«Mon ami, ce que tu dis là est beaucoup bête: le faux, c'est tout; le vrai, c'est l'amour.»
Cette citation avait décelé à Pauline l'âme de Jacques.
A compter du jour où cette confidence involontaire d'un homme contenu et sévère dans ses allures, était devenue la proie de l'ardente jeune fille, elle en avait fait son talisman.
Elle l'avait cachée dans un livre à elle; elle la relisait souvent.
Et, si quelque recherche exquise de sa part pour le bien des enfants confiés à sa tutelle était payée d'un regard affectueux, ou d'un serrement de main par son hôte, elle avait envie de lui répondre:
—Si je chéris vos enfants, c'est que le vrai... c'est l'amour!
Comme elle y songeait, elle ouvrit le livre où la brûlante maxime était serrée, voulant y chercher un contre-poison à la haine que Mme de Guermanton lui avait marquée le soir même et elle ne l'y trouva plus.
Elle frémit, étonnée, chercha feuille à feuille, regarda à terre...
Le petit papier avait disparu. Plus de doute; une main indiscrète l'avait trouvé et repris!... La main de Jeanne, peut-être?
Ce petit fait pouvait expliquer bien des choses.
La nuit de Pauline fut fiévreuse, et le peu de sommeil qu'elle goûta fut pire que l'insomnie.
Quoi qu'il en fût, son premier soin, en se retrouvant avec ses hôtes, le lendemain, fut d'être comme à l'ordinaire, tout en cherchant dans leurs physionomies les traces d'une émotion qu'ils n'avaient pu manquer de mettre en commun, d'une discussion qui s'en était suivie peut-être, d'une lutte quelconque dans laquelle la femme ou le mari avait triomphé.
Rien de visible; et il ne fut d'abord question de rien.
Mais Pauline, après s'être contenue devant les enfants, rechercha un tête-à-tête avec leur mère et elle lui dit résolument:
—Madame, vous m'avez témoigné hier que nous devions nous séparer; la séparation aura donc lieu, mais daignez m'en indiquer l'époque, car ma carrière ne fait que commencer, à en juger par le peu de temps que je l'ai fournie et par l'état de ma fortune, je dois, n'est-ce pas me pourvoir? Combien de temps me laisserez-vous pour cela?
—Mais... le temps indispensable, répondit Mme de Guermanton d'un ton glacé. Et même, ajouta-t-elle pour tempérer la dureté de cette réponse, vous n'échangerez, si vous m'en croyez, votre position actuelle contre une position analogue qui si vous repoussez mes conseils et notre appui dans la recherche d'une condition meilleure!
—Mais quelle condition meilleure pourrais-je obtenir? s'écria Pauline, impatientée de cet implacable sang-froid.
—Toutes seront meilleures pour une femme de votre caractère, dit Jeanne, que la vie d'institutrice en face du bonheur des autres, lorsque vous n'êtes pas appelée à le partager.
—Je n'ai rien fait pour troubler le vôtre, dit Pauline avec une conviction sincère.
—Et l'eussiez-vous tenté, ajouta ironiquement la femme de Jacques, vous n'auriez pu y réussir! Mais pourquoi une situation fausse et pleine de dangers? Une femme bien née, jeune et jolie comme vous l'êtes, ne saurait trouver éternellement son bonheur à soigner les enfants d'autrui. Les mères, toujours très jalouses de leur influence sur leurs enfants, ne la voient pas volontiers partagée par une autre personne. Il n'y a, tout compte fait, qu'un système rationnel, mettre ses garçons au lycée et ses filles au couvent. Mariez-vous, ma chère, et ayez aussi des enfants; vous comprendrez alors tout cela!
Un sourire mélancolique crispa les lèvres de Pauline, quand elle répondit à Mme de Guermanton:
—Il ne me manque qu'une toute petite chose pour fonder une dynastie, c'est le royaume!
—Qui sait? répliqua énigmatiquement la châtelaine. Tout arrive.
IV
Ce fut vers cette époque que la famille de Guermanton reçut la visite de M. de Charaintru.
Le vicomte était une vieille connaissance de Jacques. Il appartenait à cette catégorie d'hommes inutiles, frivoles, mais bons enfants et incapables d'une méchanceté préméditée, qu'on tolère à cause de leur insignifiance même.
—Charaintru n'est pas toujours amusant, disait plaisamment de lui M. de Guermanton, mais comme il change beaucoup de place, il sait toujours du nouveau. On ne se souvient pas de ce qu'il a dit, mais on trouve parfois à l'entendre un assez vif plaisir. Il est du reste au courant de tout; c'est sa fonction. Il sait le nom de l'étoile qui se lève, du cheval de courses qui gagnera le Grand-Prix l'an prochain, du jockey qui se tuera demain. Il est le canal naturel de tous les cancans et de tous les potins. Bref, insupportable à Paris, on le recherche presque à la campagne, car il fait contraste avec la majestueuse monotonie des bois!
A Guermanton, Charaintru s'était souvenu de la proximité de la résidence de son ancien ami, le baron Pottemain.
Ce qu'on lui avait appris concernant le mystère dont s'entourait le bizarre personnage avait piqué vivement sa curiosité.
A tout hasard, il avait écrit et il avait été ravi de l'invitation qu'il avait reçue.
