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Barnabé Rudge, Tome I cover

Barnabé Rudge, Tome I

Chapter 24: CHAPITRE XXII.
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About This Book

Set against the backdrop of the Gordon Riots in 1780, this narrative explores the life of a young man named Barnabé Rudge, who is caught in the turmoil of political and social upheaval. The story delves into themes of loyalty, identity, and the impact of mob mentality, as characters navigate their relationships and moral dilemmas amidst chaos. The setting shifts between the rural and urban landscapes of England, highlighting the contrasts in society. Through a blend of humor and tragedy, the work examines the complexities of human nature and the consequences of blind allegiance, ultimately reflecting on the struggles of individuals in a rapidly changing world.

CHAPITRE XX.

L'orgueil qu'elle ressentait de la mission confiée à son adresse, et la grande importance qu'elle en tirait naturellement, l'eussent trahie aux yeux de toute la maison, s'il lui avait fallu essuyer les regards de ses habitants; mais, comme Dolly avait joué mainte et mainte fois dans chaque passage et chaque sombre pièce, au temps de son enfance, et que, depuis, elle avait été l'humble amie de Mlle Haredale, dont elle était la soeur de lait, elle en connaissait aussi bien les êtres que cette jeune personne elle- même. Ne prenant donc pas d'autres précautions que de retenir son haleine et de marcher sur la pointe du pied devant la porte de la bibliothèque, elle alla droit à la chambre d'Emma, comme une visiteuse privilégiée.

C'était la chambre la plus gaie de l'édifice. La pièce était sans doute sombre comme le reste; mais la jeunesse et la beauté rendent une prison joyeuse (sauf, hélas! que l'isolement les y étiole) et prêtent quelques-uns de leurs propres charmes à la plus lugubre scène. Oiseaux, fleurs, livres, dessins, musique, et mille choses de ce genre, mille gracieux témoignages des affections et des préoccupations féminines, remplissaient de plus de vie et de sympathie humaine cette seule pièce que la maison tout entière ne semblait faite pour en contenir. Il y avait un coeur dans cette chambre; et celui qui a un coeur ne manque jamais de reconnaître la silencieuse présence d'un coeur comme le sien.

Dolly en avait incontestablement un, et pas trop coriace, je vous assure, quoiqu'il y eût autour un petit brouillard de velléités coquettes comparable à ces vapeurs qui environnent le soleil de la vie dans son matin et obscurcissent un peu son lustre. Aussi, quand Emma, s'étant levée pour aller à sa rencontre et l'ayant baisée affectueusement sur la joue, lui eut dit, avec son calme ordinaire, qu'elle avait été bien malheureuse, les larmes vinrent aux yeux de Dolly, et elle se sentit plus chagrine qu'elle ne pouvait le dire; mais un moment, après il lui arriva de relever les yeux, de les voir dans la glace, et ils avaient en vérité quelque chose de si excessivement agréable, que tout en soupirant elle sourit, et se sentit étonnamment consolée.

«J'ai entendu parler de cela, mademoiselle, dit Dolly, et c'est vraiment fort pénible; mais, quand les choses sont au pis, elles ne peuvent que tourner au mieux.

— Mais êtes-vous sûre qu'elles sont au pis? demanda Emma avec un triste sourire.

— Eh! mais, je ne vois pas comment elles pourraient donner moins d'espérances. Je ne le vois réellement pas, dit Dolly. Et, pour qu'elles commencent à changer, je vous apporte quelque chose.

— Ce n'est point de la part d'Édouard?»

Dolly fit un signe de tête et sourit; elle tâta dans ses poches (il y avait des poches à cette époque-là) en affectant de craindre qu'elle ne fût jamais capable de trouver ce qu'elle cherchait, ce qui rehaussa grandement son importance, puis elle finit par produire la lettre. Lorsque Emma eut bien vite rompu le cachet et dévoré l'écriture, les yeux de Dolly, par un de ces étranges hasards dont on ne saurait rendre compte, errèrent de nouveau dans la direction de la glace. Elle ne put s'empêcher de se dire qu'en effet le carrossier devait souffrir beaucoup, et de plaindre tout à fait le pauvre jeune homme.

C'était une longue lettre, une très longue lettre, écrite en lignés serrées sur les quatre pages, et encore entrecroisées, qui plus est; mais ce n'était pas une lettre consolante, car Emma pendant sa lecture s'arrêta de temps en temps pour mettre son mouchoir sur ses yeux. Il est certain que Dolly s'émerveilla fort de la voir en proie à une si grande affliction: car une affaire d'amour devait être, dans son idée, un des meilleurs badinages, une des plus piquantes et des plus amusantes choses de la vie. Mais elle considéra comme positif en son esprit que tout ceci venait de l'extrême constance de Mlle Haredale, et que, si elle voulait s'éprendre de quelque autre jeune gentleman, de la façon la plus innocente du monde, juste assez pour maintenir son premier amant à l'étiage des grandes eaux de la passion, elle se trouverait soulagée d'une manière sensible.

«Bien sûr, c'est ce que je ferais si c'était moi, pensa Dolly. Rendre ses amants malheureux, c'est assez légitime et tout à fait légitime; mais se rendre malheureuse soi-même, pas de ça.»

Toutefois un tel langage aurait mal réussi; elle demeura donc assise à regarder en silence. Force lui fut d'avoir une patience du plus gentil tempérament: car, lorsque la longue lettre eut été lue une fois d'un bout à l'autre, elle fut relue une seconde fois, et, lorsqu'elle eut été lue deux fois d'un bout à l'autre, elle fut relue une troisième fois. Durant cette ennuyeuse séance, Dolly trompa de son mieux la lenteur du temps; elle frisa sa chevelure sur ses doigts, en s'aidant du miroir déjà consulté plus d'une fois, et se fit quelques boucles assassines.

Toute chose a son terme. Les jeunes amoureuses elles-mêmes ne peuvent pas lire éternellement les lettres qu'on leur écrit. Avec le temps le paquet fut replié, et il ne resta plus qu'à écrire la réponse.

Mais comme cela promettait d'être une oeuvre qui exigerait aussi du temps, Emma le remit après le dîner, disant qu'il fallait absolument que Dolly dînât avec elle. Dolly s'était d'avance proposé de le faire; il n'y eut donc pas besoin de la presser extrêmement, et ce point réglé, les deux amies sortirent pour se promener dans le jardin.

Elles flânèrent en tous sens le long des allées de la terrasse, parlant continuellement (Dolly, du moins, ne déparla pas une minute), et donnant à ce quartier de la lugubre maison une gaieté complète: non qu'on les entendît parler haut ni qu'on les vît rire beaucoup; mais elles étaient toutes les deux si bien tournées, et il faisait une si douce brise ce jour-là, et leurs légers vêtements, et les brunes boucles de leur chevelure paraissaient si libres et si joyeuses dans leur abandon, et Emma était si belle, et Dolly avait un teint si rosé, et Emma avait une taille si délicate, et Dolly était si rondelette, et en un mot il n'y a pas de fleurs dans aucun jardin comme ces fleurs-là, quoi qu'en disent les horticulteurs; la maison et le jardin semblaient bien aussi le savoir: il n'y avait qu'à voir la mine radieuse qu'ils avaient.

Après la promenade vint le dîner, puis la lettre fut écrite, puis il y eut encore quelque petite causerie, dans le cours de laquelle Mlle Haredale saisit l'occasion d'accuser Dolly de certaines tendances coquettes et volages; on aurait cru que Dolly prenait ces accusations pour des compliments, et qu'elle s'en amusait extrêmement. La trouvant tout à fait incorrigible, Emma consentit à son départ, mais non sans lui avoir confié auparavant cette importante réponse dont jamais on ne pouvait avoir assez de soin; et elle la gratifia, en outre, d'un joli petit bracelet pour lui servir de souvenir. L'ayant agrafé au bras de sa soeur de lait, et lui ayant derechef, moitié plaisamment moitié sérieusement, conseillé de s'amender dans ses friponnes coquetteries, car Emma savait que Dolly aimait Joe au fond du coeur (ce que Dolly niait avec force en multipliant d'altières protestations, et qu'elle espérait bien rencontrer mieux que cela en vérité! et ainsi de suite), Mlle Haredale lui dit adieu; et après l'avoir rappelée, elle lui donna pour Édouard quelques messages supplémentaires, qu'une personne dix fois plus grave que Dolly aurait eu de la peine à retenir, et elle la congédia enfin.

Dolly lui dit adieu, et, sautant avec légèreté les marches de l'escalier, elle arriva à la porte de la terrible bibliothèque, devant laquelle elle allait repasser sur la pointe du pied, lorsque cette porte s'ouvrit, et tout à coup parut M. Haredale. Or, Dolly avait dès son enfance associé avec l'idée de ce gentleman celle de quelque chose d'affreux comme un fantôme, sa conscience étant d'ailleurs au même moment agitée de remords, la vue de l'oncle d'Emma la jeta dans un tel désordre d'esprit qu'elle ne put ni le saluer ni s'échapper; elle éprouva un grand tressaillement, et puis elle resta là, les yeux baissés, immobile et tremblante.

