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Barnabé Rudge, Tome I cover

Barnabé Rudge, Tome I

Chapter 12: CHAPITRE X.
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About This Book

Set against the backdrop of the Gordon Riots in 1780, this narrative explores the life of a young man named Barnabé Rudge, who is caught in the turmoil of political and social upheaval. The story delves into themes of loyalty, identity, and the impact of mob mentality, as characters navigate their relationships and moral dilemmas amidst chaos. The setting shifts between the rural and urban landscapes of England, highlighting the contrasts in society. Through a blend of humor and tragedy, the work examines the complexities of human nature and the consequences of blind allegiance, ultimately reflecting on the struggles of individuals in a rapidly changing world.

CHAPITRE X.

C'était par une de ces matinées si fréquentes au commencement du printemps, lorsque l'année volage et changeante en sa jeunesse, comme toutes les autres créatures de ce monde, est encore incertaine si elle doit reculer jusqu'à l'hiver ou avancer jusqu'à l'été, et, dans son doute, incline tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre, tantôt vers tous les deux à la fois, courtisant l'été, au soleil, et s'attardant avec l'hiver, à l'ombre. Bref, c'était par une de ces matinées où le temps est, dans le court espace d'une heure chaud et froid, humide et sec, clair et sombre, triste et gai, désenchanteur et réconfortant, que John Willet qui s'endormait tout doucement auprès du chaudron de cuivre fut réveillé par le bruit des pas d'un cheval, et que, donnant un coup d'oeil à la fenêtre, il aperçut un voyageur de belle apparence s'arrêter à la porte du Maypole.

Ce n'était pas un de ces jeunes gens dégagés qui demanderaient un pot d'ale épicée, et se mettraient tout aussi à leur aise que s'ils se faisaient servir un muid de vin; un de vos jeunes casseurs d'assiettes qui ne respectent rien, et qui pénétreraient même dans le comptoir, ce solennel sanctuaire, pour donner au vieux John une tape sur le ventre, et s'informer s'il n'y aurait pas quelque jolie fille dans la maison, où c'est qu'il cache ses petites chambrières, avec cent autres impertinences de ce genre; un M. Sans-Gêne qui décrotterait ses bottes sur les chenets dans la salle commune, et ne se montrerait pas difficile pour trouver les crachoirs, un de vos jeunes fous qui s'en viennent exiger des côtelettes impossibles, et commander des sauces qu'on n'a jamais vues ni connues. C'était un gentleman rassis, grave, tranquille, un peu au delà du printemps de la vie, se tenant droit encore, malgré cela, et mince comme un lévrier. Bien monté sur un double poney alezan, il avait l'assiette gracieuse d'un cavalier expérimenté, quant à son équipement, quoique exempt des affectations alors en vogue, il était beau et bien choisi. Il portait une redingote d'un vert plus clair peut-être qu'on ne s'y serait attendu de la part d'un monsieur de son âge, avec un petit collet de velours noir, poches et parements garnis, le tout d'une façon élégante, son linge, aussi, était de fine étoffe, travaillé sur un riche dessin aux poignets et aux devants, et d'une blancheur irréprochable. Quoiqu'il semblât, à en juger d'après la boue qu'il avait ramassée sur la route, venir de Londres, son cheval n'était pas moins lisse ni moins frais que la perruque gris de fer et la queue de son maître. Ni l'homme ni l'animal n'avaient un poil de dérangé, et, sauf les taches de ses basques et de ses guêtres, ce monsieur, avec sa figure fleurie, ses dents blanches, son costume régulier et propret, et son calme parfait, aurait pu tout aussi bien sortir de faire exprès sa toilette afin de venir, à la porte du vieux John Willet, poser pour un portrait équestre.

Bien entendu que John n'observa pas d'un seul coup d'oeil tous ces détails caractéristiques; il y mit du temps au contraire, il les recueillit un à un, brin à brin, après bien des suppositions et de sérieuses réflexions avant de se décider. Soyons francs: s'il eût été troublé tout d'abord par des questions et des ordres, il lui aurait fallu au moins une quinzaine pour prendre note de tous les renseignements que nous venons de donner; mais il arriva que le monsieur, étonné de l'aspect de la vieille auberge, ou des pigeons dodus qui la saluaient dans leur vol rapide, ou du mai élevé au faîte duquel une girouette, en mauvais état depuis quinze ans, exécutait une perpétuelle promenade au son criard de sa propre musique, resta en selle quelque temps à regarder autour de lui en silence. Voilà pourquoi John, debout, la main sur la bride du cheval, et ses grands yeux sur le cavalier, rien ne passant sur la route qui pût distraire ses pensées, avait réellement recueilli dans son cerveau plusieurs de ces petits détails, au moment où il fut invité à parler.

«Curieux endroit que celui-ci! dit le gentleman, et sa voix avait la richesse de son habillement. Êtes-vous l'aubergiste?

— À votre service, monsieur, répondit John Willet.

— Vous pouvez, n'est-ce pas, faire bien soigner mon cheval à l'écurie, et me donner promptement à dîner (n'importe quoi, pourvu que ce soit proprement servi), et une chambre décente? Il n'en manque pas apparemment dans cette grande maison, dit l'étranger, parcourant de nouveau du regard l'extérieur de l'auberge.

— Vous aurez, monsieur, répliqua John avec une promptitude surprenante, tout ce que vous voudrez.

— Il est fort heureux que je me contente aisément, repartit l'autre avec un sourire; sans cela vous pourriez bien perdre la gageure, mon ami.»

Et en même temps, il descendit de cheval en un clin d'oeil, à l'aide du billot placé devant la porte.

«Holà, quelqu'un! Hugh! rugit John. Je vous demande pardon, monsieur, de vous retenir là debout sous le porche; mais mon fils est allé à la ville[12] pour affaire, et comme ce garçon, voyez-vous m'est assez utile je me trouve dans l'embarras lorsqu'il n'est pas ici. Hugh! Celui-là, monsieur, c'est un terrible paresseux, un franc vagabond monsieur, une espèce de bohémien, j'imagine, toujours à dormir au soleil en été, monsieur, et dans la paille en hiver, Hugh. Bon dieu faire attendre un monsieur sous le porche, à cause de lui! Hugh! Je voudrais que le drôle fût mort, en vérité, je le voudrais.

— Peut-être l'est-il, répliqua l'autre. S'il était en vie, je suppose qu'il vous aurait entendu maintenant.

— Quand il est dans ses accès de paresse il dort si profondément, dit l'aubergiste bouleversé, que, si vous lui tiriez des boulets de canon dans les oreilles, ça ne le réveillerait pas, monsieur.»

Son hôte ne fit aucune remarque sur ce nouveau traitement d'une hypertrophie de sommeil, et sur la recette proposée pour donner aux gens de la vivacité, mais il resta sous le porche, les mains croisées derrière le dos. Il semblait s'amuser beaucoup à voir le vieux John, la bride à la main hésiter entre une violente envie d'abandonner l'animal à sa destinée, et une demi disposition à l'introduire dans la maison et à l'enfermer dans la salle à manger, pendant qu'il s'occuperait de son maître.

«Peste soit de ce garçon! ah! le voici enfin, cria John, arrivé au zénith de sa détresse. Ne m'entendiez-vous pas appeler, polisson?»

Le personnage auquel il s'adressait ne fit pas de réponse, mais, mettant sa main sur la selle il sauta dessus d'un bond, tourna la tête du cheval vers l'écurie et disparut en un instant.

«Assez alerte, quand il est éveillé! dit l'étranger.

— Assez alerte, monsieur! répliqua John en regardant la place où il avait vu le cheval, comme s'il ne comprenait pas encore parfaitement ce qu'il était devenu.

— Il fond à l'oeil, c'est comme une goutte de mousse de vin de Champagne. Vous le regardez, il est là, vous le regardez encore et il n'y est plus.»

Après avoir, sans plus de paroles, résumé dans cette brusque conclusion le long exposé qu'il voulait faire de toute la vie et du caractère de son domestique, John Willet, fier d'avoir parlé comme un oracle, conduisit le gentleman, par son grand escalier démantibulé, au meilleur appartement du Maypole.

En conscience, il était bien assez spacieux, car il occupait toute la profondeur de la maison, et il avait à chaque bout une grande fenêtre dont l'ouverture était aussi large que beaucoup de chambres modernes. À ces fenêtres, quelques panneaux de verres de couleur, emblasonnés de fragments d'armoiries, quoique fêlés, rapiécés et brisés, restaient encore pour attester par leur présence que le premier propriétaire avait fait servir la lumière elle-même à la splendeur de son rang et enrôlé jusqu'au soleil parmi ses flatteurs, en lui commandant, lorsqu'il brillait dans sa chambre, de réfléchir les insignes de son ancienne famille et d'emprunter de nouvelles nuances à leur orgueil.

