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Barbe-bleue

Chapter 16: VII
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About This Book

The narrative follows a visiting nobleman who accepts an invitation to a secluded estate whose owner lives in strict solitude after his wife's unexplained death. Village gossip, a reticent physician, and an imposing mausoleum frame the host's furtive reputation, while conversations and observations gradually expose the household's guarded rhythms. The plot moves through social encounters and mounting curiosity, exploring themes of secrecy, mourning, isolation, and the power of rumor as neighbors and visitors try to reconcile outward respectability with hidden pasts.

«—L'incendiaire, c'est toi!»

Je crains de conclure... Sur ce, Pauline, bonsoir! Je vous souhaite un sommeil plein d'agréables rêves... à moins que vous ne préfériez ma compagnie pour une fois...

Ce marché, si lestement proposé, jeta Pauline dans une perplexité terrible.

La mise en accusation de son favori tenait à un cheveu. Sauverait-elle l'enfant au prix de l'humiliation la plus épouvantable qu'une femme puisse subir: se livrer à un scélérat?

Non! Après tout, quel grand risque Jeannolin courait-il? Tout au plus d'être accusé d'un incendie par imprudence, car nul témoin, nulle preuve ne viendraient l'accabler!

Y avait-il seulement une pénalité pour ce crime? Et le crime n'était peut-être en somme, aux yeux de la loi, qu'un simple délit.

Ah! quel malheur pour elle de ne pas connaître le Code pénal! Comment se renseigner sur ce qu'elle ignorait?

Avait-elle lu dans quelque journal, avait-elle ouï dire que l'on fût sévèrement puni pour un malheur que l'on n'avait pu ni empêcher, ni prévoir?

Mais, en attendant, elle avait juré à Jeannolin qu'elle ne le trahirait jamais. Et ne pas le disculper cette nuit même, c'était le trahir! Ne pas le sauver, c'était le livrer à l'inconnu... à la griffe juridique!

Pauline sentait augmenter son anxiété à mesure que l'heure s'avançait.

Un instant, elle se demanda si ce n'était pas folie à elle de tenir autant à la libre disposition de soi-même, de ne pas accepter ce suprême et douloureux sacrifice, quand, en livrant son corps à ce qu'elle considérait comme un outrage, elle pouvait sauver l'honneur et la vie d'un malheureux!

Oui, mais céder, c'était pour elle-même perdre tout le terrain si âprement conquis depuis quelques jours...

C'était le renoncement définitif, l'oubli du passé et pour l'avenir l'obligation de reprendre sa place d'épouse au foyer du misérable.

A la façon dont Pottemain venait de lui proposer ce marché, elle avait compris la résolution bien arrêtée du Sournois d'en finir avec cette contrainte qu'on lui imposait et qui l'exaspérait.

Il avait choisi ce moyen de faire rentrer Pauline sous le joug, et en dépit de ses promesses et de sa crainte du scandale, il était homme à ne reculer devant rien—il l'avait bien prouvé—pour reconquérir son indépendance et faire triompher sa volonté.

Et quelle résistance pouvait opposer la malheureuse Pauline?

Abandonnée par les de Guermanton, sans famille, sans amis, sans relations, sans argent, au fond de Bois-Peillot, elle était à la merci de cet homme, qui lui faisait horreur.

Elle avait beau chercher dans sa tête par quel moyen elle pouvait échapper à cette alternative qui la torturait... à l'existence affreuse qui la menaçait, si elle avait le malheur de céder... elle ne trouvait aucune solution pratique.

Sa seule ressource était la dénonciation posthume de Pastouret, la preuve de l'infamie de Pottemain, mais elle devait réserver cette arme pour un cas désespéré, alors qu'elle ne pourrait plus compter sur aucune défense.

Elle ouvrit un coffret, s'assura que la lettre vengeresse était toujours là...

Puis une pensée traversa son cerveau. Pottemain pouvait, par une indiscrétion, apprendre l'existence de cette pièce.

Il importait qu'elle ne pût tomber entre ses mains... Où cacher ce papier d'où dépendait peut-être sa vie?

Elle s'arma d'une paire de ciseaux, et renferma le témoignage de Pastouret dans la doublure de sa robe qu'elle recousut aussitôt avec soin.

Puis elle se plongea de nouveau dans ses réflexions.

Toujours nulle issue à cette condition effroyable. Elle était bien décidément dans la main de son bourreau.

Et cet être qui lui dictait la loi, armé qu'il était de la loi elle-même, cet être était un assassin déguisé en honnête homme, en soutien de l'ordre social!

Il donnait à dîner à la magistrature et il jouissait de la considération générale!

Ah! non, elle résisterait jusqu'à la fin, ou au moins jusqu'à ce qu'elle eût trouvé une issue à cette situation abominable!

Et dans le désordre de ses idées, elle en vint jusqu'à rêver sinistrement aux Judith et aux Charlotte Corday.