Par là, il était assuré, sinon de pénétrer le secret de cette énigme vivante, au moins de voir ce que ni M. de Guermanton, ni les gens du pays n'avaient jamais vu: l'intérieur du château de Bois-Peillot.
Maintenant, quelle pouvait être la pensée du baron en recherchant la visite d'un ami oublié et lui montrant ce qu'il ne montrait à personne?
C'est ce que Charaintru se promit d'éclaircir.
Si l'on en juge par les ouvertures que lui fit le Normand, l'événement l'avait servi à souhait.
Aussi rentra-t-il à Guermanton, radieux et triomphant.
Avec une exubérance de termes et de gestes extraordinaires, il raconta les péripéties de son voyage, la réception princière qu'on lui avait faite, mais il insista surtout sur l'impression étrange qu'il avait ressentie quand il avait vu surgir au milieu de ce site désolé, sur le perron du manoir délabré, la silhouette du baron, tout de noir vêtu, dans lequel il avait eu toutes les peines du monde à reconnaître l'ancien clubman.
Et comme le portrait physique qu'il faisait de son hôte tournait à la satire, Mme de Guermanton l'interrompit:
—Mais M. Pottemain, dit-elle, est très distingué par ses sentiments, à ce qu'on assure. Et à défaut des grâces de nos jeunes gens à la mode, dont il manque peut-être un peu, il est intéressant par ce veuvage prématuré qui a fait, de sa vie, un tête-à-tête avec un tombeau.
—On ne s'en douterait pas à l'entendre, reprit en riant M. de Charaintru; il doit avoir récemment chargé son cœur sur son dos, las qu'il était de le porter en écharpe, et je ne serais pas surpris que la besace de devant fût ouverte et prête à accueillir de nouveaux sentiments. J'en juge par la question la plus extraordinaire qu'un veuf puisse poser, s'il n'a pas le projet de convoler en secondes noces.
—Racontez-nous cela bien vite! s'écria Mme de Guermanton.
—Voici, reprit le vicomte. Pottemain m'a demandé si je connaissais Mlle Pauline Marzet, quels étaient son origine, ses tenants et ses aboutissants. J'avoue avoir été tout d'abord assez embarrassé et il m'a fallu un instant pour comprendre qu'il s'agissait de mademoiselle, dont les traits aimables sont mille fois mieux gravés dans ma mémoire que son nom et sa généalogie.
—Voilà, dit Pauline, qui avait changé de couleur, un récit qui pèche contre la vraisemblance. Ce monsieur ne m'a jamais vue! Pour ma part, je serais curieuse de connaître le visage et l'histoire d'un homme assez fou pour songer à moi.
—Il prétend, au contraire, repartit Charaintru, vous avoir aperçue une fois, mademoiselle, et avoir conservé de cette vision une impression très vive. Quant à lui, si vous me demandez mon avis, il n'est pas très beau, comme je vous le disais tout à l'heure. D'autre part, puisque vous paraissez désirer être renseignée sur lui, Pottemain serait un baron d'assez fraîche date, si l'on en croit la chronique qui le donne pour arrière-petit-fils du citoyen Pottemain, sans-culotte normand redoutable, ayant mangé sous la Terreur de la chair fraîche d'aristocrate et du bien national à pleines dents.
—Encore vos médisances qui vont leur train! fit Mme de Guermanton. Mon Dieu, comme vous êtes inconsidéré dans vos propos!
—Allons, bon! dit Charaintru, j'ai encore mis, sans le savoir, les pieds dans un jeu de quilles. Au surplus, c'est mon habitude. Je passe pour n'avoir fait que ça toute ma vie. Il faut en accuser seulement ma sincérité. On peut la maudire, mais quand on m'a entendu, on sait le menu des choses.
—Permettez, dit Jacques, on le sait dans la mesure où vous le savez vous-même.
—Soit! Puisqu'il vous déplaît de voir ces dames aussi bien informées que moi, n'en parlons plus! Il me reste à remplir la seconde partie de ma mission... Du diable si je me doutais ce matin revenir de Bois-Peillot chargé d'une ambassade! Mon ami Pottemain aurait une offre à faire à M. de Guermanton et il m'a prié de vous demander officiellement s'il vous serait agréable de le recevoir?
—Mais sans aucun doute, repartit le châtelain. Pourquoi pas?
—J'avais pensé, continua Charaintru, à une partie de chasse que nous organiserions et au cours de laquelle nous pourrions rencontrer le baron, ceci pour masquer la solennité gênante d'une première entrevue.
—Soit, dit M. de Guermanton. Ce projet me paraît sage et nous le mettrons cette semaine à exécution.
—Maintenant, je vous demande la permission d'aller quitter mon costume de cheval.
M. de Guermanton sortit derrière le vicomte.
Les deux dames, restées seules, gardèrent un instant le silence.
Tout à coup Pauline, rassemblant son courage, dit à brûle-pourpoint à la châtelaine:
—Le baron Pottemain serait-il par hasard le mari que vous me destinez?
—Pourquoi pas? répliqua tranquillement Mme de Guermanton.
—C'est aller un peu vite, hasarda Pauline, car enfin la réputation du baron et le portrait que vient d'en faire M. de Charaintru...
—Que dites-vous? répliqua vivement Jeanne. Quelle réputation a-t-il? Le connaissez-vous? Que son aïeul ait été un ogre, quelle influence cela peut-il exercer sur son caractère? Et de quel droit un bavard inutile, qui parle de tout à tort et à travers, vous imposerait-il une opinion toute faite, lui qui jamais n'a pu s'en faire une raisonnable sur quoi que ce soit? Quant au physique..., je prétends pour ma part que ces questions de figure, dont vous faites si grand cas, n'ont pas l'importance qu'on leur prête... Pour ma part, je reprocherai toujours à Bossuet d'avoir fait dépendre le sort de l'empire romain du nez de Cléopâtre... Pour un théologien, c'était outrager la Providence. On gagnerait gros, si l'on connaissait toujours l'humeur et la position des gens avant leur visage et l'on apprendrait plus à causer avec un inconnu pendant six mois à travers une porte qu'à le prendre pour mari sur la foi de la frisure, des gants glacés et des bottes vernies d'une première entrevue...
—Cependant, dit Pauline, l'impression première qu'on ressent à la vue de quelqu'un trompe rarement...
—Ces impressions s'évanouissent à l'user, dans la pratique de la vie... On finit par ne plus voir les figures. Le caractère lui-même s'en va aussi en fumée. Il ne reste de tout cela que des conditions générales plus ou moins bonnes d'existence commune. Le bien-être devient plus cher que les personnes, et le sentiment du devoir accompli éclipse l'amour...
—Me ferez-vous croire, madame, s'écria Pauline, que l'on ne se marie jamais en somme qu'en vue de se créer un avenir? Me ferez-vous croire que vous, à qui le ciel a départi le meilleur, le plus beau et le plus chevaleresque des époux, vous n'ayez vu en lui que la jonction de deux fortunes? Laissez-moi penser que vous avez commencé par le préférer à tous et par l'aimer!
—Je comprends, riposta ironiquement Mme de Guermanton, que vous préjugiez mal du baron sans le connaître. Règle générale, vous trouvez tous les hommes moins bien que mon mari!
—Je ne préjuge de rien, fit Pauline blessée par cette allusion, et j'ai hâte de me rencontrer avec le châtelain de Bois-Peillot, afin de me former une idée de son mérite extraordinaire. J'ai le cœur si libre, ajouta-t-elle avec hauteur, que si votre homme n'est pas un monstre, et à supposer qu'il soit exact que je lui plaise, je vous promets de l'épouser avec le plus grand empressement.
—A la bonne heure, dit Mme de Guermanton.
—Seulement, poursuivit Pauline, comme je me défie de mon propre jugement en cette grave matière, plutôt que de causer avec lui pendant six mois à travers une porte, j'essaierai de me faire une opinion sur son compte dans un plus bref délai et en le voyant, à l'œil nu, s'il se peut.
L'annonce d'un événement aussi inattendu et sa conversation avec la châtelaine avaient profondément troublé Pauline Marzet.
L'idée qu'on prêtait au baron Pottemain d'épouser une institutrice qu'il avait à peine entrevue, lui semblait à ce point invraisemblable qu'elle se demandait si tout ceci n'était pas le résultat des intrigues de Jeanne, qui voyait là assurément une occasion de l'éloigner définitivement de Guermanton.
Pour en avoir le cœur net, elle conçut le projet d'interroger M. de Guermanton.
L'occasion de l'entretenir seule à seul se présenta le lendemain dans l'après-midi.
Elle donnait au fond du parc une leçon de botanique à Berthe et à Georges, lorsque subitement Jacques apparut au détour d'une allée.
Elle s'approcha et aborda carrément la question.
Était-ce bien sérieusement que, depuis la veille, Mme de Guermanton lui parlait de mariage comme d'une chose possible?
Quelle espèce d'intérêt pouvait bien avoir la châtelaine à l'entretenir d'un projet aussi invraisemblable, elle qui n'était qu'une orpheline pauvre?
Comme Jacques gardait le silence:
—Parlez-moi franchement, reprit-elle, vous qui ne m'avez jamais trompée. Servez-moi une dernière fois, vous que j'ai toujours loyalement servi! Dans quel dessein un homme aussi riche pourrait-il se décider à épouser une fille pauvre? Comment même y a-t-il pu songer? Et y songe-t-il seulement?
M. de Guermanton, tout en affectant dans sa marche lente et régulière de jouer avec les cheveux d'or de sa petite fille, se contenta de répondre:
—Vous me demandez un conseil? Eh bien, en conscience, si vous trouvez à vous marier, je vous conseille de vous marier.
—C'est bref, fit Pauline avec dépit. Depuis quelque temps vous me parlez beaucoup moins qu'à l'ordinaire. Je puis à peine vous arracher un mot sur les sujets qui me touchent le plus.
—Pauline, vous me faites beaucoup de peine! fit M. de Guermanton sur un ton d'affectueux reproche.
Pauline tressaillit et leva les yeux avec inquiétude. Elle vit que Jacques la regardait avec une fixité pleine de tendresse.
—Je vous en supplie, reprit-elle, expliquez-moi ce que je dois faire... et pourquoi je dois le faire.
—S'il le faut, je vous répondrai, repartit résolument M. de Guermanton, mais ce ne sera point devant mes enfants.
—Soit... il est aisé de les éloigner.
—Oh! non, pas à présent, dit Jacques avec une intention prudente, un peu plus tard, en présence de Mme de Guermanton.
—Mais Mme de Guermanton me hait! s'écria Pauline.
—Laissez-moi vous assurer que vous vous méprenez sur ses sentiments... Ils sont tout autres... Quant à l'explication que vous désirez, vous l'aurez, je vous le promets...
Elle eut en effet lieu, le soir après dîner, entre Jacques, la châtelaine et Pauline. Elle fut assez vive, mais concluante.
—En résumé, dit Jacques, après quelques escarmouches entre les deux dames, un veuf riche qui passe pour avoir rendu sa première femme heureuse, pense à vous, ne pouvant prétendre à trouver à la fois chez une seconde femme et les grâces que vous avez et la fortune que vous avez perdue. Je comprends, si vous voulez, que la proposition vous surprenne, car un veuf riche, sans enfants, trouve toujours à épouser la fortune en secondes noces. Mais il ne lui est pas défendu de préférer vos mérites à une seconde fortune qui lui est superflue. C'est donc affaire à votre modestie. Vous vous dites:
—La préférence de cet homme n'est pas justifiée.
Pour moi je ne la trouve que trop justifiée par les qualités que je vous reconnais et je m'explique facilement sa préférence. Ah! si c'était le contraire, si c'était vous qui eussiez songé la première à ce mariage, c'est lui qui aurait le droit de se défier. Car, soit dit entre nous, qu'y a-t-il de plus venimeux que la politique des filles pauvres? Mais vous qu'injustement, et depuis votre naissance, le destin a ruinée, vous qui, par tradition, saurez demain être riche sans que la tête vous tourne, je ne vois pas ce que vous appréhendez... Maintenant, Pauline, qu'il ne soit plus question entre nous de ce mariage... Je ne l'ai pas inventé, moi! Du moment que vous nous quittez, je n'accepte pas la responsabilité de votre bonheur. Et croyez pourtant qu'il m'est aussi cher que le mien...
—Une seule question, dit simplement Pauline. Vous qui me le souhaitez pour époux, le choisiriez-vous pour ami? Et encore des amis qui ne se conviennent plus peuvent se quitter, mais des époux...
—Je vous le dirai dans deux jours, quand nous l'aurons vu, fit avec hésitation le châtelain que cette question semblait embarrasser.
V
La partie de chasse projetée fut organisée deux jours après.
M. de Guermanton et M. de Charaintru partirent de grand matin, à pied, le fusil sur l'épaule.
Un break devait un peu plus tard conduire les deux dames et les enfants à une ferme située à la limite des deux communes de Besson et de Souvigny.
Vers quatre heures, Mme de Guermanton décida de se porter à la rencontre des chasseurs.
La petite troupe se mit en marche, côtoyant, par un sentier plein d'herbe, le saut-de-loup qui, pendant un quart de lieue, séparait du domaine de Bois-Peillot la propriété de M. de Guermanton.
Parvenue à un petit pont de bois rustique qui enjambait le saut-de-loup et donnait accès dans un vallon boisé, Jeanne fit signe aux enfants de s'arrêter et montra du doigt à Pauline un groupe de quatre personnes qui s'avançait de leur côté en causant tranquillement.
—Papa et M. le curé! s'écria Georges en reconnaissant M. de Guermanton.
Mais Jeanne imposa d'un geste impérieux silence au petit garçon.
C'étaient, en effet, M. de Guermanton et M. de Charaintru qu'accompagnaient le curé de Besson, rencontré fortuitement, et un inconnu.
Un de ces coups décisifs que la destinée fait entendre au seuil de l'existence comme pour nous avertir, sinon pour nous éclairer, vint retentir de la tête au cœur de la jeune fille.
Ce profil qu'elle apercevait à peine, dans lequel elle n'avait encore rien lu, cette silhouette inconnue, c'était le baron Pottemain.
Le baron était de taille moyenne et semblait d'une force athlétique. Il avait le type aquilin, l'œil à fleur de tête comme les Slaves, le front bas, très bombé, le menton droit et saillant, la lèvre supérieure très courte, à peine estampée par une moustache claire. Il était bien rasé et il avait donné aux broussailles de ses favoris le dernier coup que les jardiniers savent donner aux pelouses après la fauchée. Le nez était un peu gros; l'air de tête marquait l'audace et le regard la curiosité et ce genre d'inquiétude des gens qui veulent tout voir et ne se laissent pas regarder. Il était vêtu d'un élégant costume de chasse et il y avait en lui une recherche de formes qui veut corriger une brutalité native. Ses mains étaient puissantes et courtes, ses doigts carrés, mais son pied était cambré et petit.
Aucun de ces détails n'échappa à Pauline que le baron étonna en somme un peu par sa tenue et sa bonne façon.
Le curé de Besson était un vénérable vieillard aux longs cheveux blancs floconneux, sorte d'abbé Constantin à la physionomie fine et souriante.
M. de Guermanton et le baron marchaient en tête et, bien que, ne s'étant qu'entrevus autrefois, ils causaient avec cette familiarité du grand monde qui laisse toute latitude aux réticences, au fil même d'une conversation animée. M. de Guermanton qui était approchant du même âge que M. Pottemain paraissait plus jeune et en même temps plus franc.
Mais c'était là une impression de Pauline pouvant se rattacher à sa prédilection pour Jacques.
A dix pas du pont, ces messieurs aperçurent les deux dames. A leur aspect, le baron se découvrit et mit au jour une de ces calvities qui trompent souvent sur leurs causes, étant portées par les viveurs et les penseurs.
Le groupe n'était pas formé que déjà une étrange opposition entre l'aspect du baron et le miel de sa parole avait frappé la jeune fille.
Elle ne saisit pas précisément le sens du compliment qu'il lui adressa, même elle y entrevit quelque chose d'ingénieux et de spirituel, débité sur le ton d'une simplicité presque bonhomme.
—Nous avons, dit Jacques, rencontré M. le curé qui venait de visiter ses malades, et nous l'avons forcé de se détourner de son chemin pour nous accompagner.
—Croyez, madame, fit le prêtre, que M. de Guermanton n'a pas eu beaucoup à insister.
—Dans tous les cas, déclara le baron, mon voisin a parfaitement fait. Nous avons, monsieur le curé, un compte très vieux à régler ensemble... Je suis bien en retard avec vous. Eh bien, tenez, j'entends profiter de l'occasion qui nous rassemble pour vous confier un grand intérêt et mériter votre faveur par un acte de vrai paroissien.
—Voyons donc, fit le prêtre.
—Il y a deux écueils dans la vie, poursuivit le baron, le mal qu'on fait sans le vouloir et le bien que l'on pourrait faire et que l'on ne fait pas. Depuis trop longtemps je me suis désintéressé de toutes choses. Je ne veux plus laisser languir ma propriété entre mes mains. L'abandon d'un élément de richesse est aussi funeste que l'avarice. Il vaudrait bien mieux que les bûcherons gagnassent leurs journées à tailler mes arbres que de les laisser oisifs ou occupés à piller mon bois vert avec mon bois mort. Tout souffre chez moi. Il faut y faire pénétrer l'activité, la chaleur, la lumière; mais seul, ajouta-t-il avec une nuance exquise de sentiment, qu'a-t-on le courage d'entreprendre?
—Je ne comprends pas où vous voulez en venir, fit le prêtre.
—C'est bien simple, fit le baron.
Il fit une pause, puis désignant Pauline par un sourire discret:
—Vous voyez, poursuivit-il, cette aimable jeune personne. J'ai arrêté le projet de lui offrir la suzeraineté de Bois-Peillot. Mais pour toutes sortes de causes, il pourrait bien advenir qu'elle la refusât. Mon extérieur n'est guère séduisant et, quant à mes qualités, je n'en ai vraiment pas grande idée. Avant de commencer ma cour, il faut que j'obtienne naturellement la permission de la faire. J'ai besoin d'un avocat. J'ai donc pensé à vous, mais comme vous ne devez guère m'aimer, je suis obligé de commencer par vous corrompre. Le mot est lâché! oui, mais comment s'y prendre pour corrompre un juge de votre sorte? Votre religion ne doit pas être aisée à surprendre. Moi, je ne pratique malheureusement point, comme on l'entend. Je ne suis donc point digne de votre intérêt. Et il me faut pourtant le mériter. Comment faire?
—Y aurait-il beaucoup d'ouvrage pour vous convertir? demanda le prêtre de son air le plus simple.
—Oui. Pourquoi?
—Parce que le meilleur moyen de me subjuguer serait de remplir votre devoir pascal, fût-ce à la Toussaint.
—La proposition est tentante, dit le baron, mais j'avais songé à remplacer le clocher de votre église. Ce moyen de vous agréer me semblait très édifiant.
—Rien ne serait plus édifiant que votre conversion, répliqua le prêtre avec un recueillement grave.
—Vous l'aurez peut-être pour le bouquet. Voyons, suis-je assez coulant?
—Vous voudriez que je le fusse davantage, dit le curé. Maintenant, si je résiste, c'est que je ne suis pas M. de Foy. A chacun sa profession. Je confesse les gens qui se marient, je console les mal mariés en leur conseillant la patience, mais conclure les mariages n'est pas mon affaire. Et je ne pousse personne à se lier, n'ayant que peu d'exemples à citer aussi beaux que celui de la famille de Guermanton. L'apôtre n'a-t-il pas dit:
«—Mariez-vous, vous ferez bien! Ne vous mariez pas, vous ferez encore mieux! Ce que vous disant, je vous épargne!»
C'est donc épargner les gens, ajouta le curé en regardant Pauline, que de leur parler comme je fais. C'est leur éviter peut-être des épreuves cruelles, des déceptions inattendues, des détresses, des naufrages!...
—Mais un clocher! insista le baron, sans se déconcerter. Un curé peut-il faire mépris d'une offre pareille? Cherchez bien autour de vous un particulier même pratiquant, même généreux, qui vous fasse venir à ses frais de Paris un clocher en zinc, agrémenté, neuf, et muni de son coq et de son paratonnerre. Je vous dis que vous ne le trouverez point.
—Sous la Terreur, objecta le prêtre, on disait la messe avec ferveur dans une grange ou dans une chambre; il n'y avait point de clocher alors. On avait fondu les cloches et on en avait fait des canons: la dévotion sincère n'y perdait rien.
—Tenez, dit bonnement le baron, vous aurez une cloche neuve par-dessus le marché.
Puis, se tournant vers Pauline qui, troublée mais souriante, assistait à cette lutte:
—Ce qui me perd, ajouta le Normand, c'est que personne ici ne jette le moindre petit mot dans la balance...
—M. le curé, dit finement Jacques, pense peut-être qu'une plaidoirie en votre faveur serait superflue.
—Ah! s'il en était ainsi, soupira le baron, en regardant Pauline. Mais il n'y a pas de procès, fût-il bon, où l'on puisse se passer d'un avocat, fût-il mauvais, dit-il en riant.
—Si vous êtes sûr de rendre mademoiselle heureuse, dit gaiement le prêtre, nous vous prêterons main-forte.
—Cela peut-il se demander, s'exclama le baron. Et, ajouta-t-il avec une nuance de tristesse, quel autre dessein pourrait-on prêter à un homme de mon âge et de ma position qui, franchement, n'est plus à faire.
—Voyons, dit Jeanne de Guermanton, si j'essayais, moi qui n'ai rien dit jusqu'à ce moment, de vous mettre tous d'accord. Premièrement, le baron fera ses Pâques; deuxièmement, M. le curé demandera pour lui la main de Mlle Pauline; troisièmement, Mlle Pauline autorisera le baron à lui faire la cour; quatrièmement, le clocher se bâtira pendant ce temps-là; cinquièmement, il sera fini pour la cérémonie du mariage.
—Soit! répliqua le prêtre. Eh bien, si le pacte est conclu, commençons tout de suite. Vous croyez en Dieu, monsieur le baron?
—Si Dieu n'existait pas, a dit Voltaire, il faudrait l'inventer.
A cette saillie, gravement débitée par le baron Pottemain, Jacques dit:
—L'inventeur serait difficile à trouver, car alors nous ne serions là ni les uns ni les autres pour procéder à l'invention.
—Je suis sur la sellette, dit le baron, ne me troublez pas, je vous en prie!
—Récitez maintenant votre Credo, poursuivit le curé.
—Inutile, dit le baron; je voulais rire en vous laissant dans le doute au sujet de mes sentiments religieux; s'il ne sont point corrects, ils trouveront dans la compagnie d'une vraie croyante les amendements nécessaires. Et si mademoiselle voulait accepter cette délicate mission?
—De grand cœur, si j'en étais capable! dit Pauline avec ardeur. Mais en serais-je capable? Voilà la question.
—Merci toujours! dit le baron Pottemain, feignant l'attendrissement. De cette façon, je ne risque plus de mourir dans l'impénitence.
Il sembla à la jeune fille qu'elle s'était avancée un peu trop vivement. Mais comment s'en dédire?
—Si mademoiselle se charge de la conversion, dit en riant l'ecclésiastique, je me charge volontiers du mariage et j'accepte aussi le clocher.
—A la bonne heure, dit vivement le baron.
Il y eut un silence que Mme de Guermanton rompit la première.
—Vous savez, messieurs, dit-elle aux chasseurs en désignant la ferme voisine, qu'une collation vous attend.
Le baron et le curé, sur un signe de Mme de Guermanton, s'engagèrent les premiers sur le petit pont rustique.
Dès qu'ils furent éloignés de quelques pas:
—Comment trouvez-vous votre prétendu? demanda Jeanne à son institutrice avec un air de triomphe.
—Presque charmant, repartit Pauline.
—En conséquence, prononça Jacques avec une nuance de mélancolie, voilà mademoiselle presque baronne!
VI
On était dans la saison où, chaque année, les gens qui forment ce qu'on est convenu d'appeler en province la société du pays, avaient coutume de se réunir à Guermanton pour y chasser sous bois avec Jacques et jouir dans l'aimable manoir d'une hospitalité sans morgue et que l'on eût crue sans apprêts.
L'influence de M. de Guermanton dans la contrée tenait en partie à ces réunions peu nombreuses, mais auxquelles il attachait du prix.
Tantôt, c'était le juge de paix du canton de Souvigny qui prenait, avec son cabriolet antédiluvien, le chemin de Guermanton et qui venait tâter l'opinion publique dans la personne d'un des hommes qui méritaient de la former.
Tantôt, c'était le secrétaire général de la Préfecture qui essayait de se consoler, en tirant un chevreuil dans les coupes de Guermanton et en faisant ensuite grand'chère avec la famille du châtelain, de sa résidence forcée à Moulins-sur-Allier, qu'il trouvait décidément trop loin de Paris.
Tantôt c'étaient de jeunes magistrats plus épris du culte de Diane que de celui de Thémis, qui venaient promener leurs guêtres et leurs armes neuves dans les fourrés et chercher dans la liste des belles relations de Jacques un point d'appui pour leur avancement.
Il y avait encore un vieux médecin polonais réfugié en France depuis 1863 et fier de la préférence que M. de Guermanton lui donnait sur Marsay, le médicastre, un colonel retraité qui s'adonnait à l'élevage des vers à soie, et une demi-douzaine de curés des environs, venant au château se livrer après dîner aux délices de la Bête ombrée, puis remportant des largesses pour leurs pauvres et parfois pour eux-mêmes.
Cette année-là, Pauline fit tomber adroitement la conversation de chacun de ces hôtes sur le Bois-Peillot.
Le juge de paix ne connaissait le baron Pottemain qu'au point de vue de ses hautes connaissances en procédure et de l'aplomb avec lequel il avait toujours plaidé les causes portées devant le tribunal de la conciliation.
—Un habile homme! assurait le juge de paix.
Le secrétaire général déplorait l'indifférence politique du baron, grand terrien, dont la retraite volontaire depuis la mort d'une femme trop aimée était une véritable calamité pour le pays.
—Un personnage considérable d'ailleurs, qui jadis votait et faisait voter ses métayers pour le gouvernement comme un seul homme!
Le substitut considérait l'heureux propriétaire de quinze fermes et de bois giboyeux comme une des colonnes de l'ordre social.
—A cheval sur le droit et la justice, le baron entourait de respect la magistrature de son ressort, et il s'était souvent signalé par des dénonciations courageuses contre des braconniers, des malfaiteurs de toute espèce. Aussi brave qu'un gendarme pour livrer les coupables au glaive de la loi, c'est à lui qu'on devait la découverte d'une bande d'incendiaires, fléaux des récoltes, etc., etc. Aussi n'avait-il qu'à parler pour être écouté dans le monde judiciaire, dont il eût pu être un des ornements, s'il avait eu de l'ambition.
Le médecin polonais ne lui reprochait que «sa faiblesse pour Marsay l'empirique», mais il tempérait toutefois ce reproche par cette réflexion que le baron Pottemain n'était jamais malade.
—Quel malheur que la baronne Pottemain ait été victime de cette fâcheuse préférence!
Mme de Guermanton l'avait à peine connue, car Mme Pottemain ne voyait personne et, bien qu'il n'y eût que trois lieues de Guermanton à Bois-Peillot, l'état des routes qui séparaient les deux résidences était un obstacle naturel, mais qu'on eût cru conservé à dessein par ces sauvages de Bois-Peillot pour ôter à leurs voisins jusqu'à la pensée de les fréquenter.
—Il aurait fallu, disait plaisamment Jeanne, pour suivre le grand chemin, qui était le plus long, prendre des provisions et atteler en poste!
—Moi, répondait le Polonais à Mme de Guermanton, j'ai assez connu la baronne Pottemain pour être sûr que c'est l'odieux Marsay qui l'a tuée.
La question devenant ainsi une affaire entre médecins, Jacques changeait volontiers la conversation.
Bref, on faisait chorus pour louer le futur de Pauline, dont pas un des panégyristes ne soupçonnait, quant à présent, le mariage projeté.
Et comme tous concluaient à ce que le baron se remariât avec une femme moins sauvage que la trépassée, Pauline devait en conclure à son tour que le Bois-Peillot deviendrait un paradis véritable, quand elle y serait la reine et que tout renaîtrait par ses soins. Il y avait là de quoi l'éblouir et la charmer.
Plus elle se réconciliait avec l'idée du mariage, plus elle s'inquiétait du regret que le baron pourrait un jour éprouver d'avoir pris pour femme une pauvre fille qui ne lui apportait en dot que son trousseau et son diplôme d'institutrice. Mais plus aussi le front de Jeanne de Guermanton s'éclaircissait.
Il semblait que la certitude de marier Pauline lui fit l'effet d'une victoire personnelle et que l'union ne pût être consommée assez tôt.
Mais comme il fallait apaiser l'inquiétude que Pauline se forgeait en songeant à sa pauvreté, Jacques et Jeanne l'emmenèrent un jour à la promenade, par une de ces belles matinées d'hiver où le soleil brille sur les carreaux de givre et où l'herbe reverdie déjà pointe parmi les glaçons et ils la conduisirent dans ce petit vallon, enclavé, au grand chagrin du baron Pottemain, dans les futaies de Bois-Peillot.
Quand ils en eurent fait le tour, Pauline admirant les arbres, qui semblaient avec leurs ramilles d'argent mat sur le fin azur du ciel, le caprice d'un aquafortiste de génie, Jacques lui dit:
—Ce site vous paraît joli, malgré l'hiver?
—Enchanteur! répondit-elle avec effusion.
—Eh bien, Pauline, lui dit le gentilhomme, en souriant, après avoir, d'un coup d'œil, consulté sa femme, ce petit coin de terre est à vous!
—Comment! s'écria la jeune fille, de quel droit serait-il à moi?
M. de Guermanton s'était parfaitement attendu à une résistance.
—Vous vous demandez de quel droit, Pauline? Le droit du plus fort, répliqua-t-il gaiement. Vous avez conquis cette terre à force d'amour et de soins dévoués pour Berthe et pour Georges. Vous allez conquérir le domaine entier, auquel elle appartiendra désormais, par vos grâces et vos vertus. Voilà des moyens d'envahissement dont ne s'était avisé aucun des conquérants célèbres et qui peut-être ne leur auraient pas réussi.
—Ainsi, dit Pauline, émue de tant de bonté, tout ceci est bien à moi dorénavant?
—Vous êtes tout à fait chez vous ici et il en sera parlé dans votre contrat de mariage,—au grand contentement, je pense, du baron Pottemain, qui m'avait déjà pressenti pour savoir si je serais disposé à lui faire la cession de ce terrain.
—S'il en est ainsi, je puis donc en disposer?
—Pleinement et dès aujourd'hui.
—Alors permettez-moi de vous le rendre. S'il est vrai de prétendre que les petits cadeaux entretiennent l'amitié, il ne l'est pas moins que les grands cadeaux risquent de la détruire. Je consentirais même plutôt à vous devoir la vie que la fortune. Vous avez des enfants...
—Appelez-vous cette langue de terrain une fortune? demanda M. de Guermanton.
—Comparée à zéro, c'est tout un pays.
—Jeanne et moi en avons disposé d'un commun accord et maintenant nous aimerions mieux le doubler que de le reprendre, dit Jacques avec force, n'est-ce pas, Jeanne?
—Certainement, dit Mme de Guermanton, ce que mon mari fait est bien fait.
—Il me reste alors, repartit Pauline, à vous bénir et à vous exprimer ma profonde reconnaissance en vous priant de me pardonner les offenses bien involontaires dont j'ai pu me rendre coupable envers vous!
M. et Mme de Guermanton serrèrent avec effusion la main que leur tendait la jeune fille.
—Considérez simplement, dit le gentilhomme, l'offre que nous vous prions d'accepter comme un remerciement et la marque de notre gratitude.
Le reste de l'hiver se passa d'une façon assez unie, bien que l'humeur de Pauline se ressentit de grands combats intérieurs. Son âme franche ne savait rien garder.
Tantôt elle se réjouissait, tantôt elle s'inquiétait et regrettait la liberté relative de la servitude pédagogique, servitude qui, après tout, n'est pas cimentée par le sacrement.
Cependant, le baron Pottemain écrivait de temps à autre à M. de Guermanton des lettres visiblement adressées à Pauline Marzet, mais qu'un excès de circonspection l'empêchait sans doute d'envoyer directement à la jeune fille.
Ces lettres, fort courtes et assurément très étudiées, étaient conçues avec une simplicité et une bonhomie apparentes qui intéressaient Pauline comme la correspondance d'un père ou d'un vieux parent.
Il lui restait à s'accuser du désappointement qu'elle éprouvait de ne pas y découvrir la passion, ce quelque chose qui fait vibrer la tête et le cœur.
—Voilà, pensait-elle, en quoi je suis folle; je voudrais trouver les transports d'un amoureux classique dans des missives dictées à un veuf de plus de quarante ans par une touchante et paisible amitié! Pourquoi gâter, en songeant au vin de Malaga, le goût piquant et sucré d'un verre de cidre?
Le mois de mars arriva; les bans étaient publiés, et l'expiration du délai de six semaines, accordé pour la célébration du mariage, tombait le 15 avril.
La correspondance du baron, après avoir été très active, cessa tout à coup pendant la dernière quinzaine de carême et Pauline resta sans nouvelles.
Un jour la femme de chambre lui demanda si elle était au courant de ce qui se passait à Bois-Peillot.
Pauline ignorait qu'il s'y passât quelque chose.
—Comment mademoiselle, reprit la camériste, peut-elle ne pas être au courant?
Pauline insista pour savoir ce dont il s'agissait et la servante lui répondit qu'elle ne saurait le lui expliquer, qu'il fallait le voir pour le croire.
M. de Guermanton, questionné par Pauline et peut-être mieux informé que personne, fit signe qu'il ne s'en doutait pas.
Pauline, aiguillonnée par la curiosité, allait tenter un pèlerinage discret du côté de son futur manoir, au risque d'y sacrifier une robe et une paire de bottines, lorsque le baron lui-même reparut à l'horizon.
Il aborda Guermanton dans un landau à la dernière mode et, chose étrange, le sabot des chevaux et l'essieu des roues étaient aussi nets que s'ils eussent été promenés sur le sable.
Il offrit à la famille une excursion sur ses terres et, à la stupéfaction de ses invités, on trouva toutes les voies rouvertes, alignées et sarclées...
Mais ce fut bien autre chose quand on eut atteint cette fameuse terrasse située devant le château et qui semblait naguère un vrai passage abandonné aux chèvres.
On eût dit que l'élégant Charaintru en personne avait inspiré les courbes moelleuses des pelouses et la composition des corbeilles.
Le château était recrépi à neuf; il y avait des vitres à toutes les fenêtres.
Il n'y avait pas jusqu'aux girouettes qui ne parussent avoir été passées au papier de verre et au tripoli.
Il conduisit ensuite ses hôtes sous un berceau aménagé dans un frais bosquet. Un goûter était servi, dont Pauline fit les honneurs.
—Je m'excuse, dit le baron, de ne pas vous introduire dans le château. Il est malheureusement encore tout entier aux mains des tapissiers qui s'efforcent de le rendre digne de sa future maîtresse.
Telle fut la connaissance que fit Pauline avec sa future habitation. Mais à en juger par les dehors somptueux, ce devait être un manoir féerique... Le luxe de l'intérieur annonçait, pour le moins, des plafonds dorés, des meubles rares et des tapis de Smyrne.
Le baron Pottemain reconduisit la famille de Guermanton, mais il fit halte devant le presbytère de Besson, envahi, ainsi que l'église, par une nuée de maçons et de charpentiers.
On visita le bon curé qui reçut tout radieux ses nouveaux paroissiens et l'on arrêta avec lui la date de la cérémonie.
Quinze jours plus tard, une cloche nouvelle, baptisée le matin sous le nom de «Sophie-Pauline», tintait pour la première fois dans le clocher neuf surmontant le toit de la vieille église romane et annonçait aux populations accourues de toutes parts le mariage de sa marraine Sophie-Pauline Marzet avec M. le baron Alexandre Pottemain, de Bois-Peillot.