Mais c'était dans les temps jadis, et à présent chaque petit rayon allait et venait à son gré, disant la vérité toute simple, toute nue et toute pénétrante. Quoique cette pièce fût la meilleure de l'auberge, elle avait le mélancolique aspect de la grandeur déchue, et elle était trop vaste pour qu'on y trouvât du confortable. Le frôlement de riches tentures flottant sur les murailles, et, ce qui vaut bien mieux, le frôlement des habits de la jeunesse et de la beauté; l'éclat des yeux des femmes, éclipsant les flambeaux et les bijoux qu'elles portaient; le son de douces voix, et la musique, et le bruit des pas des jeunes filles, tout cela autrefois avait été dans ce lieu et l'avait rempli de délices. Mais tout cela était parti, et en même temps toute allégresse. Il n'y avait plus là d'intérieur; d'enfants naissants, d'enfants élevés près du foyer paternel; le foyer même était devenu mercenaire, quelque chose qui s'achète et qui se vend, une vraie courtisane: mourez-y, asseyez-vous là, ou décampez; comme il vous plaira, ça m'est égal, il ne regrettait personne, ne s'inquiétait de personne, il entretenait seulement une chaleur égale et des sourires stéréotypés pour tout le monde. Dieu assiste l'homme dont le coeur change sans cesse dans le monde, comme un antique manoir qui devient une auberge!

On n'avait fait aucun effort pour meubler cette glaciale solitude, mais on avait planté devant la large cheminée une colonie de chaises et de tables sur carré de tapis; elle était flanquée d'un paravent épouvantable que décoraient des figures grotesques et grimaçantes. Après avoir allumé de ses propres mains les fagots entassés sur l'âtre, le vieux John se retira pour tenir un grave conseil avec sa cuisinière touchant le repas de l'étranger, tandis que celui-ci, trouvant peu de chaleur dans ces fagots qui n'étaient pas encore enflammés, alla ouvrir un treillis à la fenêtre lointaine, et se réchauffa à la lueur languissante d'un froid soleil de mars.

Quittant de temps en temps la fenêtre pour arranger les bûches qui pétillaient, ou pour se promener d'un bout à l'autre de cette chambre sonore, il la ferma quand le bois fut tout à fait embrasé, et ayant roulé dans le coin le plus chaud la meilleure bergère, il appela John Willet.

«Monsieur,» dit John.

C'était une plume, de l'encre, et du papier qu'il désirait. Il y avait sur la haute tablette de la cheminée un vieil écritoire contenant, parmi la poussière, quelque chose qui pouvait, à la rigueur, représenter ces trois articles. Ayant mis cela devant l'étranger, l'aubergiste se retirait quand on lui fit signe de rester.

«Il y a une maison non loin d'ici, dit le monsieur, après avoir écrit quelques lignes, que vous nommez, je crois, la Garenne?

Comme c'était dit du ton d'une personne qui connaissait le fait et ne questionnait que pour la forme, John se contenta d'incliner la tête en signe d'affirmation, il tira en même temps de son gousset une de ses mains, derrière laquelle il toussa, puis il la remit dans sa poche.

«Je voudrais que ce billet, dit son hôte en jetant un coup d'oeil sur ce qu'il avait écrit et le pliant, fût porté là le plus tôt possible, et qu'on me rapportât une réponse. Avez-vous un messager tout prêt?»

John resta pensif une minute ou environ, et alors il dit oui.

«Faites-le monter.»

Il y avait de quoi déconcerter notre homme car Joe étant dehors, et Hugh occupé à étriller le double poney alezan, il se proposait de charger de la commission Barnabé, qui venait précisément d'arriver au Maypole dans une de ses excursions et qui, une fois persuadé qu'il était chargé de quelque affaire grave et sérieuse, serait allé n'importe où.

«Mais, la vérité est, dit John après une longue pause, que la personne qui ferait le plus vite la commission est une espèce d'idiot, monsieur; et quoiqu'il ait le pied leste, et qu'on puisse se fier à lui comme à la poste elle-même, il n'est pas bon pour parler; car il est timbré, monsieur, il bat la campagne.

— Vous ne voulez pas, dit son hôte, levant les yeux sur la grasse figure de John, vous ne voulez pas parler de… Quel est donc le nom de ce garçon? Vous ne voulez pas parler de Barnabé?

— Si fait bien, répliqua l'aubergiste, dont la surprise rendait les traits singulièrement expressifs.

— Comment se trouve-t-il ici? demanda l'étranger en se renversant dans la bergère, parlant du ton agréable et égal qu'il avait toujours soutenu, et gardant sur sa figure le même sourire invariablement doux et courtois. Je l'ai vu à Londres hier soir.

— Il est toujours comme ça, ici à cette heure, là le moment d'après, répondit le vieux John, après sa pause ordinaire pour laisser le temps à la question de bien entrer dans son esprit. Quelquefois il marche; quelquefois il court. Chacun le connaît tout le long de la route; quelquefois il arrive ici dans un chariot ou dans une voiture, quelquefois en croupe. Il va et vient, à travers le vent, la pluie, la neige, la grêle, et par les nuits les plus noires. Rien ne lui fait du mal, à lui.

— Il va souvent à la Garenne, n'est-ce pas? dit l'hôte négligemment. Je crois me rappeler que sa mère me contait hier quelque chose comme ça. Mais je n'ai pas fait grande attention à ce que me disait la bonne femme.

— Vous ne vous trompez pas, monsieur, répondit John, il y va souvent. Son père, monsieur, a été assassiné dans cette maison.

— Je l'ai entendu dire, répliqua l'hôte en tirant de sa poche, avec le même sourire, un cure-dent d'or. C'est très désagréable pour la famille.

— Extrêmement, dit John d'un air embarrassé, comme s'il entrevoyait à l'horizon que c'était traiter le sujet un peu légèrement.

— Toutes les circonstances qui suivent un assassinat, continua l'étranger dans une espèce de soliloque, doivent être terriblement déplaisantes. Tant de mouvement et de remue-ménage, pas de repos, un texte éternel de conversation, des gens qui entrent et sortent en courant, qui montent et descendent l'escalier, c'est intolérable. Je ne voudrais pas que pareille chose arrivât à n'importe qui dans mes connaissances, ma parole d'honneur. Il y aurait de quoi rendre malheureux au possible. Vous vouliez me dire, mon ami? ajouta-t-il en se retournant de nouveau vers John.

— Seulement que Mme Rudge vit d'une petite pension qu'elle reçoit de la famille, et que Barnabé n'est pas plus gêné là que le chat ou le chien de la maison, répondit John. Le chargerai-je de votre commission, monsieur?

— Oh! oui, répliqua l'hôte, oh! certainement. Il faut que vous l'en chargiez. Ayez la bonté de l'amener ici pour que je lui recommande d'aller vite. S'il faisait quelque objection, vous pouvez lui dire que c'est M. Chester. Il se rappellera mon nom, j'en suis sûr.»

John fut si étonné d'apprendre qui était son hôte, qu'il fut incapable d'en exprimer son étonnement, ni par son regard, ni d'aucune autre manière; et il quitta la chambre aussi tranquille, aussi imperturbable que si de rien n'était. On rapporte qu'après avoir descendu l'escalier, il regarda fixement le chaudron dix minutes durant à l'horloge, et que pendant ce temps-là il ne cessa pas de secouer sa tête. Ce fait prend un nouveau caractère de vraisemblance, si on le rapproche de cette circonstance, qu'il est certain que c'est juste l'intervalle de temps qui s'écoula, montre en main, avant que John revînt avec Barnabé à l'appartement de son hôte.

«Approchez, mon garçon, dit M. Chester. Vous connaissez
M. Geoffroy Haredale?»

Barnabé se mit à rire, et il regarda l'aubergiste comme pour lui dire: «Vous l'entendez?»

John, choqué grandement de cette atteinte portée au décorum, appliqua son doigt sur son nez, et secoua la tête en manière de muette remontrance.

«Il le connaît, monsieur, dit John, en regardant Barnabé de côté et en fronçant le sourcil, aussi bien que vous et moi.

— Je n'ai pas le plaisir de connaître beaucoup ce monsieur, répliqua l'hôte. Vous, c'est peut-être différent. Par conséquent parlez pour vous, mon ami.»

Quoiqu'il eût dit cela avec la même affabilité pleine d'aisance et le même sourire, John se sentit remis à sa place, et, jetant sur le dos de Barnabé cette mortification, il se promit bien de chasser à coups de pied son corbeau à la première occasion favorable.

«Donnez ceci, dit l'hôte, qui avait maintenant cacheté le billet, et qui tout en parlant faisait signe à son commissionnaire d'approcher de lui, à M. Haredale en personne. Attendez la réponse, et apportez-la-moi ici. Dans le cas où M. Haredale serait occupé en ce moment, dites-lui… Peut il se rappeler un message verbal, monsieur l'aubergiste?

— Quand il veut monsieur, répliqua John. Il n'oubliera pas celui- ci.

— Comment êtes-vous certain de cela?»