Elle se voyait frappant Pottemain le tueur, comme il méritait d'être surnommé, dans le moment où, abusant de la terreur et de la faiblesse d'une pauvre fille, et sûr de l'impunité légale, il la coucherait de force sur le lit nuptial, comme sur un chevalet...

Comme elle agonisait sur son fauteuil, éclairé par la lueur indécise d'une bougie prête à s'éteindre, cherchant sans la trouver, pour sauver le petit berger et elle-même, une inspiration d'en haut, elle entendit tout à coup un ronflement de rouages et l'horloge séculaire du château sonna lentement minuit...

Presque aussitôt des pas se firent entendre dans le couloir de sa chambre. On frappa à la porte qu'elle avait eu soin de fermer à double tour.

Comme elle ne répondait pas, le baron demanda d'une voix narquoise:

—Le jury sortira-t-il bientôt de la chambre des délibérations? Oui ou non, l'accusé Jeannolin est-il coupable?

Pauline sentit le frisson de la mort lui courir de la racine des cheveux à la plante des pieds.

—Non, répliqua-t-elle résolument, il est innocent.

—Et la preuve? repartit le baron.

—C'est, répliqua Pauline, que j'affirme son innocence!

—L'affirmeriez-vous devant la justice? Car il faudra y aller peut-être.

—Hardiment! dit la jeune femme, si vous y allez vous-même pour répondre de vos actes.

—Dites tout de suite que c'est moi qui ai mis le feu à ma grange, fit Pottemain en riant avec affectation.

Pauline se leva et, s'approchant de la porte:

—Pas tant de bruit! murmura-t-elle d'une voix faible, ou vous allez réveiller Pastouret!

Il se fit un silence profond, pendant lequel elle eût entendu le vol d'une mouche.

—J'entre, dit soudainement Pottemain en poussant la porte d'un si rude coup d'épaule qu'il disloqua la serrure.

Le baron était en costume de nuit. Il était pâle et les yeux lui sortaient de la tête.

Pauline avait vivement couru au fond de la chambre.

Elle ouvrit la fenêtre toute grande.

—Un pas de plus et je me tue! dit-elle d'une voix étranglée.

—Eh bien, tuez-vous! dit Pottemain exaspéré, en croisant ses mains derrière son dos. Que m'importe!

En même temps, il fit un pas en avant.

—Vous marchez, dit Pauline, mais prenez garde! votre châtiment marche du même pas et peut-être plus vite...

—Ah! ma chère amie! dit le baron, j'ai assez de vos rébus et de vos caprices absurdes. Je vous ai épousée sans fortune, parce que je vous aimais; je n'ai rien négligé pour vous rendre la vie douce et heureuse; vous ne m'en avez récompensé qu'en affectant pour moi un mépris et une haine incompréhensibles, en m'accusant de crimes aussi ridicules qu'imaginaires... J'en ai assez et il faut en finir!... Si vous êtes réellement folle... on vous enfermera et tout sera dit... Je veux... j'exige des explications, ou bien...

Et son bras s'éleva lentement... Sa face décomposée avait un aspect horrible...

Pauline rassembla ses forces et, appuyée sur le rebord de la fenêtre:

—Vous êtes un assassin! fit-elle, entendez-vous, un assassin... Je le sais... Je ne veux être ni votre victime, ni votre complice...

—Allez-vous continuer à m'outrager de la sorte! hurla le baron, hors de lui.

—L'outrage n'est rien, dit Pauline. Le crime est tout!... Ce sera le troisième.

Et elle se pencha dans le vide...

—Votre mort, entendez-vous bien, ne m'accuserait pas... Elle n'accuserait que votre folie.

—Soit! Mais la plainte de Pastouret sera aussitôt déposée... je vous l'ai dit... Et la justice aura son cours...

—Appelez donc Jacques... Jacques! s'écria le baron en bondissant et en saisissant Pauline par un bras. Il ne viendra plus à votre secours!

Mais, avec une force plus qu'humaine, elle dégagea son bras meurtri et se jeta par la fenêtre.

VI

Le baron ne croyait pas volontiers aux femmes qui se jettent par la fenêtre. Il n'avait été, de sa vie, dupe de ces menaces.

Aussi fut-il plus que surpris d'avoir vu Pauline passer soudainement de la menace à l'exécution.

Il eut même une peur véritable des suites de l'accident, car il y avait du premier étage au sol du jardin, une hauteur de dix bons mètres—plus de distance peut-être que du baron Pottemain à la cour d'assises!

Pauline n'avait pas poussé un cri en tombant. Ou elle s'était tuée sur le coup, ou ses blessures n'étaient que légères.

Dans l'un comme dans l'autre cas, elle passerait pour avoir subi des violences.

Le baron était l'homme des décisions promptes; il eut vite fait de prendre son parti. Il se pendit aussitôt aux sonnettes, et, serrant sa robe de chambre autour de sa taille, il descendit en courant l'escalier, son trousseau de clés à la main.