«Venez ici, petite fille, dit M. Haredale en la prenant par la main. J'ai à vous parler.

— S'il vous plaît, monsieur, il faut que je me dépêche, balbutia Dolly, et… et vous m'avez effrayée en m'abordant d'une manière si soudaine, monsieur. J'aimerais mieux m'en aller, monsieur, si vous étiez assez bon pour me le permettre.

— Immédiatement, dit M. Haredale, qui pendant ce temps l'avait conduite dans la bibliothèque, dont il avait fermé la porte. Vous vous en irez tout de suite. Vous venez de quitter Emma?

— Oui, monsieur, il n'y a qu'une minute; mon père m'attend, monsieur; ayez la bonté, s'il vous plaît…

— Je sais, je sais, dit M. Haredale. Répondez à cette question.
Qu'avez-vous apporté ici aujourd'hui?

— Apporté ici, monsieur? balbutia Dolly.

— Vous me direz la vérité, j'en suis sûr. N'est-ce pas?»

Dolly hésita un instant, et quelque peu enhardie par le ton de M. Haredale, elle dit enfin: «Eh bien, monsieur, c'était une lettre.

— De M. Édouard Chester, naturellement. Et vous remportez la réponse?»

Dolly hésita de nouveau, et, faute de mieux, elle fondit en larmes.

«Vous vous alarmez sans motif, dit M. Haredale. Pourquoi ces enfantillages? Assurément vous pouvez me répondre. Vous savez que je n'aurais qu'à poser la question à Emma, pour connaître aussitôt la vérité. Avez-vous la réponse sur vous?»

Dolly avait, comme on dit, son petit caractère, et, se voyant alors joliment aux abois, elle le déploya de son mieux.

«Oui, monsieur, répliqua-t-elle, toute tremblante et effrayée qu'elle était; oui, monsieur, je l'ai. Vous pouvez me tuer si vous voulez, monsieur, mais je ne m'en dessaisirai pas. J'en suis très fâchée, mais je ne la livrerai pas; voilà, monsieur.

— Je loue votre fermeté et votre franchise, dit M. Haredale. Soyez assurée que je désire aussi peu vous ravir votre lettre que votre vie. Vous êtes une très discrète messagère et une bonne fille.»

Ne se sentant point la pleine certitude, comme elle l'avoua plus tard, qu'il n'allait pas sauter sur elle à la faveur de ces compliments, Dolly se tint éloignée de lui autant qu'elle put et pleura de nouveau, décidée à défendre sa poche (où était la lettre) jusqu'à la dernière extrémité.

«J'ai quelque intention, dit M. Haredale après un court silence, pendant lequel un sourire, alors qu'il regarda Dolly, avait percé le sombre nuage de mélancolie naturelle répandue sur sa figure, de procurer une compagne à ma nièce car sa vie est très solitaire. Aimeriez-vous cette position? Vous êtes la plus ancienne amie qu'elle ait, et vous avez à notre préférence les meilleurs titres.

— Je ne sais, monsieur, répondit Dolly, craignant un peu qu'il ne voulût se moquer d'elle, je ne peux rien vous dire. J'ignore ce qu'on en penserait à la maison, je ne peux pas vous donner mon opinion là-dessus, monsieur.

— Si vos parents n'y avaient pas d'objections, en auriez-vous pour votre compte? dit M. Haredale. Allons, c'est une question toute simple, à laquelle il est aisé de répondre.

— Aucune absolument que je sache monsieur, répliqua Dolly. Je serais fort heureuse sans doute d'être auprès de Mlle Emma, car c'est toujours un bonheur pour moi.

— Très bien, dit M. Haredale. Voilà tout ce que j'avais à vous dire, vous brûlez de vous en aller, libre à vous, je ne vous retiens plus.»

Dolly ne se laissa point retenir, et n'attendit point qu'il l'essayât: car ces mots n'eurent pas sitôt fui des lèvres de M. Haredale, que Dolly avait fui aussi de la chambre et de la maison, et se retrouvait dans les champs.

La première chose qu'elle fit, comme de raison, quand elle revint à elle-même et qu'elle considéra le grand émoi où elle venait d'être, ce fut de repleurer de nouveau, et la seconde, lorsqu'elle réfléchit au succès de sa résistance, ce fut de rire de tout son coeur. Les larmes une bonne fois bannies cédèrent la place aux sourires et Dolly finit par rire tant, mais tant, qu'il lui fallut s'appuyer contre un arbre et donner carrière à ses transports. Quand elle ne put pas rire davantage, et qu'elle en fut tout à fait fatiguée, elle rajusta sa coiffure, sécha ses yeux, regarda derrière elle avec une joie bien vive et bien triomphante les cheminées de la Garenne qui allaient bientôt disparaître à sa vue, et poursuivit sa route.

Le crépuscule était survenu, et l'obscurité augmentait d'une manière rapide dans la campagne; mais Dolly était si familiarisée avec le sentier, pour l'avoir traversé bien souvent, qu'elle s'apercevait à peine de la brune, et n'éprouvait aucun malaise d'être seule. D'ailleurs, il y avait le bracelet à admirer; et quand elle l'eut bien frotté et se le fut offert en perspective au bout de son bras étendu, il étincelait et reluisait si magnifiquement à son poignet, que le contempler dans tous les points de vue, et en tournant le bras de toutes les façons possibles, était devenu une occupation tout à fait absorbante. Il y avait la lettre, aussi, et qui lui semblait si mystérieuse, si rusée, quand elle la tira de sa poche, et qui contenait tant d'écriture sur ses pages, que de la tourner, et retourner, en se demandant de quelle manière elle commençait, de quelle manière elle finissait, et ce qu'elle disait tout du long, cela devint un autre sujet d'occupation continuelle. Entre le bracelet et la lettre, il y eut bien assez à faire sans penser à autre chose; et, en les admirant tour à tour, Dolly chemina gaiement.

Comme elle passait par une porte d'échalier[21], là où le sentier était étroit et flanqué de deux haies garnies d'arbres de place en place, elle entendit tout près d'elle un frôlement qui la fit s'arrêter soudain. Elle écouta. Tout était tranquille, et elle poursuivit sa route, non pas absolument avec frayeur, mais avec un peu plus de vitesse qu'avant peut-être; il est possible aussi qu'elle fût un peu moins à son aise, car une alerte de ce genre est toujours saisissante.

Elle n'eut pas sitôt repris sa marche, qu'elle entendit le même son, semblable au bruit d'une personne qui se glisserait à pas de loup le long des buissons et des broussailles. Regardant du côté d'où ce bruit paraissait venir, elle s'imagina presque pouvoir distinguer une forme rampante. Elle s'arrêta derechef. Tout était tranquille comme avant. Elle se remit en marche, décidément plus vite cette fois, et elle essaya da chanter doucement à part elle. Bon! encore! il fallait donc que ce fût le vent.

Mais comment arrivait-il que le vent soufflât seulement lorsqu'elle marchait, et qu'il cessât de souffler lorsqu'elle restait immobile? Elle s'arrêta sans le vouloir en faisant cette réflexion, et le frôlement s'arrêta également. Elle ressentait en réalité de la frayeur à présent, et elle hésitait encore sur ce qu'elle devait faire, quand des branches craquèrent, se cassèrent, et un homme plongeant au travers vint se planter en face d'elle et tout près d'elle.

CHAPITRE XXI.

Ce fut pour Dolly un soulagement inexprimable lorsqu'elle reconnut en la personne qui avait pénétré de force dans le sentier d'une façon si soudaine, et qui maintenant se trouvait debout précisément sur son passage, Hugh du Maypole; elle proféra son nom d'un accent de délicieuse surprise, d'un accent sorti du coeur.

«C'était vous? dit-elle. Que je suis heureuse de vous voir!
Comment pouviez-vous m'effrayer ainsi?»

En réponse à cela, il ne dit rien du tout, mais resta parfaitement immobile à la regarder.

«Est-ce que vous êtes venu à ma rencontre?» demanda Dolly.

Hugh fit un signe de tête affirmatif, et marmotta quelque chose dont le sens était qu'il l'avait attendue, et qu'il croyait la revoir plus tôt.

«Je supposais bien qu'on enverrait au-devant de moi, dit Dolly, grandement rassurée par les paroles de Hugh.

— Personne ne m'a envoyé, répondit-il d'un air maussade. Je suis venu de mon chef.»

Les rudes manières de ce garçon, et son extérieur étrange et inculte, avaient souvent rempli la jeune fille d'une crainte vague, même quand il y avait là d'autres personnes; et cette crainte était cause qu'elle s'éloigna involontairement de lui. La pensée d'avoir en lui un compagnon venu de son chef, dans cet endroit solitaire, et lorsque les ténèbres se répandaient avec rapidité autour d'eux, renouvela et même augmenta les alarmes qu'elle avait ressenties d'abord.

Si l'air de Hugh n'avait été que hargneux et passivement farouche, comme d'habitude, elle n'aurait pas eu pour sa compagnie plus de répugnance qu'elle n'en avait toujours éprouvé; peut-être même eût-elle été bien aise de cette escorte. Mais il y avait dans ses regards une espèce de grossière et audacieuse admiration qui la terrifia. Elle jetait sur lui des coups d'oeil timides, incertaine si elle devait avancer ou reculer, et lui, debout, la regardait comme un beau Satyre; et ils restèrent ainsi pendant quelque temps sans bouger ni rompre le silence. Enfin Dolly prit courage, le dépassa d'un bond, et marcha précipitamment.

«Pourquoi donc vous essoufflez-vous à m'éviter? dit Hugh, en accommodant son pas à celui de la jeune fille et se tenant tout près d'elle.

— Je veux rentrer le plus vite possible, et d'ailleurs vous marchez trop près de moi, répondit Dolly.

— Trop près! dit Hugh en se baissant sur elle au point qu'elle pouvait sentir l'haleine de celui-ci sur son front. Pourquoi trop près? Vous êtes toujours fière avec moi, mistress.

— Je ne suis fière avec personne. Vous me jugez mal, répondit
Dolly. Tenez-vous en arrière, s'il vous plaît, ou allez-vous-en.

— Non, mistress, répliqua-t-il en cherchant à mettre le bras de la jeune fille dans le sien. J'irai avec vous.»

Elle se dégagea, et serrant sa petite main, elle le frappa avec toute la bonne volonté possible. Ce coup fit éclater de rire Hugh du Maypole, ou plutôt il poussa un rugissement jovial; et lui passant son bras autour de la taille, il la retint dans sa forte étreinte aussi aisément que si elle eût été un oiseau.

«Ha, ha, ha! bravo, mistress! Frappez encore. Meurtrissez-moi la figure, arrachez-moi les cheveux, déracinez-moi la barbe, j'y consens, pour l'amour de vos beaux yeux. Frappez encore, maîtresse. Allons. Ha, ha, ha! ça me fait plaisir.

— Lâchez-moi, cria-t-elle, en s'efforçant avec les deux mains de se débarrasser de lui. Lâchez-moi tout de suite.

— Vous feriez bien d'être moins cruelle pour moi, mon adorable, dit Hugh, vous feriez bien, en vérité. Voyons, pourquoi êtes-vous toujours si fière? Mais je ne vous en fais pas de reproche. J'aime à vous voir fière comme cela. Ha, ha, ha! Vous ne pouvez pas cacher votre beauté à un pauvre garçon; c'est toujours ça.»

Elle ne lui fit aucune réponse; mais, comme il ne l'avait pas encore empêchée de continuer sa marche, elle avançait le plus vite qu'elle pouvait. À la fin, tandis qu'elle marchait avec précipitation, dans sa terreur, et qu'il l'étreignait davantage, la force manqua à la pauvre enfant, et elle ne put pas aller plus loin.

«Hugh, cria la jeune fille haletante, si vous me laissez, je vous donnerai quelque chose, tout ce que j'ai, et je ne dirai jamais un mot de ceci à âme qui vive.

— C'est ce que vous avez de mieux à faire, répondit-il. Écoutez, petite colombe, c'est ce que vous avez de mieux à faire. Tout le monde d'alentour me connaît, et l'on sait ce dont je suis capable, quand je veux. Si jamais vous êtes tentée de parler de cela, arrêtez-vous avant que les mots s'échappent de vos lèvres, et pensez au mal que vous attireriez, en jasant, sur quelques têtes innocentes dont vous ne voudriez pas qu'il tombât un cheveu. Faites-moi de la peine, et je leur en ferai, et quelque chose de plus en retour. Je ne me soucie pas plus de leur peau que si c'étaient des chiens, pas même autant. Et pourquoi m'en soucierais-je? Il n'y a pas de jour où je ne fusse plus disposé à tuer un homme qu'un chien. Je n'ai jamais été peiné de la mort d'un homme dans toute ma vie, et la mort d'un chien m'a fait de la peine.»

Il y avait quelque chose de si complètement sauvage dans le caractère de ces expressions, dans les regards et les gestes dont elles étaient accompagnées, que la frayeur de Dolly lui donna une nouvelle vigueur, et la rendit capable de se dégager par un soudain effort et de courir de toute sa vitesse. Mais Hugh était aussi agile et vigoureux, aussi rapide à la course que n'importe quel coureur dans toute l'Angleterre. Ce ne fut qu'une vaine dépense d'énergie; car, avant que la fugitive eût fait cent pas, il l'entoura une seconde fois de ses bras.

«Doucement! chérie, doucement! Voudriez-vous donc fuir le rude Hugh, qui ne vous aime pas moins que n'importe quel galant de salon?

— Oui, je le voudrais, dit-elle en s'efforçant de se dégager de nouveau. Je le veux. Au secours!

— À l'amende, pour avoir crié ainsi, dit Hugh. Ha, ha, ha! une amende, une gentille amende, que vont payer vos lèvres. Tenez, je me paye moi-même. Ha, ha, ha!

— Au secours! Au secours! Au secours!»

Comme elle poussait ce cri perçant avec toute la véhémence qu'elle pouvait y mettre, on entendit un cri répondre au sien, puis un autre, et un autre encore.

«Merci, mon Dieu! s'écria la jeune fille, dans l'ivresse de la délivrance. Joe, cher Joe, par ici. Au secours!»

Hugh cessa son attaque, et resta irrésolu pendant un moment; mais les cris, approchant de plus en plus et arrivant vite sur eux, le forcèrent de prendre une prompte résolution. Il relâcha Dolly, chuchota d'un air de menace: «Vous n'avez qu'à lui conter ça, et vous en verrez les suites.» Puis sautant par-dessus la haie, il disparut en un instant. Dolly s'élança comme une flèche, et courut se jeter tout bellement dans les bras ouverts de Joe Willet.

«Qu'y a-t-il? Êtes-vous blessée? Qu'était-ce donc? Qui était-ce? Où est-il? À quoi ressemblait-il?» Telles furent les premières paroles qui jaillirent de la bouche de Joe, avec un grand nombre d'expressions encourageantes et d'assurances qu'elle n'avait plus rien à craindre. Mais la pauvre petite Dolly était si hors d'haleine et si terrifiée que, pendant quelque temps, elle ne put lui répondre, et resta pendue à l'épaule de son libérateur, sanglotant et pleurant comme si son coeur voulait se briser.

Joe n'avait pas la moindre objection à sentir Dolly suspendue à son épaule; non, pas la moindre, quoique cela froissât pitoyablement les rubans couleur cerise, et ôtât à l'élégant petit chapeau toute espèce de forme. Mais il ne supporta pas la vue de ses larmes; cela lui alla au fond du coeur. Il essaya de la consoler, se pencha sur elle, lui chuchota quelques mots, d'aucuns prétendent qu'il lui donna quelques baisers, mais c'est une fable. Quoi qu'il en soit, Joe dit toutes les affectueuses et tendres choses qu'il put imaginer, et Dolly le laissa continuer sans l'interrompre une seule fois, et dix bonnes minutes se passèrent avant qu'elle fût en état de relever la tête et de le remercier.

«Qu'est-ce donc qui vous a effrayée?» dit Joe.

Un homme, un inconnu l'avait suivie, répondit-elle; il avait commencé par lui demander l'aumône, puis il en était venu à des menaces de vol, menaces qu'il était prêt de mettre à exécution, et qu'il aurait exécutées si Joe n'était accouru à temps pour la défendre. La manière hésitante et confuse dont elle dit tout cela fut attribué par Joe à l'effroi qu'elle avait éprouvé, pour le moment. Il ne soupçonna pas la vérité le moins du monde.

«Arrêtez-vous avant que ces mots s'échappent de vos lèvres!» Cent fois durant cette soirée, et bien des fois à une époque postérieure, quand la révélation monta pour ainsi dire à sa langue, Dolly se rappela l'avertissement de Hugh, et se retint de parler. Une terreur de cet homme profondément enracinée chez elle, la certitude que sa féroce nature, une fois excitée, ne reculerait devant rien, et la conviction que, si elle l'accusait, sa colère et sa vengeance se déchargeraient pleinement sur Joe, son libérateur: ce furent là des considérations qu'elle n'eut pas le courage de surmonter, des motifs trop puissants de garder le silence pour qu'elle en pût triompher.

Joe, de son côté, était beaucoup trop heureux pour pousser ses questions avec une grande curiosité; et Dolly étant, du sien, encore trop tremblante pour marcher sans appui, ils avancèrent très lentement et, selon lui, très agréablement, jusqu'à ce que les lumières du Maypole furent tout près, plus brillantes que jamais pour leur faire un joyeux accueil. Alors Dolly s'arrêta tout à coup et poussa un demi-cri d'effroi.

«La lettre!

— Quelle lettre? cria Joe.

— Celle que j'apportais. Je l'avais à la main. Mon bracelet aussi, dit-elle en serrant de sa main le poignet de l'autre. Je les ai perdus tous les deux.

— Ne faites-vous que de vous en apercevoir? dit Joe.

— Je les ai laissés tomber ou on me les a pris, répondit Dolly, tandis qu'elle fouillait en vain dans sa poche et secouait ses vêtements. Ils n'y sont plus, ils ont disparu tous les deux. Malheureuse fille que je suis!» À ces mots, la pauvre Dolly, qui, pour lui rendre justice, était absolument aussi chagrine d'avoir perdu la lettre que le bracelet, pleura de nouveau et gémit sur son destin d'une façon très touchante.

Joe la consola en l'assurant qu'aussitôt qu'il l'aurait mise en sûreté au Maypole, il retournerait à l'endroit avec une lanterne (car il faisait maintenant tout à fait noir), et chercherait scrupuleusement les objets perdus, qu'il trouverait, selon la plus grande probabilité, car il n'était pas vraisemblable que quelqu'un eût depuis passé par là, et elle n'avait pas la conviction que ces objets lui eussent été soustraits. Dolly le remercia très cordialement de son offre, en avouant qu'elle n'espérait guère qu'il réussît dans ses recherches; et de la sorte, avec beaucoup de lamentations du côté de Dolly, et beaucoup de paroles d'espoir du côté de Joe, et une extrême faiblesse du côté de Dolly, et le plus tendre empressement à la soutenir du côté de Joe, ils purent atteindre enfin le comptoir du Maypole, où le serrurier, sa femme et le vieux John, prolongeaient encore un joyeux festin.

M. Willet reçut la nouvelle de l'accident de Dolly avec cette surprenante présence d'esprit et cette promptitude d'élocution qui le distinguaient d'une façon si éminente et le plaçaient au-dessus des autres hommes. Mme Varden exprima sa sympathie pour la douleur de sa fille en la grondant vertement de revenir si tard; et le bon serrurier se partagea entre les consolations et les baisers qu'il donnait à Dolly et les poignées de main qu'il prodiguait à Joe, ne pouvant assez le louer et le remercier.

Sur cet article, le vieux John était loin d'être d'accord avec son ami: car, outre qu'en thèse générale il n'avait aucun goût pour les esprits aventureux, il lui vint à l'idée que, si son fils et héritier avait été sérieusement endommagé dans une batterie, cela aurait eu des conséquences sans aucun doute dispendieuses, gênantes, et peut-être même préjudiciables aux affaires du Maypole. Pour cette raison, et aussi parce qu'il ne regardait pas d'un oeil favorable les jeunes filles, mais plutôt les considérait, avec le sexe féminin tout entier, comme une espèce de bévue de la nature, il sortit du comptoir sous un prétexte, et alla secouer sa tête en particulier devant le chaudron en cuivre. Inspiré et incité par ce silencieux oracle, il fit du coude quelques signes clandestins à Joe, en guise de paternel reproche et de douce admonition, comme pour lui dire: «Tu ferais mieux de t'occuper de tes affaires, au lieu de faire des sottises pareilles.»

Joe, toutefois, prit sur une planche la lanterne et l'alluma: puis, s'armant d'un solide bâton, il demanda si Hugh était dans l'écurie.

«Il dort, étendu devant le feu de la cuisine, monsieur, dit
M. Willet. Que lui voulez-vous?

— Je veux l'emmener avec moi pour chercher ce bracelet, répondit
Joe. Holà! venez ici, Hugh.»

Dolly devint pâle comme la mort et se sentit toute prête à s'évanouir. Quelques moments, après Hugh entra d'un pas chancelant, en s'étirant et bâillant selon son habitude, et ayant tout à fait l'air d'avoir été réveillé d'un profond somme.

«Ici, dormeur éternel! dit Joe en lui donnant la lanterne. Emportez cela et amenez le chien. Malheur à cet individu si nous l'attrapons!

— Quel individu? grogna Hugh en frottant ses yeux et se secouant.

— Quel individu! répliqua Joe qui, dans sa bouillante valeur, ne pouvait pas rester en place. Vous sauriez de quel l'individu il s'agit, si vous étiez un peu plus vigilant. Il est bien digne de vous et de ceux qui vous ressemblent, paresseux géant que vous êtes, de passer le temps à ronfler dans le coin d'une cheminée, quand les filles des honnêtes gens ne peuvent traverser même nos paisibles prairies à la chute du jour sans être attaquées par des voleurs, et effrayées au point que cela compromet leurs précieuses vies.

— Jamais ils ne me volent, moi, cria Hugh en riant. Je n'ai rien à perdre. Mais c'est égal, je les assommerais aussi volontiers que d'autres. Combien sont-ils?

— Un seul, dit Dolly d'une voix faible, car tout le monde la regardait.

— Et quelle espèce d'homme, mistress? dit Hugh, en lançant sur le jeune Willet un coup d'oeil si léger, si rapide, que ce qu'il avait de menaçant fut perdu pour tous excepté pour elle. À peu près de ma taille?

— Non, pas si grand, répliqua Dolly, qui savait à peine ce qu'elle disait.

— Son costume, dit Hugh en la regardant d'une manière perçante, ressemblait-il à quelqu'un des nôtres? Je connais tous les gens des alentours, et peut-être que je mettrais sur la voie de cet homme, si j'avais un simple renseignement pour me guider.»

Dolly balbutia et redevint pâle; puis elle répondit qu'il était enveloppé d'un habit très ample et que sa figure était cachée par un mouchoir, et qu'elle ne saurait fournir d'autres détails de signalement.

«Alors il est probable que vous ne le reconnaîtriez pas si vous le voyiez, dit Hugh avec un malicieux sourire qui montra ses dents.

— Je ne le reconnaîtrais pas, répliqua Dolly; et elle fondit de nouveau en larmes. Je souhaite de ne pas le revoir. Penser à lui m'est insupportable: je ne peux même en parler davantage. Monsieur Joe, je vous en prie, n'allez pas à la recherche de ces objets. Je vous conjure de ne pas aller avec cet homme.

— De ne pas aller avec moi! cria Hugh. Ne semble-t-il pas que je sois un épouvantail pour eux tous? Ils ont tous peur de moi. Ah bien! par exemple, mistress, vous ne savez donc pas que j'ai le plus tendre coeur qu'il y ait au monde. J'aime toutes les dames, madame,» dit Hugh en se tournant vers la femme du serrurier.

Mme Varden émit l'opinion que, s'il disait vrai, il devrait en mourir de honte; des sentiments pareils convenant mieux, selon elle, à un musulman plongé dans la nuit de l'erreur, ou à un sauvage des îles, qu'à un zélé protestant. D'après la conclusion qu'elle tira de l'état imparfait des principes moraux de Hugh, elle émit ensuite l'opinion qu'il n'avait sans doute jamais étudié le Manuel. Hugh admettant qu'il ne l'avait jamais lu, pour plusieurs raisons, dont la première était qu'il ne savait pas lire, Mme Varden déclara avec beaucoup de sévérité qu'il devrait encore bien plus mourir de honte; elle lui recommanda fortement d'économiser l'argent de ses menus plaisirs pour l'acquisition d'un exemplaire de ce livre, dont il ferait bien, après cela, d'apprendre le contenu par coeur en toute diligence.

Elle était encore à développer ce texte, quand Hugh, d'une manière quelque peu incérémonieuse et irrévérente, suivit son jeune maître dehors, la laissant édifier sans fin le reste de la compagnie. C'est ce qu'elle continua de faire, et, trouvant que les yeux de M. Willet étaient fixés sur elle avec une apparence de profonde attention, elle lui adressa graduellement la totalité de son discours; elle lui fit une leçon morale et théologique d'une longueur considérable, dans la conviction qu'elle opérait sur lui les effets les plus merveilleux. Voici cependant la simple vérité: quoique ses yeux fussent tout grands ouverts et qu'il vît devant lui une femme dont la tête, à force de la regarder longtemps et fixement, lui avait semblé devenir si grosse petit à petit qu'elle eut bientôt rempli le comptoir, M. Willet était bel et bien endormi, et il demeura ainsi penché en arrière sur sa chaise, les mains dans ses poches, jusqu'à ce que le retour de son fils l'arracha au sommeil. On l'entendit soupirer profondément, car il lui restait une vague idée d'avoir rêvé de porc mariné aux légumes, vision de ses sommeils qu'il fallait imputer sans aucun doute à la circonstance d'avoir entendu Mme Varden prononcer fréquemment le mot «Grâce» avec l'accent oratoire. Or, ce mot, entrant dans le cerveau de M. Willet pendant que la porte en était entre-bâillée, et s'y accouplant avec les mots «après le repas» qui erraient tout autour, lui suggéra, par le souvenir des grâces, l'idée de ce mets particulier avec l'espèce de légumes qui l'accompagne d'ordinaire.

Les recherches n'avaient eu aucun succès. Joe avait tâté le long du sentier une douzaine de fois dans l'herbe, dans le fossé à sec et dans la haie, mais tout cela en vain. Inconsolable de sa double perte, Dolly écrivit à Mlle Haredale un billet qui lui donnait là- dessus les mêmes renseignements qu'elle avait donnés déjà au Maypole, et Joe se chargea de remettre ce billet en mains propres, le lendemain, dès qu'il y aurait quelqu'un de levé dans la maison. Après cela, on s'assit pour prendre le thé dans le comptoir. Il y eut une prodigalité peu commune de rôties beurrées, et, afin que les voyageurs n'éprouvassent pas de faiblesse par défaut de nourriture, et en faisant pour ainsi dire une bonne petite halte à mi-chemin entre le dîner et le souper, on n'oublia pas quelques savoureuses bagatelles sous forme de larges grillades de lard bien soignées, cuites à point et toutes fumantes, qui exhalèrent un parfum délicieux et appétissant.

Mme Varden, bonne protestante d'ailleurs, ne protestait jamais contre un bon repas, ou il fallait donc que les mets fussent trop peu cuits ou trop cuits, ou qu'il y eût n'importe quoi qui eût altéré son humeur. L'aspect de ces excellentes préparations augmentant beaucoup son entrain, elle qui venait de dire que les bonnes oeuvres n'étaient rien sans la foi, déclara de la manière la plus gaie que le jambon et la rôtie étaient quelque chose. Bien plus, sous l'influence de ces salutaires stimulants, elle reprocha vivement à sa fille d'être abattue et découragée (ce qu'elle considérait comme une disposition d'esprit condamnable), et elle remarqua, en tendant son assiette pour prendre encore un morceau, qu'au lieu de se désoler de la perte d'une babiole et d'une feuille de papier, elle ferait bien mieux de réfléchir aux privations des missionnaires dans les pays étrangers, où ces bons chrétiens poussent le dévouement jusqu'à ne vivre que de salade.

Les accidents divers d'une semblable journée sont bien faits pour occasionner quelques fluctuations dans le thermomètre humain, et surtout lorsque cet instrument est d'une construction aussi délicate et d'une aussi grande sensibilité que celui de Mme Varden. Ainsi, au dîner, Mme Varden se tint à la chaleur d'été; elle fut sereine, souriante, délicieuse. Après le dîner, le vin lui avait donné un coup de soleil qui l'éleva au moins d'une demi-douzaine de degrés; on n'avait jamais vu pareille enchanteresse. Maintenant elle était redescendue à la chaleur d'été, à l'ombre; et lorsque le thé fut fini, et que le vieux John, tirant de son casier de chêne une bouteille d'un certain cordial, insista pour qu'elle en bût deux verres à petits traits et fort lentement, elle remonta et se tint fixe à quatre-vingt-dix pendant une heure un quart. Instruit par l'expérience, le serrurier profita de cette sereine température pour fumer sa pipe sous le porche, et, grâce à sa conduite prudente, il était pleinement en mesure, quand baissa le thermomètre, de partir aussitôt pour retourner au logis.

En conséquence le cheval fut attelé, et la chaise amenée devant la porte. Joe, que rien n'aurait pu dissuader de leur servir d'escorte jusqu'à ce qu'ils eussent passé la partie la plus solitaire et la plus terrible de la route, fit sortir en même temps de l'écurie la jument grise; et, après avoir aidé Dolly à monter en voiture (encore du bonheur!), il sauta en selle gaiement. Puis, après qu'on eut dit plusieurs fois bonsoir aux voyageurs, qu'on leur eut recommandé de s'envelopper, qu'en dirigeant sur eux le rayon des lumières on leur eut tendu leurs manteaux et leurs châles, la carriole roula et Joe trotta auprès, du côté de Dolly, cela va sans dire, et presque tout contre la roue.

CHAPITRE XXII.

C'était une belle et brillante nuit. Malgré son abattement, Dolly regardait les étoiles avec une attitude et d'une manière si propre à ensorceler (elle le savait bien), que Joe en avait perdu la tête, et que, si jamais un homme s'enfonça, c'est trop peu dire jusqu'aux oreilles et par-dessus la tête, mais plutôt par-dessus le Monument et le dôme de Saint-Paul, dans le fin fond de l'amour, cet homme-là, c'était lui, la chose était claire comme le jour. La route était fort bonne: ce n'était pas une route à cahots, ni même une route inégale; et cependant Dolly, de sa petite main, voulut se retenir à la chaise durant tout le trajet. Quand il y aurait eu là derrière lui un exécuteur avec sa hache levée en l'air et prêt à le décoller s'il touchait cette main, Joe n'aurait pas pu s'empêcher de le faire. Après avoir mis sa propre main sur celle de Dolly comme par hasard, et l'avoir retirée au bout d'une minute, il en vint à chevaucher tout le long de la route, sans retirer sa main du tout. On eût dit que l'escorte avait cette consigne, comme partie importante de son service, et qu'elle n'avait pas quitté le Maypole pour autre chose. Le plus curieux incident de ce petit épisode, c'est que Dolly avait l'air de ne pas s'en apercevoir. Elle semblait si pleine d'innocence, si sainte nitouche quand elle tournait ses yeux sur lui, que c'en était agaçant.

Elle parla néanmoins; elle parla de sa frayeur et de l'arrivée de Joe à son secours, et de sa reconnaissance, et de sa crainte de ne pas l'avoir assez remercié, et de l'espérance que désormais ils vivraient comme une bonne paire d'amis et de mille choses de ce genre. Et quand Joe exprima l'espoir, au contraire, qu'ils ne vivraient pas comme une bonne paire d'amis, Dolly parut extrêmement surprise, et elle exprima l'espoir qu'ils ne seraient toujours pas des ennemis; et, quand Joe lui demanda s'ils ne pourraient pas être quelque chose de mieux qu'amis ou ennemis, tout à coup Dolly de découvrir une étoile plus étincelante que toutes les autres étoiles, et d'y appeler l'attention du jeune homme, et d'être mille fois plus pleine d'innocence et plus sainte nitouche que jamais.

Ils poursuivaient de cette façon leur voyage, chuchotant plutôt qu'ils ne parlaient, et souhaitant que la route s'allongeât à peu près de douze fois sa longueur naturelle; c'était, du moins, le souhait de Joe, lorsque, au moment de sortir de la forêt et de déboucher dans la partie la plus fréquentée de la route, ils entendirent le bruit des pas d'un cheval allant au grand trot. Ce bruit, devenu vite plus distinct, à mesure qu'il approchait, arracha à Mme Varden un cri perçant, auquel répondit cette exclamation: «Ami!» poussée par le cavalier qui arriva aussitôt tout haletant, et arrêta son cheval auprès d'eux.

«Encore cet homme! cria Dolly en frissonnant.

— Hugh, dit Joe, quelle commission vous a-t-on donnée?

— Celle de revenir avec vous, répondit-il en lançant à la fille du serrurier un secret coup d'oeil. C'est lui qui m'envoie.

— Mon père?» dit le pauvre Joe. Et il ajouta à voix basse cette apostrophe très peu filiale: «Il ne me croira donc jamais assez grand pour me protéger moi-même?

— Oui, votre père, répliqua Hugh à la première partie de la question. Il dit que depuis quelque temps les routes ne sont pas sûres, et qu'il vaut mieux que vous n'y soyez pas seul.

— En ce cas, allez toujours, dit Joe, je ne reviens pas encore.»

Hugh obéit, et on continua le voyage. Par caprice ou par goût, il chevaucha immédiatement devant la chaise, et de cette position il tournait sans cesse la tête pour regarder en arrière. Dolly sentit qu'il la regardait; mais elle détourna ses yeux et craignit de les lever une seule fois, tant était grande la terreur qu'il lui inspirait.

Cette interruption, en éveillant Mme Varden, qui avait dormi jusque-là la tête inclinée, sauf pendant une minute ou deux de temps en temps, lorsqu'elle reprenait ses sens pour gronder le serrurier, qui se permettait de la retenir et l'empêcher de choir de la voiture en inclinant ainsi la tête, vint mettre des entraves à la conversation, qui se chuchotait tout bas, et la rendit fort difficile à reprendre. Effectivement, avant qu'on eût fait un autre mille, Gabriel arrêta, selon le désir de sa femme, et cette bonne dame déclara positivement que Joe ne ferait point un pas de plus sous aucun prétexte, et qu'elle n'en voulait point entendre parler. Ce fut en vain que, de son côté, Joe protesta qu'il n'était nullement fatigué, qu'il tournerait bride tout à l'heure, qu'il voulait seulement les voir sains et saufs au delà de tel ou tel endroit, et ainsi de suite. Mme Varden s'obstina, et, quand elle s'obstinait, il n'y avait pas de pouvoir terrestre capable d'en venir à bout.

«Bonsoir, puisqu'il faut vous le dire, dit Joe avec un peu de tristesse.

— Bonsoir,» dit Dolly. Elle aurait bien ajouté: «Gardez-vous de cet homme, ne vous y fiez pas, je vous en prie;» mais Hugh avait retourné son cheval et il se trouvait tout près d'eux. Elle ne put donc faire autre chose que de souffrir que Joe lui serrât les doigts, et, quand la voiture fut à quelque distance, de regarder en arrière et d'agiter sa main, tandis qu'il était encore arrêté sur le lieu de leur séparation, avec cette grande et sombre figure de Hugh auprès de lui.

À quoi pensa-t-elle en revenant au logis? Le carrossier eut-il dans ses méditations une place aussi favorisée que celle qu'il avait occupée le matin? C'est ce qu'on ignore. Ils arrivèrent enfin à la maison; enfin, car la route était longue, et les gronderies de Mme Varden ne la raccourcissaient pas du tout. Miggs, entendant le bruit des roues, fut aussitôt à la porte.

«Les voilà, Simmun! les voilà! cria Miggs en claquant des mains et sortant pour aider sa maîtresse à descendre. Apportez une chaise, Simmun. Eh bien! vous ne vous en êtes pas trouvée plus mal, n'est- ce pas, mame? Je suis sûre que vous vous sentez mieux dans votre assiette que si vous étiez restée à la maison. Oh! miséricorde, que vous avez froid! Bonté divine, monsieur, mais c'est un vrai glaçon.

— Je n'y peux rien, ma bonne fille. Vous feriez mieux de l'emmener se chauffer, dit le serrurier.

— Monsieur en parle bien à son aise, mame, dit Miggs d'un ton compatissant; mais, au fond, je suis sûre qu'il n'est pas si insensible qu'il le paraît. Après ce qu'il a vu de vous aujourd'hui, je croirai toujours qu'il a des sentiments plus affectueux dans le coeur que sur les lèvres. Entrez, venez vous asseoir auprès du feu: je vous en ai fait un qui est si bon! Venez.»

Mme Varden agréa le conseil et entra. Le serrurier la suivit les mains dans ses poches, et M. Tappertit fit rouler la carriole vers une remise voisine.

«Ma chère Marthe, dit le serrurier lorsqu'on fut arrivé à la salle à manger, si vous vous occupiez vous-même de Dolly, ou si vous laissiez les autres s'en occuper, peut-être ce tendre soin serait- il plus raisonnable. Elle a eu peur, voyez-vous, et elle n'est pas du tout bien ce soir.»

En effet, Dolly s'était jetée sur le sofa, sans faire attention à toutes les belles petites choses qui, le matin, lui avaient donné tant d'orgueil; et, la figure ensevelie dans ses mains, elle pleurait beaucoup, mais beaucoup.

À la première vue de ce phénomène (car les manifestations de ce genre n'étaient nullement une habitude chez Dolly, qui apprenait plutôt, par l'exemple de sa mère, à les éviter le plus possible), Mme Varden exprima sa conviction qu'il n'y avait jamais eu de femme aussi tourmentée qu'elle; que sa vie était une scène continuelle d'épreuves; que, quand elle était disposée par hasard à se sentir un peu plus gaie, aussitôt son entourage venait, d'une manière ou d'autre, faire l'office de rabat-joie, et que, comme elle s'était donné un peu de bon temps ce jour-là, et le ciel savait si elle s'en donnait souvent, elle allait maintenant en payer la folle enchère: toutes jérémiades que Miggs accueillit par un assentiment complet. La pauvre Dolly, néanmoins, ne se trouvait pas mieux d'être réconfortée de la sorte; sa situation empirait, au contraire. Voyant donc qu'elle était réellement malade, Mme Varden et Miggs furent toutes deux prises de compassion et se mirent à la soigner sérieusement.

Mais, alors même, leur bonté prit la forme habituelle de leur caractère; et, quoique Dolly fût évanouie, il devint évident pour l'intelligence la plus bornée que c'était Mme Varden qui souffrait. De même, quand Dolly commença à se trouver mieux, et passa à cette période où les matrones tiennent qu'on peut appliquer avec succès les remontrances et les raisonnements, sa mère lui représenta, les larmes aux yeux, que si elle avait eu de l'émoi et du chagrin ce jour-là, elle devait se rappeler que c'était le lot commun de l'humanité, et spécialement celui des femmes, qui, pendant tout le cours de leur existence, ne devaient pas s'attendre à autre chose, et qui n'avaient rien de mieux à faire que de supporter leurs peines avec douceur et résignation. Mme Varden la supplia de se rappeler encore que l'un de ces jours elle aurait, selon toute probabilité, à faire violence à ses sentiments, au point de se marier; et que le mariage, comme elle pouvait le voir chaque jour de sa vie (et elle ne le voyait que trop), était un état qui exigeait un grand courage et une grande patience. Elle lui exposa avec de vives couleurs que si elle (Mme Varden), en se dirigeant à travers cette vallée de larmes, ne se fût pas appuyée sur de forts principes de devoir, qui seuls la tenaient sur ses pieds et l'empêchaient de tomber d'épuisement, elle serait dans sa fosse depuis bien des années et, alors, que serait devenue, je vous le demande, cette âme en peine (elle entendait par là le serrurier), qui ne pouvait voir que par ses yeux, qui avait tant besoin d'elle, son étoile et son fanal, pour guider ses pas dans les ténèbres de la vie?

Mlle Miggs plaça aussi son mot à même fin. En vérité, en vérité je vous le dis, Mlle Dolly pouvait prendre exemple sur sa digne mère, car elle l'avait toujours dit et le dirait toujours, dût-elle la minute d'ensuite être pendue ou écartelée, c'était bien la femme la plus douce, la plus aimable, la plus clémente, la plus capable de souffrir longtemps qu'on pût jamais imaginer. Elle ajouta que le simple récit de ses perfections avait opéré un changement salutaire dans l'âme de sa propre belle-soeur; qu'elle et son mari, qui vivaient avant comme chien et chat, et avaient l'habitude de se lancer à la tête chandeliers de cuivre, couvercles de marmite, fers à repasser, et toutes les marques les plus pesantes de leur ressentiment, étaient maintenant le couple le plus heureux et le plus tendre qu'il y eût au monde, ainsi qu'on pouvait le voir chaque jour en s'adressant Cour du Lion d'or, numéro 27, seconde sonnette au montant à droite. Puis faisant un retour rapide sur elle-même, comme sur un vase[22] indigne de comparaison, mais qui avait bien aussi son petit mérite, elle la supplia de se bien mettre dans l'idée que sa susdite mère unique et chérie, d'une faible constitution et d'une nature excitable, avait eu constamment à supporter, dans la vie domestique, des afflictions auprès desquelles larrons et voleurs n'étaient rien, et que cependant jamais elle n'avait cédé ni à l'affaissement, ni au désespoir, ni à la colère furieuse; mais que, comme on dit à la boxe, elle avait toujours pris le dessus avec une physionomie joyeuse, et gagné le prix, comme si de rien n'était. Quand Miggs eut fini son solo, sa maîtresse reprit sa partie, et toutes deux ensemble, se donnant le la, exécutèrent un duo dont voici le refrain: «Mme Varden était la vertu accomplie, mais persécutée; et M. Varden, représentant du sexe masculin dans cet appartement, était une créature d'habitudes vicieuses et brutales, un mari tout à fait insensible aux bénédictions conjugales dont il jouissait.» Enfin, sous le masque de la sympathie, elles déployèrent contre lui une tactique si habile et si raffinée, que quand Dolly, remise de sa défaillance, embrassa son père avec tendresse, comme pour rendre témoignage à sa bonté, Mme Varden exprima le solennel espoir que cela lui servirait de leçon pour le reste de sa vie, et qu'il rendrait toujours dorénavant un peu plus de justice au mérite des femmes, désir que Mlle Miggs, par des reniflements et des quintes de toux alternatifs plus éloquents que le plus long discours, témoigna partager entièrement.

Mais la grande joie du coeur de Miggs fut que non seulement elle recueillit tous les détails de ce qui était arrivé, mais qu'elle eut le suprême délice de les communiquer à M. Tappertit, pour mettre sa jalousie à la torture: car ce gentleman, vu l'indisposition de Dolly, avait été prié de souper dans la boutique, et son repas lui avait été apporté là par les belles mains de Mlle Miggs en personne.

«Oh, Simmun! dit la jeune demoiselle; les étranges choses qui se sont passées aujourd'hui! Oh! miséricorde, Simmun!»

M. Tappertit, qui n'était pas de très bonne humeur, et à qui Mlle Miggs déplaisait, surtout quand elle plaçait sa main sur son coeur tout haletant, parce que son manque de contour n'était jamais plus apparent, lui lança une oeillade du style le plus superbe, et ne daigna pas montrer la moindre curiosité.

«Je n'ai jamais vu pareille chose, ni qui que ce soit non plus, poursuivit Miggs. S'occuper d'elle! en voilà une idée! Faire attention à elle, comme si ce n'était pas perdre son temps! Quelle plaisanterie! Hé, hé, hé!»

Voyant qu'il s'agissait d'une dame, M. Tappertit invita d'une façon hautaine la belle amie à être plus explicite, et à lui apprendre ce qu'elle entendait par elle.

«Eh mais, cette Dolly, dit Miggs en donnant à ce nom un accent oratoire des plus aigus; mais, ma parole d'honneur, Joseph Willet est un brave jeune homme, et il la mérite; ça, c'est positif.

— Femme! dit M. Tappertit en sautant à bas du comptoir où il était assis, prenez garde!

— Ciel, Simmun! cria Miggs, avec un étonnement affecté; vous m'effrayez à mourir. Qu'est-ce qu'il y a?

— Il est des cordes dans le coeur humain, dit M. Tappertit en brandissant en l'air le couteau qui lui servait à couper son pain et son fromage, qu'il vaut mieux ne pas faire vibrer. Voilà ce qu'il y a.

— Oh! très bien, si vous êtes en colère, dit Miggs, lui tournant le dos comme pour s'en aller.

— En colère ou pas en colère, dit M. Tappertit, la retenant par le poignet, qu'entendez-vous par là, Jézabel? Qu'alliez-vous me dire? répondez-moi.»

Nonobstant cette incivile exhortation, Miggs fit volontiers ce dont elle était requise, et lui raconta comme quoi leur jeune maîtresse, étant seule dans les prairies passé la brune, avait été attaquée par trois ou quatre hommes de grande taille, qui l'auraient enlevée et peut-être assassinée, si Joseph Willet n'était survenu à temps, ne les avait mis, de sa seule main, tous en fuite, et ne l'avait délivrée, ce qui le rendait l'objet de la durable admiration de ses semblables en général, et de l'éternel amour de la reconnaissante Dolly Varden.

«Très bien, dit M. Tappertit en respirant fortement, lorsque l'histoire eut été achevée, et rebroussant ses cheveux jusqu'à ce qu'ils se tinssent roides et droits sur le haut de sa tête; ses jours sont comptés.

— Oh! Simmun!

— Je vous le répète, dit l'apprenti, ses jours sont comptés.
Laissez-moi; allez-vous-en.»

Miggs partit sur son ordre, mais peut-être moins par docilité que par envie d'aller glousser de rire toute seule à son aise. Lorsqu'elle eut donné carrière à sa gaieté, elle retourna dans la salle à manger, où le serrurier, stimulé par le bonheur de se sentir enfin tranquille et par Toby, était devenu causeur, et semblait disposé à passer gaiement en revue les incidents de sa journée. Mais Mme Varden, dont la religion pratique (chose assez commune) était volontiers de l'ordre rétrospectif, coupa court à ses causeries en déclamant contre les péchés qu'entraînent «des régalades comme celle d'aujourd'hui,» et en soutenant qu'il était grandement l'heure d'aller au lit. Elle alla donc au lit avec une physionomie aussi farouche et aussi lugubre que celle du lit d'apparat du Maypole; et le reste de l'établissement alla également au lit bientôt après la maîtresse.

CHAPITRE XXIII.

Le crépuscule avait fait place à la nuit depuis quelques heures, et il était plus que l'après-midi dans ces quartiers de la ville que le monde consent à habiter, car le monde était alors, comme maintenant, retiré dans des dimensions très restreintes et logé à son aise dans un espace circonscrit, quand M. Chester s'étendit sur un sofa, dans son cabinet de toilette au Temple, s'amusant à la lecture de quelque livre.

Il s'habillait par intermittences, pour se donner moins de mal à la fois, et, comme il avait déjà fait la moitié de la besogne, il était à prendre un long repos. Complètement vêtu, quant à ses pieds et à ses jambes, dans la plus correcte mode du jour, il avait encore le reste de sa toilette à faire. L'habit était étendu comme un élégant épouvantail, sur son chevalet spécial; le gilet était déployé de la façon la plus avantageuse; les divers articles de parure étaient séparément étalés dans l'ordre le plus attrayant; et néanmoins il restait assis là, ses jambes pendillant entre le sofa et le parquet, les yeux fixés sur son livre avec autant d'attention que si toutes ces belles choses ne lui donnaient seulement pas la tentation de se lever.

«Sur mon honneur, dit-il en levant enfin ses yeux au plafond, de l'air d'un homme qui réfléchit sérieusement à ce qu'il vient de lire; sur mon honneur, voilà bien la plus capitale composition, les pensées les plus délicates, le code de morale le plus distingué, les plus gentlemanesques sentiments qu'il y ait au monde. Ah! Ned, Ned, si vous vouliez seulement former votre esprit par de tels préceptes, nous ne pourrions que nous entendre à merveille sur toutes les questions qui viendraient à s'agiter entre nous!»

Cette apostrophe fut adressée, comme le reste de la remarque, au vide de l'air, car Édouard n'était pas présent, son père était tout seul.

«Milord Chesterfield, dit-il en appuyant doucement sa main sur le livre, lorsqu'il le déposa, si j'avais seulement pu profiter de votre génie assez tôt pour former mon fils sur le modèle que vous avez laissé à tous les pères sages, nous serions riches à présent l'un et l'autre. Shakespeare était incontestablement très distingué dans son genre; Milton a du bon, quoique prosaïque; lord Bacon est profond, un vrai connaisseur: mais l'écrivain qui doit être à jamais l'orgueil de son pays, c'est milord Chesterfield.»

Il redevint pensif, et le cure-dent fut mis en réquisition.

«Je me croyais vraiment un homme du monde passablement accompli, poursuivit-il; je me flattais d'être suffisamment versé dans tous ces petits arts et ces grâces qui distinguent les hommes du monde des rustres et des paysans, et séparent leur caractère de ces sentiments horriblement vulgaires qu'on appelle le caractère national. En dehors de toute prévention naturelle en ma faveur, je croyais pouvoir me rendre cette justice. Et pourtant, dans chaque page de cet écrivain éclairé, je trouve quelque séduisante hypocrisie que je n'avais jamais rencontrée auparavant, quelque principe supérieur d'égoïsme auquel j'étais absolument étranger. Je rougirais tout à fait de moi-même devant cette prodigieuse créature, si ses principes mêmes ne nous apprenaient à ne rougir de n'importe quoi. Quel homme étonnant! Quel véritable grand seigneur! Un roi ou une reine peut faire un lord, mais le diable seul et les Grâces peuvent faire un Chesterfield.»

Les hommes qui sont pétris de fausseté et de perfidie essayent rarement de se dissimuler ces vices; et toutefois, en se les avouant à eux-mêmes, ils prétendent aux vertus qu'ils feignent le plus de mépriser. «Car, disent-ils, il y a de l'honnêteté à confesser la vérité. Tous les hommes sont comme nous; seulement ils n'ont pas la candeur d'en convenir.» Plus de tels hypocrites affectent de nier que la sincérité existe sur la terre, plus ils voudraient qu'on crût qu'ils la possèdent sous sa forme la plus hardie; et c'est ainsi qu'à leur insu ces philosophes rendent à la vérité un hommage qui mettra contre eux les rieurs au jour du jugement.

M. Chester, après avoir exalté son auteur favori par cet élan d'enthousiasme, reprit son livre dans l'excès de son admiration; et il se disposait à continuer la lecture de cette sublime morale, quand il fut troublé par un bruit étrange à la porte extérieure. Il lui semblait que son domestique barrait le passage à quelque visiteur désagréable.

«Il est tard pour un créancier impatient, dit-il en levant ses sourcils avec une expression d'étonnement aussi indolente que si le bruit eût été dans la rue, et ne l'eût pas concerné lui-même le moins du monde. Il est beaucoup plus tard que ces gens-là n'ont coutume de venir. Le prétexte ordinaire, je suppose. Sans doute un fort payement à faire demain. Pauvre garçon, il perd son temps, et le temps est de l'argent, comme dit le bon proverbe, quoique pour moi je n'aie jamais vu cela. Eh bien! qu'y a-t-il? vous savez que je n'y suis pas.

— Un homme, monsieur, répliqua le domestique, qui était dans son genre d'une tout aussi grande froideur et d'une tout aussi grande indolence que son maître, a rapporté chez vous la cravache que vous avez perdue l'autre jour. Je lui ai dit que vous étiez absent, mais il a déclaré qu'il attendrait que je vous eusse apporté cette cravache, et ne s'en irait pas avant.

— Il avait complètement raison, répondit son maître, et vous êtes un imbécile, sans aucune espèce de jugement ni de discernement. Dites-lui d'entrer, et veillez à ce qu'il essuie ses souliers pendant cinq minutes précises avant d'entrer.»

Le domestique posa la cravache sur une chaise et se retira. Le maître, qui avait seulement entendu ses pas sur le parquet, sans prendre la peine de se retourner pour le voir, ferma son livre, et poursuivit le cours de ses idées interrompues par l'entrée du valet.

«Si le temps était de l'argent, dit-il en maniant sa tabatière, je transigerais avec mes créanciers, et je leur donnerais… voyons donc… combien chaque jour? Il y a mon somme après dîner, une heure. Je peux leur sacrifier cela bien volontiers, pour qu'ils en tirent le meilleur parti possible. Le matin, entre mon déjeuner et le journal, je leur réserverais une autre heure; et le soir avant dîner, mettons encore une heure. Trois heures chaque jour. Ils se payeraient eux-mêmes en visites, avec les intérêts, dans l'espace de douze mois. J'ai envie de leur en faire la proposition quelque jour… Ah! mon centaure, c'est vous qui êtes là?

— C'est moi, répondit Hugh en entrant à grandes enjambées, suivi d'un chien aussi rude et aussi farouche que lui; j'ai eu assez de mal à arriver jusqu'ici. Pourquoi donc me demandez-vous de venir, et me laissez-vous dehors quand je viens?

— Mon bon garçon, répliqua l'autre en levant un peu sa tête de dessus le coussin, et l'examinant avec insouciance de la tête aux pieds, je suis enchanté de vous voir, et d'acquérir, par votre présence ici, la preuve la plus convaincante qu'on ne vous laisse pas dehors, quoi que vous en disiez. Comment allez-vous?

— Je vais assez bien, dit Hugh impatienté.

— Vous avez l'air de jouir d'une merveilleuse santé. Asseyez- vous.

— Je préfère rester debout, dit Hugh.

— À votre aise, mon bon garçon, répondit M. Chester, se levant, ôtant lentement l'ample robe de chambre qu'il portait, et s'asseyant devant sa toilette. Faites comme vous voudrez.»

Cela dit du ton le plus poli, le plus aimable, M. Chester commença de s'habiller, sans plus s'occuper de son hôte. Celui-ci restait debout à la même place, incertain de ce qu'il devait faire maintenant, et regardant de temps en temps d'un air boudeur.

«Allez-vous me parler, maître? dit-il après un long silence.

— Ma digne créature, répliqua M. Chester, vous êtes un peu ému, et vous ne paraissez pas de bonne humeur. J'attendrai que vous soyez tout à fait dans votre assiette; je ne suis pas pressé.»

Cette conduite produisit immédiatement son effet. Elle humilia l'homme, elle le couvrit de confusion, et le rendit plus irrésolu encore et plus incertain. De dures paroles, il y eût riposté; la violence, il l'eût remboursée avec les intérêts: mais cet accueil froid, affable, dédaigneux, d'un personnage maître de lui-même, lui fit sentir son infériorité d'une manière beaucoup plus complète que ne l'eussent fait les raisonnements les mieux élaborés. Tout contribuait donc à le déconcerter. Son rude langage, si mal assorti avec les accents doucement persuasifs de l'autre; son geste inculte et les façons polies de M. Chester; le désordre et la négligence de ses vêtements déguenillés et l'élégant costume qu'il voyait devant lui; l'aspect de la chambre remplie d'un voluptueux confort auquel il n'était pas accoutumé; le silence qui lui donna le loisir d'observer ces choses, et de sentir comme elles le mettaient mal à son aise: toutes ces influences qui n'opèrent que trop souvent sur des esprits cultivés, mais qui deviennent d'une puissance presque irrésistible quand elles pèsent sur un esprit grossier comme le sien, domptèrent Hugh en un moment. Il s'avança peu à peu plus près de la chaise de M. Chester, et, regardant par-dessus l'épaule la figure du gentleman son interlocuteur, reflétée par le miroir, comme s'il cherchait dans son expression quelque encouragement, il dit enfin avec un rude effort de conciliation:

«Voulez-vous me parler, maître, ou faut-il que je m'en aille?

— Parlez, vous, dit M. Chester; c'est à vous à parler, mon bon garçon. J'ai parlé, moi, n'est-ce pas? J'attends maintenant que vous parliez à votre tour.

— Mais voyons, monsieur, répliqua Hugh avec un embarras qui ne faisait que croître, ne suis-je pas l'homme auquel vous avez laissé en particulier votre cravache avant de quitter à cheval le Maypole, en lui disant de vous la rapporter lorsqu'il désirerait vous parler sur un certain sujet?

— Certainement si, vous êtes bien cet homme, ou il faut que vous ayez un frère jumeau, dit M. Chester en regardant l'inquiète figure de Hugh reflétée aussi par le miroir; ce qui n'est pas probable, n'est-ce pas?

— Je suis donc venu, monsieur, dit Hugh, vous rapporter cela, en y joignant autre chose; c'est une lettre, monsieur, que j'ai prise à la personne qui en était chargée.»

En même temps il posa sur la toilette l'épître même d'Emma, cette missive dont la perte avait causé tant de chagrin à Dolly.

«Avez-vous enlevé ceci de vive force, mon bon garçon? dit M. Chester en y jetant les yeux, sans le moindre signe visible d'étonnement ou de plaisir.

— Pas tout à fait, dit Hugh, pas tout à fait.

— Qui était le messager auquel vous l'avez pris?

— Une femme, la fille d'un nommé Varden.

— Oh! vraiment, dit gaiement M. Chester. Ne lui avez-vous pas encore pris autre chose?

— Quelle autre chose?

— Oui, dit le gentleman d'un ton traînant, car il était occupé à fixer un tout petit morceau de taffetas d'Angleterre sur un tout petit bouton à l'un des coins de la bouche, autre chose.

— Eh bien!… un baiser.

— Et rien de plus?

— Rien.

— Je présume, dit M. Chester avec la même aisance, et en souriant deux ou trois fois pour voir si le petit morceau de taffetas adhérait bien au petit bouton, je présume qu'il y avait quelque autre chose. J'ai entendu parler d'un bijou… une simple bagatelle… Une chose de si minime valeur, en vérité, que vous pouvez ne plus vous en souvenir. Vous rappelez-vous quelque chose de ce genre… un bracelet, par exemple?»

Hugh, en marmottant un jurement, plongea la main dans sa poitrine, et tirant de là le bracelet, enveloppé d'une poignée de foin, il allait mettre le tout sur la toilette, quand son patron, arrêtant sa main, l'invita à remettre le bijou à l'endroit où il était.

«Vous avez pris cela pour vous, mon excellent ami, dit-il; gardez- le donc. Je ne suis ni un voleur, ni un receleur. Ne me le montrez pas. Vous ferez mieux de le cacher, et promptement. Ne me montrez pas non plus l'endroit où vous le mettez, ajouta-t-il en détournant la tête.

— Vous n'êtes pas un receleur! dit Hugh d'un ton brusque, malgré le respect croissant que lui inspirait le gentleman. Comment appelez-vous cela, maître? et il frappa la lettre de sa main pesante.

— J'appelle cela d'une manière toute différente, dit froidement M. Chester. Je vais vous le prouver à l'instant, vous verrez. Vous avez soif, je suppose?»

Hugh, passant sa manche en travers de ses lèvres, répondit oui d'un air rechigné.

«Allez à ce cabinet; apportez-moi une bouteille que vous y trouverez et un verre.»

Il obéit. Son patron le suivit des yeux, et, quand il eut tourné le dos, M. Chester sourit alors, ce qu'il n'avait eu garde de faire tant que Hugh était debout à côté de la glace. À son retour, il remplit le verre, et lui dit de boire. Cette goutte expédiée, il lui en versa une autre, puis une autre.

«Combien en pouvez-vous boire? dit-il en remplissant le verre derechef.

— Autant qu'il vous plaira de m'en donner. Versez toujours. Remplissez tout plein. Une rasade avec la mousse par-dessus! Quelqu'un qui m'en donnerait à mon contentement, ajouta-t-il en entonnant le liquide dans sa gorge barbue, j'irais pour lui assassiner un homme s'il me le demandait.

— Comme je n'ai pas l'intention de vous le demander, et que vous le feriez peut-être sans qu'on vous le demandât, si vous continuiez de boire, dit M. Chester avec un grand calme, nous nous arrêterons, s'il vous plaît, mon bon ami, au prochain verre. N'aviez-vous pas déjà bu avant de venir ici?

— Je bois toujours, quand je peux trouver à boire, cria Hugh d'une voix bruyante, en agitant au-dessus de sa tête le verre vide, et prenant vivement la pose grossière d'un Satyre qui va entrer en danse. Je bois toujours. Pourquoi pas! Ha, ha, ha! Y a- t-il jamais rien eu qui m'ait fait tant de bien? Non, non, rien, jamais. N'est-ce pas ce qui me défend du froid dans les nuits piquantes? qui me soutient lorsque je meurs de faim? Qu'est-ce donc qui m'aurait jamais donné la force et le courage d'un homme, quand les hommes m'auraient laissé mourir, chétif enfant? Sans cela, est-ce que j'aurais jamais eu le coeur d'un homme? Je serais mort dans un fossé. Quel est celui qui, du temps où j'étais un pauvre malheureux, faible, maladif, les jambes flageolantes et les yeux éteints, m'a jamais remis le coeur au ventre comme un verre de ça? Jamais, jamais. Je bois à la santé de la boisson, maître. Ha, ha, ha!

— Vous êtes un jeune homme d'un entrain extraordinaire, dit M. Chester en mettant sa cravate avec une grande circonspection, et remuant légèrement sa tête d'un côté à l'autre pour installer son menton à sa place. Un vrai luron.

— Voyez-vous cette main, maître, et ce bras? dit Hugh, mettant à nu jusqu'au coude le membre musculeux. Tout ça n'était autrefois que de la peau et des os, et ça ne serait plus que de la poussière dans quelque pauvre cimetière, sans la boisson.

— Vous pouvez le couvrir, dit M. Chester, on le verrait tout aussi bien dans votre manche.

— Je n'aurais jamais eu l'audace de prendre un baiser à l'orgueilleuse petite beauté, maître, sans la boisson, cria Hugh. Ha, ha, ha! C'était un bon baiser. Doux comme miel, je vous le garantis. C'est encore à la boisson que je dois ce baiser-là. Je vais boire encore à la boisson, maître. Remplissez-moi ce verre. Allons. Encore une fois!

— Vous êtes un garçon qui promettez trop, dit son patron en mettant son gilet avec le soin le plus scrupuleux, et sans tenir compte de sa requête; il est de mon devoir de vous garder des impulsions trop vives qui résulteraient infailliblement pour vous de la boisson, et qui peuvent vous faire pendre prématurément. Quel âge avez-vous?