John lui montra simplement Barnabé, debout, la tête penchée en avant, son oeil sérieux étroitement fixé sur la figure du monsieur qui l'interrogeait, et lui faisant gravement signe de la tête qu'il avait compris ses ordres.

«Dites-lui donc, Barnabé, s'il était occupé, reprit M. Chester, que j'attendrai avec plaisir qu'il soit à sa convenance de se rendre ici, et que je le recevrai (s'il me demande) à n'importe quelle heure, ce soir… Au pis allez, je peux avoir un lit ici, Willet, je suppose?»

Le vieux John, immensément flatté de la notoriété personnelle qu'impliquait cette forme familière d'interpellation répondit d'un air malin: «Mais je le pense, monsieur, je le pense,» et il roulait dans son esprit diverses formes d'éloges, avec l'intention d'en choisir une appropriée aux qualités de son meilleur lit, lorsque ses idées furent mises en déroute par M. Chester, qui donna la lettre à Barnabé en lui commandant de partir à toute vitesse.

«Vitesse! dit Barnabé en serrant le petit paquet dans son gilet!
Vitesse! Si vous voulez voir hâte et mystère, venez ici. Ici!»

En disant cela, il mit sa main, à la grande horreur de John Willet, sur la belle manche de la redingote de M. Chester, et le conduisit à pas furtifs vers la fenêtre du fond.

«Regardez là en bas, dit-il doucement; voyez comme ils chuchotent aux oreilles les uns des autres; et puis comme ils dansent et sautent pour faire croire qu'ils s'amusent! Voyez-vous comme ils s'arrêtent un moment, quand ils présument que personne n'est là qui les voie, et marmottent de nouveau entre eux, et puis comme ils se roulent et gambadent, ravis des méfaits qu'ils viennent de comploter? Regardez-les maintenant. Voyez comme ils tourbillonnent et plongent. Et maintenant ils s'arrêtent encore, et chuchotent ensemble avec précaution. Ils ne songent guère, voyez-vous, combien de fois je me suis couché sur l'herbe pour les épier… Dites donc, quel est le complot qu'ils couvent? Le savez-vous?

— Je ne vois là que du linge, répliqua l'hôte, tel que nous en portons. Il pend sur ces cordes pour sécher, et il voltige au vent.

— Du linge! répéta Barnabé en le regardant presque dans le blanc des yeux et se rejetant aussitôt en arrière. Ha! ha! Eh mais! en ce cas, il vaut mieux être insensé comme moi que d'avoir la raison comme vous! Vous ne voyez pas là des êtres fantastiques semblables à ceux qui habitent le sommeil? Vous ne les voyez pas, vous? Ni des yeux dans les panneaux de vitres, ni des spectres rapides lorsque le vent souffle avec violence, et vous n'entendez pas des voix dans l'air, et vous ne voyez pas des hommes qui marchent dans le ciel? Rien de tout cela n'existe pour vous! Je mène une vie plus joyeuse que vous, avec toute votre raison. Vous êtes des esprits lourds. Les esprits subtils, c'est nous autres. Ha! ha! je ne changerais pas avec vous, moi! avec tout votre esprit.»

En disant cela, il agita son chapeau au-dessus de sa tête et partit comme un trait.

«Étrange créature, ma parole! dit M. Chester en tirant une belle boîte et prenant une prise de tabac.

— Il manque d'imagination, dit M. Willet très lentement et après un long silence; c'est là ce qui lui manque. J'ai essayé de lui en infuser mainte et mainte fois; mais… (John ajouta ceci d'une manière confidentielle) il n'est pas propre à ça, voilà le fait.»

Il serait bien déplacé de rappeler que M. Chester sourit de la remarque de John. Dans tous les cas, cela ne l'empêcha pas de conserver toujours le même regard conciliant et agréable. Toutefois il rapprocha du feu sa bergère, comme s'il eût voulu insinuer qu'il préférait être seul, et John, n'ayant plus d'excuse raisonnable pour rester, le laissa à lui-même.

Le vieux John Willet fut très pensif pendant qu'on prépara le dîner; et, si son cerveau était jamais moins lucide dans un moment que dans un autre, il est fort naturel de supposer qu'il dut y jeter ce jour-là un fier trouble à force de secouer sa tête en ruminant. Que M. Chester, connu dans tout le voisinage pour être au plus mal avec M. Haredale, fût venu de Londres dans l'unique but, semblait-il, de le voir, et qu'il eût choisi le Maypole pour le théâtre de leur entrevue, et qu'il eût envoyé un exprès, c'étaient là autant de pierres d'achoppement contre lesquelles venait se briser toute l'intelligence de John. Sa seule ressource était de consulter le chaudron et d'attendre avec impatience le retour de Barnabé.

Mais Barnabé n'avait jamais été si long à revenir. Le dîner de l'hôte fut servi, enlevé, son vin fut mis sur la table, le feu ravitaillé, l'âtre proprement balayé; le jour baissa, la brune vint, il fit tout à coup noir, et Barnabé ne parut pas. Cependant, quoique John Willet fût plein d'étonnement et de méfiance, son hôte demeura assis dans sa bergère, une jambe sur l'autre, sans plus de dérangement, selon toute apparence, en ses pensées qu'en son costume; le même monsieur tranquille, à son aise, froid, n'ayant pas l'air de songer à autre chose qu'à son cure-dent d'or.

«Barnabé tarde bien, dit John, qui hasarda cette observation en plaçant sur la table une paire de chandeliers ternis, hauts de trois pieds, ou peu s'en faut, et en mouchant les chandelles qui les allongeaient encore.

— Il tarde un peu, répliqua l'hôte en dégustant son vin. Il ne tardera guère davantage, assurément.»

John toussa, et en même temps il dégagea le feu.

«Comme vos routes n'ont pas une très bonne réputation, si du moins j'en peux juger d'après l'accident de mon fils, dit M. Chester, et comme je ne me soucie pas de recevoir un coup sur la tête, ce qui non seulement déconcerte pour l'instant, mais vous met en outre dans une position ridicule aux yeux des gens qui surviennent et vous ramassent, je resterai ici ce soir. Vous m'avez dit, il me semble, que vous aviez un lit de réserve?

— Et un lit, monsieur, répliqua John, un lit comme il y en a peu, même dans les maisons aristocratiques, un lit qui ne bouge pas d'ici, monsieur. J'ai entendu dire que ce lit-là avait près de deux cents ans. Votre noble fils, un beau jeune homme, est la dernière personne, monsieur, qui ait couché dedans il y a six mois.

— Ma foi, vous êtes heureux dans vos recommandations! dit l'hôte en haussant les épaules et roulant sa bergère plus près du feu. Veillez à ce que les draps soient bien séchés monsieur Willet, et faites allumer en même temps un feu vif dans la chambre. Cette maison est humide et glaciale.»

John releva encore les fagots, plus par habitude que par présence d'esprit, ou pour donner satisfaction à l'observation faite, et il était sur le point de se retirer quand on entendit rebondir un pas sur l'escalier. Barnabé entra haletant.

«Il aura le pied à l'étrier dans une heure d'ici, cria-t-il en s'approchant; il a couru à cheval toute la journée, il arrive chez lui à la minute; mais il se remettra en selle, dès qu'il aura mangé et bu, pour venir voir son bien cher ami.

— Est-ce là son message? demanda l'hôte en levant les yeux, mais sans le plus léger trouble, ou du moins sans le plus léger signe de trouble.

— Tout son message, sauf les derniers mots, répliqua Barnabé, mais il en avait la pensée: j'ai vu cela sur sa figure.

— Voici pour votre peine, dit l'autre en lui mettant de l'argent dans la main et le regardant fixement; voici pour votre peine, pénétrant Barnabé.

— Pour Grip, et moi, et Hugh, à partager entre nous, répliqua-t- il en serrant l'argent et en inclinant la tête, tandis qu'il le comptait sur ses doigts. Grip un, moi deux, Hugh trois; le chien, la chèvre, les chats, bon; nous aurons bientôt dépensé ça, je vous en avertis. Arrêtez, regardez. Vous autres hommes sensés, vous ne voyez rien ici, maintenant?»

Il se pencha vivement, un genou sur l'autre, et contempla d'un regard intense la fumée roulant vers le haut de la cheminée en un nuage épais et noir. John Willet, qui paraissait se considérer comme la personne à laquelle Barnabé avait fait particulièrement et principalement allusion en parlant d'hommes sensés, regarda du même côté que lui et avec une physionomie des plus assurées.

«Maintenant, dites-moi où ils vont quand ils s'élancent aussi vite que ça, demanda Barnabé. Pourquoi se serrent-ils de si près en se talonnant les uns les autres, et pourquoi se dépêchent-ils toujours ainsi? Vous me blâmez d'en faire autant, mais je ne fais que prendre exemple sur ces êtres actifs qui m'entourent. Là! les voilà encore! ils se saisissent les uns les autres par leurs basques; et, si vite qu'ils aillent, il y en a d'autres qui les suivent et les rattrapent! La joyeuse danse que c'est là! Je voudrais que Grip et moi pussions nous trémousser de la sorte!

— Qu'a-t-il donc dans cette corbeille qui est sur son dos? demanda l'hôte au bout de quelques moments, durant lesquels Barnabé resta penché sur l'âtre, à regarder le haut de la cheminée et à épier la fumée d'un air sérieux.

— Là dedans? répondit-il en sautant tout droit sur ses pieds, avant que John Willet eût pu répondre, secouant la corbeille et baissant la tête pour écouter. Là dedans? ce qu'il y a là dedans? Dis-le-lui!

— Un démon, un démon, un démon, cria une voix rauque.

— Voici de l'argent! dit Barnabé en le faisant sonner dans sa main, de l'argent pour nous régaler, Grip!

— Hourra! hourra! Hourra! répliqua le corbeau. Allons, courage.
N'aie pas peur. Coa, coa, coa.»

M. Willet, qui semblait douter fortement qu'un chaland ayant un habit à garniture et portant de beau linge dût être exposé au soupçon d'avoir jamais eu le moindre rapport avec d'aussi vilains messieurs que le corps infernal dont l'oiseau se vantait d'être membre, emmena Barnabé là-dessus, pour éviter toute autre observation malsonnante, et quitta la chambre en faisant sa plus belle révérence.

CHAPITRE XI.

Grandes nouvelles ce soir-là pour les habitués réguliers du Maypole! Quand chacun d'eux entrait séparément pour occuper la place qui lui était échue en partage dans le coin de la cheminée, John, avec une lenteur de débit très frappante et un chuchotement apoplectique, lui communiquait que M. Chester était seul dans l'appartement d'en haut, et qu'il y attendait M. Geoffroy Haredale, auquel il avait envoyé une lettre (sans doute d'une nature menaçante) par les mains de Barnabé, qui se trouvait là.

Pour un petit noyau de fumeurs et de cancaniers affamés, rarement à pareille fête, c'était la plus admirable des aubaines. Il y avait là un bon mystère, bien sombre, et qui se développait sous le toit même qui les abritait, servi tout chaud, pour ainsi dire, au coin du feu, et dont ils allaient se régaler sans le moindre trouble, la moindre peine. On ne saurait croire quel goût, quelle saveur cela donnait à la boisson, quel nouveau parfum au tabac. Chacun fumait sa pipe avec une figure pleine de graves et sérieuses délices, et en regardant son voisin avec une sorte de paisible congratulation. Oui, on sentait si bien que c'était une soirée spéciale, une véritable fête, que, sur la motion du petit Salomon Daisy, chacun (y compris John lui-même) déboursa ses six pence pour un pot de flip[13], breuvage agréable qui fut préparé le plus diligemment possible, et placé au milieu d'eux sur le carreau de brique, afin de le faire bouillir doucement et mijoter à petit feu, pour qu'en même temps l'odorante vapeur, s'élevant parmi eux et se combinant avec les guirlandes de fumée qui sortaient de leurs pipes, les enveloppât d'une délicieuse atmosphère de leur goût, et les dérobât au monde entier. L'ameublement même de la salle en devenait plus moelleux et prenait une teinte plus foncée; les plafonds et les murs avaient l'air plus noirs et d'un plus beau poli; les rideaux semblaient d'un rouge plus éclatant; les flammes étaient plus vives et plus hautes, et les grillons gazouillaient dans l'âtre avec plus de satisfaction qu'à l'ordinaire.

Il y avait là pourtant deux personnages qui prenaient une bien petite part au contentement général. L'un était Barnabé lui-même, qui dormait, ou, pour éviter d'être assiégé de questions, feignait de dormir dans l'encoignure de la cheminée; l'autre était Hugh, qui dormait aussi, étendu sur le banc du côté opposé, à la pleine lueur du feu flamboyant.

La lumière qui tombait sur cette forme inerte la montrait dans toutes ses musculeuses et élégantes proportions. C'était celle d'un jeune homme au robuste corps d'athlète, à la vigueur de géant, dont la figure brûlée par le soleil et le cou basané, couverts d'une chevelure d'un noir de jais, eussent pu servir de modèle à un peintre. Vêtu, de la manière la plus négligée, d'un costume des plus grossiers et des plus rudes, avec des brins de paille et de foin, son lit habituel, attachés çà et là et mêlés à ses boucles vierges du peigne, il s'était endormi dans une posture aussi sans façon que son habillement. La négligence et le désordre de toute sa personne, avec quelque chose de farouche et de sombre dans ses traits, lui donnaient une pittoresque apparence qui attira les regards, même des clients du Maypole, quoiqu'ils le connussent bien, et fit dire au long Parkes que jamais Hugh n'avait plus ressemblé que ce soir à un coquin de braconnier.

«Il attend ici, je suppose, dit Salomon, afin de prendre le cheval de M. Haredale.

— En effet, monsieur, répliqua John Willet. Il n'est pas souvent dans la maison, vous savez; il est mieux à son aise parmi les chevaux que parmi les hommes. Je le considère lui-même comme un animal.»

Accompagnant cette opinion d'un haussement d'épaules qui avait l'air de vouloir dire: «Nous ne pouvons pas espérer que chacun nous ressemble,» John remit sa pipe dans la bouche, et fuma comme quelqu'un qui sent sa supériorité sur le commun des hommes.

«Ce gaillard-là, monsieur, dit John ôtant de nouveau sa pipe de ses lèvres, après un entr'acte assez long et en montrant Hugh avec le tuyau, quoiqu'il ait en lui toutes ses facultés, mises en bouteilles et bien bouchées, par exemple, si je peux m'exprimer ainsi…

— Très bien! dit Parkes en inclinant la tête. Excellentes expressions, Johnny. Vous allez empoigner quelqu'un tout à l'heure Je vois que vous êtes en veine, ce soir.

— Prenez garde, dit M. Willet, sans la moindre gratitude pour le compliment, que je ne vous empoigne tout le premier, monsieur, c'est ce que je ne manquerai pas de faire si vous m'interrompez quand je fais des observations.

— Ce gaillard-là, disais-je, quoiqu'il ait toutes ses facultés au dedans de lui-même d'un côté ou d'un autre, mises en bouteilles et bien bouchées n'a pas plus d'imagination que Barnabé n'en a. Et pourquoi n'en a-t-il pas plus?»

Les trois amis secouèrent leurs têtes l'un vers l'autre, comme pour dire par ce simple geste, sans se donner la peine d'ouvrir leurs lèvres: «Remarquez-vous l'esprit philosophique de notre ami?»

«Pourquoi n'en a-t-il pas? reprit John en frappant doucement la table de sa main étendue. Parce qu'on ne les lui a point débouchées lorsqu'il était petit garçon, voilà pourquoi. Qu'aurait été chacun de nous, si nos pères ne nous avaient point débouché nos facultés? Qu'aurait été mon petit garçon Joe, si je ne lui avais point débouché ses facultés? Écoutez-vous ce que je suis en train de vous dire, messieurs?

— Ah! certes oui, nous vous écoutons, cria Parkes. Continuez pour notre instruction, Johnny.

— Conséquemment alors, dit M. Willet, ce gaillard-là, dont la mère, lorsqu'il était tout petit garçon, fut pendue avec six autres, pour avoir passé de faux billets de banque, et c'est une bénédiction de penser combien il y a de gens pendus par fournée toutes les six semaines, pour cela ou pour autre chose, car ça montre l'extrême vigilance de notre gouvernement, ce gaillard-là, qui fut dès lors abandonné à lui-même, qui eut à garder les vaches, à servir d'épouvantail aux oiseaux, à faire je ne sais quoi pour gagner son pain, qui arriva par degrés à soigner les chevaux, et par la suite des temps à coucher dans les greniers et la litière, au lieu de dormir sous les meules de foin et les haies, jusqu'à ce qu'enfin il devînt le palefrenier du Maypole, pour sa nourriture, son logement et une modique somme annuelle; ce gaillard-là qui ne sait ni lire ni écrire, et qui n'a jamais eu beaucoup de rapports avec autre chose que des animaux, et qui n'a jamais vécu en aucune manière autrement que comme les animaux parmi lesquels il a vécu, c'est un animal, et, ajouta M. Willet, en tirant des prémisses sa conclusion logique, il doit être traité en conséquence.

— Willet, dit Salomon Daisy, qui avait témoigné quelque impatience à voir l'intrusion d'un sujet si indigne dans le thème bien plus intéressant de leur conversation, lorsque M. Chester est arrivé ce matin, a-t-il demandé la grande chambre?

— Il déclara, monsieur, dit John, qu'il désirait un vaste appartement. Oui, c'est certain.

— Eh bien! voulez-vous que je vous dise? reprit Salomon en parlant doucement et d'un air sérieux. Ils vont s'y battre en duel, lui et M. Haredale.»

Chacun regarda M. Willet, après cette insinuation alarmante. M. Willet regarda le feu, en pesant dans son propre esprit les résultats qu'une telle rencontre aurait, selon toute apparence, pour l'établissement.

«Possible, dit John, je ne sais pas… Je suis sûr… Je me rappelle que, la dernière fois que je suis monté là-haut, il avait mis les chandeliers sur les tablettes de la cheminée.

— C'est une chose aussi évidente, répliqua Salomon, que le nez de
Parkes sur sa figure.

M. Parkes, dont le nez était fort gros, le frotta, et eut l'air de considérer ceci comme une personnalité. C'est qu'ils se battront dans cette chambre. Rien de plus commun, vous le savez par les journaux, que les duels des gentlemen dans les cafés, sans témoins. L'un d'eux sera blessé ou peut-être tué dans cette auberge.

— Alors c'était un cartel que la lettre dont Barnabé fut le porteur, hein? dit John.

— Contenant une bande de papier avec la mesure de son épée dessus, je paierais une guinée, répondit le petit homme. Nous connaissons le caractère de M. Haredale. Vous nous avez raconté ce que Barnabé avait dit de ses regards, quand il revint. Croyez-moi, je suis dans le vrai. Maintenant, attention.»

Le flip n'avait pas encore eu de saveur. Le tabac n'avait été qu'un vil produit du sol anglais, comparé à son parfum d'à présent. Un duel dans la grande vieille chambre au premier étage, et le meilleur lit de l'hôtel commandé d'avance pour le blessé!

«Mais sera-ce à l'épée ou au pistolet? dit John.

— Dieu le sait. Peut être au pistolet et à l'épée, répliqua Salomon. Ces messieurs-là portent l'épée, et ils peuvent aisément avoir des pistolets dans leurs poches, il est fort probable, ma foi qu'ils en ont. S'ils tirent l'un sur l'autre sans se toucher, alors ils dégaineront et se mettront à en découdre sérieusement.»

Un nuage passa sur la figure de M. Willet, lorsqu'il réfléchit aux vitres cassées, aux rideaux endommagés, mais s'étant expliqué à lui-même que l'un des deux adversaires survivrait probablement et payerait le dégât, sa figure redevint rayonnante.

«Et puis, dit Salomon, regardant tour à tour chaque figure, nous aurons alors sur le plancher une de ces taches qui ne s'en vont jamais. Si M. Haredale gagne, croyez-moi, ce sera une tache profonde, ou, s'il perd, c'en sera une plus profonde encore, car jamais il ne cédera qu'il ne soit abattu. Nous en savons quelque chose, hein?

— Ah! oui nous en savons quelque chose, chuchotèrent-ils tous ensemble.

— Quant à jamais disparaître, continua Salomon, je vous dis que jamais, cela ne pourra se faire. Ne savez-vous pas qu'on a essayé pareille chose dans une certaine maison que vous connaissez?

— La Garenne! cria John. Non, bien sûr!

— Si, bien sûr, si vraiment. Seulement il y a très peu de gens qui le sachent Et, avec tout cela, on en a assez causé. On rabota le parquet pour la faire disparaître: mais elle y resta. Le rabot entama le parquet profondément, elle glissa plus profondément. On posa de nouvelles planches; mais une grande tache perça encore, et se montra à l'ancienne place. Et… Écoutez; approchez-vous. M. Geoffroy Haredale fit de cette chambre son cabinet d'étude, et c'est là qu'il s'assoit, ayant toujours (à ce que j'ai entendu dire) son pied sur la tache, parce qu'il a la conviction, après y avoir longtemps et beaucoup pensé, que jamais elle ne s'effacera qu'il ne découvre l'homme qui commit le crime.»

Ce récit finissait, et ils se rapprochaient tous du feu en cercle, lorsque retentit au dehors le piétinement d'un cheval.

«C'est lui! cria John, se levant avec précipitation. Hugh! Hugh!»

Le dormeur bondit sur ses pieds, tout chancelant, et s'élança derrière son maître.

John revint presque aussitôt, introduisant avec des marques d'extrême déférence (car M. Haredale était son propriétaire) le visiteur longtemps attendu. Celui-ci entra à grands pas dans la salle, en faisant résonner ses grosses bottes sur le carreau; il parcourut d'un oeil perçant le groupe qui le saluait, et il souleva son chapeau pour reconnaître leur hommage de profond respect.

«Vous avez ici, Willet, un étranger qui m'a envoyé quelqu'un, dit- il d'une voix dont le timbre était naturellement grave et sévère. Où est-il?

— Dans la grande chambre d'en haut, monsieur, répondit John.

— Conduisez-moi. Votre escalier est sombre, autant que je me rappelle. Messieurs, bonsoir.»

En disant cela, il fit signe à l'aubergiste d'aller devant; et, lorsqu'il sortit de la salle, on entendit résonner ses bottes sur l'escalier. Le vieux John, dans son agitation, éclairait ingénieusement tout autre chose que le chemin, et trébuchait à chaque pas.

«Arrêtez! lui dit M. Haredale, quand ils eurent atteint le palier.
Je peux m'annoncer moi même. Je n'ai plus besoin de vous.»

Il mit la main sur la porte, entra, et la referma pesamment. M. Willet n'était pas du tout disposé à rester là tout seul pour écouter, d'autant plus que les murs étaient fort épais. Il descendit donc plus vite qu'il n'était monté, pour aller rejoindre en bas ses amis.

CHAPITRE XII.

Il y eut une courte pause dans la chambre de cérémonie du Maypole, pendant le temps que M. Haredale essaya la serrure pour s'assurer qu'elle était bien fermée, et traversant à grands pas la sombre pièce jusqu'à l'endroit où le paravent entourait une petite place de lumière et de chaleur, il se présenta, brusquement et en silence, devant l'hôte souriant.

Si ces deux hommes n'avaient pas plus de sympathie dans leurs pensées intimes que dans leur extérieur, leur entrevue ne promettait pas d'être très calme ni très agréable. Sans qu'il y eût entre eux une grande différence d'âge, ils étaient sous tous les autres rapports aussi dissemblables et aussi opposés l'un à l'autre que deux hommes peuvent l'être. L'un avait la parole douce, une forme délicate une correcte élégance, l'autre, corpulent, carré par la base, négligemment habillé, rude et brusque dans ses façons d'un aspect sévère, avait, en son humeur actuelle, un regard aussi maussade que son langage. L'un gardait un calme et tranquille sourire, l'autre, un froncement de sourcils plein de méfiance. Le nouveau venu, véritablement, semblait s'appliquer à faire voir par chacun de ses accents et de ses gestes son antipathie décidée et son hostilité systématique contre l'homme qu'il venait trouver. Celui-ci semblait sentir que le contraste était en sa faveur, et puiser dans cet avantage un contentement paisible qui le mettait plus à son aise que jamais.

«Haredale, dit ce monsieur sans la moindre apparence d'embarras ou de réserve je suis charmé de vous voir.

— Trêve de compliments. Ils sont déplacés entre nous, répliqua l'autre en agitant sa main. Dites-moi simplement ce que vous avez à me dire. Vous m'avez demandé une entrevue. Me voici. Pourquoi nous retrouvons-nous face à face?

— Toujours à ce que je vois, le même caractère franc et impétueux!

— Bon ou mauvais, je suis, monsieur, répliqua l'autre en appuyant son bras sur le chambranle de la cheminée, et tournant un regard hautain sur celui qui occupait la bergère, l'homme que j'ai accoutumé d'être. Je n'ai perdu ni mes vieilles sympathies ni mes vieilles antipathies; ma mémoire ne me fait pas défaut de l'épaisseur d'un cheveu. Vous m'avez demandé une entrevue… Je vous le répète, me voici.

— Notre entrevue, Haredale, dit M. Chester, en donnant un petit coup sur sa tabatière et accompagnant d'un sourire le geste d'impatience que l'autre avait fait, à son insu peut-être, vers son épée, sera une conférence pacifique, j'espère?

— Je suis venu ici, répliqua l'autre, selon votre désir, me tenant pour engagé à venir vous trouver, quand et où vous le voudrez. Je ne suis pas venu pour faire assaut d'agréables discours ni de protestations vaines. Vous êtes un homme du monde à la langue dorée, monsieur, et à ce jeu-là je ne suis pas de force avec vous. Le dernier homme ici-bas avec lequel j'entrerais en lice pour un combat de doux compliments et de grimaces masquées, est M. Chester, je vous l'assure. Impossible à moi de lui tenir tête avec de telles armes, et j'ai toute raison de croire que peu d'hommes en seraient capables.

— Vous me faites beaucoup d'honneur, Haredale, répliqua l'autre avec le plus grand calme, et je vous remercie. Je serai franc avec vous.

— Pardon, vous serez, dites-vous?

— Franc, ouvert, parfaitement candide.

— Ah! cria M. Haredale en faisant rentrer son haleine avec un sourire sarcastique; mais je ne veux pas vous interrompre.

— Je suis si résolu à suivre cette marche, répliqua l'autre en dégustant son vin d'un air très circonspect, que je me suis promis de n'avoir pas de querelle avec vous, et de ne pas me laisser entraîner à quelque expression chaleureuse ou à quelque mot hasardé.

— En cela, j'aurai encore vis-à-vis de vous, dit M. Haredale, une grande infériorité. Votre empire sur vous-même…

— Ne saurait être troublé quand il sert mes desseins, voulez-vous dire, répliqua l'autre, l'interrompant avec la même aménité. Soit je vous l'accorde, et j'ai un dessein à poursuivre maintenant vous en avez un aussi. Notre but est le même j'en suis sûr. Permettez- nous de l'atteindre comme des hommes raisonnables qui ont cessé d'être des petits garçons il y a déjà quelque temps. Voulez-vous boire?

— Je bois avec mes amis, répliqua l'autre.

— Au moins, dit M. Chester, vous voudrez bien vous asseoir?

— Je resterai debout, répliqua impatiemment M. Haredale, sur ce foyer dénudé misérable, et je ne le souillerai pas, tout déchu qu'il est, par de l'hypocrisie. Continuez!

— Vous avez tort, Haredale, dit l'autre en croisant ses jambes et souriant, tandis qu'il tenait son verre levé à la brillante lueur de l'âtre. Vous avez réellement tort. Le monde est un théâtre mouvant où nous devons nous accommoder aux circonstances, naviguer avec le courant aussi mollement que possible, nous contenter de prendre la mousse pour la substance, la surface pour le fond, la fausse monnaie pour la bonne. Je m'étonne qu'aucun philosophe n'ait jamais établi que notre globe est creux comme le reste. Il devrait l'être, si la nature est conséquente dans ses oeuvres.

— Vous pensez qu'il l'est, peut-être.

— J'affirmerais, répliqua-t-il en buvant son vin à petits traits, qu'il ne saurait y avoir le moindre doute là-dessus. Voilà qui est bien. Quant à nous, en jouant avec ce grelot, nous avons eu le guignon de nous heurter et de nous brouiller. Nous ne sommes pas ce que le monde appelle des amis, mais nous n'en sommes pas moins pour cela des amis aussi bons, aussi vrais, aussi aimants que les neuf dixièmes de ceux auxquels on décerne ce titre. Vous avez une nièce et moi j'ai un fils, un beau garçon, Haredale, mais un peu fou. Ils tombent amoureux l'un de l'autre, et forment ce que ce même monde appelle un attachement voulant dire quelque chose de capricieux et de faux comme le reste, et qu'on n'aurait qu'à abandonner librement à sa destinée pour qu'il crevât bientôt comme toute autre bulle. Mais, si nous les laissons faire, bonsoir, tout est dit. La question est donc celle-ci: Nous tiendrons-nous à distance l'un et l'autre, parce que la société nous appelle des ennemis, et souffrons-nous qu'ils se précipitent dans les bras l'un de l'autre lorsque, en nous rapprochant raisonnablement, comme nous le faisons maintenant, nous pouvons empêcher cela et les séparer?

— J'aime ma nièce, dit M. Haredale après un court silence. C'est un mot qui sonne étrangement peut-être à vos oreilles; mais je l'aime.

— Étrangement, mon bon garçon! cria M. Chester en remplissant de nouveau son verre avec nonchalance et en ôtant son cure-dent. Pas du tout. J'ai aussi du goût pour Ned[14], ou, comme vous dites, je l'aime; c'est le terme usité entre si proches parents. J'aime Ned avec passion; il est étonnamment bon garçon, et joli garçon, qui plus est, un peu fou et faible encore, voilà tout: mais le fait est, Haredale, car je serai franc comme je vous ai promis de l'être, qu'indépendamment de n'importe quelle répugnance nous pourrions avoir, vous et moi, à nous allier l'un à l'autre, et indépendamment de la différence de religion qui existe entre nous (et, diable! c'est important), je ne saurais consentir à un mariage de ce genre. Ned et moi nous ne saurions y consentir, c'est impossible.

— Maîtrisez votre langue, au nom du ciel, si cette conversation doit durer, répliqua M. Haredale d'un ton farouche. Je vous ai dit que j'aime ma nièce. Pensez-vous que, cela étant, je voudrais jeter son coeur à n'importe quel homme qui eût de votre sang dans les veines?

— Vous voyez, dit l'autre sans la moindre émotion, l'avantage qu'il y a d'être franc et ouvert. C'est juste ce que j'allais ajouter, sur mon honneur! Je suis étonnamment attaché à Ned, je raffole de lui, en vérité; aussi, quand il nous serait possible de nous effacer tout à fait, vous et moi, dans cette affaire, resterait toujours cette dernière objection, que je regarde comme insurmontable.

— Écoutez-moi bien, dit M. Haredale, marchant vers la table et mettant sa main dessus pesamment, si n'importe quel homme croit, ose croire que moi, dans mes paroles, dans mes actions, dans mes rêves les plus extravagants, j'aie jamais eu l'idée de favoriser la recherche d'Emma Haredale par quelqu'un qui vous touchât de près, n'importe par quel motif, je ne me soucie pas de le savoir, il ment; il ment, et il me fait une grave injure, rien que de le croire.

— Haredale, répliqua l'autre en se balançant d'un air convaincu, et le confirmant par des signes de tête dirigés vers le foyer, c'est extrêmement noble et viril, c'est réellement très généreux de votre part de me parler comme vous faites, franchement et à coeur ouvert. Ce sont exactement là mes sentiments, oui, ma parole; mais vous les exprimez avec beaucoup plus de force et de puissance que je ne saurais le faire. Vous connaissez ma nature indolente, et vous me pardonnerez, j'en suis sûr.

— Quelque décidé que je sois à défendre à ma nièce toute correspondance avec votre fils et à rompre leurs relations ici, cela dût-il causer la mort d'Emma, dit M. Haredale, qui s'était promené en long et en large, je voudrais y mettre de la bonté et de la tendresse autant que possible. Je suis chargé d'un dépôt que ma nature n'est pas propre à comprendre, et, par cette raison, la simple nouvelle qu'il y a entre eux de l'amour tombe sur moi ce soir presque pour la première fois.

— Je suis plus enchanté que je ne pourrais vous le dire, répliqua M. Chester du ton le plus doux, de trouver mes impressions personnelles ainsi confirmées. Vous voyez ce que notre entrevue a d'avantageux. Nous nous comprenons l'un l'autre, nous sommes tout à fait d'accord, nous avons une explication complète, et nous savons quelle marche suivre. Eh mais, pourquoi ne goûtez-vous pas au vin de votre locataire? Il est réellement très bon.

— Qui donc, je vous prie, dit M. Haredale, a aidé Emma ou votre fils? Quels sont leurs intermédiaires, leurs agents? savez-vous?

— Toutes les bonnes gens par ici, le voisinage en général, je pense, répliqua l'autre avec son plus affable sourire. Le messager que je vous ai envoyé aujourd'hui se distingue parmi tous les autres.

— L'idiot? Barnabé?

— Cela vous étonne? J'en suis bien aise, car j'étais un peu étonné de cela moi-même. Oui, j'ai arraché cela de sa mère, une sorte de femme très convenable; c'est d'elle, en vérité, que j'ai principalement appris combien la chose était devenue sérieuse. J'ai résolu de me rendre à cheval ici, aujourd'hui, et d'avoir avec vous une conférence sur ce terrain neutre. Vous avez plus d'embonpoint qu'autrefois, Haredale, mais vous avez bien bonne mine.

— Notre affaire, je le présume, tire à sa fin, dit M. Haredale avec un air d'impatience qu'il ne se donnait pas la peine de cacher. Comptez sur moi, monsieur Chester, ma nièce changera dès à présent. J'en appellerai, ajouta-t-il d'un ton plus bas, à son coeur de femme, à sa dignité, à son orgueil, à son devoir.

— C'est ce que je ferai auprès de Ned, dit M. Chester en réintégrant à leur place, sur la grille du foyer, avec le bout de sa botte, quelques débris errants du fagot. S'il y a quelque chose de réel dans le monde, ce sont ces sentiments si beaux, ces obligations naturelles qui doivent subsister entre un père et un fils. Je lui poserai la question sur le double terrain du sentiment moral et religieux. Je lui représenterai que nous ne pouvons pas absolument consentir à cela; que j'ai toujours visé de loin à un bon mariage pour lui, moyennant une provision décente pour moi dans l'automne de la vie; qu'il y a un grand nombre d'aboyeurs à payer, dont les réclamations sont parfaitement fondées en droit et en justice, et qui doivent être satisfaits sur la dot de sa femme; bref, que les sentiments les plus élevés, les plus honorables de notre nature, toutes les considérations de devoir et d'amour filial, et toutes les autres choses de ce genre, exigent impérieusement qu'il prenne la fuite avec une héritière.

— Et qu'il lui brise le coeur le plus vite possible? dit
M. Haredale en mettant son gant.

— Ned fera en cela exactement comme il lui plaira, répliqua l'autre en buvant son vin à petits traits; c'est entièrement son affaire. Je ne voudrais pas pour tout au monde me mêler des affaires de mon fils, Haredale, au delà d'un certain point. La parenté entre père et fils, vous savez, est positivement une sorte de lien sacré… Ne me laisserez-vous pas vous persuader de prendre un verre de vin?… Allons! comme il vous plaira, comme il vous plaira, ajouta-t-il en se servant lui-même derechef.

— Chester, dit M. Haredale, après un court silence durant lequel il porta de temps en temps sur le visage souriant de son interlocuteur des regards prolongés, vous avez la tête et le coeur d'un mauvais génie, en toute occasion de tromper.

— À votre santé, dit l'autre, avec un signe de tête qui semblait le remercier; mais vous disiez…?

— Si maintenant, continua M. Haredale, nous trouvions qu'il fût difficile de séparer ces jeunes gens, de rompre leurs rapports; si, par exemple, vous trouviez la chose difficile de votre côté, quelle marche vous proposez-vous de suivre?

— Rien de plus simple, mon bon garçon, rien de plus aisé, répliqua l'autre en haussant les épaules et s'étendant plus confortablement devant le feu. Je déploierai alors ces facultés puissantes au sujet desquelles vous me donnez de si grandes et si flatteuses louanges, quoique, ma parole, je ne sois pas digne d'être comblé de vos compliments; et je recourrai à quelques petits subterfuges assez communs pour exciter la jalousie et le ressentiment. Vous voyez?

— Bref, justifiant les moyens par la fin, il nous faudra, comme dernière ressource pour les arracher l'un à l'autre, recourir à la perfidie et au mensonge? dit M. Haredale.

— Oh! non. Fi! Fi! répliqua l'autre en aspirant une prise de tabac avec délices et volupté. Pas de mensonge. Seulement un peu de manège, un peu de diplomatie, un peu d'intrigue, c'est le mot.

— Je regrette, dit M. Haredale en faisant çà et là quelques pas, puis s'arrêtant, puis faisant quelques pas encore comme quelqu'un qui était mal à son aise, de n'avoir pas pu prévoir et empêcher cela. Mais, puisque c'est allé si loin qu'il nous est nécessaire d'agir, reculer ou regretter ne sert de rien. Allons! je seconderai vos efforts de tout mon pouvoir. C'est le seul sujet, dans tout le vaste horizon de la pensée humaine, sur lequel nous soyons tous les deux d'accord. Nous agirons de concert, mais à part. Il ne sera pas besoin, j'espère, d'en conférer encore ensemble.

— Est-ce que vous vous en allez? dit M. Chester en se levant avec une gracieuse nonchalance. Laissez-moi vous éclairer jusqu'au bas de l'escalier.

— Restez assis, je vous prie, répliqua l'autre sèchement. Je connais le chemin.»

En disant cela, il fit un mouvement de main très léger, remit son chapeau sur sa tête en même temps qu'il tournait les talons, et s'en alla d'un pas retentissant, comme il était venu, ferma la porte derrière lui, et descendit l'escalier dont il réveilla l'écho.

«Peuh! un très grossier animal, en vérité! dit M. Chester en se replaçant dans sa bergère. Une brute des plus farouches; un vrai blaireau à face humaine!»

John Willet et ses amis, qui avaient été très attentifs pour entendre le cliquetis des épées ou les détonations des pistolets dans la grande chambre, et qui avaient réglé d'avance l'ordre dans lequel ils s'y précipiteraient au premier appel, procession où le vieux John avait eu le soin de s'arranger de façon à se réserver l'arrière-garde, furent fort étonnés de voir M. Haredale descendre sans une égratignure, demander son cheval, et s'éloigner au pas, d'un air pensif. Après y avoir un peu réfléchi, on décida qu'il avait laissé le monsieur du premier étage pour mort, et que, s'il montrait tant de calme, c'était un stratagème pour qu'on ne s'avisât ni de le soupçonner ni de le poursuivre.

Comme cette conclusion impliquait pour eux la nécessité de monter sur-le-champ à la grande chambre pour s'en assurer, ils étaient sur le point de le faire dans l'ordre convenu, lorsqu'un coup de sonnette assez vif, qui semblait dénoter chez l'hôte assez de vigueur encore, renversa toutes leurs conjectures et les enveloppa dans la plus grande incertitude. Enfin M. Willet consentit à monter lui-même, escorté de Hugh et de Barnabé, les plus solides et intrépides gaillards qui fussent sur les lieux; ils pourraient se montrer avec lui, sous prétexte d'être venus pour emporter les verres.

Fort de cette protection, le brave John, à la large figure, entra dans la chambre hardiment avec une avance d'un demi-pas, et reçut sans trembler la demande d'un tire-botte. Mais lorsque le tire- botte eut été apporté, et que l'aubergiste prêta à son hôte sa robuste épaule, on observa que, pendant que celui-ci ôtait ses bottes, M. Willet les regarda extrêmement, et que ses gros yeux, bien plus ouverts que de coutume, parurent exprimer quelque surprise et quelque désappointement de ne pas les trouver pleines de sang. Il se ménagea aussi l'occasion d'examiner le gentleman du plus près qu'il put, s'attendant à découvrir sur sa personne un certain nombre de trous faits par l'épée de son adversaire. N'en découvrant aucun toutefois, et remarquant par la suite du temps que son hôte était aussi froid, aussi régulier dans sa tenue et dans son humeur qu'il l'avait été toute la journée, le vieux John à la fin poussa un profond soupir, et commença à penser qu'il n'était pas question de duel pour ce soir.

«Et maintenant, Willet, dit M. Chester, si la chambre est bien échauffée, j'essayerai les mérites de ce fameux lit.

— La chambre, monsieur, répliqua John en prenant une chandelle, et invitant d'un coup de coude Barnabé et Hugh à les accompagner, en cas que le monsieur vînt à tomber soudainement évanoui ou mort de quelque blessure interne, la chambre est aussi chaude qu'une croûte au pot. Barnabé, prenez cette autre chandelle, et allez devant. Hugh, suivez-nous, monsieur, avec la bergère.»

C'est dans cet ordre, et encore, pour plus de sûreté, tenant sa chandelle fort près de l'hôte; tantôt lui en faisant sentir la chaleur autour des jambes, tantôt risquant de mettre le feu à sa perruque, et lui demandant sans cesse pardon avec une grande gaucherie et beaucoup d'embarras, que John conduisit ce personnage à la meilleure chambre à coucher. Presque aussi spacieuse que la pièce d'où ils étaient venus, elle contenait, près du feu, pour avoir plus chaud, un grand et antique lit d'un aspect tumulaire, tendu de brocart fané et orné, au sommet de chaque montant sculpté, d'une touffe de plumes qui jadis avaient été blanches, mais que l'âge et la poussière avaient rendues semblables à des panaches de corbillard et de catafalque.

«Bonsoir, mes amis, dit M. Chester avec un doux sourire, en s'asseyant, après avoir considéré la chambre d'un bout à l'autre, dans la bergère, que ses serviteurs roulèrent devant le feu. Bonsoir, Barnabé, mon bon garçon; vous dites quelques prières avant de vous coucher, j'espère?»

Barnabé fit un signe affirmatif.

«Il a comme ça des bêtises qu'il appelle ses prières, monsieur, dit John officieusement. J'ai bien peur que là dedans il n'y ait pas grand chose de bon.

— Et Hugh? dit M. Chester en se tournant vers celui-ci.

— Moi, non, répondit-il. Je connais les siennes (et il montra Barnabé), elles ne sont pas mal. Il les chante quelquefois sur la paille. J'écoute.

— Monsieur, c'est tout à fait un animal, chuchota John à l'oreille de son hôte avec dignité. Vous l'excuserez, certainement. S'il a une espèce d'âme, ce doit être si peu que rien, et ce qu'il fait ou ne fait pas sur ce point n'importe guère. Bonsoir, monsieur.

M. Chester répliqua: «Dieu vous bénisse!» avec une ferveur des plus touchantes; et John, faisant signe à ses gardes du corps d'aller devant, sortit de la chambre après une révérence, et laissa l'hôte libre de reposer dans l'antique lit du Maypole.

CHAPITRE XIII.

Si Joseph Willet, le jeune homme dénoncé aux Apprentis et proscrit par eux, s'était trouvé à la maison quand l'hôte courtois de son père se présenta devant la porte du Maypole, c'est-à-dire si ce n'avait pas été, par une malice du sort, une des six fois de l'année entière dans lesquelles il était libre de s'absenter tout le jour durant sans question ni reproche, il serait parvenu, de manière ou d'autre, à plonger au fin fond du mystère de M. Chester, et à pénétrer son dessein avec la même certitude que s'il eût été son confident et conseiller. Dans cet heureux cas, les amants auraient été vite avertis des maux qui les menaçaient, et aidés, par-dessus le marché, de diverses inspirations aussi sages qu'opportunes; car Joe, en pensées comme en actions, tenait toutes ses sympathies et ses meilleurs souhaits à la disposition de nos jeunes gens, et était fermement dévoué à leur cause. Cette disposition provenait-elle de ses anciennes préventions en faveur de la jeune demoiselle, dont l'histoire l'avait environnée dans son esprit, presque au sortir du berceau, de circonstances d'un intérêt extraordinaire; ou de son attachement au jeune monsieur dans la confidence duquel il s'était presque imperceptiblement glissé, par son esprit subtil et ses vives allures, ainsi qu'en lui rendant plusieurs services d'importance comme éclaireur et comme messager? Que ce fût cela ou autre chose, par exemple, les persécutions fatigantes et les manies ennuyeuses de son vénérable père, ou bien encore quelque petite affaire d'amour secrète, qui le disposait favorablement à servir d'autres amoureux comme lui: il est inutile de chercher à le savoir, d'autant plus que Joe n'était pas là, et qu'il n'avait pas par conséquent, dans cette conjoncture, d'occasion particulière de fixer nos doutes par sa conduite.

C'était, par le fait, le vingt-cinq mars, jour qui comme beaucoup de gens le savent à leurs dépens, est, de temps immémorial, une de ces désagréables époques qu'on appelle le terme. Ce jour là donc, John Willet se faisait chaque année un point d'honneur de régler son compte en espèces sonnantes avec un certain marchand de vin et distillateur de la Cité de Londres, et de remettre dans les mains de ce négociant un sac de toile contenant l'exact montant de la somme, pas un penny de plus, pas un penny de moins, c'était pour Joe l'objet d'un voyage aussi sûr et aussi régulier que le retour annuel du vingt-cinq mars.

Le voyage s'accomplissait sur une vieille jument grise, sur laquelle John s'était fait dans l'esprit un système d'idées préconçues, par exemple, qu'elle était capable de gagner un couvert ou une tasse d'argent à la course si elle voulait l'essayer. Elle ne l'avait jamais essayé, et il ne fallait plus compter qu'elle l'essayât jamais maintenant, car elle était âgée de quelque quatorze ou quinze ans, poussive, ensellée et passablement râpée de la crinière et de la queue. Nonobstant ces légères imperfections, John était fier de son animal, et lorsque Hugh, en tournant, l'eut amenée jusqu'à la porte il se retira pour l'admirer à son aise dans le comptoir, et là, caché par un bosquet de citrons, il se mit à rire avec orgueil.

«Voilà ce qui s'appelle une jument, Hugh! dit John, quand il eut recouvré assez d'empire sur lui même pour reparaître à la porte. Voilà une gracieuse créature! regardez-moi cette ardeur! regardez- moi ces os!»

Pour des os, il y en avait suffisamment, sans aucun doute, c'est ce que semblait penser Hugh, assis en travers sur la selle, paresseusement plié en deux, son menton touchant presque ses genoux, et, ne s'inquiétant ni des étriers qui pendillaient, ni de la bride flottante, il sauta de haut en bas sur la petite pelouse devant la porte.

«Songez à avoir bien soin d'elle, monsieur, dit John, laissant cet être inférieur, pour s'adresser à la sensibilité de son fils et héritier, qui parut alors équipé complètement et tout prêt à monter en selle; n'allez pas trop vite!

— J'en serais bien embarrassé, j'imagine, père, répondit Joe en jetant sur l'animal un regard de désespoir.

— Pas de vos impertinences, monsieur, s'il vous plaît, riposta le vieux John. Quelle monture vous faut-il donc, monsieur? Un âne sauvage ou un zèbre en serait une trop pacifique pour vous, n'est- ce pas, monsieur? Vous voudriez monter un lion rugissant, monsieur; n'est-ce pas, monsieur? Taisez-vous, monsieur.»

Lorsque M. Willet, dans ses querelles avec son fils, avait épuisé toutes les questions qui s'offraient à son esprit, et que Joe n'avait répondu rien du tout, généralement il concluait en lui ordonnant de se taire.

«Et quelle idée a donc ce petit garçon, ajouta M. Willet, après l'avoir considéré quelque temps d'un air ébahi et comme stupéfait, de, retrousser comme ça son chapeau en casseur d'assiettes? Est-ce que vous allez tuer le marchand de vin, monsieur?

— Non, dit Joe avec un peu d'aigreur, je ne vais pas le tuer.
Vous voilà rassuré maintenant, père?

— Et avec cela, un air militaire! dit M. Willet en l'examinant de la tête aux pieds; ne dirait-on pas d'un mangeur de braise, d'un avaleur d'eau bouillante? Et que signifient les crocus et les perce-neige que vous arborez à votre boutonnière, monsieur?

— Ce n'est qu'un petit bouquet, dit Joe en rougissant. Il n'y a pas de mal à ça, j'espère?

— Voilà un garçon bien entendu aux affaires, en vérité, dit M. Willet dédaigneusement, d'aller supposer que les marchands de vin se soucient de bouquets!

— Je ne suppose rien de pareil, répondit Joe. Qu'ils gardent leurs nez rouges pour flairer leurs bouteilles et leurs cruchons. Ces fleurs-ci vont chez M. Varden.

— Vous supposez donc qu'il s'inquiète beaucoup de vos crocus? demanda John.

— Je n'en sais rien, et, à dire vrai, je ne m'en soucie guère, dit Joe. Voyons, père, donnez-moi l'argent, et, au nom de la sainte patience, laissez-moi partir.

— Le voici, monsieur, répliqua John, ayez en soin. Songez à ne pas revenir trop tôt, pour mieux laisser reposer la jument. Vous m'entendez?

— Oui, je vous entends, répliqua Joe. Dieu sait qu'elle en aura besoin.

— Et ne dépensez pas trop au Lion noir, dit John. Songez à cela aussi.

— Alors pourquoi ne me permettez-vous pas d'avoir à moi quelque argent? riposta Joe d'un air chagrin, pourquoi pas, père? Pourquoi m'envoyez-vous à Londres en ne m'accordant que le droit de demander au Lion noir un dîner que vous payerez au premier voyage, comme si l'on ne pouvait pas me laisser disposer de quelques schellings? Pourquoi me traitez-vous comme ça? ce n'est pas bien à vous. Comment pouvez-vous croire que je vais rester longtemps à ce régime?

— Lui permettre d'avoir de l'argent! cria John dans une rêverie somnolente. Qu'appelle-t-il de l'argent? des guinées? Est-ce qu'il n'en a pas, de l'argent? N'a-t-il pas, en sus des péages, un schelling et six pence?

— Un shilling et six pence! répéta son fils avec mépris.

— Oui, monsieur, répliqua John, un schelling et six pence. Quand j'étais à votre âge, jamais je n'avais vu tant d'argent en un monceau. Le schelling est pour parer aux accidents, par exemple si la jument perdait un de ses fers, ou quelque chose de ce genre. Il vous reste six pence pour vous amuser à Londres, je vous recommande surtout de vous amuser à monter au faîte du Monument[15], et à vous reposer là. Il n'y a pas là de tentation, monsieur, pas de ribotte, pas de jeunes femmes, pas de mauvaises compagnies d'aucune sorte, rien que l'imagination. Quand j'étais à votre âge, monsieur, voilà comment je m'amusais.»

À ceci, Joe ne fit pas d'autre réponse qu'un signe de la main à Hugh pour tenir le cheval, puis il sauta en selle et s'éloigna; et je vous réponds qu'il avait l'air d'un solide et mâle cavalier, digne d'une meilleure monture que celle que lui faisait enfourcher son destin. John resta à le contempler ou plutôt à contempler la jument grise (car il n'avait pas assez d'yeux pour elle), jusqu'à ce que l'homme et la bête fussent disparus depuis vingt minutes. Alors il commença à penser qu'ils étaient partis, et rentrant lentement dans la maison, il s'abandonna à un doux assoupissement.

L'infortunée jument grise, l'agonie de la vie de Joe, se trémoussa selon son bon plaisir jusqu'à ce que le Maypole ne fût plus visible, puis, corrigeant son pas tout à coup de son propre gré, elle contracta ses jambes en une allure, qu'on aurait regardée dans un spectacle de marionnettes comme une imitation assez maladroite d'un petit galop. La connaissance qu'elle avait des habitudes de son cavalier ne lui suggéra pas seulement cette amélioration dans les siennes, elle lui donna aussi l'idée de prendre un chemin détourné. Il conduisait non pas à Londres mais par des sentiers parallèles à la route que Joe avait suivie, et, passant à quelques centaines de mètres du Maypole, il aboutissait à l'enclos d'un vaste et ancien manoir bâti en brique rouge, la Garenne, dont il a été question au premier chapitre de notre histoire. Faisant une halte soudaine dans un petit taillis voisin, la jument se prêta de la meilleure grâce du monde à laisser descendre son cavalier, qui l'attacha au tronc d'un arbre.