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Barbe-bleue

Chapter 9: DEUXIÈME PARTIE
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About This Book

The narrative follows a visiting nobleman who accepts an invitation to a secluded estate whose owner lives in strict solitude after his wife's unexplained death. Village gossip, a reticent physician, and an imposing mausoleum frame the host's furtive reputation, while conversations and observations gradually expose the household's guarded rhythms. The plot moves through social encounters and mounting curiosity, exploring themes of secrecy, mourning, isolation, and the power of rumor as neighbors and visitors try to reconcile outward respectability with hidden pasts.

DEUXIÈME PARTIE


I

Le séjour de la baronne Pottemain à Bois-Peillot fut de courte durée.

Dès le lendemain du mariage, le baron pressa les préparatifs du voyage de noces qu'il se proposait de faire en compagnie de sa jeune femme. Il avait décidé de passer sa lune de miel à Paris qu'il avait déserté depuis quatre années et dans lequel il rêvait de faire une rentrée triomphale.

Il comptait d'ailleurs sur l'agitation de la grande ville, pour l'aider à rompre plus vite la contrainte forcée des premiers jours et à établir entre lui et Pauline une intimité plus grande.

Il tint toutefois, avant son départ, à lui faire visiter le manoir dans tous ses détails.

Ce fut pour Pauline comme une prise de possession à laquelle elle prit le plus grand plaisir.

Elle voulut tout voir, jusqu'à la chambre où était morte la première baronne. Sur la cheminée se trouvait une réduction du buste de la défunte, pareil à celui qui ornait le mausolée du parc.

Pauline s'arrêta un instant, pensive; elle considéra cette tête de marbre, dont les traits lui semblaient avoir gardé une expression de tristesse en dépit du sourire factice dont l'artiste avait voulu animer les yeux et les lèvres.

—Fut-elle heureuse? se demanda Pauline. Et elle passa sans oser formuler tout haut la question qu'elle se posait à elle-même, non sans une secrète et indéfinissable angoisse.

Puis, quand elle eut parcouru du grenier à la cave toutes les dépendances du château, le baron lui présenta le personnel de la domesticité qu'avait rassemblé le diligent Pastouret.

L'attention de Pauline se porta principalement sur ce dernier, sorte d'Hercule à la face sournoise, et sur Victorine, robuste Bourbonnaise de vingt-huit ans à qui incombaient le soin de la lingerie et la surveillance générale du service intérieur.

L'importance de cette fille dans la maison était écrite dans sa personne. Son bonnet garni de dentelles, ses riches boucles d'oreilles, un certain tour donné à sa robe, son attitude impérieuse et hardie auraient pu suffire pour signalement.

Mais Pauline n'était ni d'âge, ni d'expérience à juger d'après ces détails que c'était là une servante-maîtresse, ayant joué tous les rôles impliqués par ce mot significatif.

Toutefois, elle éprouva à la vue de Victorine une sorte de répulsion instinctive, le sentiment que cette femme commune la haïssait sans la connaître, un mélange confus de mépris et de jalousie rétrospective.

C'était pour Victorine l'occasion de se recommander à la haute bienveillance de celle qui serait désormais l'arbitre de sa destinée; elle se fit humble et courba l'échine.

La nouvelle baronne coupa court à ces manifestations, sans même prendre la peine de dissimuler son dédain.

Et le soir même, une voiture conduisait à la gare de Moulins les nouveaux mariés.

Deux heures après le départ des maîtres, il y eut grande conférence dans le réduit qui servait à Pastouret de cabinet de travail.

Réunis après dîner, le garde-chasse et Victorine tenaient conseil. Tous deux paraissaient soucieux.

—Comment trouves-tu la nouvelle patronne? demanda enfin Victorine.

—Jolie femme, répondit Pastouret, mais elle n'a pas l'air commode.

—Faudra voir, répartit la servante, à lui rabattre un peu son caquet, si elle se permet de faire trop la maligne... Après tout, nous sommes aussi chez nous... nous autres... à Bois-Peillot!

—Le Sournois a l'air de tenir à elle... As-tu vu comme il filait doux?

—Je lui laisse passer son premier temps... à celui-là... puisqu'il n'y a pas eu moyen de l'empêcher de faire la bêtise!... Aller chercher une fille de rien! C'est trop fort!... Mais aie pas peur, mon tour reviendra...

—En attendant, c'est lui qu'a repris le dessus et au jour d'aujourd'hui, il ne nous regarde quasiment plus...

—Pourtant... si on voulait? fit Victorine avec un rire méchant.

—Si on voulait, c'est bientôt dit? repartit Pastouret, m'est avis, à moi, que ça serait cracher en l'air... Et que ça pourrait ben nous retomber sur le nez...

—Allons donc! on n'est que des domestiques... Lui, c'est le maître! C'est sur lui que ça retomberait tout!

—Oui, mais c'est un moyen dont il ne faudra user qu'en dernier...

—Parfait! et seulement si l'autre fait trop sa maîtresse... et si lui l'écoute de trop! Parce que ça serait vraiment trop bête de s'être compromis pour rien...

Les deux interlocuteurs firent une pause. Victorine renoua la première le fil de cette incompréhensible conversation:

—C'est de ta faute aussi et t'as été trop bon garçon! reprit-elle. Faut jamais se laisser manger la laine sur le dos...

—Le vin est tiré, y a pus qu'à le boire! répliqua philosophiquement Pastouret, mais ça m'a servi de leçon... Tu verras que j'aurai ma revanche...

—Et qu'on reviendra comme avant les maîtres à Bois-Peillot.

—Je te le promets!

—Moi, je t'aiderai, crains rien, mon gars! Charge-toi du Sournois! Moi, je me charge de la donzelle...

Victorine Ledoussat était une enfant du pays. Née dans une ferme dépendant du domaine de Bois-Peillot, elle avait été distinguée toute jeune par feu Mme Maslet et attachée à son service, dès l'âge de quatorze ans.

Depuis lors, elle n'avait jamais quitté le manoir.

La châtelaine, frappée de l'intelligence précoce de sa protégée, l'avait prise à ce point en affection qu'elle n'avait pas tardé à mettre en elle toute sa confiance.

Elle avait l'habitude de passer l'hiver à Paris et c'est à Victorine qu'elle confiait chaque saison la direction générale du personnel du château.

La jeune fille avait pris rapidement une importance énorme dans la maison.