Victorine arriva la première au secours de sa maîtresse.

Puis parurent successivement les valets couchant dans les parties éloignées du bâtiment: le cocher, le jardinier, les palefreniers et enfin Jeannolin, dont le jeune sommeil semblait à l'épreuve du tambour et du canon, mais que le nom de la baronne prononcé dans le corridor des combles où il couchait avait suffi pour tirer de sa léthargie.

Lorsque cinq ou six lanternes s'approchèrent de l'endroit où Pottemain avait couru, elles éclairèrent de leurs feux croisés une scène singulière, mais moins effrayante qu'on pouvait le redouter.

Pauline était vivante, mais à demi enfouie dans une corbeille de giroflées; les tiges pressées et le sol fraîchement remué avaient amorti sa chute.

Quant au baron, il poussait des soupirs à fendre les rochers et couvrait de baisers les petites mains blanches de sa femme.

—Ah! Dieu merci, chère amie!... Vous êtes saine et sauve, répétait-il avec effusion... Vous sentez-vous la force de vous lever?

—Non! répétait Pauline, je dois avoir le pied démis! Hélas! ajouta-t-elle avec un sourire amer, j'ai la vie dure!

L'explication de cet événement pour le petit public admis à y assister, c'était la fenêtre ouverte au-dessus de l'endroit où la baronne venait d'être retrouvée et c'était cette parole:

—J'ai la vie dure!

Il s'agissait maintenant, pour Pottemain, d'expliquer la chute de façon à ne point pouvoir être démenti, ni incriminé; c'était difficile.

Mais le gaillard avait une imagination fertile en expédients.

Dès que l'on eut transporté la baronne dans la maison, et comme on lui donnait, dans le salon du rez-de-chaussée, les premiers soins, le baron prit à part ses domestiques dans le vestibule et leur dit:

—Mes enfants, vous me voyez désolé! Vous avez pu remarquer que ma bien-aimée femme, votre maîtresse, a quelque chose là... (et il se frappa le front du doigt). Eh bien, pour le nom et l'honneur de ma maison, je vous demande de ne pas en répandre le bruit... Faites ce qu'il vous plaira, mais ne dites pas la vérité... Ne dites pas au dehors que Mme la baronne Pottemain est folle!... Cela me poignarderait!...

Par cette recommandation, il fut bien assuré que, dans moins de quarante-huit heures, tout le canton répéterait en chœur que la nouvelle baronne avait perdu le jugement.

Puis il fit chercher le docteur Marsay. Tandis que Jeannolin y courait à cheval, Victorine montait au premier étage, et elle constatait à sa manière l'état des deux appartements contigus: le lit de Pauline intact, le lit du baron défait.

La porte de communication fracturée et grande ouverte... Point de traces d'une lutte, car les meubles étaient à peine dérangés.

Seulement,—chose étrange pour une femme sortant du lit conjugal,—Pauline avait été trouvée au-dessous de sa fenêtre, à elle, en habit de nuit, il est vrai, mais avec son corset, des bas et des bottines, tandis que, à en juger par le désordre de Pottemain, celui-ci était couché et il dormait peut-être quand il fut attiré par le bruit d'une fenêtre que l'on ouvre ou par la chute de sa femme.

—Il y a progrès, pensa la maritorne, puisqu'ils ont fait chambre à part... Néanmoins il a dû y avoir dispute... A moins que la petite dame ne soit somnambule! Ça s'est vu, des malheurs comme ça, dans les familles!... Ça ne fait rien... C'est bien fait et ça lui apprendra, au patron... à aller chercher des demoiselles de l'Inde pour faire des traits à Victorine!... Il en reviendra... Ça commence bien!

A l'arrivée du médecin, Pauline était installée dans son propre lit. Elle paraissait souffrir beaucoup.

Mais cela ne se voyait qu'aux battements de sa poitrine et à ses sourcils froncés, car elle n'articulait pas une plainte.

Le baron l'appelait des noms les plus doux. Il se mettait en quatre pour la soulager et pour lui plaire.

Elle y répondait par des paroles douces, résignées, n'exprimant aucune rancune, n'accusant personne.

Était-ce prudence? Était-ce générosité? Elle n'avoua ni une discussion, ni un accès de folie devant ses gens, mais elle prononça elle-même le mot de somnambule.

Son pied gauche était réellement démis. Il gonflait à vue d'œil. Ce fut beaucoup pour la science de Marsay que de le lui remettre.

Pauline parut très affectée de la visite de ce pédant imbécile qu'elle considérait en secret comme le complice du baron.

Dès que la douloureuse opération fut terminée, elle demanda à boire à Jeannolin, de préférence à tout autre, et lui désigna un verre et une carafe qui se trouvaient sur sa propre cheminée, mais elle refusa les autres breuvages.

Jacques de Guermanton et sa femme, accompagnés de leurs enfants, accoururent dès le lendemain, quand ils surent que Pauline était blessée.

A leur aspect, elle fondit en larmes. Le baron ne perdit de vue ni Jacques, ni Pauline. Jeanne lui sembla en faire autant de son côté.

Les enfants étaient consternés. Le visage de leur bonne amie les avait frappés tout d'abord et ils n'avaient pas été seuls à remarquer sa pâleur, car Jacques avait, en parlant à la baronne, des larmes dans la voix, tout ancien officier de cavalerie qu'il était.

Quant au baron, dans quelques a-parte, il reprit et accrédita de son mieux la question d'aliénation légère, mais croissante.

Les visiteurs se retirèrent très attristés, mais pensant qu'il y avait de la faute de Pauline, si elle n'était pas heureuse.

Jeanne, sans oser le dire, la trouvait presque ridicule, quoiqu'elle la plaignît de son accident:

—C'est pensait-elle, une fille d'une exaltation, d'un romanesque insupportables!

En attendant, Pauline était condamnée à garder le lit.

Il en résulta entre les deux époux une sorte de trêve et d'accalmie.

L'état de la blessée, du reste, la mettait à l'abri de toute nouvelle entreprise de la part de Pottemain.

Si elle évita soigneusement toute allusion au passé, le baron de son côté affecta de ne se souvenir de rien.

Il se montra vis-à-vis de sa femme plein d'attentions et de prévenances, et Victorine put croire un instant que son plan avait échoué et que cet incident, qui aurait pu être funeste, avait au contraire servi à sceller la réconciliation des deux époux.

Quels étaient le but et la pensée secrète du baron, et que signifiait ce brusque changement d'allures?

Regrettait-il sincèrement sa brutalité et était-ce de sa part une suprême tentative pour regagner l'estime de cette femme qu'il avait choisie, qu'il aimait peut-être et que dans tous les cas il désirait?

Ou bien agissait-il en vue simplement de prendre ses précautions vis-à-vis de cette créature énigmatique et courageuse, qui l'avait pénétré d'un coup d'œil, qui semblait tout savoir sur lui par simple intuition?

Pauline était-elle l'amie qu'on cherchait à se concilier de nouveau... ou l'ennemie dont on désirait la mort au fond du cœur?

Sans oser résoudre ce problème redoutable, la jeune femme penchait plutôt vers la dernière hypothèse. Elle devinait la griffe acérée du tigre sous cette patte de velours.

Tout en feignant de se laisser prendre à cette apparente soumission, elle en profita pour manifester quelques petites exigences auxquelles Pottemain accéda aussitôt.

Comme elle se défiait du personnel qui l'entourait, et en particulier de Victorine, elle voulut que Jeannolin fût chargé de son service particulier.

Les événements tragiques qui s'étaient succédé l'avaient empêchée de demander à nouveau le renvoi de cette fille, et pour la remercier de cette discrétion, Pottemain n'avait plus parlé de déférer aux tribunaux le petit pâtre.

Grâce à cette convention tacite, Jeannolin resta le compagnon et le garde-malade de sa maîtresse. C'était pour la pauvre blessée, qui se sentait espionnée et sans défense, une sorte de sauvegarde que la présence presque constante de l'enfant.

Dès que le docteur Marsay lui permit de se lever, c'est appuyée sur l'épaule de Jeannolin qu'elle descendait à grand'peine les marches du perron et qu'elle atteignait un de ces fauteuils roulants, très légers, dans lequel elle s'installait.

Puis l'ancien berger la conduisait à l'ombre d'un bosquet, et là, Pauline passait les longues heures de l'après-midi à instruire son protégé dont l'intelligence s'éveillait tous les jours davantage, ou bien elle s'occupait à travailler pour les pauvres de la contrée, et c'était encore Jeannolin qu'elle chargeait de répartir ses aumônes.

Ainsi s'écoulait la triste existence de la baronne.

Une vie aussi réglée, mais aussi sévère, sans récréation, ni compensation terrestre et au fond sans sécurité, était bien faite pour user rapidement une nature pleine de vivacité et d'exigences.

La rieuse, ardente et mobile jeune fille, condamnée qu'elle était à vivre dans une contrainte et une terreur perpétuelles, à marcher le moins possible, semblait subir ce supplice inventé par la barbarie persane, qui consiste à être murée vivante.

En dehors de ces heures de repos où elle se consacrait à la charité ou à l'éducation de Jeannolin, elle devait subir la présence de Pottemain, qui, même lorsqu'il la quittait, ne s'absentait jamais longtemps.

Elle s'effrayait parfois de cette surveillance incessante. Quel projet cachait le baron sous cette bienveillance hypocrite?

Ne se recueillait-il pas en attendant l'heure propice de se délivrer à tout jamais de la femme qui possédait son secret?

Un soir, comme le soleil allait se coucher en face des fenêtres de Bois-Peillot, dans sa lave de pourpre, un humble capucin parut à la grille du parc et demanda l'hospitalité.

Le jardinier, qui savait quels honneurs apparents le baron rendait en toute occasion aux gens d'église, comme à toutes les puissances de ce monde, lui fit révérences sur révérences et le conduisit au château.

—Attardé en route, dit le capucin, et connaissant de réputation le propriétaire de ces domaines, j'ai pensé que je trouverais pour une nuit une botte de paille dans une de ses granges...

—L'hôte envoyé par Dieu, répliqua Pottemain avec onction, ne couche pas chez moi sur une botte de paille, j'y coucherais plutôt moi-même pour lui céder mon lit. Entrez, mon père, soupez, si le cœur vous en dit, comme je l'imagine en vous voyant couvert de poussière et de sueur. Soyez le très bien venu!

Puis il lui présenta Pauline, qui assistait à l'entrevue, étendue dans un fauteuil.

—Mme la baronne, dit-il, qu'un accident récent prive du plaisir de vous faire les honneurs de sa maison.

Le capucin s'inclina profondément. C'était un homme jeune encore, assez chétif, d'une haute taille et dont la barbe rousse était la seule chose abondante et forte qui parût en lui.

La ferveur et la simplicité du dévouement chrétien luisaient dans ses yeux limpides, et ses pommettes saillantes, sur ses joues creuses et pâles, donnaient à son visage aquilin le type des anciens solitaires.

—C'est une bonne fortune pour moi, mon père, dit Mme Pottemain, que votre arrivée sous notre toit. Depuis longtemps je souhaitais de me confesser et je profiterai, si vous le voulez bien, dès demain, de votre présence.

—Je le voudrais sincèrement, dit le capucin, mais je suis attendu de bien bonne heure, à trois lieues d'ici, par le prêtre malade dont je dois dire la messe à huit heures et je ne saurais, sans manquer à mon devoir, m'attarder le long du chemin.

—J'insiste, repartit Pauline, je me fais fort d'être prête aussi matin que vous le voudrez. Notre curé demeure loin d'ici... Il est d'ailleurs souffrant, et moi, je ne puis, dans l'état de santé où je suis, faire de longs trajets... Ainsi, ne me refusez pas cette grâce...

—Donc à six heures du matin, si vous le voulez bien, madame, dit le moine en se levant.

Puis, ayant achevé la collation qu'on lui avait fait servir, il porta la santé de ses hôtes, pria un instant et se fit conduire par Jeannolin à la chambre qui lui avait été préparée.

Cette scène courte avait eu lieu devant le baron, qui ne pouvait rien y blâmer et à qui nulle considération ne devait la rendre suspecte.

Cependant cette confession générale lui déplaisait en pareille situation. Toutefois, il réfléchit qu'il valait mieux avoir pour confident un capucin en voyage que le pasteur permanent de la paroisse et il dissimula son dépit.

Craignant sinon une opposition, du moins une observation, Pauline prit les devants:

—Je suis heureuse, dit-elle, de pouvoir profiter du passage de ce bon père pour me réconcilier avec Dieu. Et vous, ajouta-t-elle sur un ton de discrète raillerie, pourquoi n'en feriez-vous pas autant?

—Confessez-vous, ma chère, répliqua Pottemain d'un ton sec, je trouve cela naturel... Quant à moi, je mentirais à Dieu si je lui disais que je puis vous pardonner l'état où vous m'avez réduit!

Seule dans sa chambre, Pauline passa une partie de la nuit à écrire.

Le lendemain, au coup de six heures, elle était sur pied et habillée; Jeannolin, debout également, conduisit sa maîtresse au salon, où le capucin l'attendait, son bréviaire à la main.

Presque à la porte, la jeune femme rencontra Victorine.

—Avez-vous vu monsieur? demanda-t-elle.

—Monsieur dort encore, répliqua la servante, qui paraissait le savoir.

Pauline ferma les portes avec soin, poussa un écran près d'un fauteuil qu'elle désigna au capucin et elle s'assit elle-même péniblement aux côtés du prêtre.

Puis elle prit la parole:

—Je vous remercie, mon père, d'avoir bien voulu m'entendre et de venir ainsi au secours d'une pauvre âme aux abois... Je suis en danger de mort, mon père, et je ne puis ici me confier à personne... Les seules armes que j'aie contre mes ennemis, armes qui peuvent m'être ravies d'un moment à l'autre, sont ces deux lettres... L'une est signée de moi et d'un témoin qui pourra confirmer les faits graves que j'énonce... l'autre est une dénonciation posthume... Ces lettres demeureront closes jusqu'au jour où vous recevrez de moi, au couvent où vous résidez habituellement, l'avis que le danger menace... Cela signifiera que vous devez porter vous-même ces deux lettres au Procureur de la république. Jurez sur votre âme et sur Dieu que vous accomplirez ma volonté dernière et qu'à votre défaut... si Dieu vous rappelait à lui, mon père, avant le temps... un autre soldat du Christ vous remplacerait sur la brèche...!

—Pouvez-vous me jurer auparavant, ma fille, que ces lettres renferment la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, et qu'en me confiant cette mission vous n'accomplissez point quelque projet de vengeance?

—Il est aisé de vous répondre, mon père, car ces lettres ne renferment que ce je que crois être fermement la vérité. Quant à des projets de vengeance, il y a, il est vrai, en ceci des représailles contre un meurtrier, mais ce n'est pas moi qui suis sa victime. Seulement, je pourrais le devenir à mon tour et je n'ai d'autre arme contre ses entreprises que la certitude où il est, que le glaive se lèvera sur lui le jour où il me frappera... C'est donc un acte de simple défense pour ma part et de réparation pour les autres.

—Mais enfin, dit le capucin, il est sans doute un cas prévu où, venant à résipiscence, le coupable obtiendrait de vous le pardon, la remise pleine et entière de sa peine. Dieu lui-même ne procède pas différemment à l'égard du repentir.

—Oui, ce cas est prévu. Et dans ce cas ce sera vous qui, sur mon avis, jetterez ces deux lettres au feu!

—Soit, repartit le moine, mais supposez que des circonstances que nous n'imaginons pas vous empêchent de me faire parvenir un message... quelle conduite dois-je tenir? Et quelle durée assignez-vous au dépôt de ces pièces entre mes mains?

Pauline réfléchit un moment, puis fermement:

—Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi nul avis dans aucun sens, faites parvenir ces lettres au Procureur.

Il y eut un instant de silence solennel entre les deux interlocuteurs.

Pénétré de la gravité de la mission qu'on lui confiait, le capucin tournait et retournait entre les mains cette enveloppe qui contenait un si terrible secret.

Enfin il reprit:

—Chaque année, vers cette époque, je prêche une mission à l'église de Souvigny... Dans un an, si je n'ai, d'ici là, rien reçu de vous, je passerai au château et c'est à vous-même que je remettrai ce dépôt que j'accepte aujourd'hui... Si vous n'étiez pas ici...

—C'est que je serais morte! fit Pauline d'un ton vibrant, alors n'hésitez pas! Et que justice se fasse!

—Dans ces conditions expresses, prononça alors le moine, et en présence de Dieu, qui lit dans votre âme comme dans la mienne, je consens à mettre en sécurité cette enveloppe et je promets d'en disposer selon votre volonté.

—Merci, mon père, et à présent, daignez recevoir ma confession.

Quelques instants à peine s'étaient écoulés depuis que le capucin, pressé par l'heure, avait pris place dans la voiture qu'on avait mise à sa disposition et s'était éloigné dans la direction de Souvigny, lorsque le baron Pottemain parut, l'air soucieux et préoccupé.

Le visage de Pauline était radieux.

—Vous paraissez bien gaie, ce matin? dit-il à la jeune femme.

—En effet, répliqua-t-elle, j'éprouve une paix intérieure profonde depuis que je suis réconciliée avec Dieu! Que ne m'avez-vous imitée? Vous auriez à présent comme moi la conscience tranquille.

Le baron haussa les épaules sans répondre.

En réalité, ce qui remplissait de joie l'âme de la jeune femme, c'était moins les consolations qu'elle venait de demander à la religion et l'absolution de ses fautes que l'assurance où elle était à présent de pouvoir opposer une défense efficace aux tentatives de son mari, de quelque nature qu'elles pussent être.

Il lui semblait maintenant qu'elle n'était plus seule, ni abandonnée et qu'une puissance invisible veillait sur elle...

Aucun incident nouveau ne vint troubler la monotonie des jours qui suivirent, sinon que Pauline crut s'apercevoir que plus que jamais ses actes étaient surveillés.

Elle sentait autour d'elle, à mesure que les forces lui revenaient, un espionnage occulte qui ne lui permettait pas de faire un mouvement, de prononcer une parole sans que le baron en fût aussitôt informé.

Elle se résigna donc à poursuivre le cours de son existence triste et solitaire, au milieu de ses geôliers, en attendant que son horizon s'éclaircît, s'il devait jamais s'éclaircir, ou qu'elle en changeât... en quittant ce monde.

Les Guermanton n'avaient plus reparu. Et elle ne songeait pas même à accuser Jacques d'inintelligence ni de dureté.

Le gentilhomme avait parfaitement compris, dans les deux ou trois visites qu'il avait faites devant témoins avec sa femme, à la baronne alitée, que celle-ci souffrait d'autre chose que d'une entorse et qu'elle avait une plaie au cœur depuis le jour de son mariage.

Mais la question avait été posée devant Jacques, au sujet de Pauline, dans de tels termes, par Jeanne et par le baron, et Pauline, paraissait-il, avait aggravé elle-même le soupçon par de telles imprudences, qu'il n'était plus possible à Jacques de s'occuper d'elle, ni ouvertement, ni en secret.

La raideur militaire de ses principes lui avait dicté de se conduire à l'égard de son ancienne institutrice, précisément comme si elle était morte.

Mais ce n'était pas à dire pour cela qu'il ne souffrît point de ce qu'elle semblait souffrir? Bien au contraire!

Pauline elle-même reconnaissait la nécessité de cet apparent abandon et le lui pardonnait volontiers.

Mais ce quelle ne lui pardonnait pas plus qu'à Jeanne, c'était de l'avoir précipitée dans l'horrible vie qu'elle menait à cette heure, par une folle confiance dans la réputation usurpée de Pottemain et par l'éblouissement que leur avait causé la fortune du baron.

VII

Quinze jours environ après le passage du capucin parut à Bois-Peillot un visiteur inattendu.

M. de Charaintru, que la saison des chasses avait ramené à Guermanton, débarqua un beau matin au château, sans se faire annoncer.

Tout d'abord le nouveau venu, qu'avait poussé là le désœuvrement et la curiosité, trouva que le manoir présentait un assez triste tableau.

De cette vaste et peu riante demeure, restée ou redevenue morne, malgré les efforts et les dépenses d'un propriétaire amoureux, il n'y avait d'habité qu'une petite aile. Tout s'était concentré là.

Condamné, soit par sa tendresse pour sa femme ou pour tout autre motif—la jalousie peut-être, pensa Charaintru—à servir de garde-malade ou de geôlier à la baronne, Pottemain passait sa vie entre les quatre murs du château, auprès de Pauline dont, après quarante jours, le pied refusait encore de la porter.

La conversation s'engagea sur les événements de la saison ou du pays, sur Paris, sur la Chine, sur l'incendie de la grange aux quarante mille gerbes, sur le procès qui s'en était suivi, sur l'acquittement du prévenu—car Bertrand Cassecou, dans l'intervalle, avait été remis en liberté, faute de preuves,—enfin, sur la cause probable et purement accidentelle du sinistre.

—Après tout, dit Charaintru, il suffit pour cela d'un bout de cigare dans un chaume.

—Oh! dit Pottemain, comme vous y allez... il n'y a pas, mon bon ami, de bouts de cigares dans les champs!... Vous vous croyez toujours au boulevard des Italiens!

—Sans croire que l'écrevisse soit rouge avant le court-bouillon, dit Charaintru, j'admets volontiers qu'un feu de paille soit chose involontaire et fortuite.

—N'est-ce pas? dit Pauline. Et pourquoi toujours soupçonner le mal?

—A l'endroit des soupçons, grommela Pottemain, j'admire votre charité, ma chère!

Mais à part cette allusion quelque peu amère, il fut constamment aimable pour Pauline, devant Charaintru.

Le vicomte remarqua aussi aller et venir dans la maison et entrer souvent, à l'appel d'un petit timbre que la baronne avait sous la main, un gamin de moins de quinze ans, qui était bien le plus joli adolescent qui se puisse voir.

Pottemain souffrait cette intimité de la convalescente, comme une de ces fantaisies qu'on irriterait en les contrariant.

Quant aux de Guermanton, leur nom fut à peine prononcé. Et Charaintru, qui s'était déjà la veille aperçu de la réserve de ses hôtes à l'égard des châtelains de Bois-Peillot, en conclut qu'il devait y avoir du froid de ce côté-là.

Quelque indifférent que le vicomte fût à Pauline, une visite semblait à la jeune femme une consolation et une sorte de sécurité.

Aussi ne cherchait-elle qu'à prolonger cette visite, comme l'aurait fait à sa place tout prisonnier. Tout à coup une idée lui traversa la tête.

—Avez-vous rencontré à Paris ou ailleurs, demanda-t-elle à brûle-pourpoint, un sculpteur du nom de Romagny?

—Oui, madame, et non pas rencontré seulement, mais fréquenté, car je vois quelques artistes. Ce sont des toqués qui m'amusent, pourvu que cela ne dure pas trop longtemps! Romagny est un fort aimable garçon, et qui serait bien partout, s'il était moins fantasque.

—J'en sais quelque chose, dit Pottemain, à une fatale époque de ma vie, voulant éterniser une figure qui m'était chère, je l'appelai ici...

—Je sais bien... par mon entremise... Et il a exécuté, pour la chapelle du parc, la statue de votre pauvre amie... Une merveille!

—Eh bien, vicomte, Romagny passa tout son temps... devinez où?

—Je ne l'imagine point.

—Au milieu des bois, dans une masure, sorte de hutte de charbonnier qui existe encore à quelque distance d'ici... Il y couchait, il y vivait, il s'y faisait apporter à manger... Il s'y trouvait si bien qu'il fallut la saison des pluies pour l'en chasser.

—Il y resta longtemps? demanda le gommeux.

—Deux mois environ!

—Je regrette beaucoup de ne pas le connaître, dit Pauline. Pour moi, pauvre impotente, ce serait une distraction de faire faire mon portrait. Quel artiste!

—N'est-ce que cela? demanda Charaintru. Vous n'avez qu'un mot à dire et je fais venir, et je vous amène Romagny mort ou vif... Il serait homme, s'il vous connaissait, madame, à payer pour avoir la bonne fortune de modeler vos traits charmants!

—Qui ne le sont plus, s'ils l'ont jamais été, mais dont j'ai la folie de vouloir laisser la mémoire... à l'exemple de la personne plus aimable sans doute, qui m'a précédée dans ce château.

—Qu'à cela ne tienne! dit gracieusement Pottemain. Vos désirs sont des ordres, madame, et vous aurez Romagny... puisque telle est votre fantaisie. On n'a rien à refuser à la personne de qui l'on tient la félicité sur la terre.

—Voyez, dit Pauline au vicomte sur un ton dont celui-ci ne soupçonna pas l'ironie, voyez comme nous nous aimons! Cela ne vous donne-t-il pas l'envie de vous marier?

—Pas encore, repartit Charaintru, pas encore! Le mariage, c'est sévère en diable! Je ne me vois pas marié, moi! C'est drôle, hein? Je constate que vous êtes heureux, mais je ne voudrais pas être aussi heureux que cela! C'est trop magistral!

—Vous avez le mérite de ne l'être pas, vous! dit Pauline, qui riait d'assez bon cœur pour la première fois depuis longtemps.

—Si vous saviez, dit le baron, comme mon cœur s'épanouit à l'entendre rire.

Cette simple parole révéla à Charaintru que l'on ne riait pas tous les jours à Bois-Peillot.

Aussi ne fit-elle pas éclore en lui le désir d'y revenir fréquemment. Sa philanthropie n'allait pas jusque-là.

Une seule chose l'aurait décidé, un déjeuner comme le déjeuner d'autrefois. Ce fut à cette considération que Pauline dut de le retenir un peu plus longtemps.

A deux heures, le gommeux prit congé de ses hôtes:

—Vous n'oubliez pas M. Romagny? dit la jeune femme en lui serrant la main.

—Aujourd'hui même, je lui écris...

—J'espère que vous ne vous plaindrez plus de moi... dit le baron à Pauline, quand Charaintru fut parti. Pourriez-vous trouver amant ou serviteur plus obéissant que moi?

—Je vous remercie, répondit simplement Pauline.

De ce jour, elle sembla moins triste. On eût dit qu'elle était soutenue par un espoir qu'elle n'avouait pas et une résolution désormais bien arrêtée.

En même temps, ses forces revenaient peu à peu. Elle pouvait maintenant faire à pied de courtes promenades, appuyée sur le bras de Jeannolin. Son but favori était le mausolée de la première baronne.

Une après-midi qu'elle s'était rendue auprès du monument et que, assise sur le pliant qu'avait apporté Jeannolin, elle lui faisait répéter une leçon, un inconnu portant une blouse légère sur une veste de velours gris, salua Mme Pottemain en s'approchant de la grille qui la séparait de la statue.

Après quelques instants de silencieux examen:

—C'est sans doute, demanda l'étranger, à madame la baronne Pottemain, que j'ai l'honneur de parler?

—Oui, monsieur, dit Pauline, frappée du ton d'exquise courtoisie de ces quelques mots.

—Vous aimez cet asile et vous y venez quelquefois, peut-être?

—Quelquefois, monsieur.

—Moi, madame, j'ai passé ici deux mois dont je me souviendrai toujours.

—Et vous êtes?

—Le tailleur de pierres! s'écria Jeannolin qui depuis un instant regardait fixement le nouveau venu. Vous ne me reconnaissez donc plus?

—Ah! Jeannolin! C'est vrai! fit l'artiste en tendant la main à l'enfant.

Puis se retournant vers Pauline:

—Oui, madame, le tailleur de pierres, l'auteur de cette statue que nul ne visiterait peut-être... si vous ne veniez point ici quelquefois...

—Monsieur Romagny? dit la jeune femme.

—Lui-même qui vous demande humblement pardon, madame, d'avoir été indiscret en pénétrant dans ce parc, sans la permission de ses propriétaires et en vous abordant sans vous avoir été présenté... Agréez donc mes excuses... C'est la faute de mon ami Charaintru avec qui j'avais rendez-vous à la grille de Bois-Peillot et qui s'est attardé en battant, le fusil à la main, les champs d'alentour.

—Vous n'êtes nullement indiscret, monsieur, repartit Pauline et je le serai en tout cas plus que vous en vous adressant une question. Nous avons beaucoup parlé de vous, mon mari et moi, ces temps derniers, avec M. le vicomte de Charaintru à qui je disais que je désirais beaucoup avoir un buste de votre main. Est-ce à un hasard que je dois de vous rencontrer dans le pays, au moment où j'émettais le désir de vous y voir?

—Non, madame, poursuivit le sculpteur, mais simplement à la lettre que m'a récemment adressée Charaintru.

Et Romagny tira de son portefeuille la lettre suivante qu'il présenta à la baronne: