«Chère Jeanne,
«L'enfant de Darcy est un peu malade, je reste trois jours de plus pour rassurer mon ami et pour le distraire.
«D'ailleurs mes connaissances médicales peuvent lui être utiles, dans un pays perdu, où il n'y a pas de médecin à portée...»
—Pauline a un enfant! murmura le voyageur. On ne m'avait pas trompé... En conséquence, je tiens la mère!
Il fit le tour de l'appartement sans entendre, ni trouver personne.
Il revint dans la chambre à coucher dont il ferma les portes et dont il vérifia les fenêtres toutes closes.
Il ressortit par la porte qui donnait sur le corridor, aboutissant à deux perrons.
S'approchant alors du perron opposé à celui qu'il avait pris pour entrer, il regarda la maison du garde située au fond de la cour.
Le sommeil semblait y régner encore.
Pas un bruit, pas un mouvement, hormis, tout à l'extrémité opposée de cette cour, une fillette de quatorze ou quinze ans, qui, sans prendre garde à l'étranger et lui tournant le dos, lavait du linge sur la marge de pierre d'une fontaine.
Il était donc seul ou à peu près; dans tous les cas, il n'avait pas grand'chose à redouter.
Dans ces conditions, il se dirigea vers l'habitation de Darcy.
Il jouait le tout pour le tout, car s'il avait fait erreur en pensant que le second chasseur était Raymond Darcy, et qu'il le trouvât face à face dans la petite maison, il se plaçait dans l'impossibilité de parvenir de plein saut jusqu'à Pauline.
Mais dans cette hypothèse même, il avait un recours, menacer Darcy d'une dénonciation de rapt et d'enlèvement d'une femme mariée, dans une province où nul ne pouvait savoir encore que le baron Pottemain était lui-même prévenu d'assassinat.
Cependant la partie était fort dangereuse et le baron porta machinalement la main sur la crosse de son revolver, caché dans une poche de sa veste.
Au demeurant, il ne vit aucun homme et les vagissements d'un enfant vinrent seuls lui révéler la chambre où Pauline devait se trouver.
Il y entra comme dans un moulin, sans frapper et sans s'inquiéter de savoir dans quel état il trouverait la maîtresse de la maison.
Pauline sortant du lit, à peine vêtue et penchée sur le berceau du petit Maurice, à qui elle faisait boire une infusion, lui apparut soudainement.
A la vue de Pottemain, et sans que les changements survenus dans la physionomie et la tenue de son ennemi mortel lui laissassent une minute d'hésitation, Mme Darcy poussa un cri horrible et couvrit le berceau de son corps, précisément comme si, dans cette paisible chambrette, elle eût vu entrer en bondissant un jaguar ou un tigre...
Pottemain, l'œil étincelant, mais la face impassible, lui dit avec un terrible sourire:
—Eh bien, madame, la cause est entendue. Nos situations sont claires et nettes. Au surplus je ne viens pas ici en ennemi. J'ai poussé même la délicatesse jusqu'à choisir le moment où nous pourrions causer amicalement seul à seule... Je n'en ai que pour un quart d'heure... Est-ce trop? Un quart d'heure et pas une minute de plus... si vous le voulez, bien entendu!
Ce que disant, le baron tira de sa poche son revolver, ferma la porte à clef et s'assit en face de Pauline, plus morte que vive.
—Tout est bien qui finit bien! reprit-il. Et vous êtes une tragédienne de premier ordre! Ah! votre grande scène de la trépassée a été bien jouée et vous aviez pleinement réussi! Pourquoi faut-il que vous ne vous soyez pas souvenue de certains papiers confiés par vous à un père capucin, lorsque vous n'aviez pas encore découvert le fameux moyen de vous évader de Bois-Peillot? Oh! je suis bien informé! Bref, vous savez où sont ces papiers... Je viens, sans tambour ni trompette, vous demander poliment de les annuler par une simple déclaration signée: Pauline Marzet, baronne Pottemain. Vous n'aurez pas au surplus l'embarras de la rédaction. La chose est préparée... La voici... Copiez, datez, signez et je repars pour ne revenir jamais troubler votre second... ménage! Vous pourrez faire alors, et en toute sécurité, autant d'enfants qu'il vous plaira! Si vous refusez, voici un revolver... Il me servira à vous tuer et à brûler la cervelle de l'imprudent qui oserait me barrer le passage.
Marguerite Darcy écoutait Pottemain avec une attention d'autant plus âpre qu'elle n'imaginait pas le baron venu pour le seul plaisir de la torturer.
Il fallait qu'il eût un intérêt majeur pour envahir ainsi un domicile étranger, quels que fussent ses droits sur la femme qui y avait cherché un asile.
Elle calcula avec rapidité le nombre d'heures que Jacques et Raymond devaient encore rester à la chasse et tout courage faillit l'abandonner.
Ni dans une heure, ni dans deux, ils ne pouvaient être de retour!
Tout à coup une inspiration courageuse lui monta du cœur à la tête et, cessant de se tenir à demi couchée sur le berceau:
—Monsieur, dit-elle au baron, vous avez choisi le moment où vous me présumiez seule pour venir me menacer de mort, si je résistais à votre fantaisie. Je suis prête à mourir... mais aussi à me défendre... Mais avant de recourir à d'autres moyens, j'essaierai de raisonner avec vous... Qu'exigez-vous de moi? Une signature authentique qui à présent serait un faux, puisque je passe pour morte? Je ne puis raisonnablement y consentir... A tort ou à raison, il existe entre le décès légal de la baronne Pottemain et Marguerite Darcy... un abîme! Vous ne me chargerez pas, apparemment, de le combler! A supposer même que je sois Pauline Marzet, j'ai perdu le droit de parler, d'agir, de signer comme telle... D'autre part, les plaintes portées contre vous par Pauline et mises à néant par Marguerite, subsisteraient entières... La difficulté résolue n'est pas ici... Il aurait fallu que ces pièces eussent été retirées à temps des mains de l'intermédiaire... et il est trop tard, malheureusement pour moi, si, comme j'ai tout lieu de le croire, vous avez eu connaissance des plaintes dont il s'agit par l'entremise de quelque magistrat...
Ici Pottemain ne pût s'empêcher de tressaillir.
—Ce que vous ignorez, poursuivit Marguerite, c'est que ces plaintes ont été récemment portées contre la volonté de leur éditeur responsable... Pauline, affranchie par sa prétendue mort de la servitude et des menaces que son mari faisait peser sur elle, n'a plus eu qu'une pensée: transmettre au franciscain porteur provisoire des pièces que vous redoutez, l'ordre de les brûler de la première page à la dernière. Le hasard des circonstances contraires m'a seule mise dans l'impossibilité de transmettre cet ordre dans le délai voulu... Mais dernièrement j'avais pris secrètement les dispositions nécessaires pour que—s'il en était encore temps!—ma dénonciation fût anéantie!... Votre présence ici m'apprend qu'il est trop tard.... Je n'y puis plus rien... Mais je vous jure sur l'honneur et la vie de mon enfant que je viens de vous dire la vérité.
—J'ai de fortes raisons de croire que vous ne mentez pas, répliqua le Normand, puisqu'il m'a été donné de vérifier une partie des faits que vous invoquez... Mais si vous aviez eu la générosité... ou seulement la présence d'esprit de prévenir à temps le capucin, vous n'auriez pas aujourd'hui le désagrément de ma visite à Rouchamp... Mais là n'est pas la question.. Et toutes les considérations que vous faites valoir perdent leur valeur en présence des circonstances présentes... Vous avez fait le mal... vous devez le réparer, aujourd'hui que mon honneur à moi et ma liberté sont en jeu... D'ailleurs, les instants sont comptés!
Et comme Marguerite faisait un mouvement.
—Prenez garde, dit Pottemain en l'arrêtant d'un geste, je suis absolument décidé à tout. Si vous me tendez un piège nouveau en me faisant perdre mon temps ici, je vous le dis une dernière fois, le premier qui essaiera de franchir votre porte est un homme mort! D'ailleurs, ne comptez pas sur l'assistance à venir du dehors, madame! La maison est déserte... mes précautions sont prises... Nous sommes bien seuls, personne ne m'a vu pénétrer ici et nul ne nous entendra... Enfin, à quelques pas de votre maison, j'ai une voiture attelée d'un excellent cheval et j'aurai bientôt fait de mettre des lieues entre ce qui restera de vous dans un moment, si vous me refusez, et moi qui suis—vous le savez—assez riche pour avoir le bras long. Au surplus, la découverte que j'ai faite de votre retraite, au fond de cette campagne, vous prouve surabondamment que je ne suis ni un incapable, ni un imbécile! Eh bien, donc, lisez ou laissez-moi vous lire la pièce que je soumets à votre signature et vous reconnaîtrez qu'elle n'a d'autre but que de me soustraire à votre vengeance... Toute la question est de savoir si, à cette heure, l'intérêt de votre enfant, celui de vos amours, sont de vous venger d'un malheureux qui, somme toute, ne vous a absolument rien fait... Vous êtes adultère et quasi-bigame... Vous avez foulé aux pieds toutes les obligations et toutes les convenances sociales, et vous chercheriez encore à vous venger?... Mais, pour Dieu, de qui et de quoi? Cela serait méchant et qui plus est, inutile... Ayez une lueur de raison, à défaut d'humanité! Car enfin, qu'est-ce qui m'empêcherait de porter, en vous quittant, au parquet de Nevers, une plainte contre votre prétendu mari et contre vous?
—Oh! vous l'auriez déjà fait, si vous le pouviez! riposta Marguerite avec énergie. Mais vous avez été arrêté par l'un de ces deux motifs: ou le scandale de la dénonciation même vous effraie—et il y a de quoi!—ou les poursuites auxquelles vous êtes vous même exposé ne vous permettent plus d'espérer qu'en moi, pour vous sauver de la prison, de la cour d'assises, de l'échafaud peut-être!... Et peut-être même n'y échapperez-vous plus, mais vous ne seriez pas fâché de m'entraîner dans l'abîme avec vous! Ceci est clair comme le jour, monsieur Pottemain! Si je signe, à la date de ce jour, une pièce quelconque du nom de Pauline, je suis une femme perdue! Marguerite faussaire ou Pauline vivante! Il n'y a pas à sortir de là... Tenez! dans l'un comme dans l'autre cas, il vaut mieux Marguerite assassinée! Que vous importe, au point où vous en êtes, un crime de plus sur la conscience! Tuez-moi donc, monsieur le baron, tuez-moi, si vous êtes assez borné pour ne pas comprendre qu'en feignant de mourir, je vous ai rendu la liberté!
—Vous êtes un avocat de quelque talent, répondit le baron en souriant méchamment, et je regrette que nous n'ayons pu jamais nous accommoder ensemble! Vous m'auriez pu rendre parfois de vrais services! Mais, je vous le dis, je ne suis venu vous tendre aucun piège... Je suis venu chercher ici la tranquillité, la liberté, la vie... Si vous avez un moyen plus simple de me rendre tout cela en mettant à néant les papiers qui m'importunent, qui me gênent, qui me menacent... dites-le... ce moyen et je vous fais serment de l'employer!
—Je n'ai pas autant de génie que vous m'en prêtez, monsieur, mais je consens à entendre lecture de la pièce que vous m'apportiez... Voyons donc ce que vous me faisiez dire!
—A merveille! s'écria le Normand. Écoutez donc!
Et le baron Pottemain lut:
«Je soussignée, Pauline Marzet, baronne Pottemain, reconnais, déclare et certifie que, par le passé, ayant, dans un moment de folie et d'égarement, confié à un moine franciscain des pièces de nature à compromettre la sécurité de M. le baron Pottemain, mon époux, avec mission de déposer lesdites pièces entre les mains de la justice, je déteste cette action, la déclare artificieuse, mensongère, affirme sur l'honneur lesdites accusations de pure fantaisie et dénuées de tout fondement.
«En foi de quoi, librement et spontanément, j'ai signé la solennelle déclaration ci-dessus.»
Voilà tout, madame, et c'est au bout de ces quelques lignes, liquidant tout le passé entre nous que je requiers une dernière fois la signature de feu ma femme Pauline Marzet, baronne Pottemain!
—Mais si je la date, elle est nulle, puisque je suis réputée morte!
—Il ne m'est que trop facile de prouver que vous ne l'êtes pas!
—Sans doute, mais alors en signant, je crée une pièce attestant et prouvant ce que mon intérêt me commande de laisser dans l'oubli. Si je signe, il faut que je comparaisse, sous peine de faire attribuer ma déclaration à un faussaire... Personne ne croira, sans enquête, que je ne suis pas morte...
—Alors, s'écria Pottemain, il faut, moi, que je meure, parce que vous me refusez la vérité pour me sauver! Laissons, par supposition, marcher les choses... On m'allègue votre mort comme un crime de mon fait... On dit que je vous ai réduite, par désespoir, au suicide... Eh bien, je vous fais assigner comme témoin du contraire... Il vous faut, bon gré, mal gré, comparaître! Sous quel nom déposerez-vous? Pas sous le nom de Marguerite apparemment, puisque ce serait encore un faux! Je vous dis que j'ai songé à tout! Ce qui vous compromet le moins, ce qui ne vous compromet point, moi aidant, c'est un peu de complaisance pour ce baron Pottemain, qui vous a tout permis! Quand vous aurez sauvé sa tête, il sauvera la vôtre... Vous serez une femme séparée de fait, de mon consentement tacite, divorcée même si vous voulez... Et voilà tout!
—Oh! mon Dieu! murmura Pauline, en tombant à genoux, assistez-moi, inspirez-moi!
En ce moment, ils entendirent aboyer et un bruit de pas devint distinct.
Mais les pas traversèrent la cour, sans s'arrêter près de la maison du garde; ils semblaient se diriger vers le château.
La situation devenait critique et Pottemain sentit qu'il n'y avait plus une minute à perdre.
—Voyons, dit-il tout à coup en se levant et en allant vers Marguerite qui râlait, vous êtes positivement une folle! Je vous demande d'avoir pitié de vous-même... de ce pauvre enfant! Tenez, Pauline, ajouta-t-il en tirant son portefeuille de sa poche et en semant la couverture du berceau de billets de banque, avec la rapidité et la profusion d'un joueur qui donne les cartes, je ne vous traite pas en ennemie!... Voici de quoi faire à votre cher poupon une situation brillante, comparée au sort qui l'attend... si le sort le fait orphelin!...
—De l'argent? Votre argent? s'écria Marguerite en se relevant d'un bond. Ah! vous n'y pensez pas! Ni mentir! Ni me vendre! Vous avez tué votre première femme! Vous avez tué Pastouret! A présent, donnez-moi la mort! La mort! Je veux mourir! Je ne veux pas me déshonorer!
—Malheureuse! s'écria le baron au paroxysme de la fureur. Signe! signe! ou tu vas mourir!
Et il leva son revolver.
—Non! s'écria la jeune femme, en faisant au berceau de son enfant un rempart de son corps.
Le coup partit... Pauline s'affaissa.
Le Normand allait redoubler lorsqu'à cet instant même, la porte, fermée à clef, vola en éclats sous une pression formidable...
Jacques de Guermanton était là, debout dans la baie ouverte, et il ajustait Pottemain avec son fusil de chasse.
—Ah! misérable!... Des menaces!... des armes!... Encore du sang!... Et par ton fait!... Tiens!...
Le baron reçut la charge en pleine poitrine et presque à bout portant.
Il tomba sur la face; la mort fut instantanée.
Aussitôt Jacques bondit jusqu'aux pieds de Pauline évanouie.
L'enfant était intact, mais la balle de Pottemain était allée se loger dans le mur après avoir égratigné l'épaule de la jeune mère.
D'un coup d'œil rapide, M. de Guermanton reconstitua la scène.
Il vit les billets de banque épars sur le berceau, le revolver encore fumant au pied d'un meuble.
Il comprit le dilemme redoutable qui avait été posé par l'assassin à la pauvre jeune femme et replaça diligemment les valeurs dans le portefeuille du baron.
IV
Cependant la situation de la famille Darcy demeurait très critique et celle de M. de Guermanton, le généreux sauveur de Pauline, dictait les mesures les plus promptes.
La mort de Pottemain devait être déclarée à la justice avant tout ébruitement public.
Cette pensée traversait l'esprit de Jacques, dans le moment où un bruit de voiture attira son attention au dehors.
Jeanne de Guermanton mettait pied à terre au bas du perron et demandait son mari à Darcy, qui, revenu en même temps, venait de lui ouvrir la portière.
Raymond s'inclina profondément, puis offrit son bras à la nouvelle venue pour la conduire à l'appartement de son mari où il présumait retrouver Jacques.
Celui-ci l'ayant quitté à la rencontre du facteur rural pour venir terminer son courrier, devait être dans la pièce du rez-de-chaussée.
Ne le trouvant pas, il fit asseoir Mme de Guermanton et sortit pour chercher son ami.
Mais à peine fut-il dans la cour qu'un spectacle étrange frappa son regard.
M. de Guermanton apparut sur le seuil du pavillon du garde, tenant le petit Maurice dans ses bras et soutenant en même temps Mme Darcy.
A voir ces deux visages pâles et consternés, Raymond eut le pressentiment d'un malheur...
Il s'élança au devant d'eux...
—Mon ami, lui dit Jacques, ta chère femme et ton enfant viennent d'échapper à un grand danger. Rends grâces à Dieu!
Hors de lui, Darcy voulut pénétrer dans la chambre d'où sa femme et Jacques sortaient.
—Plus tard! dit-il. A présent, c'est impossible... Tu sauras pourquoi!
—Mme de Guermanton, que je n'avais pas l'honneur de connaître, dit alors Darcy, mais qui vient de se nommer en arrivant, descend à présent de voiture... Elle est au château... Elle t'attend.
—Jeanne! J'y cours! s'écria Jacques, bouleversé presque autant par cette arrivée inopportune que par l'explication qu'il devait à Darcy sur les dangers courus par sa femme et sur la présence d'un cadavre dans la chambre de celle-ci. Mais tu me promets de ne pas monter chez toi que je ne sois de retour?
—Oui... Je te le promets, si tu l'exiges. Mais pourquoi?
—Impossible de te répondre sur-le-champ. Patience!
Darcy s'adressa alors à Marguerite pour connaître la vérité.
Elle la lui dit en quatre phrases, sans aucune réticence cette fois. Raymond demeura atterré.
Cependant Jacques était épouvanté à la pensée de l'aveu qu'il avait à faire à sa femme et à son ami:
A Jeanne que Pauline était Marguerite, la compagne de son régisseur.
A Darcy que l'homme tué par lui, Jacques, n'était autre que le baron Pottemain, le premier et le véritable époux de Pauline Marzet.
Darcy le savait déjà; il savait que le courageux gentilhomme avait tué le baron dans le cas d'agression violente et de légitime défense.
Jacques pensa qu'il fallait brusquer les choses vis-à-vis de sa femme, à cause de la foncière jalousie que Pauline avait de tout temps inspirée à celle-ci.
—Ma chère Jeanne, lui dit-il d'une voix affectueuse, il y a dans la vie des faits extraordinaires auxquels la pensée a peine à s'habituer. Celui dont vous allez être témoin est du nombre. J'ai découvert,—sans oser vous l'écrire à cause du danger qu'il pouvait y avoir pour elle,—que Mme Darcy est Pauline Marzet, échappée tout à l'heure à la mort par un vrai miracle... Le baron, ayant été, je ne sais comment, informé de cette résurrection, est venu, ce matin même, ici, pour tuer sa femme!
—C'était presque naturel et légitime! dit Mme de Guermanton, à qui cette révélation ne donnait aucune sympathie pour les hôtes de Rouchamp.
—Néanmoins, et malgré l'excuse que vous trouvez pour Pottemain, dans cette tentative d'homicide avec préméditation sur la personne d'une femme seule et désarmée... le baron est mort... et de ma main! ajouta Jacques d'une voix distincte, mais profondément émue.
—De votre main, Jacques! s'écria Jeanne en se sentant défaillir. Mais c'est épouvantable!
—Oui, répondit M. de Guermanton. Dans quelques heures, la justice sera ici et je me serai constitué prisonnier... Ne craignez rien et repartez comme vous êtes venue... Vos chevaux sont encore là...
Mme de Guermanton courut à la fenêtre et jeta un coup d'œil rapide sur une jeune femme fort pâle, assise près de Darcy sur le seuil du pavillon.
Jeanne et Pauline, les yeux baissés, échangèrent de loin une inclination muette.
Puis Mme de Guermanton regarda son mari bien en face.
Il subit ce regard avec la tranquillité d'un homme sûr de lui, malgré sa profonde tristesse.
—Souffrez, Jacques, dit-elle, que, pour une fois, je vous résiste. Ce n'est pas alors que vous êtes exposé à une affliction semblable que je me sentirais capable de vous quitter. La place d'une épouse tendre et dévouée est aux côtés de son mari dans les jours d'épreuves! Je veux être ici, lorsque la justice y descendra... Je veux aller en prison si vous allez en prison.
—Tranquillisez-vous, Jeanne, ma brave Jeanne, répondit M. de Guermanton avec douceur. Je ne cours aucun danger sérieux. Pas un tribunal en France ne condamnerait un homme pour avoir tiré sur un assassin, afin de prévenir un assassinat!...
—Ce qu'un tribunal admettra peut-être plus difficilement, objecta Mme de Guermanton, c'est qu'une femme, imposteur et presque bigame, ait pu trouver un chevalier tel que vous!... On voudra savoir quel motif vous avez eu de vous intéresser à elle, à Darcy, avec qui elle a consenti à vivre en dehors des lois du mariage...
—On voudra savoir enfin, reprit Jacques, avec une légère nuance de dépit et d'ironie, si mon indulgence pour un malheur exceptionnel et pour une situation qui offre peu d'exemples, n'est pas dictée par un sentiment très vif pour la personne, cause première de tous ces malheurs...
—Pour quelle personne donc, monsieur? demanda Jeanne, l'œil étincelant.
—Eh! pour vous, ma pauvre Jeanne, si prompte à accueillir l'idée de marier Pauline au baron! Au surplus, je partage cette responsabilité avec vous et, par honneur comme par humanité, nous ne saurions trop faire pour réparer une pareille faute... Oui, sachez-le bien, si j'ai accueilli comme je l'ai fait la singulière union de Darcy avec une pauvre jeune femme, sans état civil à produire pour un mariage régulier, c'est que je dois tout, comme réparation d'honneur et restauration d'existence, à la chère victime de votre manie mariante, dont vous voilà, j'espère, guérie pour toujours!
Jeanne baissa la tête; le coup avait porté.
—Je crois bien comme vous, dit-elle, que, en attendant la régularisation de ce mariage, ma place serait plutôt à Nevers, par exemple, auprès des autorités, dont l'intervention va vous être utile, que dans cette habitation désolée.
—Eh bien, dit Jacques, nous partirons ensemble après les constatations et les confrontations nécessaires, vous pour la préfecture, où nous avons des amis, moi pour la prison, où vous viendrez me visiter dès qu'il sera possible!
Le reste de cette journée fut cruel pour tout le monde.
Jacques avait fait prévenir le parquet de Nevers et l'attendait de pied ferme.
De plus—dans une chambre de cette habitation solitaire—au milieu des gaietés de la grande nature, avec du soleil, avec des chants d'oiseaux dans tous les buissons du voisinage, il y avait un cadavre!
Le silence de mort qui plana sur le domaine toute cette journée était le silence menaçant qui précède l'orage.
Profonde était la tristesse des maîtres du château. Mais la douleur de Raymond tenait du désespoir.
Si par respect pour Jacques, il en maîtrisait l'éclat, soutenu qu'il était par le souvenir des bontés délicates de son ami pour Pauline et pour lui-même, il ressentait avec une égale force ce qu'il appelait la perfidie de la fausse Marguerite et la terrible et humiliante épreuve qui en avait été la conséquence inattendue.
Il se disait enfin:
—Sans moi, sans l'espèce de malédiction attachée à mes pas, Jacques n'aurait jamais été dans le cas de devenir homicide et d'aller en prison comme un vulgaire assassin!
La force des choses le fit se retourner contre sa compagne, dont il condamnait à présent les réticences avec une profonde indignation.
La malheureuse n'avait cessé de s'y attendre depuis le meurtre du baron...
Si Darcy avait plus tardé, c'est Pauline qui aurait provoqué l'explication.
Depuis la catastrophe, ils ne s'étaient pas encore trouvés, sans témoins, en face l'un de l'autre.
Raymond éloigna tout à coup la jeune fille qui les servait habituellement, sous le prétexte de la mettre aux ordres de Mme de Guermanton, et il se trouva seul enfin vis-à-vis de sa compagne et de son enfant...
V
Inconscient et gai, le petit Maurice, étendu à terre sur une natte, jouait avec un jeune chat en roulant devant lui une boule de papier au bout d'un fil, lorsque Raymond dit à Marguerite d'une voix contenue:
—Il y a une chose que je ne comprendrai jamais et que je ne saurais te pardonner: c'est que, vis-à-vis de moi—à qui, j'imagine, tu n'as jamais eu à adresser un reproche—tu aies pu garder un secret duquel dépendaient mon repos et même aussi ton bonheur! L'amour et la confiance que je t'ai témoignés ne t'ordonnaient-ils pas de m'avouer ta position dès le jour où nous nous sommes rencontrés? Pour moi, je te le dis, si j'avais eu un pareil passé sur la conscience, dès ce jour, où un soir d'octobre, sur la butte Montmartre, je t'offris mon pain et l'abri de mon toit, je t'aurais tout dit!... Et alors notre position mutuelle était pour toujours éclaircie! Ce n'est naturellement pas ici, chez un loyal et bon ami, il est vrai, mais chez un voisin de campagne du baron, ce n'est pas à Rouchamp que j'aurais cherché des occupations et un asile... Oui, il y a là dans ta conduite quelque chose d'outrageant pour mon caractère et d'odieux pour le tien!
Celle qui avait été Pauline Marzet sanglotait en écoutant ce reproche, mais elle n'interrompit pas Raymond une seule fois.
—Jamais, mon ami, dit-elle enfin, tu ne me feras autant de reproches que je m'en adresse à moi-même! Je suis malheureuse... bien malheureuse! Écoute cependant et tu me diras après, si je dois te délivrer, dans l'avenir, du fardeau insupportable de ma compagnie, à supposer que les tribunaux ne m'envoient pas dans une prison pour le reste de mes jours!... J'ai pressenti tout ce qui arrive! Je ne sais quelle folle confiance dans la bonté divine m'a toujours laissé l'espoir de me soustraire à cette horrible destinée. J'ai cru que peut-être le malheur m'oublierait... Connais, mon ami, toute l'horreur des secrètes épouvantes qui m'ont assiégée depuis ma mort imaginaire... Tu verras si j'ai assez expié mon imprudence! Oui, là-haut, sur le sommet de cette butte Montmartre, au moment où j'allais prendre congé de toi, en songeant que peut-être je n'aurais pas la force de continuer seule mon étape dans le désert de Paris, je fus sur le point de tout dire!... Mais la peur... Oui, une effroyable peur me prit à la gorge et étouffa un aveu prêt à m'échapper!... Toi, tu m'avais tout dit sur ton passé, bravant jusqu'à une sorte de ridicule sur lequel tu n'avais pas craint d'insister, te riant pour ainsi dire de la nécessité qui, d'un écrivain distingué comme toi, avait fait un pauvre petit employé d'assurances!... Et moi?... Eh bien, je le répète, la peur me domina! J'avais vu dans l'Inde des tigres, des serpents, des thugs! Je n'avais pas rencontré ce spectre de la justice occidentale qui ne laisse à la femme mariée avec un scélérat d'autre alternative que de se déshonorer dans le scandale d'un procès en séparation ou en divorce,—ou de mourir! J'avais choisi la mort, sans avoir le courage de me la donner!... Je fus lâche en te le cachant, parce qu'il me semblait que tout confident viendrait bon gré mal gré à me trahir et à me ramener ainsi, même à son corps défendant, sous le joug odieux que j'avais brisé! Raymond, pensais-je, ne le dira pas, mais cela lui échappera peut-être sous le coup de quelque menace inattendue! Les hommes ne comprennent pas la peur! Je le vois bien à la sévérité de ton visage... Tu me trouves lâche, et tu as raison! Mais, si je le fus, le premier jour de notre rapprochement, juge combien je dus le devenir davantage, quand tes prévenances et ton admirable dévouement me firent connaître tout le prix de ce que je perdrais en perdant ton amour par l'aveu de mon crime! Que serait-il alors advenu de moi, pauvre ressuscitée, si tu avais su mon rôle dans la comédie que j'ai jouée? Tu m'aurais méprisée peut-être, comme tu me méprises à présent! Et songe que j'ai acheté, par mon silence coupable, une année de bonheur!
Plus Pauline parlait, plus l'agitation fébrile de Raymond devenait cruelle.
Pauline, le croyant attendri, presque gagné, poursuivit:
—Il te faut bien comprendre, Raymond, que l'on n'est pas tout d'une pièce, surtout quand on est femme! J'étais heureuse quand tu parvenais, par tes soins, à me faire oublier qui j'étais... Et je l'oubliais souvent! Penses-tu qu'une fille perdue—ce que je ne suis pas, Dieu merci!—ne se sente pas un peu transfigurée lorsqu'un homme de valeur et de mérite, abusé par je ne sais quelle apparence, la traite comme une femme honnête et lui parle la langue des sentiments qu'elle a perdus? Eh bien, quand tu me disais: «Marguerite, je t'aime!» il me semblait que Pauline était bien positivement morte et que j'étais une autre ou une nouvelle femme! Mais tu pleures, mon pauvre Raymond... Ce que je te dis là n'est donc pas trop absurde? Enfin, je ne sais rien de mieux, moi, et je te dis tout uniment la vérité!... Je dois te rappeler aussi, Raymond, avec quelle insistance je te parlais à Paris de mon désir d'aller en Amérique avec toi... C'était toujours pour fuir mon spectre et jeter l'Océan entre nous et lui. Si nous avions fait cela, nous aurions tout évité... Mais survint ton ami Jacques de Guermanton et nous fûmes perdus! Je fus alors très près de te dire que je le connaissais depuis longtemps. Mais le souvenir même que j'avais conservé de ses habitudes me promettait qu'il ne mettrait pas deux fois dans sa vie les pieds à Rouchamp... D'ailleurs, du moment qu'il m'avait reconnue et qu'il gardait le silence, qu'il redoublait même d'instances pour nous envoyer en Nivernais, je me figurais qu'il voulait, sans rien dire, m'aider à demeurer Marguerite... N'avait-il pas assez fait pour mon malheur en me mariant au baron pour souhaiter de me faire une vie meilleure? Enfin ce n'est pas lui qui a livré mon secret, c'est le Destin! Si l'infortuné dont le sang a coulé ce matin, n'avait eu d'autre guide que M. de Guermanton pour trouver ma retraite, il n'aurait jamais su si je vivais encore seulement! Ah! cela, je le sais, car il m'est arrivé, quand j'étais institutrice, de faire à mon hôte d'autrefois, à ton ami, d'insignifiants aveux... Et jamais ils n'ont été répétés par lui, même à sa femme! C'est l'homme le plus sûr, comme le plus brave qui existe! Il n'y a point à se défier de lui! Raymond, malgré l'horreur des afflictions que je fais peser aujourd'hui sur toi, comme sur lui, ne me pardonneras-tu pas, comme lui m'a pardonné déjà?
—Le rôle de Jacques et le mien sont assez différents, répondit avec accablement Raymond Darcy. A supposer que je pardonne à Marguerite la dissimulation de Pauline, comment lui pardonner la tragédie où mon ami et sa famille se trouvent mêlés, en récompense de leurs bienfaits? Et moi-même enfin, de quel droit m'as-tu précipité dans la complicité d'un crime que j'ai ignoré jusqu'à la dernière minute? Tu m'as bien dit, il y a quelque temps, que tu étais une femme mariée, fugitive du toit conjugal, et je ne t'en ai pas voulu... Mais... une femme passant pour morte et pouvant devenir le pivot d'un scandale gigantesque!... Ah! je suis trop injustement malheureux! Je ne puis te pardonner, je ne sais plus seulement si je t'aime! Il y a des épreuves qui surmontent l'intelligence et le cœur.
—Qui donc aimera l'enfant que voici? demanda la jeune mère en désignant le petit Maurice heureux et insouciant. Qui donc prendra soin de lui si je disparais, broyée par la meule de la justice criminelle? Faudra-t-il qu'il souffre et qu'il meure, lui qui n'a point demandé à naître et qui est entré dans la vie sur la foi de ton amour? A-t-il un état civil? A-t-il des droits? Il n'a rien que ce qu'il attend du cœur de son père... Et si ce cœur se ferme pour moi, que lui restera-t-il? Une pitié négligente, ou, qui plus est, une aversion secrète. Il vaudrait mieux pour lui, alors, que la balle du baron, au lieu de m'écorcher l'épaule, l'eût atteint en plein cœur!
—Autre chose est, dit Raymond attendri, de te pardonner une action plus qu'étrange et d'abandonner un pauvre enfant qui est le mien autant que le tien! Lui, pourra toujours compter sur son père! Mais, je te le dis sans emportement comme sans faiblesse, je partagerai courageusement tes épreuves jusqu'au jour où la justice aura prononcé ton arrêt! Si elle t'innocente, tu souffriras que je cherche dans une obscurité lointaine l'adoucissement, sinon l'oubli de ce que tu m'as fait souffrir! Tu es pour moi la déception vivante du sentiment le plus fort et le plus profond que j'aie jamais ressenti! Tu n'as jamais partagé ce sentiment dans sa plénitude, et cela est affreux à penser! Tu m'as trompé, en fin de compte, et par là, tu nous as perdus tous deux!...
Là-dessus, Raymond se leva et sortit sans prendre garde au désespoir de Pauline, qui, froide en apparence comme une pierre, le suivit des yeux pour articuler ensuite ces seules paroles:
—Adieu la vie! adieu le bonheur!
De sa modeste demeure, Darcy passa au château et demanda à entretenir un moment M. de Guermanton.
Jacques parut, triste, sévère, mais voulant sourire quand même à son vieux camarade malheureux.
—Mon ami, lui dit Raymond, je ne demande pas à voir Mme de Guermanton. Mon seul aspect redoublerait sa peine qu'au surplus je partage, et au delà! Mais j'ai voulu te dire ceci: Le moins que je te doive, après t'avoir entraîné malgré moi et sans m'en douter dans les spirales d'un véritable enfer, est de t'annoncer que, à compter du moment où la justice aura statué sur nous, je cesserai d'administrer ce domaine. Ma présence à Rouchamp a toujours été un non-sens. J'avais consenti à y amener un ménage irrégulier, croyant que, dans cette Thébaïde, je ne gênais et je ne compromettais personne... Mais si j'avais pu penser que j'y amenais le malheur pour nous tous, j'aurais porté ailleurs mes tristes pénates! Il me reste à te remercier de tes infinies bontés, à t'offrir ma vie en échange du sacrifice irréfléchi qu'en vieux soldat, tu m'as fait ce matin de la tienne, en sauvant ma femme et mon enfant! Cherche et tu trouveras aisément un régisseur exempt des chaînes que je porte et des foudres qui me poursuivent! Il ne manque pas de gens honnêtes ayant un état civil en ordre et une situation régulière! L'important pour toi est de pouvoir oublier que tu as jamais eu un ami tel que moi, ami aussi funeste que le plus cruel des ennemis!
—J'avoue, dit Jacques, que notre situation présente est terrible! Je reconnais que l'aveu de Pauline aurait pu nous permettre de nous armer contre l'éventualité qui nous a tous pris au dépourvu. Mais calculons les suites probables de cet événement. Il est invraisemblable que mon action demeure suspecte à un jury composé d'hommes, qui, après tout, auraient fait ce que j'ai fait moi-même. J'espère donc un acquittement pur et simple. Quant à toi, il te sera facile de démontrer que tu ignorais le passé de la compagne, puisqu'elle-même reconnaît, j'imagine, ne t'en avoir jamais rien dit... Tu l'as recueillie, tu lui as servi de famille, tu lui en as donné une... Il n'y a rien là qui puisse te rendre passible des sévérités de la loi. Eusses-tu ravi cette femme à un époux jaloux de la faire rentrer au domicile conjugal, ta compromission n'excéderait pas la pénalité de l'adultère. Mais il se trouve que le mari fait défaut par la mort et qu'il n'a jamais tenté de retrouver Pauline, de la reprendre, ni de se venger! Il a voulu lui extorquer une pièce qui pût le décharger des accusations portées contre lui. Elle s'y est refusée, alors il s'est livré à la violence de ses emportements... Ma triste exécution a pu seule l'arrêter. C'est donc Pauline seule qui portera tout le poids de cette lamentable affaire. Elle ne pourra captiver l'indulgence des juges que par l'odieux de la conduite du baron. Espérons quelle y réussira! Alors elle sortirait sauve du piège qu'elle s'est tendu à elle-même en fuyant Pottemain sous un nom supposé et en formant de nouveaux liens. Ou bien l'expiation serait sévère... Dans le premier cas, j'admets que vous fuyiez ensemble ces lieux remplis d'un cruel souvenir... Dans le second...
—Dans le premier cas, Jacques, interrompit Raymond, j'ai résolu de ne jamais revoir Pauline. Dans le second, le courage me faillirait pour terminer seul ici mes jours...
—Tu veux quitter la pauvre Pauline? Tu ne la trouves pas assez malheureuse?
—J'ai dit, Jacques! Tout est fini désormais entre elle et moi!...
—Ah! l'humanité est égoïste et implacable! J'ai eu tort de te considérer jusqu'à un certain point exempt de ces faiblesses... Eh bien, Raymond, laisse-moi te dire qu'en ceci je suis peut-être meilleur que toi! Le sentiment d'avoir consenti à l'union de Pauline Marzet, qui était l'institutrice et la seconde mère de mes enfants et qui fut toujours digne de cette œuvre, trouble tellement ma conscience, que, dussé-je, au prix de mon repos, travailler à sa réhabilitation le reste de mes jours, je ne saurais hésiter une heure... Tu n'as, il est vrai, envers elle, aucun tort à te reprocher, mais tu lui as marqué une tendresse fort différente de la mienne et j'ai peine à croire que tu puisses jamais l'oublier!...
—J'en mourrai, voilà tout! dit Raymond éperdu.
—Vis donc et sois généreux, Darcy! Tu trouveras là une satisfaction plus profonde et meilleure! Que tu me quittes, je le comprends encore! Mais qu'elle, tu la quittes, lorsque tu peux concevoir, jusqu'à un certain point, selon le verdict que rendront les tribunaux, la possibilité de l'épouser et de sauver l'avenir de ton fils Maurice, voilà ce que réprouverait l'honneur! Et tu m'as appris à avoir confiance en ton honneur!
Raymond, ébranlé, secouait la tête.
Enfin, par un élan digne de Jacques, digne de Raymond lui-même, l'infortuné se jeta en pleurant dans les bras de son ami:
—Tu m'apprends, lui dit-il enfin, quand il put parler, ce que signifie ce grand mot conspué et incompris aujourd'hui: un gentilhomme!
La justice fit le lendemain une descente à Rouchamp.
VI
Du vicomte Hercule de Charaintru à M. Romagny, artiste sculpteur.
«Mon cher vieux,
«Je suis embêté, mais là tout ce qu'il y a de plus embêté!
«Je suis au fond de la France, à Montpellier, où je suis venu chercher la succession d'un mien oncle, que je connaissais à peine.
«Ce n'est pas ça qui m'embête, je m'empresse de te le dire.
«Mais je viens de lire dans les feuilles le détail d'un drame épouvantable qui vient de se passer à Rouchamp, dont sont les héros plusieurs de nos anciennes connaissances.
«Or, j'ai peur d'avoir été (avec ma sacrée habitude de mettre toujours les pieds dans le plat!) d'avoir été la cause indirecte de la catastrophe qui a amené la mort de l'exécrable Pottemain, d'autant plus peur que cela me paraît être aussi l'avis de la justice, puisque je viens de recevoir un mandat de comparution émanant du parquet de Nevers.
«Et c'est cela justement qui m'embête.
«Si je ne m'abuse, tu as joué aussi dans toute cette affaire un premier rôle et il est à croire que la justice va également s'offrir le plaisir de procéder à ton interrogatoire.
«Tu as connu intimement les deux baronnes Pottemain, jolies connaissances que tu as eues là et par mon intermédiaire, hélas! La première châtelaine a été interprétée par toi sur son tombeau et tu as dû avoir ses confidences éplorées...
«Tu as eu également celles de la seconde, car tu ne peux avoir oublié une certaine nuit, pendant laquelle tu me fis contracter un horrible coryza, en remplissant un rôle de comparse à propos d'une risible querelle...
«Je n'y reviens pas... Tu favorisais, cette nuit-là, l'évasion de la seconde baronne, en train, non de mourir, comme elle nous le fit croire, mais de tromper son mari (ainsi que les événements récents viennent de le prouver), chose sur laquelle je souhaite que tu n'aies pas à t'expliquer devant la justice!
«Mais ta destinée était, paraît-il, de servir de Don Quichotte à toutes les châtelaines de Bois-Peillot, présentes et à venir!
«Il n'y en aura plus heureusement!
«Tu vois que j'ai très bonne mémoire et qu'en voilà assez pour justifier ta comparution devant le juge d'instruction de Nevers.
«Or, de tout cela, que raconteras-tu? Quelle attitude garderas-tu?
«Nous aurons à déposer sur les mêmes choses... Il serait bon que nous ne nous contredisions pas...
«Or, si j'arrive après ton départ—car tu ne t'éterniseras pas en Nivernais et je ne puis partir d'ici avant quinze jours—je suis exposé, ne m'étant pas entendu préalablement avec toi, à passer pour un niais ou un menteur, si ma déposition n'est pas conforme à la tienne.
«Dois-je donc cacher ou avouer que c'est grâce à une indiscrétion de moi que Pottemain a connu la retraite de Pauline?
«Cet aveu peut-il être pour moi une source d'ennuis et de complications?
«Serait-il nuisible ou utile aux inculpés, qui, en fin de compte, me semblent mille fois plus intéressants que le défunt?
«Bref, autant de questions à propos desquelles je voudrais ton avis avant de comparaître, mais puisque tu es plus à même que moi de te faire une idée là-dessus et que je ne puis te voir, je vais tout uniment te raconter ce que je compte dire.
«Tu me répondras ensuite en me faisant la leçon sur ce que je dois taire et sur ce que je dois avouer, aussi bien dans notre intérêt commun que dans celui de la cause de ce pauvre Guermanton qui, à l'heure qu'il est, doit être encore plus embêté que moi!
«Je croyais de bonne foi Pauline Marzet suicidée, lorsque l'hiver dernier je me trouvai face à face avec elle place Saint-Sulpice.
«Profondément étonné d'une semblable rencontre et voulant en avoir le cœur net, je la suivis jusqu'à sa maison, j'interrogeai la concierge et j'appris qu'elle était connue dans cet immeuble sous le nom de Mme Darcy.
«Fidèle à ma vieille habitude de franchise, je ne jugeai pas à propos de faire mystère de cette aventure.
«Je la racontai à toi d'abord—et tu en profitas, sournois que tu étais, pour te ficher de moi!—puis à ce bon Guermanton que je rencontrai quelque temps après, où il était venu pour voir ses enfants en pension.
«Jacques haussa les épaules.
«Je jugeai ou qu'il ne me croyait pas, ou que j'avais mis dans le mille...
«Car il pouvait y avoir eu et y avoir encore une intrigue entre son ancienne institutrice et lui, puisqu'il l'avait dotée...
«Crois bien, mon cher Romagny, que je ne l'accuse de rien positivement. Car enfin, c'était son droit! Mais où l'affaire me sembla louche tout à fait et où j'acquis la certitude que je ne m'étais pas trompé en reconnaissant Pauline Marzet dans l'inconnue de la rue de Vaugirard, c'est lorsque de Guermanton me présenta naïvement qui?... Devine un peu!
«Darcy en personne!
«Il ne pouvait plus y avoir de doute, mais, craignant de désobliger Jacques, je ne lui fis pas part de ma conviction.
«Du reste, je ne le revis plus depuis ce jour-là.
«Les semaines passent.
«Je reçois un beau matin la visite du baron Pottemain, qui m'emmène dîner...
«Et je me laisse aller à lui conter tout du long ma petite histoire!
«Toujours ma manie de mettre continuellement et sans réfléchir les pieds dans le plat!
«C'était évidemment ce qu'il attendait, car je n'avais pas lâché le nom et l'adresse de Darcy que mon bonhomme se levait et partait comme une flèche!
«Ceci se passait la veille de mon départ pour Montpellier.
«J'arrive ici bien tranquille et, trois jours après, les journaux m'apprennent les résultats de mon indiscrétion...
«Il paraît que cet exécrable baron était à ce moment sous le coup d'un mandat d'amener, lancé par le procureur même qui trouvait si bons autrefois ses faisans truffés, quand le châtelain de Bois-Peillot recevait à table ouverte la haute société du département!
«Or, ma confidence pouvait le sauver peut-être... puisqu'il fila d'un trait, paraît-il, rue de Vaugirard et de là à Rouchamp où Pauline Marzet vivait tranquillement et maritalement avec le Darcy en question...
«Tu connais la suite mieux que moi sans doute.
«Somme toute, je n'ai pas grande inquiétude pour Jacques, qui peut alléguer le cas de légitime défense, puisqu'il abattit Pottemain, au moment où il tirait sur l'ex-baronne, qu'il avait déjà blessée.
«Quant à la situation de la veuve, elle me paraît moins bonne.
«Elle a échappé au mariage par une mort simulée et elle passe pour avoir eu un enfant depuis son évasion, soit de l'homme d'affaires de Rouchamp, soit de...
«Mais, toutes réflexions faites, je n'achève pas; ce serait mettre encore—peut-être—les pieds dans le plat et cela me réussit trop peu depuis quelque temps!
«Tu dois comprendre maintenant pourquoi je suis si fort embêté!
«Résumons, si tu veux, nos situations respectives.
«Toi, tu es complice de la mort simulée, sinon de l'adultère de Pauline, puisque tu as favorisé ses manigances extra-conjugales, lors de ton séjour à Bois-Peillot. Tu n'as même pas craint de m'y faire jouer un rôle de complaisant! Mais j'ignore encore ton degré de complicité, car tu m'en as toujours fait mystère!...
«Moi, je suis la cause du dénouement puisque c'est moi qui ai révélé et l'existence et la retraite de Pauline au nommé Pottemain.
«Ai-je bien fait, Seigneur?
«C'est la vérité. Dois-je la proclamer?
«Tu comprends dès lors à merveille qu'il faut que nous nous entendions!
«De Paris ou de Nevers, selon que cette lettre te parvienne à l'un ou à l'autre de ces deux endroits, réponds-moi poste pour poste et dis-moi tout ce que tu sais. J'ai l'âme toute bouleversée... Je suis très, très embêté...»
Vte H. de Charaintru.
De Romagny au vicomte Hercule de Charaintru.