Ambitieuse et rouée, elle avait trouvé le moyen de se rendre indispensable, à ce point qu'elle ne prenait plus même la peine de prévenir sa maîtresse des changements qu'elle opérait à Bois-Peillot. C'est ainsi qu'elle avait, de sa propre autorité, engagé comme jardinier, remplissant également les fonctions de garde-chasse et au besoin de cocher, le beau Pastouret, retour du régiment.

Mme Maslet avait, selon sa coutume, ratifié le choix de la jeune gouvernante, sans se demander à quel mobile celle-ci avait obéi. La vérité était que Victorine, qui à ce moment-là était devenue une fille superbe, dans tout l'épanouissement de la vingtième année, avait voulu introduire son amoureux dans la place.

Pastouret était né au même hameau qu'elle, dans une chaumière voisine de celle de ses parents. De quelques années plus âgé que Victorine, il l'avait le premier fait danser aux fêtes de village, puis il avait tiré au sort et lorsque, après cinq ans d'absence, il était revenu au pays avec les galons de maréchal des logis d'artillerie, son retour avait fait sensation parmi les filles à marier d'alentour.

Mais Pastouret était un garçon pratique. Et il n'avait eu d'yeux que pour la belle Victorine, qui représentait pour lui, de par la situation qu'elle occupait à Bois-Peillot et la protection de la châtelaine, le plus riche parti de la contrée.

Il était dès lors devenu le bras droit de Victorine et le factotum de Mme Maslet qui, sur la recommandation de la gouvernante, avait fini par le charger de ses intérêts extérieurs.

C'est lui qui s'occupait de la vente des coupes, de l'achat des bestiaux, de la rentrée des fermages. C'est à lui qu'avaient affaire les métayers et les bûcherons.

Jamais avant l'arrivée de Pastouret, les terres, sur le domaine, n'avaient produit un tel rendement et Mme Maslet se félicitait de son heureux choix.

Maintenant, elle ne faisait plus au château que de rares apparitions et l'on put dire pendant quelques années que Pastouret et Victorine Ledoussat étaient les vrais maîtres de Bois-Peillot.

Mme Maslet récompensait largement de leur zèle ses deux intendants, qui, trouvant leur intérêt à demeurer honnêtes, ne cherchaient pas à augmenter leur pécule par des malversations.

Victorine était la maîtresse de Pastouret, mais par crainte de perdre le fruit de leur travail s'il en résultait quelque scandale, tous deux apportaient dans leur rapports intimes la plus extrême discrétion.

Ils se savaient enviés de leurs voisins, espionnés par les gens d'alentour et il importait qu'un bruit malveillant ne parvînt jamais aux oreilles de la châtelaine.

Victorine avait fixé un chiffre déterminé à sa dot.

—Nous nous marierons quand je l'aurai atteint, avait-elle déclaré à Pastouret. En attendant, travaillons tranquillement et laissons dire!

Mais un événement imprévu était venu subitement renverser ses prévisions bien avant qu'elle eût atteint le but qu'elle s'était proposé.

Un beau matin, Mme Maslet était tombée à Bois-Peillot, accompagnée d'un étranger n'apportant que deux malles pour tout bagage, et elle l'avait présenté comme son mari.

Sans prendre la peine d'instruire ses gens de son changement de position, elle était devenue la baronne Pottemain.

Certes, Mme Maslet, âgée alors de cinquante-deux ans, avait habitué Pastouret et Victorine à bien des excentricités—dont ils ne s'étaient jamais plaint—mais jamais ils ne se fussent attendus de la part de la vieille dame à un pareil dénouement.

Ce fut pour eux une véritable déception lorsque celle-ci leur annonça qu'elle et son mari choisissaient Bois-Peillot pour leur résidence habituelle et que dorénavant c'est au baron que tous les deux auraient à rendre les comptes de leur gestion.

Ce fut fait dès lors de la liberté à laquelle les avait accoutumés l'insouciance de Mme Maslet.

Le baron prit en mains les rênes de l'administration des biens de sa femme et sut montrer dès le début, malgré la résistance de Pastouret, qu'il entendait désormais être le seul maître.

Le baron Pottemain était un homme de trente-six à trente-huit ans, à l'aspect dur, au parler bref. Sa façon de regarder en dessous le fit bientôt surnommer le Sournois.

Quant à se plaindre à la nouvelle baronne de la façon d'agir autoritaire de son mari, il n'y fallait pas songer. Il était visible pour tous que la vieille dame n'avait épousé M. Pottemain, pourtant de douze ans plus jeune qu'elle, que mue par un sentiment commun aux femmes sur le retour, lorsqu'elles se sentent incapables de résister aux ardeurs tardives de l'été de la Saint-Martin.

Victorine ne fut pas longue à comprendre que, pour regagner le terrain perdu et ressaisir son autorité, il lui fallait changer sa ligne de conduite.

Rien ne lui coûtait pour parvenir à ses fins. Aussi, d'accord avec Pastouret, entreprit-elle de s'attirer les bonnes grâces de son nouveau maître.

C'était chose difficile en apparence, le Sournois paraissant d'humeur assez peu folâtre, mais elle sut si bien mettre en œuvre toutes ses séductions de femme que Pottemain se laissa prendre à son manège.

La fine mouche s'était rendu compte qu'un homme de l'âge du baron ne peut épouser une femme de cinquante ans que par intérêt et que la monotonie d'un tête-à-tête perpétuel, dans un château isolé, avec une matrone aussi respectable, devait rapidement devenir intolérable.

De là à chercher une compensation dans les bras d'une commère aussi plantureuse et aussi pleine de bonne volonté que la belle Bourbonnaise, il n'y avait qu'un pas.

En effet, six mois ne s'étaient pas écoulés depuis la prise de possession de Bois-Peillot par le baron Pottemain que Victorine était devenue sa maîtresse.

Pastouret, qui se tenait modestement à l'écart, avait été récompensé de sa discrétion et peu à peu il avait reconquis son indépendance d'autrefois.

Pour éloigner tout soupçon, le baron redoublait pour sa femme d'égards et de prévenances.

C'est à cette époque que, par l'entremise de son ami Charaintru, il avait fait venir à Bois-Peillot le sculpteur Romagny, à qui il avait commandé le buste en marbre de la châtelaine.

Bref, tout allait pour le mieux, dans ce coin mystérieux et retiré, où nul n'avait accès, lorsqu'une indiscrétion, partie on ne sait d'où, vint éveiller les soupçons de la baronne.

Rien de terrible comme la jalousie d'une vieille femme qui se sent supplantée par une jeune rivale. Il y eut entre les deux époux une scène abominable dont les échos du manoir gardèrent le souvenir.

En dépit de ses dénégations, le renvoi de Victorine fut décidé par la châtelaine...

Et comme le baron osait prendre le parti de la servante, alléguant son innocence, le mot de séparation fut prononcé, mot dangereux et plein de menaces si l'on songe que Pottemain était ruiné, quand le hasard lui avait fait rencontrer Mme Maslet, et que celle-ci était millionnaire...

Nul ne sut jamais ce qu'il advint de cette discussion orageuse. Toujours est-il que quelques jours plus tard, à quatre heures du matin, Pastouret reçut l'ordre de monter à cheval et de galoper jusqu'à Souvigny, d'où il devait ramener le docteur Marsay.

Quand celui-ci arriva, la baronne venait de rendre le dernier soupir et il ne put que constater le décès, dû sans aucun doute, ajouta-t-il, à une congestion pulmonaire.

La douleur du baron fut navrante, atténuée à peine par la nouvelle que vint lui annoncer le notaire de Souvigny, chez qui Mme Pottemain avait rédigé son contrat et déposé son testament.

La défunte, qui n'avait pas d'héritiers naturels, laissait à son mari la totalité de ses biens.

Le veuf inconsolable obtint la permission d'inhumer la baronne dans la propriété et il lui fit construire, en témoignage de ses regrets, un magnifique mausolée surmonté du buste sculpté par Romagny.

Tout à sa douleur, le baron Pottemain se voua à un deuil éternel, mais il négligea d'obéir au dernier désir de la mourante. Victorine resta dans la place et dès lors Bois-Peillot retomba sous la domination du couple Pastouret.

Après trois ans de calme et d'une apathie telle que Victorine pouvait cette fois se croire absolument maîtresse de la situation, le baron se réveilla.

Tant il est vrai qu'on se lasse de tout en ce bas monde, même des meilleures choses!

Et il déclara tranquillement, au lendemain de la visite que lui fit le vicomte de Charaintru, que décidément la solitude lui pesait et qu'il songeait à donner à Bois-Peillot une nouvelle maîtresse.

Il s'agissait, cette fois, d'une jeune fille pauvre, mais jolie et fort bien élevée, sur laquelle il avait recueilli les meilleurs renseignements.

Ce fut un coup de massue pour la servante.

Elle mit, ainsi que Pastouret, tout en œuvre pour détourner le baron de ce projet de mariage, mais il se borna à répondre qu'il avait assez vécu dans l'isolement et qu'il était temps pour lui, s'il ne voulait pas se préparer une vieillesse triste et désolée, de songer à se remarier.

Victorine comprit qu'il était inutile d'insister, qu'elle se heurterait sans profit à une résolution bien arrêtée. Elle se résigna. Il était dit qu'avec ce baron de malheur elle échouerait chaque fois qu'elle croyait toucher au but. Mais aujourd'hui plus qu'autrefois, elle se sentait armée pour la lutte et elle attendit de pied ferme.

Pastouret lui-même dut obéir aux ordres de son maître et présider à la transformation du manoir.

Victorine, la rage au cœur, sentait chaque jour son maître lui échapper davantage et, en voyant les embellissements qu'il ne cessait d'apporter au château, elle comprit que le baron était amoureux de sa fiancée comme il ne l'avait jamais été de personne.

Le mariage se fit et la vue de la nouvelle baronne, plus jeune et plus jolie qu'elle, ne put qu'augmenter l'irritation et la haine de la servante.

Désormais, il allait falloir user des grands moyens et peut-être avoir recours à l'intimidation...

Tant pis! Elle et Pastouret étaient décidés à ne rien négliger pour jeter le trouble et la désunion dans le jeune ménage.

Telles étaient les dispositions des deux complices quand Pauline et son mari, après leur voyage de noces, revinrent s'installer définitivement à Bois-Peillot.

Ils purent remarquer qu'une profonde mélancolie se lisait sur le visage de la jeune femme.

Pauline n'avait pas trouvé dans le mariage toute la félicité qu'elle eût pu être en droit de se promettre.

En dépit des prévenances du baron et du soin qu'il avait pris de lui procurer toutes les distractions et de lui faire goûter tous les plaisirs de la capitale, en dépit de l'amour qu'il s'était efforcé de lui témoigner et de l'effort qu'elle avait fait sur elle-même pour y répondre, Pauline n'avait pu vaincre l'instinctif sentiment d'antipathie que lui inspirait son mari.

Dans le regard assez peu franc du baron, ce regard qui lui avait valu du reste le surnom de Sournois, elle n'avais jamais pu s'habituer à lire la sincérité.

Les protestations les plus tendres de son mari lui semblaient une leçon apprise et, comme en somme elle n'avait rien à lui reprocher, elle s'en voulait à elle-même de ne pouvoir assez commander à sa nature pour répondre à l'affection par l'affection.

Elle s'accusait comme d'une faute de cette répulsion sans motif qui lui faisait maudire les embrassements auxquels la condamnait sa situation d'épouse.

Le baron s'étonnait de cette froideur, sans s'en plaindre; il la mettait sur le compte de la différence d'âge et du changement trop brusque d'existence.

Il comptait sur le temps et l'habitude pour arrondir les angles et établir enfin entre lui et la jeune femme un courant de sympathie. En attendant, il redoublait de soins et de prévenances.

Pendant le voyage, Pauline, toute à sa tristesse, n'avait eu aucune initiative à prendre.

De retour à Bois-Peillot, où elle allait avoir une maison à conduire, elle comptait sur ses multiples occupations pour dissiper un peu sa mélancolie en donnant un autre cours à ses pensées. Elle trouva du reste son mari plus attentif que jamais à combler ses désirs.

Elle aimait à monter à cheval. Elle eut chaque jour à l'écurie, toute sellée, à l'heure où elle le désirait, une bête merveilleusement dressée.

Elle avait de son enfance conservé le goût des armes à feu que son père, durant son voyage aux Indes, lui avait appris à manier admirablement. Elle eut à sa disposition carabine, revolvers et pistolets de tir, avec un stand spécialement établi pour son usage.

Le baron Pottemain s'ingéniait à trouver chaque jour de nouvelles distractions, afin de chasser l'humeur noire de sa femme.

Chacun de ses efforts était récompensé par un sourire de Pauline, mais bientôt reparaissait cette teinte de mélancolie persistante dont ni lui ni elle ne pouvaient imaginer la cause.

Quelques jours s'étaient à peine écoulés depuis son retour à Bois-Peillot, lorsqu'un premier incident vint rompre la monotonie de cette existence si calme et légitimer dans une certaine mesure l'inquiétude latente de la jeune femme.

Pauline avait retrouvé, dans le regard et l'attitude générale de Victorine à son égard, la même hardiesse un peu provocante qui l'avait si fort choquée le jour de sa première entrevue avec la servante-maîtresse.

Et la mauvaise impression qu'elle en avait ressentie tout d'abord avait été loin de se modifier.

Au contraire, elle avait rencontré chez la paysanne, chaque fois qu'elle avait eu à lui donner un ordre, une résistance incompréhensible, qui ne s'était pourtant jamais manifestée par aucun éclat.

Elle attribua tout d'abord cette façon d'être à l'ennui que devait éprouver Victorine de se voir obligée d'obéir, lorsque depuis tant d'années, la confiance du baron l'avait laissée maîtresse absolue.

Puis peu à peu elle se prit à penser que peut-être, durant le long isolement auquel s'était condamné M. Pottemain, la Bourbonnaise avait bien pu être pour son maître autre chose qu'une simple servante, mais une sorte de bonne à tout faire, à laquelle la faiblesse du châtelain avait donné quelques droits...

Toutefois, dans l'incertitude, elle n'osa pas tout d'abord soulever une question qu'elle sentait irritante au premier chef.

Elle se contenta d'observer, tout en imposant sa volonté à Victorine, chaque fois que l'occasion s'en présentait.

La servante-maîtresse se sentit devinée et dès lors entre les deux femmes, ce fut une sorte de duel inégal où l'avantage, d'ailleurs, devait fatalement rester à la baronne.

Se sentant vaincue, obligée de plier sous le joug de la jeune femme, Victorine, furieuse, cessa de dissimuler. Elle s'oublia jusqu'à répondre sur un ton insolent aux observations qui lui étaient faites et Pauline la surprit un soir se plaignant d'elle au baron sur un ton qui ne lui laissa aucune incertitude sur la nature des rapports qui avaient dû exister entre elle et son maître.

Le soir même, Pauline signifia au baron sa volonté de voir Victorine quitter le château, sans d'ailleurs lui adresser aucun reproche rétrospectif sur des faits antérieurs à son mariage. Elle émit seulement avec discrétion cette opinion que la plus simple convenance aurait dû suggérer à M. Pottemain la pensée d'éloigner son ancienne maîtresse avant sa prise de possession, à elle, de Bois-Peillot.

Pottemain avoua ses torts, mais il se sentait tenu vis-à-vis de Victorine et de Pastouret à une certaine réserve et il chercha le moyen de concilier les choses sans rompre tout à fait et en évitant tout scandale.

Le lendemain, à la première heure, il fit appeler Pastouret et lui fit comprendre que, la présence de Victorine au château étant devenue impossible à l'avenir, il avait songé à une combinaison qui devait assurer la tranquillité de tout le monde.

A l'extrémité de Bois-Peillot, en plein bois, se trouvait une maison de garde. Il la donnait en toute propriété à lui, Pastouret, qui continuerait ainsi sur place à surveiller les coupes.

De plus, comme depuis longtemps, lui et Victorine projetaient de se marier, le baron s'engageait, pour reconnaître les bons offices de sa servante, à lui constituer une dot, ce qui leur permettrait de vivre tranquillement et de se créer une famille.

Pastouret avait écouté sans mot dire le discours de son maître. Quand celui-ci eut fini, il secoua la tête:

—Alors, fit-il, vous nous chassez? Victorine a cessé de plaire à la dame que vous avez amenée à Bois-Peillot... et vous nous mettez à la porte, comme cela, sans autre motif?...

—Que dites-vous? s'écria le baron, outré du ton insolent de son valet. Vous vous permettez, je crois, d'insulter la baronne?

—Je n'insulte personne, riposta Pastouret, mais, m'est avis que nous sommes, Victorine et moi, autre chose que des domestiques à Bois-Peillot. Sans compter les services que nous avons rendus... il s'est passé ici quelque chose, dont le souvenir devrait vous faire réfléchir avant de nous jeter dehors comme des chiens galeux...

Les deux hommes se regardèrent un instant dans les yeux.

—Ainsi, reprit lentement le baron, vous refusez mes offres? Vous refusez d'épouser Victorine?

—Pour épouser Victorine, je l'épouserai... Quant à ce qui est d'accepter vos offres, c'est autre chose... Vous êtes bien maître de vous débarrasser de nous et alors nous partirons... Mais si nous partons, je ne réponds plus de ce qui arrivera...

—C'est votre dernier mot, Pastouret?

—C'est mon dernier mot, not'maître!

—Bien! Vous attendrez mes ordres.

—J'attendrai... je ne bougerai point que vous ne me l'ayez dit... Faut bien vous laisser le temps de réfléchir...

Le baron, blême de colère, se demanda s'il ne devait pas étrangler sur l'heure l'insolent, mais il se contint, rentra et s'enferma dans son cabinet. Il en sortit deux heures plus tard.

Son visage tout à l'heure décomposé avait retrouvé son calme et il paraissait avoir pris son parti.

Après déjeuner, il proposa à sa femme de faire avec lui un tour de jardin.

—J'ai un service à vous demander, ma chère, dit-il à Pauline.

—Lequel?

—Celui de patienter encore quelque temps. Je ne puis renvoyer du jour au lendemain Victorine ni Pastouret, pour des raisons que je vous expliquerai et que vous comprenez peut-être déjà. Je vais les marier, assurer leur existence. Ce sera, je crois, le seul moyen de me débarrasser honnêtement d'eux. Vous plaît-il de m'accorder le crédit d'un ou deux mois?

—Puisque ce n'est qu'un retard, dit Pauline, et que leur renvoi est en principe décidé, j'y souscris volontiers.

—Je vous remercie, fit galamment le baron, en baisant la main de sa femme.

Et il changea de conversation.

Des jours et des semaines s'écoulèrent sans que le baron reparlât jamais à Pastouret de son projet, ni sans que Victorine eût à reprocher à sa maîtresse la moindre observation.

Ils crurent avoir gagné leur procès.

—Tu vois, dit Victorine au garde-chasse, je te le disais bien, nous le tenons, le bourgeois! Y avait qu'à montrer les dents! N'aie pas peur! Maintenant que nous savons le moyen... je te promets que la petite fera pas long feu!... Mais ne brusquons rien!... Le principal, c'est que le Sournois ait cané! Le reste viendra tout seul...

II

Cependant la saison des chasses était arrivée.

Fidèle au programme qu'il s'était tracé de ne négliger aucune occasion de fournir à sa femme le plus de distraction possible, le baron Pottemain organisa des parties auxquelles il convia les châtelains du voisinage et les fonctionnaires de Moulins.

C'est ainsi que Bois-Peillot, autrefois si triste, devint le rendez-vous élégant de la contrée.

Pauline faisait avec une bonne grâce parfaite les honneurs de ces petites fêtes qui se renouvelaient souvent.

Les habitants de Guermanton n'avaient pas été oubliés, mais Jacques, qui connaissait l'humeur ombrageuse de sa femme, se borna à répondre aux seules invitations, qui s'adressaient à sa famille entière et que la stricte politesse lui faisait un devoir d'accepter.

Vers le milieu de septembre, et comme les fermiers se plaignaient beaucoup de l'invasion des lapins qui pullulaient dans les taillis, le baron organisa une battue générale à laquelle trente fusils furent conviés.

De toutes parts on avait répondu à l'appel du baron et toutes les autorités du pays s'étaient trouvées réunies à Bois-Peillot. On préluda par un plantureux déjeuner, présidé par Pauline.

Parmi les convives, on remarquait le secrétaire général de la préfecture, l'inspecteur des forêts, le trésorier-payeur, M. de Morvins, procureur de la République, le docteur Marsay, quelques officiers de la garnison et la société des environs.

M. de Guermanton s'était excusé.

A onze heures, les chasseurs prirent position.

Ils furent échelonnés dans toutes les lignes du bois et les rabatteurs, sous la direction de Pastouret, commencèrent leur office.

Ce fut dès lors un crépitement de fusillade ininterrompu qui ne prit fin que vers le soir.

De toutes parts débouchaient les lapins refoulés sous le feu des tireurs, qui firent une véritable hécatombe.

Un incident se produisit qui pouvait avoir une issue funeste et qui amena une sueur froide sur le front de M. de Morvins.

Le baron, prévoyant que quelques chevreuils affolés pourraient passer à portée des chasseurs, les avait prévenus de tenir en réserve quelques cartouches de gros plomb.

A un moment donné, M. de Morvins, croyant voir s'agiter dans un fourré une masse de couleur fauve, tira au jugé.

Presque aussitôt, et au moment où il allait redoubler, un être bizarre écarta les branches du hallier et sauta sur la route en poussant un éclat de rire.

C'était un de ces enfants abandonnés qu'on nomme des berdins dans le patois du pays et qu'on emploie, faute de mieux, à garder les troupeaux.

Le procureur frémit, bénissant sa maladresse qui lui avait fait rater le pauvre garçon. Quand il fut revenu de son émotion et qu'il voulut admonester le berdin, celui-ci avait déjà disparu.

A cinq heures, les chasseurs se réunirent au carrefour de l'Étang Maudit. Trois cents pièces figuraient au tableau.

Le baron appela Pastouret pour le charger de la répartition du gibier. On remarqua alors seulement que Pastouret n'était pas là.

On courut au château. Pastouret n'y était pas. Qu'était-il devenu?

Les rabatteurs affirmaient l'avoir vu constamment à leurs côtés. Ils rentrèrent alors sous bois et fouillèrent les halliers.

Tout à coup l'un d'eux reparut, les traits bouleversés. Il venait de trouver Pastouret, étendu sous un gros chêne, presque sans vie, et le visage couvert de sang. Ce fut une véritable consternation. Les chasseurs se regardèrent entre eux. Quel était l'auteur de cet accident, car les premières constatations du docteur Marsay ne pouvaient laisser aucun doute à cet égard, il y avait eu accident... ou meurtre.

Il fallait de prime abord écarter l'idée d'un suicide ou d'une imprudence du garde. Pastouret avait reçu en pleine figure une charge de gros plomb à chevreuil.

Il avait les deux yeux crevés et sa face ne formait plus qu'une plaie hideuse. C'était miracle qu'il ne fût pas mort sur le coup. On improvisa rapidement une claie à l'aide de branchages, et on transporta le blessé à Bois-Peillot.

M. de Morvins, à l'annonce de la catastrophe, était devenu blême. Il s'était souvenu de son coup de feu tiré au jugé, mais Pastouret avait été trouvé à une distance considérable de la place qu'il occupait.

Il ne pouvait donc avoir été atteint par lui et le magistrat respira plus à l'aise. Néanmoins, il ne souffla pas mot de l'incident qui avait failli coûter la vie au petit pâtre.

Le plus affecté de cette pénible aventure était assurément le baron.

—Mon pauvre Pastouret! gémissait-il, un homme si dévoué et que j'aimais tant!

M. de Morvins s'employa, autant qu'il put, à consoler son hôte.

—Ce sont des accidents, dit-il d'un ton pénétré, trop fréquents malheureusement dans ces sortes de battues et il est impossible, dans de semblables circonstances, de dégager les responsabilités.

—Enfin, vous étiez là, monsieur le procureur, et vous avez été témoin que tout s'est cependant passé correctement.

—La partie eût été charmante, répliqua le procureur, sans ce douloureux événement. Je vais néanmoins, pour la forme et pendant que tout le monde est réuni, procéder à un commencement d'enquête.

Cependant les chasseurs, suivant le corps, étaient arrivés au château.

Pastouret fut déposé dans sa chambre, sur son lit. Le docteur Marsay commença un premier pansement.

A ce moment, le garde fit un mouvement; sa bouche s'entr'ouvrit. Il se raidit, murmura:

—Victorine!... Victorine!... Tu sais... Tu sais...

Puis sa tête roula sur l'oreiller. Pastouret était mort.

Victorine et la châtelaine, accourues dès le premier moment, avaient eu le temps de recueillir le dernier soupir du moribond.

—Il vous a appelée! dit Pauline à la servante.

—J'ai entendu, répliqua d'un ton farouche la paysanne, et je sais ce qu'il a voulu me dire.

Elle se pencha vers le défunt, l'œil sec, mais les traits contractés, et elle le baisa au front, puis elle recouvrit d'un linge la face ensanglantée du cadavre.

Le docteur Marsay, dont les soins étaient désormais inutiles, courut retrouver le procureur.

—Tout est fini, monsieur le procureur, dit-il, Pastouret vient de mourir entre mes bras.

—Et vous concluez? demanda le magistrat.

—A un accident (vous l'avez vu comme moi), à un accident dont l'auteur est bien difficile à découvrir. Il a été tiré cinq cents coups de fusil aujourd'hui et à plusieurs reprises, chacun des tireurs a changé de position... On ne peut rien inférer... Le meurtrier s'ignore lui-même, c'est évident! Quel est celui de nous qui pourrait répondre de tous les coups de fusil qu'il a tirés aujourd'hui?...

M. de Morvins ne répondit pas à cette question. Il se mordit les lèvres, puis, brusquement:

—Envoyez-moi demain au parquet votre rapport, docteur, je délivrerai le permis d'inhumer.

Il tourna le dos, rejoignit le groupe des chasseurs consternés, prit quelques notes, le nom des invités, recueillit la déclaration du rabatteur qui avait découvert Pastouret, puis il se rendit près du baron, dont le chagrin faisait peine à voir:

—Consolez-vous, mon cher baron! que voulez-vous, la vie est faite de ces choses-là...

—Mais vous allez prescrire une enquête, monsieur le procureur, j'espère bien!

—A quoi bon! fit le magistrat en haussant doucement les épaules. Je n'apprendrais rien de plus... Et ma conviction est faite... Accident... Il n'y a là qu'un accident... C'est une affaire classée d'avance... Le malheureux est-il marié, père de famille?

—Non, c'est un garçon qui est à mon service depuis des années et il allait épouser ma gouvernante. Pauvre femme! sa douleur est navrante... J'aurai soin d'elle, monsieur le procureur!

—Je reconnais là votre cœur! fit le magistrat.

—Il était presque de la famille! gémit le baron Pottemain. Ah! je ne retrouverai jamais un dévouement semblable.

Quelques instants plus tard, tous les invités avaient quitté Bois-Peillot.

Dès qu'il fut seul, le baron se rendit dans le cabinet où son intendant renfermait ses papiers.

Il n'en sortit que deux heures après.

Les formalités relatives au décès de Pastouret furent remplies dès le lendemain par le docteur Marsay, qui en consigna la cause et les circonstances dans le rapport nécessaire pour obtenir le permis d'inhumer.

L'instituteur communal de Besson ayant reçu la déclaration en sa qualité de secrétaire de la mairie, on prépara tout pour la cérémonie.

Le curé avait voulu revoir son ex-paroissien une dernière fois, et il s'était rendu au château en habit d'officiant, un peu avant l'heure où on cloua le cercueil.

Puis, la croix en tête, tandis qu'au loin, dans le clocher neuf, tintait le glas funèbre, l'humble convoi se mit en route, suivi par le baron, à pied et tête nue, par le personnel de Bois-Peillot et quelques voisins, enfin par Jacques de Guermanton, qui payait toujours de sa personne dans les occasions où il y avait quelque bon exemple à donner aux riches et quelques consolations à offrir aux pauvres.

Au champ d'asile, quand la bière fut à sa place et que le moment de rejeter la terre fut venu, le baron s'approcha du bord de la fosse et dit:

—En face des quelques personnes présentes et surtout des travailleurs de cette commune, dont plusieurs se sont associés spontanément à cette triste réunion, je voudrais dire ce qu'a été Pastouret et quels regrets il emporte... Mais une émotion comprise par tous me gagne au souvenir du deuil que j'ai conduit, il y a trois ans, et auquel Pastouret assistait en larmes... Une pierre que je fais préparer relatera la probité de cet obscur serviteur et perpétuera sa mémoire... Adieu, pauvre Pastouret!

Tout le monde pleurait et le baron se détourna pour cacher son visage dans son mouchoir.

Après quoi, ayant salué le curé et les assistants qu'il remercia, il rejoignit Pauline, qui l'avait accompagné en voiture, et rentra à Bois-Peillot.

Il était à peine de retour, quand un homme couvert de sueur arriva en courant dans la cour du château:

—Monsieur le baron, le feu est à votre grange de Sainclair!

—Quoi! fit Pottemain, à Sainclair! Mais il y a là quarante mille gerbes? A-t-on fait battre la générale? A-t-on couru aux cloches? Y a-t-il des pompiers?

Le soldat de Marathon était moins abruti en arrivant, son rameau de victoire à la main, que ne le fut le pauvre paysan à ces questions auxquelles il ne savait que répondre.

—Courons! dit Pauline, dont le cœur battait avec force et qui avait pâli.

—Gardez-vous d'un pareil spectacle... C'est donc décidément le jour des malheurs! répliqua le baron. Qu'on me selle un cheval, j'irai seul!

Il fit brusquement rentrer sa femme au salon et, un instant après, il disparaissait au galop, tandis qu'une épaisse colonne de fumée noirâtre montait à l'horizon, au-dessus de la cime des arbres.

Pauline était seule depuis quelques instants, lorsque Victorine entra sans frapper.

—Je demande pardon à madame de la déranger, fit la servante d'un ton ferme, mais j'ai un devoir à remplir vis-à-vis d'elle.

—Quel devoir? demanda Pauline d'un air hautain.

—J'aimais beaucoup le pauvre Pastouret, qui vient de mourir,—Que le bon Dieu ait son âme!—et nous devions même nous épouser... Eh bien, ce que j'ai à vous dire, c'est que Pastouret n'est pas mort de sa bonne mort...

—Eh bien... oui, fit la baronne, un malheureux accident...

Victorine hocha la tête et reprit:

—Un accident fait exprès, madame... Pastouret en savait trop long!... Alors on l'a tué...

Pauline se leva, frémissante:

—Je ne permettrai pas... balbutia-t-elle.

—Je vous en prie, madame, interrompit tranquillement Victorine, écoutez-moi... Le pauvre avait quasiment l'idée de ce qui lui arriverait et il avait consigné ce qu'il savait dans un papier que voici... Il y a là l'explication de tout... ajouta-t-elle en tendant à sa maîtresse une enveloppe fermée qu'elle tira de sa poche.

Pauline rompit vivement le cachet et jeta les yeux sur un papier couvert d'une écriture moulée admirable qu'elle reconnut aussitôt.

C'était bien l'écriture de Pastouret.

Un instant, elle hésita avant de lire.

—Je sais tout ce qu'il y a là-dedans, reprit l'impitoyable servante, et j'aurais pu porter tout cela à son adresse, au procureur... Mais j'aime pas mettre les gens de justice dans mes affaires... Je préfère vous donner cela à vous... Vous verrez là-dedans ce que le Sournois a fait de sa première femme... ce qu'il ferait de moi, si je ne me tiens pas sur mes gardes, ce qu'il fera de vous... quand il en aura assez... Vous comprendrez aussi pourquoi Pastouret est mort... Ah! il se doutait, le Sournois, que Pastouret lui avait préparé un plat de sa façon... Depuis hier, il a retourné tout le petit cabinet où le pauvre garçon serrait ses papiers... Il n'a rien trouvé... moi, je reste pour venger le mort... et je vous jure que je le vengerai... Quant à vous, madame, vous ne m'aimez pas, puisque vous avez voulu me renvoyer, ça m'est égal, je ne vous en veux pas et la preuve, c'est que je vous rends service en vous prévenant... Que madame la baronne fasse maintenant ce qu'elle jugera à propos!

Et Victorine sortit, fière d'avoir rempli une mission qui la faisait désormais l'unique maîtresse de Bois-Peillot.

Elle savait d'avance que Pauline ne dénoncerait pas son mari, mais elle venait de rendre désormais impossible l'existence commune entre les deux époux.

Quant à elle, elle regrettait assurément Pastouret, mais la connaissance du passé de son maître mettait désormais le baron à sa merci...

Une fois Pauline écartée, elle se chargeait d'enlever au Sournois la tentation de la traiter comme il venait assurément de traiter le malheureux Pastouret...

—Et restant le témoin unique, se disait-elle, part à deux, ou sinon!...

Cependant Pauline, atterrée, considérait le papier accusateur d'un œil hagard, sans oser en prendre connaissance... Enfin, lorsque Victorine eut disparu, elle se décida...

Mais à mesure qu'elle poursuivait sa lecture, il lui semblait que les caractères étaient rouges comme du sang et qu'ils étaient tracés dans le vide.

Elle avait horreur de ce qu'elle lisait, sans pouvoir en détacher ses regards. Sa main tournait machinalement la page dévorée et d'un geste si absolument involontaire qu'elle croyait sentir une invisible force conduire, en la meurtrissant, sa propre main!

Ce n'est plus une lecture, c'était Pastouret, Pastouret le mort, qui se dressait devant elle avec sa face ensanglantée et qui parlait!

Elle étouffait en finissant. Elle se leva, courut à travers la chambre, reprit sa lecture, ne put la continuer, se crut folle, regarda par la fenêtre si personne ne la voyait, ne venait, serra le papier dans son sein, l'en retira comme s'il la brûlait, le cacha dans sa poche, ouvrit la porte, gagna l'escalier, puis le perron, à pas légers, tourna l'angle de la terrasse, dans l'espoir de n'avoir été ni remarquée, ni entendue:

—De quel côté Guermanton?

Elle s'orienta, crut reconnaître la direction de Guermanton à travers bois et se mit à courir parmi les arbres en poussant de temps en temps une clameur étouffée:

—Jacques! Jacques!

Elle ne voulait suivre aucun chemin battu, mais elle voulait arriver à Guermanton avant de mourir,—ou de revoir son mari, ce qui pour elle était la même chose!

Elle tomba plus d'une fois. Sa robe déchirée, embarrassant sa marche, elle la releva jusqu'au genou et d'une main la tenant, de l'autre écartant les branches qui obstruaient son passage, elle continua, elle avança, répétant toujours:

—Jacques! Jacques!

Enfin, elle atteignit la lisière de Bois-Peillot, dessinée par une allée, qui aurait de beaucoup abrégé le trajet, si elle eût pensé à la suivre.

Juste à ce moment arrivait au grand galop, sur son cheval couvert de sueur, le terrible Normand, l'exécrable Pottemain.

Il aperçut Pauline le premier et il lui adressa la parole avant qu'elle eût le temps de se reconnaître et de se recueillir:

—Eh bien, ma chère belle, que faites-vous en pareil lieu? Ah! votre robe est déchirée? Vous courez donc à travers bois? Je devine... C'était l'impatience de me revoir, bien partagée, n'en doutez pas!... Cet incendie est pour moi une bien mauvaise affaire... Les quarante mille gerbes y ont passé... Les pompiers de ce pays sont introuvables et imbéciles... Mais en quel état êtes-vous? Vous êtes troublée?... Vos traits respirent la terreur... Serais-je l'heureux objet de votre angoisse?...

—Évidemment, répliqua Pauline en se contraignant par un suprême effort.

Mais elle demeurait à quelque distance du cavalier, le sein haletant, la main crispée autour d'un jeune bouleau; l'autre main avait laissé tomber les plis déchirés de la robe qui balayait la mousse du talus et l'infortunée avait la tête basse et l'œil en terre.

—Vous ne me tendez pas la main? dit le baron, qui ne pouvait accorder tant d'impatience amoureuse avec tant d'accablement.

—C'est que j'ai souffert! murmura la jeune femme.

Et se cramponnant à un mensonge avec l'ardeur du forçat évadé se cramponnant à la corde par laquelle il peut encore tromper la sentinelle et gagner la rase campagne:

—Racontez-moi, dit-elle, ce qui s'est passé dans cet incendie...

—Regagnons le château, répondit Pottemain, je vous raconterai cela en cheminant au pas.

Et, joignant le geste à la parole, il rendit la main à sa monture et raconta le sinistre à Pauline qui marchait au bord du chemin.

Le Normand, tout en parlant, considérait sa femme et il se rendait vaguement compte d'un trouble auquel la pensée de son mari, des dangers qu'il avait pu courir, du récit même qu'il lui faisait, était tout à fait étrangère; mais il aimait mieux étudier les allures de son interlocutrice et deviner sa préoccupation que de lui poser une question plus directe, à laquelle elle pouvait ne pas répondre.

Comme ils approchaient du château, Pauline ralentissait de plus en plus le pas; mais le baron ayant plus de peine à retenir sa monture aux abords de l'écurie, renonça tout à coup à cette situation qui l'impatientait et sautant à bas de son cheval, il lui lâcha la bride et lui asséna un coup de cravache.

Le cheval bondit, s'élança au galop dans la direction du râtelier et Pottemain offrit à Pauline, pour gravir le perron, son bras qui fut machinalement accepté.

Il la quitta quelques instants après l'avoir conduite à la porte de sa chambre à coucher, afin de réparer le désordre de ses habits et de faire disparaître les traces de la scène lugubre à laquelle il venait d'assister.

Pauline, rentrée dans son appartement, se fit peur à elle-même en voyant dans la glace l'altération de ses traits.

A présent, elle s'expliquait l'aversion instinctive et irraisonnée qu'elle s'était sentie, dès le premier jour, pour son mari.

Elle sentit que l'heure suprême allait sonner.

Tout à l'heure Pottemain allait reparaître... et cet homme était à présent l'objet d'une telle horreur de la part de Pauline, qu'elle se sentait décidée à tout pour se soustraire, non pas seulement à ses caresses, mais même à son regard...

Alors, en proie à une exaltation sans cesse grandissante, sans plus songer à sa toilette, ni à sa beauté que s'il se fût agi de lutter avec une bête fauve, elle courut tirer le verrou.

Puis, comprenant la faiblesse de ce rempart, elle ouvrit l'armoire, dans laquelle étaient enfermées les armes avec lesquelles elle se plaisait à s'exercer dans le stand construit pour elle. Elle choisit un revolver qu'elle chargea.

En ce moment un bruit de pas, un coup frappé à sa porte et le son d'une voix connue et désormais odieuse se firent entendre.

Le baron voulait entrer, et il s'attendait si peu à une objection qu'il tourna le bouton de la porte comme si cette porte ne dût lui opposer aucune résistance.

Pauline frissonna, mais elle se tut; sa main crispée serrait la crosse de son revolver. Alors, Pottemain frappa plus fort, demandant d'une voix très nette et très accentuée si madame était là.

Nulle réponse.

Il secoua alors une dernière fois la porte et la jeune femme l'entendit s'éloigner.

Moins d'une minute après, une autre porte plus petite, noyée dans la tapisserie, qui s'ouvrait sur un cabinet de toilette et à laquelle Pauline n'avait pas pensé, s'ouvrait sans bruit et encadrait la figure stupéfaite et irritée du baron.

Le Normand porta la main à son front avec ce geste de l'homme qui se recueille avant d'éclater et son mutisme témoigna que, s'il se taisait, c'était de crainte d'en trop dire.

—Eh bien? dit-il enfin, à quoi songez-vous donc?

Puis apercevant le revolver:

—Une arme dans vos mains?... Et pourquoi faire?

—Enfin... qu'espérez-vous de moi? dit Pauline fermement.

—Comment... fit Pottemain stupéfait, ce que j'espère de vous?... Mais tout...

—Tout? répéta lentement la jeune femme. C'est beaucoup trop pour un assassin!

—Qu'osez-vous dire?

—Que je vous ordonne de quitter cette chambre!

—Ce n'est pas possible, murmura le Normand, abasourdi, vous avez perdu la raison!

—Presque... il est vrai! articula Pauline, mais ne craignez rien, il m'en reste heureusement assez pour vous connaître et vous apprécier à votre juste valeur...

—Voyons, Pauline, je vous en prie, remettez-vous et donnez-moi cette arme.

Et en s'avançant peu à peu, l'œil caressant et la main tendue, il semblait espérer de désarmer la jeune femme.

—Je vous l'ai dit! répéta-t-elle, éloignez-vous, sortez, vous me faites horreur.

—Mais enfin... de quoi m'accusez-vous?

—Interrogez votre conscience... Elle vous le dira.

—Voyons! n'êtes-vous plus ma femme... ma femme que j'adore?

—Ah! oui, c'est vrai! fit Pauline en riant nerveusement, en effet, je suis votre femme! Je suis venue à vous pleine d'espoir et de confiance... A présent, je vous dis: «Plus un pas! Pas un mot! Sortez, ou je vous brûle la cervelle!»

Le baron sembla hésiter un instant... Il jeta autour de la chambre un regard plein de défiance, puis il sortit, la face blême et décomposée par la colère.

III

La position du baron Pottemain était embarrassante.

Eût-il été seul à Bois-Peillot, en face de Pauline, passée tout à coup d'une apparente sympathie au comble de la haine, il n'aurait eu que le problème de cette métamorphose à résoudre.

Mais, vis-à-vis de ses gens, son attitude de mari éconduit était ridicule. Allait-il passer le reste du jour à y songer, en arpentant le parquet d'un salon ou les allées du parc, lui déjà si las d'une journée orageuse et énervante?

Allait-il se voir forcé de dîner seul si Pauline se refusait à descendre?

Il n'y avait pas moyen d'en rester là, il fallait négocier lestement, s'il tenait à sauver la situation et les apparences. Et par-dessus tout il fallait, si Pauline n'était pas folle, qu'elle s'expliquât clairement.

Il courut s'enfermer dans son cabinet et il écrivit à sa femme.

Puis il alla poser lui-même sa lettre sur le coin du meuble le plus rapproché de la petite porte de communication qui lui avait servi à s'introduire, quelques instants avant, dans la chambre de Pauline.

Un fugitif regard qu'il jeta dans cette chambre en poussant la lettre, lui montra Pauline passée de son apparent accès de fièvre chaude à une prostration dont tout autre que lui aurait interprété l'excès par l'excès de la folie même.

Elle était assise, repliée sur elle-même, le front appesanti, ses mains jointes, mais à côté d'elle, à sa portée, sur une causeuse, se trouvait encore le revolver.

Au bruit, quelque léger qu'il fût, du baron entre-bâillant la porte, la main de Pauline s'allongea sur l'arme et son œil lança des éclairs.

Pottemain secoua la tête d'un air de commisération, comme pour dire:

—Elle est bien décidément folle!

Puis, d'une voix contenue, il lui adressa ces simples mots:

—Calmez-vous un peu et répondez à ce billet!

—C'est juste, répliqua-t-elle, vous ne savez pas... Vous ne comprenez pas! Eh bien, la réponse ne se fera pas longtemps attendre... Vous allez être édifié...

—Tant mieux! c'est mon plus vif désir! répartit Pottemain d'un ton où vibrait la volonté et où éclatait, malgré lui, l'impatience, vous conviendrez qu'une semblable plaisanterie ne peut durer...

—Une autre plaisanterie plus atroce, répliqua Pauline, n'aurait jamais dû se produire!

—Je saurai de quoi il s'agit, n'est-ce pas?

—A merveille!

—J'attends dans la pièce voisine.

Et il referma la porte.

Pauline se leva, saisit le billet et lut ce qui suit: