personnes des villes peuvent pas savoir cela, mais le feu prend souvent tout seul dans les champs... Essayez de mettre de l'herbe verte en meule avec une clef dedans... et vous verrez!

—Ce serait bienheureux, s'écria Pauline, si l'on découvrait que le pauvre Cassecou est innocent, que tout le monde est innocent...

Le docteur Marsay, qui avait des raisons de complaire à la nouvelle baronne, jugea qu'elle tenait à ce que personne ne fût coupable et il parla:

—C'est précisément, fit-il d'une voix insinuante, ce que, sur le terrain, il n'y a pas deux heures, j'avais l'avantage d'exposer, en ma qualité d'expert, à ces messieurs... Ainsi, je me charge d'allumer un incendie à quinze lieues de l'endroit où il éclatera une heure après...

—Une heure après quoi? dit en riant le baron qui se moquait volontiers du médecin, bien qu'il lui témoignât d'ailleurs, en toutes autres circonstances, une confiance à toute épreuve.

—Une heure après mon départ, dit Marsay.

—Mais alors vous ne serez pas à quinze lieues.

—Mettons-en dix par le chemin de fer, répliqua le docteur, et n'en parlons plus. Je continue ma démonstration: Soit un débris lenticulaire de carafe, n'importe quel fragment de verre concave jeté au hasard sur le sol et une allumette jetée aussi par hasard, de telle façon que le foyer de la lentille...

—Permettez, monsieur le docteur, interrompit le substitut, qui tenait à son prévenu, vos suppositions sont gratuites et si vous aviez raison, il n'y aurait plus que le hasard...

—Ce sont ces hasards, répliqua l'officier de santé, qui expliquent la plupart des erreurs judiciaires. Et l'éperon de Lesurques? Et tant d'autres circonstances aggravantes, qui ont fait porter à des innocents leur tête sur l'échafaud? Tout est possible et même ce qui semble souvent impossible...

—Dites-nous de suite, conclut le substitut, que nous aurions dû chercher le coupable dans le château.

—Ah! pour cela, dit Pauline, ce serait peine perdue, puisqu'ici tout le monde s'intéresse à la prospérité de nos affaires, nous, parce que ce sont les nôtres, nos serviteurs parce qu'ils en bénéficient, et pourquoi aussi ne pas ajouter: parce qu'ils nous aiment!

A l'ouïe de ces paroles, le petit Jeannolin trouva du génie à sa maîtresse et il la plaça incontinent, dans son cœur reconnaissant, à la hauteur de la baronne trépassée.

Le repas ne fut signalé par aucun incident nouveau. Quand la maîtresse de maison se leva et que le substitut lui offrit son bras pour la conduire au salon, les autres convives suivirent.

Seul, le baron, demeuré en arrière, dit à Jeannolin, qui respirait d'aise à voir les gens de justice s'éloigner, mais que préoccupait fort le destin du pauvre Bertrand:

—Je parie que c'est toi, polisson, qui a mis le feu au bâtiment, en allumant quelque pipe. A ton âge, on veut déjà fumer dans une pipe!

Ce n'était qu'une plaisanterie du baron, mais l'enfant devint excessivement pâle en l'entendant. Le Normand remarqua cette pâleur, fronça le sourcil et passa outre.

A dix heures, les visiteurs prirent congé de leurs hôtes, et repartirent, le docteur Marsay à Souvigny, le substitut et son greffier à Moulins.

Demeuré en tête-à-tête avec sa femme, le baron lui dit à brûle-pourpoint:

—Oui, décidément Bertrand Cassecou n'est vraisemblablement pas l'auteur du méfait.

—Ah!

—Non, mais il faut néanmoins laisser s'instruire l'affaire afin d'avoir une certitude au lieu d'un soupçon.

—Quel soupçon?

—Le soupçon de l'innocence de Bertrand et de la culpabilité d'un autre.

—Quel autre?

—Le feu a été mis aux bruyères, n'est-ce pas? De là, il s'est communiqué à l'aire de la grange où il y avait de la paille. De la paille, l'incendie a gagné le blé en gerbes qui était à l'étage au-dessus.

—J'entends... Alors?

—Alors, il ne s'agit plus que de savoir qui a mis le feu aux bruyères. Marsay, consulté, dit: «Il a bien pu prendre tout seul...» C'est aussi l'avis de Jeannolin, ajouta le Normand avec un rire sardonique, de Jeannolin qui était bien placé pour voir, puisque, ainsi qu'il vient de nous l'avouer, il gardait les bêtes en compagnie de Bertrand. Jeannolin, votre protégé, a opiné, vous aussi du reste et dans le même sens... Il n'y a plus guère pour moi d'hésitation possible...

—Que voulez-vous dire? Que c'est le contraire qui est vrai? demanda Pauline d'un ton altier.

—Oui et non, répliqua le Normand. Eh bien, écoutez, faisons un marché. Depuis quelques jours, un différend qui me pèse et me cause une peine profonde nous sépare... Je donnerais tout au monde pour lui voir prendre fin... En ce qui concerne Jeannolin, j'ai, comme je viens de vous le faire entendre, de fortes raisons pour le soupçonner; vous, mue par un mobile que j'ignore, vous avez entrepris de l'innocenter... Voici ce que je vous propose... J'aimerai qui vous aimerez et je croirai ce qu'il vous plaira... Je m'en remets à vous de fixer mon opinion, elle sera la vôtre... Admirez ma docilité et mon désir de vous plaire... Je n'y mets qu'une condition, c'est que le passé sera de part et d'autre oublié... et la communication que vous aurez à me faire à ce sujet... j'irai vous la demander cette nuit même... chez vous...

—Mais, dit Pauline, qui commençait à comprendre, si je ne parviens moi-même à me former aucune opinion sur un sujet qui m'est d'ailleurs absolument étranger... si, en définitive, je n'ai aucune communication à vous faire?...

—Alors, dit le baron froidement, dans ce cas, je me formerai une opinion tout seul et d'après certains indices que voici. Primo: Jeannolin n'appartenait pas encore au personnel du château quand ma grange a brûlé. Il gardait, au contraire, ce jour-là, en compagnie de Bertrand, les troupeaux à proximité de Sainclair. Secundo: Il s'est troublé et a laissé échapper le plat, quand il a ouï dire que Bertrand Cassecou était en prison. Tertio: Il a fait grise mine quand je lui ai dit tout à l'heure, en manière de plaisanterie: