WeRead Powered by ReaderPub
Barnabé Rudge, Tome I cover

Barnabé Rudge, Tome I

Chapter 18: CHAPITRE XVI.
Open in WeRead

About This Book

Set against the backdrop of the Gordon Riots in 1780, this narrative explores the life of a young man named Barnabé Rudge, who is caught in the turmoil of political and social upheaval. The story delves into themes of loyalty, identity, and the impact of mob mentality, as characters navigate their relationships and moral dilemmas amidst chaos. The setting shifts between the rural and urban landscapes of England, highlighting the contrasts in society. Through a blend of humor and tragedy, the work examines the complexities of human nature and the consequences of blind allegiance, ultimately reflecting on the struggles of individuals in a rapidly changing world.

«Reste là, vieille fille, dit Joe, que j'aille voir s'il y a pour moi aujourd'hui quelque petite commission.» En même temps, il la laissa brouter le gazon ras et les mauvaises herbes qui se trouvaient croître à la portée de son licou, et, passant par une porte à claire-voie, il entra de son pied sur les terres du domaine.

Le sentier, après quelques minutes de marche, l'amena près de la maison. Il y lança plus d'un coup d'oeil en tapinois, et surtout vers une certaine fenêtre. C'était un bâtiment lugubre, silencieux, avec des cours sonores, des tourelles désolées, et des files entières de chambres fermées qui tombaient en poussière et en ruine.

Le jardin, formant terrasse, obscurci par l'ombre des arbres qui le dominaient, avait un air de mélancolie tout à fait accablant. De grandes portes de fer, hors d'usage depuis bien des années, rougies par la rouille, s'affaissant sur leurs gonds et recouvertes de longues herbes luxuriantes, semblaient vouloir s'enfoncer dans le sol et cacher leur décadence dans une forêt de mauvaises herbes, propices à ce dessein. Sur les murailles sculptées, les animaux fantastiques qui les décoraient, verdis par l'âge et l'humidité, et revêtus çà et là de mousse, avaient un aspect hideux et lamentable. La partie de la maison qui était habitée et tenue en bon état avait elle-même une physionomie sombre; le spectateur, frappé d'un sentiment de tristesse, éprouvait une impression pénible en face de cet abandon et de cette déchéance affligeante. Il eût été difficile d'imaginer un beau feu flamboyant dans ces chambres mornes et ténébreuses, et de se figurer quelque joie du coeur ou quelque fête dans l'enceinte de ces murs rébarbatifs. On voyait bien qu'il pouvait y avoir eu là dans les temps jadis quelque chose de pareil; mais c'était fini à jamais. Ce n'était plus que le revenant d'une maison défunte qui venait hanter son ancienne place sous son ancienne forme, mais voilà tout.

La physionomie sombre et déchue de la Garenne devait, sans aucun doute, s'attribuer en grande partie à la mort de son précédent possesseur et au caractère de son possesseur actuel; mais, lorsqu'on se rappelait la légende de ce manoir, il avait véritablement un air approprié à un pareil forfait: on voyait qu'il était prédestiné des siècles d'avance à en être le théâtre. Considérée au point de vue de cette légende, la pièce d'eau où l'on avait retrouvé le corps de l'intendant semblait avoir une teinte noire et sinistre que nulle autre mare ne pouvait revendiquer comme elle; la cloche qui du haut du toit avait annoncé le meurtre, au vent de minuit, devenait un vrai fantôme dont la voix faisait dresser les cheveux de l'auditeur; et chaque branche dépouillée de feuilles, en s'inclinant vers une autre branche, semblait échanger avec elle à la dérobée des chuchotements au sujet du crime.

Joe se promena de long en large dans le sentier; quelquefois il s'arrêtait et faisait semblant de contempler l'édifice ou le paysage; quelquefois, s'appuyant contre un arbre, il prenait un air d'oisiveté indifférente; mais il avait toujours l'oeil sur la fenêtre qu'il avait distinguée d'abord. Au bout d'un quart d'heure environ d'attente, une petite main blanche fut un instant agitée vers lui de cette fenêtre; le jeune homme fit un salut respectueux et partit; et, en enfourchant de nouveau son cheval, il se dit à voix très basse: «Pas de commission pour moi aujourd'hui!»

Mais l'air d'élégance, le retroussis du chapeau que John Willet avait critiqué, et le bouquet printanier, tout dénotait quelque petite commission pour son propre compte, à l'adresse d'une personne plus intéressante qu'un marchand de vin ou même qu'un serrurier. C'est effectivement ce qui arriva: car, lorsqu'il eut réglé avec le marchand de vin, qui tenait son bureau de commerce dans quelques caves profondes près de Thames-Street (un vieux monsieur à la face aussi empourprée que s'il avait toute sa vie porté leurs voûtes sur sa tête), lorsqu'il eut pris le reçu, et refusé de boire plus de trois verres de vieux xérès, à l'extrême étonnement du négociant rubicond, qui, foret en main, avait projeté d'assaillir une vingtaine au moins de barils poudreux, et qui en resta cloué ou moralement vrillé, pour ainsi dire, au mur de sa cave; lorsqu'il eut fait tout cela, et achevé en outre un frugal dîner au Lion noir dans Whitechapel, méprisant le Monument et le conseil de John, il dirigea ses pas vers la maison du serrurier, attiré par les yeux de la florissante Dolly Varden.

Joe n'était nullement un nigaud; mais néanmoins, quand il fut arrivé à l'encoignure de la rue où le serrurier demeurait, il ne put pas se résoudre à aller droit à la maison. D'abord il prit le parti de flâner dans une autre rue pendant cinq minutes, puis pendant cinq minutes encore dans une autre rue, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il eut perdu une grande demi-heure; il fit alors un hardi plongeon, et se trouva dans la boutique enfumée, le visage rouge et le coeur palpitant.

«John Willet, ou son ombre! dit Varden, en se levant de dessus le pupitre où il était occupé à ses livres, et le regardant sous ses lunettes; ma foi! oui, c'est bien Joe en chair et en os! À la bonne heure! Et comment va toute la société de Chigwell, Joe?

— Toujours comme à l'ordinaire, monsieur; nous nous entendons, eux et moi, aussi bien que par le passé.

— Bon, bon! dit le serrurier. Il nous faut être patients, Joe, et endurer les faibles des vieilles gens. Comment va la jument, Joe? Elle fait toujours ses quatre milles à l'heure aussi aisément que jamais? Ha, ha, ha! n'est-ce pas, Joe? Tiens! qu'est-ce que nous avons là Joe, un bouquet?

— De bien pauvres fleurs, monsieur; je pensais que Mlle Dolly …

— Non, non, dit Gabriel, baissant la voix et secouant la tête, pas Dolly. Donnez-les à sa mère, Joe. Il vaut beaucoup mieux les donner à sa mère. Ça ne vous contrarie pas de les donner à Mme Varden, Joe?

— Oh! non, monsieur, répliqua Joe en cherchant, mais sans beaucoup de succès, à cacher son désappointement. J'en serais charmé, je vous assure.

— Très bien, dit le serrurier en le frappant doucement sur le dos. Peu vous importe qui les aura, n'est-ce pas, Joe?

— Oh! oui, monsieur.»

Cher coeur, comme ces mots s'attachèrent à sa gorge!

«Entrez, dit Gabriel, on vient justement de m'appeler pour le thé.
Elle est dans la salle à manger.

— Elle! pensa Joe. Laquelle des deux, je ne sais, madame ou mademoiselle?» Le serrurier éclaircit son doute avec autant d'à- propos que s'il l'eût entendu formuler à haute voix, en le menant à la porte et disant: «Ma chère Marthe, voici M. Willet fils.»

Mme Varden, regardant le Maypole comme une espèce de souricière humaine, ou de traquenard pour les maris, considérant son propriétaire, et tous ses aides et suppôts, comme autant de braconniers à l'affût des chrétiens, et croyant d'ailleurs que les publicains accouplés avec les pécheurs dans l'Écriture sainte étaient de véritables aubergistes patentés, parce qu'ils tenaient des maisons publiques, était loin d'être disposée favorablement à l'égard du jeune homme qui lui rendait visite. Aussi fut-elle sur- le-champ prise d'une faiblesse, et, lorsque les crocus et les perce-neige lui eurent été dûment présentés, elle devina, en y réfléchissant, que c'étaient eux qui étaient la cause de cette pâmoison qui avait accablé ses sens. «Je craindrais de ne pouvoir supporter l'atmosphère de la salle une minute de plus, dit la bonne dame, s'ils demeuraient ici. Voulez-vous bien m'excuser de les mettre en dehors de la fenêtre?»

Joe la pria de vouloir bien se dispenser de toute excuse, et sourit faiblement lorsqu'il vit ses fleurs mises sur l'allège extérieure. Jamais personne ne saura les peines qu'il s'était données pour composer ce bouquet voué maintenant au dédain et traité si cavalièrement.

«Ah! comme cela me fait du bien d'en être débarrassée! dit Mme Varden. Je me sens déjà beaucoup mieux.» Et en vérité elle semblait avoir recouvré ses sens.

Joe exprima sa gratitude envers la Providence d'une faveur si précieuse, et il n'eut seulement pas l'air de songer où pouvait être Dolly.

«Vous êtes de vilaines gens à Chigwell, monsieur Joseph, dit
Mme Varden.

— Mais non, madame, je l'espère, répliqua Joe.

— Vous êtes les gens les plus cruellement irréfléchis qu'il y ait au monde, dit Mme Varden en se rengorgeant. Je m'étonne que M. Willet père, ayant été lui-même un homme marié, ne sache pas mieux se conduire qu'il ne fait. Je sais bien qu'il y trouve son profit, mais ce n'est pas une excuse; j'aimerais mieux payer vingt fois plus, et que Varden revînt à la maison comme un respectable et sobre commerçant. S'il y a un défaut au monde qui me blesse et me dégoûte, plus que tout autre, c'est l'ivrognerie.

— Allons, ma chère Marthe, dit le serrurier d'un air jovial, faites-nous servir le thé, et ne parlons pas d'ivrognes. Il n'y en pas ici, et Joe ne se soucie guère d'en parler, à coup sûr.»

En ce moment critique, Miggs parut avec les rôties.

«À coup sûr, il ne s'en soucie guère, dit Mme Varden, ni vous non plus, Varden, à coup sûr. C'est un sujet fort désagréable, je n'en doute pas, bien que je ne veuille pas dire qu'il soit personnel… Miggs toussa… quoiqu'on ne soit pas maîtresse de ce qu'on pense. Vous ne saurez jamais, Varden, et personne à l'âge de M. Willet fils (excusez-moi, monsieur) ne peut naturellement savoir ce que souffre une femme qui attend chez elle dans de pareilles circonstances. Si vous ne me croyez pas, comme je n'en ai que trop la preuve, voici Miggs qui en est assez souvent témoin; veuillez l'interroger.

— Oh! elle a été très mal l'autre soir, monsieur, très mal en vérité, dit Miggs. S'il n'y avait pas en vous la douceur d'un ange, mame, je pense que vous ne pourriez pas supporter cela, réellement je le pense.

— Miggs, dit Mme Varden, vous faites un blasphème.

— Pardonnez-moi, mame, répliqua Miggs avec une volubilité perçante, ce n'était pas mon intention, et ça n'est pas dans mon caractère, j'ose l'espérer, bien que je ne sois qu'une domestique.

— Vous pouvez bien répondre, Miggs, sans oublier le soin de votre salut, riposta sa maîtresse en regardant à la ronde avec dignité. Comment osez-vous parler d'anges, à propos de misérables pécheurs comme vous et moi? Est-ce que nous sommes autre chose, dit Mme Varden en jetant un coup d'oeil sur un miroir voisin, et en arrangeant le ruban de son bonnet plus à son avantage…, que des vers de terre?

— Je n'ai pas eu l'intention, mame, s'il vous plaît, de vous offenser, dit Miggs confiante en la force de son compliment, et développant vigoureusement son gosier comme de coutume, et je ne m'attendais pas à voir prendre comme ça ce que je dis; je connais ma propre indignité, je l'espère, et je n'ai que haine et mépris pour moi-même et pour mes semblables, comme c'est le devoir d'un bon chrétien.

— Ayez la bonté, s'il vous plaît, dit Mme Varden avec hauteur, de monter voir si Dolly a fini de s'habiller; vous l'avertirez que la chaise commandée pour elle sera ici dans une minute, et que, si elle fait attendre les porteurs, je les renverrai à l'instant. Je suis fâchée de voir que vous ne preniez pas votre thé, Varden, ni vous le vôtre, monsieur Joseph; mais c'est naturel, et il y aurait folie de ma part à supposer que les choses qu'on peut se procurer à la maison, et dans la compagnie des dames, aient le moindre charme pour vous!»

Ce pronom, dans son intention, était bien au pluriel, et s'adressait à ces deux messieurs, quoique l'un et l'autre n'eussent guère mérité ce coup de boutoir: car Gabriel avait attaqué la collation avec un appétit qui promettait, jusqu'à ce que Mme Varden elle-même le lui eût fait perdre; quant à Joe, il avait pour la compagnie des dames chez le serrurier, ou du moins pour une partie d'entre elles, autant de goût qu'il était possible à un homme d'en avoir.

Mais il n'eut pas le temps de dire quoi que ce fût pour sa défense; Dolly elle-même parut à ce moment, et il resta muet, les yeux éblouis de sa beauté. Jamais Dolly n'avait semblé si belle qu'alors, dans toute la splendeur et la grâce de la jeunesse, avec tous ses attraits centuplés par une toilette qui lui seyait à merveille, par mille petites coquettes façons que personne ne savait prendre avec plus de grâce, le visage tout scintillant de l'attente de cette maudite soirée. Il est impossible de dire combien Joe la détestait, cette soirée, quel qu'en fût le théâtre, et tous les invités, quels qu'ils fussent.

Et elle le regarda à peine; oui, à peine le regarda-t-elle. Et quand on vit, par la porte ouverte, la chaise entrer de guingois dans la boutique, alors elle claqua des mains et sembla toute joyeuse de s'en aller. Mais Joe lui donna le bras, c'était toujours une consolation, et il l'aida à monter dans la chaise. Oh! la voir prendre place à l'intérieur, avec ses yeux riants qui brillaient plus que les diamants; voir sa main (elle avait sans aucun doute la plus jolie main du monde), voir sa main sur le bord du vasistas baissé; voir son petit doigt en arrêt d'une façon provocante et impertinente, comme s'il s'étonnait que Joe ne le serrât ni ne le baisât! Penser quel bon effet un ou deux des modestes perce-neige auraient pu faire sur ce corsage délicat, pendant qu'ils étaient là, gisant à l'abandon sur le rebord de la fenêtre de la salle à manger! Voir comment la regardait Miggs, avec une figure où on pouvait lire qu'elle n'était pas dupe de toute cette gentillesse d'emprunt; qu'elle était dans le secret de chaque lacet, de chaque épingle, des agrafes et des oeillets: «Et tout cela, monsieur, n'est pas à moitié aussi réel que vous le croyez; mais je n'aurais pas besoin de tout cela non plus pour être encore plus jolie, si je voulais m'en donner la peine.» Entendre ce précieux petit cri de frayeur provocante lorsque la chaise fut hissée sur ses bâtons, et saisir la vision, vision fugitive mais éternelle, de l'heureux visage qui était dedans; quels tourments, quel surcroît de souffrance, et néanmoins quelles délices! les porteurs eux-mêmes semblèrent à ses yeux jaloux des rivaux favorisés, quand il les vit descendre la rue avec elle.

Il n'y eut jamais dans une petite pièce, en un court espace de temps, un changement comparable à celui de la salle à manger, lorsqu'on revint finir le thé. C'était sombre, c'était désert, c'était un complet désenchantement. Joe trouvait que c'était sottise pure de rester là tranquillement assis, tandis qu'elle était au bal avec un nombre incalculable d'amants qui voltigeaient autour d'elle, et toute la société raffolant d'elle, et l'adorant, et voulant l'épouser en masse; et Miggs qui était là, à voltiger autour de la table. Le fait seul de son existence, le simple phénomène qu'elle eût pu jamais naître, lui paraissait, auprès de Dolly, une plaisanterie inexplicable et sans but. Impossible de parler, pas moyen d'y réussir. Il n'était capable que de remuer son thé avec sa cuiller tout autour, tout autour, tout autour, en ruminant sur toutes les fascinations de l'aimable fille du serrurier.

Gabriel aussi était taciturne. Or, c'était un des côtés certains de l'incertaine humeur de Mme Varden, qu'elle se montrât vive et gaie quand elle voyait aux autres des dispositions contraires.

«Il faut que je sois naturellement d'une bien heureuse humeur, dit la souriante ménagère, pour conserver avec tout ça un peu d'entrain; comment fais-je pour en avoir encore? je n'en sais en vérité rien.

— Ah! mame, soupira Miggs, je vous demande pardon de vous interrompre, mais il n'y en a pas beaucoup comme vous.

— Emportez tout cela, Miggs, dit Mme Varden en se levant, emportez tout cela. Je vois bien que je gêne ici; et, comme je désire que chacun ait le plus d'agrément qu'il peut, je sens que je ferai mieux de m'en aller.

— Non, non, Marthe, cria le serrurier. Demeurez ici; nous serions, ma foi, très fâchés de vous perdre: n'est-ce pas, Joe?»

Joe tressaillit et dit: «Certainement.»

— Je vous remercie, mon cher Varden, répliqua sa femme, mais je connais vos goûts: le tabac, la bière, les spiritueux, ont de plus grandes séductions qu'aucune de celles dont je peux me vanter. Je vais m'en aller, je vais monter m'asseoir là-haut et regarder à la fenêtre, mon amour. Bonsoir, monsieur Joseph; je suis très contente de vous avoir vu, je regrette seulement de n'avoir pas eu à vous offrir quelque chose de plus à votre goût. Rappelez-moi affectueusement, s'il vous plaît, au souvenir de M. Willet père, et dites-lui que, quand il viendra par ici, nous aurons une fusée à démêler ensemble. Bonsoir.»

Après avoir prononcé ces paroles avec une extrême douceur de manières, la bonne dame fit une révérence pleine de condescendance, et se retira avec sérénité.

C'était donc pour cela que Joe avait attendu le 25 mars pendant des semaines, bien des semaines, et qu'il avait cueilli les fleurs avec tant de soin, et qu'il avait retroussé son chapeau, et qu'il s'était fait si pimpant! c'était donc là qu'aboutissait toute sa résolution hardie, prise pour la centième fois, de faire sa déclaration à Dolly, et de lui dire combien il l'aimait! La voir une minute, rien qu'une minute; la trouver partant pour une soirée, et toute joyeuse d'y aller; se voir traité comme un culotteur de pipes, un buveur de bière, un gobelotteur de spiritueux, en un mot, comme un ivrogne! Il dit adieu à son ami le serrurier, et se hâta d'aller reprendre son cheval au Lion noir. Lorsqu'il tourna bride vers la maison, il pensait, comme maint autre Joe l'avait pensé avant et l'a pensé depuis, que c'en était fait de toutes ses espérances; que c'était chose impossible et sans espoir; qu'elle ne s'occupait pas plus de lui que s'il n'existait pas; qu'il était malheureux pour la vie, et qu'il n'avait plus qu'une seule perspective acceptable: c'était de devenir soldat ou marin, et de trouver quelque ennemi assez obligeant pour lui faire sauter la cervelle aussitôt que possible.

CHAPITRE XIV.

Joe Willet ne chevaucha pas vite le long de la route: car, dans son désespoir, il se représentait la fille du serrurier dansant de longues contredanses et de terribles branles avec de hardis étrangers, image intolérable, lorsqu'il entendit derrière lui le piétinement d'un cheval. Ayant tourné la tête, il aperçut un gentleman bien monté, avançant à un bon petit galop. Le gentleman, en passant, contint un peu sa monture, et l'appela par son nom, comme l'héritier du Maypole. Joe donna de l'éperon à la jument grise, et fut tout de suite côte à côte de ce cavalier.

«Je pensais bien que c'était vous, monsieur dit-il en mettant la main à son chapeau. Une belle soirée, monsieur Je suis heureux de voir que vous n'êtes plus claquemuré.»

Le cavalier sourit, et en le remerciant d'un signe de tête: «Comment avez-vous employé la journée, Joe? gaiement, n'est-ce pas? Est-elle toujours aussi gentille? Il n'y a pas de quoi rougir, mon garçon.

— Ce n'est pas ce qui me donne ce peu de couleur, monsieur Édouard, dit Joe, c'est plutôt de penser que j'aie été assez fou pour avoir jamais eu la moindre espérance à propos d'elle. Elle est aussi loin de moi que le firmament.

«Allons Joe, vous n'en êtes pas si loin que ça j'espère, dit
Édouard avec bonne humeur … hein?

— Ah! soupira Joe. C'est bon à dire, monsieur. Il n'est pas difficile de plaisanter quand on n'a pas de chagrin. Mais voyez- vous, c'est sans remède. Iriez-vous par hasard à notre maison?

— Oui, comme je n'ai pas encore repris toutes mes forces, je coucherai chez vous ce soir, et je retournerai au logis demain matin à la fraîche.

— Si vous n'êtes pas trop pressé, dit Joe après un court silence, et si vous pouvez endurer le pas de cette pauvre rosse, je serai heureux de vous accompagner jusqu'à la Garenne, monsieur, et de tenir votre cheval quand vous descendrez. Cela vous épargnera la fatigue d'aller à pied au Maypole, et de revenir à pied. Je peux très bien vous donner le temps nécessaire, monsieur, car je suis en avance.

— Et moi de même, répliqua Édouard, quoique à mon insu je galopasse tout à l'heure un peu vite, m'accommodant, je suppose, au train de mes pensées qui couraient la poste. J'irai volontiers avec vous, Joe, au pas de votre jument, et nous nous ferons aussi bonne compagnie que possible. Allons, du courage! pensez à la fille du serrurier avec un coeur résolu, et vous parviendrez à la conquérir.»

Joe secoua la tête, mais il y avait, dans le ton de ces paroles pleines de chaleur et d'espoir, quelque chose de si encourageant, que son ardeur se ranima sous leur influence; et la jument grise elle-même en parut toute frétillante. Elle interrompit son amble modeste, et, prenant un trot assez doux, elle rivalisa d'allure avec le cheval d'Édouard Chester; et encore on eût dit qu'elle se flattait en elle-même que le coursier faisait de son mieux pour la suivre.

C'était une belle soirée; il faisait un temps sec, et la lumière d'une jeune lune, que, précisément, on voyait alors se lever, répandait à la ronde cette paix et cette tranquillité qui donne au soir son charme le plus délicieux. Les ombres allongées des arbres, estompées comme si elles se reflétaient dans une eau immobile, jetaient leur tapis sur le chemin que suivaient nos voyageurs, et la légère brise soufflait avec plus de douceur encore qu'auparavant, comme pour éventer seulement la nature dans son sommeil. Peu à peu ils cessèrent de parler, et chevauchèrent côte à côte dans un agréable silence.

«Le Maypole, ce soir, est éclairé d'une manière brillante, dit Édouard lorsqu'ils passèrent le long de la ruelle d'où l'auberge était visible, parce que les arbres qui les en séparaient étaient dépouillés de feuilles.

— Brillante en effet, monsieur, répondit Joe en se haussant sur les étriers pour mieux voir. Des lumières dans le grand salon et un feu qui s'allume dans la meilleure chambre à coucher? Eh mais! ça m'étonne; quel hôte pouvons-nous donc avoir?

— Quelque cavalier attardé sur la route de Londres, et qui n'aura pas été tenté de s'y rendre de nuit, je suppose, au récit de la merveilleuse histoire de mon ami le voleur de grand chemin, dit Édouard.

— Ce doit être un cavalier de qualité, pour qu'on l'installe de cette manière-là. Votre propre lit, monsieur!

— Il n'importe, Joe. Je m'arrangerai de toute autre chambre.
Mais, allons, voici neuf heures qui sonnent. Doublons le pas.»

Ils partirent à un petit galop aussi vif que put le soutenir la monture de Joe, et s'arrêtèrent promptement dans le taillis où la jument avait été laissée le matin. Édouard descendit de cheval, donna sa bride à son compagnon, et marcha vers la maison d'un pas léger.

Une servante attendait à une porte latérale du mur du jardin, et l'introduisit sans retard. Il se précipita le long de l'allée de la terrasse, et monta comme une flèche un large perron menant à une antique et sombre salle, dont les murailles étaient ornées de panoplies couvertes de rouille, de bois de cerfs, d'instruments de chasse, et d'autres décorations de ce genre. Il fit là une pause, mais pas longue: car au moment où il regardait autour de lui, comme s'il eût pensé que la servante dût le suivre, et qu'il s'étonnât qu'elle ne l'eût pas fait, une personne parut, fille charmante, dont la tête aux noirs cheveux reposa bientôt sur sa poitrine. Presque au même instant, une main pesante saisit le bras de cette jeune fille, Édouard se sentit rudement écarté: M. Haredale était là entre eux.

Il fixa sur le jeune homme un oeil sévère, sans ôter son chapeau; d'une main il étreignit sa nièce, et, de l'autre, qui tenait sa cravache, il montra la porte à Édouard. Celui-ci. dans une fière attitude, le regarda fixement à son tour.

«C'est fort beau de votre part, monsieur, de corrompre mes domestiques, et d'entrer chez moi de votre chef et clandestinement comme un voleur! dit M. Haredale. Sortez d'ici, monsieur, et n'y revenez plus jamais.

— La présence de Mlle Haredale, répliqua le jeune homme et votre parenté avec elle, vous donnent un droit dont vous n'abuserez pas, si vous êtes un homme de coeur. C'est vous qui m'avez contraint à ces entrevues secrètes, et la faute en est à vous, non pas à moi.

— Ce n'est ni généreux ni honorable, ce n'est pas le fait d'un galant homme, riposta l'autre, de chercher à surprendre l'affection d'une jeune fille, faible et confiante, tandis que vous avez l'indignité de vous dérober à la surveillance de son tuteur, de son protecteur, et que vous n'osez pas venir à vos rendez-vous en plein jour. Je ne vous en dirai pas davantage; mais, je vous le répète, je vous défends l'entrée de cette maison, et vous somme de sortir.

— Ce n'est ni généreux ni honorable, ce n'est pas le fait d'un galant homme de jouer le rôle d'espion! dit Édouard Vos paroles attaquent mon honneur, et je les rejette avec le mépris qu'elles méritent.

— Vous trouverez, dit M. Haredale d'un ton calme, votre fidèle entremetteur qui vous attend à la porte par laquelle vous êtes entré. Je n'ai pas joué le rôle d'espion, monsieur. Le hasard m'a permis de vous voir franchir la porte, et je vous ai suivi. Vous auriez pu m'entendre frapper pour entrer, si vous aviez eu le pied moins leste, ou si vous vous étiez arrêté dans le jardin. Veuillez vous retirer. Votre présence ici est blessante pour moi et pénible pour ma nièce.»

En disant ces mots, il passa son bras autour de la taille de la jeune fille terrifiée et tout en pleurs, pour l'attirer plus près de lui, et, quoique l'habituelle sévérité de ses manières n'en fût guère altérée, on voyait néanmoins dans son air de la tendresse et de la sympathie pour la douleur d'Emma.

«Monsieur Haredale, dit Édouard, vous entourez de votre bras celle en qui j'ai mis toutes mes espérances et mes pensées et pour laquelle je sacrifierais ma vie avec plaisir, s'il s'agissait de lui procurer une minute de bonheur; cette maison est l'écrin qui renferme le plus précieux joyau de mon existence. Votre nièce m'a engagé sa foi, et je lui ai engagé la mienne. Qu'ai-je donc fait pour que vous me teniez en si mince estime, et que vous m'adressiez ces paroles discourtoises?

— Vous avez fait, monsieur, répondit M. Haredale, ce qu'il faut défaire. Vous avez formé un noeud d'amour qu'il faut trancher tout net. Prenez bien garde à ce que je vous dis: il le faut. J'annule votre engagement mutuel. Je vous rejette, vous et tous ceux de votre race, tous gens faux hypocrites et sans coeur.

— Des insultes, monsieur? dit Édouard dédaigneusement.

— Ce sont, monsieur, des paroles réfléchies et sérieuses, et vous en verrez l'effet, répliqua l'autre. Gravez-les dans votre coeur.

— Gravez donc celles-ci dans le vôtre, dit Édouard. Votre humeur froide et farouche, qui glace toute poitrine autour de vous qui change l'affection en crainte et le devoir en frayeur, nous a réduits à ces rapports clandestins. Ils répugnent à notre nature et à nos désirs, ils nous coûtent, monsieur, plus qu'à vous. Je ne suis pas un homme faux, hypocrite et sans coeur; c'est vous plutôt, qui hasardez misérablement ces injurieuses expressions-là en dépit de la vérité, et sous l'abri des sentiments que je vous ai exprimés tout à l'heure. Vous n'annulerez pas notre engagement mutuel. Je n'abandonnerai pas mes poursuites. Je compte sur la loyauté et l'honneur de votre nièce, et je mets votre influence au défi. Je quitte Emma plein de confiance en sa pure foi, que jamais vous ne réussirez à ébranler, et je n'ai d'autre souci que de ne pas la laisser livrée à des soins plus dignes d'elle.»

Cela dit, il pressa sur ses lèvres la froide main de la jeune fille, et, rencontrant encore le ferme regard de M. Haredale avec un regard aussi ferme, il se retira.

Quelques mots à Joe en remontant à cheval, lui expliquèrent suffisamment ce qui s'était passé, renouvelèrent tout le désespoir de ce jeune homme et rendirent sa peine dix fois plus accablante. Ils reprirent la route du Maypole sans échanger une syllabe, et arrivèrent à la porte, chacun avec leur poids sur le coeur.

Le vieux John, qui avait guetté de derrière le rideau rouge, lorsque nos cavaliers avaient crié pour faire venir Hugh, sortit tout de suite et dit au jeune Chester avec beaucoup d'importance, en lui tenant l'étrier:

«Il est bien confortablement dans son lit, dans le meilleur lit. Un parfait gentleman, le plus souriant, le plus affable gentleman à qui j'aie jamais eu affaire.

— Qui donc, Willet? dit Édouard négligemment en descendant de cheval.

— Votre digne père, monsieur, répliqua John, votre honorable, votre vénérable père.

— Que veut-il dire? demanda Édouard en regardant Joe avec un air où la crainte se mêlait au doute.

— Que voulez vous dire? répéta Joe. Ne voyez-vous pas que monsieur Édouard ne vous comprend point, père?

— Eh mais! ne saviez-vous pas ça, monsieur? dit John en ouvrant ses gros yeux tant qu'il put. Par exemple, c'est singulier! Il est resté ici toute l'après midi; M. Haredale a eu avec lui un long entretien, et il n'y a pas plus d'une heure qu'il s'en est allé.

— Mon père, Willet?

— Oui, monsieur, il me l'a dit lui-même, un beau gentleman, à la taille fine et droite, habit vert et or. Dans votre ancienne chambre là-haut, monsieur. Pas de doute que vous ne puissiez y entrer, monsieur, dit John en reculant de quelques pas sur le chemin et levant ses yeux vers la fenêtre. Il n'a pas encore éteint sa lumière, à ce que je vois.»

Édouard jeta aussi un coup d'oeil sur la fenêtre, et, murmurant à la hâte qu'il avait changé d'idée, qu'il avait oublié quelque chose, et qu'il lui fallait retourner à Londres, il remonta à cheval et s'éloigna, laissant les Willet père et fils se regarder l'un l'autre dans un muet étonnement.

CHAPITRE XV.

Le lendemain, vers midi, l'hôte de la veille de John Willet, assis en sa propre maison, prolongeait son déjeuner, entouré d'une variété de jouissances qui laissaient derrière elles, à une distance infinie, les plus énergiques tentatives et le plus haut essor du Maypole pour le bien-être des voyageurs, et dont la comparaison était loin d'être à l'avantage de cette vénérable taverne.

Dans l'embrasure antique d'une fenêtre, sur un siège aussi large que bien des sofas modernes, et garni de coussins pour tenir lieu d'un voluptueux canapé, dans une chambre spacieuse, M. Chester se dorlotait à son aise devant une table chargée d'un déjeuner complet. Il avait changé sa redingote contre une belle robe de chambre, ses bottes contre des pantoufles; il avait eu bien de la peine à réparer le malheur d'avoir été obligé de faire au Maypole sa toilette, à son lever, sans l'aide de son nécessaire et de sa garde-robe: mais ayant oublié par degrés, à la faveur de ces ressources domestiques, les désagréments d'une nuit médiocre et d'une chevauchée matinale, il était dans un parfait état d'aménité, d'indolence et de satisfaction.

Il est vrai de dire que la situation où il se trouvait, était singulièrement favorable au développement de ces sentiments; car, sans parler de l'influence nonchalante d'un déjeuner tardif et solitaire, avec l'additionnel sédatif d'un journal, il y avait autour de son domicile un air de repos particulier à ce quartier qui semble y peser encore, même de notre temps, quoiqu'il soit aujourd'hui plus bruyant et plus agité qu'il n'était jadis.

Londres offre certainement des quartiers moins propices que le Temple pour se chauffer au soleil, ou se reposer oisivement à l'ombre, par une journée de chaleur étouffante. Il y a encore dans ses cours quelque chose d'assoupissant, et une monotonie rêveuse dans ses arbres et ses jardins, ceux qui traversent ses petites rues et ses squares peuvent encore entendre l'écho de leurs pas sur les pierres sonores et lire à ses portes, en y passant du tumulte du Strand et de Fleet-Street: «Quiconque entre ici laisse tout bruit derrière soi.» Il y a encore le clapotement de l'eau qui tombe dans la belle cour des Fontaines, il y a encore des réduits et des coins où les étudiants obsédés par les créanciers peuvent regarder, du haut de leurs poudreux galetas, un mobile rayon de soleil qui marquette l'ombre des grands bâtiments, et qui ne reflète que par hasard la forme d'un étranger égaré par là. Il y a encore, dans le Temple, quelque chose de l'atmosphère cléricale et monacale que les bureaux publics de la Justice n'ont pas troublé, et que même les agences officielles de jurisprudence n'ont pas pu faire disparaître. Dans l'été, ses pompes fournissent des jets plus frais, plus étincelants, plus profonds que les autres puits, aux flâneurs altérés, en suivant la trace de l'eau que les cruches pleines répandent sur le sol brûlant, ils aspirent la fraîcheur, jettent en soupirant de tristes regards vers la Tamise, et pensent aux bains, aux bateaux, aux excursions aquatiques, avec un morne désespoir.

C'était dans une chambre de Paper Buildings, rangée de belles demeures qu'ombragent par devant de vieux arbres, et qui ont vue par derrière sur les jardins du Temple, que se dorlotait notre homme à son aise, tantôt reprenant le journal qu'il avait déposé cent fois, tantôt s'amusant avec les bribes de son repas tantôt tirant son cure-dent d'or et regardant à loisir autour de la chambre, ou bien par la fenêtre, dans les allées bien peignées des jardins, où un petit nombre de gens inoccupés étaient déjà, quoiqu'il fût de bonne heure, à se promener de côté et d'autre. Ici, une paire d'amants se trouvaient à un rendez-vous pour se quereller et se raccommoder après; là, une bonne d'enfant aux yeux noirs faisait plus d'attention aux étudiants en droit qu'à son marmot; de ce côté, une vieille fille, tenant un bichon en laisse, jetait sur cette double énormité d'obliques regards de dédain; de l'autre côté, un vieux monsieur, grêle et chétif, lorgnait la bonne d'enfant et jetait sur la vieille fille des regards aussi dédaigneux que les siens, et s'étonnait que la malheureuse ne sût pas qu'elle n'était plus jeune. Loin de tous ces gens-là, sur le bord du fleuve, deux ou trois couples de gens d'affaires marchaient de long en large, livrés à une conversation sérieuse; un jeune homme assis sur un banc, et seul, avait l'air tout pensif.

«Ned est prodigieusement patient! dit M. Chester en lançant un coup d'oeil à ce dernier, tandis qu'il remettait sa tasse à thé sur la table et pliait son cure-dent d'or… immensément patient! Il était assis là-bas quand j'ai commencé à m'habiller, et c'est à peine s'il a changé d'attitude depuis. Le drôle de garçon!»

Comme il parlait, l'autre se leva et vint dans sa direction d'un pas rapide.

«Vraiment on croirait qu'il m'a entendu, dit le père en reprenant son journal avec un bâillement. Cher Ned!»

Aussitôt la porte de la chambre s'ouvrit, et le jeune homme entra; son père lui dit un petit bonjour de la main, et sourit.

«Avez-vous assez de loisir pour un court entretien, monsieur? dit
Édouard.

— Assurément, Ned; j'ai toujours du loisir; vous connaissez mon tempérament. Avez-vous déjeuné?

— Il y a trois heures.

— Quel gaillard matinal! cria son père en le contemplant de derrière son cure-dent avec un languissant sourire.

— La vérité est, dit Édouard en avançant une chaise et s'asseyant près de la table, que j'ai mal dormi cette nuit et que j'étais bien aise de me lever de bonne heure. La cause de mon malaise ne vous est sans doute pas connue, monsieur, et c'est là-dessus que je désire vous parler.

— Mon cher garçon, répliqua son père, ayez confiance en moi, je vous en prie. Mais vous connaissez mon tempérament; pas de phrases.

— Je serai clair et bref, dit Édouard.

— Ne dites pas que vous le serez, mon bon garçon, répliqua son père en croisant ses jambes, ou vous ne le serez certainement pas. Vous disiez donc…

— Simplement ceci alors, dit le fils d'un air de profonde affliction, que je sais où vous étiez hier soir, parce que j'y étais moi-même, voyez-vous. Je sais qui vous y avez vu et ce que vous y alliez faire.

— Est-il possible! cria son père. Je suis enchanté de l'apprendre; cela nous épargne l'ennui, les tiraillements d'une explication, et c'est un grand soulagement pour nous deux. Quoi! à l'auberge? Que n'êtes-vous donc monté? J'aurais été charmé de vous voir.

— Je savais que ce que j'avais à vous dire serait mieux dit après une nuit de réflexion, quand nous serions tous deux à nous parler plus froidement, répliqua son fils.

— Devant Dieu, Ned, riposta le père, j'étais assez froidement hier soir. Ce détestable Maypole! Il faut que ce soit quelque infernale invention de celui qui l'a construit, il tient le vent et le garde frais. Vous vous rappelez ce vent d'est si âpre, et qui soufflait si fort il y a cinq semaines? Je vous en donne ma parole d'honneur, il avait élu domicile hier soir dans cette masure, quoiqu'il y eût au dehors calme plat. Mais vous alliez me dire…

— J'allais vous dire, Dieu sait avec quelle sérieuse conviction, que vous avez fait mon malheur, monsieur. Voulez-vous m'écouter un moment et sérieusement?

— Mon cher Ned, dit son père, je vous écouterai volontiers avec la patience d'un anachorète. Ayez l'obligeance de me passer le lait.

— J'ai vu hier soir Mlle Haredale, reprit Édouard après avoir accédé à cette requête; son oncle, en sa présence, immédiatement après votre entrevue, et, comme je suis forcé de le reconnaître, en conséquence de votre accord, m'a défendu sa maison, et, avec des circonstances outrageantes qui, j'en suis sûr, sont votre ouvrage, il m'a sommé de sortir à l'instant.

— Je ne suis nullement responsable, je vous en donne ma parole d'honneur, Ned, dit son père, de ses façons d'agir à votre égard. En cela, il vous faut l'excuser; c'est un vrai rustre, une bûche, un animal, sans l'ombre de savoir-vivre… Ah! par exemple, une mouche dans le pot à la crème! la première que j'aie vue de l'année.»

Édouard se leva et fit quelques pas dans la chambre. Son imperturbable père but son thé à petits traits.

«Père, dit le jeune homme, s'arrêtant à la fin devant lui, il n'y a pas à badiner en pareille matière. Nous ne devons pas nous tromper l'un l'autre ni nous-mêmes. Laissez-moi soutenir ouvertement le rôle viril que je désire prendre, et ne me repoussez pas par cette indifférence affligeante.

— Si je suis indifférent ou non, répliqua l'autre, c'est ce dont je vous laisse juge, mon cher garçon. Une course à cheval de vingt-cinq ou trente milles à travers des routes fangeuses; un dîner du Maypole, un tête-à-tête avec Haredale, ce qui, vanité à part, me rappelait tout à fait la scène entre Orson et Valentine; un lit du Maypole, un aubergiste du Maypole et un cortège du Maypole, composé d'un idiot et d'un centaure, j'ai supporté tout cela: est-ce de l'indifférence, cher Ned? n'est-ce pas plutôt l'excessive sollicitude, le dévouement, et toute chose analogue, d'un père? Je vous en fais juge vous-même.

— Je désire que vous considériez, monsieur, dit Édouard, dans quelle cruelle situation je suis placé. Aimant Mlle Haredale comme je l'aime…

— Mon cher garçon, interrompit son père avec un sourire plein de compassion, non, vous ne faites rien de pareil. Vous ne savez pas du tout ce que vous dites. Tout cela n'est pas, je vous assure. Maintenant, croyez ce que je vous en dis. Vous avez du bon sens, Ned, beaucoup de bon sens. Je m'étonne que vous puissiez commettre d'aussi prodigieuses absurdités. Réellement vous me surprenez.

— Je répète, dit son fils d'un ton ferme, que je l'aime. Vous êtes intervenu pour nous séparer, et vous y avez réussi autant que vous pouviez le faire: je vous en ai dit l'effet tout à l'heure. Est-il encore temps pour moi de vous amener, monsieur, à voir notre attachement d'un oeil plus favorable? ou bien est-ce votre intention et votre immuable résolution de nous tenir séparés si vous pouvez?

— Mon cher Ned, répliqua son père en prenant une prise de tabac et lui poussant sa tabatière, c'est mon dessein indubitablement.

— Le temps qui s'est écoulé, répondit son fils, depuis que j'ai commencé à connaître ce qu'elle vaut, a fui dans un tel rêve que j'ai pu à peine jusqu'à présent m'arrêter à réfléchir sur ma position. Que vous dirai-je? Dès l'enfance, j'ai été accoutumé au luxe et à l'oisiveté, j'ai été élevé comme si ma fortune était considérable, et mes espérances presque sans limites. On m'a familiarisé dans mon berceau avec l'idée de la fortune. On m'a appris à regarder ces moyens, par lesquels les hommes parviennent à la richesse et aux distinctions, comme indignes de mes soins et de mes efforts. J'ai reçu suivant l'expression consacrée, une éducation libérale, ce qui fait que je ne suis propre à rien. Je me trouve finalement dépendre tout à fait de vous, et n'avoir pas d'autre ressource que dans votre bienveillance. Sur cette question de la dernière importance pour mon avenir, nous ne sommes point d'accord, et il ne semble guère que nous puissions l'être jamais. Je me suis senti une répugnance instinctive, aussi bien pour les personnes auxquelles vous m'aviez pressé de faire ma cour, que pour les motifs d'intérêt et de lucre[16] qui vous faisaient souhaiter qu'elles devinssent mon point de mire. S'il n'y a pas eu jusqu'ici de franche explication entre nous, monsieur, ce n'est certes pas ma faute. S'il vous semble que je vous parle maintenant avec trop de franchise, je le fais, croyez-moi, mon père, dans l'espoir qu'il y aura entre nous à l'avenir plus de franchise, une plus digne confiance et un plus tendre épanchement.

— Mon bon garçon, dit en souriant son père, vous me touchez tout à fait. Continuez, je vous prie, mon cher Édouard Mais rappelez- vous votre promesse. Il y a un grand sérieux, une immense candeur, une évidente sincérité dans tout ce que vous dites, mais j'ai bien peur d'y trouver la trace d'une vague tendance à faire des phrases.

— J'en suis très fâché, monsieur.

— J'en suis très fâché aussi, Ned, mais vous savez qu'il m'est impossible de fixer mon esprit sur une longue période à la fois. Si vous voulez aller d'un seul coup au point capital, j'imaginerai tout ce qui doit précéder, et je supposerai que cela a été dit. Ayez l'obligeance de me passer encore le lait. Voyez-vous, c'est plus fort que moi, cela me donne la fièvre.

— Voici donc en résumé ce que j'aurais voulu vous dire, reprit Édouard Je ne saurais supporter de dépendre absolument de quelqu'un, même de vous, monsieur. J'ai perdu bien du temps, j'ai jeté à mes pieds bien des occasions propices, mais je suis encore jeune, et cela peut se réparer. Me fournirez-vous les moyens de dévouer les talents et toute l'énergie que j'ai en partage à quelque but digne de mes efforts? Me laisserez-vous tenter de me frayer moi-même un honorable chemin dans la vie? Pendant tout ce laps de temps qu'il vous plaira de me fixer, cinq ans, par exemple, si cela vous convient, je m'engage à ne pas faire, sur le terrain où nous sommes en désaccord, un pas de plus sans votre plein concours. Durant cette période, je tâcherai aussi sérieusement, aussi patiemment que n'importe qui, de m'ouvrir quelque perspective d'avenir, et de vous délivrer du fardeau que vous pourriez craindre de voir retomber sur vous si j'épousais une femme dont le mérite et la beauté sont les principaux avantages. Consentez-vous à cela, monsieur? À l'expiration du terme convenu, ce sujet sera discuté de nouveau. Jusque-là donc, à moins que vous ne le remettiez sur le tapis vous-même, qu'il n'en soit plus question entre nous.

— Mon cher Ned, répliqua son père, en déposant le journal qu'il avait négligemment parcouru et se rejetant en arrière sur son siège dans l'embrasure de la fenêtre, vous savez, je crois, combien j'aime peu ce qu'on appelle affaires de famille, cela n'est bon, suivant la coutume plébéienne, qu'aux jours de Noël, et n'a pas le moindre rapport avec des gens de notre condition. Mais comme votre plan de conduite roule sur un malentendu, Ned, absolument sur un malentendu, je surmonterai ma répugnance à traiter des matières pareilles, et je vous répondrai d'une façon parfaitement claire et candide, si vous voulez bien avoir la complaisance de fermer la porte.»

Édouard lui ayant obéi, il tira de sa poche un élégant petit couteau, et se faisant les ongles, il continua:

«Vous avez à me remercier, Ned d'être de bonne famille: car votre mère, qui était une charmante femme, et qui m'a laissé presque le coeur brisé (je vous fais grâce des autres locutions d'usage) lorsqu'elle fut prématurément contrainte de me quitter pour devenir immortelle, n'avait pas de quoi se vanter sur le chapitre de la naissance.

— Son père était du moins monsieur un légiste éminent, dit
Édouard.

— C'est juste Ned, parfaitement juste. Il avait une haute position au barreau, un grand nom et une grande fortune, mais il n'était pas né. J'ai toujours fermé mes yeux et obstinément résisté à cette considération, mais je crains fort que le père de votre grand-père maternel n'ait vendu de la charcuterie et que son commerce n'ait cumulé les pieds de veau et les saucisses. Il désirait marier sa fille dans une bonne famille. Le voeu de son coeur fut accompli, Ned. J'étais le cadet d'un cadet, j'épousai votre mère. Nous avions chacun notre but, qui fut atteint. Elle entra tout d'un coup dans les cercles les plus distingués, dans le meilleur monde, et moi j'entrai en possession d'une fortune qui, je vous l'assure, était très nécessaire à mon confort, tout à fait indispensable. Maintenant, mon bon garçon, cette fortune est du nombre des choses qui ont été. Elle est partie, Ned, il y a déjà… Quel est votre âge? je l'oublie toujours.

— Vingt-sept ans, monsieur.

— Auriez-vous vraiment cet âge-là? cria son père, en soulevant ses paupières avec une languissante surprise. Déjà! Il faut donc vous dire, Ned, que la queue de cette comète brillante qu'on appelait ma fortune a disparu de l'horizon il y a environ, autant que je peux me le rappeler, dix-huit ou dix-neuf ans. Ce fut vers cette époque que je vins occuper cet appartement (qu'occupa jadis votre grand-père, et que m'a légué cette personne extrêmement respectable), et c'est alors que je commençai à vivre d'une pension assez chétive et de ma réputation passée.

— Vous plaisantez avec moi, monsieur, dit Édouard.

— Pas le moins du monde, je vous l'assure, répliqua son père avec un grand calme. Ces questions domestiques sont excessivement arides, et n'admettent pas, je le dis à mon profond regret, la plaisanterie: ce serait au moins une consolation. C'est pour cette raison et parce que je n'aime pas ce qui ressemble à une affaire que je ne peux pas les souffrir. Eh bien, vous savez le reste. Un fils, Ned, sauf lorsque son âge nous en fait un compagnon, c'est- à-dire lorsqu'il n'a que vingt-deux ou vingt-trois ans, n'est pas quelque chose d'agréable à avoir autour de soi. C'est une gêne pour son père, comme son père est une gêne pour lui; ils portent atteinte l'un et l'autre à leur mutuel bien-être. C'est pourquoi, jusqu'à ces quatre dernières années ou environ… j'ai une pauvre mémoire en fait de dates, mais vous rectifierez cela dans votre esprit… vous avez poursuivi vos études à distance, et amassé une grande variété de talents. Nous avons passé ici, dans l'occasion, une semaine ou deux ensemble, et nous ne nous sommes incommodés que comme de si proches parents peuvent le faire. Enfin vous êtes revenu à la maison. Et je vous dirai avec candeur, mon cher enfant, que, si vous aviez été un de ces grands dadais comme j'en vois, je vous eusse exporté au bout du monde.

— Je regrette de tout mon coeur que vous ne l'ayez pas fait, monsieur, dit Édouard.

— Non, vous ne le regrettez pas, Ned, répliqua froidement son père. Vous êtes dans l'erreur, je vous l'assure. J'ai trouvé en vous un beau garçon, qui prévient en sa faveur, qui a de l'élégance, et je vous ai lancé dans un monde où je commande encore. En cela, mon cher garçon, j'estime que j'ai pourvu à votre avenir, et je compte que vous ferez quelque chose afin de pourvoir en revanche au mien.

— Je ne comprends pas votre pensée, monsieur, dit Édouard.

— Ma pensée, Ned, est facile à saisir… Encore une mouche dans le pot à crème! Mais ayez la bonté de ne pas la poser là comme vous avez fait la première fois: car, lorsqu'elles marchent avec leurs pattes toutes pleines de lait, il n'y a rien de plus disgracieux et de plus désagréable… Ma pensée est que vous devez faire ce que j'ai fait, que vous devez faire un bon mariage et tirer le meilleur parti possible de vous-même.

— Un véritable coureur de fortune! cria le fils, d'un air indigné.

— Mais, au nom du diable, Ned, que voulez-vous donc être? répliqua le père. Tous les hommes ne sont-ils pas des coureurs de fortune? La magistrature, l'Église, la cour, l'armée, voyez comme tout cela est encombré de coureurs de fortune, qui se heurtent les uns les autres dans leur poursuite. La Bourse, la chaire, le comptoir, le salon royal, les chambres, qu'est ce qui remplit tout cela, sinon des coureurs de fortune? Un coureur de fortune! oui, vous en êtes un, et vous ne seriez pas autre chose, mon cher Ned, si vous étiez le plus grand courtisan, légiste, législateur, prélat ou marchand, qu'il y eût au monde. Si vous vous piquez de délicatesse, de moralité, Ned, consolez-vous par cette réflexion qu'en vous faisant un coureur de fortune, vous ne pouvez, au pis, que rendre une seule personne misérable ou malheureuse. Combien supposez vous que ces chasseurs d'une autre espèce écrasent de gens lorsqu'ils courent après la fortune? Des centaines à chaque pas, ou des milliers?»

Le jeune homme, sans répondre, appuya sa tête sur sa main.

«Je suis tout à fait charmé, dit le père, qui se leva et se promena lentement ça et là, s'arrêtant de temps en temps pour se regarder dans une glace, ou pour examiner un tableau avec son lorgnon, d'un air de connaisseur, que nous ayons eu cette conversation, Ned, si peu attrayante qu'elle fût. Cela établit entre nous une confiance qui est tout à fait délicieuse, et qui était certainement nécessaire, quoique je ne puisse pas concevoir, je vous l'avoue, que vous ayez jamais pu vous méprendre sur notre position et sur mes desseins. Je me suis persuadé, jusqu'à ce que j'eusse découvert votre caprice pour cette jeune fille, que tous ces points-là étaient tacitement convenus entre nous.

— Je savais vos embarras de fortune, monsieur, répliqua le fils, en relevant sa tête un moment et retombant ensuite dans sa première attitude, mais je n'avais aucune idée que nous fussions des misérables, réduits à la mendicité, comme vous venez de nous dépeindre. Comment pouvais-je le supposer, élevé comme je l'ai été, témoin de la vie que vous avez toujours menée et du train de maison que vous avez toujours eu?

— Non, cher enfant dit le père; car en réalité vous parlez si bien comme un enfant, que je ne peux pas vous donner d'autre nom; vous avez été élevé d'après un principe de haute prudence, le style de votre éducation, je vous l'assure, a maintenu mon crédit d'une façon étonnante. Quant à la vie que je mène, il faut que je la mène, Ned. Il faut que j'aie autour de moi ces petits raffinements. J'ai toujours été habitué à les avoir, je ne saurais exister sans cela. Il faut que j'en sois environné, comme vous voyez, et c'est pour cela que j'y tiens. Quant à notre situation financière, Ned, vous pouvez mettre votre esprit en repos sur cet article. Elle est désespérée. Votre représentation personnelle n'est nullement méprisable, et l'argent réuni de nos menus plaisirs dévore à lui seul notre revenu. Voilà la vérité.

— Pourquoi ne l'ai-je pas connue plus tôt? Pourquoi m'avez-vous encouragé, monsieur, à des dépenses et à un genre de vie auxquels nous n'avons ni droit ni titre?

— Mon bon garçon, répliqua son père d'une voix plus compatissante que jamais, si vous n'aviez pas de représentation, comment auriez- vous chance de réussir à faire le mariage que je vous destine? Quant à notre genre de vie, tout homme a le droit de vivre le mieux qu'il peut et de se procurer autant de confort qu'il peut, ou c'est un gredin dénaturé. Nos dettes sont grandes, j'en conviens, il vous sied donc, à vous qui êtes un jeune homme muni de principes d'honneur, de payer nos dettes le plus diligemment possible.

— Quel rôle de scélérat, marmotta Édouard, j'ai joué à mon insu! moi conquérir le coeur d'Emma Haredale! Je voudrais, par pitié pour elle, être mort avant!

— Je suis bien aise que vous voyiez, Ned, répliqua son père, une chose qui est de la plus parfaite évidence, c'est-à-dire qu'il n'y a rien à faire de ce côte-là. Mais à part ceci, et la nécessité de vous pourvoir avec diligence d'un autre côté (comme vous savez que vous le pouvez dès demain, si vous voulez), je désirerais que vous pussiez envisager avec plaisir l'événement. Au seul point de vue religieux, est-ce que vous devriez jamais songer à une union avec une catholique… à moins qu'elle ne fût prodigieusement riche? vous qui devez être un si bon protestant, puisque vous sortez d'une si bonne famille protestante! Soyons moraux, Ned, ou nous ne sommes rien. Quand même on écarterait cette objection, ce qui est impossible, nous arrivons à une autre qui est tout à fait décisive. La simple idée d'épouser une jeune fille dont le père a été assassiné, haché comme chair à pâté! bon Dieu, Ned, y a-t-il une idée plus désagréable? Réfléchissez à l'impossibilité d'avoir quelque respect pour votre beau-père dans des circonstances si déplaisantes; pensez que, ayant été l'objet de l'examen des jurés, de l'autopsie des coroners, il ne peut avoir en conséquence qu'une position très équivoque au sein de sa famille. Cela me semble quelque chose de si contraire à la délicatesse des idées, que, dans ma conviction, l'État aurait dû mettre à mort la jeune fille, pour prévenir les suites. Mais je vous ennuie peut-être; vous préféreriez être seul? Je vous laisserai seul, mon cher Ned, très volontiers. Dieu vous bénisse! Je vais sortir tout à l'heure, mais nous nous retrouverons ce soir, ou sinon ce soir, certainement demain. Ayez soin de vous d'ici là, pour l'amour de vous et pour l'amour de moi. Vous êtes une personne dont la santé est d'un grand intérêt pour moi, Ned, d'une importance énorme, en vérité. Dieu vous bénisse!»

Cela dit, le père, qui avait arrangé sa cravate devant la glace pendant qu'il parlait avec une négligence décousue, quitta l'appartement en fredonnant un air. Le fils, qui avait paru plongé dans ses pensées au point de ne pas entendre ni comprendre ce que son père disait, resta tout à fait immobile et silencieux. Au bout d'une demi-heure ou environ, Chester père, dans une fraîche toilette, sortit. Chester fils resta toujours assis et immobile, sa tête appuyée sur ses mains; il semblait être devenu stupide.

CHAPITRE XVI.

Une série de peintures représentant les rues de Londres la nuit, à la date comparativement récente de cette histoire, offrirait aux yeux quelque chose d'un caractère si différent de la réalité dont nous sommes aujourd'hui les témoins, qu'il serait difficile pour le spectateur de reconnaître ses plus familières promenades à la distance d'un demi-siècle ou à peu près.

Elles étaient, depuis la première jusqu'à la dernière, depuis la plus large et la plus belle jusqu'à la plus étroite et la moins fréquentée, fort ténébreuses. Les réverbères à mèche de coton imbibée d'huile, quoique régulièrement visités deux ou trois fois durant les longues nuits d'hiver, ne brûlaient qu'à peine dans les meilleurs cas, et à une heure avancée, lorsqu'ils n'avaient plus l'assistance des lampes et des chandelles des boutiques, ils ne projetaient sur le trottoir qu'une traînée de lumière douteuse, laissant les portes en saillie et les façades des maisons dans la plus profonde obscurité. Une foule de cours et de ruelles étaient totalement abandonnées aux ténèbres. Les voies publiques d'un ordre inférieur où une faible lumière clignotait pour une vingtaine de maisons, passaient pour être très favorisées. Même dans ces quartiers, les habitants avaient souvent de bons motifs pour éteindre leur réverbère aussitôt qu'on l'allumait, et la surveillance étant impuissante à les empêcher de le faire, ils ne se gênaient pas pour recommencer selon leur bon plaisir. Ainsi, dans les passages les mieux éclairés, il y avait à chaque tournant, quelque place obscure et dangereuse où un voleur pouvait se sauver et se cacher et où peu de gens se souciaient de le suivre, et la cité était alors séparée des faubourgs, qui l'ont rejointe depuis par une ceinture de champs, d'allées vertes de terres incultes, de routes solitaires, qui permettaient au malfaiteur, même quand la poursuite était vive, de s'échapper aisément.

Il ne faut pas s'étonner qu'à la faveur de ces circonstances en pleine et incessante activité, des vols dans les rues, vols souvent accompagnés de cruelles blessures, et maintes fois de mort d'homme, eussent lieu nuitamment au coeur même de Londres, ni que les gens paisibles éprouvassent une grande frayeur à traverser ses rues quand les boutiques étaient fermées. Pour ceux qui rentraient seuls chez eux à minuit, c'était une habitude assez commune de tenir le milieu de la chaussée afin d'être mieux en garde contre les voleurs en embuscade sur les bas-côtés; on y regardait pour s'en retourner, sur le tard à Kentish Town ou à Hampstead, ou même à Kensington et à Chelsea, sans armes et sans escorte, celui-là qui venait de faire blanc de son épée au souper de la taverne, et qui n'avait qu'un mille environ à faire, n'était pas fâché de payer un porteur de torche pour se faire escorter jusque chez lui.

Beaucoup d'autres détails caractéristiques, pas tout à fait si désagréables se voyaient alors à Londres dans les voies de circulation, détails avec lesquels on était depuis longtemps familiarisé. Quelques boutiques, spécialement celles du côté oriental de Temple-Bar, adhéraient encore à l'ancien usage de suspendre à l'extérieur une enseigne, et ces belles images, en criant et se balançant dans leurs cadres de fer durant les nuits vendeuses, formaient, pour les oreilles de ceux qui étaient au lit, mais réveillés, ou de ceux qui traversaient les rues précipitamment, un concert étrange et lamentable. De longues stations de voitures de louage et des groupes de porteurs de chaise, en comparaison desquels les cochers d'à présent sont doux et polis, obstruaient la voie publique et remplissaient l'air de clameurs. Les caveaux nocturnes indiqués par un petit courant de lumière qui, franchissant le trottoir, s'étendait jusqu'au milieu de la rue, et par le tapage étouffé des voix d'en bas restaient béants pour recevoir et régaler les êtres les plus dépravés des deux sexes. Sous chaque auvent et à l'encoignure de chaque édifice des porteurs de torches, en petits groupes perdaient au jeu leur gain de la journée, ou l'un deux, plus las que les autres cédait au sommeil, et laissait le reste de sa torche tomber en sifflant sur le sol bourbeux.

Il y avait aussi le veilleur avec son bâton et sa lanterne, criant l'heure qu'il était et le temps qu'il faisait, et ceux qui, réveillés à sa voix, se retournaient dans leur lit, ne l'en trouvaient que meilleur en apprenant avec plaisir qu'il pleuvait ou qu'il neigeait, ou qu'il ventait, ou qu'il gelait, sans qu'ils en souffrissent en rien dans leur confort. Le passant solitaire tressaillait au cri des porteurs de chaise: «Place, s'il vous plaît!» lorsque deux de ces hommes arrivaient en trottant et le dépassaient avec leur véhicule à vide, renversé en arrière pour montrer qu'il était libre, en se précipitant vers la station la plus proche. Mainte chaise particulière renfermant quelque belle dame monstrueusement garnie de cerceaux et de falbalas, et précédée de coureurs portant des flambeaux, dont les éteignoirs sont encore suspendus devant la porte d'un petit nombre de maisons du meilleur genre, donnait à la rue un moment de gaieté et de légèreté, pendant qu'elle y passait en dansant, pour la rendre plus sombre et plus sinistre encore lorsqu'elle avait passé. Ce n'était pas chose rare, pour ces coureurs, qui menaient tout le monde tambour battant, de se prendre de querelle dans la salle des domestiques tandis qu'ils attendaient leurs maîtres et leurs maîtresses; d'en venir aux coups soit là, soit dehors dans la rue, et de joncher le lieu de l'escarmouche de poudre à cheveux, de morceaux de perruques et de bouquets éparpillés. Le jeu, ce vice si répandu dans tous les rangs (il était mis naturellement à la mode par l'exemple des classes supérieures) était en général la cause de ces disputes; car les cartes et les dés s'étalaient aussi à découvert, enfantaient autant de mal, et produisaient une excitation aussi grande dans les vestibules que dans les salons. Tandis que des incidents de ce genre, provenant de soirées, de mascarades ou de parties au quadrille[17], se passaient à l'extrémité orientale de la ville, de lourdes diligences et des charrettes massives (il n'y avait pas d'ailleurs grande différence de vitesse) roulaient lentement leur cargaison vers la cité; le cocher, le conducteur, les voyageurs, étaient armés jusqu'aux dents; la diligence, en retard d'un jour ou deux peut-être, mais on n'y regardait pas de si près, était dévalisée par des voleurs de grand chemin. Ces voleurs-là ne se faisaient pas scrupule d'attaquer, souvent seuls de leur bande, toute une caravane d'hommes et de marchandises; ils tuaient quelquefois à coups de fusil un voyageur ou deux; quelquefois aussi ils se faisaient tuer eux-mêmes, selon que le cas se présentait. Le lendemain, le bruit de ce nouvel acte d'audace sur les routes parcourait la ville et fournissait matière aux conversations pendant quelques heures. Puis une procession publique de quelques beaux gentlemen (à moitié ivres), dirigés sur Tyburn, habillés à la dernière mode, et maudissant l'aumônier de la prison avec une bravoure et une grâce inexprimables, offrait à la populace un agréable divertissement en même temps qu'un grand et salutaire exemple.

Parmi tous les redoutables individus qui, profitant d'un tel état de société, rôdaient et se cachaient la nuit dans la capitale, il y avait un homme dont beaucoup d'autres, aussi rudes et aussi farouches que lui, s'écartaient avec une terreur involontaire. Qui il était, d'où il venait, c'était une question souvent faite, mais à laquelle personne ne pouvait répondre. On ignorait son nom; il n'y avait pas plus de huit jours qu'on l'avait vu pour la première fois, et il était également inconnu des vieux et des jeunes scélérats dont il s'aventurait sans crainte à hanter les repaires. Ce ne pouvait être un espion, car il ne relevait jamais son chapeau rabattu pour regarder autour de lui; il n'entrait en conversation avec personne, ne s'occupait en rien de ce qui se passait, n'écoutait aucun discours, n'examinait ni ceux qui arrivaient ni ceux qui s'en allaient. Mais aussitôt qu'on était au fort de la nuit, on était sûr de le retrouver au milieu de la cohue des caveaux nocturnes où se rendaient les bandits de tout grade; et il y restait assis jusqu'au matin.

Ce n'était pas seulement à leurs fêtes licencieuses qu'il avait l'air d'un spectre, de quelque chose qui les glaçait au milieu de leur bruyante gogaille, et les obsédait comme un fantôme; sorti de là, il était le même. Dès qu'il faisait sombre, il était dehors, jamais en compagnie de qui que ce fût, mais toujours seul; jamais ne s'arrêtant, ne flânant, mais toujours marchant d'un pas rapide, regardant par-dessus son épaule de temps en temps, et, après avoir regardé ainsi, accélérant son pas. Dans les champs, dans les sentiers, dans les routes, dans tous les quartiers de la ville, est, ouest, nord et sud, on voyait cet homme glisser comme une ombre. Il était toujours pressé. Ceux qui le rencontraient le voyaient passer bien vite; ils surprenaient son coup d'oeil en arrière, et le voyaient se perdre dans l'obscurité.

Cette constante agitation, cette fuite errante et perpétuelle, donnaient naissance à d'étranges histoires; on l'avait vu en des endroits si éloignés l'un de l'autre et à des heures si rapprochées, qu'il y avait des gens qui n'étaient pas bien sûrs, qu'au lieu d'être tout seul, cet homme-là ne fût pas double ou triple, avec des moyens surnaturels pour voyager d'un endroit à un autre. Le voleur à pied qui se cachait dans un fossé l'avait remarqué passant comme un spectre le long du bord; le vagabond l'avait vu sur la grande route ténébreuse; le mendiant l'avait vu s'arrêter sur un pont, baisser la tête pour regarder l'eau, puis filer encore; ceux qui trafiquaient des cadavres avec les chirurgiens pouvaient jurer qu'il couchait dans des cimetières, et qu'ils l'avaient vu fuir en glissant parmi les tombes, à leur approche. Et, lorsqu'on se racontait ces histoires à l'oreille l'un de l'autre, on était tout étonné que le narrateur, après avoir regardé autour de lui, tirait son auditeur par la manche pour lui dire: «Chut! il est là.»

Enfin un homme, un de ceux qui travaillent dans le cadavre, résolut de questionner cet étrange compagnon. La nuit suivante, quand l'autre eut mangé sa pauvre pitance avec voracité (on avait observé que c'était sa coutume de manger de la sorte, comme s'il ne faisait pas d'autres repas de tout le jour), notre gaillard vint s'asseoir auprès de l'inconnu, coude à coude.

«Une sombre nuit, maître!

— Oui, une sombre nuit.

— Plus sombre que la dernière, bien qu'elle fût noire comme de la poix. N'est-ce pas vous que j'ai croisé proche la barrière, sur la route d'Oxford?

— Comme il vous plaira. Je ne sais pas.

— Allons, allons, maître, cria le questionneur, encouragé par les regards de ses camarades et lui tapant sur l'épaule, soyez donc plus sociable, plus communicatif. Il faut se conduire en gentleman quand on est en si bonne compagnie. Il circule des histoires parmi nous que vous êtes vendu au diable, et que sais-je encore?

— Est-ce que nous ne le sommes pas tous ici? répliqua l'inconnu en redressant la tête. Si nous étions moins nombreux, peut-être nous donnerait-il un meilleur prix.

— Ma foi! ça ne vous profite pas beaucoup, en effet, dit le loustic, lorsque l'inconnu laissa voir sa sauvage figure toute crasseuse et ses vêtements en lambeaux. Qu'est-ce que ça veut dire? Allons! gai, gai, mon maître! un couplet de chansonnette à nous faire rire aux éclats!

— Si vous voulez entendre chanter, vous n'avez qu'à chanter vous- même, répliqua l'autre en l'écartant avec rudesse; mais ne me touchez pas, pour peu que vous ayez de prudence. Je porte des armes qui partent aisément; elles l'ont déjà fait avant cette heure-ci, et des étrangers qui n'en savent pas le truc s'exposent en mettant la main sur moi.

— Est-ce une menace? dit le questionneur.

— Oui,» répliqua l'inconnu en se levant, se tournant vers lui, et regardant à la ronde avec un air farouche, comme dans l'appréhension d'une attaque générale.

Sa voix, son regard, son attitude, exprimant la scélératesse qui ne calcule rien et qui est capable de tout, domptèrent l'assistance par le dégoût autant que par la crainte. Quoique dans une sphère très différente, c'était encore l'effet déjà produit au Maypole.

«Je suis ce que vous êtes tous, et je vis comme vous vivez tous, dit l'inconnu d'un ton sévère après un court silence. Je me cache ici comme les autres, et, si nous étions surpris, je jouerais peut-être mon rôle avec les meilleurs d'entre vous. Si mon humeur est qu'on me laisse tranquille, laissez-moi tranquille, ou bien, et il fit alors un terrible jurement, il y aura quelque mauvais coup de fait dans ce lieu quoique vous soyez plus de vingt contre moi.»

Un sourd murmure, qui tenait peut-être à la terreur qu'inspirait l'homme et au mystère qui l'environnait peut-être aussi à la sincère opinion de quelques-uns des spectateurs, que ce serait un fâcheux précédent de se mêler d'une façon trop curieuse des affaires personnelles d'un gentleman quand il juge à propos de les celer, avertit l'auteur de la querelle qu'il n'avait rien de mieux à faire que de ne pas la mener plus loin. Peu de temps après, l'inconnu se coucha sur un banc pour dormir, et, lorsqu'on se remit à penser à lui, il avait disparu.

Le lendemain soir, aussitôt que fut venue l'obscurité, il circula de nouveau et traversa les rues, il alla devant la maison du serrurier plus d'une fois mais la famille était absente et tout était fermé. Ce soir-là, par le pont de Londres, il arriva dans Southwark. Comme il enfilait une rue longue, une femme avec un petit panier au bras tournait pour y entrer à l'autre bout. Dès qu'il la vit, il se cacha sous une espèce de voûte, et se tint à l'écart jusqu'à ce qu'elle fût passée; alors il sortit de sa cachette et la suivit.

Elle entra dans différentes boutiques pour y acheter diverses provisions de ménage, et, autour de chaque endroit où elle s'arrêta, il voltigea comme son mauvais génie, la suivant chaque fois qu'elle reparaissait. Il était près de neuf heures, et les rues se dégarnissaient vite de passants, lorsqu'elle retourna sur ses pas, sans doute pour aller au logis. Le fantôme la suivit encore.

Elle reprit la même rue borgne où il l'avait aperçue la première fois; cette rue, n'ayant pas de boutiques et étant étroite, se trouvait extrêmement sombre. La pauvre femme y doubla le pas, comme si elle eût craint d'être arrêtée et dépouillée de ce qu'elle avait sur elle, quoiqu'elle n'eût pas grand'chose. Il rampa le long de l'autre côté. Eût-elle été douée de la vitesse du vent, il semblait que l'ombre terrible de cet homme l'eût suivie à la trace et réduite aux abois.

Enfin la veuve, car c'était elle, atteignit sa propre porte, et, toute haletante, elle fit une pose pour prendre la clef dans son panier. La joue en feu, par suite de sa marche précipitée, et peut-être aussi de sa joie d'être arrivée saine et sauve au logis, elle se baissa pour tirer la clef, lorsque, en relevant la tête, elle le vit qui se tenait silencieusement auprès d'elle: l'apparition d'un rêve.