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Barbe-bleue

Chapter 25: QUATRIÈME PARTIE
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About This Book

The narrative follows a visiting nobleman who accepts an invitation to a secluded estate whose owner lives in strict solitude after his wife's unexplained death. Village gossip, a reticent physician, and an imposing mausoleum frame the host's furtive reputation, while conversations and observations gradually expose the household's guarded rhythms. The plot moves through social encounters and mounting curiosity, exploring themes of secrecy, mourning, isolation, and the power of rumor as neighbors and visitors try to reconcile outward respectability with hidden pasts.

QUATRIÈME PARTIE


I

A Bois-Peillot, de grands changements s'étaient opérés depuis la disparition de la baronne.

Désormais maîtresse au château, Victorine avait ressaisi son autorité perdue, mais tous les soins dont elle entourait le baron, toutes les consolations qu'elle s'efforçait de lui prodiguer ne parvenaient pas à chasser l'humeur noire dont, pour la seconde fois, Pottemain paraissait incurablement atteint.

Non que son second veuvage eût déterminé chez lui une crise de regrets ou de remords, mais l'incertitude où l'avait laissé Pauline lui était plus cruelle que n'eût pu l'être la preuve assurée de sa mort.

L'hypothèse d'une noyade dans l'Étang Maudit à laquelle, ainsi que tout le monde, il feignait d'ajouter foi, lui semblait au moins douteuse...

Et Pauline savait son secret!...

Pauline en possédait peut-être la preuve.

Il n'était pas jusqu'à l'attitude louche qu'avait affectée Romagny à son égard, dans la nuit fatale, et cette bizarre histoire de domino qui ne vînt encore ajouter à ses craintes.

Que fallait-il croire?

Si Romagny était le confident ou le complice de Pauline, n'avait-il pas lieu de s'attendre quelque jour à un éclat qui le perdrait sûrement, sans qu'il pût avoir sous la main,—dans l'ignorance où il était des armes qu'on possédait contre lui—le moyen de se défendre?

Le doute où il vivait le minait sourdement.

Victorine, qui ne comprenait rien à cette tristesse et qui, dans son ignorance, l'attribuait à l'influence de la solitude, cherchait à tempérer l'austérité de l'existence de son maître par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, voulant ainsi lui enlever jusqu'à l'idée d'un troisième mariage.

Mais elle avait beau ne le quitter jamais et se prodiguer comme femme et comme cordon-bleu, le Normand demeurait accablé d'une mélancolie noire.

Il ne s'occupait plus de rien et les ronces qui avaient jadis pris l'habitude d'envahir les allées reprirent possession d'un domaine désormais abandonné encore.

Le baron ayant supprimé tous les frais d'entretien, la végétation continua, avec un entrain superbe, l'œuvre interrompue par la courte apparition de Pauline.

Un mot d'ordre semblait avoir été transmis de buisson en buisson, d'arbre en arbre: déborder, pousser, enfouir les constructions sous les pariétaires; reprendre pied à pied les allées sur les envahissements de la serpe et du râteau.

Encore un printemps pareil et Bois-Peillot allait devenir une forêt vierge véritable.

Or, une année environ s'était écoulée depuis le drame présumé de l'Étang Maudit et les terreurs du baron commençaient à s'apaiser lorsqu'une après-midi, comme il était en train de se livrer à la confection de ses cartouches, Victorine vint lui apprendre une nouvelle, qui réveilla ses craintes.

Un capucin, le même qui, une année auparavant, était venu demander l'hospitalité au château, le même qui avait reçu avant son départ la confession de Pauline, venait de paraître à la grille du parc et on l'avait vu se diriger, sans rien demander à personne, vers le mausolée de la première baronne.

Le baron frémit. Celui-là aussi devait connaître son secret... Mais il était lié sans doute par le secret de la confession...

N'importe! il lui importait de savoir ce que venait faire ce moine à Bois-Peillot!

Il se leva, congédia Victorine et courut se poster derrière la baie vitrée de son salon.

Le moine paisible et recueilli, dont la présence dans ces lieux déserts venait d'être signalée, n'imaginait guère en contemplant les fenêtres vides et les tourelles encornées de vieilles girouettes, où perchait l'épervier, que derrière une vitre à demi dépolie par le temps et obstruée de toiles d'araignées, un œil défiant observât les moindres gestes du pèlerin et cherchât un mobile secret dans une démarche de simple touriste.

Le tombeau de la première baronne jouissait dans le pays de quelque notoriété.

Sans doute le capucin avait ouï dire que la statue de Romagny était un chef-d'œuvre, car il se mit, dès son entrée dans le parc, à la recherche de la chapelle.

Il n'y parvint pas sans de grandes difficultés ni sans se déchirer aux épines des sentiers.

Comme il venait de disparaître derrière un massif, le Normand s'arma d'un fort gourdin de houx, surmonté d'un marteau d'acier, et descendit.

Parvenu au pied de la terrasse, il se dirigea à son tour vers le mausolée, en se dissimulant du mieux qu'il pût dans les fourrés quasi impénétrables du parc.

Tandis que le capucin priait agenouillé dévotement devant cette sépulture qu'avait illustrée un grand artiste, il aperçut tout près un jeune pâtre qui semblait familier avec la localité et dont les yeux marquèrent au moine un mélange de curiosité et de profond respect.

Le disciple de saint François a la fibre populaire et il sait accoster le paysan.

La conversation fut vite engagée, sans que ni l'un ni l'autre se crussent espionnés.

—Eh bien, mon jeune ami, la baronne, votre bienfaitrice, a donc rendu son âme à Dieu?...

—Laquelle, mon père? demanda l'adolescent de son ton le plus uni.

—Mais toutes les deux, la seconde baronne après la première.

—Ça... c'est à savoir! riposta l'enfant d'un ton impénétrable.

—Eh quoi?... ne dit-on pas partout que deux fois veuf, M. le baron votre maître...

—Notre maître... Ah oui! C'est vrai... notre maître!...

—Cette nouvelle ne fait aucun doute... Moi-même, sur le bruit qui en a couru, me souvenant d'un devoir que j'avais à remplir, en vertu d'un ordre de la dernière défunte... je me suis aujourd'hui, revenant de Souvigny, détourné de ma route...

—Elle s'était recommandée à vos prières, mon père?

—Oui, dit le moine, qui ne pouvait s'étendre sur la mission dont Pauline l'avait chargé.

—Et vous êtes venu prier ici, croyant y trouver sa tombe?

—Où pourrait-elle être, sinon auprès de l'autre châtelaine?

—Je vois, mon père, que l'on ne vous a pas tout dit.

—Mais, vous, mon enfant, vous en savez davantage?

—Oui.., et non, mon père.

—Vous défiez-vous de moi?

—Pour cela non, mon père, mais je ne voudrais pas que vous puissiez croire que la baronne a commis une méchante action... Or, elle n'a pas eu les prières de l'Église.

—Elle aurait attenté à ses jours? demanda vivement le capucin.

—Pour avoir attenté à ses jours... il faudrait qu'elle fût morte! dit Jeannolin.

—Elle vit donc?

—Oui et non...

—Vous déraisonnez, mon cher enfant.

—Non, mon père, je ne déraisonne pas; mais toute la question, voyez-vous, est de savoir s'il est utile à la pauvre chère baronne que je parle; je parlerais alors, car cela m'étouffe... je parlerais à un homme d'Église, surtout n'étant pas du pays. Mais si ça devait faire du tort à ma bienfaitrice... je ne dirais rien...

—Mon enfant, dit alors solennellement le capucin, vous pouvez compter sur moi... Mais j'ai besoin de connaître toute la vérité et vous comprendrez pourquoi... Je suis détenteur de papiers lui appartenant, que je dois, à date fixe, lui remettre si elle vit, ou dont je dois faire usage si elle est morte... ou si elle laisse passer les délais déterminés sans me les réclamer... Parlez donc, mon enfant. C'est un devoir de conscience que vous m'aiderez à remplir...

—Écoutez, mon père... Il y a bientôt un an, la baronne qui m'avait pris à son service, me renvoya à la ferme, mais elle me recommanda de venir un soir l'attendre à la grille du parc... Comme elle craignait que cette grille ne fût fermée, elle m'avait prié de veiller à ce qu'elle restât ouverte... et moi... pour lui obéir j'avais rempli la serrure de gravier. Mais justement, ce soir-là, le Sournois ne fit pas sa ronde, comme d'habitude... A dix heures, Mme la baronne était là, tout habillée en noir... Alors elle me dit:

—Jeannolin, il faut que tu me rendes un grand service... Tu vas me mettre sur le chemin de Moulins par la traverse... au plus court... Nous avons marché un grand moment ensemble... puis, dépassé Besson, elle a attrapé la grande route nationale... Il n'y avait plus qu'à aller tout droit. Alors elle m'a embrassé en pleurant et elle m'a dit:

—Je te remercie, Jeannolin, du service que tu m'as rendu... Maintenant, il faut que tu me promettes de ne jamais dire à personne que tu m'as vue ce soir...

Je l'ai juré et j'ai tenu ma promesse, puisque je n'en ai jamais ouvert la bouche à personne... Je ne me suis même jamais confessé depuis.

—Vous me jurez à moi, dit alors le capucin qui écoutait avec étonnement, vous me jurez m'avoir dit toute la vérité?

—Je le jure! dit Jeannolin avec force.

—Elle ne vous a pas confié où elle allait, ni quels étaient ses projets?

—Non, mon père, et je n'ai pas osé le demander. Je ne sais rien de plus... Et ça me chagrine bien, car je voudrais bien la revoir.

—Et comment apprit-on sa disparition au château?

—Par une lettre qu'elle avait laissée.

—Qu'y avait-il dans cette lettre?

—Je l'ignore... Mais le bruit courut le lendemain que la baronne Pauline s'était jetée dans l'Étang Maudit... et l'on sait que les morts de l'Étang ne reviennent jamais sur l'eau...

—Et le baron, que dit-il?

—Le baron... prit le deuil, voilà tout! Je ne cherchais guère à me trouver en face de lui. Il me fait peur et, s'il avait appris que je savais quelque chose... il aurait été capable de me tuer, ajouta Jeannolin en frissonnant.

En ce moment, il se fit une sorte de bruissement dans le feuillage qui étreignait de ses rameaux la petite chapelle.

Jeannolin tourna vivement la tête, mais un rouge-gorge, auteur présumé de ce frôlement à peine sensible, était déjà perché à quinze mètres plus loin.

Le capucin remercia l'enfant, tira du parement de sa manche brune une image de la Vierge et la lui offrit.

Puis, il s'agenouilla, pria un instant et se releva en murmurant:

—Que la volonté du Seigneur s'accomplisse!

Puis d'un pas résolu, il reprit sa marche à travers les broussailles, marche pénible, entravée par les lianes et les rameaux surplombant de toutes parts, mais en se dirigeant cette fois vers la campagne.

Jeannolin le regardait s'éloigner, lorsqu'il aperçut tout à coup sortir d'un petit massif, qui enveloppait de ses luxuriantes frondaisons le chœur de la chapelle, un homme vêtu d'une blouse passée par-dessus ses habits et ayant les yeux abrités par un chapeau large et rabattu.

—Le Sournois! murmura le pâtre en reconnaissant le bourreau des deux châtelaines. S'il a entendu, je suis perdu!

Et il s'enfuit à toutes jambes du côté du taillis.

Mais Pottemain avait bien d'autres soucis que la folie douce de Jeannolin, comme on appelait la prétendue maladie mentale de l'orphelin dans la contrée.

Après avoir jeté de loin à l'enfant un regard plein de colère, il s'attacha tout d'abord aux pas du confesseur de Pauline, comme un homme disposé à lui faire un mauvais parti.

Il brandissait sa redoutable canne à tête d'acier et il semblait se faire la main en cassant des pierres.

Plus d'une étincelle jaillit ainsi derrière le moine, qui, se souciant peu d'être ou non escorté, ne se retourna même pas, car il songeait sérieusement à autre chose.

Au bout d'un instant, le baron s'arrêta.

Il perdit de vue le pèlerin et revint sur ses pas, l'esprit bouleversé par les pensées qui se heurtaient dans sa tête.

—Ainsi, Pauline Marzet vit! Et de concert avec ce capucin de malheur, elle a préparé ma perte! Des papiers compromettants existent, paraît-il... et c'est lui qui les possède, avec mission de s'en servir!... Ces papiers, quels sont-ils? Toute cette extraordinaire aventure date du décès de Pastouret... Il doit y avoir du Pastouret là-dessous... N'aurais-je pas bien fouillé... et cette brute d'intendant aurait-il, avant sa mort, pris ses précautions? Cela me paraît vraisemblable... Et pourtant, je ne regrette rien... Pastouret en savait trop long... Il avait été le témoin forcé de la mort de la première châtelaine... J'ai bien fait de m'en débarrasser... La raison d'État parlait et parlait haut!... Ah! Pastouret! si tu voulais me laisser vivre et mourir tranquille, quelles belles messes je ferais célébrer pour le repos de ton âme!... Mais tout cela est rétrospectif... ce qu'il importe à présent, c'est de reprendre à tout prix les pièces recueillies par Pauline et confiées à ce moine...

Pottemain fit une pause, comme ressaisi du désir de se lancer de nouveau à la poursuite du religieux.

—Non, pensa-t-il, j'ai bien fait tout à l'heure de ne pas céder à la tentation... J'ai bien fait de ne tuer ni Jeannolin, ni le franciscain dans un premier mouvement de colère... Ce misérable petit pâtre, qui s'est trahi si bêtement, a dit en somme tout ce qu'il savait... Il reste sous ma main et pourra me servir, comme témoin et complice de l'évasion, à retrouver les traces de cette Pauline Marzet. Quant au capucin, je n'aurais jamais fait que charger ma conscience d'un meurtre dangereux... et inutile, car qui m'assure qu'il les avait sur lui, ces fameux papiers compromettants?...

Cependant, le baron avait atteint l'escalier rongé par la pluie qui escaladait la terrasse du vieux château.

Il le gravit péniblement, la tête baissée, les poumons sifflants, puis, enfermé dans son cabinet, il s'étendit dans un fauteuil, cherchant toujours sinon une solution, du moins un moyen de parer le danger qui planait sur sa tête.

—Des papiers! Cela s'achète! Ordinairement, il n'y a qu'à y mettre le prix... Mais ce moine doit avoir le mépris de l'argent et, d'ailleurs, je me heurterais fatalement à ses scrupules religieux... Il se retranchera derrière le secret de la confession et je ne tirerai rien de lui... Donc rien à faire encore de ce côté... Mais quel intérêt peut donc avoir cette Pauline à me poursuivre ainsi de sa vengeance imbécile, surtout maintenant qu'elle a recouvré sa liberté? Car enfin je ne lui ai fait que du bien... En admettant qu'une indiscrétion posthume lui ait fait surprendre mon secret, elle n'avait qu'à se taire... et à jouir tranquillement du bien-être que je lui avais assuré... Sa vie n'était pas en danger, je lui avais donné assez de preuves de mon affection... Je suis trahi par la seule personne à qui je n'aie jamais songé à faire de mal!...

Pottemain se leva, se promena fébrilement dans sa chambre, puis tout à coup il se frappa le front:

—Que je suis bête! Et quel niais je fais! J'aurais dû penser plus tôt que cette Pauline ne m'avait jamais aimé et qu'elle a été enchantée de trouver une occasion de se débarrasser à son tour de moi, sans péril aucun!... Je cherchais à quel intérêt elle avait obéi!... J'ai trouvé! Ces dénonciations ont été recueillies par elle pour me perdre, le jour où elle voudrait s'emparer de mon bien, en m'envoyant en cour d'assises! J'avoue que c'est là un coup bien monté! Amusez-vous donc après cela à enrichir des filles pauvres! Mais si Pauline tenait tant à se sauver, ce n'était pas, je suppose bien, pour vivre dans la continence qu'elle m'avait imposée! Donc il y a là évidemment une intrigue galante... Il y a du Romagny peut-être!... Et ainsi s'explique la conduite louche de ce sculpteur maudit, qui a préparé avec elle et protégé sa fuite! Et dire que moi, Pottemain, je n'ai rien vu, rien deviné!... Dire que je me suis laissé prendre à la comédie idiote qu'il m'a jouée pendant toute une nuit!... Ah! il est très fort!... Et le lendemain, le désespoir de commande qu'il a montré en apprenant la disparition de la belle!... Je comprends tout, à présent!... Ils avaient flirté ensemble, sous couleur de statuaire... On ne refuse rien à l'artiste qui vous modèle en terre et qui, en dépit de toutes les surveillances, vous déshabille du regard et des mains!... Ah! je suis un fameux imbécile et je n'ai que ce que je mérite! Mais, toutes ces plaintes et tous ces regrets ne me feront pas ravoir ces papiers, ces papiers terribles, dont j'ignore jusqu'à la teneur... Et c'est pourtant là l'important!... Oh! vivre sous le coup d'une perpétuelle menace et ne pouvoir rien faire... rien pour prévenir une catastrophe... imminente peut-être!... Eh bien, tant pis! Je paierai s'il le faut! Mais avant de succomber je me défendrai!... Et carrément!... La belle Pauline, si elle vit, n'est pas sans reproche! Nous serons deux!... Attendons les premières hostilités et tenons-nous prêt à riposter... Mais n'importe, conclut-il, je donnerais gros pour que la bougresse se fût réellement flanquée dans l'Étang Maudit!

II

Pottemain tint sa promesse.

Bien qu'horriblement troublé, il sut pendant les jours qui suivirent ne rien laisser paraître de son accablement, ni de ses craintes...

Et personne autour de lui, pas même Victorine, ne devina la tempête de son cerveau...

Comme le sanglier forcé dans sa bauge qui s'accule pour recevoir les chiens, il se renferma au fond de Bois-Peillot et, les ongles en avant, il attendit le choc.

Son attente fut de courte durée.

Quarante-huit heures environ après le passage du capucin, un valet lui apporta une lettre, qu'un gendarme à cheval venait d'apporter.

—Un pli du Parquet! fit Pottemain, en pâlissant malgré lui. Qu'ai-je à faire avec le Parquet?

La main du baron tremblait en touchant la lettre fatale.

Il fit enfin sauter le cachet et il lut:

«Monsieur le baron,

«Venez me trouver sans un jour de retard. J'ai à vous causer d'une affaire grave.

«Mille hommages.

«Le Procureur de la République,
«De Morvins

—Hein? dit-il, affaire grave? La justice se serait-elle enfin avisée de mettre la main sur le véritable auteur de l'incendie de Sainclair? Mieux vaux tard que jamais!

Il se recueillit un instant, puis:

—Mon cabriolet! commanda-t-il d'un ton résolu, je pars!

Il s'habilla rapidement et, un quart d'heure après, il roulait au grand trot dans la direction de Moulins.

En arrivant chez le magistrat, son hôte naguère, celui-là même qu'il avait traité aux ortolans et au Zucco, et qui avait jadis assisté à la mémorable chasse où le pauvre Pastouret avait trouvé la mort, il lui trouva l'air froid et guindé.

Cela lui fit courir au dos un frisson de mauvaise augure.

Mais, se raffermissant dans son rôle de puissant propriétaire et s'enveloppant dans la considération qu'il tenait d'une fortune bien assise:

—Mon cher convive d'autrefois, dit le baron à M. de Morvins, vous m'avez appelé, me voici... Qu'y a-t-il pour votre service?

—Monsieur le baron, répondit le Procureur de la République, je fais vis-à-vis de vous une démarche insolite, contraire à toutes mes obligations de magistrat. C'est un suprême sacrifice à mes sentiments d'homme de cœur et d'homme du monde... J'espère que vous en comprendrez bien le désintéressement, le sens, la portée...

Pottemain frémit. L'heure de la lutte finale, prévue par lui, avait sonné. Il s'agissait de faire face au danger bravement.

Il rassembla toutes ses forces, puis:

—Je voudrais vous comprendre, monsieur, mais je cherche vainement... Comment pourrait-il y avoir contradiction entre vos devoirs d'homme d'honneur et vos devoirs de magistrat?

—Voici, monsieur! Vous êtes sous le coup d'une dénonciation motivée, dont le moindre effet devrait être et sera un mandat d'amener, dès après-demain lancé contre vous.

—Et puis-je au moins savoir, monsieur le Procureur, de quelle source émane cette dénonciation?

—C'est impossible.

—Alors le premier venu peut inquiéter dans son existence un homme honorable?

—Je n'ai point à discuter la loi. Je la symbolise et je la fais exécuter. Mais encore une fois, sous la toge du juge, il y a un homme du monde... votre hôte des anciens jours! La dénonciation est terrible... Qu'il me suffise de vous dire que vous seriez prévenu d'un double assassinat.

Le baron tressaillit et pâlit horriblement.

—Quoi qu'il en puisse être, vous êtes voué à la cour d'assises, avec toutes les complications que l'écrou, pour une détention grave, peut entraîner à votre détriment. Vous pouvez, si vous vous sentez innocent, affronter ces tortures, persuadé d'avance que, fussiez-vous blanc comme neige, vous subiriez toujours, dans le public, les conséquences de la calomnie... Si vous êtes coupable, disparaissez! Vous avez quarante-huit heures pour passer la frontière ou... vous brûler la cervelle! J'ai, ajouta le magistrat, rempli, par cet avertissement envers vous, le dernier devoir d'une respectueuse et reconnaissante amitié... Aujourd'hui, vous êtes encore en face de l'ami, demain, sur ce siège, le Procureur de la République sera seul... Adieu ou au revoir... à votre choix!...

Le baron scruta avec une attention pénétrante la physionomie du Procureur. La figure du magistrat demeura impassible.

Mais les effluves magnétiques de l'indignation, de la vengeance avaient rayonné des arcades sourcilières de Pottemain, comme un éclair livide...

Toutefois, par un effort indicible sur lui-même, passant subitement de la fureur concentrée à l'apparence la plus souriante et la plus unie:

—Monsieur le Procureur de la République, dit le baron, je cherchais ce qui peut me procurer le triste honneur de vous entendre proférer des paroles aussi sévères... Vous ne sauriez être étonné de ma surprise... Mais enfin, tout est possible et je vous remercie de votre bienveillance extra-légale pour un homme si pitoyablement noirci dans votre pensée par des gens... dont vous ne me dites seulement pas le nom... Je suis évidemment poursuivi par des haines terribles, puisque vous vous avouez vous-même impuissant à les conjurer... Mais n'importe! Je ne me laisserai pas accuser, ni condamner sans me défendre.

Il fit une pause, puis, après quelques secondes de réflexion:

—Je crois, ajouta-t-il, deviner d'où part le coup qui m'est porté... Sachez que récemment un hasard m'a révélé que Mme la baronne Pauline Pottemain vit et elle doit être la signataire du factum dirigé contre moi. A ce seul trait, connaissez son genre de moralité!

Ce fut le tour du magistrat d'être étonné.

—Que dites-vous, monsieur le baron? Mais je croyais et tout le monde croit que Mme la baronne a mis volontairement fin à ses jours... N'est-ce pas là ce qui résultait de la lettre qu'elle vous a adressée et qui a été déposée entre les mains de la justice... au moment de l'enquête faite à propos de sa disparition? Quelle preuve pourriez-vous alléguer d'un fait semblable à celui que vous articulez?

—Aucune, répondit Pottemain, mais ma conviction est faite... Eh bien, ajouta-t-il d'un ton solennel, je vous demande trois jours... Dans trois jours, j'aurai retrouvé la baronne et j'apporterai devant vous la preuve de son existence, et sinon son témoignage oral, du moins la preuve écrite que l'accusation portée contre moi est fantaisiste, mensongère et dictée par un intérêt inavouable... Si dans ce délai, il ne m'a été possible de retrouver la femme indigne à laquelle j'ai eu l'imprudence de donner mon nom, et par conséquent de faire éclater mon innocence à vos yeux, j'agirai, plutôt d'engager une lutte inégale contre des ennemis anonymes, comme un homme accusé d'avoir volé les tours Notre-Dame... Vous serez avisé de mon départ... ou de ma mort! Sur ce, monsieur le Procureur de la République, votre main une dernière fois et je vous prie de me croire votre reconnaissant serviteur.

Et le baron sortit sur ce propos, laissant le magistrat sous le coup d'une profonde stupéfaction.

Son retour à Bois-Peillot fut aussi rapide qu'une flèche. Moins d'une heure après, il entrait au grand trot dans la cour du château et jetait aux mains du valet les rênes de son cheval ruisselant d'écume.

—Jean, lui dit-il, il faut que je reparte à l'instant... Cours à la ferme, je te donne une demi-heure pour être là, prêt à m'accompagner, avec un cheval frais attelé à la voiture, va!

Puis il monta rapidement et appela Victorine:

—J'ai... j'ai soif! donne-moi la miche et du vin!

Victorine obéit et le Sournois, sans dire un mot de plus, se mit à manger et à boire avec une apparente tranquillité.

Tout en prenant le frugal repas, il songeait... Son plan fut vite arrêté...

Il allait chercher à retrouver tous les personnages qui avaient été les spectateurs, sinon les acteurs du drame qui s'était déroulé un an auparavant à Bois-Peillot.

Il interrogerait habilement les seules personnes auxquelles Pauline, orpheline sans relations et sans ressources, avait pu s'adresser, en dehors du capucin...

C'était les Guermanton, puis Charaintru, enfin Romagny, qui avait joué, d'accord avec la jeune femme sans aucun doute, un rôle si bizarre, le jour de la disparition de Pauline.

C'était bien le diable s'il ne découvrait, au cours des conversations qu'il comptait provoquer, un indice de nature à le mettre sur les traces de la fugitive...

Alors il jouerait le tout pour le tout... Il saurait selon les circonstances user des grands moyens: la persuasion ou l'intimidation.

Coûte que coûte, il fallait réussir.

Trois quarts d'heure plus tard, il sortit du château, en costume de voyage, sa valise à la main.

Il avait fait tomber favoris et moustaches, si parfaitement rasé qu'il fut à peine reconnu par son propre valet, qui l'attendait avec son nouvel attelage tenu en bride.

Il jeta dans le coffre de la carriole une sacoche assez lourde, s'assura que son portefeuille était bien enfoui dans la poche de côté de son pardessus; puis il fit monter son domestique près de lui et prit en mains le fouet et les rênes.

—Il ne faudra pas attendre monsieur, ce soir? demanda Victorine qu'intriguaient ces allures étranges.

—Non, répliqua-t-il du ton le plus naturel et le plus tranquille, je vais à Paris... Je reviendrai dans huit jours.

Puis il toucha son cheval et s'éloigna au grand trot.

A Guermanton, il fit halte et demanda à parler aux châtelains.

Il lui fut répondu que monsieur était à la chasse dans ses propriétés de la Nièvre et que madame était partie pour Paris où elle avait été reconduire ses enfants à leurs pensions respectives.

Son enquête débutait mal.

Il marmotta entre ses dents quelques paroles incompréhensibles, remonta sur son siège et reprit le chemin de Moulins-sur-Allier où il arriva d'une traite.

Là, il s'enquit des heures des trains, enjoignit à son domestique de retourner à Bois-Peillot et le soir même il partait par l'express de Paris.

Il descendit selon son habitude au Continental et dès le lendemain il se mettait en quête du domicile de Romagny.

Le sculpteur travaillait dans son atelier lorsque le Normand se présenta, expliquant, sur un ton qu'il s'efforça de rendre enjoué, que, de passage à Paris, il n'avait pas voulu quitter la capitale sans venir saluer l'hôte qu'il avait eu l'honneur de recevoir chez lui aux deux époques les plus pénibles de sa vie.

Mais l'artiste le reçut plus que froidement, affectant de toucher à peine la main que lui tendait le baron, le toisant comme une personne que l'on connaît à peine.

L'honnête garçon ne pouvait songer sans frémir qu'il avait sans doute favorisé les projets de suicide de Pauline, en l'aidant une certaine nuit à tenir Pottemain éloigné de chez lui.

En vain le Sournois chercha à le faire parler en lui posant d'insidieuses questions.

L'artiste resta impénétrable.

Quel nouveau piège cachait l'apparente bonhomie de l'abominable baron?

Et quels nouveaux projets inavouables avaient germé dans la cervelle de cet astucieux criminel?

Il sut donc se tenir sur une réserve extrême, ne prenant même pas la peine de dissimuler la répugnance qu'il éprouvait à répondre à ce semblant d'interrogatoire.

Et il joua son rôle si parfaitement qu'à un moment le baron, dépité, ne put se défendre de demander:

—Mais enfin, qu'avez-vous contre moi? En êtes-vous resté aux racontars stupides de votre domino de l'Opéra? Ne me trouvez-vous pas assez malheureux?

—Savez-vous bien, dit alors brusquement le sculpteur, que votre femme était tout simplement un ange?

—Si je le sais! soupira le Normand.

—Vous l'avez rendue malheureuse!

—Moi? dit l'autre d'un ton de surprise. C'est une amère plaisanterie, je l'adorais!...

—Alors comment expliquez-vous cette fin, sa fin volontaire et prématurée... ce désespoir qui lui a fait préférer la mort à la vie qu'elle menait à Bois-Peillot?

—Les desseins de Dieu sont impénétrables, répliqua avec onction l'hypocrite Pottemain. Que dit l'Écriture: «Le Seigneur a donné! le Seigneur a ôté! que son saint nom soit béni!»

—Eh bien! faites-vous ermite, il est temps! dit Romagny en tournant le dos à son visiteur.

—Décidément, il n'y a rien à tirer de lui, pensa le baron en se retirant, mais je le crois sincère. Il ne sait rien... Inutile de le détromper et de lui faire part de ma découverte... Il n'a été que le complice inconscient de Pauline... Elle ne lui a rien confié de ses projets... Dans tous les cas, il était amoureux de ma femme... que ne l'a-t-il enlevée!... Cela aurait mieux valu que ce semblant de suicide. Au moins je l'aurais retrouvée!...

Désormais il n'avait plus d'espoir qu'en Charaintru, mais de celui-là il était sûr d'obtenir la vérité, si le bonheur voulait qu'il sût quelque chose...

Mais il n'y avait pas une minute à perdre. Une voiture le conduisit de l'atelier de Romagny au petit hôtel que le gommeux habitait aux Ternes.

Il arriva à temps; le vicomte faisait ses malles.

—Ah! mon cher Pottemain, s'écria Charaintru, que je suis heureux de vous voir! Demain vous ne m'auriez pas trouvé! Je pars dans le Midi recueillir une succession.

—Grand bien vous fasse! Mais ce soir vous m'appartenez et vous allez venir dîner avec moi.

Pendant toute l'après-midi, le Normand affecta de n'entretenir son ami que de banalités.

Il ne voulait pas laisser soupçonner au vicomte quel intérêt il avait à être renseigné.

De son côté, et quelqu'envie qu'eût l'incorrigible bavard de raconter sa singulière aventure, Charaintru garda un silence prudent.

Pendant le repas, Pottemain amena adroitement la conversation sur le drame de Bois-Peillot.

Il dépeignit avec tant d'émotion attendrie la douleur qu'il avait éprouvée à la suite de la mystérieuse disparition de Pauline que le vicomte, allumé du reste par les excellents crus que ne cessait de lui verser son amphitryon, ne put garder plus longtemps sa langue.

C'était là que l'attendait le Normand.

—Eh bien, mon cher ami, lui dit tout à coup Charaintru, il s'est produit une coïncidence singulière, qui m'a très fort troublé et dont je vais vous rendre juge... Dites-moi... Êtes-vous bien sûr que la baronne soit morte?...

—Dame! fit Pottemain en tressaillant, vous savez comme moi que, d'après les apparences, il n'y a pas lieu de douter.

—Eh bien, moi qui vous parle, j'ai rencontré un jour, place Saint-Sulpice, une femme qui ressemblait si étonnamment à la baronne que j'eusse donné ma main à couper que c'était elle!

—Allons donc! Vous l'avez accostée?

—Je n'ai pas osé, mais je l'ai suivie... J'ai interrogé la concierge, et les renseignements que j'ai recueillis ont établi que je m'étais trompé... Mon inconnue habitait depuis assez longtemps avec son mari, un employé d'assurances nommé Darcy... Ce ne pouvait donc être la baronne Pauline.

—Vous voyez bien! fit Pottemain, au fond fort désappointé de ce dénouement.

—Mais ce n'est pas tout, continua Charaintru, qui s'animait en parlant. Et voyez combien le hasard est étrange... La concierge m'avait montré le mari de la dame, qui, justement, rentrait à ce moment... Or, quelques jours plus tard, je rencontre, au café de la Paix justement, notre ami de Guermanton... Nous nous installons à la terrasse... Il me raconte qu'il est de passage à Paris, où il est venu chercher un intendant pour sa terre de Rouchamp dans la Nièvre... A ce moment précis, ledit intendant paraît et vient serrer la main de son futur patron, qui est en même temps un de ses plus vieux amis... et quelle n'est pas ma stupéfaction de reconnaître dans le nouveau venu, le mari de la pseudo-Pauline! Je vous dis qu'il n'y a rien d'invraisemblable comme la vie... Voyez-vous cette coïncidence. Mais qu'avez-vous donc, cher ami, fit tout à coup Charaintru en voyant la face de Pottemain blêmir...

—Je n'ai rien... je vous remercie, rien du tout! balbutia Pottemain... Ah! Charaintru, vous venez peut-être de me rendre un signalé service... Où dites-vous que demeure ce... Darcy et sa femme?

—Mais... rue de Vaugirard, 90... dit le vicomte interloqué.

—Merci! merci!

Le baron sonna, régla l'addition et serra une dernière fois la main de Charaintru.

—Mais où allez-vous?

—Ne vous inquiétez de rien... Je vous tiendrai au courant... Vous aurez bientôt de mes nouvelles.

—Tous ces gens sont fous! pensa le vicomte en voyant Pottemain s'éloigner. A moins que peut-être je n'aie eu la langue trop longue... Voilà ce que c'est que de mettre toujours les pieds dans le plat! Ah! tant pis, le mal est fait! N'importe! je voudrais tout de même bien savoir ce qu'a dans l'esprit ce sournois de baron!

—J'aurais dû m'en douter! pensait de son côté le Normand. Toute cette histoire était concertée entre Pauline et ce damné Guermanton! Mais que vient faire là-dedans ce Darcy, qui passe pour son mari... Car c'est bien elle, c'est bien Pauline! Il n'y a plus à douter... J'en aurai le cœur net! C'est égal, la chance commence à me sourire de nouveau... Cet imbécile de Charaintru m'aura sauvé sans s'en douter... Ah! elle est mariée... ou du moins elle se fait passer pour l'être... Eh bien, à nous deux, la belle Pauline!

Le baron se jeta dans une voiture et se fit conduire rue de Vaugirard.

—Mme Darcy? demanda-t-il à la concierge.

—Il y a longtemps qu'elle ne demeure plus ici, répondit la vieille, M. et Mme Darcy habitent la campagne... dans la Nièvre, où monsieur est intendant.

—Ont-ils demeuré longtemps dans cette maison?

—Non... monsieur, quelques mois seulement.

—Bien, je vous remercie, madame, dit le baron en glissant une pièce dans la main de la concierge.

—Ah ça! se dit la vieille, qu'est-ce qu'ils ont donc tous après mes anciens locataires?

—Allons! c'est bien elle, murmura le baron en regagnant sa voiture, je suis sur la bonne piste, je crois que cette fois-ci... je tiens mon affaire! Sus aux Darcy de la Nièvre!

III

Il était neuf heures du soir.

A la gare de Paris-Lyon-Méditerranée, l'express allait partir. Dans un wagon de première classe, trois voyageurs du sexe masculin avaient déjà pris place.

Une quatrième personne, une dame, vêtue avec une simplicité de bon goût, jeune encore et de manières très aristocratiques, monta dans la même voiture, paraissant un peu désappointée de se trouver seule avec trois hommes.

Mais deux des trois visages la rassurèrent complètement.

L'un semblait un haut fonctionnaire à la coupe de ses favoris et à ce mélange de gourme et de courtoisie que donne la routine du pouvoir.

L'autre, déjà vieux, pouvait être un magistrat ou un gros industriel; une rosette rouge minuscule illustrait ses deux vêtements superposés.

Quant au troisième, il était si largement enveloppé malgré la saison, qu'il fallait renoncer à voir en lui autre chose qu'un malade forcé par le règlement des trains à voyager en première, coûte que coûte, et s'efforçant d'atteindre les eaux de Vichy avant de mourir.

Car son accoutrement et son allure de paysan n'indiquaient guère qu'il appartint à une haute caste de la société.

La casquette de loutre à oreilles enfoncée jusqu'aux sourcils, l'épais foulard rouge et jaune qui lui emprisonnait le bas du visage, ses gants tricotés, ses fortes guêtres bouclées, enfin sa large houppelande à petit collet, sorte de carrick comme en portent les postillons et les rouliers lui donnaient la tournure d'un marchand de bestiaux.

Silencieux, renversé, indéchiffrable, il ne semblait pas appelé à se mêler aucunement à la conversation, si toutefois elle s'engageait.

Le train siffla et partit, et la dame, tout à fait rassurée, s'allongea peu à peu et prit tranquillement ses aises.

On dépassa Melun, Fontainebleau et les premières heures s'écoulèrent dans un silence ennuyeux pour tout le monde.

Mais les langues se délièrent à l'approche de la Loire, dont le bandeau d'argent parut tout à coup entre deux collines, par un magnifique clair de lune.

Le fonctionnaire et l'industriel échangèrent d'abord quelques mots à voix basse et la dame fut bientôt amenée à prendre part à la conversation.

Le voyageur emmitouflé et muet ne dormait pas autant qu'il tenait à paraître dormir.

Il put comprendre, en prêtant une oreille attentive, que le fonctionnaire était un préfet allant rejoindre son poste et l'industriel un député allant oublier à la campagne ses ennuis législatifs.

Quant à la dame, qui se nommait Mme de Guermanton, elle allait dans le Morvan rejoindre son mari.

Elle semblait soucieuse et impatiente d'arriver.

Les deux autres voyageurs n'avaient ni hâte, ni regret; ils nageaient dans la béatitude que procure une heureuse digestion.

Le malade tressaillit sensiblement une première fois dans un moment où la pleine lune effleura le voile bleu qui couvrait le visage de la dame, une seconde fois, quand elle se nomma au préfet, qui dès lors l'accabla de politesses.

Chose qui confondit les prévisions des trois autres voyageurs, le pseudo-malade toujours en cache-nez, comme en pleine gelée, sauta lestement sur le quai, quand on cria Nevers.

Et il se mit à détaler avec autant de prestesse qu'on devait lui en prêter peu, quand il était si dolent une heure plus tôt.

Mme de Guermanton, assistée par le préfet, descendit à son tour, car elle quittait à Nevers la voie ferrée pour prendre la route de Rouchamp.

Il lui rendit les quelques bons offices, dûs par un homme du monde à une dame seule arrivant dans une gare étrangère et, quand elle fut dans une voiture avec ses bagages, lui-même monta dans la sienne qui l'attendait depuis une heure dans la cour.

Jeanne de Guermanton portait à Rouchamp une visible inquiétude, peut-être un cœur blessé.

Le retour de Jacques, annoncé depuis quelques jours, n'avait pas eu lieu.

L'amour de la chasse ou telle autre cause de même nature le retenait-il en Morvan?

Avait-il, par une intuition familière aux femmes jalouses, germé dans le cerveau de la jeune mère de famille, un soupçon relatif à Pauline, ressuscitée par l'indiscrétion de ce hâbleur de Charaintru?

Toujours est-il que, n'y tenant plus, elle était partie sans prévenir son mari, mais quelque diligence qu'elle fît pour surprendre les hôtes de Rouchamp, un autre voyageur se trouva la devancer.

Sorti le premier de la gare, le pseudo-malade s'était renseigné et il avait fait prix rapidement avec un cocher, qui était parti de suite à bride abattue, de telle sorte qu'à la première halte, il se trouvait de deux heures au moins en avance sur la calèche octogénaire de Jeanne.

Il faisait petit jour quand il atteignit le haut de la colline d'où l'on découvrait le toit et le vieux colombier de Rouchamp.

Là il mit pied à terre et ordonna à son cocher de l'attendre sur la route.

Puis il se recueillit un moment, en examinant les alentours et ruminant sans doute quelques indications recueillies le long du parcours.

—Ceci, dit-il, est l'ancienne gentilhommière abandonnée, mais en bon état pour recevoir au besoin le propriétaire, qui par malheur y est, et où dans quelques heures sa majestueuse épouse va arriver. Au delà de la cour, à gauche, un pavillon de garde, sans doute l'habitation de Darcy et de sa femme... Ah! ils étaient bien cachés et pouvaient se croire à l'abri!... Plus loin, des bâtiments de ferme séparés de l'habitation principale par un boulingrin de tilleuls et un sentier bordé par une double haie. De ce côté-ci, à mes pieds, des jardins et une petite porte à claire-voie donnant sur les champs et sur le taillis qui remonte vers moi...

Tout à coup il s'arrêta:

—Mais qu'entends-je? Des coups de fusil dans la plaine! Ah! ah! on tracasse les perdreaux de bon matin dans ce pays-ci! Tiens! voici justement une compagnie qui vient de se remiser là-bas à tire d'aile!... Je vois distinctement les chasseurs... Ils sont deux, le régisseur probablement et certainement ce diable de Guermanton! Et ils ont avec eux un porte-carnier et trois chiens! Ils s'éloignent de Rouchamp, sur la gauche... Ils en ont bien pour trois ou quatre heures d'ici le déjeuner! Pas une âme dans la cour... donc bonne occasion et pas une minute à perdre! Mais comment aborder la question?... Tout me porte à croire que Marguerite Darcy est bien Pauline Marzet, si je compare mes souvenirs personnels avec le portrait que le cocher m'a fait d'elle, sans savoir à qui il parlait! Mes pièces de cent sous et les libations de petit blanc de Pouilly lui avaient joliment délié la langue! Il enfonce Charaintru... A-t-il pu parler en quelques heures, ce Morvandiau du bon Dieu! Que n'ai-je pas appris sur Rouchamp en tombant par hasard sur un paysan de cette bienheureuse paroisse! Si j'étais dans d'autres draps que ceux où je me trouve, je pourrais acheter Rouchamp les yeux fermés; car je sais, par livres, sous et deniers, ce que cela rapporte! Mais, ô dérision!... Ma tête est mise à prix depuis quarante-huit heures! Ah bah! de l'audace! encore de l'audace! toujours de l'audace!

Là-dessus, le faux paysan jeta bas tout ce qui pouvait gêner sa course, ne gardant que sa casquette de loutre, sa veste de velours, son portefeuille et ses armes, qu'il tenait soigneusement cachées.

Et il marcha du taillis vers la porte du jardin, de l'air déluré d'un gaillard qui rentre chez lui.

Pottemain eut bientôt atteint les limites de la propriété de M. de Guermanton.

Comme d'usage, à une très grande distance de Paris et de toute ville, facile accès. Pas de chien de garde et, pour toute serrure à la porte, une cheville.

Il entra dans le jardin, toujours au pas accéléré.

Arrivé auprès du château ou ce que l'on décorait, par habitude, de ce nom, il passa devant la fenêtre du rez-de-chaussée, pour s'assurer s'il y avait quelqu'un.

Il ne vit personne.

Alors il gravit un petit perron et il pénétra sans hésitation dans les appartements.

Il y avait une grande chambre avec un lit défait, sous d'amples baldaquins de serge, plus ou moins défleuris et fanés.

Des tisons éteints dans une cheminée à énormes chenets du XVIIe siècle.

Une armoire de vieux noyer pour suspendre les habits.

Des ustensiles de toilette épars sur les meubles et du linge blanc marqué aux initiales J. G. Du linge d'homme? Plus de doute: Pottemain se trouvait dans la chambre occupée par Jacques de Guermanton.

Sur une vieille table à pieds en spirale, un buvard, des plumes, de l'encre, une lettre ouverte signée: Jeanne.

Une réponse ébauchée par le mari et commençant par ces mots: